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La morphogenèse de Rome

De
600 pages
Rome a organisé pendant des siècles l'aire méditerranéenne et européenne. Sa morphogénèse fut double. La première culmina avec l'Empire antique et légua son système juridique à l'Occident. Puis Rome devenue un "champ de ruines" évolua comme un réservoir de valeurs. La Chrétienté reconduisit le parcours impérial dans une deuxième morphogenèse, en mettant en rivalité souverains germaniques et rois de France. Cette formidable tectonique humaine positionna les 3 cultures monothéistes sur les 5 continents.
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LA MORPHOGENÈSE DE ROME




Collection « Géographies en liberté »
Fondée par Georges Benko


« Géographies en liberté » est une collection internationale publiant des
recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine
conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et
humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la
collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une
nouvelle génération de théoriciens.
Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs engagés
dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou
sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les
études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre
théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en œuvre
politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des
sciences sociales doivent être favorisés.
Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité
méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est
basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut
offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société.














© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-5 5657-7
EAN : 97822965 56577
Gilles Ritchot





LA MORPHOGENÈSE DE ROME
De la discontinuité première au débordement actuel





Préface de Christophe Bayle

Du même auteur :

Essais de géomorphologie structurale. Québec, Presses de l’Université Laval, 1975,
388 p.
La Forme de la terre (avec P. Laplante). Longueuil, Le Préambule, 1984, 319 p.
Forme urbaine et pratique sociale (codirection avec C. Feltz). Longueuil et Louvain-la-
Neuve, Le Préambule et CIACO, 1985, 303 p.
Morphodynamique structurale de la terre et des astres (C. Pouliot, auteur principal).
Longueuil, Le Préambule, 1988, 148 p.
Études de géographie structurale. Québec, Université Laval. Centre de recherches en
aménagement et développement, Cahier spécial n° 15, 1991
La géographie humaine structurale (coédition avec G. Mercier). Cahiers de Géographie
du Québec, Vol. 36, n° 98, 1992
La modélisation dynamique en géographie humaine (G. Desmarais, éditeur principal).
Cahiers de Géographie du Québec, Vol. 42, n° 117, 1998
Québec forme d’établissement. Paris, L’Harmattan, 1999, 508 p.
La géographie structurale (G. Desmarais, auteur principal). Paris, L’Harmattan, 2000,
146 p.
Québec et tabous. Québec, Nota Bene, 2003, 79 p.




Sommaire

- Préface 7
- Avant-propos 11
- Introduction 17

31 Partie I. La discontinuité critique
33 1. Les trajectoires primitives
57 2. La première naissance de Rome
77 3. Le départ de la croissance urbaine
93 4. Les manœuvres de la Grèce antique
115 5. Carthage

135 Liminaire I. Crise religieuse et Révolution
137 6. L’Anti-Destinateur
155 7. L’espace de la guerre civile

177 Partie II. Le gradient Méditerranée
179 8. L’Occident de César
199 9. La Cité impériale
223 10. Le tombeau de Pierre
247 11. Les régions culturelles
269 12. L’innovation dioclétienne

285 Liminaire II. Le champ de ruines
287 13. Constantinople
303 14. Le vacuum Rome

321 Partie III. L’espace Europe
323 15. La trajectoire catholique
343 16. La fabrication de l’empereur
359 17. L’engendrement de l’Europe
381 18. L’équivoque
397 19. La fille aînée de l’Église
413 20. Rome féodale
429 21. Venise
447 22. Florence

463 Partie IV. Le bord Atlantique
465 23. La symphonie du Nouveau Monde
483 24. Rome passe le flambeau
499 25. Ville d’art
513 26. L’Amérique française
6
27. Ville d’archéologie 533
28. L’Occident débordé 551

- Conclusion 571
- Bibliographie 581
- Index 591










Préface


Au début des années 2000, le projet de Constitution européenne provoqua un
débat sur les origines et les valeurs fondatrices de l’Union. Il achoppa, on le
sait, sur la formule des « racines chrétiennes de l’Europe ». Rome, en l’occur-
rence le Vatican, s’en émut. Que seraient l’Europe en effet, la France et l’Occi-
dent en général, si Rome n’avait pas été christianisée ? Et qu’aurait été la Chré-
tienté si, auparavant, Rome n’avait pas été impériale ?
Ce débat à peine (et mal) refermé, les peuples néerlandais et français rejetè-
rent par référendum le traité constitutionnel. Et on arrêta les consultations. Ces
« non » ont rappelé que les traités, les législations et les institutions réalisent
une géographie à la condition de rendre explicite un sens auparavant investi
dans son espace.
Manifestement, une contradiction s’est fait jour. Elle a porté sur le sens
même de l’Europe et la crise est toujours là. L’Union Européenne n’est plus
aussi sûre de son avenir ni même de sa viabilité. Le débat ne s’est pas laissé
réduire aux affrontements politiques traditionnels. Il reste entier.

La Morphogenèse de Rome par Gilles Ritchot montre que ce type de problèmes,
récurrents dans l’histoire, peuvent être portés du terrain politique à celui de la
science.
L’auteur ne reproche pas à une pensée qui a inventé la philosophie et la
démocratie de mal réfléchir, mais il constate la difficulté occidentale à compren-
dre l’Europe comme un objet géographique investi de sens. Or la science mo-
derne s’est constituée en portant sur les choses un regard extérieur. Trois siècles
après Galilée, les anthropologues et géographes dirigèrent ce « regard éloigné »
sur les autres cultures et civilisations, à l’instar de Claude Lévi-Strauss citant
Jean-Jacques Rousseau. Mais braquer ce regard de façon réflexive abolit la
distance nécessaire à l’objectivation. Gilles Ritchot a comblé ce déficit de
distance au moyen de la théorie.
Bien des habitudes et des comportements empêchent la mise à distance,
notamment ces débats sur les valeurs identitaires des territoires qui font florès
de toutes parts. Dirigés vers ce qu’une communauté aurait de plus profond, ils
écartent la figure de l’autre. Il n’en faut guère plus pour disqualifier le regard de
l’étranger ou du nouvel arrivant. Cette forme d’exclusion n’est pas seulement
immorale, elle conduit la raison et la science dans une impasse. Elle empêche
l’assomption d’un point de vue externe à l’objet et, par suite, réduit l’objectivité
géographique à sa composante la plus matérielle.
Le moment est venu de reconnaître l’autre sous un rapport non pas politique
ni moral mais ontologique. Il ne suffit pas de lui reconnaître une culture et une
civilisation, ni d’admettre qu’il puisse porter sur lui le regard réflexif que
l’Europe s’adresse à elle-même. Ce serait moins immoral mais ne suffirait pas à
8
sortir la raison de l’impasse. Cette sortie demande à revenir aux origines : à
Rome.

Au cours des siècles, Rome a polarisé une aire d’influence d’échelle globale, à
savoir l’Occident, qui s’est étendue de la Méditerranée vers les rivages de la
mer du Nord puis vers l’Amérique et l’Extrême-Orient. L’Occident aime à son
tour se définir comme une civilisation déclinée selon certains pays au passé im-
périal. Ses gouvernants, ses entrepreneurs, ses media et ses intellectuels, même
critiques, perçoivent souvent leur culture comme une machine à diffuser des
valeurs.
L’Occident déploie de par le monde sa technologie, ses méthodes adminis-
tratives, ses religions, ses formes d’art, ses institutions juridiques et politiques,
son système financier, etc. Cette liste, cependant, n’est pas celle de « ses » va-
leurs mais seulement des moyens idéels et immatériels qui lui ont permis de les
faire émerger et de les cultiver en son sein. Le pôle civilisateur a déployé son
aire d’influence mais il a toujours exporté ses outils immatériels au-delà d’une
frontière qui, bien que mouvante, n’a jamais cessé d’exister.
Allons de l’autre côté de cette frontière. Sous quelle forme y considère-t-on
les pays occidentaux qui attirent par leur richesse et semblent promettre de meil-
leures conditions de vie ? Sous les traits d’une civilisation ? Mais une civilisa-
tion est une abstraction ambiguë et menaçante pour la façon de vivre et les va-
leurs locales. Elle reste toujours un démonstrateur des qualités attachées à un
lieu émetteur qui font que des hommes ou des femmes songent à venir s’y
établir. Or l’objectivité n’est pas dans la civilisation née du regard réflexif. Elle
est dans l’établissement humain désiré par l’autre.
Il n’est guère étonnant que la notion, traduite de l’anglais human settlement,
soit utilisée par les géographes nord-américains habitués à comprendre leur mi-
lieu de vie comme une terre d’immigration. Mais tout établissement a également
une mémoire. Celle-ci est autant omniprésente en Europe que tronquée en
Amérique du Nord. Ces deux grands représentants de l’Occident portent sur eux
un regard incomplet dissociant la géographie et le sens.
Ce n’est donc peut-être pas un hasard si un regard indispensable à la géogra-
phie a été élaboré depuis le Québec : province nord-américaine, canadienne,
française, britannique, romanisée et romanisante, et objet de l’ouvrage précé-
dent de Gilles Ritchot [Québec forme d’établissement, 1999].

Nous (l’urbaniste et le géographe) avons eu le privilège de rencontrer l’auteur
au début des années quatre-vingt. Il enseignait la géographie à l’Université
Laval de Québec et travaillait avec plusieurs collaborateurs et étudiants sur le
déploiement des morphologies urbaines. Sa théorie dite de la « forme urbaine »
n’avait guère encore franchi l’Atlantique.
L’urbaniste (Christophe Bayle) a connu Gilles Ritchot par l’intermédiaire de
Daniel Le Couédic, directeur de l’Institut de géoarchitecture de l’université de
9
Brest. Il le fit écrire sur Paris dans la revue Urbanisme, à propos notamment du
réaménagement des Halles et des grands projets du président François Mitter-
rand. Il envisagea à son contact la perspective de refonder les pratiques de l’ur-
banisme sur une géographie objective.
Quelques années plus tard, le géographe (Jean-Paul Hubert) lui fut présenté
par Jean Petitot, directeur d’études à l’EHESS. Celui-là explora avec passion les
aspects philosophiques de la théorie de la forme urbaine [La discontinuité
critique, 1993]. Il s’en servit pour révéler dans la pensée géographique des
virtualités structuralistes oubliées voire refoulées après les tentatives de fonder
la géographie à partir des autres sciences humaines. Précisons que ce travail
reçut l’aide décisive et amicale de Gaëtan Desmarais, disciple de Gilles Ritchot
et montréalais comme lui, installé à Paris pour en écrire la Morphogenèse [1995]
à partir d’une thèse sous la direction de Jean Petitot.
Depuis plus de vingt ans, nous avons vu se consolider ce travail théorique et
naître un réseau de chercheurs en géographie structurale dans le cadre d’é-
changes France-Québec. L’approche s’est montrée particulièrement féconde à
réarticuler la géographie avec les autres sciences humaines. Ce que Gaëtan
Desmarais et Isabel Marcos avaient fait avec la sémiotique, Thierry Rebour le
fit avec la science économique dans sa magistrale théorie du rachat [2000].
François Moriconi-Ébrard renouvela l’analyse démographique de l’urbanisation
par sa théorie des 3A et son projet e-Géopolis [De Babylone À Tokyo, 2001].
Aujourd’hui se profilent des réalisations longtemps attendues dans les domaines
de la modélisation urbaine et des applications pratiques en aménagement.

La géographie structurale pose des questions inédites. Pour ces chercheurs, elle
a été un catalyseur les amenant à produire des travaux bien différents de ceux de
Gilles Ritchot. On croirait ces travaux indépendants mais, avec le temps, ils
convergent avec la théorie de la forme urbaine et font système. Gilles Ritchot a
intégré ces perspectives sémiotiques, philosophiques, économiques et démo-
graphiques dans le présent ouvrage. Sans doute n’aurait-il jamais pu le conce-
voir et le mener à terme sans cette intégration systémique.
La géographie des formes d’établissement est néanmoins encore peu
diffusée. Le rôle de préfacier peut aller jusqu’à essayer d’apporter un début
d’explication.
La géographie occidentale rencontre un blocage. Il tient à son incapacité à
définir son objet du point de vue d’une altérité théoriquement comprise. Aux
yeux de la majorité des géographes et des urbanistes cependant, le principal
problème à considérer est celui de la complexité des territoires comme une
conséquence obligée du grand nombre d’acteurs interagissant localement et,
aujourd’hui, globalement grâce aux technologies de l’information.
La diversité contradictoire des objectifs poursuivis par cette multitude
d’acteurs et l’efficacité variable de leurs moyens seraient la seule cause du bazar
Imago Mundi. En réinterprétant théoriquement la distance entre l’humain et le
10
lieu où il vit, le géographe Gilles Ritchot démontre qu’il n’existe pas d’établis-
sement simple, fût-ce dans une île ou une oasis. La structure de l’espace est a
priori complexe et discontinue. Elle est une forme abstraite qui met le sujet-
habitant à distance de l’objet-établissement. La discontinuité est une condition
nécessaire pour que la plus petite communauté puisse s’installer quelque part et
donner un sens à son occupation des lieux ainsi qu’à l’utilisation des ressources
de la nature par les siens.
Les anthropologues ne nous contrediront pas, qui ont prouvé l’universalité
des pratiques de limitation de l’usage de la nature par des règles dont la
transgression met la communauté entière en péril. Ainsi, tout établissement est
une forme qui rend compte de ce sens.
« Les formes mobilisent les forces », écrit Gilles Ritchot. Ces formes mettent
les acteurs en mouvement et en concurrence, mais selon des règles attachées au
sens de l’établissement et elles évoluent dans la longue durée. Lorsque des com-
munautés croissent, se rencontrent ou s’affrontent, les établissements déploient
leurs organisations et manifestations à toutes les échelles de la surface terrestre.
Les formes s’interpénètrent, s’opposent, se clivent ou se recouvrent. Elles susci-
tent des généalogies fascinantes appelées Méditerranée, Occident, Orient,
Europe, Chrétienté, Islam, Amérique, etc.
La théorie pose le défi d’analyser et de reconstituer par un récit la séquence
des trajectoires qui ont engendré ces formes, qu’il s’agisse de celles qui ont
permis d’occuper un espace ou de celles qui en ont été détournées. Ce récit est
scientifique au sens où il confronte non seulement à des faits mais à un espace
qu’il permet de comprendre. Dans La Morphogenèse de Rome, Gilles Ritchot
relève ce défi inédit sur près de trois millénaires. Toutes les trajectoires qu’il
reconstitue ont donné une identité aux établissements humains. Il démontre
aussi, par conséquent, que « l’autre » peut faire partie de l’identité d’un objet
géographique.
Ne tentons pas d’en dire plus sur une théorie et sur un livre qui conduisent la
pensée vers le large et s’accommodent mal des formats restreints. L’ouvrage ne
manque donc pas d’envergure et la théorie se comprend bien dans son
application concrète aux événements, aux lieux, aux acteurs et aux formes.


Christophe BAYLE urbaniste,
Ancien rédacteur en chef de la revue Urbanisme et architecture
et Jean Paul HUBERT géographe HDR
Directeur de recherche à l’IFSTTAR



Avant-propos


Cet ouvrage est né d’une discussion. En juin 1999, je rencontre Jean Petitot à
Paris. Nous faisons le point sur la situation de la géographie structurale et
pensons quelques projets. J’entends alors : « ce serait passionnant de vous
intéresser à la morphogenèse de Rome ? » Venant d’un savant amoureux de la
ville éternelle, la proposition me touche et, plus encore, elle me convainc.
Je venais d’achever une morphogenèse du Québec. J’avais retracé les
trajectoires génératrices d’un Canada aborigène vieux de cinq siècles et qui
serait tenu par des Français, des Canadiens, des Québécois. Ce fut une étude
régionale, presque classique, d’un vaste pays à histoire courte. Mais Rome ! Ce
seraient le monde à visiter et trois millénaires à parcourir !
L’occasion de mes premières études sur un établissement aggloméré d’en-
vergure remonte à 1976. Une direction de recherche sur le patrimoine immo-
bilier de Montréal me fut confiée cette année-là. Je me suis trouvé devant une
équipe d’une quarantaine de stagiaires dont les moniteurs avaient décelé les
apories qui entravaient le corpus fonctionnaliste de l’École de sociologie ur-
baine de Chicago ainsi que la lecture marxiste de la Question urbaine selon
Manuel Castells.
Le fonctionnalisme achoppait sur l’impossibilité de comprendre la néces-
saire valorisation économique d’un patrimoine culturel pourtant non indispen-
sable à la subsistance matérielle. La lecture marxiste interdisait le calcul de la
rente foncière en amont de la détermination de la plus-value corrélée au mode
de production des biens utiles, soit ce que demandait le constat de la valo-
risation économique d’un phénomène de culture.
Pour en finir avec ces apories, je proposai de renvoyer dos à dos les deux
approches fonctionnaliste et marxiste, pour leur substituer une théorie neuve.
Critique envers celle de la forme-marchandise, cette théorie à concevoir serait
dite de la forme urbaine.
La première version de la théorie de la forme urbaine figura dans un Rapport
d’études en 1977. Il y en aura bien d’autres. Mais je m’attarde ici au précédent
de toutes ces versions ainsi qu’à leur aboutissement le plus frais.
Le précédent renvoie à une « nouvelle géomorphologie » conçue à Montréal
entre 1964 et 1975. J’ai alors bâti un théorème démontrant la possibilité que la
connaissance géographique rende compte d’une réalité géologique que la
science géologique est pourtant incapable d’assumer. Cette réalité est concernée
par une dynamique interne à la surface primitive des types de relief qui, seule à
présent si je ne m’abuse, a justifié de soutenir la thèse de la dérive des conti-
nents relative à l’expansion du globe.
L’aboutissement annoncé est la théorie du rachat de Thierry Rebour. À
l’instar de la « nouvelle géomorphologie », cette théorie circonscrit une réalité
économique utile à la connaissance géographique mais que la science écono-
12
mique en elle-même n’assume pas. Il s’agit de la rente, qui n’est pas un sous-
produit du profit ou de la plus-value mais, bien au contraire, la condition de
possibilité de la richesse.
Seule la théorie de la forme urbaine, toutefois, sera derrière l’argument du
présent ouvrage. Je vais citer celle du rachat, mais comme un développement et
non pas comme une prémisse.

