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La révolte des tirailleurs sénégalais

De
165 pages
Cayenne, 24-25 février 1946
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LA RÉVOLTE DES TIRAILLEURS À CAYENNE 24

SÉNÉGALAIS

-25 février

1946

Du même auteur : La Guyane sous Vichy, Éditions Caribéennes, 1988

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3330-8

Rodolphe ALEXANDRE

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lA REVOLTE DES, TIRAIllEURS , , SENEGALAIS A CAYENNE
24 - 25 février 1946

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

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REMERCIEMENTS Nos sentiments de reconnaissance vont d'abord aux personnes qui nous ont aimablement reçu pour nous raconter cette douloureuse période, ainsi qu'à Madame Nicole Mounier qui nous conseilla et nous encouragea avec bienveillance tout au long de ce travail. A tous ceux qui, amicalement, nous ont aidés dans nos investigations, et sans qui cette étude n'aurait pu être réalisée, nous tenons à exprimer notre gratitude: Messieurs Jean-Claude Simoneau, Jack Le Roux, Pierre-Charles Armagnac, Antoine Karam, Jean-Pierre Prévot, Marie-Joseph Pinville, Richard Gabriel.

Nos remerciements aux honorables membres du Conseil général ainsi qu'à son Président Stéphan Phinéra- Horth pour l'aide accordée pour la publication de l'ouvrage, ainsi qu'au mécénat des entreprises: Air Guyane-AOM, DEFI FLBM, Carrière Guyanaise.
En reconnaissance à ma famille, ma femme et mon fils Grégory.

AVANT-PROPOS La rébellion des tirailleurs sénégalais des 24 et 25 février 1946 dans la ville de Cayenne a profondément marqué la mémoire des témoins de cette époque, par sa violence accompagnée d'assassinats perpétrés essentiellement à l'encontre de la population créole. Elle est vécue par les Guyanais comme un événement en soi, dans un contexte d'affrontement culturel, non sans une profonde amertume et une sorte de résignation. Ces événements immortalisés par des contes et des chants populaires n'ont pas encore fait l'objet d'une étude précise ou d'une monographie. C'est ce qui nous a convaincu d'entamer et de poursuivre nos recherches pendant plus de trois ans, en tentant de cerner le plus objectivement possible les contours de cet épisode. Les documents écrits ne rentrent pas seuls en ligne de compte, car il faut y adjoindre avec prudence des témoignages oraux. Les questions n'ont pas toutes trouvé de réponses, en raison des archives éparpillées entre la Guyane, les Antilles, le Sénégal (Dakar), la France et probablement les Etats-Unis. La documentation, quand elle est d'origine militaire, n'a pu être consultée, compte tenu des lois en vigueur et du caractère confidentiel. Nous considérons ce travail comme une contribution à l' histoire locale, qui est peu à l'abri des passions partisanes suscitées par le problème non résolu des responsabilités et par la suite, celui des victimes de ces journées tragiques, qui ne furent que partiellement indemnisées. Loin de nous l'idée d'une thèse à développer, ni dans un sens ni dans l'autre. Notre objectif a été de rassembler des faits sur une période critique, où chaque individu réagissait en fonction de ses convictions, dans un contexte politico-administratif complexe: dans un premier temps, l'élaboration des propositions de loi tendant à l'assimilation et à soustraire le pays du régime archaïque des décrets; et dans un deuxième temps, l'apparition d'idées quelque peu confuses sur une évolution non départementale du statut politique en cours.

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LA GUYANE EN 1946 La Guyane avait à peine célébré avec faste et ferveur la victoire des Alliés, qu'une fraction de son élite tentait avec opiniâtreté d'appliquer une politique d'épuration de tous les fonctionnaires et autres personnalités, qui, de près ou de loin, avaient collaboré ou assumé des fonctions officielles de solidarité locale avec le régime de Vichy. Les espoirs éveillés par l'avènement du nouveau régime semblaient être trahis aux yeux des gaullistes, qui avaient réclamé une prompte revanche contre les "zélés" de l'ordre ancien et une véritable relance économique de la colonie. L'atmosphère de suspicion et les représailles contre les anciens zélateurs du régime de Vichy se limitaient fort heureusement à des limogeages de quelques fonctionnaires métropolitains promptement rapatriés sur les Antilles. Par la suite, en dépit des réclamations des gaullistes, les dénonciations sommaires devaient rester lettre morte dans les tiroirs du cabinet du Gouverneur. Ce dernier, nommé par intérim, Jules Surlemont, d'origine antillaise, avait rétabli les institutions républicaines dans leur vigueur démocratique. Il évita de céder aux pressions des partis politiques brusquement revitalisés par le retour aux élections libres. Ces partis, en quête d'un électorat, avaient des idées contradictoires; d'une part ils fustigeaient le système colonial, les difficultés du ravitaillement et d'autre part, ils dénonçaient l'insuffisance de l'aide financière de la France aux colonies d'outre-mer. Aux élections cantonales et municipales de 1945, le Parti Radical Socialiste du député Gaston Monnerville, élu depuis 1932, retrouva -la majorité au sein du Conseil général, présidé par Maître Vermont Polycarpe et dans la plupart des conseils municipaux de la colonie. Cependant, seule la ville de Cayenne fit exception et perdit sa majorité monnervilliste, qu'elle détenait depuis 1935, à cause des divisions internes. Constant Chlore, personnage atypique, apparenté communiste et fondateur du "Rassemblement Populaire Guyanais", fut élu maire de la ville de Cayenne.

