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La revue Idées (1941-1944)

De
355 pages
Fondée et dirigée par René Vincent à partir de novembre 1941, la revue Idées, support de propagande intellectuelle vichyste, est le médium des non-conformistes qui ont rejoint le gouvernement de l'Etat français. Symbole de taille et singularité frappante : René Vincent est également directeur des services de la Censure de Vichy. Soutien proclamé du pouvoir, les rapports d'Idées au régime placent cette publication dans une situation particulière, à la fois attachée à la Révolution nationale et dénonçant ses lenteurs et ses travers, mêlant posture révolutionnaire et fond réactionnaire.
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LA REVUE IDÉES

1941 - 1944

www.librairieharmattan.com diffus ion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01038-5 EAN : 9782296010383

Antonin GUYADER

LA REVUE IDÉES 1941 - 1944
Des non-conformistes en Révolution nationale

Préface de PascalORY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

VHarmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus Jacques LELONG, Le Bocage Bourbonnais sous l'Ancien Régime, 2006. Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006. Frédérique VALENTIN-McLEAN, Dissidents du Parti Communiste Français, 2006. Jacques DUV AL, Moulins à papier de Bretagne du XVIe au XIXe siècle, 2006. Charles MERCIER, La Société de Saint- Vincent-de-Paul. Une mémoire des origines en mouvement (1833-1914,2006. Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART, Anthropologie historique du corps, 2005. Bernard LUTUN, 1814-1817 ou L'épuration dans la marine, 2005. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de Bonnard. 1744 -1784,2005. Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution française,2005. Jacques CUVILLIER, Famille et patrimoine de la haute noblesse française XVIII! siècle. Le cas des Phélyteaux, Gouffier, Choiseul, 2005. Frédéric MAGNIN, Mottin de la Balme, 2005. André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953 à 1960 (2 tomes), 2005. C. L. VALLADARES DE OLIVEIRA, Histoire de la psychanalyse au Brésil: sao Paulo (1920-1969), 2004. Pierre GIOLITTO, HENRI FRENA~ premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004. Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichys te. Le sanatorium surveillé de La Guiche, 2004.

A la mémoire de mes grands-parents.

Remerciements

Merci à mes directeurs de mémoire Patrick Eveno et Pascal Ory de m'avoir aiguillé vers ce sujet; merci pour leur disponibilité et leur attention. Merci à Olivier Cariguel, présent et encourageant, dont les suggestions et les « pistes» m'ont toujours été utiles. Merci à Jean-Louis Loubet deI Bayle et Michel Bergès d'avoir pris le temps de me répondre, au-delà de mes attentes. Merci à François Sentein de m'avoir ouvert la porte de ses nombreux souvenirs et à Catherine Renon de Mareuil de m'avoir permis d'accéder à ses trésors paternels. Merci à tous ceux qui ont facilité mes recherches: les personnels des Archives nationales et des bibliothèques qui m'ont accueilli, l'Association de Conservation et Reproduction de la Presse Périodique (ACRPP), Bernard Pettit, Valérie Tantot au service des archives municipales de Vichy, l'imprimerie Clerc, Roland de Miller et Jean-Claude Besson-Girard. Je ne saurai terminer cette liste sans remercier mes précieux et aimés correcteurs et « relecteurs ».

Sommaire

Remerciements

Préface
Introduction Partie I : En route pour une Révolution Chapitre I Influences et confluences: aux sources de la régénération nationale 1.1. Un vivier : l'Action française 1.1.1 Un attachement à des figures plus qu'à un dogme? 1.1.2 Des marginaux volontairement en périphérie du maurrassisme 1.1.3 Un réseau de sociabilité 1.2. Aux sources du spiritualisme 1.2.1 Une pléiade de guides 1.2.2 Primauté du réel 1.2.3 Une constante critique du matérialisme 1.3 De plus vastes héritages 1.3.1 Sorel et le syndicalisme révolutionnaire 1.3.2 Socialisme national. .. 1.3.3 ... socialisme sans Etat? Chapitre II Hommes de pensée( s) 2.1 Le non-conformisme comme point de rencontre 2.1.1 Un vécu commun, socle d'une « conscience générationnelle » ? 2.1.2 Le non-conformisme, esprit fondateur des années trente? 2.1.3 Fronts communs et courants contradictoires 2.2 L'expression de courants: le périodique 2.2.1 Une multitude de publications, plus ou moins confidentielles 2.2.2 Une « Jeune Droite» ? Des revues! 2.2.3 Quand Combat donne des Idées. .. 2.3 Un engagement politique « temporel» 2.3.1 1934 versus 1936 2.3.2 Des courants aux partis 2.3.3 Du nationalisme intégral au pacifisme intégral Chapitre III Vichy, le moyen d'agir: hommes d'un régime 3.1 D'un régime à l'autre 3.1.1 L'agonie de la IIIème République; la défaite de la France 3.1.2 Pacifistes au combat, nationalistes en terre étrangère

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3.1.3 La Révolution nationale au pouvoir Au cœur de l'action ?..au cœur de l'administration 3.2.1 De jeunes gens au service de la jeunesse 3.2.2 Retrouvailles avec l'ami du PPF : Paul Marion et « son» Secrétariat à l'Information... 3.2.3 .. .et à la Propagande. Chapitre IV Idées, une revue de la Révolution nationale 4.1 Retour à la revue 4.1.1 Sobriété et classicisme formel 4.1.2 Hypothèses pour un fonctionnement rédactionnel 4.1.3 Une revue, un rôle 4.2 Des équipes rédactionnelles: essai de périodisation 4.2.1 Un héritage: le premier Idées. 4.2.2 Eloignement de grandes figures de la Jeune Droite et renouvellement 4.2.3 Un rassemblement polynucléaire de fidèles 4.2.4 Des collaborations épisodiques. 4.3 Ambiguïtés et ambivalence: une revue entre deux eaux 4.3.1 Quel lectorat ? Les élites parlent aux élites. 4.3.2 Une revue de la Révolution nationale parmi d'autres. 4.3.3 Une revue officielle? Partie II: Fixer les cadres Chapitre V En finir avec l' « Ancien Régime» 5.1 L'ennemi économique: le capitalisme 5.1.1 Une philosophie économique anti-humaniste 5.1.2 Faillite du capitalisme 5.1.3 Dénoncer l'autre face du même Janus: le marxisme 5.2 L'ennemi social: l'individualisme 5.2.1 Une atomisation de la société contre l'intérêt général 5.2.2 Un socle moral au rabais, une conscience 5.3 L'ennemi politique: la démocratie parlementaire 5.3.1 En finir avec le règne des partis 5.3.2 Un Etat faible 5.3.3 La démocratie contre l'intérêt national Chapitre VI La conception communautaire, socle de la régénération 6.1 Une philosophie communautaire 6.1.1 Genèse des communautés naturelles 6.1.2 Le chemin de la révolution communautaire 6.1.3 Communauté nationale 6.2 Querelles de personnes, débats de personnalistes. 6.2.1 Récurrence 3.2

