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LA ROUMANIE DANS LA GRANDE GUERRE ET L'EFFONDREMENT DE L'ARM

De
472 pages
En août 1916, alors que la balance du conflit mondial semble pencher en faveur des Alliés, la Roumanie entre en guerre à leurs côtés et ses troupes pénètrent en Transylvanie. Un mois plus tard, le rapport des forces se renverse : c'est au tour des armées austro-allemandes d'envahir le petit royaume danubien. En octobre, une mission militaire française menée par le général Berthelot arrive à la rescousse… Précédés d'une importante introduction historique, éclairés par un riche appareil critique, les rapports du général Berthelot nous font revivre les convulsions de l'Europe centrale et orientale, en cette fin de " l'âge des empires ".
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La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrement de l'armée russe
Edition critique des rapports du général Berthelot chef de la mission militaire française en Roumanie

1916-1918

~L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7475-0154-X

Jean-Noël GRANDHOMME, Michel ROUCAUD et Thierry SARMANT

La Roumanie dans la Grande Guerre et l'effondrement de l'armée russe
Edition critique des rapports du général Berthelot chef de la mission militaire française en Roumanie

1916-1918

Préface du général André BACH

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA illY 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Aujourd'hui l'Europe dirigée par Catherine Durandin
La fin de la guerre froide confronte les Européens à d'énormes mutations et ouvre des perspectives unitaires. Et pourtant de nouvelles frontières et fractures se dessinent. Les Européens vivent une compétition parfois hégémonique, parfois frustrante, pour accéder à un niveau de développement présupposé comme normal. La collection Aujourd'hui l'Europe a pour objectif de publier des textes de philosophie, histoire et sciences politiques qui s'interrogent sur les redéfinitions d'identité et de sécurité européennes, sur les traditions, sur les crises...

Dernières parutions

Sorin ANTOHI, Imaginaire culturel et réalité politique dans la Roumanie moderne, 1999. Traian SANDU, La Grande Roumanie alliée de la France (1919-1933), 1999. Sanda STOLOJAN, Au balcon de l'exil roumain à Paris, 1999. Patrick MICHEL, La religion au musée, 1999. Traian SANDU, Le système de sécurité français en Europe centreorientale, l'exemple roumain (1919-1933), 1999.

PRÉFACE

Comme leurs sœurs du Palais Soubise et du Quai d"Orsay, les archives conservées au Service historique de l"armée de Terre sont une source essentielle non seulement de 1'histoire politique, diplolnatique et n1ilitaire de la France et des autres nations européennes, n1ais aussi de leur histoire éconon1ique, sociale et culturelle. Loin d'être un simple conservatoire de l"histoire-bataille et des n1œurs passées de la société n1ilitaire, ces «archives de la Guerre », pour reprendre l"expression autrefois en usage" offrent des perspectives originales, un éclairage différent de celui des archives diplon1atiques et contribuent ainsi à l''écriture d"une «histoire totale », régénérée par des questionnements nouveaux. Le présent volun1e en témoigne à plus d"un titre.
En choisissant de publier la collection des vingt-huit rapports rédigés par le général Berthelot entre octobre 1916 et n1ars 1918., les auteurs livrent d"abord au public un témoignage exceptionnel: récit pris sur le vif de l''odyssée de la mission militaire française en Roumanie pendant la première guerre mondiale, mais aussi tableau saisissant de I"effondren1ent de I"ancien En1pire nlsse et des convulsions d"un front oriental trop oublié en France, si tant est que son existence ait été réellen1ent connue. Dans la C0111position générale de cette série de textes, dans l"importance relative donnée aux différents sujets" c"est égalen1ent l"univers intellectuel de l"auteur et de son environne111ent culturel et professionnel qui transparaît. En ôter une partie, opérer un choix de textes, aurait été substituer la subjectivité d "hommes de la fin du XXe siècle à celle du général Berthelot. La valeur scientifique du livre en aurait été profondé111ent altérée. Le choix d'une édition in extenso

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LA ROUivIAJ"\TIE EN GUERRE

ET L ~EFFONDREivIENT

DE L ~ARivIÉE RUSSE

apparaît donc ici con1n1eparticulièrement heureux. Il fait de ce volume un document psychologique précieux. En Roun1anie",la n1ission Berthelot a tantôt été décrite con1n1eune aide généreuse, tantôt con1n1eune sin1ple n1esure retardatrice destinée à soulager le front français. La publication intégrale des rapports permet de trancher ce débat historiographique de n1anière définitive. D"'abord guidé par le souci de n1aintenir un second front, le général Berthelot a su voir plus loin et songer à l'après-guerre. Les auteurs le soulignent à juste titre: loin de tenir les Roun1ains pour de la sin1ple «chair à canons », il a bien vu en eux les alliés futurs de la France en Europe centrale. À la rigueur du choix rédactionnelles éditeurs ont joint une grande rigueur n1éthodologique : introductions historiques, cartes, notes historiques et biographiques, index des non1S,des lieux et des n1atières donnent au chercheur con1n1eau curieux toutes les facilités pour s'orienter dans le ten1ps et l'espace. L"' équipe à laquelle nous devons la présente édition et son riche apparat critique est bien représentative de la diversité des talents qui concourent à I"' étude et à la n1ise en valeur des archives de Vincennes. Docteur de runiversité de Paris-IV-Sorbolme, lieutenant de réserve, professeur agrégé à l'université de Strasbourg, M. Jean-Noël Grandhon1n1ea consacré sa thèse de doctorat à la n1ission Berthelot: cet ouvrage a été publié par le Service historique en 1999, sous le titre Le f;énéral Berthelot et l'action de la France en Roumanie et en Russie méridionale (1916-1918). M. Grandhon1n1e travaille a présent à d'autres aspects de la première guerre n10ndiale et prépare notan1n1ent un dictionnaire des officiers généraux français pendant ce conflit. Diplômé d'études approfondies en histoire, lieutenant de gendam1erie de réserve, chargé d'études au S.H.A.T., M. Michel Roucaud a consacré ses prelniers travaux à l'organisation de 1" rmée consulaire et a in1périale et prépare une thèse sur les hautes instances n1ilitaires en 1939-1940. Archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris-I -Sorbonne, conservateur au S.H.A.T., M. Thierry San11ant dirige la division des archives historiques de notre dépôt. Il a publié plusieurs études d'histoire culturelle de l'Ancien Régin1e et de non1breux articles consacrés aux relations de la France avec les pays d"'Europe centrale et

PRÉFACE

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orientale. Anin1és de curiosités éclectiques, ces trois historiens étaient on ne peut mieux à mên1e d'analyser des documents où se mêlent histoire de France, histoire de la Roumanie et histoire de l'Elnpire russe. Dépôt d'archives et centre de recherche, le Service historique n1ène depuis quelques années une politique active de coopération avec ses hon1010gues d'Europe centrale et orientale. Cette édition critique des rapports du général Berthelot s'inscrit dans cette politique. Elle renoue aussi avec une tradition fort ancienne, celle de la publication des grands textes historiques conservés au sein des archives de la Guerre. Elle tén10igne enfin d'une an1bition nouvelle: appliquer et adapter aux sources de I'histoire contelnporaine les n1éthodes de l'érudition classique, n1ises au point pour l'étude du Moyen Âge et de l'époque moderne. À l'heure où je n1'apprête à quitter la direction du Service historique, je suis heureux de présenter ce bel exen1ple de la richesse de ses ressources, du dynan1isn1e de ses collaborateurs et de la vigueur de ses traditions scientifiques.

Général André BACH (1he.t'du IService historique de l'armée de Terre

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CARTE N°l

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AVANT-PROPOS

LA ROUMANIE ET LA FRANCE ENTRE MISSION BERTHELOT ET GENÈSE DE L'EUROPE
Dix ans déjà se sont écoulés depuis l~effondren1ent du bloc soviétique et la mort de Nicolae Ceaucescu, et, malgré la chute de barrières de toutes sortes, la Roumanie, comme d'autres États de l'Europe centrale et orientale, dellleure lointaine et mystérieuse aux Occidentaux. Autant que jadis, la distance qui sépare Paris de Bucarest excède la mesure des kilomètres et la Roun1anie paraît, à bien des égards, plus éloignée de nous que certains pays d'Asie ou d'Afrique. Bien des Français confondent Budapest et Bucarest et n'ont d'autres Roumains en tête que Dracula, le dictateur défunt et son épouse. Cette ignorance a des excuses. Pendant presque un den1i-siècle, la domination soviétique a r~jeté l'Europe orientale dans un ailleurs inquiétant et brumeux. Mais le cOlnmunisn1e n'explique pas tout. Auparavant, cette région n"était guère mieux connue, quoique enveloppée d'une aura exotique moins déplaisante: de la fin du XIXe siècle à la première moitié du XXe, les ron1ans populaires anglais ou français prenaient volontiers pour décor des pays centre-européens imaginaires, contrées de mœurs plus ou moins orientales et de monarchies plus ou

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ROUMANIE

EN GlJERRE

ET EFFONDREMENT

DE L'ARMÉE

RlJSSE

n10ins défraîchies 1. Si nous ren10ntons plus loin dans le temps, vers les den1iers siècles de I"' ncien Régin1e, l'Europe centrale n'existait dans A I"' sprit des occidentaux que comn1e terre des n1arches et des n1arges, e aux confins des trois empires, russe, germanique et ottoman. La définition spirituelle de l'Europe et sa définition géographique ne coïncidaient pas: selon la première, I"'Europe s'arrêtait de fait aux frontières orientales de l''Allelnagne.

Cette persistante étrangeté fait tout le prix de l''épisode qu'est le séjour en Roumanie de la n1ission Inilitaire française en1n1enée par le général Berthelot de 1916 à 1918. Après la can1pagne de 1812 et l''expédition de Crin1ée, c'est la troisièlne et dernière fois à l'époque contemporaine, où les armes de la France se sont portées aussi loin à I'Est. Voilà que pendant deux ans plusieurs centaines de Français vont vivre dans la Roumanie en guerre contre l'Autriche-Hongrie, l'Allemagne, la Turquie et la Bulgarie, côtoyer les Roumains, connaître une expérience directe et prolongée de cette autre Europe, qui, avant con1n1eaprès eux, échappe à la compréhension des occidentaux. Voilà que pour la pren1ière et peut-être la dernière fois la France va influer directement sur les destinées géopolitiques de cette région du monde2. La France à l'Est. - L'alliance roumaine et la mission Berthelot entrent dans une longue lignée d'alliances de revers et de stratégies périphériques, destinées à contrer un ennemi généralelnent germanique. Depuis le XVIe siècle, la France avait noué dans ce but des amitiés lointaines, tour à tour otton1anes, polonaises, hongroises, scandinaves ou russes. En 1914, l'alliance russe, célébrée avec tant d'éclat depuis la fin du siècle précédent, était la pierre angulaire de notre politique extérieure. Après la première guerre n10ndiale, la Petite Entente se voulut une solution de rechange à la disparition de l'Elnpire nlsse. Et, lors n1ên1eque la forn1ation des blocs con1n1uniste et occidental eut rendu vaine une pareille politique, les Français continuèrent de suivre le vieux tropisme: de tous les pays occidentaux, la France fut le moins hostile à
1 Citons notanllnent pour la littérature francophone Le château des C"arpathes de Jules Verne, 1892 et Le sceptre d'()ttokar de Hergé, 1938. Plus récemlnent, on recolnlnandera le relnarquable Rornan Roi de Renaud Carnus, Paris. 1983. 2 Exception faite de l'action diplolnatique de Napoléon III en faveur de l'union des principautés de Moldavie et de Valachie.