En Introduction, je commence par mettre à jour les concepts-clefs de la théorie
de la forme urbaine dont j’aurai besoin. J’explicite, notamment, la question du
rapport des principes du politique et du religieux par la médiation de l’éta-
blissement géographique.
Dans le corps du texte, je vais d’abord avérer le caractère conflictuel de tra-
e ejectoires longues qui convergèrent sur l’Italie centrale entre les XIII et VIII
siècles avant notre ère. La trajectoire légendaire et fondatrice de l’Énéide aurait
e ersous ce rapport rivalisé avec l’hébraïque qui, au tournant du II -I millénaire av.
J.-C., avait donné l’exemple d’un engendrement de pôle exceptionnel dans le
fond oriental de la Méditerranée, à savoir : la Jérusalem du roi Salomon (cha-
pitre 1). D’autres trajectoires ont par la suite visé l’environnement du site de la
efuture Rome ; suivies par des Grecs et des Lydiens en particulier (VIII s),
ecomme par des Phéniciens peu avant (IX ) puis des Osco-ombriens peu après
e e(VII -VI ).
Au demeurant, les grandes trajectoires se sont déployées en fonction d’une
étendue d’emblée hétérogène ou anisotrope. Sur la partie de la botte italienne
proche de l’embouchure du Tibre, ces diverses trajectoires ont convergé, mais
pour s’arrêter net au bord abstrait d’un domaine sacré d’échelle régionale
(chapitre 2). Le pôle Rome prendrait place au bord de ce vacuum Monte Cavo,
pour en assurer la garde.
Forte de son rôle sélectif, Rome a déclenché un expansionnisme continu qui
confinerait les cités grecques et lydiennes-étrusques en des enclos tributaires
d’essaimages discontinus (chapitre 3). Dès lors responsable de cette dynamique
e
spatiale, l’établissement romain résisterait aux invasions celto-gauloises du IV
siècle. Les compétitions grecques puis carthaginoises seraient de la partie mais
Rome les a conjurées à leur tour, en attendant de devoir envisager la maîtrise
d’une aire d’influence aux dimensions de la Méditerranée.
À compter de ce moment crucial, Rome assumerait la gouverne de la civi-
lisation jadis transmise depuis l’Égypte à la ville de Jérusalem et aux cités du
« miracle grec ». Rome n’a pas réinventé cette civilisation qui était déjà celle
d’un Occident conçu – il y avait de cela un peu plus d’un siècle – à partir d’une
Macédoine qui avait englobé la Grèce (chapitre 4). Plutôt, Rome aura mis le
temps nécessaire à l’enracinement de cette civilisation.
Il faudrait deux siècles pour que la civilisation Occident connaisse la stabilité
de son espace : de la victoire romaine contre Carthage sous la République en
- 202 (chapitre 5) ; à la consigne d’Auguste énoncée à l’avènement de l’Empire
13
(- 27 →) ; en passant par l’engendrement du long gradient Méditerranée sous les
consulats et dictatures de César (chapitres 7 à 9).

Une crise religieuse a ébranlé Rome aux lendemains de sa victoire sur Carthage,
dans un écho de scandales commis par les promagistrats des premières
provinces (chapitre 6). La crise inspira des emprunts aux religions exotiques et
les scandales incitèrent à la mise au net d’un droit qui protégerait autant les
étrangers que les citoyens réguliers.
La crise religieuse a fini par avoir raison de l’axiologie traditionnelle
elorsqu’un empereur – Constantin (IV siècle AD) – risqua la tolérance de la
farouche religion exotique qu’a d’abord été le christianisme (chapitres 10 et 13).
Ce principe religieux surplomba le politique, au point de faire accepter comme
sien le parcours de la civilisation Occident qui avait pourtant été au mérite
d’une Rome dite païenne (chapitres 14 à 16).
Un expansionnisme continu à la romaine allait reprendre aux dimensions
d’une Europe destinée à être le continent initial de la chrétienté planétaire
(chapitre 17). Et le sens religieux de cette dynamique redéployée dissimulerait, à
ecompter du VII siècle, le sens politique des trajectoires missionnaires en conflit
avec le diffusionnisme de l’établissement Islam.
La traversée du Moyen Âge ne fut pas qu’un hiatus de barbarie (chapitres 11
et 12 ; 18 à 21). Elle s’accompagna de transformations : géographiques (régions
culturelles, cathédrales urbaines) ; politiques (royaumes, couronnes) ; économi-
ques (délocalisation du système esclavagiste vers l’Islam et apparition en
Europe des rentes seigneuriales).

À l’époque de la Renaissance majuscule et des Grandes découvertes, Rome
passe le flambeau de la civilisation aux établissements Atlantique (chapitres 22
à 24). L’Occident prend l’Europe de l’Ouest et les Amériques tout en propa-
geant des avant-postes en Afrique et jusqu’en Océanie.
La suite du texte prendra en considération ces trois importantes réalités : les
trajectoires génératrices étant conflictuelles, elles rendent compte de la défini-
tion objectivement politique de l’établissement en général ; l’étendue étant ani-
sotrope a priori, l’Occident à passif impérial ne peut pas ne pas être entouré
d’une discontinuité critique l’ayant opposé et l’opposant toujours au reste du
monde ; la nécessité inscrite à cette macro-organisation fait que l’Occident est à
présent indispensable à la stabilité de l’écoumène global (chapitres 25 à 28 et
conclusion).
De nombreux passages pourront ressembler à des récits historiques. Mais
l’ensemble ne racontera pas des histoires et encore moins l’Histoire. Mon ou-
vrage est de géographie théorique et non pas d’histoire factuelle. Il ne met pas
l’accent sur les forces et les actions mais sur les positionnements et les rôles. Je
vais développer un parcours significatif d’une physique non pas de forces
explicatives de formes mais de formes mobilisatrices de forces.
14

On me permettra de m’expliquer, relativement à une illustration et une biblio-
graphie auxquelles on pourrait reprocher des excès de frugalité.
L’illustration va se limiter à quelques tableaux, croquis et graphiques. Les
dessins ne recherchent pas l’information topographique mais la représentation
de rapports de positions spatiales. Je conseille au lecteur en quête de carto-
graphie plus figurative la consultation de cartes d’Atlas, de dictionnaires ou de
1manuels scolaires . C’est peu courtois mais je déclare, à ma décharge, qu’une
illustration de ce genre aurait été plus nuisible qu’utile à la clarté d’une infor-
mation destinée à une lecture de formes abstraites et non pas seulement de faits
tangibles.
La bibliographie est friande de culture générale. Mes sources sont rarement
spécialisées ou de première main. Elles ne sont pour la plupart ni très anciennes
ni très actuelles. Je lâche quelques allusions à des auteurs de l’Antiquité ; Héro-
dote, Polybe, Suétone, et d’autres. Comme ici et là j’utilise des textes pointus et
de facture récente. Mais je cite plus volontiers des livres et articles qui, pour être
un peu vieillots, n’en présentent pas moins l’avantage de laisser plus de latitude
à la forme qu’à la force, à la propriété qu’au travail, à la valeur qu’à la richesse.
Je propose plusieurs renvois à Encyclopædia Universalis. Les volumes que
j’ai utilisés datent de 1968 ( → 1980). Ils sont d’actualité dans la mesure où ils se
prêtent comme peu d’autres à des croisements de données sur des thèmes ré-
currents, c’est-à-dire au rapport de multiples phénomènes à des contextes macro
en résonance avec la méthode structurale.
Un Index des noms propres figure en toute fin, pour les toponymes ainsi que
les personnages légendaires et historiques. Il n’y a pas d’Index des concepts
puisque l’Introduction en tient lieu à toutes fins pratiques. Il n’y a pas non plus
d’Index des auteurs puisque la théorie, encore elle, commande une bibliographie
déracinée. Chaque renvoi interne entre crochets [ ] signale un numéro de sous-
division à consulter au besoin, ou encore un tableau, un graphique, un croquis,
une source Internet, une notice du Thesaurus d’Encyclopædia (1974).


Je remercie Renée pour son appui et sa patience, Stéphane et Nathalie pour
leur compréhension et leur aide technique. Merci à Justine Manning Harvey,
pour son indispensable et très difficile travail de mise en page.

De Québec, je remercie Claude Pouliot pour ses mille et un petits et grands
services. Claude Pouliot m’a convaincu de la pertinence d’analyser la trajec-
toire hébraïque avant celle de l’Énéide. Il m’a ainsi amené à saisir le rôle de

1 Entre autres : l’Histoire de la civilisation occidentale aux Éditions du Renouveau pédagogique
Inc. Québec & Canada 2010, erpi-com / simard.cw ; l’Atlas d’histoire en quatre volumes de
C. McEvedy. Paris, Laffont 1985.
15
l’ancienne Égypte dans l’engendrement de ces jumeaux qu’auront été l’Occi-
dent et l’Orient primitifs.
Claude Pouliot m’a enfin, et toujours, rappelé qu’il ne faudrait pas oublier
la géomorphologie qui aura été au départ de notre chère géographie struc-
turale. Si ce commencement ne trouve plus le moyen de s’exprimer aux soins du
projet scientifique actuel, faudra-t-il lui consacrer un roman ?
De Montréal, je remercie Jean Décarie d’avoir mis à ma disposition son
grandiose Atlas Le Piante di Roma. Depuis quelques années, Gérard Beaudet
m’éblouit avec sa recherche en cours sur le Québec écossais. J’ai compris,
grâce à lui, que mon intuition d’une géographie structuraliste remonte aux
années 1950. Je m’étais alors intéressé à des études de savants britanniques qui
eétaient venus à Montréal au XIX siècle. Ces distingués visiteurs avaient été
familiers de la pensée de David Hume.
Il y a longtemps, à Montréal, j’ai été immergé dans un environnement cultu-
rel prédisposant à la philosophie de Kant. Mes premières réflexions comme
géographe ont de ce fait préparé, sans que je m’en aperçoive, mon adhésion au
structuralisme dynamique.

Je remercie Daniel Le Couédic pour m’avoir permis, tout au long des années
1980, de fréquenter l’Institut de Géoarchitecture de Brest. Cet échange France-
Québec m’a accordé l’inestimable chance d’appliquer la théorie de la forme
urbaine à la connaissance de la morphogenèse de Paris. Je remercie aussi
Daniel Le Couédic de m’avoir présenté à Christophe Bayle, rédacteur en chef
de la Revue Urbanisme de 1983 à 1990.
Je remercie Christophe Bayle de m’avoir accueilli en qualité de correspon-
dant auprès de sa Revue. J’ai appris, grâce à ce rôle, à rédiger de courts textes
portant sur des objets sensibles : le désinvestissement des Halles centrales,
l’urbanisme haussmannien, les Grands Projets du Président, le rôle de Paris
dans l’Europe de Maastricht, l’héritage intellectuel de Le Corbusier, etc. Avec
le sens de la responsabilité institutionnelle qui le caractérise, Christophe Bayle
accompagne le bon sauvage que je suis depuis bientôt trente ans. Il a accepté
de rédiger la préface à ce livre. J’en suis très honoré.
Christophe Bayle a amplement aidé à la diffusion de la théorie de la forme
urbaine et de son application à la connaissance de Paris. Le corpus alors
fraîchement constitué a inspiré à Gaëtan Desmarais l’idée d’un « parcours
morphogénétique » pour lequel seraient mobilisés les travaux d’Algirdas-Julien
Greimas, de Jean Petitot et de René Thom. Je remercie Gaëtan Desmarais
d’avoir repris mes prémisses théoriques et mes textes sur Paris pour en faire
deux thèses et un livre qui ont légitimé la scientificité du corpus. Je remercie
aussi Gaëtan Desmarais de m’avoir présenté à Jean Petiot.
Il me fait plaisir et c’est pour moi un honneur d’exprimer ici ma recon-
naissance à l’égard de Jean Petitot. Non seulement cet éminent confrère a con-
senti à plusieurs lectures critiques des premiers brouillons de cet ouvrage, il
16
m’a redonné espoir en des circonstances où j’étais affaibli. Il m’a recommandé
l’articulation du plan général à mon développement sur le champ de ruines
eromain au V siècle de notre ère. Jean Petitot m’a organisé des rencontres. Il
m’a fait partager – outre sa passion pour la science et l’art – sa connaissance
intime de Rome et de l’Italie. Sans son dévouement vraiment exceptionnel, ce
travail n’aurait pas été.
Je remercie aussi Jean Petitot de m’avoir présenté à René Thom. Grâce à
cette rencontre, en 1989, j’ai pu relancer la « nouvelle géomorphologie » que je
croyais perdue. Mon théorème de base en cette matière a été mis à jour dans
mes Études de 1991 puis dans le livre de l’an 2000 sur La Géographie struc-
turale dont Gaëtan Desmarais est l’auteur principal. Je remercie aussi Jean
Petitot de m’avoir présenté Jean-Paul Hubert.
Je remercie Jean-Paul Hubert d’avoir fait remonter, dans ses écrits de 1992
et 1993, la théorie de la forme urbaine aux trois Critiques kantiennes. Jean-Paul
Hubert m’a offert deux relectures attentionnées du manuscrit préparatoire à la
présente étude. Il m’a particulièrement aidé à composer les paragraphes
traitant de la géographie économique. Je remercie aussi Jean-Paul Hubert de
m’avoir présenté Thierry Rebour et François Moriconi-Ébrard.
La théorie du rachat de Thierry Rebour prend en charge rien de moins que
la réalité à la fois terre à terre et vertigineuse qu’est l’économie générale. Elle
est à la géographie humaine ce que la « nouvelle géomorphologie » a été à la
géographie physique.
La loi de métropolisation de François Moriconi-Ébrard confirme, à base de
raisonnement mathématique, que l’établissement aggloméré est premier. Fran-
çois Moriconi-Ébrard m’a fait part d’un scénario qui, relativement aux postu-
res et pathos propres aux grandes cultures et civilisations, m’a inspiré le mon-
tage du tableau 11.1.
Thierry Rebour et François Moriconi-Ébrard m’ont hébergé et donné des
occasions sans pareilles d’adresser la parole à des auditoires réceptifs. Je leur
en suis reconnaissant.
On aura observé que tous ces remerciements convergent sur un espace
singulier – la France – pour ne pas dire sur une seule ville ; Paris. Ma démar-
che professionnelle m’a conduit de Montréal – où j’ai d’abord été immergé
dans un environnement culturel favorable – à Paris d’où j’ai finalement eu
droit à la reconnaissance de la communauté scientifique internationale.
Le moment est venu de passer du « je » au « nous ».

Gilles Ritchot

Introduction
La théorie de la forme urbaine ; aujourd’hui

Interdit, Loi et droit de propriété

Nous proposons ci-après une mise à jour de la théorie de la forme urbaine. Il
s’agit moins de la présenter in extenso – elle l’a été en d’autres ouvrages
éventuellement cités – que d’en extraire les prémisses utiles à notre recherche.
Nous partons de l’intuition, formulée dans nos Études de 1991, selon laquelle
le rapport de l’être humain à l’environnement ne procède pas d’un mouvement
compulsif vers les ressources qu’il contient. Il n’est pas certain a priori que le
sujet humain se dirige d’emblée vers les ressources de son environnement afin
de les utiliser ou de les transformer en choses utiles. Il se peut tout autant que ce
sujet refuse l’utilisation immédiate des ressources à sa portée.
D’où cette double implication : premièrement, le sujet humain qui refuse la
prise directe n’est pas soi-même dans le besoin mais l’autre qui interdit à soi de
se servir ; secondement, la définition d’un tel sujet par l’altérité requiert la
médiation langagière, la parole de l’autre qui adresse à soi l’interdit de fusion-
ner à la nature pour se rassasier.
Le postulat de l’utilité relève de l’entendement. Il est logique que l’établis-
sement – le fait de s’établir (settlement) – ait pour fonction d’organiser une ex-
ploitation et une transformation de ressources pour que soit assurée à tout le
moins la subsistance de ses usagers. Si l’on s’en tient à cet entendement, l’éva-
luation de facteurs économiques, sociologiques et administratifs suffit à caser la
géographie humaine.
Cependant, l’interdit ci-dessus présupposé transmet obliquement une con-
trainte morale ; une éthique. Et cette raison pratique au sens kantien n’est plus
du ressort de l’entendement (Hubert 1992, 2008). Cette raison ne saurait béné-
ficier de concepts ciselés conformément à l’exigence de la science empiri-
que. Car le sujet – soi-même – ne s’interdit pas franchement la prise directe ou,
pour dire la chose comme elle est, la prédation. Bien au contraire, il en voudrait,
tant et si bien que l’autre doive lui adresser la parole afin de le convier à la
modération.
À terme, cet autre se réserve le pouvoir de soumettre son destinataire à
l’éventualité d’une sanction s’il ne respecte pas la contrainte morale de
l’interdit. L’autre fait la Loi, si l’on peut dire. Et cette Loi est judicieusement
menaçante pour commencer, mais à condition de ménager une sortie le cas
échéant. La Loi faite par l’autre nous enjoint de respecter l’interdit mais tout en
reconnaissant à chacun le droit, en contrepartie, de faire lever localement cet
interdit pourvu que certaines conditions soient satisfaites.
La Loi supervise en chaque situation d’espèce la conversion de l’interdit en
droit de propriété ; lequel accorde la possibilité à chacun de s’établir en une
18
position choisie. De proche en proche, nous avons croisé les trois ordres
aristotéliciens du logos, de l’ethos et du pathos.

Trajectoires, valeurs et niveaux

L’interdit ordonne le renoncement à la satisfaction ici et maintenant, en
prévision d’une négociation avec l’autre là-bas et plus tard. Ce qui justifie de
remplacer l’objectif de la provision par celui de la position. Le sujet renonce
ainsi à la provision mais il aspire à la position. Il chemine du besoin au désir.
Comment ?
Chaque sujet est tenu de quitter le lieu de sa naissance – sous la pression de
l’interdit qui à ce moment frappe la fusion incestueuse – afin de se diriger vers
un lieu de substitution ; une position. Chaque sujet devra de la sorte pouvoir
s’approprier une position dans l’étendue géographique pour avoir suivi une
trajectoire l’y ayant mené.
La trajectoire en question n’est pas que déplacement physique. Elle est
conflictuelle, politique, car elle vise une position à distance dans la mesure où
celle-ci est simultanément tenue par l’autre. Si chaque sujet doit quitter le lieu
de la fusion à la parenté c’est-à-dire à la nature – les mots naissance et nature
sont de même étymologie –, son humanité ne le renvoie pas à lui-même mais à
l’autre en tant que destinateur d’interdiction.