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Malgré la perte, de la mairie de Cayenne, le parti du député Gaston Monnerville, surnommé "ti-momo", était reconnu comme la principale formation politique de la colonie. Tant au sein de son parti, qu'au sein de la population, Gaston Monnerville était adulé. Son organisation le plaçait d'ailleurs sous l'icône d'un homme providentiel. En janvier 1946, G. Monnerville annonçait son objectif, "soustraire la colonie au régime des décrets" pour l'intégrer totalement à la France. C'était une revendication déjà ancienne des populations des "quatre vieilles colonies", dont les parlementaires s'étaient fait l'écho à diverses reprises, sans qu'aucune suite ne fût réservée à leurs interventions. G.Monnerville profita des premières réunions de l'Assemblée Constituante en 1945 pour réclamer cette assimilation politique, dont chacun reconnaissait, à l'époque, la légitimité. Durant tout le mois de février 1946, le député de la Guyane anima des commissions aux côtés de ses collègues Léopold Bissol, Aimé Césaire, Raymond Vergès, et Lepervenche, afin de rédiger les propositions de lois visant à l'intégration définie comme "l'aboutissement normal d'un processus historique et la conclusion logique d'une doctrine". Le programme des monnervillistes était cependant combattu par un groupe éclectique de jeunes intellectuels, ainsi que par un certain nombre d'individus disparates, réunis pour la circonstance, autour de certains intérêts politiques, financiers, idéologiques, culturels. Autour de René Jadf~d, qui apparaissait comme le chef, on trouvait en particulier Léon Gontran Damas, Paul Prévot, Constant Chlore, P. Saccharin, C. De Neef, A. Symphorien,T. Stéphan, R.Bernadin. Ce groupe informel de personnalités puisait ses réflexions dans l'expérience de la colonie durant la seconde guerre et dans les propositions, de la Conférence de Brazzaville qu'il interprétait à sa manière. Il refusait l'assimilation sous la forme de la départementalisation. Les déclarations des Etats-Unis sur la décolonisation favorisaient leur prise de conscience et leur permettaient de revendiquer un statut politico-administratif autonome, plus spécifique à la nature du pays. Profitant de l'absence de Gaston Monnerville séjournant à Paris et grâce au retour au pays d'un bon nombre d'étudiants venus s'y installer, l'opposition structurait son organisation en nouant des alliances partout, au sein des comités, des associations de jeunesse, des
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clubs de notables. René Jadfard, alors sans étiquette, parcourait inlassablement toutes les communes "enterrées dans leur gnanam" , pour réveiller la conscience des "nèg bitations" et pour dénoncer avec virulence le bilan du député G. Monnerville, pourtant ancien secrétaire d'Etat et récemment nommé délégué de la France à l'O.N.U.! Dans ce contexte, René Jadfard apparaissait comme un homme nouveàu, avisé autant que prompt, hardi, enthousiaste. Il s'imposait à une nouvelle génération, qui n'avait pas connu les longs et passionnants débats du procès de Nantes en 1932 des émeutiers accusés d'assassinats au lendemain de la mort du député J. Galmot en 1928. Après deux années d'instruction de l'affaire, la Cour de cassation, saisie d'une demande de dessaisissement de la cour d'assises de Cayenne pour "suspicion légitime", avait.renvoyé les quarante-cinq accusés devant la cour d'assises de Nantes. Le procès, qui fut suivi par la presse nationale et internationale, se conclut par le verdict d'acquittement général pour les quatorze derniers accusés et il consacra la célébrité d'un jeune avocat, G. Monnerville. De même, cette jeunesse n'avait pas trop souffert des restrictions de la guerre de 1940-1945, encore moins de la mobilisation ou des départs, en tant qu'engagés volontaires. Fort d'une popularité dans les communes du littoral, R. Jadfard se qualifiait lui-même de "nèg'bitation" dénonçant avec véhémence et un certain goût de la diatribe, les disparités de développement du chef-lieu et des communes rurales enclavées, malgré leurs richesses potentielles. Ainsi, à la veille des événements de février 1946, la communauté guyanaise observait, non sans malice, les débats contradictoires entre les partis politiques sur la question de la départementalisation. Le Parti Radical Socialiste, trop engoncé dans une stratégie politique de notables, éprouvait ses premières difficultés à endiguer le mouvement de protestations populaires dans les communes, où il était encore majoritaire. Les critiques s'élevaient à l'encontre de la gestion de certaines mairies, ainsi que des difficultés persistantes de ravitaillement. L'opposition conduite par R. Jadfard, profita de l'affaiblissement des actions du parti détenteur du pouvoir pour orchestrer une offensive dans un climat d'accusations, de calomnies et de manifestations, qui semait la haine et la division dans le pays. Il fallait à tout prix et par tous les moyens jeter à bas" le député de 14 années de règne 12