A VA1"\JT-PROPOS

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rUnion soviétique durant la guerre froide et le plus acharné à voir, derrière la défroque marxiste, la stature persistante des nations. La visite controversée du général de Gaulle à Nicolae Ceaucescu, en 1968, s"'inscritdans cette tradition. Il en va de n1ême de l'attitude hésitante et parfois an1biguë de François Mitterrand au n10n1entde la réunification allemande, de I"' clatement de la Yougoslavie et du putsch contre é Mikhaïl Gorbatchev. Quant à la stratégie périphérique dont la mission Berthelot est une expression, elle con1pte des antécédents plus ou moins heureux: expédition de Dantzig de 1734, guerre de Crimée de 1854, expédition des Dardanelles de 1915, et de douteux succédanés: l'expédition de Narvik de 1940 et les projets franco-britanniques d'invasion de l'U.R.S.S. par la Finlande et le Caucase, en 1939 et 1940. S'il est possible de trouver un point commun à ces différents épisodes, c'est leur caractère périlleux et limité. Dans le cours de son histoire, la France a moins bien réussi ses «projections de force» européennes, pour en1ployer le vocabulaire militaire, que celles qu'elle a entreprises au-delà des n1ers. Con1n1edans le cas de la n1ission Berthelot, l'intendance eut toujours grand n1al à suivre. Aux difficultés logistiques s"'ajoutent les réticences politiques et stratégiques. En tout temps, les grands théâtres d"' pérations des affi1ées françaises sont dans les o Flandres et en Italie du Nord. Par leur éducation, par leurs habitudes, par expérience, les chefs civils et n1ilitaires français ont toujours l' œil fixé sur la frontière de l'Est. C'est d'elle seule, croient-ils, que peut venir le revers décisif ou la victoire finale. Le général Berthelot est bien de cette école, lui, qui, en Roun1anie, n'a de cesse de revenir sur le front occidental, pour y commander une affi1ée... On con1prend n1ieux pourquoi, dans les cercles dirigeants français, une politique active en Europe centrale et orientale est toujours soumise à un jeu de bascule: utile pour créer une diversion contre l' ennen1i héréditaire, elle paraît vite dangereuse si elle distrait des énergies de l'affronten1ent direct qui nous oppose à lui. Après la pren1ière guerre n10ndiale, les Français oublient donc bien vite que la décision est venue du front oriental, avec l"'effondren1ent bulgare de septembre 1918, pour ne plus se souvenir que de Verdun et des grandes batailles à l'Ouest3.
~ Cet état d esprit était déjà très présent chez les officiers d état-major pendant la guerre elle-nlême : « À quoi rimait je vous prie, cette guerre sur les 3
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ROUivfAl"\TIE EN GlTERRE ET EFFONDREMENT

DE L ARivfÉE

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R1JSSE

Ils oublient aussi que le front rou111ain fixé des divisions allen1ana des qui ont manqué à l'Ouest au moment crucial. Pendant plus d~un an, « soumise aux plus dures épreuves, la petite Roumanie a tenu sans fissures4 ». La Roumanie subit en fait la même injustice que la Russie, dont l'on oublie trop facilement le rôle indirect dans le «miracle de la Man1e »5. C"est bien la caractéristique du pren1ier conflit n10ndial : pour une fois, l"alliance de revers a fonctionné à plein et a évité à la France un Juin 40 avant I'heure. Alliance ,franco-roumaine, alliance romanesque? - Par ses conséquences immédiates et lointaines, l'alliance franco-roumaine de 1916 et la n1ission Berthelot échappent donc à l'anecdote. Cela est vrai du point de vue roun1ain autant que du point de vue français. C'est d'elles en effet, pour une bonne part, qu'est sortie la «Grande Roun1anie» de 1919 et donc la Roun1anie d'aujourd'hui. Si la n1ission militaire française n'avait « fait durer» le front roumain quelques mois de plus, suivant les propres termes de son chef., les choses, à l'issue du conflit, auraient pu tourner bien différemment. Lors du règlen1ent de Versailles, les conditions faites à l'allié oriental auraient sans doute été beaucoup n10ins avantageuses. Les Roun1ains de l'époque n"en eurent pas entièrement conscience, a,lortiori ceux d'à présent. Con1parons pourtant la carte de l'Europe en 1919 et celle d'aujourd~hui. Soixante-dix après, rien ou presque ne del11eure de rédifice complexe bâti par le traité de Versailles. La seconde guerre mondiale l'avait déjà bien écorné, en déplaçant la Pologne de trois cent kilon1ètres. La chute de l'Union soviétique a anéanti les pays nés de la pren1ière guerre n10ndiale, Tchéco-slovaquie et Yougoslavie. De la sorte, au lieu des trois grands empires qui se partageaient le centre de l'Europe au début de ce siècle, il n'y a plus qu'une poussière d'États, souvent dotés de capitales hypertrophiées et privés d'accès à la mer.
fronts extérieurs? Est -ce qu'il Y avait d'autres fronts que le front occidental? », répète l'entourage de Joffre (Jean de Pierrefeu, CT. Q.(1. S'ecteur 1, Paris, 1920, p. 185-186). 4 S.H.A.T, 7 N 3044, travail de fin d'année du général Pétin, Bucarest, 15 janvier 1921. 5 Voir Jean-Noël Grandhomme, « Prélude à la Marne. La mission du général Joffre en Russie (1913) », T/erdun.Les C"ahiersde la (Jrande C;uerre, n027, 2000, p. 11-38.

A VA.l"\TT-PROPOS

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Hors la réduction de 1" Autriche et de la Hongrie à 1 état de moignons,
rien ne demeure donc des créations du traité de Versailles, rien... sauf la Grande Roumanie. Malgré l'amputation douloureuse de la Moldavie6, celle de la Dobroudja du Sud et de la Bucovine du Nord, elle subsiste pour l'essentiel, avec la Transylvanie et le Banat7. Au lieu d'en

n1arquer la frontière - con1bien tortueuse et difficile à défendre - les Carpates en forn1ent désorn1ais I épine dorsale. Avec l"éclatement de ses voisins, la Roun1anie fait aujourd'hui figure de puissance régionale: hors l'Ukraine, aucun des États limitrophes n'a de territoire aussi vaste et la seule Ukraine la dépasse, de plus du double il est vrai, par la population. Il serait donc de bien n1auvaise foi de réduire l'alliance française à un choix sentimental. Pour la Roumanie, elle répondit à la nécessité de sortir du carcan de trop puissants voisins. Hier con1n1eaujourd'hui, la France est trop lointaine pour être dominatrice... trop éloignée aussi pour être absolument efficace. En l'espèce, chacune des parties y trouva son profit, à court ou moyen terme.
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RouJnanie orientale ou Roumanie européenne: B)Jzance après B)Jzance. - C~est enfin la question de l'identité roun1aine que pose la n1ission Berthelot. Aujourd'hui encore, Français et Rou111ainsai111entà rappeler leur parenté. Évoqua11t les (lointaines) origines valaques de Ronsard, au cours d'une conférence donnée à l'université «Marc Bloch» de Strasbourg le 24 avril 2000, Andrei Magheru, représentant personnel de l'Exécutif roumain auprès du Conseil pennanent de la francophonie, se plaisait à faire re111arquer: «Nous cousinons par les poètes. » De part et d'autre, cependant, on sent bien que, 111algré tant de dissertations sur la latinité rou111aine,a Rou111anie saurait se résu111er l ne à une « sœur latine» de la France, sœur cadette toujours docile à son aînée.
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Quant à la jeune République de Moldova, son indépendance ne va pas sans quelques avantages pour la RouIllanie: son voisinage avec les grands États slaves se trouvera peut -être facilité par l'existence de cette zone-taInpon, et la terre rouIllaine détient deux voix au lieu d'une dans les instances internationales. ..

'7 Voir Dan Berindei. « Les frontières de la RouIllanie de 1919 à 1947 », L 'établisselnent des .frontières en Europe après les deux (~uerres lnondiales, ("oUoque de SYrasbourg, 1995, Berne, 1996, p. 361-368.

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R01JMANIE

EN GUERRE

ET EFFONDREMENT

DE L ARMÉE R1JSSE

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Malgré les démonstrations de reconnaissance, les Roumains ont durement ressenti la dépendance vis-à-vis du grand allié occidental. Elle leur faisait trop bien sentir l'infériorité de leur jeune nation par rapport à l'Europe « civilisée». Les Français les plus lucides l'ont bien compris. Dès 1922, le général Pétin écrit au sujet du colonel Antonesco, nommé attaché militaire à Paris: « Bien qu'il ait pu apprécier à sa juste valeur aux côtés du général Prezan l'aide apportée par la France et la n1ission Berthelot, sa reconnaissance ne nous est en aucun façon acquise. Son orgueil en a souffert. Il aurait voulu que la Roumanie n'ait besoin de personnes. » De fait, le Conducator se souviendra toute sa vie de cette blessure d'amour-propre, lui qui, vingt ans plus tard, le 29 octobre 1942, rappelle à Constantin Bratianu les hun1iliations « subies de la part d'un autre grand allié, qui, prenant prétexte de notre absence de préparation n1ilitaire et de la faiblesse de notre encadren1ent, nous a envoyé une n1ission n1ilitaire pour nous apprendre à faire la guerre, qui nous l'a appris, c'est vrai, mais qui nous a humiliés quotidiennelnent par manque de tact et par orgueiL.. Dois-je vous rappeler, Monsieur Bratianu, que, lorsque je suis arrivé avec le maréchal Prezan au grand quartier général en décembre 1916, j'ai trouvé installé dans toutes les sections des techniciens français qui, tout en étant n10ins gradés que les chefs roumains responsables, étaient investis avec le consenten1ent de votre frère et sur ordre du général Iliescu de pouvoirs discrétionnaires de comn1andement ? Ce fut la plus grande humiliation que l'on pouvait imposer à une armée même battue9.» L'attitude d'Antonesco contraste avec celle d'autres officiers roun1ains, com111e le colonel Radu Rosetti ou le général Presan qui, en se mettant à l'école des Français, avaient conscience de servir plus utilement la Roumanie. Leur nationalisme ne constituait pas un obstacle à l'action du général Berthelot_ bien au contraire. Le cliché français suivant lequel la Roumanie serait un îlot de latinité isolé au milieu d'un océan slave hostile ne tient pas mieux à l'épreuve des faits. Latine et orthodoxe, la Roumanie apparaît d"abord con1n1eune jumelle inversée de la Pologne, slave et catholique. Mais, dans le cas rou111ain,les choses se compliquent encore d'influences
S.H.A.T.~ 7 N 3044. lettre du général Pétin au ministre de la guerre (étatmajor de l'armée, 2e bureau, missions)~ Bucarest, 21 juillet 1922. 9 Cité par Catherine Durandin, Histoire des ROUJ11ains, Paris, 1995, p. 334335.
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A V ~1\,JT-PROPOS

Il

ottomanes, grecques, serbes et russes. Malgré la re-latinisation voulue au XIXe siècle, la langue roumaine porte témoignage de cette diversité, elle où tant des n10ts les plus courants sortent tout droit du lexique slave. Le général Berthelot avait senti cette parenté, lui qui, tout en soulignant I'hostilité réciproque des Russes et des Roul11ains, confondait souvent les défauts des deux alliés «orientaux» dans une même réprobation. Après la guerre, le général Pétin affirmait encore « que le

Roumain est proche de l'oriental, auquel la force plaît 10 ». Malgré la

haine des Roumains pour les Russes, les Français ne manquent pas de trouver des traits communs à ces deux peuples, même sans avoir une nette conscience de leur commun héritage byzantin. Dans les années 20, alors que les anciens de la mission Berthelot ont le loisir de méditer les leçons de la guerre, les Français séjournant en Roumanie sentent qu"elle est traversée par une fracture comparable à celle qui sépare, en Russie, occidentalistes et slavophiles, partisans de Il l''assimilation à l'universalisme français ou anglo-saxon et partisans d'une voie nationale particulière, d'un «roun1anisI11e» qui serait le pendant carpatique de 1'« idée russe ». Aujourd'hui encore, les sentin1ents mêlés qu'éprouvent les Roul11ains au moment d'entrer dans rUnion européenne ressemblent assez à ceux qui anin1ent les Russes devant le triomphe du modèle occidental: malaise, ressentiment, crise persistante de ridentitél2. Calquées sur celles de la Ve République française, les institutions de la Roumanie démocratique fonctionnent médiocren1ent. L' éconolnie tarde à sortir du marasme. La société semble privée de repères. Alors, Roumanie européenne ou Roul11anie orientale? Au vrai, la question n'a plus grand sens. La « voie particulière» est un luxe qu'a pu se payer l'immense Russie, prodigue en ressources et en soldats. Sacrifiés par millions, les hommes lui coûtaient assez peu, la terre russe semblait en mesure d'en produire sans cesse de nouveaux. L'avenir dira
10

S.H.A.T., 7 N 3044, travail de fin d'année du général Pétin, Bucarest

15 janvier 1921. Il Sur la pénétration des idées des lumières et de la culture française en Roumanie au début du XIXe siècle, voir Neagu Djuvara, Le P{~VSrouJ11ain entre ()rient et ()ccident., Paris, 1989. 12 Sur la part slave et orthodoxe dans l'identité roulnaine, on se reportera à l'ouvrage récent de Jean Cuisenier, A1élnoires des (~arpathes, Paris, Plon, 2000.

