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La Réunion (1882-1960)

De
368 pages
Le présent essai, qui forme la suite de travaux précédents portant sur la période 1642-1881, continue de rechercher, durant les années qui suivent, les causes économiques, militaires et financières qui font que la Réunion présente encore, en 1960, malgré certains progrès sociaux, les caractéristiques du sous-développement.
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lA RÉUNION (1882-1960) HISTOIRE ÉCONOMIQUE
Colonage, salariat et sous-développement

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05639-8 EAN : 9782296056398

HO Hai Quang

LA RÉUNION HISTOIRE

(1882-1960) ÉCONOMIQUE

Colonage, salariat et sous-développement

Autres ouvrages de l'auteur

- Contribution à l'histoire économique de l'lIe de La Réunion (16421848) ; L'Harmattan; 1998.
- Histoire économique L'Harmattan; 2004. de l'lIe de La Réunion (1849-1881) ;

- 38 chefs d'entreprises de La Réunion témoignent; 2001.

Azalées éditions;

En collaboration - Economic development and change: South Asia and the Third World (Editors: R. N. Gosh; Y. M. Melotte ; M. A. B. Siddique ; New Age International Publishers; 1996.
- Madagascar; Gallimard; 1999.

- L'économie de l'esclavage colonial; (Dir. André Legris et Fred Célimène) ; C. N. R. S. éditions; 2002.

À Son, Xuân et Long que j'aime.

Hélène, Alain Cournanel et Jean-Pierre Dumasy ont relu la version initiale de cet ouvrage. Leurs critiques et suggestions ont permis de l'améliorer sur bien des points tant sur le fond que la forme. Depuis 1993, leurs encouragements m'ont aidé à surmonter les moments de découragement. Merci pour tout. Je n'oublie pas non plus le soutien de Dominique Lepelley ni l'aide documentaire apportée tant par le personnel des Archives Départementales de La Réunion que par Charles Durand

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

1 UNITÉ DE LA PÉRIODE ÉCONOMIQUE

-

1882 -1960

Dans l'histoire économique de La Réunion, les années 1882-1960 forment une époque à part entière, différente de celles d'avant comme de celle qui démarre au début de la décennie 1960. Elle présente trois caractéristiques distinctives. 1.1- Les rapports sociaux de production La production repose sur une double organisation technique et sociale. Dans cette dernière, la place de chacun est fixée par la position qu'il occupe à l'égard de la propriété économique des moyens de production (terre, machines,. ..). À partir de là, se tisse entre les hommes, et les groupes qu'ils forment, tout un réseau des relations sociales (commandement, obéissance...) que l'on désigne par le terme de rapports sociaux de production. Ceux-ci conditionnent à leur tour les rapports de répartition en fixant la part de la production qui revient à chacun ainsi que la forme (salaire, profit, rente...) sous laquelle il la perçoit. La stabilité des rapports de production et de répartition est obtenue par des accords, coutumes, lois, etc. Pendant les années 1882-1960, les rapports de production dominants, qui structurent la base économique de la société, combinent colonat partiaire (ou colonage) et salariat libre. Ce dernier connut un important développement avec la construction du port de la Pointe-des-Galets et du chemin de fer. Il se répandit aussi

dans l'agriculture quand, manquant d'engagés (salariés contraints), les planteurs embauchèrent des journaliers pour cultiver leurs terres. Quant à l'extension du colonage, elle est directement liée à la dénonciation, en 1882, de la convention franco-britannique sur l'immigration indienne. Le nombre d'ouvriers se met à diminuer progressivement avec le rapatriement des engagés en fin de contrat. Pour retenir ceux-ci, planteurs et sucriers vont alors leur proposer des lopins en location. L'accès à la terre représentant une promotion sociale, un certain nombre d'engagés vont accepter de s'établir définitivement dans l'île comme colons partiaires. C'est ainsi que les rapports de production associés à ce statut social commencent à s'étendre en se substituant à ceux de l'engagisme. La période qui s'ouvre à partir de 1882 est donc marquée par le dépérissement du salariat contraint et le développement du colonage. Elle s'achève avec le déclenchement de la réforme foncière organisée par la loi Pisani du 5 août 1960 et son extension aux DOM par la loi n° 61-843 du 2 août 1961. Le but de ce texte est d' "améliorer dans les départements de la Guadeloupe, de la Martinique, de La Réunion et de la Guyane la situation des populations agricoles en modifiant les conditions d'exploitation agricoles et en facilitant l'accession des exploitants à la propriété rural e". Chargée d'appliquer la réforme foncière, la Société d'Aménagement et d'Établissement rural (SAFER) va, à partir des années 1960, racheter peu à peu les grandes propriétés sucrières, les découper en parcelles pour les revendre à des colons partiaires. Ceux-ci sont donc transformés en petits propriétaires indépendants. Une nouvelle période de transition économique débute ainsi dans l'agriculture, marquée par le recul progressif du colonage au profit du faire-valoir direct.

1.2 - L'appareil productif
Alors que le sucre était pratiquement la seule richesse de l'île jusqu'à la grande crise de la fin du 19ème siècle, celle-ci suscite le développement de quelques productions secondaires d'exportation: vanille, huiles essentielles et rhum. À côté du sucre qui reste la production-phare de l'île, ces produits occuperont, jusqu'à la fin des années 1950, une place non négligeable dans l'économie locale.
8

Mais à partir du début des années 1960, une nouvelle une mutation économique s'opère à la faveur de la réforme foncière dont la conséquence n'a pas été seulement de transformer les colons en petits propriétaires. En effet, en vendant leurs terres à la SAFER les grands propriétaires ont pu récupérer leurs capitaux immobilisés dans le foncier. Le réinvestissement de ces capitaux dans de nouveaux secteurs d'activité va ouvrir la voie à une diversification économique avec, comme corollaire, un recul progressif des productions traditionnelles. Cette diversification sera fortement soutenue par le IIIème Plan dont la partie locale porte le nom évocateur de Programme d'Industrialisation du département de La Réunion (1963-1967). Les plans suivants, qu'ils soient élaborés par le Commissariat général du Plan ou le Conseil Régional, suivront tous cette même orientation.

1.3 - La place de La Réunion dans le sud-ouest de l'océan Indien
Au cours de la période 1882-1960, La Réunion n'est plus le principal centre d'intérêt de la France dans le sud-ouest de l'océan Indien. En effet, après sa conquête qui débute en 1885, c'est Madagascar, île 235 fois plus vaste que La Réunion, qui occupe cette position. La Réunion ne redeviendra le relais principal de l'influence politique et économique française dans cette partie du monde qu'après l'accession de Madagascar à l'indépendance en 1960.