du néant". L'oeuvre de rénovation entreprise par Monnerville était effacée, la suppression du bagne oubliée et le renouveau agricole ignoré. La départementalisation, bien qu'apparaissant complexe dans ses mécanismes juridiques et institutionnels, trouvait néanmoins un large écho auprès de la population affectueusement attirée par cette intégration à "la mère patrie". De leur côté, les fonctionnaires et les notables étaient surtout attentifs à l'amélioration de la législation sociale. Les résultats du recensement de 1946 donnaient une population totale de 28.537 habitants, pour une superficie de 90 000 km, soit 23.513 hab. pour la" Guyane", qui se résumait à la bande côtière. Le reste du territoire appelé l'Inini, regroupait une population évaluée à 5.024 habitants.A cette époque, le bagne était fermé et la Guyane ne recevait plus les convois, seuls les rapatriements de relégués, provisoirement suspendus par décision du régime de Vichy en juillet 1942, avaient repris à la demande du député G.Monnerville qui présentait le 26 février 1946 devant l'Assemblée constituante, sous forme de proposition de loi, un texte, qui invitait le gouvernement à supprimer l'exécution de la peine de relégation dans un territoire d'outre-mer. Un rapport de l'Inspection du Travail et de la Main-d'Oeuvre décrivait la population en ces termes: " la majorité de la population guyanaise est composée de métis descendant des nègres d'Afrique, de colons blancs et des immigrants chinois. On ne compte guère que 1300 individus vivant en tribu: indiens, galibis, roucouyennes, nègres boshs, saramacas, bonis... 2537 étrangers chinois, syriens, antillais, britanniques vivent en Guyane". Cayenne regroupait près de 40 % de la population totale et à part Saint-Laurent du Maroni, commune pénitentiaire, les autres communes étaient caractérisées par la dissémination des habitants et par de grandes difficultés de communication. Saint-Laurent du Maroni, jolie petite ville, offrait au visiteur de belles avenues et de confortables bâtiments, très en avance sur le plan urbain, même par rapport à Cayenne. La commune bénéficiait de l'importante main-d'oeuvre pénale ou du moins ce qu'il en restait, du commerce prospère qu'elle entretenait avec la Guyane hollandaise et des familles de fonctionnaires de }'administration pénitentiaire. La notion de "ville" n'était d'ailleurs pas adaptée véritablement à toutes les communes rurales, la vie y était précaire, les maisons rustiques et les habitants éparpillés. 13

La ville de Càyenne donnait une impression déplorable d'immobilisme, d'inachevé, d'absence de coquetterie au contraire des villes du Surinam. Elle avait tout juste entrepris une politique d'assainissement de quelques terrains insalubres, ainsi que la construction de logements pour les fonctionnaires. L'administration coloniale tentait vainement de stimuler l'investissement privé dans l'hôtellerie de confort, afin de rehausser l'image touristique de la Guyane. Léon Gontran-Damas en 1938, dans son livre" Retour en Guyane", notait que l'hygiène des rues de Cayenne était inexistante, le service de ramassage des ordures quasi inexistant. Aidé par les" immortels et sombres urubus l'électeur de Cayenne, dont le maire est député de Guyane, soussecrétaire d'Etat aux colonies, est du point de vue urbanisme,moins bien partagé -à tout prendre- que l'indigène d'une grande ville d'Afrique." E_n 1946, la Guyane était toujours dans un état de quasiabandon: les lendemains de la guerre avaient laissé persister la pénurie du ravitaillement, des difficultés de production et d'exportation. Bien que facilité par les Américains, le trafic maritime reprenait progressivement avec les pays voisins, sans pour autant combler le déficit commercial. Importations Exportations déficit 352 051 000 francs 96 199 000 francs 255 852 000 francs

