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La saga de la ville historique de Ségou

De
562 pages
Ce livre remonte à l'époque qui précède la constitution de l'empire bamanan de Biton Mamari Coulibaly. Il décrit aussi l'empire toucouleur de El Hadj Omar Tall de sa création à sa dislocation, la conquête coloniale suivie de l'occupation française, mais aussi la lutte pour l'émancipation du Soudan français avec ses principaux acteurs. Il rappelle l'indépendance, d'abord de la Fédération, puis de la République du Mali jusqu'à l'avènement de la 2e République.
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La saga de la ville historique de Ségou
















Samba Lamine Traoré
La saga de la ville historique de Ségou
Préface du Professeur Amadou Touré
Ouvrage publié avec le concours de l’Organisation Internationale de la Francophonie
NEMA
Nouvelles Editions Maliennes






































© NEMA, 2011



ISBN (NEMA) : 978-99952-841-0-7 ISBN (Harmattan) : 978-2-296-55902-8
EAN : 9782296559028
Sommaire
Préface 9
Avant-propos 15
Chapitre 1 : La fondation de Ségou 23
Chapitre 2 : Le royaume bamanan de Ségou 27
Chapitre 3 : L’empire toucouleur de Ségou 69
Chapitre 4 : La conquête coloniale et la domination française 117
Chapitre 5 : La lutte pour l’émancipation au Soudan français 319
Chapitre 6 : L’indépendance du Soudan français 419
Conclusion de l’auteur 467
Postface 481
Annexes 489
Notes explicatives complémentaires 498
Bibliographie 529
7Préface
Par le Professeur Amadou Touré
Cette « Saga de la ville historique de Ségou » de Samba Lamine Traoré a
elle-même une histoire qui mérite d’être portée à la connaissance du lecteur.
Initialement intitulé par ses soins « Ségou au fl des années : calendrier
historique commenté », le manuscrit m’a été confé par l’auteur alors que je
me trouvais en fn de mission à Paris, après seize années de service à l’Agence
de coopération culturelle et technique (A.C.C.T.), aujourd’hui Organisation
Internationale de la Francophonie (O.I.F.).
Samba Lamine Traoré fut le Directeur général de l’Offce du Niger à Ségou
à l’indépendance de la jeune République du Mali. En 1996, après avoir rédigé
son ouvrage, il m’a fait parvenir son manuscrit présenté en trois volumes afn
que je puisse lui apporter mon aide à la publication « avec un éditeur sérieux »
du travail pour la réalisation duquel il a consacré une bonne partie de sa vie,
souvent dans des conditions extrêmement pénibles, après les évènements
survenus au Mali, le 19 novembre 1968 et le changement de régime.
Les vicissitudes de mon parcours professionnel, marquées surtout par la fn
de ma mission à la Francophonie, mon retour au Mali, mes charges d’enseignant
à l’Ecole normale supérieure puis à l’Université de Bamako qui venait de voir
le jour, et enfn, celles de Ministre des enseignements secondaire, supérieur
et de la recherche scientifque ne m’avaient pas permis de mener à terme le
travail de relecture, d’édition et de diffusion de cet important ouvrage sur cette
ville historique de Ségou, la plus importante après la capitale Bamako.
9Il aura donc fallu plusieurs années pour que l’œuvre fût achevée et la
préface rédigée en hommage à cet homme qui s’était donné corps et âme à
son pays.
Libéré d’une partie de mes missions depuis un certain temps, j’ai remis
l’ouvrage sur le métier pour tenir ma promesse et surtout pour saluer la
mémoire de Samba Lamine Traoré, plusieurs années après son rappel à Dieu.
Les Nouvelles Editions Maliennes (N.E.M.A.) de Bamako et les Editions
l’Harmattan de Paris mettent aujourd’hui à la disposition de tous ceux qui
s’intéressent au passé, au présent et à l’avenir de cette ville historique de
Ségou, et même du Mali, un ouvrage original dans sa forme et riche dans son
contenu.