Le sujet humain – selon un tel abord – n’est pas autonome. Il est hétérono-
me pour ne pas s’en remettre à lui-même mais à l’autre. Puis cet autre, après
avoir enjoint un tel sujet de quitter son lieu de naissance ou de nature, fait
vouloir à celui-ci une position à distance.
Chaque sujet devrait occuper une position au terme d’une trajectoire. Sauf
que celle-ci entre en conflit avec celle de l’autre qui, justement, a déjà engendré
cette position. C’est avancer que le sujet, après avoir quitté son lieu d’origine,
n’erre pas au hasard en attendant de trouver un lieu distant où se cantonner. Il se
dirige vers telle ou telle position en particulier dans la mesure où l’autre la lui
fait vouloir en tant qu’objet.
À ce stade intervient la saisie affective ou esthétique d’une signification
investie dans la position désignée puis sollicitée. D’une part, la position enfin
voulue ferait sens et, de l’autre, la saisie de cet objet ne serait pas cognitive mais
passionnelle. Cette émotivité aurait partie liée avec l’admission du désir dans la
justification de la trajectoire politique vers la position à distance en contrepartie
de la fusion à la nature hic et nunc. Passion, émotion, ces mots résonnent dans
l’ordre du pathos aristotélicien qui en impose aux deux autres ; logos et ethos
(Aubenque 1968a, p. 401).

19
Une fois supposé que le sujet soit d’emblée dérangé par l’autre qui lui fait
vouloir une position, il s’avère qu’est alors en cause non plus un besoin à
satisfaire mais un objet désirable par le fait qu’il est publicisé par l’autre.
Le secret de la valeur cède au fil de cette interaction. L’autre fait vouloir cer-
taine position au sujet en la faisant valoir. Comment ? En persistant à contrôler
la position indiquée. En conséquence, le sujet prend la position de l’autre quand
ce dernier consent à s’en dessaisir. Étant donné au surplus l’aliénation en
l’occurrence autorisée, la position obtenue par le sujet désirant a eu le temps de
devenir un objet valant quelque chose. Le sujet contracte une dette envers
l’autre quand il prend sa place.
À terme, la dette ainsi évaluée sera payable en nature ou en monnaie. Mais
au niveau profond sur lequel nous évoluons à présent, cette dette notifie la
valeur au crédit de l’altérité. La valeur due est humainement spécifiée au point
où l’on en est. Elle fait appel à la condition humaine. Cette valeur est
anthropologique.


De surface économique
D’interface géographique
Intermédiaire politique
Profond anthropologique

Niveaux Objectivités

Tableau 0.1
Les quatre niveaux et les objectivités correspondantes

Un niveau vient d’être pris en considération. Lequel est profond pour être sous-
jacent à un niveau intermédiaire ; celui-ci étant sous-jacent pour sa part à une
interface elle-même en dessous d’un niveau de surface. Chacun de ces quatre
niveaux renvoie à une objectivité distincte (tableau 0.1) : le niveau profond est
celui de l’anthropologique comme on vient de voir ; le niveau intermédiaire est
celui du politique ; le niveau de l’interface est celui du géographique ; le niveau
de surface est celui de l’économique.
De la valeur est présente à tous les niveaux de cette superposition. Le
concept de valeur est versatile. Le mot est souvent employé au pluriel et la
chose signifiée revient aux quatre niveaux ci-devant notés de l’anthropologique,
du politique, du géographique et de l’économique.
Il pourrait effectivement être question à présent des valeurs anthropologiques
au niveau profond ; comme il pourrait être question des valeurs morales au
niveau intermédiaire du politique. Il sera sous peu question des valeurs position-
nelles au niveau de l’interface géographique.
Le mot valeur est davantage employé au singulier quand nous abordons le
niveau économique de surface où foisonne la diversité empirique. Les concepts
de rente et de rendement admettraient plus facilement la généralité à ce niveau ;
20
à cause de leur légitimité positiviste quantitative. En revanche, les valeurs pro-
fondes étant impalpables, non mesurables, elles s’entourent d’un certain flou
que saurait accommoder l’usage d’un pluriel adversaire de la généralisation.


De surface économique Valorisation
par la rente

D’interface géographique Engendrement
des positions

Intermédiaire politique Appropriation
via trajectoires

Profond anthropologique Saisie du sens


Niveaux Objectivités Dynamiques

Tableau 0.2
Un abrégé du parcours morphogénétique selon Desmarais (1992a)

Prolongement interdisciplinaire

Sur la base des réflexions ci-devant résumées, Gaëtan Desmarais a conforté la
théorie de la forme urbaine des apports de la sémiotique d’Algirdas Julien
Greimas, de l’épistémologie morphodynamique de René Thom et de Jean
Petitot, enfin de la nouvelle anthropologie de René Girard. Chemin faisant,
notre confrère a développé la théorie en un parcours morphogénétique. Ce
parcours définit les objectivités aux quatre niveaux comme étant dynamiques
(tableau 0.2) :

- au niveau anthropologique, le parcours morphogénétique débute par une
saisie de valeurs profondes ;
- au niveau politique intermédiaire, l’appropriation actualise ces valeurs, au
terme de trajectoires conflictuelles et significatives du contrôle de la
mobilité ;
- à l’interface géographique, les trajectoires conflictuelles engendrent les posi-
tions, lesquelles sont investies des valeurs anthropologiques auparavant ac-
tualisées grâce au contrôle politique de la mobilité par l’appropriation ;
- au niveau économique de surface, les positions sont valorisées par la rente-
crédit, soit ce que rachètent les occupations concrètes et les rendements qui
en répondent.

Ces formules-clefs de la théorie et du parcours se conforment d’assez près à
nos synthèses des années 1999-2000. Nous ne résumons pas les connaissances
imputables aux apports interdisciplinaires. Nous les retenons comme des em-
prunts à expliciter au fur et à mesure de renvois pertinents. Nous signalons deux
21
pistes néanmoins, étant donné leur intérêt pour notre montage. La première
conduit à la sémiophysique de Thom, la seconde à l’anthropologie de Girard.

Au regard de la sémiophysique thomienne, les valeurs anthropologiques –
comme nous les avons présentées – ne dénotent pas une abstraction qui deman-
de toujours et toujours plus de réflexion mais un quelque chose de brut. En
effet, ces valeurs sont profondes non pas à l’enseigne d’une intellection mais
d’un enfoncement dans ce qu’il y a d’inavouable en nous : nos peurs irraison-
nées, entre autres émotions plus ou moins aimables.
Dans cette optique, Desmarais a relevé que les « valeurs [anthropologiques]
fonctionnent comme des "prégnances" » (2000, p. 67). « Au sens de René
Thom », ces prégnances sont des formes hyper-signifiantes de prédateurs, de
proies et de partenaires sexuels (1988, pp. 15-34). Elles intéresseraient certains
groupements animaux non pas du seul point de vue biologique des espèces mais
de comportements territorialisés.
Un exemple ; la vue ou l’odeur des restes d’une proie dévorée incite les
congénères de celle-ci à s’interdire la fréquentation du lieu de l’expérience
sensorielle. Le lieu en question – le « point noir » (p. 27) – polariserait par
ailleurs un territoire que les animaux du groupe concerné jalonneraient de leurs
cris d’alarme plus ou moins modulés.
Des « animaux sociaux » parviendraient ainsi à circonscrire des territoires ;
d’une part grâce à leurs déplacements stimulés par l’attractivité/répulsivité des
prégnances et, de l’autre, par le moyen d’une communication certainement
rudimentaire mais à la limite langagière.

Au regard de l’anthropologie girardienne, nous en revenons à la condition plus
humaine qu’animale, mais pour appréhender le fait que la divulgation de
l’interdit y préluderait la violence.
En effet, nous posons que le sujet n’est pas franc quand il renonce à son en-
vironnement immédiat pour se diriger vers la position indiquée par l’autre. Si
cet autre fait vouloir cet objet en le faisant valoir, il est difficile d’imaginer que
le sujet ne rêverait pas – ne fût-ce qu’un instant – de son élimination.
La mort de l’autre évite quand même à soi l’inconvénient d’avoir à mériter
sa place et à la payer. À terme, le sujet peut bien accepter une telle fatalité en
échange d’une élévation à un mieux-être. Mais quand il est confronté au contrat
avant d’avoir pris la peine de l’étudier, c’est une toute autre affaire.
Surtout que la mimesis s’en mêle ! Ce qui paraît incontournable dans
l’éclairage cru de la nouvelle anthropologie de Girard. Le sujet veut d’autant
plus éliminer l’autre qu’il désire non pas tant prendre sa place qu’être lui-même
cet autre. Ce qui lui accorderait tout de suite la compétence politique quant au
contrôle de sa position et, partant, des trajectoires des autres sujets qui vou-
draient faire comme lui et le remplacer à son tour.
22
Le désir du sujet étant le désir de l’autre, celui de l’autre est celui de l’autre
de l’autre et ainsi de suite jusqu’à ce que la mimesis répande l’exacerbation
comme une épidémie. La violence est dite réciproque quand elle se propage
dans cette mouvance d’escalade.
Le propos illustre que la divulgation de l’interdit dans le langage n’entraîne
pas une résorption de la violence. Bien au contraire, puisque cette divulgation
fait passer du besoin au désir et que celui-ci, étant mimétique, suscite la lutte de
tous contre tous.

L’interdit n’empêche pas la violence. Il la culpabilise. En l’absence d’interdit en
effet, comment saurions-nous que la violence est coupable ?
Le problème est en conséquence celui d’une certaine sagesse recherchant
moins la résorption de la violence que sa canalisation. Comme si le seul moyen
de conjurer la violence réciproque était de lui trouver une solution de rem-
placement. In illo tempore, cette solution n’aurait cependant rien eu de reposant,
car elle aurait tenu dans l’administration d’une violence sacrificielle victimaire.
La violence victimaire consiste à sacrifier un individu ; un bouc émissaire
unanimement jugé responsable de la dégradation du lien intersubjectif. Cette
violence n’a rien de sympathique. Mais elle offre l’avantage d’être moins dan-
gereuse que la réciproque pour la survie de la collectivité.
La violence de tous contre tous disparaît alors au crédit d’une violence de
tous contre un ; le lynchage. En proie à la violence qui la dissout, la collectivité
devenue foule se débande en isolant un individu parmi elle pour l’accuser sans
procès de tout ce qui ne va plus et l’on connaît la suite.
Mais quand exactement serait survenu le premier moment critique du
passage de la violence réciproque à la victimaire ? Lors du saut qualitatif de
l’animalité à l’hominisation ? Mais comment savoir cela autrement qu’en
l’imaginant ?

Écoumène et vacuum

Une fois ou chaque fois accompli le bond de la violence réciproque à la sacri-
ficielle victimaire, l’interdit est spatialisé. Il se manifeste sur-le-champ et dura-
blement sous la forme d’un espace fini : un vacuum discontinuant un écoumène.
Chaque établissement global correspond de prime abord à un écoumène ouvert
mais s’arrêtant contre le bord d’un vacuum fermé.
Les lieux où l’interdit est levé – afin de permettre l’établissement – compo-
sent l’écoumène. Mais les lieux où cet interdit spatial persistera fusionnent pour
leur part en une place publique avant la notion ; un domaine fermé auquel la
théorie a réservé le concept de vacuum.
Considérons que le vacuum soit indispensable à l’appropriation positionnelle
dans l’écoumène. Sans la préexistence du vacuum, la propriété personnelle ou
privée n’aurait jamais pu avoir été enclenchée. Grâce à une interprétation de la
23
« rationalité juridique » selon Jean-Louis Gardiès, Jean-Paul Hubert a écrit de
fort belles pages à l’appui de cette avancée (1993, pp. 137-142).

La formation du vacuum découlerait du peuplement non aléatoire de l’étendue
en laquelle il se trouve. Toute étendue territoriale en voie de peuplement
correspond à une portion d’écoumène sans bord externe a priori mais dont le
bord interne encercle un trou ; le vacuum. Celui-ci aurait pour fonction d’empê-
cher un peuplement de proche en proche donnant prise à des rivalités d’appro-
priations mimétiques et susceptibles de verser dans la violence réciproque.
Le vacuum contribuerait de la sorte au désamorçage de la violence de tous
contre tous. Mais il donnerait lieu ce faisant au pis-aller qu’est la violence de
tous contre un. Par définition, de ce fait, le vacuum est sacré.
La mise en situation d’un établissement, en fonction du domaine interdit
qu’est le vacuum, suppose que la collectivité ayant fréquenté les lieux aura été
sacrificielle. L’expression est-elle à prendre à la lettre ? Sacrifier veut dire faire
du sacré après tout. Admettons au moins que l’existence d’un vacuum sacré, au
cœur d’un établissement à ses origines, signifie que la collectivité qui y évolue a
produit le sacré en question.
Par le fait d’être sacré, le vacuum est réservé à la victime disparue c’est-à-
dire à la divinité à laquelle cet individu sacrifié participe désormais. Car, pour
avoir évité à la foule de disparaître dans la confusion, l’individu sacrifié devient
après sa mise à mort une divinité bénéfique.
Étant dorénavant jugé responsable du retour à la paix sociale, l’individu hier
abominé – le bouc émissaire – est glorifié outre-tombe. Il devient l’Autre avec
la majuscule ; l’Autre lacanien qui « n’existe pas », le Destinateur greimassien,
le Tiers majuscule de Pierre Legendre. Cet Autre asymétrique – comme nous
l’avons convoqué en 1991 – délègue alors l’autre avec la minuscule. Ce dernier
est l’autre symétrique, le compagnon, le frère.

L’État

La notion d’État est bienvenue quand nous en sommes à ce point du rai-
sonnement. L’État serait l’Institution actualisant l’altérité asymétrique comme
nous venons de la concevoir. Selon cette approche, l’Institution État n’est pas
projective mais émergentielle. Cette Institution – avec la majuscule et au nom
de laquelle sont accréditées les institutions avec la minuscule – n’est pas faite de
main d’homme. L’Institution État émerge de l’engendrement de l’établissement
en tant que structure constitutive d’humanité à base d’interdit.
L’État surplombe ainsi – mais sans se confondre avec lui – chaque établis-
sement nommé. Chaque État souverainement identifié de cette façon regarde
d’abord une étendue interrompue d’un vacuum sacré. On peut même parler
d’espace qualifié si un bord externe à ce territoire est repérable au point de
permettre le tracé d’une frontière. Ensuite, l’État solidarise les sujets de la
24
collectivité en chaque établissement nommé, en adressant à tous et chacun la
même coutume en fait d’appropriation positionnelle. À terme, l’État gouverne
son établissement en cautionnant le contrôle des mobilités par l’appropriation.
L’État garantit ainsi le principe politique, à savoir ; la conversion de l’interdit
spatial en droits positifs de propriété.
Enfin, l’Institution majuscule qu’est l’État prescrit aux sujets établis sous sa
vigilance de rendre hommage à l’Autre asymétrique et, par extension, aux dis-
parus apparentés. Ces défunts ont droit de ce fait à des places mortuaires avec le
décorum que réclament leurs sépultures. À mesure que progresse notre montage,
nous observons que l’État – en tant qu’Institution actualisant l’altérité asymé-
trique – garantit les principes du politique et du religieux.

La catégorisation spatiale jusqu’ici reconstituée permet le repérage sur le
terrain c’est-à-dire pas seulement en fonction de coordonnées topographiques
ou astronomiques comme les points cardinaux. Le vacuum amène les sujets de
l’établissement – des acteurs – à s’orienter dans l’étendue de l’écoumène autour
de lui. Les trajectoires prennent diverses directionnalités eu égard à ce centre
organisateur : les trajectoires qui en approchent sont polarisantes ; les tra-
jectoires qui en éloignent sont diffusantes.
Par ailleurs, ces trajectoires étant conflictuelles par essence, elles font adve-
nir le niveau du politique par l’intermédiaire du contrôle de la mobilité. Dès
lors, certains acteurs préservent ce contrôle aux dépens d’autres qui le perdent.
Cette dramatisation est inéluctable. Le constat est brutal mais il offre l’avantage
de promettre une compréhension raisonnée du principe religieux ; et cela quoi
que l’on suppose de l’une ou l’autre révélation surnaturelle.
Quand une portion d’étendue territoriale avec son vacuum solidarise un
ensemble de positions, les valeurs profondes investies ont alors eu le temps –
quelques siècles, un millénaire ? – d’avoir été intégrées à des élaborations reli-
gieuses. Les valeurs au départ sont anthropologiques, prégnancielles, animales
même. Le résultat des élaborations groupe à la fin des représentations d’ordre
culturel. La forme urbaine médiatise le processus, si bien que – pour notre
théorie – le dire religieux se singularise par le fait de corréler des concepts
forgés à des prégnances.
La morphogenèse d’établissement procède de trajectoires conflictuelles en-
gendrant des positions qui se déterminent réciproquement au sein d’une
interface géographique abstraite et sous-jacente aux occupations concrètes. Ces
trajectoires sont accomplies par des acteurs dont certains contrôlent leur mobi-
lité aux dépens de perdants. Ces derniers seraient ainsi victimes d’une injustice
non pas sociale mais naturelle. En contrepartie, et comme pour remédier à
pareille fatalité, l’élaboration religieuse interviendrait pour faire en sorte que
des deuxièmes chances soient envisageables.
Le principe religieux aurait pour rôle au moins second la réparation de
l’injustice tributaire des inévitables conflits produisant l’interface géographique.
25
Les principes du religieux et du politique seraient de la sorte médiatisés par la
forme d’établissement. Notre approche considère le principe religieux non pas
tant du point de vue de sa substance que de son rôle dans le parcours.


Endorégulation Exorégulation
[ Urbain ] [ Rural ]


Polarisation Rassemblement Concentration


Diffusion Évasion Dispersion
Tableau 0.3
Les trajectoires du niveau politique

Formes abstraites, espace géographique et structure de positions

Quant aux gagnants et perdants pour cause d’injustice naturelle : les premiers
sont les acteurs urbains, les nomades sélectifs ; les seconds sont les acteurs
ruraux, les sédentaires et nomades résiduels. Du point de vue des objectivités
dynamiques, l’urbain et le rural campent des positions engendrées par des
trajectoires à définir sous l’angle des régulations de la mobilité :

- les trajectoires décidées par les acteurs urbains sont endorégulées ;
- ectoires imposées aux acteurs ruraux sont exorégulées.

