La Présence française au Japon

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Ce livre retrace les liens entre la France et le Japon depuis les origines en 1549 où Saint François-Xavier, jésuite, mit le pied au Japon à nos jours en passant par le XVIIème siècle où interdiction fut faite aux occidentaux de séjourner dans l'empire du soleil levant et où le traité d'amitié et de commerce signé en 1858 entre les deux pays fut à l'origine d'échanges intenses. En annexe figure un dictionnaire biographique rassemblant 2640 acteurs passés et actuels de cette présence française et francophone.
Publié le : samedi 1 mars 2008
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EAN13 : 9782296192874
Nombre de pages : 480
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La Présence française au Japon
du XVIesiècle à nos jours

Recherches Asiatiques Collection dirigée par Philippe Delalande
Déjà parus Ami-Jacques RAPIN, Opium et société dans le Laos précolonial et colonial, 2007. Louis AUGUSTIN-JEAN et Florence PADOV ANI (dir.), Hong Kong: économie, société, culture, 2007. Gérard Gilles EPAIN, Indo-Chine, une histoire coloniale oubliée, 2007. François ROB INNE, Prêtres et chaman es, métamorphoses des Kachin de Birmanie, 2007. lm FRANÇOIS, La question cambodgienne dans les relations internationales de 1979 à 1993, 2006. Jeong-1m HYUN, Corée, la transition vers la démocratie sous la pression étudiante dans les années 1980, 2005. Jean-Marie THIEBAUD, La présence française en Corée de la fin du XVlIIème siècle à nos jours, 2005. Amaury LORIN, Paul Doumer, gouverneur général de l' Indochine( 1897-1902), 2004. Philippe GRANDJEAN, L'Indochine face au Japon 1940 1945,2004. Pascale COULETE, Dire la prostitution en Chine: terminologie et discours d'hier à aujourd'hui, 2003 Éric GUERASSIMOFF, Chen Jiageng et l'éducation, 2003. Jean DEUVE, Le Royaume du Laos 1949-1965,2003. Pascale BEZANCON, Une colonisation éducatrice ?, 2002. Albert-Marie MAURICE, Croyances et pratiques religieuses des montagnards du centre- Vietnam, 2002. Guilhem FABRE, Chine: crises et mutation, 2002. Chi Lan DO-LAM, Chants et jeux traditionnels de l'enfance au Viêt-Nam, 2002. Phou-ngeun SOUK-ALOUN, Histoire du Laos moderne (19302000), 2002. Philippe Le FAILLER, Monopole et prohibition de l'opium en Indochine, 2001. Frédéric MAUREL, Clefs pour Sunthorn Phu, 2001. Anne V AUGIER-CHATTERJEE, Histoire politique du

Pendjab de 1947 à nosjours, 2001.

Jean-Marie Thiébaud

La Présence française au Japon
du XVIe siècle à nos jours
Histoire d'une séduction et d'une passion réciproques

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05142-3 EAN : 9782296051423

radiophonique

À mon ami le professeur Shin Kwang-soon, de l'Université nationale de Séoul (Corée du Sud), en souvenir d'une émission sur KBS World (Radio internationale) en 2005

PRÉAMBULE

La fascination que le Japon exerce sur la France n'a d'égale que l'admiration que les Japonais éprouvent pour tout ce qui est français et ce, malgré la distance qui sépare les deux pays. Longtemps fermé à l'Occident et totalement replié sur sa culture séculaire, le pays du Soleil levant, des séismes, des tsunamis, des typhons et de la pluie inépuisable qui semble vouloir déverser sur le pays toute l'eau de l'océan Pacifique, a su briser son insularité dix ans avant l'avènement officiel de l'ère Meiji qui tire son nom de Meiji Tenno, nom posthume donné à l'empereur Mitsuhito (1852-1912). Après l'effondrement du régime shogunal, ce souverain inaugura, en 1868, l'ère Meiji (<< époque éclairée ») en proclamant, dans une charte de cinq articles, sa volonté de réforme et d'occidentalisation de son pays. En réalité, le Japon avait commencé à s'ouvrir dès l'arrivée des Hollandais, Américains, des Anglais, des Russes et des Français. Le traité d'amitié et de commerce entre le Japon et la France a été signé le 9 octobre 1858 et a constitué, à n'en pas douter, un des temps forts de la politique extérieure du Second Empire. Le jésuite François-Xavier (1506-1552), missionnaire des Indes et du Japon, avait autrefois débarqué à Kagoshima le 15 août 1539 et, en 1636, François Caron, fils de huguenots français, entré au service de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, nous avait livré Le Puissant royaume du Japon, ouvrage destiné à faire découvrir aux Occidentaux ce pays lointain, jugé impénétrable au point que le marquis de La Pérouse, lors de son expédition autour du monde avec ses deux vaisseaux, L'Astrolabe et La Boussole, à la veille de la Révolution française\ ne fera que longer ses côtes avant de s'en éloigner en naviguant, entre l'archipel japonais et l'île Sakhaline, par un détroit auquel il donna son nom. Les missionnaires français, formés à la rue du Bac à Paris, suite à une demande formulée par le Vatican dès 1831, s'étaient risqués, en 1846 seulement, à tenter une percée dans un pays fondamentalement imprégné et marqué par le bouddhisme et le shintoïsme mais, il faut le reconnaître, cette tentative d'évangélisation ne remporta pas un grand succès. Ces missionnaires commencèrent cependant à faire rêver les Français à travers les correspondances échangées avec leurs compatriotes et les ouvrages qu'ils publièrent pour décrire ce pays encore totalement inconnu à l'Ouest. Après la signature du traité de 1858, les Japonais firent de plus en plus souvent appel au savoir-faire français pour moderniser leur pays et le faire 9

accéder rapidement au niveau technologique des pays occidentaux. Le premier tramway qui circula au Japon était de marque française, tout comme le premier cinématographe Lumière, la première voiture, le premier char de combat, le premier éclairage public au gaz, le premier vol en avion en 1910 sur un HenriFarman, etc. Le Japon demanda aux Français de diriger des mines d'or et d'argent, de créer leur premier arsenal maritime, d'installer des métiers Jacquard pour filer la soie, de mettre au point ses codes civil et criminel et même de former son armée dans le cadre de trois missions militaires successives, la dernière arrivée pourtant après le désastre de Sedan et malgré celui-ci, sans oublier une mission militaire française d'aéronautique de 1918 à 1920. Puis ce fut la période délicieusement envahissante du japonisme, terme inventé à la fin des années 1870 par le critique d'art Ernest Chesnau2 qui ne craignait pas de s'exclamer: «Ce n'est plus une mode, c'est un engouement, c'est une folie », Samuel Bing ajoutant: «Cet art s'est à la longue mêlé au nôtre. C'est comme une goutte de sang qui s'est mêlée à notre sang, et qu'aucune force au monde ne pourra éliminer ». La seule ombre au tableau dans les relations franco-japonaise fut la période 1941-1945 mais les évènements de la guerre du Pacifique et l'entrée des troupes japonaises en Indochine française3 ne parvinrent pas à altérer l'attirance de la France pour le Japon et réciproquement: la collaboration entre nos deux pays reprit de plus belle dès les années 1950. Le Japon qui accueille volontiers les produits de nos industries de luxe de notre pays, s'était déjà laissé séduire par nos écrivains, nos peintres, nos cinéastes, nos musiciens, nos architectes, nos conférenciers et consolide actuellement nos liens à travers des échanges interuniversitaires qui se multiplient chaque jour sur la base de 440 accords déjà signés entre des établissements d'enseignement supérieur des deux pays. Face à l'émergence de nouvelles puissances économiques comme la Chine, le Japon se trouve aujourd'hui confronté à des problématiques superposables à celles auxquelles la France doit faire face. Il apparaît que seuls le génie créatif et la volonté d'avoir toujours une longueur d'avance seront à même de permettre à ces deux nations qui partagent tant de points communs, en dépit de leurs apparentes différences, de surmonter ce défi engageant jusqu'à leur survie, en surfant toujours sur la crête de la vague, grâce à l'énergie dont elles ont fait preuve tout au long de leurs histoires séculaires. Pour atteindre cet objectif et gagner la bataille de la compétitivité, le Japon et la France ont un intérêt commun très réel à unir toujours davantage leurs savoir-faire et leurs compétences. C'est ce que ces deux puissances mettent actuellement en œuvre en collaborant dans la conception de réacteurs nucléaires de quatrième génération et dans un projet commun, annoncé en juin 2005, de la construction d'un nouvel avion supersonique appelé à prendre la succession du Concorde, sans oublier pour autant de s'investir dans des actions humanitaires menées conjointement, notamment contre le SIDA et le sous-développement dans des pays africains (Djibouti, Madagascar et Ouganda). 10

En 1926, pressentant le rôle que nos deux pays auraient à jouer dans le futur, Paul Claudel n'hésitait pas à écrire: « La France et le Japon, à chacun des bouts de l'univers, me paraissent également faits pour assurer un rôle d'initiateur et de guide. L'un et l'autre, aujourd'hui, après une longue séparation, ont intérêt à se regarder et à se comprendre. » Anne-Charlotte de Langhe, sous le titre « Le spleen des Japonais à Paris », décrit dans le journal Le Figaro, en commentant une nouvelle de Philippe Adam, Le Syndrome de Paris4, le malaise qu'éprouvent souvent les Japonais en découvrant la capitale française, en constatant l'énorme hiatus qui existe entre le Paris rêvé et le Paris réel, celui de la rue. Mario Renoux, président de la Société franco-japonaise de médecine, explique, en évoquant le blues de ces Japonais, heurtés par le décalage: « Ils voient le Montparnasse des Années folles, Manet, Renoir et des Parisiennes habillées comme des gravures de mode.» La déconvenue est de taille, aggravée parfois par l'attitude de certains Français peu patients avec des étrangers ne parlant pas leur langue. Philippe Adam ne peut s'empêcher d'ajouter fort à propos: «On rend assez mal aux Japonais l'affection qu'ils portent à la France »5 et on serait même obligé de rapatrier, tous les ans, de jeunes Japonaises de 20 à 25 ans, victimes de crises de nerfs. Des illusions, les Français doivent aussi en perdre lorsqu'ils se sont un peu trop représentés un Japon en tous points identique à celui de la fin du XIXe siècle avec des ruelles bordées de maisons typiques, de boutiques mystérieuses regorgeant de mille et un trésors et autres œuvres d'art, de jardins exotiques, soigneusement ratissés et agrémentés de ponts en laque, et de temples imprégnés de shintoïsme et de sérénité, sans oublier, si on veut poursuivre dans l'univers des clichés, quelques créatures de rêve en kimono, perchées sur des chaussures de bois pointues et, sous une pluie de fleurs de cerisiers, gracieusement abritées derrière des ombrelles pour préserver la fraîcheur de leur teint. Le choc, pour nous, il peut commencer dans les trains de banlieue qui ont parfois de quoi surprendre avec leurs lots de jeunes gens dont certains, aux limites extrêmes de l'excentrique, semblent tout droit échappés de mangas. Par contre, plongés dans un nouvel univers fait d'ordre, de discipline et de propreté, les Français devront se rendre à l'évidence et admettre que les Japonais, lorsqu'ils les accueillent, font toujours preuve de la courtoisie la plus parfaite, une politesse qui fait de leur pays, devenu le modèle parfait de la modernité et même du futurisme, celui d'une civilisation de référence et d'une hospitalité littéralement élevée au rang de vertu. 2008 sera l'année du 150e anniversaire des relations franco-japonaises et l'occasion rêvée pour rendre toujours plus vivante la synergie entre les forces vives du Japon et de la France, sans oublier toutefois le principe qu'il convient souvent de préférer le comparatisme critique au comparatisme complaisant comme a su nous le rappeler fort judicieusement Ôe Kenzaburô (né dans le village d'Ôse le 31 janvier 1935), prix Nobel de littérature en 1994, dans un discours prononcé à Helsinki. 11

Quant à la séduction exercée par le Japon sur les Français, bon nombre de ceux-ci pourraient reprendre à leur compte cette déclaration faite à Ludovic Perrin du journal Libération, le Il août 2007, par Pierre Barouh: «Ce qui fascine, c'est l'anachronisme [du Japon] : les pieds dans les racines et la tête dans le vingt-deuxième siècle ».