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ROU~fANIE

EN G1JERRE ET EFFONDREMENT

DE L'ARMÉE

RUSSE

si cette ligne de conduite lui est encore possible. Une nation moyenne la «petite Roumanie» comme disait Berthelot - n'a pas les coudées aussi franches. Si, en tern1e de valeur géostratégique, la Russie, lnême en difficulté, demeure un « acteur géopolitique », pour user du jargon des spécialistes, la Roumanie n'est pas n1ême un «État-pivot13 ». L"exaltation nationaliste ne peut la mener nulle part. Aussi ses dirigeants ont-ils choisi l'entrée à tenne dans une Europe apaisée, seul n10yen d'exister pour leur pays. Dans les crises balkaniques récentes, la Roun1anie est d'ailleurs apparue COlnn1e élén1ent de relative stabiliun té. Pour entrer dans l'Europe, elle s"est révélée prête à avaler bien des couleuvres. En tén10igne son soutien inconditionnel à l'O.T.A.N. pendant la guerre du Kosovo, alors que, pour des raisons culturelles et historiques, les sympathies du peuple roumain se tournaient tout naturellement vers la cause serbe. De même, en mai 1999, l'Église orthodoxe roumaine a adressé un signe fort à l'Occident, en étant la première église orthodoxe autocéphale à accueillir le pontife romain. Ainsi divergent les destinées, à bien des égards parallèles, de la Russie et de la Roumanie, ces deux nations héritières de la tradition byzantine. Ayant parié sur la Roumanie en 1916, la France crut d'abord perdre sa mise. On verra ici qu'il n'en fut rien et que, dans l'épreuve commune de 1917, le petit allié montra plus de ressources qu"on ne l''aurait cru. Ce précédent historique vaut ce que valent tous les précédents: non comn1e recette, non comme leçon, mais comme élément de réflexion. C"est pourquoi, tout en satisfaisant la curiosité, la lecture des rapports du général Berthelot nous apporte quelque chose de plus. Comme la Roumanie défaite de 1916, la Roumanie morose de l'an 2000 a plus d'atouts dans son jeu qu'elle ne le croit: à la France, si elle a en la volonté, de l'en faire souvenir. Comme au temps du général Berthelot, l'enjeu dépasse, à terme, les contrées danubiennes. C'est toujours l'in1n1ense Russie qui se profile derrière la « petite Roumanie». La manière dont la seconde s"intégrera ou non dans l'Union européenne ne sera pas sans conséquences sur la première ni sur les limites et l'identité de l'Europe à venir. La voilà
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On trouvera une présentation récente de la vision géostratégique améril 'Anzérique et

caine du monde chez Zbigniew Brzezinski, Le Cirand échiquier: le reste du Inonde, Paris, Hachette Littératures, 2000.

AVANT-PROPOS

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peut-être, cette « mission historique », à laquelle aspirait jadis la Roun1anie : forn1er un pont entre deux n10ndes n1ille ans séparés et célébrer, après tant de siècles, les retrouvailles de Rome et de Byzance.

Jean-Noël GRANDHOMME Docteur de l'université de Paris-lV-Sorbonne Pro.fesseur agrégé à l'université de Sftrasbourg Chargé de cours à l'Institut d'études politiques et au centre d'études germaniques de Strasbourg

et
Thierry SARMANT Archivi s te-paléographe Docteur de l'université de Paris-I-Sorbonne C"onservateur au S"ervice historique de l'armée de terre

INTRODUCTION

Une « France orientale» : ainsi a-t-on pu sun10n1n1er la Roun1anie, nation de langue latine et de religion orthodoxe, imprégnée depuis deux siècles de langue et de culture françaises. Cette longue fan1iliarité a connu son apothéose il y a plus de quatre-vingt ans, avec le séjour en Rou111anie, entre 1916 et 1918, d'une mission 111ilitaire française dirigée par le général Henri-Mathias Berthelot. Inscrit dans la mémoire historique des Rou111ains, cet épisode est aujourd'hui bien oublié en France. Cependant., de récentes études se sont attachées à faire mieux connaître rhistoire de cette mission au public français 1. Il reste à en mettre au jour les principales sources: panni celles-ci, les rapports rédigés par le général Berthelot étaient demeurés jusqu'à présent inédits. 1 Jean-Noël Grandhomme~ Le C;énéralBerthelot et l'action de la France en Rournanie et en Russie nléridionale (1916-1918), Vincem1es, Service historique de l'armée de terre, 1999. On se reportera à cet ouvrage pour plus de détails sur les faits exposés dans la présente introduction. Plusieurs thèses deIneurées inédites ont été consacrées aux relations franco-roumaines dans les premières décennies du XXe siècle: Michel Roussin, La Alission nlilitaire ,française en Rounlanie pendant la prenlière guerre nlondiale, université de Paris-lIt 1972 : Catherine Durandin, La Politique .française et les Rou/nains, 1878-1913 : à la recherche d'une influence, université de Paris-IlL 1980 : Guy Gauthier, Les Relations politiqueL\'et écononliques de la France et de la RouJ11aniede l'entrée en guerre de la ROUJ11anien août 1916 au traité ,francoe rounlain de 1926. université de Paris-IV, 1995, Trajan Sandu, La France, la Rournanie et la sécurité en Europe, 1919-1933, université de Paris-IV, 1998.

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LA ROU~L~"\TIE EN GUERRE

ET L 'EFFONDRE~fENT

DE L' A.R1:1ÉE RUSSE

Pour apprécier ces rapports à leur juste valeur, il est d~abord nécessaire de rappeler dans quel contexte passionné ils ont été écrits: celui

de 1 affirmation de la nation roumaine, celui de la Grande guerre sur le
~

front oriental, celui de la dislocation de 1~En1pire russe et de la naissance du pouvoir soviétique. Il faut ensuite donner un aperçu de la vie et du caractère de leur auteur, Henri-Mathias Berthelot, un officier général des belles années de la Ille République, plein d~allant et de brio, qui, comme toute sa génération, vécut dans l'attente de la grande revanche. Il convient enfin de n10ntrer comment ces rapports con1plètent les autres sources de rhistoire des relations franco-roun1aines pendant la pren1ière guerre mondiale: le .Journal, la correspondance et les Mémoires de Berthelot2, d~une part, la correspondance générale de la légation de France à Bucarest et celle de la mission militaire française, de 1~autre. Tel est I"' bjet de la présente introduction. Illustrant les ressources o des rapports du général Berthelot, une étude séparée lui fait suite, qui détaille leur intérêt pour 1'histoire de la fin de l' am1ée nlsse.

I. La Roumanie dans la première guerre mondiale et l'œuvre de la mission militaire française. 1. De la Triplice à l'Entente. L'emprise germanique3. - Comme l'Italie et l'Allemagne, la Roumanie est une création du XIXe siècle. C'est seulement en 1859 que les deux provinces otton1anes ~e Valachie et de Moldavie s'unirent sous le non1 de Principautés unies. L'indépendance complète ne fut reconnue par les Puissances que lors du Congrès de Berlin, en 1878. L'Europe avait alors déjà donné un souverain à la nouvelle nation, en la personne de Carol 1erde Hohenzollern-Sigmaringen (1839-1914), cousin éloigné du roi de Prusse, proclamé prince (1866), puis roi de Roun1anie (1881). Cette direction allemande orienta entièrement la politique étrangère
Les mémoires, le journal et la correspondance du général ont été publiées aux États-Unis par Gle1U1 Torrey: General Henri Berthelot and Ronlania~ E. New-York, 1987,247 p. (traduit en roumain en 1997).
3 :2

I.-N. Grandhonune,

op. cil., p. 30-35.

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de la Roumanie au cours des décennies qui précédèrent le pren1ier conflit n10ndial. Carol lia son pays à la Triplice, par le traité secret du 30 octobre 1883, renouvelé sans discontinuer jusqu'en 1913 et inféoda l'économie roumaine à celle des Empires centraux, tout travaillant sincèren1ent au bien du pays, qu'il tenta de doter d'infrastructures n10dernes. L'alliance se nourrissait d'une russophobie endén1ique justifiée par l'opposition ethnique des Latins et des Slaves, et surtout par I'histoire récente. Lors de la guerre rosso-turque de 1877-1878, en effet, l'armée roumaine avait apporté un concours décisif aux troupes tsaristes bloquées par le général turc Osman Pacha sous les lllurs de la citadelle de Plevna. Pour prix de ses services, la principauté de Carol s'était fait ravir la partie nord du territoire de la Moldavie historique, la Bessarabie, déjà annexée par les Russes entre 1812 et 1856. Elle avait été dédommagée par l''acquisition de la Dobroudja - ce qui lui ouvrait une large fenêtre sur la n1erNoire - mais s' estin1ait à juste titre spoliée par son puissant voisin. Dès lors, une extrême fraîcheur régna entre les deux États. Ce contentieux récurrent contribua granden1ent à jeter la Roun1anie dans les bras de l'Autriche. D'autant plus que les populations roumaines annexées eurent à subir sous Alexandre III et Nicolas II une politique de russification à outrance. Mais cette alliance dictée par les circonstances et par la volonté du souverain allait se heurter à un écueil nomn1é Transylvanie. La volte-:/àce. - Possessions historiques de la Courolli1e de saint

Étienne - la Monarchie hongroise -, la Transylvanie,le Banat, le Maramure~ et la Cri~ana étaient majoritairement peuplés de Roumains. Dans leur immense majorité fidèles aux Habsbourg lors de la révolution de 1848-1849, ils avaient pourtant été sacrifiés par Vienne aux nationalistes magyars sur l'autel du dualisn1e, en 1867. Alors que les Roun1ains de Bucovine, restés autrichiens, vivaient

dans des conditions quasi-dén10cratiques ils obtinrent le suffrage universel COll1111ees autres sujets cisleithaniens de François-Joseph, l en 1907 - ceux de Hongrie étaient en butte aux persécutions les plus variées. Dès 1867, le comte Andrassy, prelllier président du Conseil du royaun1e ressuscité, fit dissoudre les Parlell1ents de Cluj et de Sibiu. Les élections - au suffrage censitaire - étaient régulièrement truquées, et les lois scolaires, notall1111ent celle d"Apponyi en 1907, avaient pour seul

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LA ROUMA1'JIE EN GUERRE

ET L'EFFONDREMENT

DE L' A.RMÉE RUSSE

but la magyarisation de la jeunesse. À la veille de la guerre, certains nationalistes, groupés dans le cercle du « Belvedere », plaçaient tous leurs espoirs dans l'austro-roul11anisn1e et n1isaient sur la n1agyarophobie et l'esprit supposé fédéraliste de rarchiduc François-Ferdinand, rhéritier du trône, pour libérer leurs compatriotes. Ce fut le cas notamment d'Aurel Popovici, auteur en 1906 des États-llnis de la Grande Autriche. Mais de nombreux intellectuels n'espéraient plus rien du côté des Habsbourg et avaient fui en Roumanie. Ils réclan1aient le rattachement pur et simple de la Transylvanie au royaume de Carol, qui, prisonnier de ses amitiés gern1aniques, n'osait ni les soutenir, ni les condamner. L'opinion, en tout cas, était acquise à leur cause, et, lors de l'entrée en guerre de la Roumanie au cours de la seconde guerre balkanique, on entendit crier dans les rues de 4 Bucarest: « À bas l'Autriche' » Les yeux des activistes étaient tellement rivés sur la ligne bleue des Carpates, qu'ils en oubliaient presque, pour la pren1ière fois depuis plus de trente-cinq ans, de regarder au-delà du Prut ce qui se passait en Bessarabie nlsse. Le tsar et son n1inistre des Affaires étrangères Sazonov jugèrent le n10ment favorable pour tenter un rapprochement. Ils trouvèrent des oreilles attentives et un terrain propice à Bucarest. Le ministre d"Autriche-Hongrie, le con1te Czemin, sentait venir la dissolution de ralliance et écrivait: «Le traité n'est qu"un simple bout de papier. La Roumanie ne se joindrait pas à la Monarchie en cas de guerre. La relation actuelle est la pire concevable, car elle nous lie, mais ne nous est d'aucun secours). »

Le 1er juin 1914, le yacht du tsar et de la famille impériale fit escale

à Constanta, le grand port roumain sur la n1er Noire. Carol reçut Nicolas II en toute amitié, ce qui provoqua la stupeur à Vienne et à Berlin. En même temps, les intellectuels français effectuaient un retour en force à Bucarest, et les officiers roun1ains passés par Saint-Cyr~ Polytechnique ou l'école d'application de Fontainebleau accédaient aux plus hautes fonctions de l' an11ée. On ne s'étonnera donc guère de la décision du 3 août 1914. Ce jour là, le roi convoqua dans sa résidence d'été de Sinaia un Conseil de la
4

Constantin Kiritescu, La ROU111aniedans la Ch/erre 111ondiale, Paris, 1934, G. P. Gooch, B~fnre the War. SYudies in djplolnac~v, Paris, 1936, vol. 2,

p.41. ) p.430.

INTRODUCTION

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Couronne exceptionnel, rassemblant le Cabinet au cOlnplet, le prince héritier et les ténors de l'opposition. Malgré les efforts du souverain et de quelques personnalités conservatrices germanophiles, comme Petre Carp, il fut décidé que la Roun1anie n'honorerait pas les engagen1ents pris à l'égard de la Triplice contre la volonté de l'opinion. Avant ce jour d~ailleurs, Carol 1er n'avait mis dans le secret qu ~une poignée d'hommes politiques. On opta donc pour la paix année, à l'exemple de l'Italie.
Le temps des marchandages. - D'août 1914 à août 1916, la Roun1anie fut courtisée de toutes les manières, mais son chaperon, le président

du Conseil Ion I. C. Brâtianu veilla jalousement sur sa neutralité 0. Sa position oscilla constamment entre 1~Entente et les Puissances centrales, au gré des victoires des uns et des autres. La Roun1anie se coupa en deux, ou plutôt en trois. Aux discours prudents et russophobes des gern1anophiles, en1n1enés par Petre Carp, Alexandnl Marghilolnan et Constantin Stere répondaient les envolées lyriques et panlatines des francophiles groupés derrière Nicolae Filipescu et Take lonescu. Entre les deux partis, l~immense majorité des Roumains attendait que le dieu des années esquissât un sourire à l'un ou l'autre des adversaires, à l'image de Brâtianu, qui vendait d' énorn1es quantités de pétrole et de blé aux deux camps. La responsabilité de cette attitude incombait essentiellement aux Russes. Dans un n10n1ent de panique, à la suite des désastres de Tannenberg et des lacs Masures, n'avaient-ils pas signé ce falneux traité du 3 octobre 1914, dans lequel, pour prix de leur simple neutralité, le n1inistre des Affaires étrangères russes Sergueï Sazonov promettait à ses voisins l'occupation de la Transylvanie lors de la paix générale? Pourquoi la Roulnanie se serait-elle lnise en marche puisque son AlsaceLorraine lui était pron1ise sans coup férir? Une sen1aine après la conclusion de cet accord, le vieux roi Carol rendit l' ân1e (10 octobre 1914). Son neveu et successeur Ferdinand, bien que né lui aussi à Sigmaringen, était moins pénétré d'esprit prussien que de culture roumaine. De plus, il subissait l'ascendant de son épouse, Marie de Kent, cousine du tsar e tdu roi d Angleterre, entière~

ment acquise à la cause de l'Entente.
6

l-N. Grandholl11ne, op. cil., p. 104-149.