Cette histoire remonte à l’époque qui précéda la constitution du royaume
bamanan de Ségou de Biton Mamari Coulibaly. Elle décrit aussi l’empire
toucouleur de El Hadj Omar Tall, de sa création à sa dislocation, la conquête
coloniale suivie de l’occupation française, les grands travaux entrepris par
le colonisateur français comme l’Offce du Niger et le barrage de Markala,
la lutte pour l’émancipation du Soudan français avec ses principaux acteurs
et les premiers partis politiques. Elle rappelle d’abord l’indépendance de la
Fédération, puis celle de la République du Mali, et, enfn, l’action de Fily Dabo
Sissoko, de Mamadou Konaté et surtout celle du Président Modibo Keïta de
l’Union soudanaise R.D.A., initiateur et principal responsable des premières
institutions et des premiers projets de développement du jeune Etat.
Militant de première heure de l’US-RDA et panafricaniste engagé, Samba
Lamine Traoré avait la conviction que ce parti de masse avait bien rempli
sa mission. En cela, il rejoint l’opinion du Professeur Sékènè Mody Cissoko
qui, dans son prologue du livre de Pierre Campmas dont il m’avait transmis
le manuscrit lors d’un passage à Paris, avec la lettre dans laquelle le Président
Moussa Traoré soutenait l’édition du livre. Sékènè Mody Cissoko dans la
préface de ce livre écrivait : « l’US-RDA appartient au peuple malien. Elle est
son patrimoine propre, son héritage, l’expression de ses luttes, de ses espoirs
et de ses déceptions… »

Après l’historique de cette première République, l’ouvrage de Samba
Lamine Traoré rend compte avec une honnêteté intellectuelle incontestable de
tous les évènements survenus à Ségou après la fn de la première République,
le 19 novembre1968. Il présente également les visites offcielles des chefs
d’Etat venus à Ségou en compagnie du Président Modibo Keïta et plus tard du
Président Moussa Traoré. Le livre fait allusion aux grands travaux entrepris et
10èmeréalisés dans cette région sous la 2 République, notamment l’édifcation du
canal Coste-Ongoïba.
En plus de ces faits historiques, il retrace les péripéties de cette grande
aventure humaine que fut la construction du barrage de Markala : la bataille
pour la maîtrise de l’eau par la réalisation d’un ouvrage qui fut utile pour les
populations de Ségou, du Mali tout entier et même de celles de la sous-région
ouest-africaine. Débutés sous la colonisation et poursuivis après l’indépendance
du Mali, les travaux d’aménagement de l’Offce du Niger et la construction
du barrage de Markala sont restés une œuvre gigantesque empreinte de sueur
et de sang, une œuvre qui fait encore la ferté des populations de Ségou et du
Mali d’aujourd’hui, après avoir fait celles du Soudan français d’hier. Samba
Lamine Traoré y a consacré une large partie de son travail.
C’est là que résident son mérite et la leçon qu’il laisse à la postérité : dans
l’immense tâche de construction nationale, chaque fls du Mali doit, dans
l’honnêteté, le patriotisme, la modestie et surtout l’humilité, apporter sa pierre
à l’édifce national avant de s’en aller un jour, dans l’honneur et la ferté d’une
mission bien accomplie.
Dans cet ouvrage, Samba Lamine Traoré démontre surtout que cette région
de l’Afrique est héritière de l’une des plus brillantes civilisations. Le mérite
de la saga est dans la conviction que c’est aux Africains d’abord que revient la
tâche d’écrire leur histoire, d’avoir leur vision propre du monde, de mettre en
valeur, en évitant tout dogmatisme, les caractères originaux des stratégies qui
facilitent la restitution et la résolution des questions essentielles.
L’Africain d’aujourd’hui doit savoir, plus de cinquante ans après le départ
du colonisateur, qu’il est urgent de s’assumer en tirant des leçons du passé sur
le plan de la politique, de l’économie et de la culture. Pour Samba Lamine
Traoré, il ne s’agit point de mettre entre parenthèses les ombres du présent et
du passé pour seulement célébrer les lumières en dissimulant et les divergences
entre les populations et les erreurs de ceux qui ont régné et vécu sur cette terre
hospitalière de Ségou. Au contraire, il invite dans son œuvre, à dévoiler aux
jeunes générations toutes les facettes de l’histoire de son pays.