NOTES DU PRÉAMBULE
I Jean-Marie Thiébaud, La Présence française en Corée, Paris, éd. L'Harmattan, 2005, p. 13. 2 Ernest Chesnau avait déjà donné une conférence sur l'art japonais en 1869 alors qu'on présentait un « musée oriental» dans le cadre de l'exposition de l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie. En 1855, le grand public avait découvert les premiers objets japonais montrés en Europe à l'Exposition universelle de Paris dans le pavillon du royaume de Hollande et la mode n'avait pas tardé à s'installer, le mot « japonisme » ne faisant que désigner ce qui était déjà une réalité, surtout depuis la nouvelle Exposition universelle qui s'était tenue à Paris de mai à novembre 1867. On avait pu notamment y admirer des envois du shogunat d'Edo, du gouvernement de Sage et de celui de Satsuma. 3 Kyôuchi Tachikaya, Dainiji sekaitaisen to Furansu-ryô Indoshina, Nichlfutsu kyôryoku no kenkyÛ (La seconde guerre mondiale et l'Indochine française: une étude de la collaboration franco-japonaise), Tôkyô, éd. Sairyûsha, 2000 (en japonais). 4 Philippe Adam, Le Syndrome de Paris, Bordeaux, éd. Inventaire/Invention, collection « Jet Stream », 2005, 41 p. [L'auteur, né à Paris en 1970, est professeur de philosophie]. 5 Site internet :www.lefigaro.fr/France/20060624.FIG000000652_le _spleen_des japonais _a_paris .html.

12

CHAPITRE

1 er

LES PREMIERS

CONTACTS

FRANCO-JAPONAIS

François-Xavier

(1549)

Au Moyen Âge, les Arabes connaissaient l'Extrême-Orient mais sans qu'on puisse affirmer s'ils avaient jamais aperçu de visu la Corée ou le Japon. Dans son traité de géographie, le Takwyn Albodan, Aboul-Fédâ, prince de Hamâ (1273-1331), originaire de Damas, écrit: « ... Sila ou Silâ [nom donné alors au Japon] est situé au plus haut de la Chine à l'Est. Ceux qui voyagent par mer ne s'y rendent pas souvent. C'est une des îles de la mer Orientale qui font pendant, par leur situation, penser aux îles Éternelles et Fortunées de la mer Occidentale; seulement celles-ci sont cultivées et remplies de tous les biens, contrairement à celles-là ... ». Est-il besoin de préciser que Aboul-Fédâ n'a jamais connu personnellement l'Extrême-Orient et qu'il s'est contenté de compiler tous les savoirs géographiques de son temps? En 1522, un planisphère dessiné pour représenter le périple de Magellan semble faire apparaître, aux extrémités de la carte, une île de grande taille dont les contours semblent grosso modo s'apparenter à ceux de l'archipel japonais mais peut-être s'agit-il des Philippines. Ce document est conservé au département des cartes et plans des Archives nationales. Vers 1570, Abraham Ortelius (1527-1598) imprimera une carte, Asiœ Nova Descriptio, sur laquelle le Japon, incorrectement orienté, est représenté beaucoup trop au nord. En 1595, ce géographe livra Japoniœ insulœ descriptio avec des contours assez proches de la réalité. Aventurier mi-pirate, mi-explorateur, le Portugais Fernao Mendes Pinto (1509-1583) fut l'un des premiers Européens à mettre le pied sur les îles RyûKyû en 1543 après avoir visité l'Inde et la Chinel. Après la venue du jésuite François-Xavier, débarqué à Kagoshima le 15 août 1549 (canonisé avec Ignace de Loyola dès le 12 mai 1622), il fallut attendre la seconde décennie du xvue siècle pour voir se développer de nouvelles rencontres franco-japonaises.
Hasekura Rokuemon Tsunenaga (1615)

Hasekura Tsunenari, samouraï appartenant à la moyenne noblesse, convaincu de corruption, fut condamné à mort, exécuté en 1612 et son fief 13

familial confisqué. Quant à son fils, Hasekura Rokuemon Tsunenaga (15711622), Date Masamune2, daimyô du Sendai (au nord du Japon) lui laissa le choix: suivre son père dans la mort ou accepter de conduire une ambassade voulue par le shogun3, toutes ses terres lui étant alors aussitôt rendues. Hasekura Rokuemon Tsunenaga (connu dans les textes occidentaux sous le nom de Faxecura Rocuyemon), qui avait déjà combattu comme samouraï sous les ordres de Toyomi Hideyoshi en 1597 lors de l'invasion de la Corée par des troupes japonaises désireuses de s'ouvrir un passage vers l'empire chinois, ne put qu'accepter et embarqua aussitôt à bord du Date Maru, galion spécialement construit pour une expédition qui devait se rendre dans les Espagnes et à Rome après avoir fait une première escale aux Amériques. Il gagna donc Acapulco puis Mexico avant de repartir en Espagne4 où il avait pour mission de demander à Philippe m5 la signature d'un traité de commerce, les navires espagnols ayant reçu depuis plusieurs années le droit d'accoster au Japon, malgré l'opposition farouche des Anglais et surtout des Hollandais qui entendaient garder le monopole des relations commerciales avec l'empire du Soleil levant. Le roi d'Espagne déclina l'offre et le samouraï décida de poursuivre sa route pour mener à bien la seconde partie de sa mission: rencontrer le pape. 11 fit escale à Saint-Tropez (dans l'actuel département du Var) et l'année 1615 marqua la première rencontre connue entre nos deux peuples sur le sol du royaume de France6. Avec sa suite (une trentaine de personnes et quelque 150 marins), il demeura quelques jours dans ce petit port et y fut reçu par la noblesse locale. Madame de Saint-Tropez7 nous a laissé la trace écrite de ce passage: « Il y huit jours qu'il passa à St Troppez un grand seigneur Indien, nommé Don Felipe Fransceco Faxicura, Ambassadeur vers le Pape, de la part de Idate Massamuni Roy de Woxu au Jappon, feudataire du grand Roy du Japon et de Meaco. Il avait plus de trente personnes à sa suite, et entre autre, sept autres pages tous fort bien vêtus et tous camuz, en sorte qu'ilz sembloyent presque tous frères. Ils avaient trois frégates fort lestes, lesquelles portaient tout son attirail. Ils ont la teste rase, excepté une petite bordure sur le derrier faisant une flotte de cheveux sur la cime de la teste retroussée, et nouée à la Chinoise... Leurs épées et dagues sont faictes en fasson de simmetterre très peu courbe, et de moyenne longueur et sont sy fort tranchantz que y mettant un feuillet de papier et soufflant ilz couppent le papier, et encore de leur papier quy est beaucoup plus deslie que le notre et est faict de soye sur lesquels ils escrivent avec un pinceau... Quand ilz mangeaient, ils ne touchent jamais leur chair sinon avec deux batons qu'ils tiennent avec trois doigts... »8. Puis les Japonais firent une entrée à la cour de Rome en 1615, l'année où Galilée avait dû, pour la première fois, faire face à l'Inquisition. Paul V9 se fit remettre deux lettres apportées par l'ambassadeur, une en japonais et l'autre en latin (conservées dans les archives du Vatican). Le daimyô du Sendai demandait 14

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au souverain pontife d'envoyer au Japon autant de missionnaires qu'il le souhaitait, espérant en retour nouer de fructueuses relations commerciales. Pour ajouter du crédit à sa démarche et être reçu en bon chrétien, Hasekura Rokuemon Tsunenaga s'était même fait baptiser le 17 février 1615 par le chapelain du roi d'Espagne en personne. Celui-ci l'appela désormais Don Felipe Francisco Hasekura car il lui avait tout naturellement donné, comme premier prénom chrétien, celui de son souverain. Observons que l'ambassadeur japonais avait attendu d'être en Espagne pour se convertir officiellement alors que 42 de ses compagnons avaient déjà reçu le baptême des mains de Don Juan Pérez de la SemalO, archevêque espagnol de Mexico. Diplomatie oblige. Le pape nomma citoyens de Rome, l'ambassadeur japonais et quatre dignitaires de sa suite mais, pour la signature d'un traité de commerce, préféra les renvoyer à la cour d'Espagne où Philippe III refusa pour la seconde fois, arguant du fait que le samouraï n'était pas le représentant officiel de Tokugawa Ieyasu Il et que ce dernier avait promulgué un édit expulsant tous les missionnaires chrétiens du Japon en janvier 1614. Dépité, Hasekura Rokuemon Tsunenaga revint au Japon en 1620 en passant par le Mexique et les Philippines et deux jours après son arrivée à Nagasaki (22 septembre 1620), suite au rapport très favorable qu'il fit de sa mission avortée, le christianisme fut interdit dans le Sendai. Quarante jours plus tard, les persécutions pouvaient commencer12. Tokugawa Ieyasu était mort en 1616 et son fils, Tokugawa Hidedata, encore plus xénophobe que son père, avait décidé de fermer le Japon aux étrangers, le christianisme représentant à ses yeux la tête de pont permettant à ces derniers de s'infiltrer dans l'Empire. Le samouraï ambassadeur abjura-t-il alors le christianisme? Continua-t-il à pratiquer cette religion en cachette comme le firent certains de ses compagnons? Certains prétendirent même qu'il avait été lui aussi victime de la chasse aux chrétiens. Ce qui semble certain, c'est qu'il mourut de maladie le 7 août 1622 et de nos jours, trois temples (deux bouddhistes et un shintoïste) assurent qu'ils détiennent la seule et authentique sépulture de Hasekura Rokuemon Tsunenaga qui dut vraisemblablement demeurer fidèle à sa nouvelle religion car on ne rencontre que des chrétiens dans toute sa descendance. La galerie Borghèse à Rome conserve un excellent portait en pied du samouraï Hasekura Rokuemon Tsunenaga réalisé en 1615 par Claude Duruet (1588-1660), peintre originaire de Nancy.

François Caron (1619-1620)
François Caron (1600-1674), fils de huguenots français émigrés aux PaysBas, s'engagea comme cuisinier sur un bateau qui appareillait pour le Japon. Demeurant au service de la compagnie hollandaise des Indes orientales de 1619 à 1641 et mettant pour la première fois les pieds dans l'empire du Soleil levant en 1619 ou 1620, il écrivit en 1636 Le Puissant Royaume du Japon, ouvrage reproduit sous le titre Notes sur le Japon et paru dans le second tome des

16

Voyages curieux de Melchisédech Thévenot13. Caron épousa une Japonaise qui ne lui donna pas moins de six enfants. Les Japonais ayant ordonné aux Hollandais de détruire tous leurs nouveaux magasins et tous les établissements arborant des emblèmes chrétiens, Caron obtempéra en fermant la factorerie de Hirado qu'il dirigeait depuis près de deux ans. Il fut même contraint de se réfugier sur une île voisine avant de rembarquer pour l'Europe avec tous les Hollandais. Victime à son retour de multiples tracasseries, Caron eut l'heureuse idée de se placer sous la protection de Jean-Baptiste Colbert (1619-1683) auquel il fit une relation fidèle et détaillée sur les mœurs du Japon et les opportunités que ce pays pouvait offrir. Le ministre en profita pour le charger de négocier un traité de commerce entre l'empereur du Japon et Louis XIV mais le projet ne put aboutir. En 1666, Colbert nomma Caron, directeur général de l'établissement commercial français aux Indes orientales à Madagascar mais François Caron périra dans le naufrage de son bateau alors qu'il faisait route vers le Portugal avec une cargaison d'or. Guillaume Courtet (1636)

Le second Français qui entra au Japon fut un prêtre dominicain issu d'une famille noble de Sérignan, diocèse de Béziers. En pénétrant clandestinement au Japon en 1636, ce missionnaire savait qu'il contrevenait à la loi de 1613 interdisant le christianisme dans tout l'Empire. Religieux formé chez les dominicains d'Albi, professeur de théologie à l'Université de Toulouse avant même d'être ordonné prêtre en 1614, prieur du couvent d'Avignon en 1924, Guillaume Courtet était d'abord allé enseigner aux Philippines. Désireux de prolonger son action missionnaire au Japon, il partit de Manille, le 10juin 1636, à bord d'une jonque rachetée à un Japonais. Embarquer à cette époque pour l'empire du Soleil levant, c'était assurément courir chercher une couronne de martyr. Arrêté aussitôt après son arrivée dans l'île d'Okinawa (10 juillet 1636), cet immigrant clandestin, violeur de frontières au nom de sa foi, fut emprisonné et torturé pendant plusieurs mois (supplice de l'eau ingurgitée et régurgitée, grosses aiguilles plantées sous les ongles, potence, fosse asphyxiante, etc.) avant d'être décapité avec ses cinq compagnons, dont Lorenzo Ruiz, à Kagoshima le 29 septembre 163i4 après une année d'emprisonnement. On brûla leurs corps et leurs cendres furent dispersées au large de Nagasaki. La mort de Guillaume Courtet marqua la fin de toute présence française au Japon jusqu'à la fin du XVIIIe siècle.
L'absence des Français pendant deux siècles