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LA ROUMA.ll\JIE EN GUERRE

ET L'EFFONDREMENT

DE L' A.RMÉE RUSSE

Mais les négociations piétinèrent longtemps encore. En mai 1915, les grandes manœuvres diplomatiques des Alliés/ qui visaient à entraîner la Roulllanie dans la guerre au côté de l"Italie, échouèrent. Mên1e refus de Bratianu lors de la fulgurante offensive de Broussilov en Galicie, en juin 1916. Joffre s'impatientait: «L'affaire roun1aine, expliquet-il, devenait une véritable toile de Pénélope qu'il fallait relllettre chaque jour sur le métier7. » Ses télégrammes devinrent comminatoires: « Maintenant ou jan1aisR».,écrivait-il à chaque fois en guise de conclusion. Enfin, pressé de toutes parts, le chef du gouvernelllent roun1ain céda.

2. La Roumanie en guerre. La campagne de Trans)Jlvanie9.- Le 17 août 1916, furent signées les conventions politiques et n1ilitaires entre les Alliés et les Roun1ains. Dix jours plus tard, la Roun1anie déclara la guerre à la seule AutricheHongrie. L"Allelllagne ne prit pas tant de précautions juridiques et se prononça dès le lendelnain, suivie le 30 août par la Turquie. Seuls les Bulgares semblaient conserver une attitude plus réservée. Plus inspiré par le cœur que par la raison, le plan roumain prévoyait une attaque Inassive en Transylvanie (hypothèse Z), avec Budapest pour objectif, tandis qu"une attitude défensive serait adoptée le long du Danube. Tous les états-n1ajors alliés percevaient le danger d'une telle stratégie, qui éloignait le gros des forces roun1aines de la capitale et la laissait quasin1ent sans défense. Mais, tout à leur joie de voir la Roumanie se décider enfin, ils laissèrent faire. Mên1e lorsque 1" offensive du général Sarrail, qui., partant de Salonique le 20 août, devait fixer, voire bousculer les Bulgares, vint à être précédée d'une attaque surprise de l'ennemi, et que les Alliés cédèrent du terrain au lieu de progresser. Confiants, les soldats de Ferdinand pénétrèrent donc en Hongrie au (), d soir du 27 août 19161 accueillis C0111me es libérateurs par les RouÎ

Maréchal Joseph Joffre, Nfénloires, Paris~, 1932, vol. 2, p. 309.

8

S.H.A.T., 5 N 142, lnessage du lninistre de France au Ininistre de la l-N. Grandholmne, op. cil., p. 150-184.
militaire en Roulnanie au mi-

Guerre~ 23/6 juillet 1916. n0232-233.
9

S.H.A.T., 5 N 142, message de l'attaché nistre de la Guerre. 14/ 27 août 1916. n° 125.

}O

INTRODtJCTION

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111ains,tandis que les notables 111agyarsprenaient la fuite, et que les faibles troupes in1périales se repliaient. En quelques jours, Petro~ani, Or~ova, Bra~ov tombèrent aux mains de l~amlée royale. Le général en chef des années allemandes, Erich von Falkenhayn, qui peinait déjà depuis des mois devant Verdun, et plus récen1ment sur la Somme, se fit cette fois accuser d'imprévoyance et fut rendu responsable de tous les échecs de l'Alliance. La conférence tenue à Pless le 29 juillet précédent avait arrêté les nlesures à prendre dans l'éventualité d'une intervention rou11laine,nlais celle-ci n'était attendue que pour la fin du mois de septembre. Le général en chef fut congédié et remplacé par le tandenl Hindenburg-Ludendorff. La direction bicéphale des armées centrales décréta aussitôt que l'urgence se situait à I~Est. Un effondrenlent de la Hongrie aurait signifié à brève échéance la ruine de l'Allemagne elle-mêlne. Il fallait la sauver à tout prix. En conséquence, des unités furent prélevées sur le Carso et en Courlande, mais aussi à Verdun et sur la S011lnle,et confiées à... Falkenhayn. La Rounlanie dut soudain faire face à des troupes aguerries par deux ans de luttes, et la physiononlie du c011lbatchangea radicalenlent. La catastrophe cie Dohroudja. - Le premier coup, déjà presque mortel, fut porté sur le front Sud, par les Germano-Bulgares, supervisés par le 11laréchalMackensen. Depuis le début du siècle, les relations entre Sofia et Bucarest n'avaient cessé de se dégrader. En 1913, au cours d'une promenade Inilitaire, les Roumai11ss'étaient enlparés du Quadrilatère, la partie sud de la Dobroudja, territoire ethniquement bulgare. La Bulgarie n'attendait qu'une occasion pour prendre sa revanche. À l'automne 1915, l'amlée bulgare porta l'estocade à l'an1lée serbe. Vint le tour des Rounlains. Hindenburg avait donné des consignes précises: «La concentration des forces germano-hongroises en Transylvanie devant s'opérer dans la deuxiènle quinzaine de septembre, le rôle du nlaréchal [Mackensen] est, protégeant la ligne du Danube, d'envahir la Dobroudja, d'attirer sur lui les forces roumaines et de les battrell. »

Le 1er septembre 1916, la Bulgarie déclara la guerre à la Roumanie.
Dès le 6 septe11lbre,près de 30 000 soldats rounlains, enfermés dans une forteresse par une aberration du c0l1l11landel1lent, furent fait prisonIl

C. Kiritescu,

Op. cil., p. 173.

LL

LA ROUNIA1'JIE EN GUERRE

ET L ~EFFONDREIvIENT

~ DE L ARNIÉE RlJSSE

niers à Turtucaia, sur le Danube12.La route de la capitale et celle de

Constanta étaient ouvertes. Les journaux allemands jubilaient: «Le nouvel allié de l'Entente battu en huit jours' 13» Ce fut à grand peine que r état-major roumain empêcha, provisoirement, la déroute. Il fallut bien évidemment suspendre l'offensive en Transylvanie, dès le 9 septen1bre14,jour oÙ les Bulgares entraient dans Silistra. Les Russes, présents en non1bre en Dobroudja, sous le con1n1anden1ent du général Zaiontchicovski, ne s'étaient défendus que mollen1ent. Pour diminuer la pression bulgare, les troupes françaises de l' arn1ée d'Orient lancèrent une vigoureuse contre-offensive, du 10 septembre au 3 octobre, rejetant l'ennemi sur les positions occupées au début du n10is d'août. Les Britanniques, quant à eux, campèrent sur leur position, leur chef, le général Robertson, ayant refusé de les engager dans la bataille15. Pourtant l'an11ée roun1aine continuait d'accun1uler les échecs. Au début d'octobre, la contre-offensive du général Averescu à Flamânda se solda par un repli, et les Germano-Bulgares accentuèrent leurs avantages, prenant notamment Constanta. Dans leur fuite, des soldats russes pillaient les villages roumains. L'état-major de l'armée russe, la Stavka, réagit en envoyant Sakharov, l'un des adjoints de Broussilov, qui avait dirigé avec brio l'une des phases de l'offensive du printen1ps contre l'Autriche-Hongrie. Il se n10ntra décidé à rétablir la discipline et réussit à stabiliser le front aux alentours du 8 novembre1o. En Transylvanie, Falkenhayn avait frappé lui aussi, du 26 au 29 septen1bre, à Sibiu, forçant les Roun1ains à évacuer la ville, et les poursuivant jusqu'aux Carpathes. Là, ils se retranchèrent si bien qu'ils empêchèrent les Allemands de s'engouffrer dans les cols qu'ils venaient eux-n1êlnes de franchir. Ainsi prenait fin, vers le 15 octobre, la can1pagne de Transylvanie, con11nencée dans l'euphorie sept sen1aines plus tôt.
La hataille des Carpates et l'invasion. - Dans les Inontagnes enneigées qui formaient une frontière s'étirant sur 800 kilomètres, les com12

S.H.A.T., 5 N 142, message de la légation de Russie en France (colonel

Oznobichine) aux Affaires étrangères, 25/7 septembre 1916, n055751/ 805 JR. 13 C. Stiénon, Le Afvstère rouJ1zain et la d~fection russe, Paris. 1918, p. 53. 14 C. Kiritescu, op. cit., p. 84. 15 Ibid., p. 150. 16 Constantin Kiritescu. op. cil., p. 150.

INTRODUCTION

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bats prirent un tour plus âpre. Peu de tranchées ou de fortins, puisque la Roumanie, membre de la Triplice, n'avait pas jugé bon de s'en pourvoir. Falkenhayn envisagea d'abord de passer au sud de Bra~ov, pour atteindre Bucarest au plus court. Il se montra donc fort mécontent des tentatives, d'ailleurs infructueuses, effectuées par l'archiduc Charles, le futur en1pereur, en Moldavie ( 11-27 octobre), n1ais subit le n1ên1esort que lui à Predeal (24 octobre) et Câmpulung (27 octobre). Simultanén1ent, les Allen1ands tentèrent d'en1pnlnter le chen1in le plus long. Il offrait l'avantage de l'étroitesse de la barrière n10ntagneuse. Le défilé du Jiu, qui en formait le verrou, subit de furieux assauts entre le 23 et le 26 octobre, mais l'ennemi ne réussit pas à passer. Les Allemands subirent un échec lors de cette pren1ière bataille des défilés. Mais la partie n'était que ren1ise. ., L armée roumaine, qui se nourrissait exclusiven1ent des souvenirs glorieux de 1877 et de 1913, subit de plein fouet le choc de la guerre n10derne, à laquelle elle n'était pas préparée. Les aéroplanes et les zeppelins bombardaient presque impunément Bucarest, dépourvue de D.C.A. et protégée par moins d'une demi-douzaine d'aviateurs. L'ennemi employait également les gaz, comme à Clabucetul Baiutului, le 31 octobre 1916. Falkenhayn utilisait toute l'expérience acquise sur les chan1ps de bataille du front Ouest. L' ennen1i progressa ainsi dans les vallées de l'Oituz et de l'Olt. Le Il noven1bre, le général von Kühne reprit l'offensive, prenant Târgu-Jiu, le 15, et enfonçant les portes des Carpates. Le 21 novembre 1916, Craiova tombait et le 27les Allen1ands franchissaient 1"0 It 17.

Le secours russe devenait indispensable, mais les généraux montraient toujours autant de répugnance à s'investir dans un con1bat qui ne semblait pas être le leur. Il fallut l'injonction du tsar pour qu'une offensive se déclenchât en Moldavie à la fin de novembre. Il était bien tard: on se battait déjà en plein cœur de la Valachie. Le 6 décembre 1916, vers deux heures de l'après-n1idi, Mackensen, juché sur une automobile, entra dans Bucarest18 évacuée par une partie de la population, le gouvemen1ent et le corps diplomatique. Les puits de pétrole des environs, sabotés par des équipes britan11iques, éclairaient le ciel de la dé17
18

G. E. Torrey, op. cil., p. 150 (Journal de Berthelot, 27 novelubre 1916). N. P. COlnnène, l'Votes sur la guerre rounzaine, Lausanne, 1917, p. 214.

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LA ROUM~N"IE

EN GUERRE

ET L EFFONDRE:tvIENT

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DE L ARMÉE

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R1JSSE

faite de leur lueur fantastique. Le 21 décembre 1916, la Dobroudja fut abandonnée à son tour par Sakharov, hormis le delta du Danube19. La ligne de défense russo-roumaine s'organisa sur le Siret, très au nord de la capitale. L'État se reconstitua en Moldavie, avec Ia~i pour capitale. Comme Albert 1eren 1914, Ferdinand avait refusé une évacuation complète de l' an11ée nationale en territoire allié - russe en l'occurrencen1algré l'insistance du général Alexeiev, chef d'état-major général de rarmée russe. Le 20 janvier 1917, le haut commandement allemand en Roumanie donna l'ordre à ses troupes de se cantonner désormais à la défensive. Hindenburg pouvait être satisfait des résultats obtenus. Un froid continental s'installa sur le pays, décimant des troupes fatiguées, de part et d'autre, par cinq n10is de can1pagne. Le front ne s'étendait plus que sur 130 kilon1ètres, largen1ent défendus, cette fois, par d'in1portantes forces russes. Au cours des luttes de 1916, 50 000 soldats roun1ains avaient été tués, 80 000 blessés et 110 000 faits prisonniers2()
.