Le croisement des directionnalités et des régulations permet ce classement :

- les trajectoires polarisantes endorégulées sont de rassemblement (R) ;
- ectoires diffusantes exorégulées sont de dispersion (D) ;
- les trajectoires polarisantes exorégulées sont de concentration (C) ;
- les trajectoires diffusantes endorégulées sont d’évasion (E).

Le classement intègre des contradictions ainsi que des implications et
présuppositions :

- le rassemblement et la dispersion sont en contradiction ;
- la dispersion implique la concentration et celle-ci présuppose celle-là ;
- la concentration et l’évasion sont en contradiction ;
- l’évasion implique le rassemblement qui présuppose celle-là et à nouveau
provoque la dispersion. Et ainsi de suite.

26
Le tableau 0.3 (supra) expose la taxinomie des trajectoires, lesquelles – étant
conflictuelles – évoluent sur le niveau intermédiaire du politique.

Les trajectoires urbaines et rurales étant différenciées qualitativement, elles
engendrent des discontinuités informant un ensemble de formes abstraites.
Celles-ci composent une étendue anisotrope ; une interface constituant le niveau
du géographique ; l’espace géographique. Ces formes abstraites groupent les
positions engendrées par les trajectoires définies au tableau 0.3. Le tableau 0.4
distribue ces groupements de positions ou formes abstraites :

- le rassemblement (R) engendre le massif ;
- la dispersion (D) engendre l’aire d’influence, la région ;
- la concentration (C) engendre la cuvette ;
- l’évasion (E) engendre le collier autour d’une forme abstraite polarisée.

Les couplages des formes abstraites articulent pour leur part :

- le seuil polarisé – la configuration de seuil – qui interpénètre des positions de
rassemblement urbain et de concentration rurale (R/C) ;
- la ligne de talweg rurale qui conjoint des positions de concentration polari-
sante et de dispersion diffusante (C/D) ;
- le front d’urbanisation diffus qui conjoint des positions d’évasion urbaine et
de dispersion rurale (E/D).
- la ligne de crête urbaine qui conjoint des positions de rassemblement
polarisant et d’évasion diffusante (R/E).


Massif Seuil Cuvette


R R/C C

Crête Talweg
Gradient + R/E C/D Gradient -


E E/D D


Collier Front U Aire
d’influence
Région

Tableau 0.4
Les principales formes abstraites de l’interface géographique

Les formes abstraites figurant au tableau 0.4 sont d’échelle locale. Certaines
d’entre elles, cependant, sont engendrées aux échelles régionale et globale. Ce
serait le cas des lignes de crête, à un degré moindre des lignes de talweg. Au
27
reste, ces lignes de crête et de talweg sont aussi apparentées à des gradients :
courts à l’échelle locale et longs aux échelles régionale et globale. Les gr
de type ligne de crête sont dits urbains ou positifs ( + ). Les gradients de type
ligne de talweg sont dit ruraux ou négatifs ( - ). La configuration de seuil est
plus parfaitement engendrée là où elle superpose, justement, un gradient urbain
et un gradient rural.
Toutes ces formes abstraites en chaque établissement composent ainsi l’in-
terface géographique : l’espace géographique. Différencié abstraitement et con-
crètement, cet espace n’est pas un substrat territorial sur lequel sont projetées
des significations extrinsèques. Il n’est pas produit par les actions qui s’exercent
sur lui par l’extérieur (Desmarais 1992b). Un tel espace – l’interface géogra-
phique – actualise une organisation qui lui est intrinsèque ; une structure de
positions engendrée par une dynamique interne de trajectoires conflictuelles.

Valeur et richesse

Posons qu’un peuplement primitif soit indifférencié, diffus, aléatoire, les prises
de possession susciteraient alors – c’est plausible, on l’a vu – des rivalités
mimétiques débouchant sur la violence réciproque. Le peuplement intégrale-
ment diffusant est par conséquent irréalisable car disparaîtrait, dans la violence
de tous contre tous, la collectivité en train de se former en l’accomplissant.
Le peuplement d’une étendue géographique jusque-là inhabitée ne peut pas
procéder par diffusion indifférenciée en tache d’huile. Le peuplement d’une
telle étendue disponible ne se théorise qu’en ayant débuté par des agglo-
mérations, celles-ci ne seraient-elles que des amas de tentes ou de cabanes.
Le peuplement spontané d’une étendue laisse s’y creuser le vacuum dont il
faut maintenant comprendre qu’il détermine la formation d’aires densément
occupées sur le pourtour c’est-à-dire d’agglomérations.
N’importe quel peuplement de n’importe quelle étendue doit réaliser une dif-
fusion anisotrope, laquelle présuppose le creusement du vacuum discontinuant
l’écoumène en devenir. Ce vacuum commence par être vaste, d’une superficie
2de quelques milliers de km au minimum, si bien qu’il répartit la population
concernée de telle manière que les rivalités puissent être tenues suffisamment
loin.
La distance produite par l’extension du grand vacuum actualise ainsi et à sa
façon la fabrication de l’altérité. Les populations éloignées grâce à ce vacuum
deviennent autres, pour ne pas dire étrangères voire ennemies. La violence
sacrificielle sise dans le vacuum ayant évité le pire, la guerre peut commencer.
En fonction d’une telle efficacité positionnelle canalisant l’agressivité loin
de chez soi, les rivalités locales se résorbent au crédit de rapprochements
sociétaux ; des attroupements que réalise le phénomène d’agglomération. Tout
peuplement d’une étendue anisotrope conduit à la formation d’habitats com-
28
pacts, l’un d’eux se voyant confier la responsabilité de la garde du vacuum et
devenant capital.
Ce vacuum a une existence limitée dans le temps. La dynamique enclenchée
provoque des déplacements de sa valeur vers les lieux qui permettent d’y tendre
et, par extension, vers les lieux qui permettent d’accéder à tout autre lieu
détenteur de valeur. Cela ne signifie surtout pas un diffusionnisme de la valeur
autour d’un vacuum fixe. Escorté de pôles gardiens, le périmètre du vacuum
évolue, comme il peut s’effacer, réapparaître ailleurs, etc.

Le seuil – la configuration de seuil – est la forme abstraite la plus apte à sti-
muler le phénomène d’agglomération. La superposition d’une ligne de crête et
d’une ligne de talweg détermine une compétition entre valeurs positionnelles
urbaines et rurales. Laquelle est on ne peut plus favorable au phénomène. Mais
comment et pourquoi le phénomène d’agglomération se produit ?
À un moment critique donné du parcours de l’établissement – et comme nous
l’avons anticipé –, la valeur atteint le niveau de l’économique après avoir
traversé ceux de l’anthropologique, du politique et du géographique. Nous pro-
posons, sous un tel rapport, que le sujet doit payer sa position, non plus seule-
ment en reconnaissant l’humanité de celui qui s’en est dessaisi à son intention,
mais en versant un tribut : soit à l’État ; soit au compagnon. Définissable au
niveau superficiel de la valorisation économique, le tribut en question est la
rente.
Notre approche de la valorisation économique s’en remet à la théorie du
rachat de Thierry Rebour (1996 ; 2000 ; 2008). Cette théorie n’applique pas,
même en la critiquant, la notion classique de rente à la connaissance géogra-
phique. Elle forge un concept que la science économique ne livre pas. En voici
nos trois énoncés :

- la valorisation économique des positions n’est pas d’emblée définissable en
fonction de la force de travail échangeable sur un marché préexistant, mais en
fonction de droits de propriété aliénables en rentes ;
- la richesse produite par le travail ne crée pas la valeur positionnelle, cette
valeur est un déjà là que la richesse en cours de production « attire sur le
marché » (1996, p. 59) ;
- la rente implique son remboursement, celui-ci dépendant d’une production de
richesses dégageant un profit non pas ponctionné par la rente mais justifié par
celle-ci.

La valorisation économique par la rente endette a priori la formation sociale
établie. Cette rente primitive équivaut à du crédit. Lequel n’est pas une contrain-
te ad hoc quand par exemple la plus-value extorquée de l’achat à rabais de la
force de travail ne suffit plus à honorer les dépenses de toutes sortes. Ce crédit
est structurel.

29

Monument Pôle-seuil
somptuaire Faubourg VILLE

Massif Cuvette

R R/C C

Crête R/E C/D Talweg Village
Quartier Gradient + Gradient - Graben

E E/D D

Collier Front U Aire
d’influence
Région

Banlieue Étalement Campagne
ht gamme (urbain)
Villégiature

Tableau 0.5
Les unités de voisinage du niveau de surface
La section encadrée reprend le tableau 0.4

La ville

La ville serait apparue – quelque six millénaires av. J.-C. – dans l’écoumène du
Proche-Orient. L’interdit spatial aurait alors frappé des biens durables – sols
cultivables, points d’eau potable, gisements minéraux, etc. – en liaison avec une
économie embryonnaire à base d’autoconsommation et de troc. Mais ces
conditions de vie auraient brusquement évolué avec l’apparition du phénomène
d’agglomération lui-même corrélé – d’après Thierry Rebour qui consulte à ce
sujet Aydalot, Bairoch, Braudel et d’autres – à une création monétaire (2000 ;
2008).
Il existerait une relation nécessaire entre les faits de l’agglomération dans
l’étendue géographique et d’une économie assez organisée pour qu’elle doive
faire appel à la technique monétaire. Ce qui nous conduit à poser que, le premier
aménagement étant celui du pôle gardien du vacuum sacré, son achèvement met
en route un système économique déjà assez performant pour que s’impose le
recours à la monnaie.
La fonction de la monnaie est radicalement repensée selon cette approche.
La monnaie est tout autre chose que l’équivalent général permettant des échan-
ges de biens. En effet, la monnaie doit accompagner l’apparition du phénomène
d’agglomération, parce que la rente localement mise en route équivaut d’emblée
à un crédit. Et comme ce crédit sera honoré dans le futur moyennant le profit
généré au sortir d’une consommation de richesses, il faut qu’en attendant il soit
évalué grâce à une monnaie créée spécialement pour lui.
30
La disparition de la richesse fongible laisse ainsi la monnaie intacte créer un
« profit pur ». Au reste, Rebour insiste sur la certitude que l’économie générale
doit être en déséquilibre dans la longue durée. L’économie ne saurait tendre
vers l’équilibre, auquel cas le phénomène d’agglomération se serait dégradé ou
devrait se dégrader avec le temps. Or le contraire exactement s’est produit et se
produit plus que jamais sous nos yeux. Indice, donc, que l’économie est en
déséquilibre, si bien que le phénomène d’agglomération doit en répondre.
Nous prenons la liberté d’inverser la consécution. Le phénomène d’agglo-
mération n’existe pas parce que l’économie est en déséquilibre. C’est plutôt
parce que l’agglomération existe que l’économie en déséquilibre doit en répon-
dre. Le phénomène de l’établissement aggloméré réalisant a priori une trans-
formation de valeurs en rente différenciée, il déclenche le déséquilibre propre à
tout système économique à base de crédit structurel et de création monétaire.

Le tableau 0.5 distribue quelques exemples des formes concrètes du niveau de
surface ou unités de voisinage. Les premières unités à se manifester seraient les
pôles d’agglomération (noté Pôle-seuil). Nous faisons maintenant le tour du
tableau à partir de la case VILLE et dans le sens horaire. La ville externalisant la
configuration de seuil :

- le faubourg externalise la cuvette. Il est caractérisé par la location intégrale ;
- le village externalise la ligne de talweg, celle-ci correspondant à un gradient
rural là où elle étire un axe ou graben industriel ;
- la campagne externalise ou du moins exemplifie l’aire d’influence. Elle se
prête à des activités à faible composition organique de capital et requérant de
vastes superficies ;
- l’étalement externalise le front d’urbanisation caractérisé par une implanta-
tion de formes endorégulées en positions exorégulées ;
- la banlieue haut de gamme et le front de villégiature externalisent des glacis
d’évasion courbés (collier) comme des parenthèses enserrant un pôle ;
- le quartier externalise la ligne de crête. Il est généralement caractérisé par la
superposition de formes de rassemblement centripète et d’évasion centrifuge ;
- enfin le monumental somptuaire externalise le massif.

La diagonale R-D exprime la dynamique du vacuum, où l’interdit d’éta-
blissement permanent se réalise à la faveur du rassemblement consenti mais
périodiquement suivi de la dispersion contrainte. La diagonale E-C exprime la
dynamique du quartier artisan, surtout composé d’immeubles résidentiels où se
superpose, à la propriété banlieusarde du rez-de-chaussée (évasion), la location
faubourienne aux étages (concentration).








Partie I

LA DISCONTINUITÉ CRITIQUE




1. Les trajectoires primitives

1.1. La trajectoire d’Abraham

1.1.1. L’axe syro-palestinien

D’orientation nord-sud et d’une longueur de ~ 600 km au fond est de la
Méditerranée, l’axe syro-palestinien se compose depuis fort longtemps de ré-
gions à la fois stables quant à leurs formes et agitées quant à leurs forces.
e Jusqu’au XIII siècle avant notre ère, il n’y avait eu là que des terres ; entre
autres la terre de Canaan et la terre amorrite. Ces terres avaient été fréquentées
par des Bédouins sémites venus des étendues faiblement différenciées du désert
d’Arabie.
erPendant les derniers siècles de l’Âge du bronze ( → I millénaire av. J.-C.), la
terre de Canaan – la future Palestine – a été lentement pénétrée par les descen-
dants d’un patriarche de basse Mésopotamie. La terre amorrite – la future Syrie
– était pour sa part envahie par les Araméens qui laisseraient le souvenir d’une
langue jadis entendue par divers groupes en ces milieux ; la langue de Jésus-
Christ.
Refoulés en direction nord-ouest sous la pression du mouvement migratoire
venant par l’Est, les Bédouins de Canaan ou Cananéens sont devenus les Phéni-
ciens de l’éventuel Liban. Sur ce bord externe d’une étendue ouverte en direc-
tion de la Méditerranée, les Phéniciens érigeraient les cités-États de Byblos,
Sidon et Tyr. Leurs ancêtres semi-nomades du Sud avaient bâti quelques places
fortes parmi les plus anciennes que nous connaissions ; dont Jéricho non loin au
nord de la mer Morte (Bairoch 1985).
Les Phéniciens se spécialiseront dans la fabrication de navires en cèdre. Leur
vocation de navigateurs commerçants les conduira au-delà des Colonnes
d’Hercule (~ Gibraltar) via le relais africain de Carthage en face de la Sicile.

eAu XVIII siècle avant notre ère, une famille quittait la localité d’Our en basse
Mésopotamie. Sous la conduite du patriarche auquel nous venons de faire allu-
sion – Abraham –, ce qui était déjà un clan nomadisa vers le Nord-Ouest, en-
treprenant la traversée de plaines drainées par l’Euphrate sur une longueur
d’environ mille kilomètres : le Croissant Fertile.
À quelque distance de la case-départ d’Our, le clan du patriarche Abraham
avait eu le temps de proliférer au point de devenir une peuplade. Celle-ci essai-
ma à la périphérie du Croissant. Elle ménagerait ainsi ses arrières avant de re-
mettre le cap plus loin vers l’Ouest (Lemaire 1981, p. 6). En position d’arrivée
enfin, la peuplade adopta « la langue de Canaan, l’hébreu » (Nahon 1968a,
p. 525). L’hébreu fut d’abord une langue sémitique et les Hébreux seraient par la
suite le peuple parlant cette langue.
34
L’identité hébraïque s’est de la sorte affirmée le long d’une trajectoire
orientée. La position d’arrivée devait ancrer cette identité moins dans le groupe
que dans un territoire ; Canaan. À l’approche de sa destination, la trajectoire
d’Abraham serait sous contrôle. À la sortie de la Mésopotamie, la même trajec-
toire avait pourtant été contrainte puisque « Our aurait connu une crise écono-
mique prolongée ».
Habituons-nous au cas de figure. La trajectoire d’Abraham a donné suite à la
contrainte économique puis est devenue librement acceptée sitôt entrevue la
position d’arrivée lui donnant sens. De ce point de vue urbain et pas seulement
alimentaire, un changement opéra relativement à l’interprétation de la destinée
humaine. À un pessimisme radical se serait substituée l’écoute d’un seul Dieu
qui aurait éprouvé de la compassion pour l’humanité. La terre de Canaan avait
été la promise et sa promesse fut celle d’un réel bonheur.

1.1.2. Enfin l’Égypte !

eL’arrivée des Hébreux en terre de Canaan remonte au XVII siècle av. J.-C. Une
partie de la population migrante resta sur les lieux mais une autre continua son
chemin vers l’Égypte. Une famine a-t-elle suscité ce déplacement supplé-
mentaire ? À moins que l’échange réciproque fût aussi recherché au terme d’une
trajectoire de prolongement ; contrôlée celle-là, endorégulée.
La puissante Égypte était alors soumise, depuis quelque 70 ans, à la dynastie
des Hyksos. D’ascendance sémite eux aussi, ces Hyksos seraient bienveillants à
l’égard des Hébreux, en même temps qu’ils compteraient sur eux pour protéger
leur delta du Nil en direction de l’isthme de Suez et de la péninsule du Sinaï.
Les semi-nomades du Sud, qui s’étaient avancés jusque dans les terres de
Canaan et amorrite, ne devaient pas être inoffensifs à la latitude de Suez et du
Sinaï.
La trajectoire d’Abraham et des Hébreux évolua dans une étendue impré-
gnée d’influence sémitique. Originaires d’une région syrienne, les Hyksos
étaient sémites. L’Égypte envahie par eux était d’emblée sous l’emprise de lan-
gues dites chamito-sémitiques. Toute l’Afrique du Nord, jusqu’au Tchad, était
1fréquentée par des Hamites de langue sémitique .
À l’occasion de transhumances dans la région du Sinaï, des pasteurs hébreux
avaient conclu un accord avec les Égyptiens. La terre de Gessen fut attribuée à
ces immigrés volontaires qui¸ en plus d’enfin verrouiller la région vulnérable de
Suez, proposèrent à leurs maîtres des produits d’élevage et d’artisanat contre
lesquels ils obtiendraient des produits agricoles comme le blé. La confiance était
de mise, au point qu’un fils de Jacob – le dernier des patriarches bibliques –

1 Sémite = qualification des peuples du Proche-Orient ayant parlé des langues sémitiques ;
sémitique = qualificatis langues parlées ou des cultures partagées par les peuples sémites
(arabe, araméen, berbère, hébreu, phénicien). Le lexème commun à ces mots vient de Sem, l’un
des fils de Noé dans la Bible. Hamite = descendant de Cham, un autre fils.
35
devint vizir à la tête de la province qui, logée à l’est du delta, transformerait la
terre de Gessen en un interstice administrativement déterminé.
Se trouva préfigurée – par l’engendrement de cet interstice – la discontinuité
nord-sud entre ce que seront un Occident et un Orient définissable en tant que
double inversé.
Les Hébreux ont fait leur première expérience de l’établissement en prenant
position dans le Gessen. Mais cette province externalisait sur les entrefaites un
segment de la discontinuité à laquelle nous allons bientôt rapporter l’axe syro-
palestinien dans son ensemble. Le destinateur égyptien aurait par ailleurs investi
ces Hébreux de la vocation de protéger la civilisation contre les potentiels enva-
hisseurs qu’étaient alors les semi-nomades d’Arabie ; ces Bédouins déjà présen-
tés. À cette fin, les Hébreux se sont établis par-dessus les bords de la disconti-
nuité que nous pourrons qualifier de « critique » (Hubert).