Par ce travail, il ne prétendait pas à la perfection. Il l’avait reconnu dans
son introduction. Son seul objectif était de laisser aux générations présentes et
futures une œuvre utile et de qualité qui permettra de mieux connaître le passé
et le présent du Mali. Partant, il invite à bien conserver la mémoire de notre
pays pour éviter à celui-ci le risque de la voir mourir ou d’être falsifée.
11Dans sa préface de l’Histoire générale de l’Afrique réalisée par
l’UNESCO, Amadou Mathar M’Bow, ancien Directeur général de cette
Organisation, recommandait « d’aborder l’étude de l’Afrique avec plus de
rigueur, d’objectivité et d’ouverture d’esprit en utilisant les sources africaines
elles-mêmes… Rétablir la vérité des faits chaque fois que cela est nécessaire,
dégager les données historiques qui permettent de mieux suivre l’évolution
des différents peuples africains dans leur spécifcité socio-culturelle. »
Samba Lamine Traoré exhorte les Maliens à bien retracer, sans parti pris
idéologique et, au-delà des idées reçues et des explications toutes faites, nos
succès et nos échecs. En somme, il invite à lire et à écrire « l’histoire totale
du Mali ». Pour ce faire, il a compulsé avec beaucoup de soins et de patience
des documents anciens dispersés ici et là, des rapports de réunions et d’autres
notes offcielles tant de l’administration française de l’époque coloniale que
ceux des premières années de l’indépendance, sans omettre de noter les
évènements vécus pendant et après son passage à la direction générale de
l’Offce du Niger en tant que premier responsable malien de cette grande
entreprise agro-industrielle laissée aux nouveaux dirigeants du pays après le
départ du colonisateur français.
Puisse alors ce livre aider à mieux faire connaître Ségou, cité au destin
exceptionnel et maillon indispensable à toute étude approfondie de l’histoire
fascinante de notre pays : le Mali.
12remerciements
Avant de présenter les composantes de ce livre, je me dois de remercier d’abord Son
Excellence le Président Abdou Diouf, ancien Président de la République du Sénégal,
Secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, Monsieur
Clément Duhaime qui occupe aujourd’hui l’importante fonction d’administrateur
principal de l’O.I.F. et avec qui j’ai travaillé des années durant à l’A.C.C.T. sous la
haute direction du regretté Secrétaire général, le Professeur Dan Dicko Dankoulodo
auquel, bien que jeune à l’époque, je dois ma venue en 1977 à l’Agence. J’associe à
ces remerciements Monsieur Sounkalo Coulibaly et son collaborateur Amidou Maïga
et ses supérieurs de la Direction de l’éducation et de la formation de l’O.I.F.
Sans le soutien effectif de toutes ces personnalités de l’Organisation internationale
de la francophonie, le présent ouvrage comme celui que j’ai publié avec le professeur
N’tji Idriss Mariko sur « Amadou Hampâté Bâ, homme de science et de sagesse » et
celui de Pierre Campmas, assistant de Idrissa Diarra, à l’époque Secrétaire politique
de l’US-RDA sur l’Union soudanaise R.D.A. n’auraient pas vu le jour.
Ainsi, pour ce livre sur Ségou de Samba lamine Traoré, j’ai constitué à Bamako
une équipe de travail avec laquelle j’ai lu à plusieurs reprises et apporté des
améliorations notables à l’ouvrage. Cette équipe comprenait notamment Lamine
Baba Cissé, enseignant-chercheur, Omar Sylla éditeur et le jeune Bakary Seydou
Doumbia, étudiant au Centre d’Enseignement Supérieur (C.E.S.B.) de l’Université
de Bamako. Sans relâche, pendant des mois, nous avons patiemment procédé à la
lecture, la préparation, la saisie du texte, sa composition et au suivi de son édition.
Avec eux, nous avons aussi travaillé à l’enrichissement de la bibliographie et des
notes complémentaires, ceci avec le concours de l’historien Youssouf Tata Cissé. Des
renvois expliquant certains évènements survenus fgurent dans l’annexe de l’ouvrage.
Parmi ces notes, sont mentionnés les principaux faits qui ont fortement marqué les
cinquante ans du Mali indépendant.
A Bagouro Noumanzana et à toute la famille de son ami Samba Lamine Traoré,
nous exprimons toute notre reconnaissance pour les facilités dont nous avons bénéfcié
durant ce travail de relecture, d’édition et de diffusion.