Dans un entretien avec le comte de Saint-Aulaire, ministre de France, Brâtianu désigna sur le chan1p les coupables de la déroute: « Je
n1' attendais à la trahison de la Russie, n1ais je ne n1' en attendais que

n1ieux, de la part des autres puissances de l'Entente, surtout de la France, à plus de loyauté, et même de générosité. Tout se passe con1me si l'Entente nous attirait dans un guet-apens prémédité où elle réserve à la Roumanie le rôle du cheval du picador qu' on fait épuiser froidement pour fatiguer le taureau21. » Il est vrai que le général Sarrail, con1n1andant en chef de l'an11ée d'Orient, n'avait pas joué son rôle, que les Russes s' étaient souvent « dépassés à la course », comme le reconnaissait Sakharov lui-n1ên1e22. ais que d'erreurs con1n1ises égalen1ent par les M généraux roumains' En arrivant en Roumanie, en octobre 1916, le général Berthelot résun1ait la situation en ces tern1es : « Certes, leur soldat paraît bon, ou tout au moins endurci~ mais leur commandement est

19

SHAT~ 7 N 1457, rapport n05 du général Berthelot au G.Q.G. français,
1916. Kiritescu, op. cil., p. 261. Saint-Aulaire, (~o'1fession d'un vieux diplonzate, Paris, 1953, Kiritescu, op. cil., p. 167.

10/23 novembre 20 Constantin 21 Comte de p.342. 22 Constantin

INTRODUCTION

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d'une faiblesse extraordinaire23.» Pour encadrer l'armée Brâtianu venait de faire appel à des officiers français.

roumaIne,

3. La mission Berthelot. L'idée d'une aide Inilitaire technique française à la Rou111anieavait été évoquée dès le mois d"août 1916. Les premiers revers subis par l'armée roun1aine conduisirent les Français à suggérer une action plus large, confiée à une n1ission n1ilitaire, chargée de conseiller le con1n1anden1entroun1ain dans tous les don1aines24. Dans ces conditions, le choix du chef de la Inission prenait une importance considérable: la mission serait ce que son chef saurait en faire, suivant sa capacité à se faire écouter des Roumains. C'est pourquoi, le 16 septembre 1916, Joffre jeta son dévolu sur le général Berthelot, confiant dans « sa rondeur et son optin1isn1e2s». Les directives ., qu il lui ren1it dévoilent toute l'étendue de sa n1ission : «représentant du général con1n1andant en chef les an11ées françaises », il correspondrait directement avec Joffre, avec le ministre de la Guerre, le général commandant en chef l'année d'Orient et le général chef de la mission Inilitaire française en Russie. «Conseiller auprès du commandement supérieur roun1ain pour la direction et le développen1ent des opérations n1ilitaires », il serait placé « à côté du roi, chef de l' am1ée ». «Le rôle qu'il aura à jouer, précise Joffre, dépendra essentiellement de la situa., tion personnelle qu il saura se créer» et d"ailleurs « le rôle des officiers instructeurs ne pourra être déterminé que sur place par entente directe entre le général Berthelot et r état-major général roumain26. » On ne saurait laisser davantage de latitude. Le choix se révéla excellent: de la petite n1ission technique, on passa, sous la direction de Berthelot., à une Inission Inilitaire considérable, qui atteignit un effectif de 1 150 personnes, essentiellement des officiers spécialisés.
23

24I.-N. Grandhomme, op. cit., p. 185-211. 25Joffre, A1élnofres, p. 316. 26 S.H.A.T., 16 N 3016, ordre de mission et directives annexes du 15/28 septelnbre 1916.

G. E. Torrey. op. cft., p. 150.

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LA ROUMANIE

EN GUERRE ET L 'EFFONDREMENT

DE L' ARMÉE RlTSSE

Les n1esures d'urgence. - Berthelot et les prelniers élén1ents de la mission transitèrent par I:'Angleterre, la Norvège et la Suède pour débarquer à Arkhangelsk. Ils arrivèrent à Pétrograd dans la nuit du 8 au 9 octobre 1916. Berthelot passa par le G.Q.G. de Mohilev «pour faire valoir directen1ent à l' en1pereur les graves n10tifs qui con1n1andent à la Russie de secourir la Roulnanie27 ». Il franchit la frontière roumaine le 16 octobre 1916., et Brâtianu l'accueillit en ces tern1es : « Soyez le bienvenu, M. le général. Je salue en vous, si vous l'acceptez, le chef d'état-n1ajor général des an11ées roun1aines28. » Habilen1ent, Berthelot déclina cet honneur., se tenant au rôle de conseiller. Le général prit sans attendre quelques n1esures de sauvetage, et Saint-Aulaire constata qu'il acquit « tout de suite sur le commandement roumain l'ascendant nécessaire. Il se rend tous les matins au rapport, chez le roi, propose des décisions qui sont immédiatement adoptées sans discussion et dont le général Iliescu, chef d"état-n1ajor de l'année, prend note pour les signifier aux chefs de COrpS29». Berthelot fit siennes les propositions de l'attaché naval de Belloy, qui écrivait le 10 octobre 1916 : « En dehors de l'envoi in1n1édiat de renforts russes, le seul remède serait, s'il en est encore temps, la présence de nombreux officiers français panni les troupes. Il est nécessaire de prévoir dans ce sens un très grand effort de notre part30. » Ce fut ainsi que le comman-

dant Marie prit le con1mandement effectif de l'artillerie du 1er CA, au cours de la bataille de Predeal, et que les autres officiers encadrèrent différentes divisions avec ordre d'avoir « à se porter là où il y aura des coups à recevoir31. » Ces efforts ne furent pas suffisants, on l'a vu.
La réorganisation de l'armée roumaine32. - Début décembre 1916,

27 S.H.A.T., 5 N 142, rnessage de l'ambassadeur de France en Russie au ministre des Affaires étrangères, 26/9 octobre 1916, n° 1026. 28 Maréchal Averescu, lVot(te zilnice din razhoiu, 1937, p. 315; général Pétin, Le DraIne rounlaiJ1, Paris, 1932, p. 26. 29 S.H.A.T., 5 N 142, Saint-Aulaire aux Affaires étrangères, 9/22 octobre

1916 : . n° 554.
S.H.A.T., 5 N 142, message de l'attaché naval en Roumanie au ministre de la Marine, 27 septelnbre/10 octobre 1916, n° 33.
31 32
3()

Rapport n03.

I.-N. Grandhollllne, op. cit., p. 289-408.

INTRODlTCTION

27

Berthelot fut officiellen1ent «chargé de la réorganisation des unités retirées du front33». La nécessité d'une unification du commandement se fit jour~ à la lun1ière des désastres subis. Le roi fut donc non1n1é commandant en chef des années du front russo-roumain, avec pour adjoint le général Sakharov, auquel échut la véritable direction des opérations. Berthelot devint «inspecteur général de l'armée roun1aine», c'est-à-dire conseiller personnel et très écouté du souverain. À l'abri, dans le réduit n101dave, le véritable travail de reconstruction ne put con1n1encerqu'au printen1ps de 1917, après un hiver épouvantable et les hécaton1bes dues au typhus, au froid et à la famine. Il s'agissait d'abord de restaurer le n10ral bien entamé des troupes. Le roi promit une réforme agraire, qui ferait du paysan-soldat le défenseur de sa propre terre et non plus celui des grandes propriétés des boyards. Il accorda également le suffrage universel. Le gouvernement d'union nationale, luis en place en décembre 1916, fut chargé de préparer les deux projets de loi. On pouvait dès lors s'atteler à l'essentiel du travail: la création d'une arn1ée moderne, capable de rivaliser avec les unités ennen1ies, bien entraînées et bien équipées. En octobre 1916, Falkenhayn ironisait: « Berthelot c'est bien, mais s'il n'an1ène pas aussi 500 canons lourds, nous n"avons pas peur de lui34.» Les problèn1es n1atériels se trouvaient en effet au cœur du débat. La nouvelle arn1ée roun1aine fut donc équipée par la France et la Grande-Bretagne. Les comn1andes furent centralisées à Paris, sous la direction du colonel Rudeanu, le général Berthelot gardant un droit de contrôle sur l'ensen1ble, pour éviter les gaspillages dus à la boulin1ie d'achat de certains n1ilitaires roumains. Restait à faire parvenir à bon port munitions et fournitures les plus diverses. Il n'existait aucune route terrestre, et seulement deux voies maritÎlues. Celle qui passait par la Iuer Blanche, pour aboutir à Mounnansk ou Arkhangelsk, devenait inutilisable en hiver à cause des glaces. L'autre, libre toute l'année mais infinin1ent plus longue, obligeait les navires alliés, sauf les an1éricains et les japonais, à faire le tour du monde, pour débarquer le matériel à Vladivostok. Dans les deux cas, le point le plus épineux demeurait la traversée du territoire russe. L'incurie généralisée des transports ferro33

Maréchal Averescu, JVotie zUnice din râzboiu 1914-1918, Bucarest, t

1937, vol. 2. p. 112.
34

Constantin Kiritescu. La ROU111anie la (;'uerre 171ondiale, dans Paris.

1934. p. 269.

28

LA ROUMANIE

EN CHJERRE ET L ~EFFONDRErvlENT

~ DE L ARMÉE RUSSE

viaires~ la mauvaise volonté des autorités aussi, bien souvent, retardaient considérablen1ent l'achen1inen1ent des équipen1ents nécessaires à la Roun1anie. Et, lorsque ceux-ci aboutissaient à bon port - ce qui n'était pas toujours le cas, et le fut de moins en ln oins après la révolution de Février - des n10is s'étaient écoulés depuis leur chargement.

Les missions aéronautique, navale et médicale. Les écoles et les services35. - Les aviateurs et mécaniciens envoyés en Roumanie, très non1breux~formaient une véritable mission à l'intérieur de la mission. La France consentit un effort considérable pour créer une aviation perforlnante, capable de tenir tête aux chasseurs et bombardiers allemands et autrichiens. Là aussi, on partait de rien, ou presque. Les cellules et n10teurs arrivaient dans des caisses et étaient n10ntés sur place par les spécialistes prélevés dans les usines françaises. Les premiers chasseurs, équipés de mitrailleuses Hotchkiss, volèrent dans le ciel roun1ain au cours de I'hiver 1917. Après l'échec des tentatives de livraison par la voie des airs à partir de Salonique, tout le matériel transita par la RusSIe.

Avant guerre, la Roun1anie disposait seulen1ent de quelques bateaux de haute mer et de monitors sur le Danube. Berthelot tenta d'y remédier, en accord avec les Russes. En mer Noire, la maîtrise allemande était complète depuis les exploits du Goeben et du Breslau, deux navires allen1ands passés sous pavillon turc, en 1914. Les navires russes et roun1ains ne s'y aventurèrent guère. L'effort se porta essentiellen1ent sur le fleuve~oÙl'on utilisa la flottille comme auxiliaire de l'infanterie. ., D autre part, des dizaines de n1édecins français, mais aussi britanniques et alnéricains, sous contrat avec le gouvemen1ent roun1ain, déployèrent leur talent à soigner les blessés et surtout à lutter contre les épidémies, auxquelles ils payèrent eux-mêmes un lourd tribut. Enfin, Berthelot créa des écoles pour les officiers et sous-officiers roumains. Des instnlcteurs français formèrent les Roumains aux diverses spécialités, telles que le n1aniement de la n1itrailleuse. Une n1ission de lutte contre les aéronefs arriva de France avec annes et bagages. Le con1111andant holesky développa le service géographique roumain. Le C lieutenant-colonel Stéghens créa une véritable artillerie lourde, celle-là n1ên1equi avait fait cruellen1ent défaut en 1916. Le lieutenant Daubian35

J.-N. Grandhomme~ op. cit.~ p. 409-565.

INTRODlJCTION

29

Delisle réorganisa entièreInent les services du chiffre. Enfin, Milan Stefanik, le faIneux nationaliste slovaque, officier dans l' arn1ée française, jeta les fondeInents du service météorologique roumain.

Les relations .franco-roumaines au quotidien36. - Les relations entre les officiers français et leurs collègues roumains furent empreintes de respect et même d~affection mutuels. Certes, le général Averescu en voulut toujours à Berthelot de lui avoir ravi la première place, et les Français stign1atisaient la nonchalance et I inefficacité de certains militaires roun1ains, n1ais l' estin1e réciproque prédon1ina. Conscients de leurs retards, les officiers roun1ains se n1irent à l'école des Français, forts de longs mois d expérience guerrière et auréolés de leurs succès
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de la Marne
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et de Verdun.

