La révolution des mouvements

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Le XIXe siècle voit naître la gymnastique moderne. En France, dès les premières années de la Restauration, Francisco Amoros, réfugié espagnol, présente avec un certain succès une méthode qui associe mouvements simples et analytiques à des chants moraux. Résolument originale et moderne, la gymnastique amorosienne révèle sa fonction essentielle : édifier un homme nouveau, un citoyen moderne et vertueux, seul capable de rendre pensable l'instauration durable d'un ordre démocratique.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296230583
Nombre de pages : 201
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LA RÉVOLUTION DES MOUVEMENTS
Gymnastique, morale et démocratie (1818-1838) au temps d'Amoros

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique ; il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières publications:
- Yves-Eric Houpert, Les Jeux des îles de l'Océan indien, 2009 - Youcef Fates, Sport et politique en Algérie, 2009 - Xavier Garnotel, Le peloton cycliste. Ethnologie d'une culture sportive, 2009. - Michaël Attali, Jean Saint-Martin, Simon Levêque, Lucien Brunetti, Jean Bizet, Les valeurs de l'Olympisme. Un modèle éducatif en débat, 2009.

Thierry Arnal

LA RÉVOLUTION DES MOUVEMENTS
Gymnastique, morale et démocratie au temps d'Amoros (1818-1838)

Priface

de Georges

Vigarello

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-09215-0 EAN : 9782296092150

PRÉFACE

Bien au-delà d'un travail sur une personnalité de l'histoire de l'éducation et de la gymnastique, Francisco Amoros en l'occurrence, le présent livre est une exploration remarquable sur l'apparition, au début du XIXe siècle en France, d'une technique du corps totalement inédite appelée par son auteur «éducation physique»: exercices faits de mouvements quasi « géométriques» où le corps se prend lui-même pour objet (flexions, extensions, torsions, circumductions, etc...), transposition sur des appareils «monumentaux », portiques, cordes, poutres, trapèzes, échelles, de ces premiers mouvements « simples », devenus plus «complexes », affrontant dès lors des comportements « globaux », avec leurs défis d'équilibre, de force, de vertige, de souplesse, de« courage» ou d'énergie. L'ensemble suppose une représentation de part en part rénovée de la motricité: recomposition des mouvements physiques, recomposition des qualités qu'ils mobilisent, recomposition des évaluations qu'ils appellent. Il ne s'agit pas ici, Thierry Amal le montre bien, d'une simple «méthode », comme trop longtemps cette gymnastique a été perçue, il s'agit d'une vision nouvelle du corps, de son travail, de ses efficacités, de sa formation. Il s'agit d'une conception révolutionnant l'image traditionnelle des techniques physiques: déterminer des « mouvements élémentaires », travailler à leur dénombrement, travailler à leur recomposition, travailler à leur évaluation. Faut-il ajouter encore que le mérite de ce travail ne tient pas seulement à sa manière de désigner la nouveauté, l'établissement d'une «vision» inédite de la motricité, il tient aussi à la manière d'étudier le personnage qui l'a initiée, comme d'étudier le contexte qui l'a favorisée. Un mot sur ce personnage porteur de la nouveauté. Thierry Amal sait «tout» sur Amoros, il connaît sa vie dans l'ensemble des détails accessibles, ses articles, ses discours, des plus solennels aux