1.4 - L'année 1946 comme tournant historique? Oui et non
Il peut sembler surprenant que, de préférence à 1946, l'année 1960 ait été choisie comme charnière entre deux époques économiques. Ce choix repose sur la considération que la loi de départementalisation, si elle a immédiatement constitué un tournant historique du point de vue politique, n'a pas bouleversé tout de suite l'économie. Jusqu'en 1960, la création d'une nouvelle articulation financière avec la métropole n'a pas de conséquences fondamentales sur l'organisation générale et la logique de fonctionnement de l'économie locale. Il reste cependant que, dès le début, la départementalisation a introduit à La Réunion suffisamment d'éléments de ruptures économiques pour qu'il soit justifié de distinguer, au sein de la période

9

étudiée, deux sous périodes situées de part et d'autre de l'année 1946. D'où la division de cette étude en deux parties: I - Dépérissement du salariat contraint, colonage et économie dirigée (1882-1945). II - La départementalisation et ses premières conséquences ( 1946-1960).

. .

2 - APPROCHES THÉORIQUES
Si les travaux de recherches portant sur l'économie de La Réunion au cours de la période 1882-1945 sont peu nombreux, ceux concernant les années d'après-guerre sont relativement abondants. 2.1- La période 1882-1945 Concernant cette période, les deux événements économiques considérés comme les plus importants sont: le démantèlement des empires sucriers de la famille Kervéguen et du Crédit Foncier Colonial après la Première Guerre Mondiale; le développement du colonage. Si la restructuration des domaines sucriers, à cause de son caractère spectaculaire, a fait l'objet de nombreuses descriptions, le colonage a été très peu étudié et les interprétations le concernant sont divergentes. Il est possible de les regrouper en deux grands courants. Selon le premier, le colonage serait "une sorte" de métayagel car dans un cas comme dans l'autre, le partage des produits, entre le bailleur et le preneur, s'effectue selon une proportion fixe. Le point faible de cette conception tient au fait qu'elle ne précise pas en quoi le colonage se différencie du métayage classique. D'ailleurs les différences sont si peu perçues, ou considérées comme si peu importantes, qu'on finit par écrire: "Nous attirons l'attention sur le sens particulier que l'on donne au mot COLON à La Réunion. Colon = métayer"2.

. .

l Cercle Éliard Laude; Réunion 1969, une colonie française; 121 pages; p. 64-66. 2 Cercle Éliard Laude; Réunion 1969... op. cil. p. 66. 10

Une seconde interprétation théorique assimile purement et simplement les rapports de colonage à des rapports de production féodaux3. Cette assimilation est une erreur théorique. Elle résulte d'une démarche intellectuelle qui consiste à ne retenir des deux systèmes économiques comparés, que les éléments communs et à évacuer les différences. Ces systèmes doivent être rigoureusement distingués. En effet, tandis que le colon est un homme juridiquement libre (il peut décider de ne pas renouveler son bail, changer de métier, se déplacer librement, etc.), le self, au centre des rapports de production féodaux jusqu'à la Guerre de Cent Ans, est attaché à la glèbe et se trouve frappé d'un grand nombre d'incapacités juridiques. Il est sous la dépendance d'un seigneur qui exerce des droits régaliens dans le cadre de son fief. Après la quasidisparition du servage en France (dans la seconde moitié du 15ème siècle), le système féodal persiste en France: le seigneur continue de disposer, à l'égard des paysans et citadins relevant de son fief, d'un ensemble "droits" (rendre justice, battre monnaie, lever taxes, péages, corvées, banalités.. .,) qu'il fait reconnaître, le cas échéant, par l'usage direct d'une force armée qu'il commande personnellement. Il n'existe rien de tel dans le colonage, où les rapports économicojuridiques entre le propriétaire foncier et le colon résultent simplement d'un contrat de location d'une terre, et où la "violence légitime" reste l'apanage des institutions étatiques. Considérant qu'il n'est pas justifié d'assimiler complètement le colonage à des rapports de production féodaux, W. Bertile déclare qu'il s'agit de rapports "quasi-féodaux "4. Mais nulle part, il n'explicite le contenu de ce qu'il met dans le terme de "quasi".

3 Edmond Lauret qualifie de "féodaux les rapports de production qui, pendant la période coloniale et à la fin de la période coloniale, liaient les propriétaires fonciers à leurs colons". Recherche sur le sous-développement de La Réunion. Le rôle joué par la monoculture de la canne à sucre dans cette situation; 1976 ; 354 pages. p. 161167. 4 Wilfrid Bertile ; La Réunion en transition; Cahiers du Centre Universitaire de La Réunion; n° 4 ; octobre 1974 ; Spécial Géographie; p. 6 à 28.
Il

2.2 - La période 1946-1960
2.2.1- Le sous-développement en 1946

Un accord général existe pour considérer qu'au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, l'économie de La Réunion était sous-développée. Résumant l'opinion générale, Jean Defos du Rau écrit: "L'île possédait toutes les caractéristiques du pays sousdéveloppé: production insuffisante, rendements infimes, immensités incultes, sous-alimentation, surpeuplement, ignorance, non-résistance aux maladies, ressources uniquement agricoles et d'une agriculture routinière, monoculture menaçante, culture sur brûlis, aucune possibilité d'industrialisation, masse de salariés non spécialisés, au stade du manœuvre; tout cela aboutissait au sous-prolétariat"5. 2.2.2 - Sous-développement et développement

Concernant à présent la question de savoir si, entre 1946 et le début des années 1960, l'île a connu un développement économique et social, les opinions sont loin d'être concordantes. On peut distinguer deux grands courants de pensée.

A - La départementalisation est une réussite, il faut persévérer dans la même voie
Cette conception a été défendue par Jean Defos du Rau. Se livrant à une étude de géographie humaine, il décrit la départementalisation comme un processus qui aurait déclenché une "révolution" économique, sociale et démographique6. Grâce à elle, les progrès obtenus ont été incomparablement supérieurs à ceux qui ont été réalisés jusqu'alors: "La Réunion est en train de vivre une période de transformation et de prospérité qui dépasse de loin en ampleur les fameuses époques du café sous Labourdonnais et de la canne sous HubertDelisle... À La Réunion, cet effort est accompli, comme aux
5 Jean Defos du Rau ; L'île de La Réunion; op. cit. p. 565. 6 Jean Defos du Rau ; L'île de La Réunion; 1960 ; p. 563 ; 584 ; 617.
12

Antilles françaises, dans le cadre de la départementalisation. À la date où nous écrivons (avril 1958), le bilan définitif de celle-ci ne peut être dressé, mais il est déjà connu dans ses lignes générales et, économiquement parlant, on peut admettre qu'il est nettement positif"7. Très logiquement, Defos du Rau pense qu'il faut persévérer dans la même voie pour sortir du sous-développement. "La meilleure façon, pour La Réunion, d'utiliser les ressources que la nature lui a réparties semble donc bien être dans la ligne tracée par le 19ème siècle et perfectionnée par la départementalisation. Elle reste avant tout une île à sucre, mais peut être une île à sucre moderne. Nous la voyons volontiers développer ses plantations ici par la grande exploitation capitaliste, là par des coopératives de petites exploitations, mais pratiquant dans les deux cas une mécanisation totale, une irrigation savante, une culture intensive de variétés hautement sélectionnées, une politique d'engrais, une bataille continue aux champs et à l'usine pour un rendement accru et des frais de revient comprimés"8.