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6.2.2 Une opposition politique: combattre les «démocrates-chrétiens». « L'Etat, forme politique de la Communauté» 6.3.1 Au dessus des communautés, avec les communautés 6.3.2 Une nécessaire unité populaire Chapitre VII Une nation régénérée 7.1 Ordre, liberté, effort et hiérarchie 7.1.1 Liberté et autorité 7.1.2 Retrouver le goût de l'effort 7.1.3 Une société hiérarchisée 7.2 Une révolution « élitiste» 7.2.1 Un guide, des chefs, une aristocratie 7.2.2 Des troupes révolutionnaires 7.2.3 Une nouvelle génération révolutionnaire? 7.3 Un système politique neuf: le régime corporatif 7.3.1 Un rôle ambivalent: entre contrôle et libre initiative 7.3.2 Une nouvelle organisation sociale Chapitre VIII « Une certaine idée de la France» 8.1 « La guerre des deux France» 8.1.1 Le Maréchal, figure de proue du nouveau régime, incarnation de la « France vraie» 8.1.2 Une constante dénonciation de« l'anti-France» 8.2 Une fresque historique, ou « de l'usage de l'histoire en politique» 8.2.1 Des hommes, des faits, une historiographie de la Révolution nationale? 8.2.2 Une Histoire utile Partie III : Une revue pluraliste? Evolutions, débats et controverses. Chapitre IX L'art en question( s) 9.1 Quelle position dans la nouvelle société? 9.1.1 L'art et la Révolution 9.1.2 Besoin d'une nouvelle politique culturelle 9.1.3 Un bilan « globalement négatif» ? 9.2 Des goûts et des couleurs 9.2.1 Une littérature de la Révolution nationale? 9.2.2 Modernité du classicisme 9.2.3 Une unité non-conformiste? 9.2.4 Hugues Favart: Monsieur Cinéma Chapitre X Collaborer 10.1 La France dans l'Europe nouvelle 10.1.1 Sauver l'Empire pour sauver la France 10.1.2 France-Allemagne 6.3

14 10.2

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L'Europe unie face aux mondes« barbares» 10.2.1 Abattre l'ambition anglo-saxonne 10.2.2 Résister aux« mongols motorisés» Chapitre XI Controverses autour d'une Révolution Il.1 L'éternel débat à propos de la formation de la jeunesse Il.1.1 Quelle scolarité? Quels enseignants? Il.1.2 Un mouvement de jeunesse? Des mouvements? Il.2 Désillusion( s) ?...la naissance d'une critique interne Il.2.1 Résurgence des courants Il.2.2 Révolutionnaires-nationaux contre révolutionnaires-hypocrites: renaissance d'une marge Il.2.3 Constat d'échec? Chapitre XII Tentatives de définitions 12.1 « Un ton Idées» ? Un schéma discursif Discours et posture 12.2 Injuste milieu 12.2.1 Entre tradition... 12.2.2 .. .et révolution 12.3 Face au fascisme 12.3.1 Une attirance ambiguë 12.3.2 Un non-conformisme fasciste? Conclusion Notices biographiques Sources et Bibliographie Index des collaborateurs d'Idées Index des principaux noms propres Table des matières

la

Préface

La fable historiographique est assez claire: l'intérêt des historiens qui se sont penchés sur la société intellectuelle française des « Années noires» s'est, jusqu'à présent, à peu près exclusivement porté sur les extrêmes; d'un côté les familles politiques sorties vainqueurs de la confrontation (communistes, spiritualistes et « nouvelle gauche»), de l'autre les collaborationnistes les plus avérés. On sait maintenant beaucoup sur les amis de Sartre, ceux de Mounier ou ceux de Brasillach. Il était temps qu'on se préoccupât de ceux qui pourtant, quatre années durant, avaient tenu le haut du pavé: les intellectuels vichystes. Le livre d'Antonin Guyader - qui fut, d'abord, un excellent mémoire de maîtrise - montre tout le parti qu'on peut tirer de l'approche monographique de ces lieux de production idéologique placés sous l'égide de la Révolution nationale et à ce titre encore aujourd'hui doublement occultés, par le verdict politique de 1944 et par la mémoire sélective de leurs anciens collaborateurs. Dans la foulée, et avec d'autant plus d'efficacité que ce n'était pas son objet, l'auteur contribue à relativiser la formule, vieille d'une quarantaine d'années (puisqu'elle est plutôt due à Jean-Louis Loubet deI Bayle qu'à Jean Touchard) de non-conformistes des Années trente. Outre que leur identité s'origine plutôt dans les Années vingt et ne tiendra pas devant les épreuves de la décennie suivante, il apparaît de plus en plus clairement, à travers l'exemple du groupe fondateur d'Idées, qu'être en situation d'oppositionnel à l'égard du « Régime» - une république démocratique, parlementaire et laïque - ne suffit pas à réunir dans une même famille, cohérente et solidaire, des univers intellectuels aussi éloignés, dès le départ, que ceux, par exemple, d'un Emmanuel Mounier et d'un Jean de Fabrègues. A cet égard la crise de février 1934 joue comme révélateur des appartenances profondes - et qui le sont d'autant plus, profondes, qu'elles sont pour la plupart initiales-. Dans leur radicale objection de conscience à l'égard de la démocratie, ces personnages stratégiques dans la revue que sont un René Vincent ou un Jacques Laurent, tout comme François Sentein, se rattachent ainsi sans équivoque à la tradition de la droite extrême. La Défaite de 1940, interprétée comme jugement de Dieu ayant tourné à la condamnation des valeurs libérales

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et démocratiques de 1789, conférait un charme puissant à cette relecture critique de l'histoire et de la politique modernes. Et il suffit de consulter Le Figaro ou Le Temps de l'automne 1940 pour mesurer la fragilité desdites valeurs dans une société déboussolée par l'épreuve, et combien le petit groupe des jeunes idéologues d'Idées était, à ses débuts, loin de prêcher dans le désert. La métaphore de cette position soudainement centrale est ici fournie par cette figure d'un organe si évidemment « d'État» que son animateur, émargeant au Secrétariat général à l'Information et à la Propagande, se trouve être simultanément et jusqu'au dernier jour de la dictature, le directeur d'une revue d'intellectuels - et celui des services de la Censure... Pour de si farouches contempteurs des moeurs politiques de la République, il y a comme un aveu dans cette situation dont aucun régime républicain n'a jamais connu d'équivalent. On pourra, à l'avenir, citer cet épisode comme mettant en scène un cas extrême d'« intellectuels organiques» et il est, il faut le dire, quelque peu ironique de trouver au cœur de ce système de propagande intégrale (comme il y a un «nationalisme intégral» par lequel se définit l'Action française) Jacques Laurent, reconverti après guerre, après chute, en écrivain du dégagement et de l'impertinence - Guerre d'Algérie exceptée.. .-. Pour le reste, qui appartient à l'analyse de contenu et à l'étude de cas sociologique, les idées du groupe Idées ne sont jamais que des gloses de la vulgate de l'extrême-droite: rejet du libéralisme sous toutes ses formes (économique, politique et, d' abord, philosophique), nostalgie communautaire et corporatiste, éloge de l'autorité et de l'élitisme. Qu'il entre ,beaucoup d'idéologie dans la distinction stricte qu'essayent d'établir certains historiens entre cette révolution nationale-là et la révolution fasciste est confirmé par la fascination pour les puissances - comprenons: à la fois les pouvoirs publics et les doctrines viriles - de l'Axe et le choix stratégique d'adhérer au projet d'une Europe nouvelle, seul pôle défendable face aux Anglo-Saxons capitalisés et aux « Mongols motorisés ». Système de valeurs de droite extrêmisées vécues dans un style de gauche extrêmisé (c'est, en tous les cas, la définition que j'ai posée ailleurs de ce mot intimidant et piégé, et à laquelle je me tiens), le fascisme pouvait, assurément, représenter l'horizon d'attente de ces jeunes « révolutionnaires », qui accompagnent sans grand état d'âme jusqu'à sa dernière heure un État français dont la radicalisation, du début 41 à la mi 44 Gustement celle de l'existence de la revue), est continue. Et c'est à la lumière de cette tendance que peut se mesurer l'échec du projet politique. Entendons nous bien: «échec» n'est pas un jugement de valeur (comme le jugement de Dieu de 1940) mais un simple constat des rapports de forces, du point de vue des acteurs eux-mêmes. Ainsi défini, ledit échec n'est pas niable, mais il faut le nuancer à la marge. L'histoire de la