13a vant-propos
Selon Amadou Hampaté Bâ : « De tout temps, Ségou aurait été la ville
paresseuse qui se traîne sur la rive droite du feuve. Caressée par le vent d’Est
de janvier, écrasée dans le soleil de mai et embourbée dans les pluies d’août,
c’est toujours Ségou, l’antique capitale sur le vieux feuve. Des piroguiers
de marbre noir, les mêmes qu’à l’époque de Biton Coulibaly, les mêmes où
les populations s’enchevêtraient autour d’un noyau bamanan. Ville des vieux
cultes nés du feuve-dieu, cité de la mystique bamanan qui avait, elle aussi,
édifé et fait vivre un empire. Cité de la tolérance où les personnages mystiques
locaux fraternisaient avec ceux des foulbés ou peulhs, islamisés ou non, des
bozos, des somonos ou des markas. Cité de la joie de vivre, ville toute de
fnesse et d’astuces… »
Pour caractériser Ségou, les maîtres de la parole, les griots et autres
traditionalistes l’appellent, quant à eux, « Ségou sido Jara ni balazan do,
ani balazan baanaani, ani balazan kèmènaani, ni balazan naani ani balazan
kokurunin kelen. Dugulenw bèè t’o yoro don, jango dunan ». Ceci peut se
traduire littéralement ainsi : « Ségou de la forêt de karité, Djara, et de la forêt
d’acacia-albida, aux quatre mille quatre cent quatre pieds d’acacia-albida
et à l’unique pied d’acacia bossu, la trahison, dont tous les autochtones ne
connaissent pas l’emplacement, à plus forte raison les étrangers. »
Ainsi, il est généralement admis depuis sa création, qu’il est diffcile de
connaître Ségou, car cette ville est née pour être aussitôt une capitale dont la
célèbre cour royale a très vite attiré courtisans, griots, charlatans et marabouts,
favoris et favorites de diverses catégories autour des puissants du jour et qui,
15de ce fait, ne pouvait être qu’un lieu de jouissances, un centre d’intrigues où
s’est joué, pendant plus d’un siècle, le sort d’une bonne partie de l’Afrique
occidentale.
Oser écrire quoi que ce soit sur une telle ville comporte un risque
certain, surtout quand on n’est ni chercheur, ni historien professionnel,
mais simplement un amateur animé par le désir de contribuer à mieux faire
connaître sa ville natale. J’en appelle donc à l’indulgence des lecteurs pour les
imperfections certaines de cet essai. Je leur demande de considérer ce travail,
avant tout, comme une manifestation de bonne volonté. Je les invite à proposer
d’éventuelles corrections utiles.
Cette monographie succincte de l’une des villes les plus chargées d’histoire
de notre pays est présentée sous la forme d’un calendrier historique exposant
les faits à l’état brut dans leur déroulement chronologique. Je me suis efforcé
cependant d’y mettre en valeur, à travers des exemples connus, certaines vertus
humaines qui ont fait la grandeur de notre peuple dans le passé et auxquelles
il convient de se référer constamment pour rester nous-mêmes.
Pour permettre au lecteur de mieux comprendre certains faits, le calendrier
historique proprement dit est suivi de notes auxquelles le lecteur pourrait se
reporter pour avoir des explications complémentaires.
Chef-lieu de la quatrième région administrative du Mali, siège des directions
générales de l’Offce du Niger, l’un des plus grands complexes agro-industriels,
de l’Opération-riz, de l’Opération production semences sélectionnées, de la
Compagnie Malienne des Textiles (C.O.M.A.T.E.X.), la première industrie
textile nationale, Ségou, grand centre administratif, commercial et industriel
est incontestablement une ville emblématique du Mali d’hier et d’aujourd’hui.
Elle est sans nul doute la plus importante aujourd’hui après Bamako, la
capitale, avec plus de 70 000 habitants en 1960. Sa population marquée par
son histoire est composée des ethnies suivantes :
- les Somonos : ce sont les fondateurs de la ville et ses premiers habitants.