B - La départementalisation est un échec
Il existe deux variantes de cette thèse. Selon la première, la départementalisation est un échec car, au cours de la période étudiée, elle n'aurait apporté aucun changement essentiel. Selon une seconde interprétation, la départementalisation aurait au contraire bouleversé l'économie locale et créé une nouvelle forme de sous-développement. a - La thèse de la stabilité des structures économiques Elle a été défendue avec deux argumentations différentes. La première part de l'observation de l'organisation interne de l'économie locale et soutient que les "élites sucrières" seraient parvenues à résister aux changements impulsés par la métropole de

7 Jean Defos du Rau ; L'île de La Réunion; op. cÏt. p. 655. 8 Jean Defos du Rau ; L'île de La Réunion; op. cit. p. 661. 13

sorte que, jusqu'en 1960, les structures de la société de plantation se seraient maintenues sans changements fondamentaux9. La seconde focalise l'attention sur les relations entre la métropole et La Réunion et tente de démontrer que cette dernière, malgré son nouveau statut de département, reste une colonie "c'est-à-dire, comme toute colonie, un pays volé et pillé... ce qui entraîne pour le peuple réunionnais chômage, misère, aliénation... "10.

b - Dualisme et inarticulation
La thèse du dualisme économique et social a été défendue par W. Bertile. Dans une première étude publiée en 197411,il soutient qu'avant 1946, La Réunion se trouvait dans une situation d'équilibre et que la départementalisation aurait totalement déséquilibré le système social antérieur en introduisant un secteur moderne à côté du secteur traditionnel qui existait jusque-là. Une nouvelle économie, à structure dualiste, serait née de ce processus. C'est ce dualisme qui caractérise le sous-développement de La Réunion après la départementalisation. Dans ce nouveau type de sous-développement, le secteur moderne exploite le secteur traditionnel. W. Bertile écrit: "En 3 siècles de colonisation, elle (La Réunion) avait trouvé un certain équilibre avec une économie, une société, une démographie originales... Avec la départementalisation, d'énormes dépenses publiques ont lieu dans l'île. Une économie de services se développe supplantant l'économie agricole... La Réunion subit donc le choc de deux systèmes économiques, sociaux et culturels mis en présence l'un de l'autre... Il en résulte des adaptations multiples de l'un à l'autre de ces deux systèmes et une réalité différente, qui se traduit par de profonds déséquilibres affectant la démographie, l'économie, la société... L'économie réunionnaise est hétérogène; elle ne forme pas un tout... Il existe un secteur capitaliste moderne et un secteur arriéré. Ces deux secteurs sont imbriqués, mais le secteur moderne impose au
9 Edmond Lauret ; Recherche sur le sous-développement de La Réunion... op. cit. Nancy Laudie-Lecompte ; Le compromis agricole réunionnais; 2003 ; 443 pages. 10Cercle Éliard Laude; Réunion 1969... op. cit. p. 10 et p. 100. Il Wilfrid Bertile ; La Réunion en transition; op. cit.
14

secteur en retard les lois de son fonctionnement... Le secteur moderne exploite le secteur arriéré: il lui demande un concours en hommes, en terres, en produits"12. Dans une étude publiée en 1987, soutenant une position diamétralement opposée, W. Bertile écrit: "Les différentes branches sont animées d'une dynamique propre, avec leurs règles et leur finalité. Elles fonctionnent de manière inarticulée. L'insuffisance des liaisons entre elles explique la faible diffusion des effets multiplicateurs susceptibles d'entraîner le développement"13. En 2006, dans la version remaniée de sa thèse de doctorat, W. Bertile précise cette interprétation en décomposant les secteurs moderne et archaïque en sous-secteurs, et en affirmant que l'absence d'articulation entre eux constitue la cause décisive de l'échec du développement de La Réunion. Voici ce qu'il écrit. ". .. La Réunion présente un dualisme spécifique. Liées aux deux systèmes qui structurent l'île, il y a une économie de plantation et une économie paysanne... La notion de dualisme ne rend cependant pas suffisamment compte de la complexité et du fonctionnement de l'économie... En réalité, l'économie est formée de sous ensembles à finalité différente. On peut en distinguer 6 : un secteur archaïque de subsistance, un secteur archaïque d'exportation, un tertiaire "inférieur", une structure capitaliste extérieure, une structure capitaliste locale, un secteur public... les différents secteurs de l'économie ont une dynamique propre et fonctionnent d'une manière inarticulée. L'économie ne forme pas un tout et "ressemble à un archipel économico-social". L'absence de liaisons entre eux empêche la formation d'un processus cumulatif censé entraîner le développement"14. En définitive, le bilan économique de la départementalisation est, pour le moins, controversé. L'objet de cette étude est d'apporter une contribution à ce débat.
12Wilfrid Bertile ; La Réunion en transition; op. cit. p. 6 ; p. 18-19. 13 Wilfrid Bertile ; La Réunion sur la voie du développement? ; Annales de Géographie; n° 533 ; 1987 ; p. 45. 14 Wilfrid BertHe; La Réunion, département d'outre-mer, Région européenne ultrapériphérique; tome 1 ; 2006 ; 541 pages; p. 140-142. 15

PREMIÈRE PARTIE DÉPÉRISSEMENT DU SALARIAT CONTRAINT DÉVELOPPEMENT DU COLONAGE ET ÉCONOMIE DIRIGÉE (1882 1945)

-

Après avoir présenté le contexte général de la période 1882-1945 (chapitre 1), nous étudierons les causes et conséquences du marasme sucrier qui perdure jusqu'à la Première Guerre Mondiale (chapitres 2 et 3). En 1914, s'ouvre pour La Réunion une nouvelle phase économique (chapitre 4). En effet, la pénurie générale provoquée par les hostilités en Europe suscite une augmentation des prix du sucre et des huiles essentielles qui bénéficie largement aux exportateurs. Des profits exceptionnels sont alors réalisés. Après la guerre, cette phase d'expansion se poursuit. En même temps, le démembrement des propriétés du Crédit Foncier Colonial et de la famille Kervéguen permet l'émergence d'une nouvelle classe d'entrepreneurs dans le secteur sucrier. En 1929, la conjoncture économique se retourne et La Réunion est entraînée dans la crise mondiale. Pour sortir de la dépression, une politique nationale de régulation de la production sucrière est alors mise en œuvre. Le rajustement progressif de l'offre et de la demande crée les conditions d'une reprise durable (chapitre 5). Mais celle-ci est brisée par la Seconde Guerre Mondiale (chapitre 6).