Le peuple hébreu de Gessen fut dans les bonnes grâces de la dynastie régnante.
Mais l’Empire pharaonique était restauré en l’an - 1590. Les Hyksos partis, la
situation des Hébreux se serait dégradée. Ces derniers auraient même été mis en
servitude. Les mauvais traitements les auraient mortifiés pendant au moins cinq
générations. Ces lectures ont récemment été mises en doute. Les travailleurs
manuels en Égypte, y compris les Hébreux captifs, auraient été des salariés au
demeurant suivis par des médecins (Noblecourt 2004, pp. 188-189).
Quoi qu’il en fût – et pendant que les Hébreux apprenaient la sédentarité –,
se déroula le règne d’Aménophis IV ou Akhenaton (- 1370-1350). Ce roi instau-
ra, avec la collaboration de la belle Néfertiti, le culte d’Aton, ce dieu unique
symbolisé par le Soleil (Daumas 1968, p. 1015). Le culte à l’Aton égyptien aura
été original par le monothéisme auquel il prétendit. C’est dire que le mono-
théisme d’Abraham entrerait en compétition avec un autre venant d’Égypte.
e La nouvelle religion apparue dans l’Égypte du II millénaire n’était pas tant
astrologique que savante. Elle fit admettre que toute vie sur terre dépend de
l’énergie solaire. Le Soleil Aton aurait été un être suprême symbolique. Il aurait
assumé non pas la causalité à distance mais des abstractions comme la vérité et
la justice.
Se trouvaient évincés les fantômes témoins de la peur du mal. Les supersti-
tions, la sorcellerie et la magie furent proscrites. Voire, « l’au-delà et l’existence
après la mort », cette immortalité à laquelle la tradition égyptienne tenait par-
dessus tout, devenait une finalité désuète. Pour la raison que le dieu des morts,
Osiris, ne devait pas déranger l’unicité positive d’Aton.

Le nouvel ordre eut la vie courte. Une trentaine d’années. Les déboires d’Akhe-
naton découlèrent, très physiquement, d’un chambardement des pratiques cou-
rantes. En effet, la nouvelle religion aurait contaminé la forme d’établissement,
au point de provoquer une réorganisation des activités. La capitale changea de
lieu ; « les temples furent fermés et leurs biens confisqués, les trésors ecclésias-
36
tiques saisis » (Freud 1948, p. 32). Les prêtres et les fonctionnaires étaient déso-
rientés et, plus grave encore, disqualifiés. Ils résistèrent, rejetèrent la vérité ré-
vélée et s’employèrent, après la mort du roi impie vers - 1350, à restaurer l’ordre
ancien.
La religion d’Akhenaton n’était pourtant pas en rupture de tradition. La
figure solaire hantait l’imaginaire collectif au fondement de la qualité d’oc-
cupation sédentaire. L’agriculture égyptienne avait déjà mis en valeur les
plaines riveraines inondées par le Nil. Chaque année, le fleuve débordait à
l’aube du jour où était aperçue l’étoile Sothis (Sirius) après qu’elle avait disparu
au-dessous de l’horizon pendant soixante-dix nuits. L’étoile annonçait qu’au
prochain lever du jour surviendrait l’inondation annuelle et bienfaitrice
(Noblecourt, p. 25).
Le Soleil levant était devenu signifiant à l’observation prolongée de ces
coïncidences célestes. Le dieu Aton aurait ainsi exalté l’astre du jour à la faveur
d’une connaissance préscientifique suffisamment admise. La religion d’Akhena-
ton aurait élaboré une telle prescience spatialement investie en Égypte au fil
d’une longue durée. Le rejet de cette religion n’aurait pas compromis cette pre-
science, par conséquent.
La nomination du dieu solaire égyptien fut peut-être redevable de la révo-
lution d’Akhenaton. Mais la représentation de ce dieu n’a pas existé en fonction.
Elle ne s’est donc pas retirée sitôt passée l’émotion révolutionnaire. Bien au
contraire, la figure s’est aussitôt emparé du personnage d’Horus (pp. 259-268) :
ce fils que la déesse Isis engendra après avoir ressuscité son frère-époux Osiris ;
celui-ci ayant été occis par le frère cadet Seth.

1.1.3. L’acteur Moïse

Nonobstant son interruption provoquée par la réaction du clergé et de la bureau-
cratie, le mouvement révolutionnaire initié par Akhenaton allait avoir un effet
douloureux prolongé. Le royaume sombra dans l’anarchie. Vers l’an - 1250, les
Hébreux ont voulu profiter du désarroi général pour quitter le pays. Un chef prit
la direction de leur Exode. Il s’appelait Moïse. Freud a proposé à ce sujet une
thèse qui gravite autour de ces deux propositions : Moïse était égyptien ; ce chef
charismatique fut assassiné.
Selon Freud, Moïse ne fut pas un patriarche ni un prophète du peuple hébreu.
Moïse n’aurait pas été un Hébreu mais un Égyptien. Il aurait été un dignitaire de
la cour du pharaon, un grand prêtre, ou un haut fonctionnaire, ou un chef mili-
taire, voire le gouverneur de la province de Gessen, peut-être un peu tout cela au
gré des circonstances.
Le Moïse égyptien aurait adhéré à la religion d’Aton. Freud avance que nous
aurions alors assisté, non seulement à la formalisation d’un rigoureux mono-
théisme, mais à la « première tentative de ce genre dans l’histoire pour autant
que nous sachions » (p. 28). Et le monothéisme d’Abraham ? Nous renonçons
37
au genre de question consistant à savoir par exemple lequel, du monothéisme
d’Abraham ou d’Akhenaton, fut le premier. Il nous suffira de supposer que
l’égyptien aura été le plus influent et que celui d’Abraham tenterait de lui faire
écran.
Moïse aurait voulu faire partager la spiritualité du monothéisme égyptien.
Déçu par le mauvais accueil, il aurait aussitôt tiré parti de l’anarchie qui se ré-
pandait et du mécontentement des Hébreux prétendument maltraités. Ces con-
ditions étant réunies, il était envisageable, pour un leader comme lui, d’enrôler
les Hébreux de Gessen dans une expédition de retour vers leur Terre promise et
de les rallier, chemin faisant, à son monothéisme irréprochable.
Quelques décennies passèrent et l’Exode était envisagé. Les Hébreux
d’Égypte iraient rejoindre leurs compatriotes demeurés en Canaan. Si nous
glissons maintenant de la lecture psychanalytique à notre parcours géographique
structural, nous pouvons définir cet Exode comme ayant réalisé non pas une
dispersion contrainte mais une évasion sous contrôle.

Les faits risquent de s’embrouiller, néanmoins, quand nous allons aux événe-
ments survenus dans la péninsule du Sinaï entre Gessen et Canaan. L’épisode de
la donation des Tables de la Loi à Moïse – le Décalogue – attribue une im-
portance telle à une autre divinité – Yahvé – que nous perdons la mémoire de la
divinité mosaïque de provenance égyptienne. Le dieu Yahvé – Je suis – serait
plutôt venu d’Arabie. Son symbole n’aurait pas été accordé par le Soleil mais
par les éclairs et les volcans.
Chemin faisant, le Moïse du Sinaï cessa d’être un personnage historique
pour devenir une figure de légende (p. 47). Il y aurait eu deux Moïses : le pre-
mier égyptien et historique ; le second hébreu et légendaire. Nous sommes
devant un hiatus, que Freud a surmonté en proposant que le Moïse égyptien fût
assassiné. Son interprétation fait appel à la fatalité du meurtre du Père symbo-
lique par les fils de la horde. L’anthropologie de René Girard y verrait un
meurtre dû à la rivalité mimétique.
Le Moïse égyptien a-t-il été tué par le prétendant à sa succession et jaloux de
son charisme, Josué ? Quoi qu’il en soit, l’assassinat devait être tu. Les motifs
œdipiens ou rivalitaires devaient être refoulés dans l’inconscient parce qu’ina-
vouables. Les épopées propres au récit biblique – le miracle de la traversée, les
dix plaies, etc. – auraient-elles d’ailleurs fait diversion en pareil drame ? Une
chose paraît probable ; ces épopées auraient de quoi faire oublier le rôle de l’in-
fluence égyptienne dans l’éventuelle élaboration religieuse des Hébreux en
route vers Canaan.

1.1.4. Jérusalem

Que s’est-il passé dans le Sinaï ? La religion monothéiste ne fut pas retransmise
là précisément et le message du Moïse légendaire serait tard venu. De fait, nous
38
aurions assisté à un compromis en vue de rapprocher les fidèles du Moïse
égyptien assassiné – les Lévites – et les porte-parole du peuple qui était de-
meuré sur les lieux de Canaan ; les Israélites. Le compromis aurait penché en
faveur de Yahvé, sauf que celui-ci prendrait les traits de la divinité d’inspiration
égyptienne. Une sorte de récupération allait réussir, comme il arrive quand vient
le temps, pour le descendant symbolique, de faire main basse sur la doctrine de
l’aïeul sacrifié.
L’influence égyptienne laisserait par conséquent des marques durables et
cela d’autant plus qu’elle serait amnésiée. Des caractères égyptiens ont contri-
bué à la personnalité acquise par les partenaires du compromis. Ainsi de la cou-
tume de la circoncision, dont le maintien aurait conduit à une ségrégation po-
sitive avant la lettre (pp. 41-42). La croyance en l’immortalité, pour sa part, a
propagé la disposition peut-être la plus égyptienne qui fût. Enfin un élitisme a
été le lot des fidèles capables de s’élever à une spiritualité exempte de sorcel-
lerie et de magie. Une frénésie des grandeurs aurait même emporté le Peuple élu
dans une volonté de puissance impériale au premier degré.
L’unité du peuple hébreu n’était pas pour autant réalisée. Les dissensions
seraient tenaces entre les deux factions des Lévites et des Israélites. L’unité en
puissance donna cependant à ces deux parties la force de prendre la terre des
eCananéens au XIII siècle. Ce fut une conquête armée. La contrée avait eu le
temps de se couvrir de places fortes, à commencer par Jéricho qui s’écroula « au
son des trompettes ».
Au tournant du siècle suivant, la région était envahie par les Philistins. Ayant
donné leur nom à la Palestine, ces envahisseurs avaient participé au mouvement
des peuples dits « de la Mer » (Gourbeillon 1986, pp. 43-57). Peu après la des-
truction de Jéricho, ces peuples de la Mer eurent un rôle à tenir dans la dis-
parition des établissements archaïques de Mycènes dans le Péloponnèse, de
Cnossos dans l’île de Crète, de bourgs syriens et d’établissements hittites sur le
plateau anatolien (Asie Mineure). Seules les civilisations d’Égypte et de Méso-
potamie auraient résisté (Morkot 1999, p. 30).
La formation de la Palestine menaça les Hébreux, qui réagirent en organisant
leur territoire en « douze tribus ». Lesquelles seraient fédérées et gouvernées par
des magistrats élus ; des Juges. D’anciens bourgs cananéens étaient recyclés et
d’authentiques cités virent le jour, dont Jérusalem non loin du site de Jéricho.
L’unification serait complétée avec la mise sur pied d’une monarchie. N’aurait
plus qu’à venir le « siècle d’or du roi David » qui soumit les Philistins et de
Salomon qui fit bâtir le Temple (- 1030 à - 930).

La royauté hébraïque fut militaire d’emblée, d’où l’abandon de la « con-
fédération assez lâche » des « tribus ». Le roi « s’attachait des officiers en leur
donnant les meilleures terres ». André Lemaire (pp. 24 et suiv.) fait remonter le
« choix de Jérusalem comme capitale » à l’époque du roi David. Cette ville eut
39
pour objectif de réaliser l’unification ci-dessus relatée. Le roi Salomon – fils de
David – donna suite en reconnaissant une fonction étatique à ce pôle. Ce qui

bouleversa la structure sociale traditionnelle ; famille, clan, tribu. Le peu-
ple hébreu passa d’une confédération d’unités tribales ou claniques plus
ou moins indépendantes, à un ensemble de préfectures dépendant d’un
État centralisé autour de la capitale, Jérusalem, avec deux institutions,
l’armée et la corvée (pp. 33-34).

Sitôt unifié l’État destiné aux Hébreux, cependant, la scission est survenue.
Deux royaumes allaient s’opposer : celui désormais restreint d’Israël au Nord et
centré sur la localité de Samarie ; celui de Juda au Sud et polarisé par Jérusalem
avec son Temple. Le royaume d’Israël est revenu aux Hébreux adorateurs de
Yahvé. Il laissa son nom à l’entité politique. Le royaume de Juda – du nom d’un
autre des douze fils de Jacob – est revenu aux Hébreux sortis d’Égypte et té-
moins de la loi mosaïque. Il identifia pour sa part le peuple dont la religion sera
le judaïsme ; les Juifs (Vajda 1968, p. 521).
Les deux royaumes seraient démantelés ; d’abord par les Assyriens vers
- 720 et, sensiblement plus tard, par les Babyloniens vers - 580. Les populations
juives, autant d’Israël que de Juda, ont été déportées vers l’Euphrate, où elles
furent réduites en esclavage. L’exil dura près de cinquante ans. La domination
perse, plus conciliante, allait s’étendre sur les deux siècles à venir, jusque vers
l’an - 330. L’Empire perse fut de connivence avec les Sémites de ces régions.
Les expatriés juifs pourront retourner chez eux sous sa protection.

Que retenir des trajectoires anciennes au regard de l’axe syro-palestinien ?
Les premières trajectoires provinrent d’étendues indéterminées au cœur de
l’Arabie. Elles amenèrent des semi-nomades du Sud à l’origine d’un peuple-
ment sémite des terres de Canaan et amorrite. Par la suite, la trajectoire d’Abra-
ham – culturellement sémitique elle aussi mais provenant d’un pôle d’agglomé-
ration comme noté (Our) – dérangerait les nomades pérégrinant dans les terres
indiquées, c’est-à-dire ; les Cananéens dès lors repoussés sur la côte libanaise
où ils formèrent la Phénicie ; les Araméens qui pour leur part formeraient la
Syrie. Enfin, la trajectoire des Philistins amena dans la section sud de l’axe une
culture dite indo-européenne.
Il ressort de cette reconstitution que l’axe syro-palestinien – sur lequel ont
convergé trois classes de trajectoires – aura réalisé la discontinuité critique sous
l’aspect d’un joint. Retenons que cette dynamique morphologique était d’ores et
déjà en acte lorsque les Hyksos d’Égypte attribuèrent la province de Gessen aux
ancêtres hébreux.
Les Juifs ont identifié – à terme et définitivement – l’ensemble de la popu-
lation d’ascendance hébraïque. L’établissement des Juifs – objectivement parta-
gé – va régionalement surgir de la configuration illustrée ci-contre (graphique
40
1.1). Il va incarner une instabilité structurelle à vrai dire intrinsèque au Proche-
Orient. Ce pays serait à jamais incertain.


SYRIE

PHÉNICIE
Philistins

Abraham

CROISSANT
FERTILE Our

PALESTINE


Araméens
Cananéens
Gessen
ARABIE

Exode
ÉGYPTE

Graphique 1.1
e
Mise en situation de l’établissement des Juifs ( → II millénaire av. J.-C.)
L’aire (en gris), polarisée par Jérusalem (icône +), réalise le joint à la convergence des tra-
jectoires : des semi-nomades d’Arabie par le Sud-Est (flèches pointillées) ; des Hébreux du
Croissant Fertile par l’Est (flèche pleine) ; des Philistins « de la mer » par l’Ouest (flèche en
trait interrompu ; Morkot, pp. 30-31).