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plus discrets, ses aventures institutionnelles, ses relations politiques. Il connaît les versants de sa « réussite» et les raisons de son « échec» relatif. Il connaît aussi «tout» ce qui a été écrit sur le « gymnasiarque» madrilène, auteurs français comme espagnols. Précaution fondamentale en revanche, l'étude de la personnalité est mise ici au service d'une visée parfaitement claire: une meilleure compréhension du «système» proposé. La biographie «sert» la théorie. Le profil personnel d'Amoros, sa formation à l'école de Pestalozzi, sa détermination, sa passion aussi, voire son emportement, permettent alors de mieux comprendre comment nombre d'obstacles ont été forcés pour imposer l'installation dans l'espace parisien de pratiques largement novatrices. Ces «qualités» ont facilité les contacts, mobilisé les convictions. Elles ont eu aussi leur envers, doublées par une raideur, un entêtement frôlant quelquefois la mégalomanie. D'où leur possible effet de brouillage: la novation proposée par Amoros, dont la « pertinence» pour l'univers culturel du début du XIXe siècle était indiscutable, ont été d'emblée promues, avant de mettre ensuite plus de temps à s'imposer et à se diffuser. Mais l'intérêt majeur de ce texte est ailleurs. Thierry Amal a su totalement renouveler la recherche sur 1'« éducation physique» au début du XIXe siècle en s'interrogeant, comme jamais jusque-là, sur le contexte scientifique et politique de cette vision inédite des attitudes et des mouvements. Il a su montrer comment ce contexte pouvait expliquer des orientations profondes et peu étudiées du directeur du gymnase de Grenelle. L'exploration croise alors les interrogations les plus diverses sur les milieux savants, politiques, culturels du début du XIXe siècle. Les sources multiplient les documents d'archives, les textes scientifiques, juridiques, institutionnels. L'étude de la bibliothèque d'Amoros, jusqu'ici quasiment ignorée, a joué, parmi d'autres, un rôle de repère et d'orientation. Plus encore, Thierry Amal a su dépasser les travaux ayant, depuis quelques années, pris en compte ce même contexte. Il montre, entre autres, le risque de limiter l'interrogation au problème posé par le renouvellement de l'industrie ou à celui posé par le renouvellement de l'école, avec les motricités « transformées» que l'une et l'autre impliquent. Il ressort de cet ensemble un travail totalement original sur la mise en rapport avec les physiologistes (la préoccupation sur la commande nerveuse et le cerveau par exemple). Il en ressort aussi un travail totalement original

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sur la mise en rapport avec les « politiques» (la préoccupation sur la morale et la démocratie par exemple). L'étude sur le contexte scientifique permet de mettre en évidence des rapports possibles avec le projet initial de Gall et de suggérer une «gymnastique des idées », associée d'ailleurs à une vision quelque peu formelle venue des «idéologues» et de leurs projets du début du XIXe siècle. Le thème des « idées », en particulier, associées entre elles comme le sont les sensations a inévitablement orienté vers cette étude de mouvements élémentaires, scrupuleusement décomposés et recomposés. Le prolongement du vieux sensualisme du XVIIIe siècle a eu des effets sur l'invention d'un univers inédit de mouvements. Ces investigations permettent aussi à Thierry Amal de s'interroger avec pertinence sur l'intégration possible du transformisme de Lamarck (la « relative conversion» p. 98) et de poser les questions nouvelles auxquelles conduit ce transformisme au sujet de la bipédie et de la quadrupédie (p. 102). L'étude du contexte culturel et politique enfin est ici déterminante. Avec elle apparaitrait ce qui devient «la véritable originalité» du projet amorosien: préparer les élèves à une société démocratique, créer de nouvelles solidarités, de nouvelles « tolérances» aussi. Ce qui conduit à étudier les chants minutieusement notés par le gymnasiarque (voir « Élèves de toutes les croyances religieuses et frères» p. 120) et jusqu'ici totalement négligés des chercheurs. Ce qui conduit aussi à revoir, dans le détail, l'ensemble des déclarations, instructions, préfaces d'Amoros, dont certaines semblent apparemment éloignées de la gymnastique, ou à revisiter des pratiques étudiées trop souvent par les chercheurs sous l'angle d'une physique du mouvement (voir les pratiques de sauvetage, d'escalade, de « vertige ») alors qu'elles ont une finalité plus profonde, dont une [malité «morale» très circonscrite à une époque et à un temps. L'enjeu de ces pratiques, conçues selon plusieurs niveaux de profondeur, serait de fédérer, faire du lien, doubler l'investissement physique d'un investissement moral, dans une société s'éloignant des vieilles traditions monarchiques ou religieuses. Thierry Amal a approfondi, avec une maîtrise totalement nouvelle, la liaison entre l'apparition de l'éducation physique «moderne» et la « modernité» de la société qui l'a fait naître. Georges Vigarello