Pêcheurs, tailleurs, commerçants et marabouts, ils constituent une vieille
communauté musulmane très soudée en dépit de la diversité des origines des
éléments qui la composent ;
- les Bamanans : ils appartiennent aux différents clans des Coulibaly, des
Diarra, des Traoré et des Tangara, etc… Ils sont essentiellement agriculteurs
et constituent les éléments dominants de la population ;
- les Peulhs : ils sont plus ou moins assimilés aux Bamanans à la suite d’un
long brassage. Plusieurs de ces Peulhs continuent à exercer la profession de
leurs ancêtres, notamment l’élevage des bovins, ovins et caprins ;
16- les Toucouleurs, les Soninkés et les Malinkés venus avec El Hadj Omar
Tall qui imposa par la guerre sainte l’islam comme religion d’Etat ;
- enfn des éléments de toutes les ethnies du Mali et même des étrangers
dont la présence ici est consécutive à la colonisation. Celle-ci a mis en contact
des hommes et des femmes de toutes les races.
La colonisation organisa toutes ces populations en fonction de ses propres
objectifs tout en entretenant les facteurs de division.
Il est remarquable que tous les éléments constitutifs des habitants actuels de
Ségou se soient fondus à travers l’histoire au point de former une communauté
homogène ayant ses caractéristiques propres dont un parler, des costumes et
un genre de vie ségoviens. Tous les Ségoviens en sont fers.
Ceux-ci se distinguent en particulier par leur grande hospitalité, leur
courtoisie et la douceur de leur langage ; ce qui a fait dire un jour à Fily
Dabo Sissoko, député du Soudan français : « Si vous demandez un service
aux gens de Ségou et qu’ils entendent vous le refuser, ils le feront avec tant
d’intelligence et d’adresse que vous vous croiriez encore obligé de leur dire
merci. »
Loin de leur ville, les Ségoviens se recherchent, se regroupent et s’entraident
comme des frères. A Bamako par exemple, une association a été créée par
des ressortissants de Ségou avec Oumar dit Barou Sy, Baba Diallo, Fama
Kouyaté, Dramane Traoré dit Napoléon, Bassirou Traoré dit N’Djiblénin,
Mamadou Lamine dit Mamy Samba Traoré, Mamadou Lamine dit Mamy
Cissé, Koninba Diarra, Mamadou Camara, Bréma Keïta, Baba N’Diaye, Baba
Bambera, etc… Ce groupe, dénommé « les douze hommes de Ségou », sans
doute en souvenir des douze premiers chefs de famille bamanans venus de
Ségou-kôrô pour s’installer à Ségou-Sikôrô sur ordre de leur roi, réussira
à s’imposer dans les années trente et au début des années quarante en tant
qu’organisation très infuente regroupant non seulement les Ségoviens, mais
aussi une bonne partie des hommes bien connus à Bamako, la capitale comme
Bomboli Niaré, Karounga Niaré, Lassana Coulibaly dit Commandant Mory,
Bah Fall, Tidiani Makanguilé, etc… et des griots comme Banzoumana Sissoko,
Badiégui Camara, Garangué Mamou Sylla.
Cette association qui fut un modèle dans le domaine de l’entraide fraternelle
et de la solidarité joua un très grand rôle sur le plan social, artistique et culturel.
Son exemple inspira des associations similaires qui furent plus tard créées. Elle
eut à son actif le grand mérite d’avoir soutenu effcacement la population de
Ségou dans sa lutte contre un administrateur colonial qui voulait lui imposer
un chef réputé pour son despotisme.
17En effet, ce furent les membres de cette association qui reçurent et aidèrent
la délégation de notables venue de Ségou. Ils usèrent de leur infuence pour
obtenir une audience au cabinet du Gouverneur auquel ils devaient remettre
une protestation qui eut une suite favorable. Mais, si en général les rapports
entre Ségoviens de l’intérieur et ceux de la diaspora sont empreints de
fraternité, à Ségou même on peut percevoir parfois les séquelles des querelles
et rivalités familiales, claniques ou ethniques. Toutefois, il arrive rarement
que ces rivalités conduisent les Ségoviens à des excès pouvant les amener à
violer les règles de la bienséance et à rendre diffcile la cohabitation entre eux.
Mais l’étranger imprudent qui se mêle des querelles résultant de ces rivalités
dans l’intention de les attiser en fait souvent les frais. Cet aspect important du
caractère ségovien a été également souligné par Fily Dabo Sissoko. Celui-ci
écrivit : « A Ségou les contraires se côtoient sans jamais se nuire, miracle de
sagesse et de savoir-vivre ! ».