1.2. Le nomadisme primitif indo-européen

1.2.1. Des steppes du Nord à la Méditerranée

e eAux IV et III millénaires avant notre ère et quelque part entre les bassins du
Dniepr (~ Ukraine) et de l’Ienisseï (~ Sibérie), dans la plaine de la basse Volga
si l’on peut se permettre d’être un peu précis, des nomades du Nord auraient
composé une population éventuellement indo-européenne. Nous rapportons
habituellement cette population non pas au territoire où elle aurait vu le jour
mais à sa compétence linguistique (Martinet 1994).
L’existence d’une population virtuellement indo-européenne et spatialement
unifiée aux origines est néanmoins concevable (Yoshida 1968). Cette population
aurait migré en échappant des peuplades engagées dans des trajectoires diver-
gentes. Depuis les milieux de la basse Volga, ces peuplades auraient atteint :
direction Est, les steppes de la mer d’Aral puis de là des régions d’Iran au Sud
et de l’Inde au Sud-Est ; direction Ouest, des régions européennes autant du
41
Nord (plaines balte, danoise et germano-polonaise) que du Sud (Balkans, Égée,
Crète).
Des Balkans furent poussées des antennes génératrices d’établissements au-
delà de l’Égée ; comme si un reflux migratoire sur l’Asie Mineure avait laissé
les Phrygiens du littoral et les Hittites de l’intérieur (Anatolie), ceux-ci en
rivalité avec les précédents puis exposés à des attaques venues « de la mer ». On
s’y reconnaît ? Plus loin vers l’Est, une autre peuplade indo-européenne – les
Philistins dont il vient d’être question – ont perturbé l’axe syro-palestinien. Le
conflit Philistins versus Hébreux (sémites) y aurait externalisé un choc culturel
mais, plus fondamentalement, la qualité critique de la discontinuité passant par
là.

e Au III millénaire, une peuplade indo-européenne et implantée en Caucasie dé-
veloppa la « somptueuse civilisation de Majkop » (Haüsler 1994). Cette peupla-
de serait entrée en contact avec des cultivateurs du Croissant Fertile ; des Akka-
diens de langue sémitique (Lafforgue 1968, pp. 539-541). À leur contact, la
peuplade de Majkop serait devenue un peuple sédentaire.
Plus à l’Ouest, d’autres peuplades indo-européennes ont dérangé d’autres
civilisations ou cultures dans la steppe d’Ukraine, dont celle de Mariou-
pol (Aruz 2003). Ces groupes traversèrent les Balkans au-delà pour essaimer
dans la péninsule du Péloponnèse (Morkot, p. 8). Deux civilisations en témoi-
egneraient à l’arrivée : la minoenne en Crète à l’orée du II millénaire ; la mycé-
nienne qui installa, vers - 1600, sa forteresse principale dans le Péloponnèse
proprement dit (Orrieux et Schmitt Pantel 1995, pp. 8-11).
Apparentés à ces civilisations, les peuples préhelléniques ou de l’Hella-
de mycénienne auront été des Achéens (Pouget 1968). Encore plus loin vers
l’Ouest et via la Méditerranée, ces ancêtres des Grecs ont continué de se dépla-
cer pour atteindre la Sicile ainsi que l’Italie méridionale et centrale jusque dans
les environs de l’embouchure du Tibre. Le peuple des Latins s’est en l’occur-
rence singularisé en prenant l’embouchure du Tibre et le littoral de la Tyrrhé-
nienne au Sud-Est sur une distance d’environ 50 km, d’où la plaine du Latium
s’étend aux monts Albains.
Les plus anciennes traces archéologiques de la présence indo-européenne en
ce Latium font part d’une « période comprise entre 1 000 et 875 av. J.-C. » (Le
eGlay et alii 1991, p. 12). Des artefacts datés du VIII siècle attestent une prove-
nance d’Ionie (frange littorale ouest de l’Asie Mineure) et d’une contrée pélo-
ponnésienne nommée Arcadie (Dumézil 1974, pp. 10 et 28).

1.2.2. Le clivage inaugural de l’identité indo-européenne

Dans les plates-formes et les plaines continentales allant de la Baltique au sud
des Alpes, les migrants indo-européens ont particularisé trois cultures ; les
Celtes, les Vénètes, les Germains.
42
Les Celtes et les Vénètes sont généralement présentés ensemble. Leur
epremière apparition en Europe du Nord remonterait au XIII siècle avant notre
ère. Les Celtes ont occupé l’étendue continentale forestière de l’Europe sep-
tentrionale, en privilégiant les interfluves aux sources des rivières. Les Vénètes
se sont positionnés aux confins de l’étendue occupée par les Celtes : dans le
bassin de la Vistule au Nord ; dans le Morbihan Atlantique à l’Ouest ; sur les
rivages en reculée de l’Adriatique au Sud.
La présentation des Germains est délicate. Ces peuplades ont existé, c’est
eune certitude, avant d’avoir été ainsi nommées au II siècle av. J.-C. Il se peut
même qu’elles se différencièrent des Celtes à l’origine. Quoi qu’il en soit, les
premiers Germains ont réparti plusieurs groupes sur le pourtour du bassin Bal-
tique (Riché 1968, pp. 265 et suiv.). Mentionnons : le groupe nordique composé
des ancêtres des Norvégiens et Suédois actuels ; le groupe ostique en gros
localisé en direction du golfe de Finlande ; le groupe westique des environs du
Jütland, en gros le Danemark d’aujourd’hui.
Il est certes insuffisant d’identifier la culture indo-européenne en fonction de
territoires physiquement repérables. Le critère linguistique est retenu en contre-
partie, nous l’avons noté. Mais demeure en suspens le problème du rapport de
cette identité aux migrations. Il y a les régions naturelles occupées hic et nunc et
auxquelles il ne faut pas s’arrêter. Soit ! Mais faut-il pour autant ignorer les
lieux de provenance ?
Le rapport d’une culture primitive à un groupe linguistiquement qualifié
déplace le problème de définition au lieu de le résoudre. C’est pourquoi, selon
nous, il est pertinent de ramener la culture indo-européenne : ni seulement à des
langues ni seulement à des territoires mais aussi – et de préférence – aux trajec-
toires parcourues par les peuplades ayant façonné ces langues puis fréquenté ces
territoires.
Sous un tel angle, plus politique, la culture indo-européenne se définit par
son rapport dynamique à l’interface géographique c’est-à-dire aux trajectoires
des peuplades ayant transmis la culture en question et ayant sécrété cette culture
pendant leurs déplacements.

Des trajectoires accomplies par des émissaires d’une langue indo-européenne en
formation auraient ainsi suscité la culture de Majkop au contact de la
Mésopotamie. Une autre aurait dérangé celle de Marioupol dans la steppe
d’Ukraine.
Grâce aux rencontres réalisées, ces trajectoires auraient fait apparaître, à
même des peuplades auparavant nomades, des peuples non pas tant sédentaires
que sédentarisés. Et ces peuples évolués – non plus en quête de renforcement
identitaire mais de conquête territoriale – auraient pris part à la traversée des
Balkans pour s’approprier les positions éventuellement civilisées de la Crète et
du Péloponnèse.
43
Nous allons qualifier de méditerranéennes ces trajectoires à considérer sépa-
rément. Elles renvoient à des origines secondes plus nettement spatialisées et
elles vont allonger un gradient d’échelle globale où la sédentarité l’emportera,
plus tôt que tard, sur un nomadisme primitif.
Les trajectoires méditerranéennes ont ainsi refondé l’identité indo-euro-
péenne sur le territoire. Elles se sont démarquées des autres qui – tout en appor-
tant la même langue de base – se sont déployées dans les étendues floues de
l’Europe septentrionale pour y répartir les Celtes, les Vénètes, les Germains.

1.2.3. La trajectoire méditerranéenne de l’Énéide

À la suite de la destruction de sa patrie et la ruine de Troie, le prince Énée prend
la fuite. Avec son escorte, ce fils d’Anchise et de Vénus vogue en direction de
l’Ouest.
En face du site dévasté, l’horizon maritime doit tomber sur un Occident au-
delà de tout environnement familier. Il faut que la trajectoire des fuyards évite
les rivages de l’Hellade et du Péloponnèse. Elle va contourner les parages de ces
contrées hostiles – la Grèce en un mot – puis mener à l’Afrique du couchant, à
la Sicile, à l’Italie. L’équipage finira par échouer à l’embouchure du Tibre. La
destination est trop précise pour avoir été redevable d’un hasard.

Alors qu’Énée et ses Troyens pensaient atteindre enfin l’Italie, une
violente tempête les jette en Afrique. Ils sont reçus avec bonté par la reine
Didon. Au cours d’un banquet, Énée raconte la fin de Troie, les avertis-
sements qu’il a reçus d’en haut d’avoir à émigrer en Occident. La reine,
éprise d’amour, essaie de retenir le héros auprès d’elle ; mais sa mission
l’appelle en Italie (Perret 1968, p. 856. Nous soulignons).

Comme bien d’autres à l’époque, la trajectoire longue relatée par la légende
troyenne – L’Énéide – est contrainte au départ puis contrôlée à terme. Sinon
comment comprendre que son héros soit en mission quand il parvient à remon-
ter le cours inférieur du Tibre ? L’Arcadien Évandre était passé par là et, avec
l’accord d’un chef aborigène, il avait fondé la cité de Pallantée sur le Palatin ;
une petite colline trapue (Petit 1968a, pp. 238-241 ; Bloch 1968a, pp. 382-385).
Énée fait alliance avec un chef aborigène, Latinus, épouse sa fille Lavinia et
donne le nom de celle-ci à la cité de Lavinium qu’il fonde en retrait du littoral à
environ 40 km au sud-est de l’embouchure fluviale. Un conflit s’ensuit, entre
des Aborigènes Laurentes et Rutules, peut-être aussi fabuleux que le nuage dans
lequel Énée disparaîtra.
eNous en serions au XIII siècle avant notre ère. Coïncidence ? Les
destructions légendaires de Jéricho au terme de la trajectoire des Hébreux sortis
d’Égypte, et de Troie au départ de celle de l’Énéide, remontent à ce même
siècle.
44
De la nécropole de Lavinium « nous sont parvenus des témoignages
archéologiques de la plus ancienne présence indo-européenne en Italie ». La
légendaire cité fondée par Énée a non seulement existé, il en est resté des traces
concrètes dont l’étude confirme la justesse de l’inspiration poétique.

L’Énéide est le poème épique écrit par Virgile deux décennies avant le début de
l’ère chrétienne (- 29 à - 19). Le mythe des origines de Rome lui est associé,
même si « nos connaissances » concernant ce qui a suivi la fondation de
Lavinium « reposent principalement sur le récit de Tite-Live » (Lançon 2008,
p. 12).
Un fils est né de l’union d’Énée avec Lavinia. Ce fils, Ascagne, fonde Albe
la Longue aux monts Albains. Mais à proximité est fondé Tusculum par le fils
du Grec Ulysse, Telegonos. Celui-ci aura à son tour un fils, Italos, futur roi du
Bruttium auquel sera donné son nom ; Italia. Une relation spatiale vient de
mettre en proximité un Troyen – le fils Ascagne – et un Grec ; le fils Telegonos.
eLes générations se succèdent et nous voici au VIII siècle. Le treizième roi
albain, Numitor, est détrôné par son frère Amulius. Ce dernier cloître sa nièce
chez les vestales, ces vierges au service de l’entretien du feu sacré. Amulius
espère de cette façon priver le rival fraternel d’une descendance. Mais Rhea
Silvia, la vierge cloîtrée, est violée par le dieu Mars. De cette union maudite
naissent les jumeaux Romulus et Remus. Amulius ne veut rien savoir des
nouveau-nés. Il abandonne leur berceau à la dérive sur le Tibre, qui échoue avec
bonheur sur la berge en rive gauche au pied du Palatin. Les deux enfants sont
sauvés par une louve qui les allaite. Ils sont recueillis par le berger Faustunus
qui, avec son épouse, veille à leur éducation.
Romulus et Remus sont amenés à Albe la Longue, où ils demeurent jusqu’à
l’âge adulte. Leur premier geste d’éclat consiste à prendre la tête d’une troupe,
pour aller assassiner Amulius et réintégrer l’aïeul Numitor dans la fonction
royale. Celui-ci ordonne à ses petits-fils de fonder un établissement près de là
où ils avaient été nourris par la célèbre louve.
Les deux frères retournent au Palatin, où il ne reste rien de la Pallantée
d’Évandre. Favorisé par les présages, Romulus prend l’initiative du geste fon-
dateur. Il érige un mur autour du sommet tabulaire, qu’il est interdit de franchir
sans autorisation. Remus transgresse par dérision cet interdit. Même qu’il dé-
molit le mur ! Ce pour quoi il est puni de mort. Le fondateur Romulus devient le
premier roi de Rome sur les entrefaites (~ 753 av. J.-C.). Il trace autour du
sommet Palatin la limite sacrée ou pomœrium (Rykwert 1976, p. 97).

Que retenir avant tout de la légende troyenne ? Que la trajectoire supposée de
l’Énéide est partie d’un établissement aggloméré – Troie – pour aboutir en une
localité circonscrite ; le Palatin. De ce point de vue géographique dynamique, la
légende troyenne raconte le déroulement d’une trajectoire analogue à celle
45
d’Abraham qui, rappelons, était partie d’un pôle – Our – pour aboutir en une
région polarisée plutôt que diffuse ; Canaan.
La description de la trajectoire de l’Énéide est légendaire. Mais a-t-elle pu
avoir été imaginée en l’absence de tout ancrage dans le réel ? L’existence de
Troie en tant que phénomène prête à discussion. Mais cette ville aura été un ar-
chétype plutôt qu’une unique forme concrète (Perret). La citadelle troyenne a pu
avoir été définitivement « anéantie par un séisme » (Morkot, p. 35). Mais sa
edestruction par des Achéens au XIII siècle est quand même admise (Pouget,
p. 137). Et nous allons voir sous peu que des recherches archéologiques ont
récemment confirmé l’existence de cabanes et même de villages sur le site de
Rome à l’époque réelle où aurait vécu le légendaire Romulus.
De quoi interroger la légende autant sinon plus que l’histoire et l’archéo-
logie ? Comme si certaines réalités pourtant avérées par la science positive
avaient besoin d’un supplément de significations au demeurant accordées par la
poésie. Ne perdons pas de vue que la légende de l’Énéide – qui aurait emprunté
à une tradition orale « beaucoup plus ancienne que Virgile » – a été écrite. C’est
probablement sérieux.

1.3. En Méditerranée à l’époque d’Homère

1.3.1. La Grande-Grèce

e eDans la Méditerranée des IX -VIII s av. J.-C., nous remarquons d’abord la
présence de Phéniciens qui tenaient, depuis Malte et l’éperon africain de la
Tunisie actuelle, la région des Colonnes d’Hercule ainsi que les grandes îles de
la Sardaigne, de la Corse et de la Sicile en sa partie ouest.
Les Phéniciens venaient de cités ponctuant le rivage oriental nord-sud de la
Méditerranée. L’île-forteresse de Tyr en aurait été la plus voyante. Nous avons
proposé que les premiers Phéniciens avaient été des Cananéens refoulés par des
Hébreux qui venaient d’atteindre l’axe syro-palestinien. Ces derniers n’iraient
pas plus loin que l’Égypte tandis que les Phéniciens, eux, installeraient des
comptoirs sur toute la côte africaine puis jusqu’aux sites Atlantique de Tanger et
Lisbonne.
Deux fondations phéniciennes furent marquantes : Naucratis sur l’embran-
echement ouest du delta du Nil ; Carthage qui ponctua dès le IX siècle les para-
ges de l’actuelle Tunis. De nombreux autres relais ont parsemé les littoraux du
bassin occidental de la Méditerranée. Comme à Naucratis, le site de Cumes
(~ Naples) a reçu un comptoir phénicien. À la confluence romaine du Boarium,
les Tyriens installèrent un comptoir ayant donné vocation au Forum de ce nom,
où ils ont laissé des vestiges d’un autel à Hercule.
La cité de Carthage semble avoir été autonome par rapport à la Phénicie de
l’axe syro-palestinien. Carthage fut moins la position d’arrivée de la trajectoire
de sa cité-mère que celle de départs vers les grandes îles de la Méditerranée
46
occidentale et les Colonnes d’Hercule. Les Phéniciens de l’Ouest s’y nom-
meront Carthaginois.

eAu VIII siècle avant notre ère, nous assistions au « miracle grec » de la nou-
velle cité. Pourquoi cet éloge ? Parce que le phénomène enraya les atavismes de
l’archaïque Mycènes qui, des siècles auparavant, avait polarisé le Péloponnèse.
La nouvelle cité grecque – la Cité avec la majuscule (Nemo 2004, p. 11) – dé-
membra en effet l’ancien « pouvoir magico-religieux du roi sacré mycénien ».
Mycènes avait chuté et son « paradigme » fut rejeté.
Après la disparition de Mycènes et une traversée d’« âges obscurs »
(Morkot, pp. 32-33 ; 38-39), la Grèce miraculée fit oublier l’Hellade et elle en-
voya des pionniers peupler une quarantaine de localités littorales en Sicile et en
Italie méridionale. Des plantations d’oliviers et de vignes étaient introduites à
l’intérieur des terres, davantage sur les interfluves que dans les vallées. Les
pionniers grecs ont enfin touché le Latium et ses abords. Il y eut une présence
grecque sur le site de la Rome des origines (pp. 54-55).
De quelques centaines à quelques milliers d’habitants chacune, les nouvelles
localités de Sicile et d’Italie circonscrivirent autant de cités grecques au pluriel
et avec la minuscule.
Les pionniers venaient de Chalcidique, de Mégare ( → Athènes), de Laconie
(Sparte), de Corinthe, de Rhodes et de Crète. Le morcellement des lieux
d’arrivée était à l’image de l’espacement entre les lieux d’embarquement autour
de la mer Égée : 400 km entre Corinthe-Athènes et Rhodes ; 600 entre la Crète
et la Chalcidique. La conception des établissements grecs d’Occident n’en fut
pas moins cohérente puisque chaque fondation requérait la consultation
2préalable d’un oracle installé à Delphes .
Les Chalcidiens ont fondé Cumes. De concert avec les Athéniens et tout
eprès, ils fondent Naples au V siècle. Les Corinthiens ont fondé Syracuse, les
Lacédémoniens (~ Laconie) ont fondé Tarente, les Milésiens ont fondé Sybaris,
etc. En Sicile, Syracuse, Gela et Himère ponctuèrent respectivement les façades
est, sud et nord. En Italie méridionale, la cité de Cumes polarisa la Campanie.
Tarente logeait au fond du golfe du même nom ; Crotone était bâtie sur l’éperon
sud de ce golfe et Sybaris se réfugiait en son anse nord-ouest. L’ensemble du
saupoudrage sicilien-italien – ajouté à ce qui existait autour de l’Égée et de la
mer Noire – prit le nom de Grande-Grèce.

D’un point de vue empirique, les nouvelles cités grecques furent de faibles
tailles et entourées de domaines campagnards d’extensions réduites.


2 Dans Orrieux et Schmitt Pantel, p. 68. L’oracle était le prophète qui communiquait les volontés
surnaturelles sur consultations. Le mot désigne plus couramment le sanctuaire où étaient rendues
les réponses.
47
La cité est liée à un établissement urbain, mais elle ne se confond pas
avec lui. La cité dépasse la ville. Le territoire des cités est modeste. Le
2
plus souvent il est inférieur à 1 000 km . À l’étroitesse du territoire répond
la modicité de la population (Gaudemet 1967, pp. 146-147).