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Introduction

Comme un heureux évènement, qui « a tout à coup ouvert une carrière immense aux espérances du genre humain »1, la Révolution française est un moment propice à la concrétisation des idées pédagogiques modernes. Idées qui, si elles sont héritées du siècle des Lumières, doivent cependant répondre alors tant à des aspirations qu'à des contraintes sociales nouvelles. Idées qui, dans de nombreuses propositions du temps, font appel à l'éducation physique pour réaliser le projet essentiel d'édification d'un homme nouveau. Alors, dans une référence presque systématique à la Grèce antique, la gymnastique est plébiscitée dans plusieurs des plans d'instruction ou d'éducation qui caractérisent cet engouement pour la formation du citoyen. Lepeletier de Saint-Fargeau2, Daunou3, ou encore Condorcet4 ne l'oublient pas. Comme eux, Talleyrand souhaite en faire un objet capital de l'instruction car, dit-il, outre leurs bénéfices «sur l'industrie de chacun, ...la raison découvre dans les différents exercices de la gymnastique, si cultivée parmi les anciens, si négligée parmi nous, d'autres rapports encore qui intéressent particulièrement la morale et

1 Condorcet, Mémoires sur l'Instruction Publique, 1792, cité par Baczko. B, Une er Genève, Droz, 2000 (1 Ed 1982), p. 9. 2 Lepeletier LM, Plan d'Education Nationale, 1793, Ibid., p. 383, pose comme questions: « Quels sont les soins et attentions physiques propres à conserver et fortifier la santé des enfants? Quels sont les exercices de gymnastique les plus propres à favoriser leur croissance, développer leurs muscles, et leur donner adresse et agilité? ». 3 Daunou PCF, Essai sur l'Instruction Publique, 1793, Ibid., p. 318 : « L'éducation physique, chez les anciens, portait le nom de gymnastique et ils avaient coutume de l'envisager sous trois rapports qu'ils distinguaient par les noms de gymnastique militaire, athlétique et médicinale ». 4 Condorcet, op. cit., 1792, p. 186 : « La gymnastique ne sera point oubliée ».
éducation pour la démocratie,

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la société »1. Assurément, l'idée d'un lien entre l'éducation gymnastique et l'éducation morale semble séduire les promoteurs de la République. C'est pourquoi, corrélativement à la déclaration d'un idéal qui pose comme principes fondateurs la liberté naturelle et l'égalité de droit, s'organisent des tentatives de restauration des jeux antiques. Dans cet esprit, l'an IV de la République voit naître, à Paris, un établissement qui, en tant que sanctuaire pour les sciences, les lettres, les arts et les jeux gymniques, ambitionne de « rassembler le plus d'hommes de vérité de tout genre, (et d'accueillir), sous les auspices de l'égalité, les princes et rois étrangers »2. L'entreprise, tout en affirmant le pouvoir des exercices physiques dans l'expression de la liberté individuelle3, s'accompagne également d'un discours très explicitement antimonarchique4. Cependant, malgré l'ancrage du projet dans les valeurs républicaines, ce gymnase, dit de Varennes, ne survécut pas. Dans l'ensemble d'ailleurs, malgré les intentions, la pédagogie physique ne connaît alors aucun essor concret. Il faudra attendre 1819, date de l'ouverture d'un gymnase militaire dans le parc de Grenelle, puis 1820 et la création dans les mêmes locaux de son homologue civil, pour que l'Etat soutienne et subventionne une action en faveur de l'enseignement de la gymnastique. Le gymnase français, dont la direction sera confiée au colonel Amoros, aura alors lui-même une fonction civique explicitement affichée. L'établissement devra, en effet, par le seul pouvoir des exercices physiques et selon les vœux du ministre de l'Intérieur de l'époque, donner au roi des sujets fidèles et à la France des citoyens vertueux. A l'opposé du destin éphémère du gymnase de Varennes, cet établissement sera pérenne. Son audience sera telle que son directeur est aujourd'hui considéré comme l'un des principaux fondateurs de la gymnastique en France. Et, même après