CHAPITRE 1 LES TRANSFORMATIONS DU CONTEXTE GÉNÉRAL

L'objet de ce chapitre est de présenter le contexte général dans lequel l'économie fonctionna de 1882 à 1946. Au cours des deux dernières décennies du 19ème siècle, toute l'architecture économico-sociale dans laquelle La Réunion se mouvait jusque-là se trouva bouleversée à la suite de la réorganisation du cadre institutionnel (section 1), de la dénonciation de l'accord francobritannique sur la main-d'œuvre indienne (section 2), du désenclavement de l'île (section 3), de l'expansion coloniale de la France dans le sud-ouest de l'océan Indien (section 4).

SECTION 1 LA RÉORGANISATION DU CADRE INSTITUTIONNEL

Nous examinerons successivement les institutions politiques, l'organisation des échanges extérieurs, la transformation du système scolaire.

1.1 - Les nouvelles institutions politiques 1.1.1- La concentration du pouvoir exécutif Sous le Second Empire, La Réunion était dirigée par un Gouverneur entouré de trois chefs de service: le Commissaire-Ordonnateur (chargé de la guerre et du Trésor), le Directeur de l'Intérieur (chargé de la police, des contributions et de la tutelle des communes), et le Procureur Général (chargé de la justice). Un Contrôleur Colonial, représentant le pouvoir central, surveillait le fonctionnement de cette administration. Pour les décisions importantes, le Gouverneur consultait un Conseil Privé comprenant les personnes précédentes et deux notables. Après l'instauration de la Troisième République, on assiste à un processus de concentration du pouvoir exécutif. La fonction de contrôleur colonial fut supprimée en 1873 ; celle de CommissaireOrdonnateur, en 1882 ; celle de Directeur de l'Intérieur, en 1898. Le Gouverneur devint alors un véritable potentat. Le seul élément qui pouvait faire contrepoids à son autorité était le Conseil Privé. Mais à partir de 1870, il perdit de son importance. Selon A. Schérer, "... il n'était plus guère réuni, le Gouverneur se contentant de procéder à des consultations à domicile sur les textes que la réglementation en vigueur lui faisait un devoir de soumettre au Conseil Privé"15. 1.1.2 - La représentation nationale et locale

A La représentation

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nationale

Sous le Second Empire, les colonies ne faisaient pas partie de la République et La Réunion ne pouvait donc pas avoir de députés. Sous la IIIème République, les Réunionnais envoyèrent deux représentants à l'Assemblée Nationale Constituante (1870). Puis, la loi constitutionnelle du 24 février 1875 accorda à l'île un sénateur, et celle du 2 juillet 1882,

15André Schérer ; Histoire des institutions de La Réunion de 1815 à 1947 ; in Institut d'Études Juridiques et Politiques de St-Denis de La Réunion; Travaux du premier congrès de droit privé comparé Maurice-Réunion. Juillet 1965 ; p. 6. 20

deux députés. Cette représentation au Parlement resta en vIgueur jusqu'à la départementalisation. B - La représentation locale

Créé en 1854, le Conseil Général n'était pas, au départ, une assemblée élue. Ses membres, nommés directement ou indirectement, par le Gouverneur, disposaient de pouvoirs peu étendus. Ceux-ci furent considérablement accrus par un sénatus consulte du 4 juillet 1866 qui autorisa le Conseil Général à voter les tarifs d'octroi de mer, les tarifs de douane, les taxes et contributions fiscales. À partir de 1870, intervinrent plusieurs changements d'importance. Le décret du 3 décembre 1870 imposa l'élection des Conseillers généraux et municipaux au suffrage universel. Mais surtout la loi du Il janvier 1892, organisant l'assimilation douanière, et celle du 13 avril 1900 sur les prérogatives financières et budgétaires du Conseil Général, enlevèrent à cette assemblée une très grande partie de ses moyens d'action. À partir de ce moment, le sénatus-consulte de 1866 était de fait supprimé et les délibérations du Conseil Général ne devenaient applicables qu'après l'approbation du Conseil d'État. 1.2 L'assimilation

-

douanière

1.2.1 - Crise et retour au protectionnisme Au début des années 1860, le régime du commerce extérieur de la France avait été profondément modifié par l'instauration du libreéchange et la suppression du Pacte Colonial. En vertu d'un sénatusconsulte du 4 juillet 1866, La Réunion jouissait de l'autonomie douanière et fixait librement ses tarifs, droits, taxes.... À partir de 1883 on assista en France, comme dans pratiquement tous les grands pays capitalistes, à un changement de politique. Plusieurs facteurs les poussaient à revenir au protectionnismel6. Tout d'abord, la dépression de 1873-189617, en se propageant dans l'ensemble du monde capitaliste, intensifia la concurrence
16

M. Byé et G. Destanne de Bernis; Relations économiques internationales; op. cit. ;

p. 537.

21

internationale. Ensuite, la Révolution Industrielle avait permis de réaliser de nombreux progrès techniques dans les moyens de transport et de communication. Du coup, les protections naturelles, constituées par la distance et les coûts du fret, perdaient beaucoup de leur efficacité. C'est pourquoi tous les pays cherchèrent à protéger leur marché intérieur et leurs débouchés coloniaux par des moyens tarifaires. En France, les céréaliers, asphyxiés par les importations de blé américain et russe, réclamèrent l'établissement de droits de douane protecteurs. Le poids électoral des agriculteurs étant prépondérant, le ministre Méline leur donna satisfaction (1892)18. En même temps, il réorganisa le système douanier des colonies pour mieux les arrimer à la métropole.

1.2.2 - La loi du Il janvier 1892
Le principal argument des tenants du protectionnisme colonial était le suivant. Les statistiques montraient que dans les territoires d'outremer, les produits industriels français étaient fortement concurrencés par des articles étrangers. Or, la conquête de ces territoires avait coûté beaucoup de sacrifices humains et financiers à la métropole. Il était donc "normal", qu'en "compensation", celle-ci se réserve l'exclusivité des marchés coloniaux comme des matières premières coloniales. La loi du Il janvier 1892 mit cette politique en application en distinguant les colonies en deux groupes, dont l'un fut soumis au régime de l'''assimilation douanière" et l'autre non. La Réunion faisait partie du premier groupe pour lequel il fut décidé: que tous les produits venant de l'étranger paieraient les mêmes droits que s'ils pénétraient en France; que les marchandises importées de métropole entreraient en franchise;

. .

17 J.

BrasseuI ; Histoire des faits économiques; tome 2 ; 1998 ; p. 73 et suivantes. P.