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France, de l'Occident et de la planète n'a, à perspective humaine, pas pris la tournure souhaitée, et les destins personnels des plus politiques du groupe (Vincent, Fabrègues,...) ont été moroses. En revanche, la reconversion culturelle de plusieurs autres, souvent couronnée de succès, conduit à s'interroger, plus généralement, sur ce qui permet l'examen de passage en postérité. Les talents les plus littéraires se sauvent par la littérature, et plutôt bien, les uns en toute individualité, façon Henri-François Rey, les autres en gardant le sens de la tribu, façon Jacques Laurent. Le groupe des « Hussards », élargi dans la presse à un François Chalais ou un Kleber Haedens, a laissé plus de traces qu'on ne le crut tout d'abord dans la société française; or il est, assez largement, issu du réseau vichyste gravitant autour de la revue. Entre journalisme et essayisme - les gens d'Idées avaient la tête penseuse -, un Pierre Andreu, un Yvan Christ, un André Voisin joueront, de leur côté, un rôle non négligeable dans le dessin du paysage intellectuel français de l'aprèsguerre, en ordre dispersé en apparence, mais pas sans cohérence intellectuelle, si l'on regarde de près les domaines de la reconversion. Le cas le plus significatif est celui de « François Gravier », rebaptisé Jean-François, cité par tous les historiens et théoriciens de la décentralisation pour son Paris et le désert français mais dont bien peu de lecteurs connaissaient les origines maurrassiennes : l'histoire des « idées» - en effet - écrit droit avec des lignes courbes. Pascal Ory

Introduction

Printemps 1956, date anniversaire. Vingt ans d'un espoir, d'une désillusion, d'une décadence. Fédération, revue mensuelle du Mouvement fédéraliste françaisI, intitule son numéro d'avril «1936-1956: "Front populaire" ou 20 ans après ». Dans le très culturel hebdomadaire Arts dirigé par Jacques Laurent, auteur à succès depuis la fin des années quarante sous le pseudonyme de Cécil Saint Laurent, une grande enquête est ouverte, menée par Gilbert Ganne. Le titre est vague, « Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? », mais le sous-titre plante vite le décor: «sur les mouvements intellectuels d'avantguerre ». Se rappellent leurs jeunes années, des hommes «de droite », «de gauche », d'anciens fascistes, d'anciens socialistes, d'anciens frontistes, d'anciens maurassiens. Après une publication inaugurale sur les surréalistes, les numéros 561, 562 et 564 sont consacrés à trois groupes qui marquent le paysage intellectuel des années trente: Esprir, né en octobre 1931 autour d'Emmanuel Mounier et Georges Izard; l'Ordre Nouveau3, autour de Robert Aron et Arnaud Dandieu; et « les jeunes maurrassiens »4, autour de Jean de Fabrègues, Thierry Maulnier et Jean-Pierre Maxence. Un an plus tard Pierre Andreu, ancien proche d'Esprit et des «jeunes maurassiens », qui avait adressé à Arts un article sur le fondateur de la revue Esprit Emmanuel Mounier, présente une communication devant l'Académie des sciences morales et politiques intitulée «Les idées politiques de la jeunesse intellectuelles de 1927 à la guerre »5. L'heure est donc au souvenir. Pierre Andreu essaie de brosser un tableau des principaux mouvements originaux qui émergent à l'aube des années trente, et très vite, retrouve les trois groupes déjà présentés par Arts et Fédération. Par delà la jeunesse, l'auteur insiste sur une
1 Fédération

a été fondée en 1944 par un groupe de militants rassemblantnotammentAndré

Voisin, Jacques Bassot, Jean Daujat, Max Richard, Jean Bareth, Jean-Maurice Martin, proches du mouvement corporatiste et de l'Action française dans les années trente. 2 Réponses à l'enquête menée par GANNE [Gilbert], « Qu'as-tu fait de ta jeunesse? Esprit », Arts, n0561, 28 mars au 3 avril 1956, p.8; la distinction est faite entre le mouvement et la publication, en italique. Esprit paraît pour la première fois en octobre 1932.
3

Réponses à l'enquête menée par GANNE [Gilbert], « Qu'as-tu fait de ta jeunesse? L'ordre

Nouveau », Arts, n0562, 4 au 10 avril 1956, p.8 4 Réponses à l'Enquête « Qu'as-tu fait de ta jeunesse? Les jeunes maurrassiens », Arts, n0564, 18 au 24 avril 1956, p.8-9 5 ANDREU [Pierre], « Les idées politiques de la jeunesse intellectuelle de 1927 à la guerre» dans Revue des travaux de 1'.Académie des sciences morales et politiques, 1957, 2ème semestre, p.17-32

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relative communauté de pensée qui situe Esprit, l'Ordre Nouveau et les « jeunes maurassiens » dans une mouvance intellectuelle identique:
« Tous ces mouvements [...] furent à des degrés divers, à la fois anticapitalistes et antiparlementaires, mais ils avaient surtout en 6 commun les mêmes racines philosophiques. })

Trois ans plus tard, un regard universitaire extérieur va pour la première fois s'intéresser en profondeur à la question et nommer ce dont parlaient les premiers concernés régulièrement depuis cinq ans. Jean Touchard publie la première étude consacrée à ce qu'il baptise « l'esprit des années trente »7. Le secrétaire général de la Fondation nationale des sciences politiques cerne l'apparition d'un mouvement intellectuel rêvant de dépasser les clivages traditionnels, de renouveler le paysage politique, dans un élan fondé sur ce qu'il appelle des « thèmes anti ». Déjà évoqués par Andreu, l'anticapitalisme et l'antiparlementarisme, auxquels peuvent être ajoutés l'anti-marxisme, l'antibourgeoisie, l' anti-américanisme, l' antirationalisme, etc..., rassemblent des jeunes gens, nés pour la plupart entre 1900 et 1910, dans un même rejet de la civilisation dans laquelle ils vivent. La conscience d'une « crise civilisationnelle » hante des hommes qui vont se construire contre la société contemporaine et se retrouver autour de lieux d'expression communs, avec un langage semblable et un espoir partagé: une révolution capable de rompre avec une insupportable modernité. L'originalité du mouvement vient alors non seulement de la recherche de nouvelles solutions politiques, mais de la quête d'une nouvelle reconnaissance de l'Homme. La crise de la société est également, pour paraphraser Thierry Maulnier, la crise « dans l'homme »8 et requiert de «découvrir des voies nouvelles, se situer "au-delà" »9 du « désordre établi ». Moins d'une décennie après l'article pionnier de Jean Touchard, JeanLouis Loubet deI Bayle consacre sa thèse de droit à ceux qu'il présente, rassemblés, comme les «non-conformistes des années trente »10.Néanmoins, les modalités du rejet et les aspirations précises de chacun des groupes peuvent varier. L'esprit est donc commun, mais plusieurs tendances cohabitent. Schématiquement, Esprit occupe dans la première moitié de la décennie une
Ibid., p.27 TOUCHARD [Jean], « L'esprit des années trente », dans Tendances politiques de la vie française depuis 1789, Paris, Hachette, 1960, cité en annexe de ANDREU [pierre], Révolte de l'esprit: les revues des années trente, Paris, Kimé, 1991, p.195-262
7
8

6

9 « L'esprit des années trente... », op. cit., p.195-262 10LOUBET DEL BAYLE [Jean-Louis], Les non-conformistes des années trente, thèse de droit soutenue à Toulouse en 1968, publiée en 1969, 425p.

MAULNIER

[Thierry], La crise est dans I 'Homme, Paris, Alexis Redier, 1932, 254p.