Par ailleurs, l'office des changes fournit pour la même année le bilan suivant: Sorties de devises Entrées de devises déficit 2 985 000 dollars U.S.A 579 000 dollars U.S.A. 2 406 000 dollars U.S.A

Le récapitulatif des exportations et des importations, établi chaque année par le service des douanes pour l'année 1946 indiquait que la colonie exportait principalement:

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- le bois de rose - le bois - les bijoux - l'or massif

10 tonnes 180 tonnes 17 kilo 461 kilo

Les importations rigoureusement contrôlées pendant la guerre étaient stimulées par la dépréciation des monnaies des pays environnants; elles comprenaient en quantité importante tous les produits alimentaires, d'habillement, les matériaux de construction, l'outillage, les machines. La colonie d'après guerre importait plus qu'elle n'exportait, au moment où les besoins de la population devenaient préoccupants: une nourriture insuffisante, tandis que le coût de la vie était élevé en raison de la rareté des productions locales et des charges dûes aux intermédiaires. A cela, il fallait ajouter l'augmentation du coût du frêt, ainsi que les droits de douanes pour les produits importés. Les habitants des communes rurales, après la valorisation idéologique de leur mode de vie par le régime précédent, se sentaient abandonnés. Ces communes restaient toujours isolées, perdant leur population et se contentant d'accueillir avec bonhommie les visites de l'administration en tournée. Mal entretenus, les bourgs étaient le plus souvent gagnés par les herbes, tandis que les habitants luttaient contre les deux fléaux: la fourmi-manioc qui ravageait les récoltes et les épizooties. Faute de moyens de communication et en l'absence d'un service régulier de vapeurs entre les communes du littoral, les agriculteurs voyaient avec consternation leur récolte de légumes et de fruits frais pourrir sur place, parfois à vingt kilomètres de Cayenne! Au gaspillage d'efforts venait se joindre le découragement, car les conditions d'utilisation de la maind'oeuvre étaient insuffisantes; l'outillage toujours manuel n'était pas organisé et les entreprises encombrées de manoeuvres, manquaient d'ouvriers qualifiés: le bagne avait habitué les employeurs à l'utilisation facile et inconsidérée de main-d'oeuvre à bon marché dans un système économique, où l'indolence de la population créole s'alliait à l'incurie de l'administration. Parallèlement, les quelques habitants qui auraient pu être utiles dans d'autres domaines étaient attirés par l'appât de l'or et se ruaient vers les placers du territoire de l'Inini. Démunis de moyens rapides de production, les orpailleurs, ou Hbricoleurs" 15

travaillaient à la main sans aucun matériel moderne et s'adonnaient à une activité artisanale, rustique où leur énergie était à la hauteur de leur espoir de faire fortune. L'administration de son côté, figée dans ses conceptions de planification, coupée de la réalité sociale du pays, échafaudait des plans pour attirer des industries minières à gros capitaux, dotées d'équipements modernes, en prévoyant toutes les facilités pour recevoir une main-d'oeuvre étrangère. L'application des institutions républicaines avait permis aux travailleurs de s'organiser à nouveau en syndicats. Ils avaient proliféré sous le Front Populaire, puis ils avaient été interdits sous le régime de Vichy pour se redéployer après la guerre, tandis que d'autres étaient entrés en léthargie ou avaient disparu. Cependant, à la veille du vote du statut départemental, les syndicats retrouvaient un certain terrain de prédilection, compte tenu des réajustements de salaires, en raison de l'augmentation du coût de la vie. Le journal Réalités, en février 1946 notait que les salaires des ouvriers avaient été augmentés de 400 % sur la base de 1939, qu'une prévision de 66 % était envisagée pour les fonctionnaires, ainsi que pour les entreprises privées. "Cette augmentation n'est qu'un premier palier, un nouveau réajustement devant être réalisé dès que le troisième palier d'augmentation des prix, aménagé par la Chambre de Commerce sera atteinf'. Enfin, l'administration s'attachait à répondre aux doléances des jeunes soldats récemment rapatriés. Durant toute l'année 1944-1945, on leur accorda un certain nombre d'emplois préférentiels, quand le gouverneur le pouvait ou en intervenant auprès des entreprises pour faciliter leur recrutement, afin d'alléger les atermoiements de la procédure administrative. Les difficultés à trouver un emploi, compte tenu de la conjoncture économique, poussaient bon nombre de ces soldats à méditer sur leur acte de bravoure, et pour certains à renier les sacrifices auxquels ils avaient consentis...!