Depuis la persécution des chrétiens au xvue siècle évoquée plus loin, les commerçants étrangers se virent relégués dans l'île de Deshima, dans la rade de Nagasaki. Seuls les Hollandais, fort habiles, conservèrent pendant deux siècles le monopole des échanges commerciaux entre l'Europe et le Japon.
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Le marquis de La Pérouse (1787) Quelques mois afin la fin tragique de son expédition, La Pérouse avec ses deux puissants navires équipés sur ordre de Louis XVI, le roi marin, longea les îles Ryûkyû (Okinawa) et les côtes japonaises. Voici le récit qu'il en a donné: « .. .Le 30 mai 1787, les vents s'étant fixés au sud sud-est, je dirigeai ma route à l'est vers le Japon; mais ce ne fut qu'à bien petites journées que j'en approchai la côte. Les vents nous furent si constamment contraires, et le temps était si précieux pour nous, que sans l'extrême importance que je mettais à déterminer au moins un point ou deux de la côte occidentale de l'île Niphon [qui abrite la capitale Yedo], j'aurais abandonné cette reconnaissance et fait route vent arrière vers la côte de Tartarie. Le jour suivant, par 37 degrés 38 minutes de latitude nord, et 132 degrés 10 minutes de longitude orientale, suivant nos horloges marines, nous eûmes connaissance de deux bâtiments japonais, dont un passa à la portée de notre voix; il avait vingt hommes d'équipage, tous vêtus de soutanes bleues, de la forme de celle de nos prêtres. Ce bâtiment, du port d'environ cent tonneaux, avait un seul mât très élevé, planté au milieu, et qui paraissait n'être qu'un fagot de mâtereaux réunis par des cercles de cuivre et des rostures. Sa voile était de toile; les lés n'en étaient point cousus, mais lacés dans le sens de la longueur. Cette voile me parut immense; et deux focs avec une civadière composaient le reste de sa voilure. Une petite galerie de trois pieds de largeur régnait en saillie sur les deux côtés de ce bâtiment, et se prolongeait depuis l'arrière jusqu'au tiers de la longueur; elle portait sur la tête des baux qu étaient saillants et peints en vert. Le canot placé en travers de l'avant, excédait de sept ou huit pieds la largeur du vaisseau, qui avait d'ailleurs une tonture très ordinaire, une poupe plate avec deux petites fenêtres, fort peu de sculpture, et ne ressemblait aux sommes chinoises que par la manière d'attacher le gouvernail avec des cordes. Sa galerie latérale n'était élevée que de deux ou trois pieds audessus de la flottaison; et les extrémités du canot devaient toucher à l'eau dans les roulis. Tout me fit juger que ces bâtiments n'étaient pas destinés à s'éloigner des côtes, et qu'on n'y serait pas sans danger dans les grosses mers, pendant un coup de vent: il est vraisemblable que les Japonais ont pour l'hiver des embarcations plus propres à braver le mauvais temps. Nous passâmes si près de ce bâtiment, que nous observâmes jusqu'à la physionomie des individus; elle n'exprima jamais la crainte, pas même l'étonnement: ils ne changèrent de route que lorsqu'à portée de pistolet de l'Astrolabe, ils craignirent d'aborder cette frégate. Ils avaient un petit pavillon japonais blanc, sur lequel on lisait des mots écrits verticalement. Le nom du vaisseau était sur une espèce de tambour placé à côté du mât de ce pavillon. « L'Astrolabe le héla en passant; nous ne comprîmes pas plus sa réponse, qu'il n'avait compris notre question; et il continua sa route au sud, bien empressé sans doute d'aller annoncer la rencontre de deux vaisseaux étrangers dans des mers où aucun navire européen n'avait pénétré jusqu'à nous. Le 4 au 18

matin, par 133 degrés 17 minutes de longitude orientale, et 37 degrés 13 minutes de latitude nord, nous crûmes voir la terre; mais le temps était extrêmement embrumé, et bientôt notre horizon s'étendit à un quart de lieue au plus: il ventait très grand frais du sud; le baromètre avait baissé de six lignes depuis douze heures. Espérant que le ciel s'éclaircirait, je voulus d'abord mettre en panne; mais le vent fraîchit encore dans l'après-midi; le perroquet de fougue fut emporté; nous serrâmes les huniers, et mîmes à la cape à la misaine. Nous aperçûmes, à différentes époques de la journée, sept bâtiments chinois, mâtés comme celui que j'ai décrit, mais sans galerie latérale, et, quoique plus petits, d'une construction plus propre à soutenir le mauvais temps: ils ressemblaient absolument à celui qu'aperçut le capitaine King lors du troisième voyage de Cook; ayant de même les trois bandes noires dans la partie concave de leur voile; du port également de trente ou quarante tonneaux, avec huit hommes d'équipage. Pendant la force du vent, nous en vîmes un à sec; son mât nu comme ceux des chasse-marée, n'était arrêté que par deux haubans et un étai qui portait sur l'avant: car ces bâtiments n'ont point de beaupré, mais seulement un mâtereau de huit ou dix pieds d'élévation, posé verticalement, auquel les Chinois gréent une petite misaine comme celle d'un canot. Toutes ces sommes couraient au plus près, bâbord amures, le cap à l'ouest sud-ouest; et il est probable qu'elles n'étaient pas éloignées de la terre, puisque ces bâtiments ne naviguent jamais que le long des côtes. La journée du lendemain fut extrêmement brumeuse; nous aperçûmes encore deux bâtiments japonais, et ce ne fut que le 6 que nous eûmes connaissance du cap Nota, et de l'île JootsiSima, qui en est séparée par un canal d'environ cinq lieues. Le temps était clair et l'horizon très étendu; quoiqu'à six lieues de la terre, nous en distinguions les détails, les arbres, les rivières et les éboulements. Des îlots ou rochers que nous côtoyâmes à deux lieues, et qui étaient liés entre eux par des chaînes de roches à fleur d'eau, nous empêchèrent d'approcher plus près de la côte. La sonde, à cette distance, rapportait soixante brasses, fond de roc et de corail. «À deux heures, nous aperçûmes l'île Jootsi-Sima dans le nord-est; je dirigeai ma route pour en prolonger la partie occidentale, et bientôt nous fûmes obligés de serrer le vent, pour doubler les brisants, bien dangereux pendant la brume qui, dans cette saison, dérobe presque toujours à la vue les côtes septentrionales du Japon. La sonde, à une lieue et demie de ces brisants, rapportait également soixante brasses, fond de roche, et l'on ne pouvait songer à y mouilJer que dans le cas d'une extrême nécessité. Cette île est petite, plate, mais bien boisée et d'un aspect fort agréable: je crois que sa circonférence n'excède pas deux lieues; eIJe nous a paru très habitée. Nous avons remarqué entre les maisons des édifices considérables; et, auprès, une espèce de château qui était à la pointe du sud-ouest, nous avons distingué des fourches patibulaires, ou au moins des piliers avec une large poutre posée dessus en travers; peut-être ces piliers avaient-ils une toute autre destination: il serait assez singulier que les usages des Japonais, si différents des nôtres, s'en fussent rapprochés sur ce point. Nous avions à peine doublé l'île Jootsi-Sima, que nous 19

fûmes en un instant enveloppés de la brume la plus épaisse; heureusement nous avions eu le temps de faire d'excellents relèvements de la côte du Japon, au sud du cap Noto, jusques à un cap au-delà duquel on n'apercevait rien. Nos observations de latitude et de longitude ne nous laissaient rien à désirer. Notre horloge n 19 avait eu une marche parfaite depuis notre départ de Manille: ainsi le cap Noto, sur la côte du Japon, est un point sur lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King [Note de l'auteur: le cap Nabo avait déjà été observé en 1642 par le Hollandais Marten Geritzen de Vries}, la largeur de cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le parti de diriger ma route. « La côte du Japon qui fuit en delà du cap Noto, à soixante lieues dans l'est, et les brumes continuelles qui enveloppent ces îles, auraient peut-être exigé le reste de la saison pour pouvoir prolonger et relever l'île Niphon jusques au cap Sangaar : nous avions un bien plus vaste champ de découvertes à parcourir sur la côte de Tartarie, et dans le détroit de Tessoy. Je crus donc ne pas devoir perdre un instant pour y arriver promptement, je n'avais d'ailleurs eu d'autre objet dans ma recherche de la côte du Japon, que d'assigner à la mer de Tartarie ses vraies limites du nord au sud. Nos observations placent le cap Noto par 37 degrés 36 minutes de latitude nord, et 135 degrés 34 minutes de longitude orientale; l'île Jootsi-Sima, par 37 degrés 51 minutes de latitude, et 135 degrés 20 minutes de longitude; un îlot ou rocher qui est à l'ouest du cap Noto, par 37 degrés 36 minutes de latitude, et 135 degrés 14 minutes de longitude; et la pointe la plus sud qui était à notre vue, sur l'île Niphon, par 37 degrés 18 minutes de latitude, et 135 degrés 5 minutes de longitude. « Ces courtes observations, qui paraîtront bien arides au plus grand nombre de nos lecteurs, nous ont coûté dix jours d'une navigation bien laborieuse, au milieu des brumes; nous croyons que les géographes trouveront ce temps bien employé, et ils regretteront seulement que le vaste plan de notre campagne ne nous ait pas permis de reconnaître et déterminer sur cette côte, et plus particulièrement vers la partie du sud-ouest, un plus grand nombre de points, d'après la position desquels il eût été possible de donner la vraie configuration du détroit qui sépare cet empire de la Corée. Nous avons relevé la côte de cette presqu'île avec la plus grande exactitude, jusqu'au point où elle cesse de courir au nord-est et où elle prend une direction vers l'ouest, ce qui nous a forcés de gagner les 37 degrés nord. Les vents de sud les plus constants et les plus opiniâtres, s'étaient opposés au projet que j'avais formé de voir et de déterminer la pointe la plus méridionale et la plus occidentale de l'île Niphon ; ces mêmes vents de sud nous suivirent jusqu'à la vue de la côte de Tartarie, dont nous eûmes connaissance le Il juin. Le temps s'était éclairci la veille; le baromètre, descendu à 27 pouces 7 lignes, y demeurait stationnaire; et c'est pendant que le baromètre est resté à ce point, que nous avons joui des deux plus beaux jours de cette campagne. Depuis le départ de Manille, cet instrument nous avait si

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souvent donné de bons avertissements, que nous lui devions de l'indulgence pour ces écarts: mais il en résulte qu'il est telle disposition de l'atmosphère qui, sans occasionner ni pluie ni vent, produit une grande variation dans le baromètre; celui de l'Astrolabe était au même degré que le nôtre, et je crois qu'il faut encore une longue suite d'observations, pour entendre parfaitement la langue de cet instrument qui, en général, peut être d'une grande utilité pour la sûreté de la navigation. Celui de Naimel5, avec son ingénieuse suspension, ne peut être comparé à aucun autre, par ses avantages. « Le point de la côte sur lequel nous atterrîmes, est précisément celui qui sépare la Corée de la Tartarie des Mantcheoux (sic); c'est une terre très élevée, que nous aperçûmes le Il à vingt lieues de distance; elle s'étendait du nord nord-ouest au nord-est un quart nord, et paraissait sur différents plans. Les montagnes, sans avoir l'élévation de celles de la côte de l'Amérique, ont au moins six ou sept cents toises de hauteur. Nous ne commençâmes à trouver fond qu'à quatre lieues de terre, par cent quatre-vingts brasses, sable vaseux; et, à une lieue du rivage, il y avait encore quatre-vingt-quatre brasses. J'approchai la côte à cette distance; elle était très escarpée, mais couverte d'arbres et de verdure. On apercevait, sur la cime des plus hautes montagnes, de la neige, mais en très petite quantité» Le marquis de La Pérouse avait pris les deux montants verticaux (hashira) et les deux linteaux horizontaux (kas agi et nuki, respectivement linteau supérieur et inférieur) d'un torii pour des fourches patibulaires, le gibet des condamnés à la pendaison, en s'interrogeant cependant fort intelligemment sur l'étrangeté d'une telle similitude de coutumes à de si grandes distances.. .16, Fornier-Duplan (1844)

Toutefois, en 1844, sur ordre de l'amiral Jean-Baptiste Cécilie (1787-1873), commandant la division des mers des Indes et de la Chine, le capitaine de vaisseau Bénigne Eugène Fomier-Duplan, commandant de la corvette Alcmène, alla reconnaître les îles Ryûkyû et y débarqua un jeune missionnaire, le Père Forcade accompagné d'un catéchiste chinois, Augustin Ka. Le bateau parvint dans la baie de Naha17 à Okinawa le 28 avril 1844. Fomier-Duplan proposa aussitôt la signature d'un traité de paix et de commerce avec le royaume des îles Ryûkyû mais la réponse se fit attendre jusqu'au 3 mai et parvint sous la forme d'une lettre ainsi rédigée: « Notre royaume est un pays de petite importance: ses îles sont stériles, elles ne produisent qu'un peu de riz; elles n'ont ni or, ni argent, ni cuivre, ni fer. Le peuple tout entier peut à peine subvenir à son alimentation quotidienne... D'un autre côté, notre royaume reçoit toujours de l'empire chinois la dignité royale, quoique la couronne y soit héréditaire, et il paye tribut à la dynastie régnante. Pourtant, tout ce qui est de grande importance, nous ne le décidons pas de nousmêmes... ».