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position avant tout spirituelle, se voulant détachée de toute appartenance politique et insistant sur la nécessité d'une « révision générale des valeurs »11. L'Ordre Nouveau représente un courant plus technocratique, moins spiritualiste, particulièrement intéressé aux réformes économiques, à l'organisation de l'Etat, aux relations internationales. Enfin, Jean-Louis Loubet deI Bayle reprend l'expression d'Emmanuel Mounier pour étudier les «jeunes maurrassiens»: la Jeune Droite est plus politisée, héritière de l'Action française dont elle se sépare cependant pour envisager des réponses autant spirituelles et sociales qu'institutionnelles. Après des débuts porteurs d'une tentative intellectuelle novatrice, JeanLouis Loubet deI Bayle observe une baisse de dynamisme du mouvement nonconformiste dès le milieu des années trente, les choix politiques prenant progressivement le pas sur les orientations philosophiques. Les groupes moteurs de ce qui pourrait alors apparaître comme un « esprit éphémère des années trente» restent pourtant actifs après 1935 : Esprit continue de paraître jusqu'à la guerre, la Jeune Droite occupe les colonnes de plusieurs revues successives jusqu'en 1939, l'Ordre nouveau est édité jusqu'à l'été 1938. L'arrêt des publications peu avant la guerre traduit sans doute la perte d'énergie d'un mouvement de plus en plus en proie aux luttes politiques, mais ne doit pas occulter un attrait persistant de certains cercles intellectuels, encore entreprenants après le silence des écrits, pour cette quête rénovatrice. Au même titre que ses sources ne peuvent être figées au seul crépuscule des années vingt, l'influence de « l'esprit des années trente» sur une période plus vaste que les années 1930-1934 doit être questionnée. Jean Touchard envisage dans son travail une postérité à ces courants de pensée au cœur de la seconde guerre mondiale. Lui-même ancien résistant, Touchard conclut son article en rappelant que «les programmes de réformes élaborées dans la résistance manifestent certaines résurgences de l'esprit de 1930 »12. La remarque pourrait être reprise à l'identique en substituant « Vichy» à « la résistance ». En effet, nombreux sont les non-conformistes qui prennent le parti de suivre la Révolution nationale. Les positions ne se figent donc pas dans une attitude unique face au régime installé après le 10 juin 1940. Michel Bergès, en 1997, dans son ouvrage Vichy contre Mounier détaille les relations complexes entre les non-conformistes et le pouvoir pétainiste13. Après une relative période d'attirance collective pour l'élan révolutionnaire, avec des conceptions diverses, l'engagement vis-à-vis de l'Etat français va renouveler le
LOUBET DEL BAYLE [Jean Louis], Les Non-conformistes des années trente: une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Seuil, Paris, 2001, p.t5t ]2 « L'esprit des années trente... », op. cit., p.232 J3 BERGES [Michel], Vichy contre Mounier: les non-conformistes face aux années quarante, Economica, Paris, t997, 406p.
11

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clivage politique entre les protagonistes du débat de la décennie précédente. Une partie de «l'esprit des années trente» va imprégner certains milieux vichystes et des non-conformistes de la première heure vont s'engager sans réserve au côté de la Révolution nationale. Dès lors, «l'esprit des années trente» ne se fond pas dans un moule imposé par le pouvoir, mais alimente et entretient un climat intellectuel mêlant non-conformisme et pétainisme. Un « lieu» en particulier va symboliser cette jonction et rapidement s'établir en bastion des non-conformistes en révolution: Idées, revue mensuelle dont le premier numéro parait en novembre 194114. Depuis quelques mois, la Révolution nationale paraît rencontrer quelques difficultés dont la première et non la moindre est une réticence populaire de plus en plus grande devant la politique de Pétain. Celui-ci s'en est ému 15 en août, dans un message amer et particulièrement ferme, et recherche les moyens de briser les oppositions internes. Redonner une impulsion vigoureuse à la Révolution nationale, réaffirmer sa nécessité, établir des principes solides capables d'accomplir une tâche de régénération nationale, combattre les ennemis du nouveau régime: les objectifs des proches du pouvoir pétainiste doivent trouver des relais efficaces, dans l'action et la propagande. C'est dans cet état d'esprit qu'un homme du système vichyste, directeur des services de la Censure depuis la mi-1941, lance Idées. A son retour de captivité, René Vincent, fidèle de la Jeune Droite depuis ses premiers pas avec Jean de Fabrègues à la revue Réaction en 1930, va s'appuyer dans cette publication de soixante-douze pages sur un noyau de non-conformistes, venus pour la plupart du même courant que le fondateur. Rédacteur en chef de la dernière revue de la Jeune Droite avant guerre, Combat, Vincent définit après un an et demi d'existence le sens de la parution d'Idées:
« Ce que nous avons voulu, à Idées, c'est servir une révolution que de toutes nos forces nous avions souhaitée et appelée. Une chance s'offrait à nous de pouvoir contribuer à l'édification d'un régime nouveau après avoir combattu l'ancien. Idées veut apporter cette partie « constructive» qui manquait un peu à Combat et à la plupart des revues qui précèdent la nôtre. Nous n'avons pas voulu nous borner à contempler ou à déblayer des décombres, et je pense surtout à notre numéro spécial "Construire la Révolution nationale".
14Des cahiers intitulés Idées, publications littéraires et artistiques, étaient parus en 1923, sous la direction de Lucien Chiselle. Ce dernier demande en janvier 1944 à la revue de René Vincent de reconnaître l'antériorité de ses cahiers. Cf. « Les Livres », Idées, n027, janvier 1944, p.55-62 15« De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines, un vent mauvais. L'inquiétude gagne les esprits, le doute s'empare des âmes. L'autorité de mon gouvernement est discutée, les ordres sont souvent mal exécutés ». Dans PETAIN [Philippe], message du 12 août 1941.

Idées: novembre 1941 -juillet

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Ce qui a manqué, je crois, ce qui manque encore, c'est une idéeforce, autour de laquelle se rassembleraient toutes les énergies de la France. Il est nécessaire, en effet, de se dégager des préjugés que peut faire naître la situation actuellement difficile de notre pays. Il est nécessaire de s'élever au-dessus des passions ou des ressentiments que peut nous inspirer notre malheur. Et créer ainsi une France qui, dans l'Europe de demain, vaudra d'abord par ses qualités propres...». 16

La ferveur révolutionnaire des années trente verrait un palier franchi avec la chute de la République et l'instauration d'un régime proche des attentes de certains non-conformistes. De novembre 1941 à juillet 1944, la revue aspire donc à être un soutien actif du pouvoir de Vichy et le vecteur d'une élaboration doctrinale propice au renouveau. A ce titre, Idées peut être étudiée dans le champ de l'histoire politique. Le support choisi reflète largement les pratiques des non-conformistes en général et de la Jeune Droite en particulier dans les années trente. La revue organisée autour d'un courant idéologique procède d'une identification à un groupe le plus souvent restreint, rassemblé par une recherche intellectuelle commune. Elle matérialise et contribue par la même à légitimer l'existence d'un réseau de sociabilité cherchant à atteindre un lectorat relativement limité, mais dont la proximité avec les rédacteurs est grande. L'objet est alors moins d'informer la population ou de la divertir que de faire vivre des discussions, des débats. La périodicité, le plus souvent mensuelle, permet néanmoins une souplesse relative par rapport à l'évènement, dont elle n'est pas totalement déconnectée et qui peut être examiné avec un recul favorable aux interprétations et au débat. La centralité de « l'idée» est plus forte que celle de « l'information », essentielle dans la presse. La revue occupe donc une place qui lui est propre: alors que « la presse s'écrit plutôt sur le mode assertif, la revue sur le mode réflectif»17. Idées ne déroge pas à la règle et va largement vérifier la distance de la revue à l'évènement. Comme son titre le suggère, la revue de René Vincent recherche avant tout à produire et propager un discours porteur de valeurs, d'idéaux, de systèmes: le mensuel incarne un « laboratoire d'idées »18de la Révolution nationale. A ce titre, l'histoire d'Idées traverse le champ de l'histoire intellectuelle et en particulier celle d'une certaine catégorie de clercs.