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I. LES TIRAILLEURS SENEGALAIS EN GUYANE
La société créole, issue de l'émancipation des esclaves en Guyane, a évolué dans une dynamique centrifuge pour s'enfermer dans une dépendance des structures institutionnelles, économiques, sociales et culturelles de la France. Ces liens tutélaires depuis la colonisation et raffermis durant les périodes de guerre ont greffé des mutations sociopsychologiques chez les habitants, ainsi que toute une gamme de comportements qui constituait "l'échelle de mesure" du processus envoûtant de l'assimilation: - d'un côté, une classe de nantis, composée de l'oligarchie financière, de l' import-export, des industriels miniers et des fonctionnaires subsistant dans la fixation des valeurs occidentales, coupée de son histoire. Elle vivait de l'appropriation des us et coutumes des Français de l'Hexagone et du mythe de l'ancêtre gaulois, véhiculant une kyrielle de préjugés, dont certains fondamentalement négrophobes à l'égard de leurs compatriotes, jugés attardés ou en marge des valeurs de l'assimilation; - de l'autre, la masse des travailleurs, mineurs, maraudeurs et petits artisans inquiets de leur devenir. Ils apparaissaient comme les victimes du plaquage institutionnel assorti d'une économie désarticulée et dépendante, exclus des valeurs dominantes, marginalisés par leur mode de vie et leurs activités informelles. Cette dualité latente de la société créole entretenue et régie par le système politique et administratif en place, conforta au-delà des mouvances fluctuantes des barrières sociales, des préjugés centrés sur de la couleur de la peau, des caractéristiques négroïdes et tout particulièrement de l'acceptation volontaire ou non de l'imposition culturelle. La France était idolâtrée comme la mère patrie, celle qui avait octroyée l'émancipation, la liberté et la citoyenneté. Elle avait accueilli ses enfants, malgré les 17

vicissitudes de l'Histoire, dans un sentiment généreux, humaniste et filial. L'enseignement qu'elle dispensait dans les écoles devenait la véritable courroie d'ascension sociale pour ses fils d'outre-mer. Il en découla au sein de la communauté créole, dans un inconscient individuel et.collectif résultant de l'appropriation des archétypes du colon, un racisme "négro-nègre" né du processus de refoulement obsessionnel. Les valeurs ancestrales, passées au filtre de l'assimilation, perdaient de leur sens, au point de laisser émerger un dédain pour l'identité noire. La population créole vivait dans un comportement de non reconnaissance d'elle-même, sans avoir conscience de sa racine africaine. Les trois siècles d'assimilation avaient occulté le sentiment originel du continent noir. C'est dans ce contexte, celui d'une société coincée dans ses impasses sociales, menée timidement par une bourgeoisie locale désespérée du combat politique, qu'une compagnie de Tirailleurs Sénégalais arriva au port de Cayenne le 20 septembre 1928 et débarqua le lendemain, à la suite des violentes émeutes consécutives au décès énigmatique de l'ancien député de la colonie, Jean Galmot. Le gouverneur de l'époque, Camille Maillet, homme pusillanime et sans envergure, avait fait appel aux renforts des troupes de gendarmes et de fusiliers-marins des Antilles, pour rétablir l'ordre et la sécurité. La faiblesse numérique des effectifs disponibles aux Antilles pouvant être acheminés en Guyane et la tension sociale qui sévissait en Guadeloupe n'avaient pas permis l'envoi d'un important contingent. D'où l'initiative du gouverneur Maillet de réclamer auprès du ministre des Colonies, "le stationnement définitif' de 137 tirailleurs sénégalais, pour renforcer les effectifs de la gendarmerie locale. L'arrivée de cette troupe occasionna d'ailleurs des problèmes d'intendance et de casernement, auxquels le Gouverneur n'avait pas pensé préalablement. Il dut saisir le Conseil général, après avoir entendu l'avis du Conseil privé, pour pour que selon l'arrêté du 13 août 1928, l'ancienne Caserne Loubère - où étaient aménagés le collège et l'école communale des garçons - soit remise à la disposition de l'Autorité Militaire. Cette dernière l'affecta aussitôt au casernement de la garnison de Cayenne et des détachements de renforts, ainsi que du peloton supplémentaire de gendarmerie. 18