Dockès et Bernard Rosier; Rythmes économiques, crises et changement social, une perspective historique; 1983 ; p. 127-145. 18 Méline établit deux tarifs douaniers: un tarif maximum qui s'appliquait aux pays qui n'avaient pas d'accords commerciaux avec la France; un tarif minimum pour les pays qui consentaient à la France la clause de la nation la plus favorisée. Mais ce tarif était beaucoup plus élevé que celui qui existait avant 1892. 22

que les marchandises provenant des autres colonies françaises, soumises ou non au régime de l'assimilation, jouiraient également de la franchise douanière; que le sucre exporté vers la France paierait, à son arrivée, la même taxe que celle frappant le sucre de canne étranger; et que la vanille, le café, le girofle... ne subiraient qu'une demi-taxe. Deux remarques s'imposent. Tout d'abord, concernant La Réunion, la loi de 1892 mettait fin au libre-échange. Certes, le nouveau régime douanier n'était pas celui du Pacte Colonial, fondé sur le principe de l'interdiction-obligation. Mais il suffisait au gouvernement d'établir des tarifs protecteurs appropriés pour que, dans la pratique, les échanges commerciaux entre les colonies "assimilées" et les pays étrangers, soient réduits à néant. En second lieu, la loi n'avait établi aucune réciprocité: les produits métropolitains pénétraient en franchise dans les colonies, mais l'inverse n'était pas vrai. Cette non-réciprocité ne s'explique pas par la volonté de protéger le marché métropolitain, puisque la plupart des produits coloniaux importés n'avaient pas d'équivalents français. Les motifs étaient budgétaires: les droits de douane procuraient d'appréciables ressources budgétaires dont le gouvernement ne voulait pas se priver.

.

.

1.2.3 - Les conséquences de l'assimilation douanière La politique d"'assimilation douanière" dont la logique consistait à laisser entrer en franchise à La Réunion les articles venant de métropole et de son empire colonial, et à taxer lourdement les importations étrangères, eut pour effet de chasser celles-ci du marché réunionnais. Le détournement du trafic commercial, au profit de la France et de ses colonies, fut très rapide comme le montre le tableau ci-dessous.

23

Tableau 1 : Provenance des importations 1891-1897
(en tonnes sau fl. es tISSUS .n. expnmes en ml Iers de f rancs ) Farine Grains Morue Riz Vins 1891 2,3 13,8 France et colonies 411 ,5 1299 Étranger 80,5 1 774,2 1363,5 19 079 1892 45,5 103,5 573,7 684 France et colonies Étranger 263,7 1 156,6 2 113,2 20 415 1896 85,9 168,3 1 048,3 France et colonies 2393 Étranger 884,2 1 427,9 0 12 563 1897 683,8 832,6 669,0 France et colonies Il 696 147,7 Étranger 389,8 8845 0 Source: Exposition universelle de 1900 ; A-G. Garsault ; Notice op. cit. ; p. 253. 1 590 557 1 931 662 2584 20 Tissus 2068 404 1826 466 2585 295

2228 2448 7 205 sur La Réunion;

1.3 Le système éducatif Il importe d'étudier l'évolution du système éducatif car celui-ci n'a pas seulement pour rôle de transmettre, de génération en génération, les connaissances scientifiques et techniques accumulées par la société. En sélectionnant et en formant les élèves, il participe en même temps à la reproduction des classes sociales et à la diffusion des conceptions intellectuelles dominantes qui, pour l'essentiel, sont celles des classes dominantes. 1.3.1 - L'évolution jusqu'en 1890 Du temps où les îles Mascareignes étaient françaises, La Réunion possédait quelques écoles primaires mais aucun établissement d'enseignement secondaire. Le seul qui existait, le lycée des lles de France et de La Réunion, se trouvait à Port-Louis. C'est là que les fils des grandes familles allaient faire leurs études secondaires. Au plan scolaire, l'annexion officielle de l'île Maurice à l'empire britannique (1815) eut pour conséquence, d'obliger les autorités françaises à créer à La Réunion de nouveaux établissements à partir de 1817. Pour l'enseignement primaire, elles édifièrent une structure mixte comprenant des écoles publiques et des écoles privées d'obédience
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chrétiennes. L'implantation et le développement de ces dernières furent encouragés par l'État central au moyen de conventions passées entre le Ministère des Colonies et un certain nombre de congrégations religieuses de France (Frères du St-Esprit, Sœurs de St-Joseph de Cluny, Filles de Marie). Après l'abolition de l'esclavage, la population scolarisable s'éleva. Mais, globalement très peu d'affranchis accédèrent à l'école car "Des luttes de classes très vives, consécutives à la suppression de l'esclavage, avaient créé dans le pays des distinctions marquées qui se manifestaient jusque sur les bancs des écoles"19. En 1874, pour une population de 183 000 habitants, La Réunion n'avait que 87 écoles publiques et 92 privées et le nombre d'enfants inscrits dans le primaire s'élevait seulement à Il 369. Une infime partie d'entre eux accédait à l'enseignement secondaire. Celui-ci était dispensé à St-Denis, (au Collège Royal de Bourbon ouvert en 1819 et transformé en lycée en 1849), St-Paul et St-Pierre. Au milieu des années 1860, les effectifs scolaires cumulés de ces établissements ne dépassaient pas 500 élèves. Pour l'enseignement supérieur, il n'existait rien. Certes, une École de jurisprudence fut bien fondée en 1825, mais elle accueillit très peu d'étudiants et ne fonctionna que par intermittence avant de fermer en 1837. Quant à l'enseignement professionnel, il ne commença à être organisé qu'en 1842, date à laquelle une École d'Arts et Métiers fut ouverte à St-Denis pour former des contremaîtres et ouvriers industriels. Une mutinerie d'élèves entraîna sa dissolution en 1855. Trois années plus tard, des ateliers, fonctionnant comme centre de formation, furent ouverts à la Providence. La concurrence qu'ils exercèrent à l'encontre des autres ateliers entraîna des troubles sociaux répétés qui décidèrent le gouvernement à les fermer en 186820.
19Bernard Hoareau ; Le cinquantenairedu cours normal; 1932 ; 35 pages; p. 27.

20 Les ateliers de la Providence "livraient grâce à la subvention coloniale, aux particuliers, aux propriétés sucrières, aux communes, à la colonie enfin des travaux à des prix tels que les concurrents libres durent renvoyer leurs ouvriers. Un mécontentement général éclata alors d'une façon tragique... Le sang fut versé à StDenis dans la nuit du 2 décembre 1868. Ces troubles amenèrent la fermeture des ateliers de la Providence..." A-G Garsault ; Exposition Universelle 1900, La Réunion; p. 185. 25

Pour assurer la formation des maîtres destinés aux écoles publiques, une École Normale fut créée en 1881. 1.3.2 - Les transformations du système éducatif

En 1890 le système éducatif local fut totalement bouleversé par l'extension à La Réunion des institutions scolaires qui existaient en métropole. A - La réforme de 1890 Les décrets du 26 septembre 1890 promulguèrent à La Martinique, à la Guadeloupe et à La Réunion, les lois du 16 juin 1881 sur la gratuité de l'enseignement dans les écoles primaires publiques et dans les écoles maternelles publiques; du 28 mars 1882 sur l'obligation scolaire des enfants de 6 à 13 ans; celle du 30 octobre 1886 sur la laïcisation du personnel exerçant dans les écoles primaires. Toutefois, "en raison de l'organisation administrative spéciale des colonies intéressées", un certain nombre d'adaptations furent introduites. Les deux principales furent que les maîtres seraient nommés par le Gouverneur; que les dépenses du personnel comme celles du matériel seraient à la charge des communes. Les recettes des budgets communaux étant faibles, trois conséquences s'ensuivirent qui perdurèrent jusqu'à la départementalisation. Les communes cherchèrent à comprimer au maximum le nombre d'instituteurs, d'où la création d'un grand nombre de classes uniques et à effectifs pléthoriques. Le personnel des écoles fut très souvent payé avec retard. Pour financer l'école, il fallut économiser sur les autres postes de dépenses.