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Cet argument, soulignant la vassalité du Japon à l'égard de l'empereur de Chine, sera également avancé par les souverains coréens18 pour différer tout accord commercial avec l'Occident, Japonais et Coréens reconnaissant tous deux que tout ce qui relevait de la politique étrangère et du commerce international dépendait du bon vouloir du maître incontesté de l'empire du Milieu. Quant au Père Forcade, on le confina dans le village de Tomari (Po-Tsoung en chinois) non loin de Naha sur une hauteur dominant la baie et seuls les bonzes furent autorisés à lui rendre visite, décision rendant bien évidemment impossible toute tentative d'évangélisation. Il est vrai que le permis de séjour du missionnaire français n'avait été accordé qu'afin qu'il pût apprendre le japonais pour servir ultérieurement d'interprète. Auguste Guérin (1846)

Le capitaine de vaisseau Auguste Guérin, commandant la corvette Sabine sous les ordres de l'amiral Cécilie mouilla à son tour dans la baie de Naha, cheflieu d'Okinawa le 1er mai 1846, amenant avec lui le Père Pierre-Mathieu Le Turdu (1821-1861), frais émoulu des Missions étrangères de Paris. Il reviendra dans l'Île en novembre 1855 accompagné de deux missionnaires interprètes, les Pères Prudence Séraphin Barthélemy Girard (1821-1867) et Eugène Emmanuel Mermet-Cachon (1828-1871) pour signer le traité en onze articles passé entre l'Empire français et le royaume de Ryûkyû.

NOTES DU CHAPITRE
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1er

3

Fernào Mendes Pinto, né à Montemor-o-Velho en 1509, décédé à Almada (Portugal) en 1583, a laissé un récit de son long périple ultra-marin qui paraîtra à Lisbonne en 1614 sous le titre Peregrinaçào. Il a été réédité en français en 2002 à Paris aux éditions de la Différence sous le titre Pérégrination (987 p.). Quatre ans après avoir visité les îles Ryûkyû, cet aventurier rencontra François Xavier à Malacca, l'accompagna dans sa tentative d'évangélisation du Japon et envisagea même de devenir jésuite à la fin de sa vie. Fernào Mendes Pinto semble avoir embelli son récit lorsqu'il écrit que les trois douanes des Léquios [groupe des îles Ryûkyû] produisent « un million et demi d'or... sans compter les mines d'argent, de cuivre, de laiton, de fer, d'acier, de plomb et d'étain, qui rapportent bien plus encore que les douanes ». Il voulait sans doute attiser la convoitise de ses compatriotes en ayant eu soin de leur préciser quelques lignes plus haut qu'avec deux mille hommes seulement il serait fort aisé de prendre possession de ces îles. 2 Date Masamune (1567-1636), samouraï borgne, fondateur de la ville moderne de Sendai et du château où se dresse sa statue équestre.
Tokugawa Ieyasu (de son vrai nom Matsudaira Tekechiyo), né le 31.01.1543,

t

le 01.06.1616,

fils de Matsudaira Hirodata, né le 09.06.1526, t le 03.04.1549, daimyô de Mikawa, et d'O Daino-kata, fille du samouraï Mizuno Tadamasa (1493-1543). En 1600, Tokugawa leyasu fonda la dynastie des Tokugawa qui perdurera jusqu'en 1868 (Jean-Marie Thiébaud, « Généalogie de la lignée des shoguns Tokugawa (XVIe-XIXe siècles) »). Bien qu'ayant officiellement abdiqué en 1605, il conserva le pouvoir jusqu'à sa mort. Son fils, Tokogawa Hidetada, lui succéda.

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4

Voguantvers l'Espagne, HasekuraRokuemonTsunenagafit escale, enjuillet 1614,à Cuba dans

le port de La Havane. Pour commémorer sa venue, on a érigé un bronze à l'entrée de la baie le 26.04.200J. 5 Philippe III, né à Madrid le 14.04.1578, t ibid. le 31.03.1621, régna sur les Espagnes de 1598 à sa mort. Fils de Philippe II et sa quatrième femme, Anne d'Autriche, Philippe III était le petit-fils de Charles Quint. 6 En 1615, Louis XIII n'avait que 14 ans et Richelieu ne sera nommé ministre que l'année suivante. 7 Marguerie de George d'Ollières qui avait épousé à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 03.04.160 1, Palamède de Suffren de Saint-Tropez, né à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) le 13.04.1576, t le 28.08.1623, conseiller au Parlement de Provence à la suite de son père (Jougla de Morenas, Le Grand Armorial de France; Luc Antonini, Une grande famille provençale, les Mark-Tripoli de Panisse-Passis, 1999, 160 p.). 8 Bibliothèque municipale inguimbertine de Carpentras, « Relation de Madame de Saint-Tropez », octobre 1615. Ce document a été partiellement reproduit par Francis Marcouin et Keito Omoto, Quand le Japon s'ouvrit au monde, Paris, éd. Gallimard, collection « Découvertes », 1990, p. I 14-116. 9 Camillo Borghèse, né à Rome le 17.09.1550, t ibid. le 28.01.1621, élu pape le 16.05.1605 sous le nom de Paul V. C'est ce pape qui fit l'acquisition du palais Borghèse, situé au nord de la ville, sur la rive du Tibre. 10Don Juan Pérez de Serna, né à Cervera (Espagne) en 1573, t à Zamora (Espagne) en 1631, archevêque de Mexico du 13.05.1613 au 19.06.1627. Le diocèse de Mexico avait été fondé le 02.12.1530.
Cf. supra na 2. 12Lettre adressée par le Père Angelis en novembre 1620 (Archives des jésuites à Rome). Elle est citée dans Takashi Gonoi, Hasekura Tsunenaga, 2003, p. 231 (en japonais). 13V. la bibliographie. 14 L'Osservatore Romano, 1981, na 8 et 1987, na 43 donnent 1636 et non 1637 comme année de son exécution. 15 Baromètre enregistreur sous vitrine en acajou, inventé par l'Anglais Edward Nayme et doté d'un ingénieux système de suspension, parfaitement adapté à la navigation maritime. 16 Les membres d'équipage de l'expédition du marquis de La Pérouse sont cités dans La Présence française en Corée, Paris, éd. L'Harmattan, 2005. 17Naha a remplacé Shuri, ville voisine, comme capitale de la grande île d'Okinawa, en 1879, lors du rattachement officiel du royaume de Ryûkyû à l'empire du Japon. Guangxu, de la dynastie Qing, empereur de Chine de 1875 à 1908, protesta vainement contre l'annexion de ce royaume qui constituait jusqu'alors un de ses états vassaux. 18 Jean-Marie Thiébaud, La Présence française en Corée, Paris, éd. L'Harmattan, 2005.
Il

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CHAPITRE II
L'ANNÉE DE LA GRANDE OUVERTURE DU PAYS: 1858

Le commodore

Perry et ses « navires noirs»

En 1852, des naufragés russes débarquèrent sur le sol japonais et ne furent pas exterminés comme l'avaient été jusqu'alors d'autres marins occidentaux. Avec l'augmentation croissante du trafic maritime, cette époque marqua le début d'une série de naufrages qui contribuèrent à faire pression sur le shogun Tokugawa pour qu'il ouvrît les frontières du Japon. Forts de leur supériorité militaire et maritime, les Occidentaux, désireux de pouvoir mouiller dans les ports japonais et d'y commercer, décidèrent d'employer l' intimidation. Tout commença le 8 juillet 1853 avec l'entrée dans la baie d'Edo (Tôkyô) de sept bâtiments de guerre (les «navires noirs» dans l'imaginaire japonais), conduits par le commodore Matthew Calbraith perry1, désireux de devancer les Russes arrivés avec l'amiral Poutiatine. L'Américain, porteur d'une lettre du président Millard Fillmore, demandait l'ouverture des ports japonais aux navires américains et un traité d'amitié rédigé en douze articles, dont il obtint la signature à Kanagawa le 31 mars 18542. Au retour, Perry fit escale à Naha, port e du royaume des îles Ryûkyû, et obtint de Shimazu Nariakira3, le Il daimyô du

fief de Satsuma, l'ouverture de ce petit port ce qui offrait ainsi aux Américains un troisième point d'ancrage dans l'archipel. Puis, après un second accord conclu à Shogun le 21 février 1855, le Japon dut tolérer à Shimoda4, dès 1857, la présence de Townsend Harris5, le premier consul américain. Entre-temps, Efim Poutiatine6, vice-amiral russe, avait signé le traité de Shimoda (7 février 1855), l'amiral anglais, sir James Stirling7, le traité de Nagasaki ouvrant les ports de Hakodate et de Nagasaki (14 octobre 1855), le chevalier hollandais Jan Hendrik Donker Curtius8, le traité de Nagasaki (30 janvier 1856). Comme nous l'avons vu plus haut, le contre-amiral Auguste Guérin avait déjà, en 1855, contraint le roi des îles Ryûkyû à conclure une convention d'assistance après que plusieurs bâtiments militaires français avaient fait escale à Shimoda, Hakodate et Naha.

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Signature d'un traité avec la France (9 octobre 1858)
En 1858, le Japon signa plusieurs traités ouvrant officiellement des relations diplomatiques avec les puissances européennes: le 18 août avec les Pays-Bas, le 19 août avec l'empire de Russie, le 20 août avec la Grande-Bretagne et le 9 octobre avec l'Empire français. C'est le baron Jean-Baptiste Gros (1799-1870) qui signa, le 9 octobre 1858, le traité d'amitié et de commerce entre le Japon et notre pays, autorisant les ressortissants français à résider et à commercer librement dans les ports de Hakodate, Kanagawa et Nagasaki (à compter du 13

août 1859), de Ni-i-gata (2 janvier 1860) et de Shimada (1er janvier 1863). En
outre, les Français purent s'établir à Edo et à Ôsaka (1862 et 1863) mais uniquement pour y faire du commerce. Gustave Duchesne de Bellecour (18171881), premier consul français, s'était déjà installé dans la capitale japonaise en 1859. Les Japonais reçus en audience par Napoléon III

En 1862, c'est l'empereur Napoléon III qui reçut en audience Yasunori Takenuchi (né en 1806), gouverneur de Shimotsuke (préfecture actuelle de Tochigi), venu à Paris à la tête d'une délégation japonaise officielle de 40 personnes, envoyée par le shogun lemochi Tokugawa9. De 1862 à 1864, les photographes Philippe-Jacques PotteaulO et Félix Nadarl\ dans son nouveau studio du boulevard des Capucines (où il était installé depuis 1860), fixèrent sur la pellicule des portraits de samouraïs, membres des premières ambassades du Bakufu. La bibliothèque centrale du Muséum d'histoire naturelle conserve un grand nombre de ces clichés dont celui, superbe, réalisé par Potteau en 1862, sur fond blanc, de Na Zossa Kouta, né à Edo, vêtu à la japonaise et porteur de deux sabres, un des domestiques de l'ambassadeurI2.