L osmose était si réelle qu" en avril 1917, lors de la conférence interalliée de Pétrograd, le général Gourko accusa le chef de la mission française d'être « plus roun1ain que les Roun1ains37 ». Pour les Russes, au contraire, la France n'était guère la bienvenue, puisqu'elle gênait la satellisation de la Roumanie. L '(?ffensive38. - Dès février 1917, l'effectif des troupes roumaines atteignait à nouveau 400 000 hon1mes, dont beaucoup vêtus de l~uniforme bleu horizon et du casque français. La révolution russe suscita de nouvelles difficultés. L' anarchie se répandit peu à peu dans l~an11ée nlsse, Inal tenue par des officiers souvent inexpérin1entés. La discussion des ordres, le pacifisn1e, les fraternisations et n1ême les mutineries devinrent monnaie courante. Dans le même temps., la population civile était victin1e d' exactions de plus en plus souvent impunies.

Le 1er n1ai 1917.,une n1anifestationn1enaçanterassembla plusieurs
centaines de soldats russes à Ia~i. L'agitateur roun1ano-bulgare Racoski s'en prit au gouvernen1ent et à la couronne. Un projet d'enlèven1ent de la fan1ille royale fut déjoué au den1ier n10n1ent, et Ferdinand en ren1ercia Berthelot et Saint-Aulaire~ en leur affirmant: «Vous êtes notre bouée de sauvetage39. » Heureusement, le pacifisme n' avait pratique36

l-N. Gralldhol111ne, op. 37 COlnte de Saint-Aulaire, 38 l-N. Gralldhonune, op. 39 Comte de Saint-Aulaire,

cil., op. cil., op.

p. 565-595. cil., p. 368. p. 657-684. cil.~ p. 371-372

30

LA ROUMAi'\JIE EN GUERRE ET L EFFONDREMENT DE L ARNIÉE RlTSSE

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n1ent aucune prise sur des soldats roun1ains désireux de libérer leur pays pour s installer en propriétaires sur les terres que le roi venait de leur accorder, et instinctivement méfiants à I égard de tout ce qui provenait de Russie. Le 15 mai 1917, Albert Thomas, ministre de l"Armement, se n10ntra ébloui par le travail réalisé par la mission militaire. Regardant défiler l' an11ée roun1aine, il ne put s' en1pêcher de s"'écrier: «Regardez-les' Ne dirait-on pas des poilus de France40? » Au début de l"été 1917, le commandement roumain disposait d'un outil restauré, et Inême an1élioré sur de nombreux points., tant matériels que Inoraux.
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~

L offensive de la reconquête, préparée depuis le mois d'avril, débuta

.,

le 23 juillet 1917. Dès le 25~ les Roumains remportaient un succès significatif à Mârâ~ti. Malgré l'annonce par Kérenski de la suspension de toutes les actions des troupes russes, à cause de la catastrophe de Tarnopol41, les Roun1ains continuèrent leur avance. En août, ils bousculèrent I"' nnen1i sur 1" e Oituz, et surtout à Mârâ~e~ti. Plusieurs officiers français, fantassins et aviateurs, furent tués ou blessés lors des combats. Pour les historiens roumains de tous les régin1es successifs, Mârâ~e~ti est den1euré le symbole de 1'héroÏslne du soldat roun1ain de la Grande Guerre. À la fin de l'été, le front se stabilisait une nouvelle fois.
La vaine recherche de nouveaux secours42. - Après la défection russe, la lutte ne pouvait se poursuivre qu'avec 1"appui de nouveaux alliés. Dès 1916, des soldats de Transylvanie et de Bucovine, déserteurs de I"' rmée austro-hongroise, notamment pendant 1' offensive Broussia 10v, ou prisonniers des Alliés - Italiens et Russes surtout - avaient manifesté le désir de con1battre du côté de l'Entente, que venait de rejoindre la Roun1anie. Al' auton1ne de 1916, les Russes rassen1blèrent près de 600 officiers dans le camp de Darnitza, près de Kiev. Ces derniers den1andèrent la réunion de la Transylvanie à la Roun1anie et envoyèrent un Inémoire aux Alliés, dans lequel ils déclaraient solennellement « qu "'ils ne retourneront plus jamais que dans une Roumanie grande et unie, pour la réalisation de laquelle ils offrent tous leurs vies 43. »
4()

C. Kiritescu. op. cil.. p. 298. 41 Après des successeurs pronletteurs, I ~offensive russe sOlubra dans la confusion la plus totale. 42 J.-N. Grandhomme, op. cil., p. 813-902. 43 Sever Bocu. Les légions rournaines de Tran.sylvanie, Paris, 1918, p. 10.

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31

Berthelot se montra sensible à ce concours. En juin 1917, une Inission militaire roumaine se rendit à Kiev. Un mois plus tard, le roi Ferdinand, le gouvemen1ent et les représentants alliés accueillirent à la~i le premier bataillon transylvain. De juin à noven1bre 1917, les légions, commandées par le général transylvain Olteanu, comptèrent 374 officiers et 8 261 soldats, auxquels s'ajoutaient 22 officiers et 1 460 hommes de troupe affectés à la surveillance des dépôts de l'année roulnaine en Bessarabie. Berthelot songea aussi à s'assurer le concours de l'année de la nouvelle République ukrainienne, n1ais celle-ci choisit la solution allemande en signant la paix à Brest-Litovsk, le 9 février 1918. À la fin du mois, le général Tabouis, représentant français, dut évacuer Kiev44. Berthelot, désorn1ais chargé de la réorganisation n1ilitaire de toute la Russie méridionale, envoya aussi des officiers auprès des Cosaques du général Kalédine, sur le Don et chez les Arn1éniens du Caucase, sans
grands résultats in1n1édiats 45.

D'autres légions, recrutées panni les prisonniers austro-hongrois, formées de Serbes, Croates, Tchèques, Slovaques et Polonais, ne purent guère être utilisées non plus. Après les paix de Brest-Litovsk et de Bucarest, ces unités ne purent rejoindre la France, où la plupart des soldats qui les con1posaient désiraient continuer à se battre contre l' ennen1i commun. On retrouva un certain nombre de légionnaires - que 1'histoire a retenus sous le non1 de Tchèques, mais qui étaient en fait issus d'une demi-douzaine de nationalités - en Sibérie au côté des années blanches, jusqu'à Vladivostok. Les projets les plus fous, de l'évacuation de l'an11ée roun1aine vers les Indes via le Caucase et la Perse, jusqu" à l'acheminen1ent de renforts an1éricains ou japonais par le Transsibérien, furent eux aussi bien vite abandonnés.

L'expulsion de la mission Berthelof6.

-

Le 7 novembre 1917, Ké-

renski était renversé par les bolchéviks. Le lendemain, Lénine proposait une paix immédiate et inconditionnelle à tous les belligérants. Les événen1ents de Pétrograd revêtaient une in1portance capitale pour la Rou44

S.H.A.T., 5 N 201, Inessage du général Berthelot au ministre de la S.H.A.T., 5 N 20 l, message du général Berthelot au mÎ1ùstre de la

Guerre, 9/22 février 1918, n° 1397-1400.
45

Guerre, 12 /25 décelnbre 1917, n0550-1112. 46 1.-N. Grandhonune, op. ci t., p. 908-947.

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LA ROUM"~~IE

EN GUERRE

ET L ~EFFONDREMENT

DE L "ARMÉE RUSSE

manie:, dont fannée était englobée dans le front nlsse. Menacée en pern1anence par l'anarchie qui régnait dans l'in1n1ense en1pire voisin, complètement coupée des autres Alliés, la Roun1anie dut songer, elle aussi:, à négocier. Le 29 novembre 1917:,Bratianu envoya un mémoire à Clemenceau « lui expliquant la crise inextricable où se débat(tait] son pays et l'adjurant de ne jamais douter de ses sentin1ents et de ceux de la Roun1anie47.» Berthelot et Saint-Aulaire reconnurent que le gouvernement cédait à un cas de force majeure et, le 9 décembre 1917, l'an11istice fut signé à Foc~ani. En janvier 1918, il devint évident que le pouvoir légal réfugié à Ia~i, privé de toute issue n1ilitaire:,île au milieu d'un océan hostile, allait se voir obligé de conclure une paix séparée. L'une des premières exigences des Allemands fut l'expulsion de la mission française, reconnaissance implicite de son efficacité. Le 12 mars 1918, le départ des Français et des autres alliés, emmenant avec eux quelques Roumains trop con1pron1is et des Alsaciens-Lorrains récupérés dans les calnps de prisonniers, donna lieu à une én10uvante cérén10nie d'adieu. Bien que chen1inant à travers une Russie hostile, en pleine guerre civile déjà, les trains de rapatriement atteignirent sans trop d'encombre Mourmansk où le personnel relnbarqua pour l'Angleterre. D'abord n1is à la tête d'une mission envoyée aux État-Unis, le général Berthelot assura ensuite le commandement de la Se année lors des victorieuses contre-offensives alliées de juillet et d'août 1918, autour de Rein1s.
La (]rande Roun1anie4R. Le 7 n1ai 1918, la paix de Bucarest, œuvre du gouvernement conservateur Marghiloman, sanctioill1a la défaite de la Roumanie. Celle-ci passa sous le protectorat du Reich. Pour quelque temps seulement, car l''effondrement des Puissances centrales, Bulgarie en tête, à partir de la fin septen1bre, lui rendit sa liberté en n10ins de six n10is. Le 6 noven1bre 1918, le roi den1andait le départ de Marghilon1an, qui avait joué un rôle ingrat mais nécessaire. Les ratifications du traité n'avaient d'ailleurs pas encore été échangées. Le 10 noven1bre, Ferdinand ordonnait la mobilisation générale, alors que les Français, venant de Bulgarie, traversaient le Danube. Mackensen fut poursuivi et arrêté en Hongrie.
-

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48

Comte de Saint-Aulaire. op. cil. p. 436. l-N. Grandhoffilne. op. cil., p. 955-1042.
~

INTRODUCTION

...,...,

-)-)

Le 1er décen1bre1918, alors que la fan1illeroyale et le général Berthelot entraient trion1phalen1entdans Bucarest, I Assen1bléenationale
~

d~Alba lulia proclan1ait 1"'unionde la Transylvanie et de la Roumanie. Après des accrochages avec les Soviétiques en Moldavie du Nord (hiver 1918) et une guerre éclair contre la République hongroise des Conseils de Béla Kun (été 1919), l'Union de la Transylvanie fut confirmée, tout comme celle de la Bucovine et de la Bessarabie, par les traités de 1919 et 1920 Inévitable retour des choses dans cette Europe du Sud-Est aux ethnies entren1êlées, la Grande Roun1anie allait être confrontée, elle aussi,

dans les années qui suivirent, à I épineux problèn1e des nationalités,
celui-là mên1e qui venait d'en1porter I~Autriche-Hongrie.

~

II. Berthelot, l'homme et le soldat. Si la n1ission n1ilitaire française en Roun1anie dellleure dans les mémoires comn1e la « mission Berthelot », cette mission ne fut pour le général qu"un mon1ent dans une carrière brillante. Avant comme après son séjour sur le front oriental, le général Berthelot occupa les elllplois les plus importants et lui-même, au départ., ne considérait nullement le choix qui s'était porté sur lui con1me une faveur enviable. 1. Une carrière brillante dans l'attente de la revanche49. La jeunesse. - Le futur chef de la mission militaire française, HenriMathias Berthelot, était né le 7 décembre 1861 à Feurs dans la Loire, de Claude Berthelot, gendarme, et de Françoise Coquard. D'abord enfant de troupe à I école de Billon1, il effectua ses études secondaires au lycée An1père de Lyon. Bachelier ès sciences en 1879, il réussit le concours de Saint-Cyr et souscrivit un engagen1ent volontaire dans l'am1ée le 25 octobre 1881. Sorti de l'école en 1883, quatrièllle des 342 élèves de la promotion Ég);pte, le jeune Berthelot était doté de toutes les aptitudes théoriques et
~

49

L'essentiel des développelnents qui vont suivre est tiré de l'étude du dos(S.H.A.T., GD 645). Voir aussi J.-N.

sier personnel du général Berthelot Grandhomme, op. cit.~ p. 201-211.