René Vincent cité dans DUNCAN [Jean], « De la littérature à la politique avec René Vincent », Combats, n02, 15 avril 1943, page civilisation. 17 CORPET [Olivier], « La revue », dans SIRINELLI [Jean-François], Histoire des droites en France, volume II, Paris, Gallimard, 1992, p.161
18Ibid., p.163

16

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Malgré une proximité revendiquée avec le pouvoir et un noyau de collaborateurs prompts à l'écriture et enclins à un certain «goût de l'archive »19, les traces contemporaines de la revue sont peu nombreuses. Les archives publiques ne recèlent pas quantité de papiers spécifiquement consacrés à Idées. Devant le peu de documents conservés dans les archives du ministère de l'Information, dont Vincent était l'employé, deux hypothèses, non exclusives l'une de l'autre, se dégagent: soit les négligences ou le tri ont provoqué la disparition de documents existants, soit l'implication du directeur de la revue au Secrétariat général à l'Information et à la Propagande (SGIP)20a permis de réduire la « paperasse» concernant sa revue. Cette hypothèse est renforcée par le fait que les rares liasses concernant Idées sont bien moins fournies que celles touchant d'autres revues. Aux Archives Municipales de Vichy, la seule trace de la revue est une quittance de loyer du 18, rue de Longchamps, siège de la rédaction. René Vincent décédé il y a près de dix ans n'ayant pas de descendance, les archives de la revue, pour peu qu'elles aient été conservées par son directeur, resteront peut-être introuvables. Les sources contemporaines à la parution de la revue ou les plus importantes et les plus nombreuses demeurent les écrits des contributeurs. Idées et de nombreux autres périodiques - utiles pour situer la revue de Vincent dans une ensemble plus vaste - sont conservés sans lacune à la Bibliothèque Nationale de France, à la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine, et quelques numéros restent «en circulation », disponibles à la vente dans certaines librairies spécialisées. Les ouvrages de plusieurs des principaux protagonistes complètent ces sources21. Parutions des années trente et quarante ou souvenirs, mémoires et témoignages sont incontournables pour approcher le fonctionnement des microsociétés non-conformistes dont l'organisation matérielle - pour les années quarante en tout cas - est difficilement appréciable. Essentiellement étudiée à partir de son contenu, l'importance de cette publication doit être mesurée à l'aide de deux variables complémentaires: le poids relatif par rapport aux grands courants de pensée du moment et les spécificités du microcosme représenté par la revue. Si « l'esprit nouveau des années 1930» paraît être « un âge d'or des revues de droite »22 et des revues non-conformistes, la portée de cet « esprit» ne doit pas être trop surestimée: en 1987, Antoine Prost insiste sur la marginalité du non-conformisme parmi la

19Expression empruntée à PARGE [Arlette], Le goût de l'archive, Paris, Seuil, 1997, 156p. 20 Le ministère de tutelle du SGIP est le ministère de l'Information. Les Archives Nationales conservent donc les documents du SGIP dans la série p41. 21 Ct: « Sources et Bibliographie ». 22 Ibid., p.178

Idées: novembre 1941 -juillet

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jeunesse française des années trente23. L'intérêt de l'étude d'une revue serait donc plus celui d'un fonctionnement d'une «microsociété intellectuelle »24. Cependant, Idées présente en ce domaine un caractère original: après la marginalité quantitative et qualitative des années trente (les non-conformistes s'inscrivant toujours contre l'ordre existant), une partie du non-conformisme participe d'une parole officielle. Alors que la «mode intellectuelle »25 officielle change radicalement, la revue fondée par René Vincent donne une lisibilité nouvelle aux non-conformistes des années trente. Pour ceux qui dénonçaient depuis dix ans la décadence française, l'écroulement de juin 1940 est l'occasion de confirmer leurs prédictions. La défaite est la «consécration» de la «déchéance »26. L'allégeance à la Révolution nationale, projet politique de rupture radicale avec la société républicaine et démocratique, semble découler de ce constat. En septembre 1942, Jean de Fabrègues s'attribue, ainsi qu'à ses camarades, le monopole de la lucidité face à ceux qui n'avaient pas prévu la chute, et pire, à ceux qui n'avaient su l'éviter. Le réalisme politique finirait par payer et Pétain incarnerait désormais la rupture indispensable. Le chemin de la régénération passe désormais par le Maréchal de France qui « s'est placé au lieu où le fait et l'idée se rencontrent, au lieu révolutionnaire par excellence »27.Afin de servir au mieux cette Révolution et d'être au plus près de sa réalité, les contributeurs de la revue vont prendre une part active à son déroulement, au-delà de leur collaboration à Idées, et souvent retrouver au sein d'institutions officielles d'anciennes connaissances des années d'avant-guerre. Les proches d'une Jeune Droite largement ralliée au pétainisme, majoritaires à Idées durant toute la durée de la publication, vont côtoyer d'anciens proches des milieux nonconformistes «de gauche» ralliés au nouveau régime: Jean Maze, Maurice Gaït, proches de Gaston Bergery, lui aussi devenu fidèle du Maréchal; Paul Marion, ancien propagandiste communiste, ancien néo-socialiste, ancien du parti populaire français de Jacques Doriot, devenu propagandiste de la Révolution nationale, entre autres. Des grandes figures, reconnues mais relativement marginales sur l'échiquier politique d'avant-guerre, apportent
23

PROST [Antoine], « Jeunesse et société dans la France de l'entre-deux guerres », dans

Vingtième siècle, revue d'histoire, n013, janviers-mars 1987 cité dans BALMAND [Pascal], « Les jeunes intellectuels et 1'''Esprit des années trente" : un phénomène de génération? », Les Cahiers de I 'IHTP, n06, novembre 1987, p.49 24 SIRINELLI [Jean-François], « Effets d'âge et phénomène de génération dans le milieu intellectuel français », Les Cahiers de l 'IHTP, n06, novembre 1987, p.I2
25

26 GAIT septembre
27

Ibid.,

p.7

[Maurice], « La Morale 1942, p.32-38

de l'Ordre

contre

l' "Ordre

Moral" », Idées,

nOlO-II,

FABREGUES[Jean de], « Valeurs de la Révolution nationale», Idées, nOlO-II, septembre

1942, p.41

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également leur concours à la revue; l'exemple le plus marquant étant l'écrivain autoproclamé fasciste Pierre Drieu la Rochelle. Plus qu'un organe de la Jeune Droite, Idées devient le point de convergence des non-conformistes pétainistes, fondateurs de «l'esprit des années trente» ou jeunes gens séduits par l'impulsion de leurs aînés: Jacques Laurent, Kléber Haedens, Serge Jeanneret et François Sentein, déjà présents à la fin de la décennie d'avant-guerre; Jean Renon, François-Charles Bauer (le futur François Chalais) ou Philippe de Clinchamps, nouveaux venus après 1940. La «tentative de renouvellement de la pensée politique française» évoquée par Jean-Louis Loubet deI Bayle à propos des années trente se transforme en un renouvellement du non-conformisme par le politique. L'étude des grandes figures des années trente, Mounier, Aron, Fabrègues ou Maulnier pose le problème d'une continuité réelle du non-conformisme sous un jour pétainiste. Les deux premiers se rapprochent de la Résistance, Maulnier ne contribue pas une seule fois à Idées, Jean-Pierre Maxence donne un article et Jean de Fabrègues arrête sa collaboration au mensuel à l'automne 1942. Généralement, les ouvrages concernant la Jeune Droite s'arrêtent au retrait de Maulnier du débat politique après le débarquement allié en Afrique du Nord du 8 novembre 1942 et au départ de Fabrègues d'Idées. Nicolas Kessler fixe comme bornes chronologiques à son Histoire politique de la Jeune Droite28 1929 et 1942. Eric Loubet deI Bayle, auteur en 1994 d'un mémoire consacré à Idées soutenu à l'Institut d'Etudes Politiques de Toulouse29, choisit également d'arrêter son étude de la revue à l'automne 1942. Pourtant, Idées continue de paraître avec une équipe encore largement dominée par les proches de Vincent, malgré les départs de certains « historiques », Jean de Fabrègues et François Gravier notamment. Disparition ou continuité sous une nouvelle forme, la question impose de s'intéresser tant au fond qu'aux personnes. Lajeunesse de l'aube des années trente approche de la quarantaine et les nouveaux venus prennent une place de plus en plus significative. Idées reste ainsi plutôt «jeune », la moyenne d'âge des principaux collaborateurs avoisinant trente ans. Si le renouvellement des collaborateurs est indiscutable, les articles changent peu d'orientation entre les premières livraisons de la revue et le premier semestre de 1944. La position d'Idées comme médium producteur d'un discours relativement homogène dépasse ainsi les ruptures personnelles pour former une logique discursive cohérente. La renommée de nombreux contributeurs, le plus fréquemment ultérieure à la parution de la revue, dans le domaine culturel en particulier,
28

KESSLER [Nicolas], Histoire politique de la Jeune Droite (1929-1942), une révolution conservatrice à lafrançaise, Paris, L'Harmattan, 2001, 494p. 29 LOUBET DEL BAYLE [Eric], Idées, une revue de la révolution nationale, mémoire
dactylographié présenté à I'lEP de Toulouse, sous la direction de Serge Albouy, 1994, 109p.