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B La situation de l'école au début du 20ème siècle Le tableau ci-après permet de situer l'importance du système scolaire d'enseignement général au début des années 1900.

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Tableau 2 : S stème scolaire en 1900
Nombre Nombre d'élèves d'établissements Ecoles maternelles et rimaires Ecoles maternelles 5 946 8 Écoles de garçons 47 5 491 115 Écoles de filles 72 7 162 153 Total 124 13 599 276 Ensei nement secondaire Collège 3 ? ? L cée 1 415 ? Source: A-G. Garsault ; Exposition Universelle 1900 ,. La Réunion; p. 151-153.

La comparaison de ces statistiques avec celles de 1874 impose une conclusion: dix ans après la réforme introduite par les décrets de 1890, les effectifs scolaires n'avaient guère progressé. La démocratisation de l'enseignement général restait donc théorique. Quant à la formation professionnelle, elle fut réorganisée à partir de 1898. Cette année-là, une école manuelle d'apprentissage, copiée sur le modèle des écoles métropolitaines, fut ouverte à St-Denis. Elle accueillait chaque année une vingtaine d'élèves boursiers. La durée des études était de 3 ans. Une réforme intervint en 1906 : un décret du 18 juillet créa 3 écoles techniques annexées au lycée Leconte de Lisle: une École pratique d'Industrie et d'Apprentissage (nouvelle dénomination de l'école manuelle d'apprentissage), une École pratique d'Agriculture, une École pratique de Commerce. Ces établissements accueillaient chaque année, après concours, les meilleurs élèves des écoles primaires et leur assuraient une formation combinant enseignements techniques et enseignements généraux.

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SECTION 2 FIN DE L'IMMIGRATION INDIENNE ET TRANSFORMATION DES ENGAGÉS EN COLONS

2.1 - La fin de l'immigration indienne
2.1.1- La dénonciation de la convention de 186121 Les abus dont les engagés furent victimes à La Réunion conduisirent les autorités publiques à y envoyer une commission d'enquête (MiotGoldsmith). Celle-ci confirma le bien fondé des plaintes des ouvriers et la presse donna un large écho à cette affaire. En 1879 l'Angleterre demanda aux autorités françaises de prendre une vingtaine de mesures destinées à améliorer le sort des travailleurs indiens. L'une d'elles était primordiale: qu'un Protecteur britannique soit nommé à La Réunion pour veiller à la bonne application des règlements officiels. Cette demande fut rejetée, mais un décret (30 mars 1881) fut pris pour améliorer la protection des engagés. Les garanties qu'il contenait furent jugées insuffisantes par l'Angleterre. N'importe comment, elles arrivaient trop tard: depuis plusieurs années déjà journaux et philanthropes faisaient campagne contre l'engagisme présenté comme un esclavage déguisé. En partie sous cette pression, les autorités anglaises dénoncèrent, en 1882, la convention de 1861 ce qui eut pour effet de priver La Réunion de sa principale source de main-d'œuvre22.

21 Pour plus de détails voir S. Fuma; La suppression de l'immigration indienne à destination de La Réunion en 1882 ; in Association Historique Internationale de l'Océan Indien: Les relations historiques et culturelles entre la France et l'Inde; 17ème-20ème siècle; Actes de la Conférence Internationale France-Inde; 1987 ; p. 257-268. 22 En 1877 l'Angleterre avait déjà suspendu l'émigration indienne vers la Guyane car la mortalité parmi les engagés était jugée excessive.
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2.1.2 - L'impossibilité d'un nouvel accord
La crise de main-d'œuvre s'approfondissant au fil du temps, des négociations furent rouvertes avec les Britanniques en vue d'obtenir leur autorisation de reprendre les recrutements. Les Réunionnais finirent par accepter toutes les conditions posées par les Britanniques, y compris le droit pour le consul anglais d'inspecter les exploitations agricoles. Les pourparlers aboutirent en décembre 1897 à la conclusion d'une convention signée par l'ambassadeur du Royaume-Uni et le ministre français des Affaires Étrangères. Mais ce texte ne put pas être ratifié au plus haut niveau car depuis la signature de la convention de 1861, une nouvelle difficulté avait surgi. En 1861 la convention avait pu être conclue parce que, selon la législation française de cette époque, l'enfant né en France d'un père étranger avait la nationalité de ce dernier; les descendants des engagés indiens étaient donc britanniques. Mais en 1889 une loi du 26 juin vint modifier cette disposition en déclarant que les enfants nés en France étaient Français. Cette loi ayant été promulguée à La Réunion, il s'ensuivait que les enfants des engagés indiens étaient automatiquement Français. Or, d'après le droit anglais, ils restaient Britanniques. Dans ces conditions, une nouvelle convention sur l'immigration ne pouvait être conclue que si l'on modifiait la législation sur la nationalité. Ni la France ni l'Angleterre n'acceptèrent. En conséquence, La Réunion fut définitivement privée de l'apport des travailleurs provenant de l'Inde britannique. Les planteurs cherchèrent alors, par tous les moyens, à conserver leurs ouvriers en fin d'engagement en les forçant à renouveler leur contrat pour une période supplémentaire de 5 ans: endettement auprès de la boutique de la plantation, prolongation des contrats par transformation des journées d'absence en journées de travail23 Ces entraves freinèrent le flux des retours, mais ne l'arrêtèrent pas. En effet, si la dénonciation de la convention de 1861 incita dans un premier temps les planteurs à améliorer les conditions de vie de leurs engagés, cela ne dura pas. Mc Kenzie constate en effet dans son rapport:
23 Jean-François Dupon ; Les immigrants indiens de La Réunion; Universitaires de La Réunion; n° 4 ; 1974 ; p. 70-71. 29 Cahiers

" nous n'avons pas observé d'amélioration au sein de la population d'engagés qui reste sur l'île. Aucun remède n'a été apporté aux sérieuses brimades constatées et celles-ci, dans la pratique, n'ont même pas été atténuées"24. Pour limiter les déperditions de main-d'œuvre, les grands propriétaires fonciers réaménagèrent alors leurs domaines et proposèrent à leurs engagés de rester à La Réunion comme cultivateurs. 2.2 - Restructuration des domaines sucriers

2.2.1 - Les trois formes de mise en valeur des terres Les propriétaires fonciers divisèrent leurs terres à canne en deux parties. La première, plus facilement exploitable et plus fertile continua à être mise en valeur directement par eux-mêmes. La seconde partie, plus aride et d'exploitation plus difficile, fut subdivisée en micro parcelles pour être soit vendues, soit proposées en location aux engagés en fin de contrat. La crise arrêta donc le mouvement de concentration des terres. Désormais, dans les bas de l'île, le sol fut mis en valeur dans trois cadres différents. celui des micros parcelles cultivées en faire-valoir direct par d'anciens engagés devenus propriétaires; celui des micros parcelles exploitées au moyen du colonage par des engagés en fin de contrat; celui des grandes exploitations, peu nombreuses mais rassemblant l'essentiel des terres sous canne, et travaillées par des engagés et des journaliers. Leur fonctionnement ayant déjà été étudié25, les développements qui suivent, seront uniquement consacrés aux deux premières catégories d'exploitations.