34

LA ROUl'v1A.11\JIE EN GUERRE

ET L'EFFONDREl'v1ENT

DE L' AR1\1ÉE

RUSSE

pratiques nécessaires à une brillante carrière. Quant à son caractère, c"'est d"'abord I"'Algérie qui acheva de le former. Sous-lieutenant au

1er régiment de zouaves de Koléa, il s'acquitta au mieux de ses premières missions. « Berthelot s'annonce comme un très bon officier, écrivait le commandant en second du régiment, le lieutenant-colonel Sonnois. Intelligent, instntit, travailleur, très zélé dans le service, il a déjà beaucoup acquis de connaissance pratique du métier. Il est animé d'un très bon esprit, a de la distinction, n10ntre de l"aptitude à tous les exercices du corps. Sa tenue, sa conduite et son éducation ne laissent rien à désirer. Officier d"avenir. » Il resta en Algérie un peu Inoins de quinze mois, jusqu'au milieu de janvier 1885. C'est en Indochine que Berthelot, pour la seule fois dans sa carrière, connut le contact direct avec le terrain en temps de guerre. Débarqué à Haïphong le 25 février 1885, il reçut le baptême du feu à Than-Maï (Do-Ngaï), groupe de villages du Tonkin où s'était retranché un parti de rebelles et tint ensuite garnison à Hanoï. «Solide, vigoureux, a de l'entrain, inscrit son chef de corps, le lieutenant-colonel Callet, dans son relevé de notes de juillet 1885. Très intelligent, sert avec zèle, actif, officier de grande capacité. A de l'avenir. » Ayant obtenu son deuxième galon le 30 août 1886, il fut versé au 2e puis au 1erbataillon de chasseurs alman1ites, unités employées au cours du siège de la citadelle de Ba-Dinh, investie le 21 janvier 1887. Il occupa ensuite le poste de TuSon en pays soulevé, établit deux nouveaux postes et parvint à disperser les bandes rebelles qui infestaient le sud-ouest du Than-Hoa. Atteint par les fièvres, il fut évacué sur la France en juillet 1887, après avoir été décoré de l'ordre impérial du Dragon d'Annam. Toutes les qualités de Berthelot transparaissent déjà au cours de ses quatre prelnières années de service: capacités de con11nanden1ent et d"organisation, con1pétences techniques, courage au feu. Il avait également montré qu'il pouvait s'adapter très rapidement à la vie hors de France et prendre la tête de troupes indigènes aussi bien que de soldats français. Ses supérieurs lui avaient invariablen1ent attribué les notes n1axin1ales.C'est plein de confiance en lui et de saines an1bitions que le jeune lieutenant rejoignit le 25 août 1887 le 96e régin1ent d'infanterie à Gap. Il était dit qu'il ne subirait pas longtemps la n10n1evie de garnison en ten1ps de paix, car il passa le concours d'entrée à l'école supérieure de guerre et fut reçu dès l'année suivante, seizième sur trente et un.

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L 'o.fficier ci 'état-major. - Là encore, les résultats de l'élève Berthelot furent excellents. Au cours des exercices pratiques, son chef ~ d escadron louait son caln1e au n1ilieu des difficultés, qualité que 1 on
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retrouvera tout particulièren1ent au cours de sa n1ission en Roun1anie. Son principal défaut s'y fit jour également: «A paru plus préoccupé d~imaginer que d~apprendre. » À l'issue de la deuxième année d~études, il obtint le huitièn1e rang sur 81 candidats aux exan1ens de sortie ~ la n1ention très bien lui fut accordée le 1er noven1bre 1890. Il obtint le brevet d'état-n1ajor le 18 février 1891 et fut pron1Uau grade de capi-

taine le 1er noven1bresuivant. Il effectua ensuite le stage obligatoire à
l~état-major, avant de séjourner dans l'Empire des Habsbourg, notamment à Graz et à Vienne, de décembre 1892 à mars 1893, afin de parfaire son allemand. Il visita aussi la Hongrie, la Serbie et la Croatie. Bien qu'enchanté par cette expérience, il fut heureux de retrouver son pays, «car trois n10is passés dans un n1ilieu étranger sont bien suffisants, et 1 on éprouve à la fin le besoin de reparler un peu le français». Ce voyage en Autriche fut le seul et unique contact de Berthelot avec I~Europe centrale et balkanique avant la Grande Guerre. Les douze années suivantes de la carrière de Berthelot se déroulèrent sous la protection du général Henri Brugère, con1mandant de la 12eD.I., dont il devient l'officier d'ordoill1ance, d'abord au 132e R.I. à Reims, puis au 8e C.A. à Bourges. Il y découvrit le fonctionnement d'une grande unité. « On peut confier à cet officier d'élite les missions les plus difficiles et les plus délicates, écrit le général Bnlgère. Réussira partout où il sera en1ployé. Intelligence supérieure et caractère sympathique. » Le 29 décembre 1897, il fut réaffecté au 132e R.I. de Reims. À l'usage des jeunes officiers, il institua des exercices de Kriegspiel que, « du haut de sa stature in1posante », il dirigeait « avec infinÎlnent de verve et de belle hl1111eUr Dès cette époque, il possédait l''art de ». n1ettre ses subordonnés « doublen1ent en confiance: et vis-à-vis de lui" et vis-à-vis d'eux-n1ên1es50». Le 26 juillet 1899, il rejoignit le 115eR.I.~ où il ne resta que quelques mois avant d'être rappelé en pleine agitation nationaliste auprès du général Brugère, alors gouverneur militaire de Paris. Il supervisa l~organisation du pavillon de l'am1ée à l'exposition universelle de 1900 et resta toujours attaché à Brugère lorsque celui-ci
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50

w. Sérieyx. lVOSgrands ch~l-~yarlent, Paris, 193 L vol. 2. p. 53. p

36

LA ROUNlAi"\TIE EN (rUERRE

ET L ~EFFONDRENIENT

~ DE L ARMÉE RUSSE

accéda à la vice-présidence du Conseil supérieur de la guerre. Nommé chef de bataillon le 3 noven1bre 1900, il accompagna en septembre 1901, au côté du général Brugère, le tsar Nicolas II à Reims pour la grande revue de Witry. Il fit aussi partie de la n1ission envoyée aux États-Unis pour l'inauguration d'une statue du C0111tee Rocha111beauà d Washington. C'est au cours de cette n1ission que, le 31 n1ai 1902, à Boston, il glissa sur un tapis mobile et se cassa la jambe droite. Ce fut sa seule blessure grave en service commandé. Le 8 octobre 1903, Berthelot fut nommé cOlnn1andant du 20è bataillon de chasseurs à pied de Baccarat, dans la fan1euse trouée de Chan11es. C'est là qu'il fit la connaissance, le 27 décembre 1904, du capitaine Victor Pétin, sorti tout récen1n1ent de l'école de guerre. D'emblée, le cOlnn1andant apprécia son nouveau collaborateur, qui devint pour lui le bras droit idéal car il excellait dans les tâches d'organisation. Le 6 janvier 1906, le général Brugère, toujours viceprésident du Conseil supérieur de la guerre, demanda au commandant Berthelot de revenir auprès de lui con1n1e officier d'ordonnance. Le 21 décen1bre 1906~ il fut affecté au 2e bureau de la direction de l'infanterie, le 23 n1ars 1907, non1mé lieutenant-colonel, et, le 26 octobre 1907, secrétaire du comité technique d'état-major. Le technicien et l'analyste. En 1906 était paru l'ouvrage du con1Inandant Loyseau de Grandlnaison, du 3è bureau, Dressage de l'i11:fètnterie vue du combat offens~f Cet officier se fondait sur les en enseignements de la guerre russo-japonaise, qui avait montré la supériorité d'une année offensive sur des troupes statiques. S'il constatait la puissance du feu ennemi, il proposait deux solutions pour y faire face: d'une part exploiter le terrain de telle sorte que le con1battant pût se soustraire aux tirs ennen1is et d'autre part augmenter l'efficacité des tirs de riposte, destinés à neutraliser ou au moins à atténuer ceux de l'adversaire. Le général Langlois, qui préfaçait l'ouvrage, insistait lui aussi sur r intÜne liaison entre l'artillerie et l'infanterie. Pour Grandn1aison, la victoire dépendait surtout de la supériorité Inorale de la troupe, n1arquée par l'esprit offensif, du général au sin1ple soldat. Ces doctrines allaient profondén1ent influencer, certains disent intoxiquer, l'ensemble des officiers jusqu'en 1914. Berthelot, qui développait
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des théories proches dans une étude de n1ars 1911 intitulée

A propos

de

la ciurée des batailles cie l'avenir. Ce qu'il .faut retenir de la guerre

INTRODUCTION

37

russo-japonaise,

n échappa pas à la règle.
~

Colonel le 31 décembre 1910, il reçut le 26 juin 1911 le commandement du 94e R.I.., où il laissa un excellent souvenir. Pendant deux ans et demi, Berthelot partagea son temps entre Bar-le-Duc et Paris, où il était appelé régulièrelnent pour travailler avec le général Joffre, qui venait d'être non1n1échef d~état-n1ajor des an11ées.Les appréciations de ses supérieurs sont invariables. «Grande vigueur physique et intellectuelle. Conducteur d'hon1n1es. Grand tacticien. Appelé aux situations les plus élevées », écrit ainsi le général Perruchon, commandant du 6e C.A. de Châlons auquel appartenait le 94e R.I. Berthelot siégeait aussi à la commission de révision du service des années en campagne présidée par le général Pau. Celle-ci produisit à la fin de 1912 une Instruction sur la conduite des grandes unités et surtout, un an plus tard, le Rè~lement sur le service en campagne. Le colonel Berthelot fut choisi par le général Joffre pour faire partie de la n1ission française qui assista aux n1anœuvres russes au calnp de Krasnoïé-Selo en août 1913, sur l'invitation du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Il fut présenté au tsar à Péterhof, visita aussi SaintPétersbourg, Moscou, la base de Kronstadt, le polygone d"artillerie de Louga. Le point culn1inant de ces n1anœuvres fut la présentation du régin1ent Préobrajenski de la garde. Les contacts noués entre les n1en1bres de la lnission Joffre et leurs camarades russes allaient être bientôt profitables à Berthelot. Toutefois l'impression d'ensemble fut assez mitigée. Les n1anœuvres russes lui paraissaient surtout faites pour la parade et peu adaptées aux réalités de la guerre.
Le conseiller du général ,J(~fJre. Pron1u général de brigade le 31 décen1bre 1913, Berthelot fut appelé à l'état-n1ajor général le 5 janvier 1914. Il entrait ainsi dans le cercle des intimes de celui qui allait être appelé à prendre la tête de toutes les années françaises en cas de guerre. Les généraux Berthelot et Belin exerçaient leur autorité sur les 2e, 3e et 4e bureaux, les adlninistrations les plus concernées par la mise en place du nouveau plan de l'état-major, le Plan XVII. Si ce plan dut effectivement beaucoup au Mémoire rela1i.f~ l'établissement d'un à plan d'opérations du général Berthelot, on n"avait pas tenu compte de certaines de ses observations. Entre autres, Berthelot, redoutant une invasion par la Belgique, aurait conseillé d'affecter une dizaine de divisions de moins à la Lorraine, et de les réserver à la défense de la fron-

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LA ROUlvlAl\fIE EN GUERRE

ET L ~EFFONDRElvIENT

DE L ARivIÉE

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RUSSE

tière belge. En février 1914, le 2e bureau produisit également un Aidemémoire de l'(?fficier cie 2e hureau dans un état-major d'armée et le 20 avril un Règlement cie man(EUVre d'i11:{anterie dont Berthelot fut l'un des principaux inspirateurs. Après l'élaboration théorique allait sonner l' heure de la mise en pratique. À 23 heures, le 2 août 1914/ tombait la nouvelle de la déclaration de guerre de l''Allemagne à la Russie. «Le sort en est jeté, écrivait Berthelot à sa belle-sœur Louise, nous allons essayer de prendre notre revanche de 70. J'ai bon espoir. » La Grande C]uerre sur le front occidental.
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Au cours de la mobili-

sation, Berthelot, aide-major général, participa activement à l'élaboration des premiers plans de bataille et à la direction générale des opérations, car le général Belin, aide-n1ajor, Inalade, joua un rôle très effacé. L"état-n1ajor français avait sous-estin1é de n1anière dran1atique le nOlnbre de corps d'an11ée que les Allen1ands pouvaient opposer aux années belge, française et britannique. Il n'avait pas davantage anticipé le débordement considérable des années allen1andes vers l'ouest et Berthelot partage la responsabilité de ces erreurs. Après les défaites de Belgique et des frontières, qui consacrèrent la faillite du Plan XVII, et pendant que le général de Lanrezac remportait la victoire de Guise qui pern1it aux an11éesalliées de faire retraite en bon ordre, Berthelot préconisa un repli de l'an11ée très en arrière de la ligne de la Man1e. Au cours du crucial conseil de guerre du 4 septen1bre 1914, il se n10ntra défavorable à un engagement immédiat des combats contre l'année von Kluck qui avait an10rcé son glissement vers le sud-est et présenté son flanc aux Alliés. Il entendait l'attirer le plus au sud possible pour allonger et finalement couper ses lignes de ravitaillement et la détruire ou la capturer plus facilen1ent et plus complèten1ent, sinon pour finir d'un seul coup la guerre. Malgré le rejet de ses propositions par Joffre, il appuya bien éviden1n1entsans réserve la décision prise par le général en chef et contribua au « miracle de la Man1e ». Le 20 novelnbre 1914, Berthelot fut prOlnu au grade d'officier de la Légion d'honneur et nomn1é général de division à titre temporaire. Trois jours plus tard, il quitta le G.Q.G. félicité par Joffre pour les «brillants services» rendus. Il prit alors le commanden1ent du 3e groupe bis de divisions de réserve, tout de suite nomn1é Se groupe de divisions de réserve, avec Q.G. établi au château d' Écury, au sud de Soissons. Engagé à Crouy (Artois), il se rendit notamment maître du

INTRODtTCTION

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Labyrinthe de Souchez. Il dirigea ensuite le 32e CA en Champagne, à partir du 3 août 1915. En 1916, ses troupes furent engagées dans la fournaise de Verdun, au Mort-Hon1me, au Bois des Corbeaux et à Cumières. Le 10 septembre 1916, le 32e C.A. partit pour la Picardie. Le général Berthelot n'y resta que quelques jours. Un autre destin l'y attendait, tout à fait itnprévu. En deux am1ées de guerre terrible, il avait eu l'occasion de donner sa mesure, au niveau du commanden1ent supérieur et sur le théâtre des opérations n1ilitaires de secteur, et d'affronter tous les aléas des combats et les leçons qu'ils comportaient. Cette expérience l'avait préparé pour la tâche qui allait lui être confiée, pourtant toute nouvelle à bien des égards et où il aurait aussi beaucoup à inventer. Ce fut donc l'un des officiers les plus brillants de son état-major que Joffre désigna pour réorganiser l'armée roumaine, après avoir écarté les généraux Langle de Cary et Maud'huy, d'abord pressentis.