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situe Idées à la jonction entre une classe d'âge dont « l'heure de gloire» est incontestablement la décennie 1930-1940 et ses successeurs, qui font leurs preuves dans la revue pétainiste puis deviennent, pour quelques-uns, des figures du monde intellectuel d'après-guerre. Chemin du déclin pour certains, début de l'ascension pour d'autres. Tous unis derrière la cause pétainiste et prêts à bercer la Révolution nationale dans «l'esprit des années trente». L'enjeu de la publication est bien là. Longtemps l'influence des théories de l'Action française a été estimée primordiale dans la doctrine promue par le régime de Vichy, non sans quelques raisons (ennemis communs: juifs, francsmaçons, communistes, etc...; importance de l'Etat fort, nationalisme, traditionalisme notamment). Idées permet d'approcher une influence complémentaire, parfois construite autour de la doctrine maurassienne, dans les fondements idéologiques de l'Etat français: le non-conformisme. L'interrelation entre le pouvoir et ses soutiens non-conformistes place Idées dans une position singulière, au milieu d'autres revues qui appuient le régime (France, revue de l'Etat nouveau ou Les Cahiers Français par exemple). Idées partage plus globalement l'univers particulier des «revues de l'Etat français »30, beaucoup moins étudié que les milieux strictement collaborationnistes31, mais dont la fonction d'étai du pouvoir pétainiste traduit l'existence d'une troisième voie distincte de l'alignement idéologique sur les puissances européennes de l'Axe et fondamentalement hostile à la Résistance. Suivre à la fois le cheminement du mouvement conçu dans la décennie précédant la seconde guerre mondiale et sa confrontation à la doctrine vichyste entre 1941 et 1944 constituent alors les deux temps d'un même questionnement: quelle place occupe Idées au carrefour de «l'esprit des années trente» et de la Révolution nationale? Si la position d'Idées est à certains égards originale, son contenu est en grande partie un ajustement des thèmes développés dans les années trente à la situation nouvelle. Le cheminement intellectuel de la décennie d'avant-guerre qui débouche - plus qu'il n'aboutit logiquement32 - sur un soutien actif à la Révolution nationale trouve lui-même ses racines dans un univers souvent antérieur aux années trente. Les influences et leurs appropriations visant à élaborer un corpus doctrinal novateur; les fluctuations et les relations des
30 BARUCH [Marc Olivier], «Les revues de l'Etat français », Ent'revues, la revue des revues: Des revues sous l'Occupation, Panorama des revues littéraires légales françaises sous l'Occupation, n024, 1997, p.35-43 31 Cf. ORY [Pascal], Les collaborateurs (1940/1945), Paris, Le Seuil, 1977, 316p. Pour une monographie d'un fameux hebdomadaire collaborationniste, DIOUDONNAT [Pierre-Marie], Je suis partout, 1930-1994, les maurassiens devant la tentation fasciste, Paris, La Table Ronde, 1987,472p. 32Idées est bien une revue de non-conformistes pétainistes, mais le pétainisme n'est pas induit par le non-conformisme; il est bien une issue parmi d'autres possibles.

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mouvances non-conformistes; la quête révolutionnaire provoquée par un sentiment insupportable de décadence nationale; la création d'une identité nonconformiste inédite, permettent d'appréhender une logique à laquelle est amplement subordonné le choix décisif du ralliement, ou non, au régime de Vichy. L'étude du discours qui sous-tend l'adhésion à la volonté politique de Pétain constitue la partie centrale de ce travail. La recherche de légitimation du régime par un discours ne trahissant pas les espoirs des années d'avant-guerre et reprenant généralement les conceptions pétainistes, parfois au mot près, est la raison même de l'existence d'Idées. A ce titre, les autres revues de la Révolution nationale, auxquelles n'ont pas été consacrées de monographies « de référence », ne doivent pas être négligées. Idées se situe en effet tant dans une logique de moyen terme, l'évolution du non-conformisme, que dans une réalité immédiate, la coexistence de supports de propagande procédant du même type. Une perspective comparative plus développée que dans ce travail permettrait sans doute de singulariser encore un peu plus, ou de relativiser, la place et le rôle de la revue de René Vincent dans le paysage de la propagande pétainiste. Enfin, l'adhésion à la Révolution nationale doit être envisagée au-delà des principes généraux de la régénération, dans un cadre plus nuancé. Au cœur même de la ligne éditoriale se dessinent des failles et un débat interne émerge. La définition même des courants non-conformistes peut alors être questionnée. Face au pouvoir, certaines spécificités du mouvement non-conformiste vont amener les rédacteurs à émettre des réserves sur les politiques de l'Etat français. Enfin, détachée en apparence des évènements - la légitimation d'un régime de plus en plus impopulaire étant plus aisée dans l'abstraction Idées va être profondément marquée par un contexte, international en particulier, qui va rapidement lui imposer un positionnement irrémédiablement favorable à la collaboration. A cet égard, la lecture d'Idées suggère de s'interroger sur les relations des non-conformistes pétainistes aux doctrines des révolutions étrangères modernes, en Allemagne, en Italie, et dans une autre optique, en URSS.

Partie I : En route pour une Révolution

Alors que I'historiographie recherche parfois un « Vichy avant Vichy» 1, retrouver un « Idées avant Idées» est une tentation périlleuse. L'hétérogénéité des milieux qui espèrent une Révolution nationale dans les années d'avantguerre est telle qu'il faut envisager la revue de René Vincent dans la multiplicité des mouvements et des mouvances qui la sous-tendent. « L'esprit des années trente» peut être étudié pour lui-même, pour ses fonctionnements propres, pour ses logiques, mais il peut également être replacé dans un champ plus vaste où se confondent presque histoire intellectuelle et histoire politique. A travers l'animation prorévolutionnaire des années d'entre-deux-guerres, les « thèmes anti» se diffusent, en partie, bien plus largement que dans la seule « nébuleuse» non-conformiste. Une des explications essentielles de l'existence d'une « nébuleuse» est l'attachement commun, parfois avec des aspirations quelques peu différentes, à un socle idéologique proche, puisant dans des références partagées. En recherchant au début des années quatre-vingt des racines françaises au fascisme, Zeev Sternhell relève les influences de certains courants de pensée de la fin du XIXèmesiècle sur la formation d'une idéologie qui ne se réalisera vraiment qu'après 19182. La question d'une éventuelle proximité du nonconformisme avec le fascisme sera abordée plus tard, mais celle de ses origines est elle aussi inévitablement liée à un héritage antérieur aux années trente. Le rejet de la société moderne n'est pas le monopole du non-conformisme des années trente et quand, en 1913, Henri Massis et Alfred de Tarde publient, sous le pseudonyme d'Agathon, leur étude sur Lesjeunes gens d'aujourd'hui3, c'est bien dans l'espoir de découvrir « un Français nouveau », «une France nouvelle »4. Six ans plus tard et une guerre mondiale achevée, Massis, devenu fervent catholique et de plus en plus proche de l'Action française de Charles Maurras, répond à la «Déclaration d'indépendance de l'esprit» paru dans L 'Humanité le 26 juin 1919 dans une pétition du Figaro du 19 juillet: « Pour
BARREAU [Jean-Michel], Vichy contre l'école et la République: théoriciens et théories scolaires de la Révolution nationale, Paris, Flammarion, 2000, 334p. 2 STERNHELL [Zeev], Ni droite ni gauche, L'idéologie fasciste en France, Paris, Le Seuil, 2000, 543p. 3 KESSLER [Nicolas], Histoire politique de la Jeune Droite (1929-1942), une révolution conservatrice à lafrançaise, Paris, L'Harmattan, 2001, p.36 4 Cité dans ORY [pascal] et SIRINELLI [Jean-François], Les intellectuels en France de l'affaire
Dreyfus à nos jours, Perrin, Paris, 2004, p.89
]