1 Talleyrand, Rapport sur l'Instruction Publique, 1791, Ibid., p. 118. Anonyme, Programme des jeux gymniques, ouverts Rue de Varennes, na 607, Paris, JF Sobry, 1796, pp. 13-15. 3 Ibid., p. 7 : « Dans les individus, la liberté se fait reconnaître par le développement des forces, par la belle discipline des corps, par la franchise et la sûreté des mouvements ». 4 Ibid., p. 6 : « Les Jeux, si chers aux peuples anciens, ont été interrompus parmi nous, tant que nous avons été comprimés par ces préjugés dégradants, avec lesquels le monarchisme a longtemps dominé ».
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la fermeture de l'établissement, en 1837, Amoros continuera, avec un certain succès, à exercer son art dans son gymnase privé. Si en apparence, peu de différenées séparent ces deux projets distants d'à peine plus de vingt ans, la réussite de l'un ou l'échec de l'autre ne doivent cependant rien au hasard. L'expérience de Varennes, en effet, semble anachronique tant elle cantonne l'exercice physique à n'être que l'expression d'un renouveau des Républiques antiques. Celle de Grenelle, au contraire, va s'afficher comme une entreprise civique susceptible de répondre aux préoccupations et aux enjeux sociaux de la France postrévolutionnaire. C'est l'analyse et la compréhension de cette dynamique particulière d'implantation durable d'une nouvelle forme de pratique physique qui constituent l'objet de cet ouvrage. Démarche qui, concernant la méthode amorosienne, soulève nombre de questions qui n'ont encore jamais été vraiment posées ni étudiées; celles notamment de sa pertinence pédagogique, de sa cohérence politique, de son intérêt social, réel ou supposé. Amoros, en effet, se présente dès 1815, lors du premier discours qu'il prononce en France devant les membres de la Société pour l'Instruction Elémentaire, comme un pédagogue moderne et libéral; comme le promoteur d'un système d'éducation physique et morale favorable à l'instauration d'un système politique de type représentatif. Il a parfaitement compris qu'une démocratie moderne a ses caractéristiques propres qui la distinguent de toutes les autres formes d'organisation sociale ayant déjà existé. Dès lors, faire revivre les jeux anciens ne servirait à rien, puisque, comme l'a brillamment exposé Benjamin Constant, la liberté des modernes ne peut être l'exacte réplique de ce qu'était la liberté des anciens1. Aussi, prenant en compte ce décalage majeur et décisif concernant la notion même de citoyenneté2, Amoros considère que son «gymnase normal se

1 Constant B, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, 1819, cité par Manet P, Les libéraux, Paris, Gallimard, 2001, p. 446: « ... nous ne pouvons plus jouir de la liberté des anciens, qui se composait de la participation active et constante au pouvoir collectif. Notre liberté, à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l'interdépendance privée ». 2 Bernardi B, La démocratie, Paris, Flammarion, 1999, p. 31 : « L'idée moderne de démocratie, loin d'être la renaissance de sa forme antique, repose sur un autre

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distingue de tous les établissements du même genre que les anciens ou les modernes ont élevés »1. Sa gymnastique, présentée comme « la science raisonnée de nos mouvements »2, étant alors à concevoir, au travers des « résultats positifs »3 qu'elle affiche, comme une invention typique des attentes sociales du premier XIXe siècle. C'est pourquoi, bien au-delà des seules applications militaires auxquelles elle est encore trop souvent réduite, la gymnastique française sera ici appréhendée comme un pur produit de la modernité. Elle sera questionnée au travers du regard attentif que portent sur elle des personnalités issues des milieux pédagogiques, scientifiques ou politiques du temps. Elle sera étudiée selon des perspectives nouvelles, originales et en tant qu'expérience pédagogique libérale et résolument singulière. Perspectives nécessaires afin de révéler le but véritable et essentiel de son inventeur comme de ses promoteurs: édifier un homme nouveau, c'est-à-dire pensé comme individu, dans son lien aux autres, dans son rapport aux choses, dans sa capacité de production. Un homme éducable car perfectible, à la fois dans ses gestes, dans ses actes et dans son sens moral. Un homme moderne, seul capable de rendre pensable une société organisée sur la base d'un régime politique de type représentatif; seul capable, en fait, de rendre envisageable l'instauration durable d'une société démocratique. Alors, à ce titre, la gymnastique moderne va être pensée comme un moyen de réguler la liberté et l'égalité civique; comme un outil de contrôle libéral des individus; comme un générateur de lien social. Aboutissements essentiels, en des temps durant lesquels les milieux intellectuels et politiques considèrent en général que « dès qu'on installe les droits individuels dans la destinée collective, on va faire entrer avec eux la zizanie et le désordre »4. Aboutissements qui, sans nul doute, situent la pédagogie physique au cœur même des techniques éducatives des sociétés modernes dans lesquelles « l'ordre de
fondement, radicalement différent: le concept moderne de souveraineté comme pouvoir absolu ». 1 Gymnase Normal Militaire, séance du 15juin 1822, p. 4. 2 Amoros F, Manuel d'éducation physique, gymnastique et morale, Paris, Roret, 1834 (l"r Ed 1830), tl, p. i. 3 Ibid., tl, p. i. 4 Ozouf M, « Liberté, égalité, fraternité », in Nora. P, Les lieux de mémoire - Les Frances (III), Paris, Gallimard, 1992, t3, p. 599.