La « ville », ainsi mise en contexte, concerne la partie de la cité dont la po-
pulation est agglomérée. C’est discutable en théorie mais considérons néan-
moins que la définition de Jean Gaudemet vaut pour un chapelet de colonies
accrochées aux rivages de la Méditerranée européenne et d’Asie Mineure.
Les cités grecques auraient de prime abord été des centres agricoles créés
exprès pour déjouer des crises agraires (Mossé 1968a, pp. 1005-1006). « C’est la
disette qui pousse les Grecs à quitter leurs cités » (Orrieux et Schmitt Pantel,
p. 65). Mais les nouveaux établissements, leur fondation passée, détenaient une
certaine autonomie et pouvaient initier des essaimages à leur tour. Tel aurait été
le cas des cités de Sybaris et de Crotone, comme de Gela d’où fut fondée
Agrigente non loin de chez elle.
Ces transplantations ne peuvent pas avoir seulement résulté d’impératifs
d’économie de subsistance. Si tel avait été le cas, comment expliquer le phéno-
mène d’agglomération ? Si le peuplement grec n’avait recherché que le rende-
ment agricole, pourquoi ne fut-il pas diffus in extenso ?

1.3.2. L’Étrurie

eComme celui de la Grande-Grèce, le peuplement de l’Étrurie remonte au VIII
siècle, bien qu’il fût un peu plus récent (graphique 1.2). Les ancêtres des Étrus-
ques seraient venus de la lointaine Lydie. Cette provenance a longtemps prêté à
conjecture (Briquel 1991). Mais une enquête basée sur des tests ADN aurait
récemment confirmé l’origine lydienne (Piazza 2007, p. 759).
La Lydie était une contrée de l’Asie Mineure. Son étendue recouvrait le
bassin-versant des trois vallées qui, drainant le plateau anatolien de l’actuelle
Turquie, débouchaient sur la côte ionienne de la mer Égée. La Lydie était un
« puissant royaume » qui menaça la Phrygie à son flanc nord et dont la capitale,
Sardes, était promise à devenir un « centre florissant du commerce » (Palou
1967, p. 27). Or une partie de la population de ce « puissant royaume » migra
vers l’Ouest. Pour y trouver de quoi se nourrir ?

Sous le règne du roi Athys, une famine si cruelle éprouva le peuple lydien
que le monarque dut se résoudre à prendre une décision très grave. Il
demeura dans son pays avec une partie de son peuple, mais envoya le
reste de la population à la recherche de terres nouvelles. Son fils
Tyrrhenos prit la tête de cette troupe errante et vint s’établir sur les côtes
italiennes en face des îles d’Elbe et de la Sardaigne (Bloch 1968b, p. 723).

48
Venu d’Hérodote, ce récit respire la légende tout en répandant l’idée qu’un
royaume d’Orient pouvait projeter l’occupation strictement utilitaire d’un
territoire d’Occident.
Les Étrusques n’auraient été ni indo-européens ni sémites. Leur langue écrite
est encore très peu compréhensible, même si dotée d’un alphabet « sans
mystère » pour nous (Dumézil, pp. 611 et suiv.). La contrée des Étrusques –
l’Étrurie – couvrit le littoral de la Tyrrhénienne sur près de 300 km entre les
embouchures du Tibre et de l’Arno.
Les Étrusques ont connu l’agriculture et la cité, alors que les Latins seraient
plus longuement éleveurs et pasteurs. Et comme celle des Grecs transplantés en
Sicile et en Italie du Sud, l’occupation étrusque fut hâtivement autonome. Les
descendants des Lydiens fondèrent des établissements non contrôlés à partir de
Sardes. Au moins une douzaine de cités virent le jour dans la foulée, dont Véies
et Fidènes à proximité du site de Rome.




ADRIATIQUE
Étrurie → NOIRE Chalcidique

ÉGÉE Palatin Troie(s)

GG G Cumes Lydie
T S TYRRHÉNIDE Mégare
C Corinthe Milet
Himère Laconie Lisbonne Syracuse
Rhodes Gela
CH Carthage → Phénicie Malte Crète
Tanger
Naucratis

Graphique 1.2
e
Positions relatives de localités en Méditerranée centrale (- VIII s)
C = Crotone ; CH = Colonnes d’Hercule ; S = Sybaris ; T = Tarente ; GG │G = Grande
Grèce │Grèce. Lydie-Étrurie = ~ 1700 km.

1.3.3. Naucratis

e eDu VIII au VI siècle av. J.-C., l’aire géographique méditerranéenne n’était pas
le fait des seules trajectoires ci-dessus commentées. Les rivalités d’appro-
priation immanentes à ces trajectoires, qui opposaient les Grecs et les Phé-
niciens principalement, étaient elles-mêmes manipulées par les Empires qui
recouvraient l’Asie Antérieure à ces époques.
49
Que montre la carte géopolitique du temps à ce propos ? Que les trajectoires
grecques et phéniciennes parcouraient tout le bassin méditerranéen, à cette
nuance près que les sites de la Phénicie étaient les seuls qui appuyaient des tra-
jectoires parcourant les contrées de l’Asie Antérieure en plus de la Médi-
terranée. Dans ce lointain Orient se déploya l’Empire assyrien qui engloba les
e epositions de la Phénicie au IX siècle et de l’Égypte du delta du Nil au VII . Et
les souverains de cet Empire donneraient l’exemple aux Achéménides de la
ePerse au VI siècle.
Il est connu que ces Empires jouèrent sur les rivalités entre les Phéniciens et
les Grecs pour agir sur les circulations méditerranéennes (Hatzfeld 1965,
pp. 117-122). Ces Empires firent pression contre les Lydiens, les Grecs ioniens
de Milet et à terme les Grecs continentaux d’Athènes. Ils ont à cette fin dissi-
mulé leur oppression aux dépens des Lydiens et des Ioniens, en dirigeant contre
les peuples grecs en général la concurrence du commerce maritime phénicien.
Dans ce contexte imprégné de manipulation, les Grecs et les Phéniciens devin-
rent d’irréductibles adversaires.

Deux localités grecques ponctuèrent la côte africaine pendant la seconde moitié
edu VII siècle ; Cyrène et Naucratis, celle-ci déjà signalée. Du côté de la Libye,
Cyrène était un centre agricole. Dans le delta du Nil, Naucratis était un
emporion où s’effectuaient des rendez-vous entre « systèmes économiques
différents » (Orrieux et Schmitt Pantel, pp. 73-74). Les Grecs y ont échangé –
contre du blé égyptien – de l’huile d’olive, du vin et de l’argent.
L’établissement de Naucratis fonctionna aussi comme un comptoir intel-
lectuel. Pendant trois siècles, des contacts culturels entre Égyptiens et Grecs ont
complété les échanges commerciaux qui se déroulaient là. Quelques maîtres
e e e egrecs – Solon et Thalès de Milet (VII -VI siècles), Hérodote et Platon (V -IV
e es) – y ont séjourné. La philosophie d’Héraclite d’Éphèse (VI -V s) aurait profité
des idées qui transitaient par là.
Comment les Grecs disposèrent-ils de Naucratis ? D’après Hérodote relu par
Robert Morkot, un roi égyptien avait embauché, pendant la seconde moitié du
e
VII siècle, « des mercenaires de Carie et de l’Ionie » (p. 52). Ces Grecs orien-
taux – ils étaient environ 30 000 – auraient été appréciés par le pharaon Amasis,
qui leur « donna Naucratis » en - 620.
Le récit reconduirait celui des Hébreux de Gessen à l’époque des Hyksos.
Comme les Hébreux jadis tenus de protéger l’Égypte du delta contre les agents
rétifs du désert côté est, les Grecs ioniens et mercenaires de Naucratis auraient
été installés à la lisière du même delta, mais pour fermer celui-ci au nomadisme
de l’étendue désertique côté ouest.
Ainsi positionnés, les Grecs de Naucratis ont pu se familiariser avec la
civilisation de leurs hôtes. Celle-ci avait une longueur d’avance sur ce qui se
passait dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Surtout, l’Égypte était
2sédentaire. Le delta du Nil, aussi vaste que le Péloponnèse (~ 640 000 km ), était
50
intégralement mis en cultures. Au surplus, les plaines riveraines et inondables
du Nil étaient arpentées sur des centaines de kilomètres vers le Sud. Les reliefs
de la Grèce continentale et de l’Ionie cloisonnaient des campagnes minuscules
en comparaison.
eOrganisée dès la première moitié du II millénaire et pratiquée sur une
grande échelle (Noblecourt, p. 208), l’agriculture égyptienne avait eu le temps
d’enraciner un fort pourcentage des habitants du vaste pays. Les Grecs étaient
plutôt commerçants et ils dotaient leurs établissements d’une agriculture locale
d’appoint.
À l’avantage des Grecs, donc, Naucratis était devenue la position-étape leur
permettant de profiter du plus grand foyer de civilisation en liaison avec l’aire
méditerranéenne à l’époque. Forts de cette expérience, les Grecs ont pu déve-
lopper des significations contradictoires envers celles de leurs vis-à-vis orien-
taux, notamment des Phéniciens mobilisés par les Perses.

eLes Perses du roi Cyrus ont pris la relève des Assyriens au VI siècle. Or ces
Perses étaient d’ascendance indo-européenne. Le conflit qui les opposa aux
Grecs était par conséquent interne à une étendue pénétrée de la culture ainsi
qualifiée. Mais il fut exacerbé par un regain de concurrence sémitique en prove-
nance de la Phénicie.
En effet, le fils et successeur de Cyrus, Cambyse, prenait l’Égypte en - 525.
Les Grecs perdaient le contrôle de leurs trajectoires en direction de la côte
africaine. Ils gardaient le contact avec l’Égypte commerçante, culturelle,
civilisée. Mais il leur devenait impossible d’y stabiliser une position. Les Grecs
ont dû se replier dans leurs littoraux européens fatalisés. En revanche, les
Phéniciens protégés par les Perses occuperaient encore plus le rivage lisse
d’Afrique du Nord.
Que les Grecs aient perdu le contrôle politique de Naucratis en - 525 a dû
être pour eux une épreuve terrible. Il leur resterait tout au plus, en attendant
qu’ils retrouvent leurs esprits, à entretenir les habitudes culturelles acquises là.
Les Grecs ont pu se bâtir une identité grâce à leur contact prolongé avec les
Égyptiens. La « Grèce fut profondément influencée par la pensée, les institu-
tions, l’art et la technologie égyptiennes » (Noblecourt). Cette influence aurait
incité les Grecs à se démarquer des Phéniciens. En s’inspirant d’un modèle de
civilisation ancré dans le sol et en cela favorable à la définition spatiale des
peuples, les Grecs se seraient identifiés comme étant non-phéniciens, c’est-à-
dire étrangers aux traits sémitiques du partenaire oriental que les Perses leur
imposèrent.
Après la conquête de l’Égypte par Cambyse en - 525, l’interaction irait, pour
les Grecs, de la privation du modèle égyptien à l’intrusion du gêneur phénicien.
Doublement contraints, les Grecs développèrent alors des idéaux de démocratie
et de liberté individuelle pour les opposer au despotisme et au communau-
tarisme orientaux. La culture phénicienne devint en l’occurrence le repoussoir
51
grâce auquel pourrait se concevoir la civilisation propre à la Méditerranée et qui
deviendra celle dite d’Occident.
Le « miracle grec » ci-dessus évoqué aurait ainsi été mis en contexte. La
coupure avec l’archaïque Mycènes n’explique pas tout. Un principe politique
objectif a généré la nouvelle cité au sens de Nemo. Celle-ci a émergé d’une
interaction conflictuelle au sein d’une structure spatiale en laquelle les anciens
Grecs ont été mis en compétition avec les Perses. La nouvelle cité n’a pas
seulement rompu dans le temps avec Mycènes mais aussi dans l’espace avec
l’Orient.

1.4. Le Latium

1.4.1. Les Aborigènes d’Italie

À l’Âge du bronze, dans l’aire naturelle correspondant peu ou prou à l’ensemble
italien d’aujourd’hui, des peuplades aborigènes occupèrent : la Ligurie autour
du golfe de Gênes (Ligures) ; la plaine du Pô et la région toscane (Villano-
viens) ; le cours inférieur du Tibre c’est-à-dire les environs du site de Rome
(Laurentes, Rutules) ; l’Apulie et la montagne entre celle-ci et la Campanie
(Itales, Lucaniens) ; la Sicile (Sicules-Sicanes).
Les mobilités aborigènes auraient engendré une interface géographique aux
occupations fragiles et clairsemées. Il y aurait eu des villages amovibles
(Terramares) en lien avec une agriculture tributaire d’activités de cueillette, de
chasse et de pêche.
Les Aborigènes de la Préhistoire n’ont pas ou très peu laissé de traces con-
crètes. Mais ils ont vraisemblablement été responsables de l’engendrement
d’une spatialité profonde centrée sur des domaines vides. Un tel domaine – d’é-
chelle régionale (~ 100 à 1000 km) – a existé dans l’Italie de ces Indigènes. Nous
proposons que l’aire du Latium et surtout les monts Albains en aient localisé un.
Quant à l’étendue au-delà de la discontinuité autour de ce grand domaine vide –
l’écoumène –, elle n’était pas ou peu catégorisée.

eDans l’Italie centrale du VIII siècle avant notre ère, des rencontres mirent en
présence des immigrés venus de l’Est et des populations aborigènes déjà là. Le
fait de tels contacts certifie que les localités produites par les nouveaux venus et
leurs descendants ont fonctionné comme des corps étrangers. Ces localités – des
colonies – interrompaient les pérégrinations aborigènes avec les formes d’occu-
pation circonscrites qu’étaient les cités.
Comment opposer la dynamique des peuplements aborigènes à celle des
immigrés ? Les essaimages propres aux trajectoires des peuplements grecs puis
étrusques engendraient des voisinages circonscrits, à la sédentarité manifeste et
qui dès lors introduisaient des discontinuités d’un niveau intermédiaire –
52
politique – par rapport à un niveau plus profond – anthropologique – sur lequel
s’étaient opposés l’écoumène et le domaine vide qu’aurait été le Latium.
Avec l’actuelle prise en compte d’un niveau intermédiaire ou politique, nous
nous apercevons que ce Latium – en tant que domaine vide – allait structurer un
écoumène non plus réduit à une étendue amorphe mais différencié par des dis-
continuités répartissant des voisinages urbains et ruraux. Les essaimages grecs-
étrusques y donnèrent des cités entourées de campagnes et entre lesquelles les
étendues aborigènes ne seraient plus que des restants.
Les peuplements par immigration ont ainsi procédé par essaimage discontinu
par-dessus un écoumène aborigène où prévalait de la diffusion. Les trajectoires
des Grecs et des Étrusques ne furent d’ailleurs pas seules à se comporter de la
sorte. Les trajectoires des Phéniciens, porteuses de culture sémitique versus
indo-européenne et génératrices de comptoirs versus des cités, ont par endroits
convergé : à la confluence du Boarium où leur Forum aurait attiré les ancêtres
Latins ; en Afrique du Nord à la rencontre des Berbères ; idem en Ibérie et dans
les grandes îles.
Nous sommes sur la piste d’une classification de dynamiques spatiales
(tableau 1.1). À présent, nous avons affaire à des essaimages discontinuant une
étendue que différenciait auparavant le seul grand domaine vide. À terme, nous
aurons affaire : à des polarisations recouvrant des étendues déjà parcourues de
discontinuités ; à des invasions enclavant un pôle ; etc. L’important ne sera pas
d’épuiser cette classification mais de l’affiner au gré des situations qui
s’amèneront.

Superficiel Cités
(économique) / campagnes
agriculture

Interface Villages /
(géographique) Cueillette-
élevage

Domaines
de la mort
Intermédiaire Nomadisme Essaimages
(politique) sélect. ; grec, étrusque,
sédentarité ; phénicien
nomadisme résid.
Urbain
Profond Nomadisme prim. Pérégrinations / rural
(anthropol.) aborigènes Domaine vide / Écoumène

Niveaux Mobilités Peuplements Catégorisation spatiale
[Introduction]

Tableau 1.1
Classification des dynamiques spatiales
e( → VII s. av. J.-C. ; / = versus)

53
La présence aborigène, avant la venue des Lydiens, des Grecs, des Phéniciens,
induit la réalité d’un peuplement externe synonyme de prise de possession
territoriale. Les populations aborigènes semblent n’avoir porté aucune stratégie
expansionniste. Habituées à une économie de subsistance en autarcie, ces popu-
lations se sont retrouvées en présence d’immigrés indo-européens en quête de
provisions alimentaires et de possession territoriale.
Les Aborigènes furent ainsi destinés à un rôle de nomadisme si l’on peut dire
résiduel. Les pérégrinants aborigènes étaient relégués aux marges des domaines
rustiques et sédentaires que ponctuaient les cités. Il n’en demeure pas moins que
ces Aborigènes devaient opposer de la résistance. Celle-ci n’aurait pas été
quelconque en Grande-Grèce (Orrieux et Schmitt Pantel, pp. 69-72). Et elle
aurait été assez forte, en Étrurie, pour y avoir canalisé les influences extérieures
par la suite (Le Glay et alii, pp. 9-13 et 22).
Dans l’aire du Latium, la situation semble n’avoir ressemblé à aucune de
celles reconstituées jusqu’ici. Les premiers immigrés venus de l’Est n’y auraient
pas croisé une occupation indigène de quelque importance. Certes, les légendes
mentionneront la présence, dans le Latium du temps des premiers contacts : de
quelques individus, dont le fondateur Évandre, le chef Latinus, le Troyen Énée ;
puis de groupes n’ayant pas laissé de traces comme les Laurentes du Tibre et les
Rutules d’Ardée ; enfin de Tyriens qui, eux, avaient laissé de telles traces mais
quitté l’endroit.

1.4.2. Un Latium plus longtemps vide d’occupation humaine ?

De la basse plaine Adriatique bientôt nommée Vénétie, les Vénètes contri-
buèrent au peuplement des bassins-versants de l’Adriatique. Il faut préciser que
ces Vénètes du Sud avaient eux-mêmes été pénétrés par le peuple des Illyriens
qui tenait les hauteurs de la côte est depuis l’Istrie jusqu’au Kotor (actuel
Monténégro au NW de l’Albanie).
e
À peu près implantés au VII siècle, les Vénètes de la côte ouest de
l’Adriatique discriminèrent pour leur part des peuples de dialecte osco-ombrien.
Ces derniers iraient jusqu’au-delà de la crête Apennine, en direction de la vallée
du Tibre. C’étaient : les bien nommés Osques et Ombriens du cours supérieur ;
les Sabins et les Samnites qui, de même souche sabellienne, fréquentaient
respectivement le cours moyen du Tibre en rive gauche et les Abruzzes non
loin.
Quelques peuples associés furent plus étroitement définis par les territoires
qu’ils occupèrent à l’est du Latium. C’étaient, du Nord au Sud, les Èques de
Tibur, les Marses et les Herniques de Præneste, les Volsques de la plaine
Pontine (Antium). Avec les Latins, les divers peuples ci-devant énumérés ont
formé les Italiques.