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un Parti de l'intelligence». Le jeune trentenaire s'insurge contre les « itinéraires de fuite»5 et appelle à une reconstruction nationale qui devrait venir de l'Action française. Les homologues de Massis nés autour de 1890 se sentaient porteurs d'un élan brisé par la Grande Guerre; ceux qui sont revenus deviennent des intermédiaires entre une classe d'âge ravagée par quatre années de combats et une jeunesse héritière du chaos qui refuse de voir le monde mené à sa perte définitive. Ceux morts entre 1914 et 1918 et ceux, contemporains ou non6, qui dénonçaient une civilisation ayant entraîné le monde dans la barbarie moderne, deviennent des références d'une pensée qui se veut révolutionnaire. Le centre de ce travail étant une revue des années quarante, il ne s'agit pas de brosser un tableau exhaustif de la quête des années vingt et trente, mais l'ambiance entretenue par la recherche de régénération nationale (qui écarte tout internationalisme) peut être étudiée dans la perspective d'Idées. Les itinéraires des rédacteurs de la revue fondée par René Vincent constituent une voie d'accès incontournable pour comprendre sa raison d'être. Largement dominée par des non-conformistes, Idées interroge une décennie plus tard les origines plus ou moins lointaines de «l'esprit des années trente», son développement propre, ses évolutions à l'approche de la seconde guerre mondiale et ses implications pratiques face au régime de Vichy. Cette première partie s'attache donc à replacer Idées dans un temps relativement long (par rapport à son existence), non pour en faire un aboutissement, mais pour tenter de repérer des lignes de continuité éventuelles.

5 Henri Barusse et Jacques Rivière cités dans Histoire de la Jeune Droite..., op. cit., p.40 6 Jean-Jacques Thomas rassemble Proudhon, Péguy, Sorel, de Maistre, Le Play, et Maurras, qui tous «ne voyaient que désordre dans l'ordre existant». Dans THOMAS [Jean-Jacques], « L'histoire des idées », Idées, n027, janvier 1944, p.10

Chapitre I Influences et confluences: aux sources de la régénération nationale

L'irruption dans le paysage politique d'un mouvement de contestation générale de la civilisation moderne dans les années trente doit certainement être replacée dans un mouvement plus large. Si le non-conformisme de Mounier, Maulnier ou Aron a ses caractéristiques propres et ses originalités, les apports antérieurs ne peuvent être négligés. Zeev Sternhell, dans sa description d'un fascisme larvé en France dès la fin du XIXèmesiècle, insiste particulièrement sur des influences qui réduisent singulièrement les spécificités du mouvement non-conformiste: «A peu de choses près, la génération de 1930 reprend, en les amplifiant, les préoccupations qui furent celles des hommes de 1890. [...] C'est ainsi qu'en ce début de :xxèmesiècle, la France est un véritable laboratoire d'idées où se forgent les synthèses originales de notre temps» 1. Si cette hypothèse a largement été débattue dans le cadre de la controverse autour des travaux de l'historien israélien, force est de constater que les non-conformistes eux-mêmes revendiquent un imposant héritage qui forge leur conscience politique et sociale. L'étude d'une revue telle qu'Idées, fondée pour soutenir l'entreprise révolutionnaire du gouvernement de Vichy (ou du moins qui s'affiche comme telle), doit alors survoler le corpus idéologique qui sous-tend l'action des nonconformistes en révolution. Charles Mauban le souligne en septembre 1942, les artisans de la Révolution nationale n'ont pas d'excuse: celle-ci a été pensée, et particulièrement en France, par Maurras, Gobineau ou Sorel. Pour
Mauban se rejoignent deux lignées doctrinaires: celle de Bonald

- Le Play - La

Tour du Pin et celle de Proudhon - Sorel2. Pour son homologue de la Jeune Droite Jean de Fabrègues, Pétain se situe justement dans le sillon tracé par

1 Ni droite ni gauche ..., op. cit., p.126 2 MAUBAN [Charles], «L'homme de la Révolution nationale », Idées, nOlO-II, septembre 1942, p.20-24

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Sorel, Maurras, de Maistre, La Tour du Pin, Le Play et Proudhon3. L'analyse de la synthèse opérée par les non-conformistes apporte un éclairage particulier sur les motivations d'un mouvement qui dénonce clairement sa réalité vécue, son présent, le temps de la modernité, et véhicule dans le même temps des idées politiques appartenant à un proche passé que se réapproprient les nonconformistes dans une «logique totale» où se mêlent questions politiques, spirituelles et sociales. 1.1.

Un vivier: l'Action française

Par leur importance numérique et leur poids idéologique dans la revue Idées, les hommes de la Jeune Droite, profondément marqués par la pensée d'Action française, occupent une place centrale et originale dans le présent travail. Eminemment reconnaissant à Maurras, ce courant neuf entend néanmoins porter un regard critique, aussi bien sur la stratégie politique de l'Action française que sur ce qu'il estime être ses manques doctrinaux. L'objet n'est pas de construire ici un panorama de la doctrine du Martégal ou de la vie de l'Action française, mais bien de comprendre les points d'ancrage, les doutes et les ambivalences d'une tranche d'âge née le plus souvent après les premiers éclats de Maurras et posant justement le problème de l'adaptation du maurrassisme à la société des années trente. 1.1.1 Un attachement à des figures plus qu'à un dogme? Il semble que l'appartenance, et une certaine fidélité, des nonconformistes de la Jeune Droite à la mouvance maurrassienne soient faites autant d'une recherche de références personnifiées que par une adhésion pleine et entière à un corpus conceptuel - qui sera largement discuté. Trois figures, pour trois domaines, se détachent: Charles Maurras, Léon Daudet et Jacques Bainville. Le premier est perçu avec son «politique d'abord» comme l'instigateur et le propagateur d'un mouvement contre-révolutionnaire indispensable au salut de la France. Nées entre 1900 et 1920, marquées profondément par la Grande Guerre, la pensée et la figure de Maurras trouvent un écho pour une génération mise, dès l'enfance, face à ce qu'elle considère comme l'absurdité du monde moderne. La Jeune Droite, en chœur, peut ainsi résumer en 1936 son attachement au Martégal en affirmant que « [...] la vie et l'œuvre de M. Charles Maurras nous ont déjà donné ce qui était le plus nécessaire: à la fois des raisons de penser et des raisons d'agir, des raisons d'espérer. »4 La filiation intellectuelle est clairement affirmée, en se référant
3

FABREGUES [Jean de], «Valeurs de la Révolution nationale», Idées, nOlO-II, septembre

1942, p.39-49 4 « Pour le jubilé littéraire de M. Charles Maurras », Combat, n04, première année, avril 1936