Les bombardements

de Shimonoseki (1863-1864)

L'irruption de la France sur le sol japonais ne se fit toutefois pas sans heurts et les navires de guerre Sémiramis et Tancrède bombardèrent Shimonoseki à la pointe de l'île de Honshû (anciennement Hondo) le 20 juillet 1863. Ils débarquèrent 250 hommes des troupes de marine, placés sous le commandement du capitaine Benjamin Jaurès. Suite à cette agression et à l'édit de l'empereur Osaito Kômei (1831-1867) ordonnant «Révérez l'Empereur, expulsez les barbares », une seconde mission japonaise fut envoyée à Paris sous les ordres d'un jeune et séduisant samouraï, Ikeda Nagaoki (1837-1879), gouverneur de la province de Chikugo (préfecture actuelle de Fukuoka), lui aussi conservé à Paris pour la postérité sur la pellicule de Nadar13. Cette nouvelle ambassade avait pour objectif d'obtenir l'accord de la France pour la fermeture définitive aux étrangers du port de Yokohama. C'était mission impossible, les Japonais revinrent dans leur pays le 22 juillet 1864 et, comme 26

pour corroborer le refus opposé par les Occidentaux, la ville de Shimonoseki, défendue par Mori Dalzen, prince de Nagato et Suwo, fut à nouveau bombardée, le 5 septembre 1864, par une armada forte de neuf bâtiments britanniques, quatre hollandais, trois français (dont la corvette Dupleix) et un américain. Le 6 septembre, ce furent 1200 Anglais, 350 Français et 250 Hollandais qui débarquèrent et enlevèrent, les deux jours suivants, 60 pièces d'artillerie dont trois sont conservées à Paris dans les collections de l'hôtel des Invalides où on peut les voir, près de la grille nord, avec la marque du fief de Chôshû. Les hostilités ne cessèrent qu'avec un accord signé le 22 octobre suivant.
La mission de Shibata Takenaka (1865-1866) En 1865-1866, les autorités japonaises envoyèrent en France et en GrandeBretagne une nouvelle mission conduite par Shibata Takenaka (1823-1877) pour acquérir les connaissances et établir les contacts nécessaires pour la construction d'une aciérie au Japon. L'ère Meiji approchait à grands pas et un nouveau contexte géopolitique s'apprêtait à se mettre en place. En 1868, après la reprise du pouvoir par l'empereur, Edo (estuaire en japonais), ancien village de pêcheurs puis, dès 1590, centre du pouvoir politique des shoguns, changea de nom et devint Tôkyô (la capitale de l'Est en japonais) tandis que l'île de Yeso14, la plus septentrionale de l'archipel, se voyait rebaptisée Hokkaidô. NOTES DU CHAPITRE II

I Matthew Calbraith Perry, né à Newport (Rhode Island, U.S.A.) le 10.04.] 794, t à New York City le 04.03.]858, victime d'une cirrhose alcoolique du foie, promu commodore en ]841. Il existe une école primaire Matthew C. Perry à la base aérienne des marines américains à ]wakuni (Japon) et le buste de cet officier supérieur a été élevé sur un monument dans le port de Shimoda (préfecture de Shizuoka). 2 Les signataires japonais furent Akira Hayashi (1800-] 859), membre d'un clan bien connu de samouraïs qui a donné au shogunat plusieurs conseillers en politique étrangère, portant tous le titre héréditaire de Daigaku-no-kami, Ido, prince de Tsushima, gouverneur de Yedo (qui, avec le prince Toda, avait reçu, le ]4.07.]853, une lettre de Millard Fillmore (]800-]874), président des États-Unis, à remettre à l'empereur, mais ce sera sous la présidence de Franklin Pierce (1804] 869) que le commodore Matthew Perry débarquera au Japon), Izawa, prince de Mimasaka, gouverneur d'Uraga, et Udono, membre du ministère des Finances, assistés par l'interprète Nakahama Manjirô (] 827-] 898), futur membre de la délégation japonaise qui visitera les ÉtatsUnis en ]860. Cette convention, dans son article 2, n'autorisait que l'ouverture de deux ports, Simoda (Shimoda) et Hakodate. Les navires américains pouvaient désormais venir s'y ravitailler en eau et en charbon.
3 Shimazu Nariakira, né à Edo le 28.04.1809,

t le 24.08.1858,

fils de Shimazu Narioki, a été élevé

au rang de dieu shintô sous le nom de Terukuni Daimyôjin. C'est lui qui a créé le drapeau actuel du Japon. 4 Shimoda est un port situé à l'extrémité sud de la péninsule d'Izu, dans l'actuelle préfecture de Shizuoka. 5 Efim Vassilievitch Poutiatine (] 804-] 883), ancien élève de l'École navale, aide de camp général de l'empereur de Russie, membre du Conseil de l'Empire, ambassadeur de Russie à Pékin, contreamiral, avait déjà quitté une première fois la Russie en août] 852 avec mission de surveiller les 27

Américains, d'obtenir l'ouverture des ports, la signature d'un traité de commerce avec le Japon et la délimitation des frontières de la Sakhaline et des îles Kouriles. Le traité de Shimoda, conclu le

07.02.1855, lui valut d'être créé comte le 06.12.1855 par oukase de l'empereur Nicolas 1er (JeanMarie Thiébaud,
6

La Russie, l'UR.S.S.

... Dictionnaire,

Paris, 2004, 1. IV, p. 1979).

Townsend Harris, né à Sandy Hill (New York) le 03.10.1804,

t

à New York City le

25.10.1878), riche marchand et fondateur du City College de New York, fut promu consul américain au Japon (Encyclopœdia Britannica). 7 James Stirling, né le 28.01.1793, t le 23.04.1865, commandant puis premier gouverneur de l'Australie occidentale de 1828 au 03.01.1839, commandant en chef des forces navales britanniques d'Extrême-Orient de janvier 1954 à février 1956 (Alexandra Hasluk, James Stirling, Melbourne, Oxford University Press, 1963). 8 Jan Hendrik Donker Curtius, chevalier, né à Arnhem (Pays-Bas) le 21.04.1813, t ibid. le 27.11.1879, commissaire du gouvernement hollandais au Japon. Il avait derrière lui une longue carrière de juriste aux Indes néerlandaises. 9 Iemochi Tokugawa, né le 17.07.1846, 'fle 20.07.1866, détint le pouvoir en qualité de 14e shogun du shogunat Tokugawa de 1858 à 1866 (Jean-Marie Thiébaud, « Les grandes familles japonaises

- Généalogiede la lignée des shogunsTokugawa(XVIe- XIXesiècles)», documentélectronique,
10Philippe-Jacques Potteau (1807-1876). 11Gaspard-Félix Tournachon dit Félix Nadar, né à Paris le 06.04.1820, t le 21.03.1910, inhumé au cimetière du Père La Chaise. 12Bibliothèque centrale du Muséum d'Histoire naturelle, collection Potteau, cote B 126, une des photographies de la série B 119-134. Cette bibliothèque conserve aussi une collection Nadar de clichés pris lors de cette ambassade (268 à 369) et, sous la cote Wd 169, un portrait de quatre personnages japonais assis (1862), offert par un donateur. 13Terry Bennet, Early Japanese Images, Tuttle Publishing, 1998. 14 Yeso a été conquise par les Japonais au XVIe siècle. Elle possède encore une communauté de 25000 Aïnous (dont un millier seulement ont encore l'aïnou comme langue maternelle) qui étaient les premiers habitants de l'île. Aïnou en aïnou veut dire humain.

2006).

28

CHAPITRE

III

L'ARRIVÉE

DE SPÉCIALISTES

FRANÇAIS

À l'aube de l'ère Meiji, on ne comptait pas moins de 2299 ingénieurs et conseillers étrangers venus pour moderniser le pays, dont 928 Anglais, 374 Américains et 259 Français!. Après la signature du traité de commerce et d'amitié avec le Japon, la France de Napoléon III avait en effet envoyé, à la demande des autorités japonaises, des spécialistes dans de nombreux domaines. Les mines
Jean-François Coignet (1835-1902), ingénieur de mines formé à SaintÉtienne (Loire), séjourna pendant huit ans au Japon où il dirigea l'exploitation des mines d'or et d'argent d'Ikun02. Le géologue Denis Devoz (1836-1896), cadet de Coignet à l'École des Mines de Saint-Étienne, prit le relais avant d'être remplacé à son tour par Émile Mouchet (1845-1895), diplômé de la même école. Coignet rentra en France en janvier 1878 et le dernier Français quitta lkuno au milieu de l'année 1882. En tout, ce furent 24 Français dont quatre ingénieurs de l'École des Mines de Saint-Étienne, tous originaires de la région lyonnaise et stéphanoise, qui œuvrèrent pour extraire les précieux métaux de cette mine japonaise. Les mines d'lkuno ont fermé définitivement en 1973 mais un musée et un buste de Jean-François Coignet rappellent leur histoire et la présence de tous ces spécialistes venus de France. Les chantiers Yokohama navals de Yokosuka et de Nagasaki

-

les ateliers

de

En 1865, débuta la construction des chantiers navals de Yokosuka3 et des ateliers de Yokohama. Une centaine d'ingénieurs français s'y employèrent jusqu'en 1876. Léonce Verny (1837-1908) dirigeait le chantier de Yokosuka. De nos jours, près de la gare de cette vi11e,on peut se promener dans le Verny Park qui donne sur le front de mer de cette base navale tandis qu'on aperçoit, non loin de là, le buste de ce personnage dans le musée qui lui est consacré. On doit aussi à Léonce Verny, les phares de Tôkyô dont il reste deux exemplaires (Jogashima et Kanonzaki, ce dernier qui fut en son temps le premier phare 29

moderne du Japon, après avoir été mis en service par les Français en 1869) ainsi que les chantiers navals de Nagasaki, les plus vastes de toute l'Asie.
La filature de Tomioka À la demande de Paul Brunat, l'architecte Edmond Auguste Bastien, collaborateur de Verny à l'arsenal de Yokosuka, dessina en l871les plans de la filature de Tomioka (préfecture de Fukushima) au cœur des montagnes de Joshu et la construisit avec la collaboration des aciéries Yokosuka. Pour édifier les murs, on fit venir des briques de France mais on les assembla avec une armature de bois selon la méthode japonaise. En outre, on remplaça le ciment par du plâtre. Né en 1804 à Bourg-de-Péage (Drôme), Brunat, industriel de la soie à Lyon (Rhône), inspecteur de la soie grège importée du Japon, avait été envoyé en 1866 dans le bureau de représentation à Yokohama d'une maison de commerce lyonnaise, filiale de Hecht Lilienthal. Quatre ans plus tard, il avait signé son contrat d'embauche au service du ministère des Finances du Japon et, dès que la construction de la filature fut terminée, il fit venir des ingénieurs, des techniciens, des ouvrières et des métiers à tisser Jacquard4. Parallèlement, trois artisans de Kyôto, Yoshida Chushichi, Inoue Ihee et Sakura Tsuneshichi partirent effectuer un stage de plusieurs mois à Lyon pour se familiariser en 1872-1873 avec les nouvelles technologies mises en œuvre par les soyeux français. Ils revinrent avec une nouvelle machine à tisser Jacquard. La filature de Tomioka a su conserver intactes ses traditions et les traces de son histoire. Avec son usine de filage, ses deux entrepôts de cocons, ses trois bâtiments principaux, la résidence Brunat et son mémorial, elle est candidate auprès de l'UNESCO pour être inscrite au patrimoine mondial. Pélegrin et l'éclairage au gaz

Habitués à J'éclairage des rues dans leurs pays d'origine, les habitants étrangers de la concession internationale de Y okohama supportaient difficilement l'obscurité des ruelles japonaises et se regroupèrent en comité vers 1866 pour demander qu'on mît sur pied un projet d'éclairage nocturne de la concession. En mars 1867, le Bankoku Shimbunshi, un des plus grands journaux japonais, reprit l'idée en demandant que cette modernisation indispensable soit installée au plus vite dans toutes les grandes villes de l'archipel. Ancien élève de l'École Centrale de Paris, Henri Auguste Pélegrin (18411882), ingénieur et architecte, arriva de Shanghai le Il novembre 1870 et dirigea, en qualité d'oyatoi gaikokujin (employé étranger au service du gouvernement japonais), la construction du premier système d'éclairage au gaz après la signature, le 1er avril 1871, d'un contrat de deux ans prévoyant un salaire mensuel de 800 yens. Les becs à gaz éclairèrent d'abord les rues de

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Ginza, de Nihonbashi et de Yokohama (y compris, bien évidemment, dans la concession étrangère), ville où Kaemon Takashima construisit une usine à gaz sous la direction de Pélegrin. Le 29 septembre 1872, dix premiers becs de gaz éclairèrent la voie publique reliant la préfecture, le pont Oe, l'avenue Bachamichi et l'avenue Honcho Dori. À la fin de cette même année, Yokohama était déjà devenue la ville la mieux éclairée de l'empire du Japon avec 300 becs de gaz5.
Les juristes Gustave Émile Boissonade de Fontarabie (1825-1910), agrégé de droit en 1853, chargé de cours à la faculté de droit de l'Université de Paris jusqu'en 1864 puis professeur adjoint à la faculté de droit de l'Université de Grenoble (Isère) jusqu'en 1867, fut chargé en 1873, par le recteur de l'Académie de Paris, d'enseigner le droit constitutionnel et criminel à des résidents japonais à Paris. Il embarqua pour le Japon en novembre de la même année, devint ensuite ministre du Japon en France de 1873 à 1895 tout en étant engagé, par contrat signé à Paris en juin 1873, pour « aider à la confection des lois et autres travaux réglementaires et consultatifs, comme légiste au service du gouvernement japonais ». Jusqu'alors, le Japon vivait sans une société féodale où le « droit» était le plus souvent imposé par la violence. Pour accompagner sa modernisation, il devenait indispensable de structurer la société nippone dans un cadre juridique et le gouvernement japonais choisit de se tourner vers la France car, nous dit Boissonade, sans le moindre complexe: « en Angleterre, il y a sans doute des lois mais elles ont été rédigées il y a 500 ou 600 ans... Les ÉtatsUnis, qui sont un État jeune, ne possèdent pas non plus de code complet... C'est ainsi que, seule, la France possède des codes complets qui ont été rédigés il y a 80 ans ». Boissonade rédigea donc le Code pénal et le Code de procédure criminelle du Japon de 1875 à 1880 puis, de 1881 à 1888, le premier Code civil japonais conçu en respectant à la lettre la consigne première de l'empereur Mutsuh ito (<<Wakon Yôsai », «esprit du Japon, technique de J'Occident »). Il obtint la suppression de la torture dans le Code pénal japonais le I 0 juin 1876. Officier d'Académie en 1874, officier de l'Instruction publique en 1877, chevalier de la Légion d'honneur en 1881, puis officier, il a aussi reçu de nombreuses décorations étrangères: Ordre du Soleil levant (Japon) de 2e classe en 1876 puis de 1re classe avant son départ du Japon (premier étranger à recevoir cette éminente distinction) et Ordre du Trésor sacré (1887), chevalier de l'Ordre de Léopold en Belgique en 1879, commandeur de la Couronne en Italie en 1882, commandeur de la Couronne de Roumanie en 1895. Boissonade sera enfin nommé président honoraire de la société franco-japonaise fondée à Paris le 16 septembre 1900. Sa tombe, ornée de son buste en bas-relief, porte l'inscription: « Les anciens élèves du Professeur E. Boissonade au Ministère de la Justice du Japon ».