2. Le général Berthelot, « plus roumain que les Roumains»

?

On a évoqué plus haut l'action du général Berthelot pendant sa mission en Roumanie, aussi n'est-il pas nécessaire d'y revenir. En revanche, il faut s"attarder sur les sentiments de Berthelot: le regard qu"il portait sur sa n1ission en Orient, son opinion sur les peuples d'Europe centrale et sur les Roumains en particulier, sa vision de l'avenir de la Roumanie et de ses relations avec la France.
[ln général sans vocation orientale. - Au départ, Berthelot n'était nullement candidat à un poste sur le front oriental. Dépourvu d'affinités pour cette région du n10nde, il souhaitait rester au cœur de 1" action, sur le front de France. L'Est européen lui paraissait une destination d"elnbusqué51. Son arrivée, en plein dran1e, dissipa ces préventions: le général se trouva de fait an1ené à aSSUlner le comn1anden1ent de l'armée roumaine pendant la can1pagne de Valachie et la retraite sur le Siret. Ce n'est qu'après la stabilisation du front qu'il rentra dans son rôle initialen1ent prévu pour se cantonner au rôle de conseiller du con1n1andelnent

51

l-N. Grandhomme,

Op. cil., p. 212.

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LA ROUwlA1'\JIE EN GlTERRE ET L EFFONDREJ\IENT

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DE L ARwlÉE

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RlJSSE

roun1ain et d' inforn1ateur du con1n1anden1entfrançais52. Dans la suite, Berthelot ne cessa de demander son rappel sur le front

occidental. Dès février 1917 il confiait à sa belle-sœur son désir de
~

rentrer en France. À la fin du mois, Paris lui donna satisfaction et prévit de le ren1placer par le général Vouillemin. Mais le roi de Roumanie et Saint-Aulaire s'opposèrent à son départ. La décision fut rapportée: début juin, Foch décida le n1aintien de Berthelot pour une durée indétern1inée53. Berthelot n"en continua pas n10ins de soupirer après la France. Il avait ran1bition de commander une armée et ne trouvait que peu de satisfaction dans le rôle plus politique que n1ilitaire qui était le sien en Roun1anie54, De la d~fiance à I 'c~fJection. Les pren1iers jugen1ents de Berthelot à régard de la Roulnanie et des Roumains sont dépourvus d'aménité. Alnené à côtoyer les élites sociales et politiques roumaines, le général les trouva très inférieures aux circonstances tragiques traversées par le pays. Dès son pren1ier rapport, il fustigeait « les milieux dirigeants, où 1 on fait encore beaucoup trop de politique, et (...) les classes possédantes, trop an10ureuses de leur bien-être». « Les dirigeants roun1ains, écrivait-il un peu plus tard, sont, à l'exception du roi, gens peu comba55 tifs et peu soucieux de l'intérêt général . » Il brosse de Brâtianu, du
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52 « Désormais,

1 armée roulnaine étant réduite au rôle de cOlnparse et relé-

~

guée dans la montagne, où se tiennent les moins abîmées de ses divisions, mon rôle de conseiller des opérations militaires a pris fin et je n'ai garde de sortir de la réserve que m ~impose la situation actuelle (...). Si dans mes télégrammes je COlnmente largement les événelnents militaires qui se déroulent, c'est qu ils ont une portée qui dépasse le front nlsso-roumain, et qu ~il est dans mes attributions de vous renseigner sur leurs conséquences, vues sur place» (S.H.A.T., 17 N 540, rapport nOS.10/23 décembre 1916).
~

53

54En juin 1917, il écrivait encore au ministre de la Guerre: « Je vous serais vrailnent reconnaissant si j étais en mesure de revenir sur le front français avant le début de rhiver » (S.H.A.T., 17 N 540, rapport n° 14, 3/23 juin 1917). 55 Il ajoutait: « Il est certain qu'un grand nOlnbre de députés et de sénateurs trouvent que Iassy est bien près du front, que la place y est bien étroite pour loger leur famille et qu en définitive ils seront mieux en Russie qu en Roumanie. Ils espèrent bien de là glisser insensiblement vers la France et Paris, qui constitue pour eux le paradis rêvé (...). Les sénateurs et députés, une fois en Russie avec le gouvernement, ce qui sera chose faite dans quelques jours,
~ ~ ~

I.-N. Grandholrune,

op. cil., p. 643-648.

INTRODUCTION

41

général Averescu et du roi mên1e des portraits peu flatteurs. Con1n1ebien des Français d'alors, il vit d'abord dans le Roumain « l'oriental », le Latin paresseux, insinuant et dissin1ulé, conforme, en un mot, aux pr~jugés de l'époque sur le caractère prédominant des nations. Ainsi_ détaillant les mesures d'an1élioration des con1n1unications ferroviaires, regrettait-il «qu'avec l'indolence orientale de nos deux alliés d"ici tout s'est passé jusqu'à présent en discours». « Tout ceci, écrit-il par ailleurs, n'est qu'un aspect, que je note au passage, de l"esprit oriental qui nous entoure ici: toujours affim1atifs aux propositions qu"on leur fait, les Roumains agissent souvent différemment par derrière, et l'on n'est jan1ais sûr d'être appuyé par eux lorsque leur intérêt personnel est gêné par l'intérêt général. » Ses premiers tableaux du peuple roumain sont empreints de cette idée: «Ce n"est pas en vain, écrivait-il en janvier 1917, que cinq siècles d"esclavage ont pesé sur cette race et que seuls aient eu quelque liberté ceux qui avaient le droit d'en user pour exploiter le peuple. Le peuple est den1euré esclave et les dirigeants n'ont gardé que l'an10ur du lucre et la rapacité56 ? » Avec le ten1ps, le général modula ses appréciations. S'il garda toujours de la réserve à r égard des milieux gouvernementaux et des classes possédantes, il admira de plus en plus la rusticité et r esprit de sacrifice du soldat roumain57. C"on.fiancedans l'avenir. - Malgré les préventions initiales, Berthelot con1prit aussi très vite les potentialités de l'alliance avec la Roumanie: « Il est incontestable, affin11e-t-il dès janvier 1917, que la Roun1anie est notre cliente en Orient, de par sa parenté de race et de langue, que la sympathie de son élite nous est clairement acquise, que tout affaiblisselllent chez le peuple roumain du désir de se battre lui fait regretter davantage d'être entré dans la lutte à nos côtés. Nous retrouverons ces regrets-là plus tard, après la paix, et nous verrons la Roun1anie se toun1er à nouveau vers son voisin in1n1édiatde l'Ouest, au détrin1ent de notre COllln1erce, de notre industrie et de notre influence en

l''arrivée de l''année roumaine semblera une excuse assez commode à leur fuite (. . .) Ces sentiments sont aussi ceux des officiers les plus fortunés qui auront le moyen de faire vivre leur famille en Russie. » 56 S.H.A.T.., 17 N 540. rapportno6. 28/18 janvier 1917. 57 l-N. GrandhomIne, op. cil., p. 570-571.

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LA ROUNIA1'JIE EN GlTERRE ET L'EFFONDREMENT

DE L'ARMÉE

R1JSSE

Orient5~. »

Le ten1ps passant, Berthelot se fit de plus en plus roun1anophile et de plus en plus soucieux, au-delà du sort imn1édiat des opérations des relations franco-roumaines sur le long terme. «La Roumanie est notre sœur latine, proclamait-il en mai 1917, sœur de langue et sœur de race. La classe intellectuelle nous est généralen1ent dévouée et le peuple nous est syn1pathique d'instinct, s'il ne l'est pas par affinités littéraires ou sociales. Il a fallu que l'attachement de cette nation pour nous fût bien profond pour qu'len dépit d'une dynastie gern1aine et d'une propagande effrénée elle ait contraint son roi à rester neutre au début de la guerre et à intervenir plus tard à notre côté; elle savait ce qu'lelle risquait. Disposant actuellement de la première place dans le cœur de la race roumaine, nous devons en cultiver l'affection en nous mêlant davantage à sa vie propre, par des visites fréquentes de professeurs, d'industriels, de con1111erçants, ar des échanges n0111breuxd'officiers, par l'ouverture p toute grande de nos écoles et de nos régiments, par le développement d'intérêts communs et de relations économiques, etc. C'est une œuvre
qu'Iii faut C0111111encerdès 111aintenant59. »

En mars 1918, la conversion de Berthelot était achevée. Alors que la Rou111anie exsangue traitait avec l'Alle111agne, lui, le jusqu'au-boutiste, se faisait, auprès du com111ande111ent français, l'avocat de l'alliée orientale dans la perspective de la paix générale future ~

3. Le général Berthelot et la Roumanie après la guerre()o.
Le gouverneur n1ilitaire de Metz et de .Strasbourg. - Rentré en France en mai 1919, Berthelot ne tarda pas à se voir cOl1fier de nouvelles fonctions. Il fut d'abord n0111n1égouverneur n1ilitaire de Metz, le 10 octobre 1919, et 111en1bredu Conseil supérieur de la guerre de 1920 à 1926, privilège accordé à tous les généraux qui avaient commandé une armée en 1918. Cela ne l' en1pêcha pas de continuer à s'intéresser aux affaires roumaines et à recevoir de nombreux témoignages d'amitié
58 59 60

S.H.A.T., 17 N 540, rapportn06, 28/18 janvier 1917. S.H.A.T., 17 N 540, rapport n° 12, 1er/14mai 1917.
J.-N. Grandhoffilne, op. cil., p. 1045-1077.

INTRODUCTION

43

de Roumanie:, ainsi que la visite des personnalités de passage en France/ comme la reine Marie et ses filles, qui furent ses hôtes le 6 juillet 1920 dans la capitale de la Lorraine recouvrée. Devenu gouverneur militaire de Strasbourg le 27 avril 1923, Ber~ ~ thelot eut 1 occasion, un an plus tard,d accueillir une seconde fois en France la reine Marie, accon1pagnée du roi lui-n1ên1e. Le Il octobre 1924, pour le remercier d'avoir été pour eux un hôte parfait, le roi fit Berthelot grand officier de l'ordre royal de l'Étoile de Roun1anie. En reconnaissance de ses n1érites, le général reçut aussi plusieurs décorations françaises: la grand croix de la Légion d'honneur en juillet 1922, puis la Médaille militaire, le 10juillet 1926. Les retours ciu général Berthelot en Roumanie. - Le général Berthelot fut invité à assister à la suite logique de la journée historique du

1cf décen1bre 1918: le couronnen1entdes souverains de la Grande
Roun1anie à Alba Iulia. La délégation française, dirigée par le maréchal Foch, comprenait aussi le général Weygand et le colonel de Vas soigne, ancien de la mission. Le 24 octobre 1922, la Chambre entière, debout, acclama la proposition de Nicolae Iorga: « Il est mis à la disposition du général Berthelot, citoyen d'hoill1eur de la Roumanie, en pleine propriété, comme n1arque de reconnaissance in1périssable pour ses n1érites à l'égard du peuple roumain, l'un des lots réservés à l'État par la loi d'expropriation Al.» Le 27 mars 1923, le ministre de l'Agriculture et des Domaines, Alexandru Constantinescu, lui attribua la terre de Farcadin de los (désormais appelée General Berthelot), dans le district de Hunedoara, aux confins de la Transylvanie et du Banat. Le 22 septen1bre suivant, il ren1it solennellen1ent au général les titres de la propriété, « principauté française dans un royaun1e roumain62 ». À partir de 1923, Berthelot revint en Roumanie presque tous les ans et continua à servir d'interlnédiaire entre la France et la Roun1anie. En octobre 1927, le gouvernement Poincaré le chargea d'une véritable n1ission. L'organisation n1ilitaire de la Roumanie présentait des faiblesses qui éclataient d"autant plus à la vue des observateurs français qu'ils
(j] L'Indépendance rounlaine, 26 octobre 1922. 62 S.H.A.T., 7 N 3044, message de l'attaché militaire en Roulnanie au ministre de la Guerre" 13 octobre 1923" n06536/S.