Idées: novembre 1941 -juillet 1944

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bien plus au guide lui-même qu'au dogme. La personnalité de Maurras, son rôle déclencheur dans l'engagement politique de la Jeune Droite, sa flamme dans les réunions de l'Action française comme le note René Vincent5 , sont autant d'éléments fondateurs d'une fidélité plus au maurrassisme - dans la mesure où ce mot renvoie directement à la personne - qu'à la quasi-institution Action française. La Jeune Droite se place ainsi dans le sillon du Martégal, sans épargner celui-ci dans le débat interne mais toujours sans manquer de lui marquer sa solidarité et son admiration face aux attaques extérieures républicaines. Après la prise à parti de Léon Blum le 9 février 1936 et la dissolution de l'Action française, des Camelots du roi et des Étudiants d'Action française par le gouvernement intérimaire du radical Albert Sarraut, les mais de Maulnier et Fabrègues donnent bien le ton grandiloquent - de leur adhésion au magistère maurrassien :
«Nous savons ici, de quels bienfaits inestimables notre pensée, la pensée elle-même, la nation française, le genre humain tout entier, sont redevables à M. Charles Maurras. Parmi ceux-là mêmes qui sont ses adversaires intellectuels et politiques, nul n'a le droit de penser que ses positions aient été choisies par un autre souci que la défense désintéressée du bien public; nul n'a le droit de penser que ses doctrines concèdent rien à l'intérêt ou à la peur. [...] Si il Y a en France un lieu d'indépendance et d'intransigeance, un lieu où règne sans conteste la foi en ce qui est considéré comme le vrai, où nulle compromission, nulle concession à l'opportunité et à la facilité, nulle espérance ministérielle, nulle combinaison financière, nulle amitié suspecte ne viennent dévier la doctrine et l'action, c'est précisément celui auquel le gouvernement de M. Sarraut s'est attaqué.» 6

Face à la République, à la démocratie, aux parlementaires, aux règnes des combinaisons partisanes et de l'ambition, Maurras demeure la figure de référence, persécutée qui plus est. A Maurras est souvent adjoint Léon Daudet, plume admirée de l'Action française. Pour des jeunes gens épris de littérature, les horizons ouverts par les critiques de Daudet, son style empreint de «la belle rigueur de la prose classique », sa vigueur de polémiste et, dans une moindre mesure, son œuvre romanesque, sont attractifs? René Vincent salue avec enthousiasme un homme

Cité dans AUZEPI-CHA VAGNAC [Véronique], Jean de Fabrègues et la jeune droite catholique: aux sources de la Révolution Nationale, Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires de Septentrion, 2002, p.57 6 « La dictature de l'infamie », Combat, n03, première année, mars 1936. 7 VINCENT [René], « Tombeau de Léon Daudet », Idées, n021, juillet 1943, p.58

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dont «l'esprit [...] est bien proche de celui d'un Léonard de Vinci ou d'un Goethe à qui l'apparente aussi une grande puissance créatrice »8. Peut-être surestimée rétrospectivement par certains des premiers concernés - pour ne pas aborder leur adhésion à une pensée, à un fond discrédités? -, l'importance du «style Action française », particulièrement apprécié dans la page littéraire du quotidien, n'en reste pas moins un élément important pour ceux qui pensent avoir vocation d'écrivain. Séduit par la prose de journalistes et romanciers tranchant avec ce qu'il ressent comme la monotonie de l'époque, Kléber Haedens lie, dans un attachement commun, deux hommes aux goûts très différents, mais maniant un français admiré:
« Si j'ai été attiré par elle [1'Action française], c'est que je trouvais que Maurras et Daudet écrivaient mieux que les autres journalistes. En une certaine mesure, les idées qu'ils défendaient m'intéressaient, mais c'est avant tout une question de style qui jouait. Cela n'avait rien à voir avec les idées littéraires, puisque Maurras et Daudet étaient souvent en désaccord sur ce terrain, par exemple en ce qui concerne Baudelaire. J'estimais que ['Action française était mieux écrite que les autres feuilles, je lui reconnaissais un style littéraire plein de beauté et de vigueur. )}9

Le style comme premier facteur d'adhésion à l'école d'Action française, voilà sans doute un raccourci facile, ou très personnel, d'Haedens. Néanmoins, la forme attrayante de ce classicisme en adéquation avec le socle idéologique de la pensée maurrassienne, renforce certainement un sentiment d'appartenance débordant le seul cadre du politique pour toucher celui, plus vaste et plus entier, de la civilisation. Léon Daudet, «ami véritable de l'humanité, c'est-à-dire de la vérité »10, serait donc la figure littéraire complémentaire de Maurras, peu loué pour ses goûts artistiques, dans l'univers d'Action française. Un troisième homme, un troisième pan du mouvement maurrassien, est retenu pour son analyse historique, sa vision du monde. Le parcours de Jacques Laurent, par exemple, est d'abord marqué par Jacques Bainville et son livre paru en 1920 Les conséquences politiques de la paix, dans lequel l'auteur condamne violemment le traité de Versailles qu'il rejette comme le prétexte idéal aux ambitions revanchardes de l'Allemagne. L'historien, fondateur de la Revue universelle, fait alors office d'intercesseur entre le lycéen et le Martégal : « A travers Bainville, je parvins à Maurras qui agit d'abord sur moi
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Ibid., p.56 9 Réponses à l'Enquête « Qu'as-tu fait de ta jeunesse? Les jeunes maurrassiens », Arts, n0564, 18 au 24 avril 1956, p.8
10« Tombeau de Léon Daudet », op. cit., p.54

Idées: novembre 1941 -juillet 1944

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en magistral nettoyeur de l'intelligence. Je n'adhérais pas à un parti, je cédais à la civilisation. »11On retrouve bien là l'impact conjoint d'hommes défricheurs de nouveaux horizons pour de jeunes lycéens ou étudiants soucieux de trouver une cohérence nouvelle à un monde en proie, selon eux, à la décadence. Le choix fait ici d'approcher le maurrassisme à travers ses grandes figures limite singulièrement la place accordée à sa doctrine et à ceux qu'elle entend dénoncer. La justification de cette option tient dans la réflexion de Louis Salleron lorsqu'il voit en Maurras « un des rares types qui aient eu une cervelle politique» et ajoute:« je n'ai jamais été très engagé dans l'Action française, parce que cela ne correspondait pas tout à fait à ce que je désirais: c'était trop restreint comme horizon politique. »12L'attachement à la personne de Maurras ne prémunit donc pas l'Action française des critiques internes venant de ceux que certains vont considérer comme des dissidents13. De fait, un dégagement assez rapide des idéaux de l'Action française va s'opérer, remettant moins en cause Maurras, dont on se revendique occasionnellement, que certains points de la philosophie politique et de la stratégie. 1.1.2 Des marginaux volontairement en périphérie du maurrassisme L'attachement aux pairs influents de l'Action française, une certaine reconnaissance de dette intellectuelle et une adhésion aux grands principes contre-révolutionnaires ne doivent pas occulter un trait significatif commun aux acteurs de cette étude: jeunes adhérents de la fin des années 20 comme de la fin des années trente, tous se sont détachés, relativement rapidement, de la maison mère. La rupture n'est pas un rejet en bloc mais une certaine distanciation: les anciens adhérents se retrouvent en périphérie de la ligue, gravitent autour, s'affairent à la construction d'un nouveau type de pensée aussi bien qu'à la remise en cause de certains aspects de l'institution Action française. C'est ce second aspect, concernant l'élaboration doctrinale, qui sera ici particulièrement développé. Jean de Fabrègues est sans doute l'exemple le plus marquant de cet éloignement14 : adhérent de la ligue au milieu des années vingt, lieutenant général des Chevaliers de Saint Michel, milice de jeunes gens issus de la ligue, fervent catholique, il reste pourtant membre après la condamnation pontificale de 1926. L'interdiction faite aux catholiques de lire l'Action française avait déchiré les fidèles de Maurras; Jean Pierre Maxence,
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12« Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? Les jeunes maurrassiens », op. cit., p.8 13PREVOT AT [Jacques], L 'Actionfrançaise, Paris, PUF, 2004, p.73-74 14Une biographie consacrée à Jean de Fabrègues a été publiée, tirée d'une thèse de doctorat: AUZEPI-CHA VAGNAC [Véronique], Jean de Fabrègues et la jeune droite catholique: aux sources de la Révolution Nationale, Presses universitaires de Septentrion, 2002, 464 p. et le chapitre 6 «Du côté de l'Action française: l'itinéraire de Jean de Fabrègues» dans Histoire politique de la Jeune Droite..., op. cit., p.153-173

LAURENT[Jacques],Histoireégoïste,Paris, La Table Ronde, 1976,p.117