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Si le Code civil que Gustave Émile Boissonade a rédigé pour le Japon ne fut jamais appliqué stricto sensu, quelques-uns des grands principes énoncés par cet éminent juriste ont été conservés, à l'exception toutefois de l'acquisition de la nationalité. Pour les Japonais, comme pour les Suisses et les Allemands, celle-ci ne peut relever que du droit du sang Ous sanguinis), dans la droite ligne de la première version du Code civil français rédigé en 1804 et qui faisait alors totalement l'impasse sur le droit du sol Ous salis) qui n'entrera en vigueur que suite à la loi du 26 juin 1889 instituant que tout enfant né sur le sol français est Français. Cette conception était complètement opposée à la tradition japonaise qui a toujours choisi le droit du sang comme critère de la nationalité. Hoeumi Yatsuka, professeur de droit à l'Université impériale de Tôkyô, critiqua violemment le Code civil concocté par Boissonade dans un article où il écrivit: « Minpô-idété - Chûko-horobu» qu'on peut traduite par «Dès le Code civil entré en vigueur, périront la fidélité pour le maître et la piété familiale ». Quant au Code pénal sur lequel le Français avait beaucoup travaillé, il subit lui aussi des attaques et fut remplacé en 1903 par un texte davantage inspiré par le système allemand. Boissonade rentra en France profondément déprimé, après vingt-deux années de travail au Japon. Georges Appert, diplômé de la faculté de droit de Paris, vint aussi enseigner en qualité de professeur pendant dix années (1880-1889) à l'École de droit fondée au Japon par Georges Bousquet pour le ministère de la Justice (Shihôshô-hôgakkô). Il a été décoré du petit cordon de la 4e classe dans l'Ordre du Soleil levant. Sa statue est conservée au ministère de la Justice à Tôkyô. Les premiers tramways du Japon étaient français

En 1882, ce sont les Français qui introduisirent les premiers tramways au Japon, à Asekusa et entre Shinbashi et Ueno. Bientôt, ce mode de locomotion se développa dans l'ensemble du pays. Comme on pouvait le voir au musée des transports d'Akihabara6, situé à une station de métro du lycée franco-japonais de Tôkyô, les tramways étaient d'abord tractés par des chevaux, comme à Zurich (Suisse) et à Saint-Étienne (France) où on inaugura, la même année, des tramways hippomobiles 7, preuve s'il en était besoin que, dans les années 1880, la modernisation de l'Europe et du Japon avançait désormais au même rythme. Plus tard, on fabriqua les tramways sur place et ils furent électrifiés7. Comme tous les véhicules japonais, ils se doivent de circuler à gauche. De nos jours, ils sont conduits par des wattmen portant des gants blancs, comme les chauffeurs de taxis.

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Panis et lingua

Dans la seconde moitié du XXe siècle, on vit arriver au Japon deux nouvelles catégories de professionnels: les boulangers-pâtissiers et les professeurs de français. Depuis 1976, les premiers ont constitué une Amicale des boulangers et pâtissiers français au Japon qui a largement dépassé Tôkyô pour s'implanter solidement dans le Kantô et le Kansai comme on le constatera en feuilletant plus loin le dictionnaire biographique. Quant aux seconds, ils ont été recrutés dans la plupart des universités même si l'apprentissage de l'anglais se place toujours largement en tête.
NOTES DU CHAPITRE
I

III

2 Ikuno, ville du district d' Asago, a fusionné, le 1er avril 2005, avec les trois autres villes du district pour former la ville d'Asago (préfecture de Hyôgo). 3 Élisabeth de Touchet, Quand les Français armaient le Japon: la création de l'arsenal de Yokosuka, Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2003. 4 Joseph Marie Jacquard, né à Lyon (Rhône) le 07.07.1752, à Oulins (Eure-et-Loir) le

Site internet www.saint-nazaire-tourisme.com

07.08.1834, est J'inventeur, en 1801, du métier à tisser qui porte son nom. Cette machine semiautomatique, utilisant des cartes perforées, connut un succès international, même si, à Lyon, elle fut à l'origine de la Révolte des Canuts, ces derniers voyant en e1\e une source de chômage car e1\e pouvait fonctionner avec un seul ouvrier alors qu'il en fallait plusieurs auparavant pour exécuter la même tâche. Jacquard passa le reste de sa vie à regretter les conséquences sociales de son invention. S The Yoke, n° 89, avril 1999. 6 Ce musée a malheureusement fermé ses portes au printemps 2006.
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7

Les tramways hippomobiles circulèrentjusque vers 1920-1930à côté de tramways à traction

humaine (jinsha) dans plusieurs localités du Japon. Au Cosmos Garden de Matsuyama, dans le Gokommaru Park, on peut voir une réplique dejinsha, construite en 1992. 8 Le numéro 2 du journal Asia, écrit par les collégiens et lycéens d'établissements français de la zone Asie-Pacifique/AEFE, a exce1\emment retracé « La Petite Histoire des transports au Japon ».

33

CHAPITRE

IV

LE DERNIER SAMOURAÏ

-

L'ARMÉE

FRANÇAISE

AU JAPON

L'incident

de Sakai (8 mars 1868)

Une première altercation survenue à Akashi (ville à château dans l'actuelle préfecture de Hyôgo, à l'ouest de Kôbe), le Il janvier 1868, entre 450 samouraïs du fief d'Okayama et des marins français, avait amené l'occupation du centre de la ville de Kôbe par des troupes étrangères. Quelques semaines plus tard, l'incident de Sakai, près d'Ôsaka, ne parvint pas à obscurcir les excellentes relations naissantes entre nos deux pays. Pourtant, onze marins français du Dupleix et l'aspirant Guillou avaient alors été tués et cinq autres blessés par les forces rebelles du sud, des samouraïs au service de Yamanuchi Toyoshige, daimyô de la province de Tosa. Il est vrai que le port de Sakai était interdit aux étrangers. Le capitaine du Dupleix protesta et les Japonais versèrent une somme de 150 000 yens et arrêtèrent les coupables. Vingt d'entre eux furent condamnés à se faire seppuku dans une pagode à proximité du lieu du crime, en présence d'Abel Bergasse du Petit-Thouars (1832-1890), capitaine de frégate, de deux autres officiers et de vingt marins, fusil au bras. Après les onze premières exécutions, le capitaine français, assis sur une estrade aux côtés du gouverneur, vivement surpris par le stoïcisme des condamnés et conscient qu'il assistait à la naissance de martyrs, demanda et obtint la grâce des autres rebelles, estimant que la mort de chacun des Japonais avait racheté celle d'un marin françaisl. On a dressé à Kôbe une stèle à la mémoire des marins tués et le
médecin japonais Mori Ôgai, de son vrai nom Mori, né à Tsuwano en 1862,

t

en 1922, conta cette aventure en 1914 dans une nouvelle dont le titre peut se traduire par L'Incident de Sakai (Anthologie de nouvelles japonaises, 1. I), tandis que Léon Roches en avait aussitôt expédié une relation détaillée à Léonel, marquis de Moustier (1817-1869), ministre français des Affaires étrangères de 1866 à 1868. Les familles des marins tués et blessés obtinrent en outre 830 000 francs d'indemnités. La guerre de Boshin (1868)

Jules Brunet (1838-1911), originaire de Belfort (alors dans le département du Haut-Rhin), sorti de Polytechnique dans la promotion 1857 comme officier artilleur, capitaine alors qu'il n'avait pas encore atteint sa trentième année, avait 35

été choisi comme membre de la première mission militaire française envoyée au Japon par le général Jacques-Louis Randon (1795-1871), ministre de la Guerre, et conduite par le capitaine Charles Chanoine (1835-1915). Cette mission, saluée par la presse et notamment par Le Monde Illustré qui en fit sa couverture pour son numéro 503 de décembre 1866 pour la plus grande joie de ses lecteurs enthousiasmés par le projet, était composée de dix officiers et sous-officiers et de deux soldats. Ceux-ci parviendront à former et encadrer sept régiments d'infanterie, un bataillon de cavalerie et quatre bataillons d'artillerie, le tout constituant une armée de 10 000 hommes. Embarqué à Marseille, le 19 novembre 1866, à bord de La Péluse, un paquebot des Messageries impériales, et arrivé avec les autres membres de la mission à Yokohama le 13 janvier 1867 en qualité d'instructeur d'artillerie, Jules Brunet a grandement inspiré le personnage de Nathan Algren incarné par l'acteur Tom Cruise dans le film américain The Last Samurai (Le Dernier Samourai) d'Edward Zwick, sorti sur les écrans en 2003. En effet, après la défaite du shogun, Brunet rejoignit la rébellion pour lutter contre le gouvernement impérial. Ce fut, au cours de l'année 1868, la guerre de Boshin. Le 9 novembre 1867, Tokugawa Yoshinobu (1837 -1913), le 15eshogun de la dynastie, se vit contraint de rendre le pouvoir à l'empereur. C'en était fini de l'ère du shogunat. La France désireuse de préserver à tout prix ses intérêts au Japon, que celui-ci fût shogunal ou impérial, devint officiellement neutre tandis qu'un décret impérial contraignait la mission militaire française à quitter le Japon. Brunet, fidèle à ses engagements et, considérant qu'il y allait de son honneur, refusa d'abandonner ceux qu'il avait formés. Il contribua à organiser la résistance de l'armée des bakugun, les derniers samouraïs demeurés fidèles au shogun. Il choisit donc de déserter l'armée française tout en envoyant à Napoléon III une lettre où il affirmait être « décidé à mourir ou bien à servir la cause française en ce pays [le Japon] ». Dans cette guerre inégale, à un contre dix, quatre autres sous-officiers français, Bouffier, Cazeneuve, Fortant et Le Marlin, continuèrent à se battre à la tête de leurs brigades japonaises respectives, persuadés que c'est ainsi qu'ils demeuraient fidèles à leur éthique militaire et au serment qu'ils avaient prêté. Face à l'artillerie lourde, Brunet dut se replier sur Hakodate (Hokkaidô) où, avec ses frères d'armes et quelques Français, il fonda, le 25 décembre 1868, l'éphémère république indépendante d'Ezo sur le modèle constitutionnel américain. L'amiral de la Flotte Takeaki Enomoto (1836-1908) en fut élu président. Placées devant le fait accompli, les puissances étrangères reconnurent cette république qui ne put survivre plus de six mois. Deux officiers français, Eugène Collache et Henri de Nicol, avaient réussi à rejoindre Jules Brunet. Ils avaient quitté le port de Yokohama le 29 novembre 1868 à bord d'un navire commercial, le Sophie-Hélène, affrété par un homme d'affaires suisse. Arrivés dans la baie de Samenura (dans l'actuelle préfecture de Miyagi), ils apprirent que les forces impériales avaient repoussé dans l'île de Hokkaidô, les rebelles favorables au shogun. Ils décidèrent de poursuivre leur traversée jusqu'à Aomori où ils furent reçus par le daimyô de Tsugaru. Peu après leur arrivée, un 36