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2.2.2 - Les microfundias en faire-valoir direct La convention de 1861 avait prévu, pour les engagés en fin de contrat, la possibilité de s'établir définitivement à La Réunion si pendant la durée de leur engagement, ils s'étaient bien conduits et s'ils
24 Sudel Fuma; De l'Inde du Sud à l'lle de La Réunion; 1999 ; 222 pages; p. 154. 25 HO Hai Quang; Histoire économique de l'île de La Réunion 1849-1881. 30

possédaient des moyens d'existence. Un certain nombre d'engagés empruntèrent cette voie d'intégration et achetèrent des lopins pour s'établir comme producteurs de vivres (maraîchage, petit élevage.. .)26. Il ne semble pas qu'ils furent nombreux. Selon le rapport Mc Kenzie, en 1891 il y avait en effet moins de 1 600 permissionnaires à La Réunion et chaque année seulement 200 permis de séjour environ étaient délivrés, dont certains au profit de personnes venues librement dans l'île, sans contrat d'engagement27. 2.2.3 - Les microfundias en colonage partiaire Le colonage est un mode de mise en valeur du sol dans lequel un propriétaire loue une parcelle de terre à un colon et charge celui-ci de la cultiver selon certaines modalités particulières. Apparu à La Réunion dans la seconde moitié du 18ème siècle, il fut longtemps régi par des us et coutumes qui fixaient les droits et devoirs du bailleur et du preneur. C'est seulement en 1915 que la loi du 18 juillet 1889 sur le métayage en Métropole fut étendue à la Réunion en assimilant le colon de la Réunion au métayer métropolitain. Mais les dispositions légales restèrent lettre morte. Tout continua de fonctionner exactement comme avant. A - Les rapports de production associés au colonage a Direction de l'exploitation Quand les propriétaires fonciers donnaient leurs terres en location, ce qui les intéressait, ce n'était pas seulement le loyer (rente foncière) versé par le preneur, mais aussi que celui-ci cultive la canne indispensable au travail des usines. Ce résultat ne pouvait être obtenu ni avec le fermage ni avec le métayage mais seulement avec le colonage. En effet, dans un contrat de fermage ou de métayage, le preneur exploite la terre comme il l'entend : il choisit librement ses cultures, ses méthodes de travail bref, dirige en maître son exploitation. Sa seule contrainte est de verser un loyer (fixe dans le cas du fermier et proportionnel dans celui du métayer) pour la terre qu'il loue.
26

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S. Fuma; De l'Inde du sud à L'lle de La Réunion; op. cil. p. 160.
De l'Inde du Sud à l'Ile de La Réunion... p. 190.

27 S. Fuma;

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Bien différent est le cas du colonage dont la caractéristique fondamentale tient au fait que la direction de l'exploitation revient au propriétaire: celui-ci contrôle tous les éléments du procès de travail. Concrètement, cela signifie que le propriétaire peut non seulement obliger le preneur à cultiver de la canne mais aussi organiser et diriger son travail (soins à donner aux plantations, moment de la coupe etc.). Le contrat de colonage constitue ainsi le moyen grâce auquel le propriétaire peut assurer l'alimentation des sucreries en canne. C'est la raison essentielle pour laquelle les propriétaires et usiniers l'adoptèrent. b - Capital et travail Dans le colonage, les colons ne fournissent que leur travail personnel et celui de leurs proches. Les propriétaires ont donc intérêt à ne leur louer que des parcelles de quelques hectares afin d'éviter que des terres ne restent en friche. Comme les colons ne possèdent aucun capital, les propriétaires doivent aussi fournir instruments de culture, plants de canne, engrais Naturellement, il ne s'agit pas d'un don mais d'un prêt à intérêt, que la tradition orale désigne sous le terme d"'avances". Dans la pratique, ces avances sont accordées au début de chaque campagne sucrière, pour permettre le démarrage des cultures. Elles sont intégralement consommées au cours du cycle annuel de production.

B - La répartition du produit
Après avoir récolté la canne le colon devait la porter à l'usine où elle était traitée. Une fois produit, le sucre était réparti entre le propriétaire foncier qui avait loué sa terre, le colon qui avait cultivé la canne, le sucrier qui l'avait transformé en sucre et enfin l'ouvrier qui avait travaillé dans l'usine sucrière. La répartition des revenus entre ces différents acteurs mettait en jeu plusieurs mécanismes et catégories de revenus. Pour des raisons de clarté, nous allons les exposer en nous appuyant sur un exemple numérique, et en admettant que les échanges s'effectuent dans des conditions normales (c'est-à-dire que les marchandises s'échangent à leur valeur) et que les coutumes, qui règlent la répartition des revenus, ne font que refléter ces conditions. Supposons qu'une tonne de canne permette de produire 100 kg de sucre. La valeur de ce sucre se décompose d'abord en deux éléments: la 32

valeur de la canne qui a servi de matière première, et la valeur apportée par le travail industriel pour transformer la canne en sucre. La clé de répartition admise par la coutume étant de 2/3 pour le propriétaire foncier et 1/3 pour le sucrier, il est possible de représenter le partage de la valeur ainsi: < valeur de 100 kg de sucre
Part du propriétaire foncier: Valeur de 66,66 kg de sucre Part de l'usinier: Valeur de 33,34 kg de sucre