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l'ensemble est censé résulter de la libre expression de citoyens assemblés »1. C'est pourquoi, la gymnastique moderne doit être comprise comme l'un des éléments organisateurs d'un nouvel ordre social défini lui-même comme un produit de l'ordre et des droits naturels2. C'est en cela qu'elle doit être considérée comme une réponse possible aux questions éducatives et civiques posées par l'instant révolutionnaire. C'est encore en cela qu'elle peut être définie comme une révolution dans les pratiques physiques; comme une révolution dans les mouvements, qui affecte leur forme, leur pédagogie et les représentations de leur usage politique. En outre, organisée sur la base de cette « alliance intime et constante de la morale à l'instruction physique»3 dont l'impérieuse nécessité n'avait pas échappée aux constituants, la révolution des mouvements trouve les bases de son action bien au delà de la seule question des droits civiques. Fille des Lumières, la gymnastique moderne se nourrit, en effet, d'un renouveau des approches anthropologiques qui rend pensable une redéfinition des rapports du physique et du moral de l'homme. Perspectives excitantes autant que décisives qui permettent de penser les liens entre l'éducation physique et l'éducation morale sur la base d'une vision plus unitaire de l'homme; sur la base d'une perfectibilité inhérente à sa nature propre, à l'exercice de sa raison, de sa volonté, comme au gouvernement de lui-même. Perspectives qui, en France, trouvent un développement particulier au travers des apports de Cabanis et des Idéologues à partir desquels Amoros va tenter de justifier la spécificité morale de sa méthode. La révolution des mouvements trouve alors son aboutissement dans les discours du gymnasiarque parisien, attaché, plus que tout autre, à agir sur les ressorts physiques, c'est-à-dire sensitifs et cérébraux du moral. Elle constitue alors un moment particulier et essentiel, car démultiplicateur du pouvoir pédagogique supposé des exercices gymnastiques dont les effets modificateurs
1 Gauchet M, Le désenchantement du monde, une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985, p. 18. 2 Gauchet M, La Révolution des droits de l'homme, Paris, Gallimard, 1989, p. 78 : « L'ordre social dit Seyès est comme une suite, comme un complément à l'ordre naturel ». 3 Gymnase Normal Militaire, séance du 15juin 1822, p. 4.

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s'étendent ainsi du corps à l'ensemble du physique afin de mieux développer ou contrôler l'ensemble des facultés humaines. Moment indispensable et décisif pour envisager l'impact d'une pédagogie physique sur le comportement des individ,us. Mais surtout moment unique, qui installe la gymnastique au rang de ces «pédagogies éclairées» qui ont pour mission d'élever les hommes modernes dans le but d'édifier un peuple de citoyens autonomes, raisonnables et productifs. A ce titre, la révolution des mouvements s'inscrit parfaitement dans celle des sociétés contemporaines dont Marcel Gauchet montre qu'elle a été «par l'un de ses aspects majeurs, l'histoire de cette entreprise indéfinie d'ajustement entre le déploiement de la sphère des droits individuels et la matérialisation de la puissance collective à les protéger et à produire sans interférer avec leur exercice ou leur jouissance »1. C'est de cette histoire dont il est ici question.