Aussi, contrairement à ce que l’on peut trouver dans l’historiographie
coloniale, l’accent est mis dans cette monographie sur ce qui unit plutôt que
sur ce qui divise les habitants de Ségou.
Je remercie très sincèrement tous ceux qui m’ont aidé à me documenter et
qui m’ont prodigué des conseils et des encouragements afn de me permettre
de mener à bonnes fns ce travail que je me suis permis d’entreprendre avec
si peu de moyens.
Samba Lamine TRAORé
18Un groupe de ressortissants de Ségou résidant à Bamako chez un de leurs doyens dans les années 30.
Il s’agit de Diadouga Traoré dans sa chaise longue. Assis de gauche à droite : Mamadou Camara,
Fama Kouyaté, Bassirou Traoré. Debout de gauche à droite : Lassana Simaga, Oumar dit Barou Sy,
Bazoumana Diabaté, Tidiani Makanguilé.
Un groupe de ressortissants de Ségou résidant à Bamako au champ hippique dans les années 30.
Assis de gauche à droite : Bassirou Traoré, Mamadou Lamine dit Mamy Traoré, Oumar dit Barou Sy,
Allahdoungo Diarra. Debout : Mamadou Camara.
19armoiries de SEGoU
Ecu de Gueules au Chef chargé de trois épis d’or, feuilletés et tigés,
Surmontant trois fots d’azur barrés de sable, au poisson d’argent en pointe.
Le tout enchâssé en portique phallique, sur Croissant de Sinople qui est Ségou.
21Chapitre 1
La fondation de Ségou
Il ressort de la tradition orale, qu’avant de fonder un grand Etat centralisé,
les habitants de Ségou s’étaient d’abord regroupés dans des cités sous l’autorité
d’un patriarche choisi et investi suivant la coutume après de nombreuses
cérémonies d’initiation. Ce patriarche portait le titre de massa.
Le Massa était plus un arbitre jouissant d’une grande autorité morale et
de pouvoirs occultes lui permettant de régler la vie de la cité, qu’un seigneur
féodal, tel qu’il en existait dans d’autres contrées à la même époque. En effet
l’appropriation privée de la terre qui constituait le fondement de l’autorité du
seigneur féodal, ne semblait pas avoir été pratiquée ici. La terre était de ce
fait restée un bien collectif. Le Massa la gérait et la distribuait au nom de la
communauté. Les principaux pouvoirs ou « massayas » de la région, étaient,
selon la tradition :
- Sibila-massa - Kana-massa - Dioura-massa
- Falakou-massa - Do-massa - Karé-massa
- Kamian-massa - Benguéné-massa - Sokhé-massa
- Tâba-massa - Gouélé-massa - Sien-massa
- Kanigo-massa - Sangoula-massa - Ban-massa
- Samaba-massa - Koila-massa - Boidié-massa
- Kokry-massa - Tougouni-massa - Nango-massa
- Nyaro-massa - Gouan-massa - Diéna-massa
- Sarro-massa - Dah-massa - Tougou-massa
- Kara-massa - Tara-massa - Kolima-massa
- Woro-massa - Sama-massa
23Les villages qui gardèrent jusqu’à ce jour leur réputation et leur cachet
de « massadougou » sont : Tougouni, Kanigo, Diéna, Sarro, Kokry-
Massadougou.
La majorité des massas appartenait au clan des Traoré ou Dembélé.
La dispersion des soninkés (markas ou sarakolés), consécutive à la chute
de l’empire du Ghana amena de nombreux immigrants appartenant à cette
ethnie dans le pays de Ségou. Celui-ci fut dominé à une certaine époque dont
on sait très peu de choses, par le clan des Bouaré, d’origine soninké, mais
aujourd’hui totalement assimilés aux bamanans.
L’arrivée massive des soninkés fut également marquée par la création des
premières grandes agglomérations de la région qui devinrent plus tard de
grands centres commerciaux où se tenaient d’importantes foires hebdomadaires
et où virent le jour des foyers de civilisations à grand rayonnement culturel
comparables à ceux des villes européennes du moyen-âge.
Ainsi auraient vu le jour les neuf villages markas de Ségou dont parlent
souvent les griots. Il s’agit de :
- Marakadougouba, Koukoun, Boussin, Togou, Kirango-Marakala, Tien-
Marakala, Sohké-Marakala, Koïla, Fougani, selon certaines sources ;
- Koukoun, Boussin, Togou, Kénenkou, Niamina,
Sirabilé, Bayo et Sinzani (Sansanding), selon d’autres ;
- Marakadougouba, Koukoun, Togou, Sirabilé, Bayo, Kamalé,
Marakanibougou, Sibla et Tatrima, selon d’autres sources encore.