>

Les 33,34 kg de sucre, qui reviennent à l'usinier, sont ensuite subdivisés en trois parts. L'une sert à reconstituer les éléments matériels de la production; la seconde est destinée à reproduire la force de travail des ouvriers (salaire) ; la troisième représente le profit de l'industriel (plus value). Comment à présent se répartissent les 66,66 kg de sucre entre le colon et le propriétaire? Ce dernier commence par se rembourser des avances qu'il a consenties, augmentées des intérêts de ces avances. Ces intérêts correspondent à une plus-value (dans le sens que la théorie économique donne à ce terme), et c'est en tant que détenteur d'un capital de prêt (avances) que le propriétaire se les approprie. À quels usages ces deux sommes seront-elles affectées? Supposons que 6 kg de sucre représentent la valeur des avances et 0,66 kg celle des intérêts. Le propriétaire ne peut pas consommer improductivement les 6 kg de sucre car il doit les réengager, à titre d'avances, pour amorcer la prochaine campagne sucrière. Seuls, les 0,66 kg de sucre peuvent être utilisés pour satisfaire sa consommation finale. Une fois les 6,66 kg de sucre soustraits, il reste 60 kg de sucre à répartir. La clé de répartition étant de 2/3 pour le colon et de 1/3 pour le propriétaire, le premier reçoit 40 kg de sucre et le second 20 kg. Cette dernière quantité est également une plus value. Elle s'analyse comme une rente foncière car c'est la propriété juridique du sol qui autorise le propriétaire foncier à s'approprier une partie du travail du colon. La rémunération du colon ne comprend pas seulement la valeur des 40 kg de sucre qui lui reviennent, mais aussi les fruits qu'il tire du lopin de subsistance dont le propriétaire foncier lui laisse la jouissance pour y
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implanter sa case et produire des biens alimentaires (petit élevage, cultures vivrières). Ce lopin formait donc la base d'une économie domestique permettant d'assurer en partie la reproduction de la force de travail du colon. Comparons à présent l'engagisme et le colonage du point de vue du coût de reproduction de la force de travail. Dans l'engagisme, ce coût était entièrement à la charge de l'engagiste et constituait un coût fixe qui ne pouvait être diminué même en cas de baisse des cours du sucre. Avec le colonage tout est changé: la charge de la reproduction de la force de travail est maintenant reportée sur le colon. Le propriétaire n'a plus à s'en soucier. Contre chaque tonne de canne, il continuera toujours à donner à peu près la même quantité de sucre, quel que soit le cours de cette denrée. En cas de baisse, c'est au colon d'en subir les conséquences. Le propriétaire n'a plus non plus à fournir de salaire en nature (riz, poisson séché, médicaments, logement...) comme c'était le cas dans le système de l'engagisme. Le schéma ci-dessous permet de visualiser les explications qui viennent d'être présentées. Schéma n° 1 Répartition des revenus et coût de reproduction de la force de travail du colon

Avances (6 kg)

Intérêts (0,66kg)

Rente foncière (20 kg)

Valeur des moyens de production consommés pendant la fabrication du sucre

Salaire des ouvriers de l'usine sucrière

Profi t industriel du sucrier

«
Valeur de 66,66 kg de sucre allant, dans un premier temps, au propriétaire

»«
Valeur de 33,34 kg de sucre allant, dans un premier temps, à l'industriel

»

Dans la pratique, cette répartition des revenus ne s'effectuait pas en monnaie mais en nature. Propriétaires fonciers et colons étaient payés par les usiniers en sucre ou encore en "bons de sucre" qui pouvaient ensuite être cédés contre de l'argent, ou bien servir de moyen de

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paiement dans les achats de marchandises. Ils fonctionnaient donc comme une monnaie parallèle à étalon "sucre". Les développements qui précèdent permettent de caractériser le colonage.

C - Caractérisation théorique du colonage a Le colonage est un métayage contraint
Parce que le loyer de la terre est déterminé selon les mêmes modalités que dans le métayage, on peut dire que le colonage est une "sorte" de métayage. Parce que le contrat de location donne la direction de l'exploitation au propriétaire et lui permet d'imposer au colon l'exécution de toutes les opérations liées à la production, on peut affirmer qu'il s'agit d'un métayage contraint. On a vu comment et pourquoi les autorités publiques, planteurs et sucriers avaient, dès la crise de l'esclavage précédant son abolition, modifié le salariat libre, existant dans le système capitaliste classique, pour en faire un salariat contraint mieux adapté à l'économie de plantation28. On comprend maintenant pourquoi, après la dénonciation de la convention sur l'immigration indienne, les planteurs-sucriers ont transformé le métayage ordinaire en métayage contraint: la contrainte est imposée aux métayers parce que c'est le seul moyen de les obliger à produire la canne indispensable à l'alimentation des usines sucrières. Sans la canne, elles fermeraient. En définitive, la rupture de l'approvisionnement du secteur sucrier en main-d'œuvre contractuelle importée a conduit les planteurs et sucriers de La Réunion, à transformer les rapports sociaux de production dans la culture de la canne en convertissant leurs salariés contraints en métayers contraints. b - Différences entre l'ancien et le nouveau colonage Le colonage organisé dans l'île à partir de 1882 est très différent de celui qui s'était développé jusque-là.
28 HO Hai Quang; Contribution à l'histoire économique de l'île de La Réunion; p. 172 à 177. HO Hai Quang; Histoire économique de l'île de La Réunion... p. 36 à 51. 35

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Jusqu'à l'abolition de l'esclavage, la classe des colons partiaires était surtout formée de Petits-Blancs paupérisés qui allaient s'installer dans les Hauts de l'île où existaient d'abondantes terres vierges mais d'appropriation privée. Les propriétaires n'imposaient aucune culture particulière à leurs colons. Ceux-ci utilisaient les terres pour produire des subsistances à l'aide de la main-d'œuvre familiale. Aucune connexion n'existait entre cette économie domestique des Hauts et l'économie d'exportation des Bas de l'île29. Après l'Abolition, la classe des colons partiaires augmenta non par apport de Blancs paupérisés (à cette époque, ils préféraient quitter l'île), mais par addition d'esclaves affranchis qui allaient s'installer dans la zone de moyenne altitude située juste au-dessus de la limite écologique de la canne. Aucune contrainte de production ne pesait sur ces nouveaux colons partiaires qui, tout comme les colons de la première époque, s'adonnaient essentiellement aux cultures vivrières destinées à leur consommation familiale. Ils n'entretenaient donc aucune relation économique avec l'économie sucrière3o. À partir de 1882, le colonage change totalement de forme: les nouveaux colons sont d'anciens engagés, essentiellement des Indiens; le colonage est directement connecté à l'économie sucrière car les nouveaux colons cultivent de la canne destinée aux usines sucrières; ils fournissent également de la main-d'œuvre d'appoint pour les exploitations en faire-valoir direct; la direction de l'exploitation appartient au propriétaire qui se sert d'un pouvoir de contrainte, fondé sur le droit, pour contraindre ses colons à produire ce qu'il désire, c'est-à-dire, la canne.

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D - Couplage grande plantation / micro exploitation et salariat libre
Quand les propriétaires désiraient exploiter eux-mêmes une partie de leurs domaines en faire-valoir direct, le colonage constituait un moyen pratique pour obtenir de la main-d'œuvre. Pour cela, il suffisait que les parcelles données en location n'aient pas la dimension suffisante pour occuper pleinement la main-d'œuvre familiale ni lui fournir
29 HO Hai Quang; Contribution à l'histoire économique... ; p. 186-187. 30 HO Hai Quang; Histoire économique... p. 148 à 149.
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