1 Gauchet M, op. cit., 1989, p. XXIII.

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1 L 'institutionnalisation d'une éducation gymnastique

Si le XVIIIe siècle a vu naître l'éducation physique1, c'est le XIXe qui, progressivement, institutionnalise l'enseignement de la gymnastique. Ainsi, entre 1810 et 1820, plusieurs gymnases importants sont créés tant à Berlin, qu'à Londres, Berne ou Paris. Ce mouvement, qui «transfigure à la fois l'objet et la pédagogie »2 des exercices physiques, suggère «un complet renouvellement de la vision de l'exercice» 3 qui s'organise désormais autour du thème central de leur « efficacité mesurable »4 . En outre, à une époque ou la notion d'Etat national prend corps, l'évolution des idées et des pratiques pédagogiques qui sous-tendent le développement de la gymnastique moderne « éclaire une conception nouvelle de l'homme et du citoyen »5. Pour autant, malgré les fonctions sanitaires,
1 A ce sujet voir Py G, Rousseau et les éducateurs. Etude sur la fortune des idées pédagogiques de Jean-Jacques Rousseau en France et en Europe au XVIIf' siècle, Oxford, Voltaire Foundation, 1997, Chapitre 8 : «La naissance d'une discipline: l'éducation physique et sportive », pp. 315-337. 2 Rauch A, Le souci du corps, Paris, PUF, 1983, p. 106. 3Vigarello G, «Le premier mouvement corporel mécanisé », in Vigarello G, Anthologie commentée des textes historiques de l'éducation physique et du sport, Paris, Editions Revue EPS, 2001, p. 18. 4 Ibid., p. 20. 5 Rauch A, op. cit., 1983, p. 107.

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militaires ou civiques alors attribuées à l'enseignement gymnastique, les promoteurs de l'exercice physique restent peu nombreux dans les premières décennies du XIXe siècle. Ils connaissent d'ailleurs bien des difficultés pour légitimer leur pratique en tant que véritable moyen d'éducationl. C'est pourquoi, l'intérêt à la fois explicite et conséquent que manifestent, envers la gymnastique, certaines personnalités regroupées au sein de la Société pour l'Instruction Elémentaire, doit éveiller notre attention. Entre 1815 et 1819, ce ne sont, en effet, pas moins de quatorze articles qui, dans le Journal d'Education, sont exclusivement ou partiellement consacrés à la pédagogie des pratiques physiques. Principalement, ce sont alors les expériences menées par Clias à Berne et par Amoros à Paris, présentés comme les « deux plus célèbres gymnasiarques d'Europe »2, qui sont largement décrites et commentées. Toujours, d'ailleurs, pour exprimer la nécessité d'intégrer, dans l'éducation des enfants, des exercices physiques faits de mouvements progressifs et ordonnés; toujours pour rendre compte de l'utilité incontestable de cette gymnastique intimement liée «au développement complet de toutes les facultés de I 'homme, qui est le but de toute éducation »3; toujours, finalement, pour présenter la gymnastique «dans un jour moral qui lui imprime un caractère respectable »4. Les gymnases modernes sont alors considérés comme de véritables institutions éducatives. Celui qu'Amoros ouvre à Paris est même décrit comme « un champ de féérie et de métamorphoses salutaires »5, dont l'une des fonctions réside en la transformation, au
1 Defrance J, La fortification des corps. Essai d'histoire sociale des pratiques d'exercice corporel, Thèse de l'EHESS, 1978, p. 76: « En 1815-1830, l'idée d'une culture du corps par l'exercice est relativement bien formulée: si les applications restent rares, ce n'est pas parce que ce genre de pratique est impensable, mais parce qu'il reste très faiblement légitime (voire illégitime) ». 2 Bally V, « Rapport sur la Gymnastique élémentaire de M. Clias de Berne », in Journal d'Education, tVIII, avril-septembre 1819, p. 186. 3 Jullien MA, « Relation de l'examen public des élèves de la nouvelle école gymnastique de M. Clias, à Berne; et Aperçu des avantages de ce genre d'éducation », in Journal d'Education, t IV, avril-septembre 1817, p. 320. 4 « Cours d'éducation physique et gymnastique, professé par M. Amoros, à l'Institut académique des nations Européennes », in Journal d'éducation, t V, octobre 1817mars 1818, p. 51. 5 Bally V, « Rapport fait à la Société de médecine de Paris, sur un manuscrit de M. Clias, intitulé: Gymnastique élémentaire », in Clias PH, Gymastique émémentaire,