En général, de célèbres marabouts tels que l’Almamy Souleymane Kamité
de Marakadougouba, le Karamoko de Sirabilé dit Sirabilen-Karamoko, Mama
Kamité, Zoumana dit Ousmane Traoré, Ballamory Traoré de Koukoun, Alpha
(2)Sidiki Konaté de Sinsani , etc., qui étaient régulièrement consultés, même
par les rois païens avant de prendre de grandes décisions, habitaient ces
villages. Ceux-ci étaient devenus des points d’appui tolérés de l’islam dans un
environnement dominé par les religions traditionnelles. Il devait y en avoir,
en réalité, plus de neuf. C’est l’explication des différences sensibles entre les
listes de villages énumérées ici.
Contrairement à la plupart des hommes de son ethnie qui, en quittant leur
pays d’origine, s’étaient détournés de la lutte pour le pouvoir pour devenir
24marabouts ou paisibles commerçants, un prince soninké, Silamakamba Koïta,
se distingua en créant un puissant royaume encore connu de nos jours. Des
chansons et des récits composés par les griots pour glorifer ce prince furent
transmis de générations en générations jusqu’à nos jours. Les ruines de sa
capitale Sorro sont toujours visibles près de Konodimini, à une vingtaine de
kilomètres de Ségou.
Certaines chroniques font également mention de deux autres royaumes
qui auraient existé dans la région dont les fondateurs appartenaient à l’ethnie
bamanan. Il s’agit des aires géographiques suivantes :
- le royaume qui aurait été fondé par Kalandian Coulibaly auquel avait
succédé son fls Danfanseri Coulibaly. Ce royaume se serait situé dans l’aire
géographique s’étendant sur la rive droite du Niger, de l’actuel cercle de
Baraouéli au-delà de Marakadougouba. Cette cité aurait été un moment la
capitale, mais n’aurait eu qu’une existence éphémère ;
- le royaume des familles Koné de Boussin dont se réclament tous les
Koné et Diarra de la région. Ce royaume aurait succombé, après avoir vécu
sous plusieurs règnes et connu une certaine grandeur, sous les coups qui lui
avaient été portés par le roi de Kong, de la haute Côte d’Ivoire, dont l’armée
l’aurait envahi et complètement dévasté. La chute du royaume de Boussin,
selon certaines sources, eut pour conséquence la dispersion à travers le pays
de la famille royale dont une branche fera à nouveau surface plus tard avec
N’Golo Diarra.
La région de Ségou dont serait originaire la mère de l’empereur Soundiata
Keïta, ft partie intégrante de l’empire du Mali fondé par ce dernier. Son
gouverneur, un membre de la famille impériale résidait selon plusieurs sources
à Marakadougouba. Mais, au moment de la décadence de l’empire mandingue,
les bamanans, notamment ceux du clan des Coulibaly déjà installés dans la
région, avaient commencé à prendre de l’ascendant sur le reste de la population.
Ceci leur permit de jouer un rôle dirigeant dans le mouvement tendant à
liquider la suzeraineté de l’empereur du Mali. Aussi le dernier représentant de
celui-ci fut-il obligé d’émigrer vers le nord pour s’installer dans l’actuel cercle
de Nara, précisément à Guiré où ses descendants vivent encore.
Craignant sans doute qu’il ne revienne pour prendre sa revanche et punir on
lui aurait jeté, lorsqu’il quittait Marakadougouba, un mauvais sort qui devait
frapper tout le clan des Keïta. Ceci explique de nos jours encore l’existence
près de la grande cité marka, d’un monticule que tout Keïta doit éviter de voir
pour ne pas courir le risque de perdre la vue.
25Vieux bamanan de Ségou.
(dessin de E. Mage – extrait du voyage d’exploration au Soudan occidental).
Coiffures de femmes bamanans de Ségou.
(dessin de E. Mage – extrait du voyage d’exploration au Soudan occidental).