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navire américain prévint Collache et Nicol que tous deux étaient sous le coup d'un mandat d'arrêt. Les deux officiers français embarquèrent aussitôt sur le navire américain pour faire route au nord jusqu'à l'île de Hokkaidô. Au cours de l'hiver 1868-1869, Collache reçut mission de fortifier toute la chaîne montagneuse volcanique de l'île tandis que Henri de Nicol se chargeait d'organiser la Marine de ce nouvel État. Il y eut bien une vague tentative de bataille maritime contre la Marine Impériale à Miyako mais elle avorta en raison des intempéries et de pannes de moteur. Contraints de se replier sur terre, les « rebelles» durent bientôt faire face à l'infanterie impériale, forte de 8000 hommes, entraînés par les Anglais et les Américains, et qui avait débarqué à Hakodate le 30 juin 1869. Face à elle, 800 combattants de l'impossible, soumis à d'intenses bombardements, furent bien obligés de déposer les armes. Les Français trouvèrent refuge sur le Coëtlogon, bateau battant pavillon tricolore et ancré au large de Hakodate. C'est à bord de ce navire qu'ils durent se rendre le 8 juin 1869. Eugène Collache fut incarcéré à Edo (devenue Tôkyô depuis quelques mois) et les magistrats de la cour martiale appelés à le juger ne furent pas peu surpris de constater que l'officier français portait toujours des vêtements japonais alors que bon nombre d'officiers japonais et l'empereur luimême étaient maintenant vêtus à l'occidentale. Sans doute faut-il voir dans cette attitude, non pas une simple bravade, mais une forme de romantisme encore à l'honneur à cette époque dans les rangs de l'armée française et notamment chez les officiers séduits par des missions lointaines. Les juges, sous leur apparence impassible, tout en n'étant probablement pas insensibles à cette sorte de panache, nimbée du sens de I'honneur, ont pourtant dû, conformément aux règles du code militaire, condamner Collache à mort mais en sachant sans doute qu'on le gracierait in extremis sur le lieu de l'exécution, ce qui advint. Les autorités japonaises réclamèrent toutefois à l'armée française l'arrestation de Brunet et la dégradation de Collache. Toujours par souci de ne pas envenimer les relations diplomatiques franco-japonaises mais aussi parce que Brunet avait déserté, on le traduisit donc, dès son retour, devant une cour martiale qui le condamna dans les derniers mois de 1869. Condamnation apparemment de pure forme puisque, comme Collache, il fut réhabilité pour participer à la guerre de 1870. Prisonnier des Prussiens puis se battant à Paris dans les rangs des Versaillais pendant l'insurrection de la Commune, Jules Brunet poursuivit une bri liante carrière qui le mena au grade de général de division en 1898 tandis que Eugène Collache relata les évènements qu'il avait vécus dans un article intitulé «Une Aventure au Japon, 1868-1869 », publié en 1874 dans la revue Le Tour du Monde.
La seconde mission militaire française (1872-1880)

La bannière du soleil (disque rouge sur fond blanc) devint drapeau national du Japon en 1872. Par ailleurs, le service militaire actif obligatoire ayant été instauré dans le pays le 28 décembre de la même année, Jules Brunet fut chargé
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de choisir les membres de la seconde mission militaire dont le commandement allait être assuré par le lieutenant-colonel Charles-Antoine Marquerie (18241894), secondé par le capitaine d'infanterie Echemann, le capitaine d'artillerie Lebon, douze sous-officiers ou ouvriers spécialisés. Lebon, promu colonel, donna à la fin du XIXe siècle une conférence devant les officiers de la garnison de Bourges, expliquant en préambule: « Il m'a paru intéressant de rechercher par suite de quelles circonstances des troupes féodales armées il y a encore vingt-cinq ans, pour la plupart, de sabres, d'arcs et de lances, ont pu être transformées en une armée organisée à l'européenne, homogène, très disciplinée et animée d'un esprit militaire poussé au plus haut degré... De l'état féodal, l'empire japonais est passé en cinq ans à l'état de monarchie, c'est-à-dire qu'il a exécuté, dans ce court espace de temps, une évolution comparable à celle de la France, depuis Louis XI jusqu'à Richelieu. » La troisième mission militaire française (1884-1889) Alexandre Bougoüin (1851-1906), membre de la seconde mission militaire française au Japon en 1877-1878, nommé directeur de l'école de tir et de gymnastique, devint, le 26 mars 1880, le premier attaché militaire auprès de la légation de France au Japon. En 1883, il était capitaine et plaidait auprès du ministre de la Guerre pour l'envoi d'une troisième mission militaire en insistant sur le fait que d'autres puissances étrangères semblaient impatientes de prendre le relais des Français. Cette demande suivit de peu la rencontre entre l'ambassadeur de France et le général Iwao Ôyama2, ministre japonais de l'Armée de terre, venu demander l'envoi d'un officier subalterne et de deux sous-officiers (un maître d'armes et un moniteur de gymnastique) pour servir dans l'École militaire de Toyoma dont le Japon envisageait de rouvrir les portes à compter du 1er septembre 1883. Mais le projet ne se concrétisa qu'après la rencontre en France, en avril 1884, entre Junii Hachisuka, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du Japon, et le général Campenon3, ministre de la Guerre. Il fut décidé que la troisième mission militaire française serait composée de quatre membres: le capitaine d'infanterie Henri Berthaut, chef de la mission, le lieutenant d'infanterie Étienne de Villaret, le chef de musique Charles Leroux et l'adjudant d'artillerie Joseph Kiehl, maître d'armes. Étienne de Villaret fut remplacé par le capitaine Henri Lefebvre en septembre 1887. Mais les officiers français étaient loin d'être les seuls à former l'armée japonaise. L'empire du Soleil levant avait également fait appel à des cadres italiens, hollandais et allemands, deux parmi ces derniers obtenant des postes-clés de conseiller de l'état-major et de professeur à l'École supérieure de Guerre. De tous les officiers français de cette troisième et dernière mission, Étienne de Villaret est visiblement celui qui s'intéressa le plus au pays qu'il visita de long en large tout en apprenant le japonais et en se liant d'amitié avec Joseph

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Dautremer, interprète de la légation, et le juriste Georges Appert. Dès son retour en France, Étienne de Villaret publia en 1889 Dai Nippon, ouvrage décrivant avec soin la société japonaise avec de sérieuses références bibliographiques. La mission militaire française d'aéronautique (1918-1920)

Dès 1910, le Japon avait acheté à la France des avions et du matériel aéronautique après la construction en commun, l'année précédente, par Yves Le Prieur (1885-1963), attaché militaire de la France au Japon, et son ami japonais, le capitaine de vaisseau Shiro Aihara, d'un premier planeur avec fuselage en bambou. Cet appareil testé aussitôt à Aoyama, tracté par une automobile, fut bientôt remplacé par un biplan. Le capitaine Yoshitoshi Tokugawa (1883-1963) avait obtenu son brevet de pilote en août 1910 à l'école Henri-Farman à Étampes (Essonne). Il était donc aisé de prévoir que l'empire du Soleil levant n'allait pas tarder à faire appel à des spécialistes français en aéronautique. D'autant plus que le Japon, aisément séduit par toute forme de nouveauté, avait déjà fondé, le 28 août 1909, l'Institut temporaire de recherche sur les ballons à usage militaire4. Il fut donc décidé d'envoyer le lieutenant-colonel Jacques Paul Faure (18691924), officier d'artillerie, à la tête d'une équipe de 50 officiers et sous-officiers sélectionnés dans l'artillerie, la cavalerie, le génie, l'infanterie, le train des équipages et une toute nouvelle arme, l'aéronautique. La mission partit au Japon avec plusieurs modèles d'avions: des Salmson 2A2, tout nouveaux biplans testés pour la première fois à Villacoublay (Yvelines) en avril 1917 et, depuis lors, fabriqués en série, des SPAD XIII comme celui que pilotait l'as des as français René Fonck (1894-1953), différents modèles de Nieuport, deux Breguet à moteurs 400 chevaux Liberty et même des ballons Caquot5. La mission se répartit aussitôt en huit sites de formation: une section de pilotage à l'école de combat aérien de Kagamigahara (Gifu) une section de tir aérien à l'école militaire de Arai-machi une section de bombardement aérien à l'école militaire de Mikatagahara une section de l'observation à l'école militaire de Yotsukaidô une section de l'aérostation sur la base de Tokorozawa une section de contrôle de l'arsenal de Tôkyô une section de fabrication des moteurs à l'arsenal d'Atsuta6 Cette mission militaire française d'aéronautique, qui avait embarqué avec armes et bagages à Marseille, le 24 novembre 1918, sur le paquebot Naples des Messageries Maritimes, a failli tourner au fiasco. Certes, la germanophilie omniprésente parmi les cercles d'officiers japonais empêcha tout vrai contact amical avec les militaires français, certes aussi, la concurrence était bien rude car Italiens et Britanniques s'étaient mis sur les rangs pour fournir tous les avions et matériels dont l'armée japonaise souhaitait se doter, mais aussi et surtout, la mission française souffrit d'un manque de soutien de la métropole

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avec absence de réponses à toutes les demandes formulées, ce qui n'est assurément pas la meilleure façon de se tailler des parts de marché. Dans un message envoyé en juillet 1919, le lieutenant-colonel Faure, chef de la mission, énumérait déjà, six mois à peine après son arrivée, toute une série de défaillances imputables au ministère français de la Guerre: « Les Spad Lorraine n'arrivent pas, les Spad monoplaces n'arrivent pas, les moteurs n'arrivent pas, le silicium nécessaire pour fabriquer l'hydrogène n'arrive pas ... »7. Un câble adressé au ministre par l'attaché militaire à Tôkyô nous apprend que sur les 50 militaires débarqués au Japon à Kôbe le 14 janvier 1919 (après bien des difficultés dès le départ pour trouver un bateau pour les transporter), seuls 17 officiers et sous-officiers, réellement spécialistes de l'aéronautique, ont finalement été engagés par le gouvernement japonais, les autres devant repartir dès octobre 1919. On comprend dès lors que cette mission militaire n'ait pas plus profondément marqué les esprits alors qu'elle avait débuté sous les meilleurs augures: le lieutenant-colonel Faure et ses officiers avaient été salués dans toutes les gares jalonnant la voie ferrée de Kôbe à Yokohama, leur destination finale, aux sons de La Marseillaise et, après avoir eu les honneurs de l'ambassade de France et de la mairie de Tôkyô8, avaient même été reçus, le 27 janvier, par l'empereur Yoshihit09 en personne grâce à l'intervention bienveillante du général UeharaJO, chef d'état-major général, ancien élève de l'école militaire de Fontainebleau (Seine-et-Marne). On avait fêté au champagne l'arrivée de la mission française dont on attendait beaucoup car les autorités militaires voulaient équiper l'armée nippone dans l'hypothèse d'une intervention en Sibérie. La France avait-elle été trop ambitieuse en proposant de créer dans le pays une école d'aviation et des ateliers de construction devant, dans un premier temps, être confiés à des militaires français? Il est vrai qu'initialement la mission n'avait été prévue que pour une durée de quatre mois et que la France de 1919 songeait en priorité à soigner ses plaies de la première guerre mondiale. D'avril à août 1920, les derniers officiers français plièrent bagage, bientôt remplacés par quelques ingénieurs civils engagés pour un an seulement par l'attaché militaire japonais à Paris. Malgré les insuffisances évidentes de cette mission, le manque de moyens et les difficultés rencontrées, le colonel Faure dressa cependant, le 8 avril 1920, un bilan très positif du rôle joué par ses officiers et sous-officiers instructeurs: « Au point de vue instruction, le but de la Mission a été brillamment atteint, mieux que les prévisions optimistes ne pouvaient le faire penser» Il. Mais, après cet hommage, ô combien justifié, rendu à ses hommes, il prend apparemment soin de ne pas évoquer les défaillances du ministère de la Guerre qui semble avoir été incapable de livrer dans les délais le matériel attendu. La mission avait cependant remporté un réel succès commercial puisque, au cours des années qui suivirent, le Japon acheta à l'industrie aéronautique française, trente avions de reconnaissance Salmson 2A2 et cent avions de chasse de type Spad XIII, devenus respectivement pour les Japonais des Ôtsu ] et des Hei ]12.
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Le char Renault Ft 17

Après la première guerre mondiale, le premier blindé léger (6,485 tonnes) importé au Japon sera le char français biplace Renault Ft 17, le premier équipé d'une tourelle pivotante à 180°, appelée tourelle Berliet. Il avait fait ses preuves en soutien direct de l'infanterie dans les derniers mois du conflit francoallemand. Le chiffre 17 rappelait tout simplement son année de fabrication. L'armée japonaise jugeait alors plus économique d'importer ses chars plutôt que de les fabriquer sur place!3. L'épaisseur maximale du blindage de ce char atteignait 16 mm.
Le Cadre noir de Saumur (1998)

Au parc équestre de la JRA (Japan Racing Association), qui avait au départ été construit pour les Jeux olympiques de Tôkyô de 1940 (annulés à cause de la guerre), le Cadre noir de Saumur, dépositaire de l'art équestre français depuis la fin du XVI" siècle, a effectué une brillante démonstration de son savoir-faire en novembre 1998. Un livre-souvenir de cette manifestation a été publié en 1999, superbement illustré avec des commentaires en japonais!4.
La Marine française à Yokosuka (2007)

Dans le cadre de la Proliferation Security Initiative, des commandos marines français ont participé à « Pacific Shield 07 », un exercice de trois jours mené conjointement par les U.S.A., le Japon, la France, la Nouvelle-Zélande, la Grande-Bretagne et Singapour avec dix navires et six avions. Le 14 octobre 2007, on a pu voir les militaires français à Yokosuka, au sud de Tôkyô15.
NOTES DU CHAPITRE IV
I Hinata, Yasushi, Himei no fu : Kôbe, Sakaiura ryojiken tenmatsu (L'incident de Kôbe et Sakal), 1868 (en japonais). 2 Iwao Ôyama, né à Kagoshima le 10.10.1842, t le 10.12.1916, formé en 1870 à l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, fut l'un des fondateurs de l'armée impériale japonaise. Après avoir reçu le titre de marquis et la dignité de maréchal, il se vit conférer par l'empereur le titre de prince pour la victoire remportée lors de la guerre russo-japonaise (voir l'article paru le numéro du Il. 12.1916 du New York Times, sous Ie titre « Prince Iwao Oyama is Dead Japan»).
Jean Baptiste Marie Campenon, général de division, né à Tonnerre (Yonne) le 05.05.1819,

3

t

à

Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) le 15.03.1891, ami de Gambetta. Il fut plusieurs fois ministre de la Guerre entre 1881 et 1885 avant de siéger au Sénat. Grand-croix de la Légion d'honneur (Camille Dugenne, Dictionnaire biographique, généalogique et historique du département de l'Yonne, Société généalogique de l'Yonne, 1996, t. I, p. 202). 4 Thierry Leroux, Les relations aéronautiques franco-japonaises des origines à la seconde guerre mondiale, Service historique de l'Armée de J'air (Service historique du ministère de la Défense). 5 Cony Christophe, « Quand les aviateurs français jouaient les V.R.P. au Japon », Aviations, na I] 8, janvier 2003.