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profit de la société « de chétives marionnettes (en) ... individus sains de corps et d'esprit »1. Par ailleurs, au-delà même du cercle des pédagogues de cette société philanthropique, à laquelle Amoros appartient lui-même, et dont le but consiste « à améliorer la condition du pauvre, et (à) exercer sur les mœurs et sur l'ordre public la plus heureuse influence»2, la portée morale et sociale de la gymnastique trouve grâce chez les militaires eux-mêmes. Ainsi, après avoir exposé l'intérêt du gymnase d'Amoros pour tout ce qui concerne le développement des forces physiques, le baron Evain considère avec bienveillance l'utilité de la gymnastique «sous le rapport moral »3. Selon lui, en effet, ceux qui parmi les élèves sont« les plus adroits, les plus robustes et les plus hardis sont ... (aussi) les plus studieux, les plus méritants et les meilleurs sujets »4. Comme l'école, l'armée elle aussi a tout intérêt à voir se développer une méthode de gymnastique morale et civique dont l'un des buts les plus louables « est d'inculquer aux enfants des principes de justice et de loyauté »5. C'est pourquoi, sur la base d'une rénovation des exercices physiques, la gymnastique moderne doit être comprise comme l'élément d'une réforme des mœurs, elle-même propédeutique, dans les analyses libérales du temps, à toute ambition de réforme politique et sociale. Alors, « Soumis sans aucune réserve à la méthode mutuelle »6 et rassemblant en un même lieu des enfants des deux sexes, les exercices physiques de la méthode française, plus encore que ceux proposés par des professeurs étrangers, semblent propres à insérer la gymnastique au

ou Cours analytique et gradué d'exercices propres à développer et à fortifier l'organisation humaine, Paris, Colas, 1819, p. 28. 1 Ibid, p. 29. 2 Société pour l'Instruction Elémentaire, Documents rétrospectifs sur la fonction, marche constitutive et travaux de la Société pour l'Instruction Elémentaire depuis son origine, 1851, p. 3. 3 Evain, « Rapport fait au Ministère de la Guerre, le 17 juillet 1818, sur la gymnastique de M. Amoros », in Amoros F, Gymnase Normal, Militaire et Civil, idée et état de cette institution au commencement de l'année 1821, Paris, Rougeron, 1821, p. 141. 4 Ibid., p. 141. 5 Ibid, p. 142. 6 Bally V, « Rapport fait à la Société de médecine ... », in CHas PH, op. cit., 1819, p. 35.

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cœur d'une« réforme salutaire de l'éducation »1, sorte de creuset d'une citoyenneté moderne et libérale.

Les premiers essais en France C'est en 1816 qu' Amoros débute sa carrière de gymnasiarque en France. Il donne ainsi ses premiers cours, à des élèves venus de différents pays, au sein de l'Institution académique des nations européennes dirigée par messieurs Mielle et de Salgues. L'expérience dure «plusieurs mois »2 et concerne «une soixantaine de jeunes gens »3. Peu de traces subsistent de son enseignement d'alors. Sans plus de détails, le compte rendu de ce cours, qui est rapporté dans les colonnes du Journal d'éducation, stipule simplement que l'on y pratique «tous les exercices corporels capables de développer à un haut degré les forces physiques »4. Ce cours est également une occasion pour Amoros de recevoir plusieurs visiteurs dont Clias, son concurrent suisse, avec qui il n'est pas encore fâché. Lors d'une séance, le gymnasiarque de Berne dirige même l'un des exercices. Rapidement cependant, Amoros quitte l'Institution de messieurs Mielle et de Salgues avec lesquels il ne s'entend plus. Il trouve alors refuge dans l'Institution Durdan, au n° 9 de la rue d'Orléans, près du jardin des plantes. C'est là qu'il fonde ce qui doit être considéré comme son premier véritable gymnase. L'établissement est inauguré le 01 janvier 1818. Le gymnasiarque y dispense des leçons pour tous les élèves, « quel que soit leur âge »5, avec pour but « de les rendre adroits, hardis, et d'utiliser leurs récréations en facilitant le développement de toutes leurs qualités physiques »6. Amoros luimême, dans le prospectus qu'il fait imprimer à propos de ce cours, définit la gymnastique comme« l'art de régler les exercices physiques
1 Amoros F, op. cit., 1821, p. 110. 2« Cours d'éducation physique et gymnastique... », in Journal d'Education, t V, octobre 1817-Mars 1818, op. cit., p. 49. 3 Ibid., p. 49. 4 Ibid., p. 49. 5 Evain, 1818, inAmoros F, op. cit., 1821, p. 137. 6 Ibid., p. 137.

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