54
Le territoire du futur Latium semble avoir été plutôt vide d’occupation humaine
à l’arrivée des premiers immigrés en provenance de l’Est. Peut-être était-il
marécageux, inhospitalier ? Mais un territoire vide, même en un contexte
biophysique rebutant, n’est pas forcément laissé à l’abandon. Il peut être sous
surveillance.
Tant qu’il y avait des Aborigènes ici et là dans toute la botte italienne, on
peut supposer que l’ensemble des positions leur était acquises, y compris celles
qui n’étaient pas occupées. Cela revient à dire que le territoire du futur Latium
était soumis à la compétence politique des Aborigènes qui circulaient autour.
Leur absence relative en ces lieux aurait probablement témoigné d’un acte
volontaire.
La plaine marécageuse du Latium était peut-être inhospitalière. Elle tarda
sans doute à être peuplée. Mais il est tout autant plausible que ce territoire fût
partiellement vierge lors des premières implantations indo-européennes, non
point parce qu’il était à l’abandon mais parce qu’un maître des lieux se l’inter-
disait à lui-même autant qu’à autrui.
eLe premier héros mythique ayant touché le site de Rome, au XIII siècle
avant notre ère, y aurait été accueilli par un chef aborigène consentant.
L’endroit était disponible, sauf que la première présence étrangère y aurait été
autorisée. Le héros en question – légendaire bien entendu – était l’Évandre à qui
nous venons de faire allusion. Ce dernier serait venu de la Grèce d’avant
l’Antiquité hellène, à savoir de la fameuse Mycènes dans l’Arcadie de l’Âge du
bronze.

Comment imaginer le Latium quand y arrivèrent les ancêtres indo-européens ?
Ces pionniers auraient abordé une plaine littorale passablement vide d’hommes.
Alors que la botte était parsemée d’habitats aborigènes, le territoire du futur
Latium aurait été plutôt vierge quand il fut pénétré par les premiers immigrés
venus de l’Est.
Dans l’étendue géographique du futur Latium et mis à part les sites de Rome
comme d’autres à distance et qui en auraient ponctué le pourtour, il n’y aurait
eu pour ainsi dire personne avant l’arrivée des premiers migrants de culture
indo-européenne. Dans cet éclairage, nous comprenons en quoi le site de Rome
fut particulier. Il s’appuya sur un cadre naturel ayant offert certains avantages
bien qu’il dût être amélioré et ne cessera de l’être. Mais, nonobstant ces
caractères donnés et acquis, le site se distingua par le fait d’avoir été au bord
d’un domaine vide discontinuant un écoumène d’extension indéterminée.
Environ quatre siècles après l’arrivée en Latium des premiers migrants de
eculture indo-européenne – les plus anciennes inscriptions lisibles datent du X
siècle (Grandazzi 2003, p. 51) –, des pionniers grecs s’y présentèrent à la faveur
de leur mouvement de colonisation. Mais ils négocièrent avec des Italiques de
même famille culturelle qui s’y trouvaient déjà.
55
La colonisation eut très peu de prise dans le Latium. Quelques fondations –
d’Aricie et de Tusculum par exemple – resteraient isolées. De même pour le
comptoir de Gravisca qui, en Étrurie, dénota une tentative de colonisation sans
débordement (Morkot, p. 55). Les Italiques et les Étrusques ont ainsi échangé
avec les Grecs, mais sans avoir jamais été soumis par eux.

Milan

Massilia
ÉTRURIE

Emporion Rome Corse Phocée
S IBÉRIE
Capoue
B Sagonte
Phénicie
Gadès
CH
SICILE
Carthage


Graphique 1.3
e
Conflits de trajectoires en Méditerranée occidentale au VI s av. J.-C.
B = Baléares ; CH = Colonnes d’Hercule ; S = Sardaigne (Milan-Capoue = ~ 750 km)

1.4.3. Le triangle Grèce-Carthage-Étrurie

eAu VIII siècle d’Homère, nous assistions déjà à un essaimage d’établissements
agglomérés aux dimensions de l’aire méditerranéenne. Ce mouvement d’ex-
pansion à relais ne ressemblait en rien à la poussée de périphéries clairsemées
sous l’action d’un pôle en expansion continue. Des centres comme Sardes,
Milet et Corinthe, Sidon et Tyr, ont présidé à la fondation de cités à distance.
Mais celles-ci étaient relativement autonomes sur-le-champ. Les chefs de ces
nouveaux établissements étaient des tyrans locaux et non pas des gouverneurs
délégués par des souverains demeurés en métropoles, ces cités-mères.
Indéniablement, les cités d’Étrurie et de Grande-Grèce furent des centres
agricoles lors de leur fondation. À moins d’avoir été de simples comptoirs, ces
établissements polarisaient autant de campagnes devant permettre à leurs popu-
lations d’échapper aux crises de subsistance. Mais ces centres, assez autonomes
comme indiqué, étaient aussi des ports.
En Afrique du Nord et en Grande-Grèce, les cités de l’époque jouxtaient des
littoraux et se destinaient à un commerce maritime qui les maintenait malgré
tout dans l’orbite de métropoles gardant l’initiative aux chapitres de la langue,
des arts et de la religion (Orrieux et Schmitt Pantel, pp. 71-72). Des cités furent
d’ailleurs fondées en fonction de l’activité portuaire en priorité. Les Phocéens
d’Ionie installèrent le port de Marseille (Massilia) vers l’an - 600, lequel dis-
56
poserait d’une colonie en Corse (Alalia) ainsi que de relais proches des sites de
Nice, de Barcelone (Emporion), de Valence (Sagonte), de Cadix (Gadès).

Il ressort, des indications glanées ci-dessus, que les Italiques latins étaient
encerclés de peuples navigateurs. Ces derniers étaient de grands nomades ayant
le contrôle de leur mobilité : des nomades sélectifs qui rivalisèrent entre eux
pour la mainmise sur la Méditerranée ouest jusqu’aux Colonnes d’Hercule
(graphique 1.3).
Les Carthaginois maîtrisèrent d’abord la Sicile, Malte, la Sardaigne et les
Baléares. Ils perdirent Malte un certain temps et pour toujours les littoraux de la
e
Sicile, qui étaient occupés par les Grecs au VIII siècle comme nous le savons.
Les Carthaginois vont enfin partager la Corse avec les Phocéens à compter de
- 540.
Les Etrusques ont rivalisé : avec les Grecs pour le contrôle du Latium et de
la Campanie (- 600) ; avec les Carthaginois pour le contrôle des îles d’Elbe et
de la Corse (- 535). Les Grecs ont ainsi été confrontés aux Carthaginois par la
Sicile et aux Étrusques par l’Italie au sud de Cumes. Leur expansionnisme – qui
demandera explication – a pris fin quand, peu après - 525, les Carthaginois et les
Étrusques ont fait collusion contre eux. Pendant qu’était bien engagée cette
partie d’échecs entre navigateurs commerçants, les Italiques devenaient séden-
taires ; laboureurs dans le Latium et pasteurs dans les Apennins.
Faut-il pour autant opposer – sous l’angle du contrôle politique de la mobi-
lité – les sédentaires italiques aux nomades sélectifs qui circulaient d’un bout à
l’autre de la Méditerranée ? On peut penser que non. Les grands nomades sé-
dentarisaient plutôt les résidents de leurs cités et, plus prosaïquement, les
paysans des domaines rustiques attenants. Fort probablement, les premiers
sédentaires du Latium et de la Sabine contrôlèrent eux aussi leur mobilité. Mais
ils auraient choisi de prendre racine au lieu de circuler.
Le nomade sélectif contrôle vraiment sa mobilité s’il peut aussi rester là où il
est. Comme le roi de l’échiquier qui contrôle – autant que possible sans bouger
– la mobilité de ses agents et, partant, celle des agents de l’adversaire.

2. La première naissance de Rome

2.1. Monte Cavo

2.1.1. Raison d’être là

Le site de la Rome légendaire fut sélectionné à l’intérieur des terres, le long du
Tibre et non pas en bordure d’un littoral comme c’était le cas pour la quasi-
totalité des localités grecques et phéniciennes de l’époque. Certes, d’autres cités
– il en sera bientôt question – vont piquer les bas versants des monts Albains et
la plaine du Latium. Ces établissements auraient-ils prolongé vers le Sud-Est la
manière étrusque d’occuper le territoire ? Le site de Fidènes était fluvial,
comme celui de Rome. Sous le rapport de la localisation, la singularité romaine
n’est pas évidente.
Le premier peuplement exogène du site de Rome semble bien avoir été
redevable d’une transplantation peu ou prou sans contact sur les lieux mêmes, à
la différence de ce qui prévalait alors en Italie centrale, en Étrurie et en Grande-
Grèce. Dans tous ces cas en effet, les immigrés durent composer avec des
occupants aborigènes. Or une telle présence aurait manqué dans le Latium ou du
moins dans une bonne partie de celui-ci.
La Rome légendaire semble n’avoir jamais été définie comme ayant été une
colonie ou un comptoir. Cette Rome semble n’avoir jamais relevé d’une volonté
a priori d’exploitation économique dictée depuis une métropole à distance. À ce
que nous sachions, aucun commentateur, ni ancien ni moderne, n’aurait préten-
du que les premiers acteurs de Rome y vinrent bâtir afin de coloniser une région
déjà peuplée.
Enfin Rome va se manifester en grossissant de proche en proche, au lieu de
se multiplier et d’essaimer. Son expansionnisme sera polarisant et continu, donc
unique par rapport aux autres qui – d’un bout à l’autre du bassin Méditerranée –
étaient diffusants et à relais.
Nous posons que Rome exista en son origine pour la garde du domaine vide
au bord duquel elle vit le jour. Les acteurs locaux, investis de ce rôle, auraient
choisi la sédentarité en ce sens. Exceptionnellement, ce genre de vie n’aurait pas
accompli, là, une exorégulation corrélée aux trajectoires d’autrui. La sédentarité
romaine aura été sélective, volontaire, consentie. Elle aura dénoté que les
acteurs locaux en prise sur le domaine vide du Latium primitif ont recueilli la
vocation de garder celui-ci.

2.1.2. Une convergence de trajectoires longues

eComme phénomène géographique, les cités grecques du VIII siècle av. J.-C.
étaient entourées de campagnes circonscrites et faiblement populeuses. Rappe-
lons les formules de Gaudemet : l’« étroitesse du territoire » ou la moyenne de
58
2
1 000 km pour chaque unité incluant sa campagne ; la « modicité de la popu-
lation » ou la dizaine de milliers d’habitants.
Le problème était que, la population globale étant ascendante, il fallut que
ces voisinages à densité démographique invariante se multiplient à même un
territoire soit d’emblée disponible soit à terme conquis. L’essaimage ayant été la
dynamique de peuplement qui lui convenait, la cité démocratique et libre a vu le
jour au prix d’un expansionnisme fédérateur ou impérial
Pour les Grecs de l’époque, il fallait fuir l’Orient et déranger les Aborigènes.
L’essaimage convenait d’une part et, de l’autre, il n’avait plus qu’à troubler la
qualité d’occupation acquise par l’écoumène aborigène.
Poussons un peu le raisonnement et nous comprenons que l’expansionnisme
à relais de la Grande-Grèce, après avoir été stimulé par l’impérialisme perse à
l’Est, devrait stimuler à son tour une dynamique contradictoire de la part du
pôle romain à l’Ouest.
La contradiction Rome/Grèce s’illustre dans la légende troyenne. Même si
les Latins de la Rome des origines étaient d’ascendance mycénienne et grecque
– ce qui est plutôt admis –, la décision a été prise par eux de s’opposer aux
Grecs – et aux Étrusques ? – en se réclamant d’une ascendance troyenne.
Les premiers Romains ont ainsi été aux Grecs ce que ces derniers avaient été
aux Perses. De même que les Grecs avaient opposé leurs idéaux de démocratie
et de liberté aux prédispositions despotique et communautaire des Perses, les
Romains vont opposer des valeurs inédites – à l’enseigne d’un dépassement
moral par exemple – aux idéaux grecs.
Et comme annoncé, l’expansionnisme du pôle romain sera continu. L’essai-
mage hellène – à relais – avait été générateur de discontinuités. Mais la pola-
risation à la romaine, qui entrera en contradiction avec la dynamique d’essaima-
ge à la grecque, sera continue.

Avant son occupation par les premiers immigrés venus de l’Est, la région du
Latium était passablement inhabitée. Comme indiqué, cette vacance n’avait pas
relevé de l’hostilité du milieu biophysique environnant ni d’un peuplement
inachevé. Les migrants venus de fort loin se seraient glissés dans les entourages
de cette place disponible à condition – au mieux – de s’entendre avec les
gardiens indigènes d’un interdit spatial.
La trajectoire de l’Énéide ne fut pas seule à avoir ciblé le domaine vide
qu’était alors le Latium et, plus manifestement encore, le relief albain à son
Nord-Est. Postérieures de trois à quatre siècles, les autres mobilités ci-avant
reconstituées semblent toutes avoir recherché la proximité de cette région
(graphique 2.1).




59

→ Osco-Ombriens
(tardif)

eÉtrurie ← Lydie (- VIII )



Cære Véies MONTE Èques
Fidènes CAVO
Marses
Boarium (Préneste)
Palatin eTyr (- IX ) Tusculum
Alba Longa
Herniques Nemi e Énéide (~ - XII )
Lavinium Grèce e (- VIII ) ← Ardée

Volsques

Antium
Campanie

Graphique 2.1
Le contournement du Latium des origines par les trajectoires archaïques
Palatin-Lavinium = ~ 40 km

La mobilité phénicienne laissa peu de trace au Boarium et elle ne déclencha
eaucun peuplement. Les Phéniciens du IX siècle n’avaient pas été indifférents
aux régions italiennes. Mais ils y renoncèrent – y compris à l’embouchure du
Tibre – en échange de la liberté de s’établir sur la côte de l’Afrique du Nord
[1.3.3].
De même, les Grecs pour leur part confinés dans les littoraux fractalisés côté
Europe semblent avoir été peu intéressés par la région éventuellement romaine.
Il demeure que ces Grecs ont dû avoir été provoqués par les Étrusques, ces
derniers ayant décidé un essaimage dans la botte italienne sitôt après que leurs
vis-à-vis y eurent engagé le leur.
Selon une information récemment transmise par des tests ADN et qui ont
avéré leur origine lydienne [1.3.2], les ancêtres des Étrusques auraient suivi une
trajectoire peu ou prou rectiligne via Lemnos dans l’Égée, les Balkans de la
Macédoine à l’Illyrie, enfin la traversée oblique de l’Adriatique vers l’Italie
centre-nord. Le plus remarquable, relativement à cette trajectoire Lydie-Étrurie,
tient de sa concision. Cette trajectoire semble avoir été le plus court chemin que
graphique 1.2]. Il reste que la migration l’on pût imaginer entre les deux localités [
par cette sorte de voie rapide aurait duré plus que le temps d’une vie d’homme,
contrairement à ce que prétendit Hérodote (Laronde 1968a, p. 200). Il aurait fallu
60
trois siècles ; le temps de permettre aux Lydiens de forger – au contact des
Phéniciens avec leur alphabet ? – la nouvelle langue étrusque.
Comme celles d’Abraham et de l’Énéide [1.2.3], la trajectoire Lydie-Étrurie
est allée de pôle à pôle, à savoir ; de la région de Sardes vers le site que l’on
peut bien nommer Rome puisque ce sont les Étrusques qui auraient eu la
paternité de ce toponyme.
D’une part, la trajectoire génératrice de l’Étrurie a dénoté une intentionnalité
ferme. Elle a suivi le chemin le plus court ou peu s’en fallut pour atteindre sa
destination proche du site de Rome. D’autre part, une telle intentionnalité aurait
été suffisante pour susciter la méfiance des Latins déjà proches du site
recherché, pour ne pas dire sur le site en question depuis quatre siècles et même
plus.
D’où une hostilité a priori qui aurait été celle des ancêtres des Romains
envers ces « voisins et ennemis » que seraient les Étrusques (Grandazzi, p. 78).
Par ailleurs, ces ennemis de toujours « se disaient Grecs ». Ils faisaient valoir
leur objectivité spatiale par « l’univers prestigieux du mythe grec ».

Jeux de masques ! Les Étrusques « se disaient Grecs » et les Romains se sont
pensés Troyens. Et comme les Grecs et les Troyens s’étaient fait la guerre,
fallut-il que soient ennemis les Étrusques apparentés aux premiers et les Ro-
mains apparentés aux seconds ?
Les Étrusques ayant ciblé Rome en tant que destination ou objet, ils l’ont fait
vouloir par les Latins. Mais comment les Étrusques ont-ils fait vouloir l’objet-
Rome par les Latins ? En le faisant valoir par les Grecs. Il y a toujours eu du
grec dans Rome et ce serait à l’encontre de cette présence que la provenance
troyenne des ancêtres latins aurait été revendiquée. Cela bien avant Virgile.
Puis un siècle s’écoulera, pendant lequel les peuples venus de Vénétie-Illyrie
vont bloquer les régions à l’est du Tibre depuis l’Ombrie jusqu’à la Sabine.
Pour s’approcher du site romain, eux aussi ?

2.1.3. Un autel à Jupiter ; un sanctuaire apollinien

Nous sommes en mesure de soutenir que, pendant les cinq siècles ayant suivi la
première occupation du Latium par les Latins – même étymologie –, plusieurs
migrations ont ciblé le cours inférieur du Tibre qu’avaient remonté ces
epionniers. Des Phéniciens fréquentèrent les lieux au IX siècle. Des Grecs sont
evenus au VIII , suivis de Lydiens devenus étrusques. Puis enfin des peuplades
osco-ombriennes se sont avancées jusqu’à contourner la région du Latium par
l’Est.
En attendant que tous les chemins mènent à Rome selon l’adage, le site
choisi par les ancêtres latins était d’emblée un domaine vide. Or ce domaine ne
serait ni passif ni insignifiant par la suite. Pour avoir été à la convergence de