42

6 On trouvera de très nombreux détails supplémentaires sur la mission militaire française d'aéronautique (1918-1920) dans l'excellent ouvrage de Christian Polak, Sabre et Pinceau, p. 78151, avec une iconographie aussi complète que possible et d'une qualité tout à fait exceptionnelle. 7 Porte Rémy, «L'échec de la mission militaire française d'aéronautique au Japon », Revue historique des armées, n° 236, 2004. 8 Le maire de Tôkyô était le vicomte Inaj irô Taneka Tajiri (1850-1923), diplômé de Yale en 1878. Sa photographie est conservée dans les archives de cette Université américaine. 9 L'empereur Yoshihito, plus connu sous le nom posthume de Taisho Tenno, avait déjà été impressionné par les avions français lors de sa première visite de la base aérienne de Tokorozawa, le 17 novembre 1912 (Christian Polak, Sabre et Pinceau, p. 88).
]0

I]

Christian

Polak,

op. cU., p. 124.

Le baron Yusaku Uehara, né à Miyakonoko

(préfecture

actuelle de Miyazaki)

le 06.12.1856,

t

le 08.11.1933, chef d'état-major depuis 1915, devint le premier maréchal de l'armée impériale japonaise (Meirion Harries, Soldiers of the Sun: The Rise and Fall of Imperial Japanese Army, Random House, reprint, 1994). ]2 Christian Polak, op. cit., p. 130. ]3 De nombreux autres pays s'équipèrent de ces petits chars qui avaient fait la preuve de leur efficacité au cours de la première guerre mondiale: la République de Chine, l'Iran, le Brésil, les Pays baltes, l'Espagne, la Belgique, la Suisse et plusieurs pays d'Europe centrale. L'armée française continua à se doter de chars Renault Ft i7 jusqu'en 1940. ]4 La Cadre noir de Saumur au Japon, 1999, Japon, éd. JRA, 68 p. illustr. [dans un coffret noir dont l'intérieur est tapissé de rouge]. ]5 Diplomatie, n° 29, novembre-décembre 2007, p. 46.

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CHAPITRE

V

L'ACCÉLÉRA

nON

DE LA MODERNISATION

La Constitution
er

de 1889 et l'abrogation

des « traités inégaux»

en 1894

Le 1 août 1894, en raison de la mise en application de la nouvelle Constitution promulguée en 1889, l'empire du Japon qui s'était ainsi doté d'une monarchie constitutionnelle, recouvra sa pleine souveraineté en abrogea les « traités inégaux ». C'est le nom que les historiens ont donné aux accords signés sous la contrainte après l'arrivée du commodore Perry et de ses «bateaux noirs ». Les Occidentaux avaient alors obtenu des droits exorbitants et notamment l'extra-territorialité (interdisant aux Japonais le jugement des étrangers) ainsi que l'interdiction d'établir des barrières douanières. Quarante ans plus tard le Japon, s'appuyant sur le texte de sa nouvelle Constitution, mettait fin à ces traités arrachés sous la contrainte et, de 1894 à 1897, signa toute une série de nouveaux accords instaurant des droits de douane variant de 4 à 15% selon les marchandises importées. Le premier cinématographe Lumière au Japon (1897)

Après une projection faite le 28 septembre 1895 à La Ciotat (Bouches-duRhône) dans la première salle de cinéma du monde, l'Eden (qui existe toujours), Antoine Lumière avait présenté à Paris, le 28 décembre 1895 au salon indien du Grand Café, 14 boulevard des Capucines, un kinétoscope rebaptisé cinématographe, invention mise au point et commercialisée par ses fils Auguste (1862-1954) et Louis (1864-1948), tous deux natifs de Besançon (Doubs). Le 15 février 1897, assisté par Miki Fukusuke et Okuda Benj iro et après avoir réglé des problèmes techniques liés à l'alimentation électrique encore bien vacillante dans le Japon de la fin du XIXe siècle, l'industriel Inabata Katsutaro (1862-1937), ancien étudiant à l'École polytechnique de Lyon, introduisit le septième art dans son pays en projetant (avec deux cinématographes Lumière) des films importés de France au Nanchi Embujo Theater d'Ôsaka. Il avait reçu les appareils à Kôbe, l'année précédente, et était ipso facto devenu le concessionnaire exclusif de la société Lumière au Japonl, 2.

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La première voiture sur le sol japonais est une Panhard-Levassor (1898)
En 1898, une première voiture roula sur les routes du Japon. C'était un véhicule français, une Panhard-Levassor sortie de l'usine fondée quelques années plus tôt par René Panhard (1841-1908) et Émile Levassor (1843-1897), deux ingénieurs qui s'étaient connus à l'École Centrale. Ce véhicule était équipé d'un moteur à pétrole. Puis, en 1935, l'année même de sa création, c'est la Toyota Motor Corporation qui lança un prototype, la Toyota Al, avant de produire en série la Toyota AA dès l'année suivante. Cette société japonaise avait été créée par Kiichiro Toyoda3 suite au voyage effectué en France par son père Sakichi Toyoda4 pour y étudier les systèmes de production, en particulier dans la fabrication des métiers à tisser automatiques qu'il implanta dans son pays. Voyant en 1930 l'intérêt que suscitaient les voitures automobiles, Kiichiro Toyoda vendit l'usine paternelle et les métiers à tisser pour se consacrer à ce nouveau créneau économique en pleine expansion.

Le premier vol Paris-Tôkyô (1924) Georges Pelletier Doisy (dit parfois Pelletier d'Oisy), né à Auch (Gers) en 1892, sportif accompli, joueur de rugby, breveté pilote sous le numéro 284, se porta volontaire dans l'armée de l'air naissante pendant la première guerre mondiale au cours de laquelle il abattit quatre avions ennemis. Puis il s'illustra en réussissant le raid aérien Paris-Constantinople. Mais son plus bel exploit, resté gravé dans les mémoires, fut sans conteste son extraordinaire périple Paris- Tôkyô rapporté en ces termes dans le journal L'Illustration du 3 mai 1924 : « Le lieutenant aviateur Pelletier d'Oisy vient d'accomplir un voyage dont le récit, il y a vingt ans, eût paru emprunté à un conte des Mille et Une Nuits. Parti de Villacoublay le jeudi 24 avril à 6 hIS, il atterrissait le dimanche suivant à Bouchir, sur la rive orientale du golfe Persique, soit à 5 300 kilomètres de Paris à vol d'oiseau... Le triomphe du lieutenant Pelletier d'Oisy est complet: le 9 juin, à midi, l'aviateur français et son compagnon Besin ont atterri à Tôkyô, où les attendait une foule immense. Voici donc terminé le raid aérien le plus audacieux, le plus brillant, et en même temps, le plus utile dans ses conséquences pratiques, qui ait été tenté depuis que l'aviation a pris son essor. À quinze ans de distance, un officier français, sur appareil français, a accompli un exploit aussi audacieux dans son genre que celui du précurseur dont le nom restera attaché à l'histoire de la première traversée de la Manche. Ce raid de Paris à Tôkyô est d'autant plus remarquable que, malgré le brouillard, la chaleur et les orages alternant sous les cieux les plus divers, il fut mené à une allure atteignant le plus souvent celle des voyages antérieurs les plus fameux, qui avaient duré simplement quelques heures. Parti le 24 avril, Pelletier d'Oisy atterrissait à Changaï (sic) le 20 mai, soit vingt-sept jours plus tard. Mais il avait franchi cette distance de 16450 km en 90 heures de vol effectif, réparties sur 14 46

étapes d'une longueur moyenne de 1 175 km, à une vitesse jamais atteinte auparavant. Immobilisé un instant à Changaï où il avait brisé son appareil sur un terrain de golf peu propice à l'atterrissage, il couvrait en 30 heures les 4 300 kilomètres le séparant du Japon. Le voyage total, environ 20750 km parcourus en 120 heures de vol, soit à une moyenne horaire de 173 km/heure qui atteignit même 183 entre Paris et Changaï. Ces résultats, nettement supérieurs à ceux obtenus jusqu'à présent par les expéditions étrangères, prouvent une fois de plus la valeur de notre matériel. N'oublions pas, en effet, que, de Changaï au Japon, notre champion utilisa un appareil de fortune (Breguet à moteur Renault) prêté par le gouvernement chinois qui l'avait acheté il y a quatre ans. » Pour atteindre le Japon avec son Breguet 19 A 2, uniquement en vol diurne, Pelletier Doisy et son mécanicien Lucien Besin avaient dû multiplier les escales et se poser successivement à Munich, Bucarest, Constantinople, Alep, Bagdad, Karachi, Agra, Calcutta, Rangoon, Bangkok, Hanoi, Canton, Shanghai, Peitaho, Heijo, Hiroshima, Yokohama et Kyôto, avant d'atterrir sur le terrain de Tokorosawa, près de la capitale japonaise où les attendaient, outre une foule considérable, l'ambassadeur de France Paul Claudel et le baron japonais Kiyotake Shigeno (né à Tôkyô le 6 octobre 1882), capitaine, chevalier de la Légion d'honneur, un ancien volontaire sur Spad VII de la N.26 (unité appartenant à la fameuse escadrille des Cigognes) dont les exploits, au cours de la première guerre mondiale, étaient encore dans toutes les mémoires. Pour la dernière partie du voyage (Shanghai-Tôkyô, Pelletier-Doisy avait dû emprunter un autre appareil, un Breguet 14 (mis à sa disposition par un officier, un des rares Chinois ayant aussi servi comme pilote en 1914-1918), le moteur de son Breguet 19 A 2 étant tombé en panne. Le mécanicien, qui dormait souvent pendant le vol, savait par contre s'activer aux escales et faire merveille: il dut même faire face à une ultime panne à la 1ge étape, Hiroshima5. La mission confiée à Pelletier Doisy et Besin était de rallier Hanoi en onze étapes, étant bien entendu que, pour la gloire des ailes françaises, le ministre leur laissait toute latitude de poursuivre le raid jusqu'en Chine et même, si possible, jusqu'au Japon.

Le premier vol Tôkyô-Paris (1925)
En 1925, financés par le journal Asahi Shinbun6, les Japonais K. Kawachi et le major H. Abe, ne voulant pas être en reste par rapport à l'exploit réalisé l'année précédente par le pilote français, réussirent le premier raid aérien reliant le Japon à la France. Partis le 25 juillet de Tôkyô, ils arrivèrent au Bourget à bord de deux Breguet 19 équipés de réservoirs supplémentaires, après un raid de 14130 km accompli en 65 jours via la Sibérie, la Russie et l'Allemagne. La longueur de la traversée s'explique notamment par une escale de trois semaines à Moscou pour l'indispensable révision des appareils.

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NOTES DU CHAPITRE V
I

Shigehiko Hasumi, Gabiel Veyre, les frères Lumière au Japon (1895-1995), avec une critique

rédigée par Charles Musser dans Film Quarterly, vol. 50, n° 2 (Winter 1996-1997), p. 62-63. 2 Site internet www.victorian-cinema.net/yokota.htm. ] Kiichiro Toyoda, né le 11.06.1894, t le 27.03.1952, fonda la Toyota Motor Corporation en 1935. 11démissionna en 1948 et son cousin Eji Toyoda devint le nouveau patron de la société en 1957. 4 Sakichi Toyoda, né à Kosai (Shizuoka) le 14.02.1867, t le 30.10.1930, fils d'un pauvre charpentier. 5 Pelletier-Doisy (capitaine), Mon Raid, S.A. des Ateliers d'aviation Breguet, 1924, avec 48 bois originaux de Jacques Boul\aire. 6 Quotidien fondé à Ôsaka en 1879.

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