26Chapitre 2
Le royaume bamanan de Ségou
1712
Débuta le règne de Mamari dit Biton Coulibaly qui créa autour du village
de Ségou-koro, un nouvel Etat : le royaume bamanan de Ségou. Cet Etat
s’était détaché défnitivement de ce qui était resté du vieil Empire du Mali
pour être à son tour au cœur du continent, une puissance redoutable, un modèle
d’organisation politique et sociale, le foyer de rayonnement d’une grande
civilisation. Le fondateur de Ségou-koro ou Vieux-Ségou, berceau et capitale
du nouvel Etat, serait un propagateur de l’islam, un érudit arabe originaire de
Tunisie, du nom de Marouf Kalakïou. En arrivant du Maghreb, celui-ci aurait
d’abord séjourné à Néma et à Guiré où il aurait construit des mosquées avant
de venir s’installer ensuite sur le site actuel de Ségou-koro.
Marouf Kalakïou avait acquis le titre religieux de Cheick, cheikou en
bamanankan. Grâce à son érudition, il aurait amené avec lui, de nombreux
élèves recrutés dans toutes les régions traversées. Au nombre de ces élèves
se trouvait l’ancêtre des Djiré recruté à Djidjan près de Guiré dont il serait
originaire. Le nom de famille Djiré ne serait donc tout simplement qu’une
déformation de Guiré, nom d’une vieille cité du Sahel qui existe encore de nos
jours dans l’actuel Cercle de Nara, dans la région de Koulikoro.
Cheick Marouf Kalakïou, ouléma d’origine tunisienne, commença d’abord
par construire une mosquée dans son campement. Cette mosquée aurait eu
un certain rayonnement comme centre d’études et de propagation de la foi
musulmane. Mais, Cheick Marouf Kalakïou fnit par abandonner les lieux,
dans le but de retourner dans son pays. Il laissa sur place sa mosquée, le puits
et une partie de sa bibliothèque. Malheureusement, il trouva la mort en chemin,
à une trentaine de kilomètres seulement de son campement, sur la rive gauche
du Niger près de l’emplacement actuel du hameau de Karako, presqu’en face
de Ségou-koro où il fut inhumé. Sa tombe y fut toujours vénérée et fréquentée
comme lieu de pèlerinage.
27Tombe de Cheick Marouf Kalakïou à Karako.
Le nom du hameau, Karako, ne serait d’ailleurs qu’une simple déformation
de Kalakïou. Bien après le départ de Cheick Marouf Kalakïou que d’aucuns
appelaient Cheickou Kôrôba, vieux Cheick, un autre Cheick, Ousmane
Kane serait venu s’installer dans son ancien campement tombé en ruines et
abandonné.
Ce deuxième Cheick serait originaire de Sokolo. Il aurait séjourné avec
les siens successivement à Kirango-Markala et à Marakadougouba avant de
venir élire domicile à Ségou. Ayant retrouvé les vestiges de la mosquée de son
prédécesseur et certains de ses livres, qu’il considéra comme un don de Dieu,
il entreprit aussitôt avec les siens la reconstruction de l’édifce. Il récupéra les
livres et donna une nouvelle impulsion au centre d’études qui recommença à
rayonner dans la région.
Les coreligionnaires des deux docteurs de l’islam qui se succédèrent ainsi
sur l’emplacement de Ségou-koro ne les appelaient que par leur titre de Cheick,
devenu par déformations successives cheickou, puis Ségou.
Ce mot déformé fnit par désigner également leur résidence qui commença
à se développer, d’abord avec l’affux des talibés et des admirateurs des deux
grands théologiens qui diffusèrent à partir de là, la parole d’Allah. Ensuite
arrivèrent d’autres immigrants venus simplement à la recherche de meilleures
conditions d’existence dans la nouvelle agglomération. Ici, il était possible
de s’adonner avec proft aussi bien à la pêche, à la chasse, à l’élevage qu’à
l’agriculture.
28Les membres de la famille de Mamari appartenaient au clan bamanan des
Coulibaly. Ce clan était déjà connu dans la région à travers les noms des frères
Niangolo, Baramangolo, Kaladian, Danfanséri et Souma que l’on retrouva
dans les chroniques locales. Alors qu’il n’était encore qu’un adolescent,
Mamari s’y était fxé avec sa mère Sounoun Sakho. Il se ft remarquer comme
un meneur d’hommes aux qualités exceptionnelles.
Il regroupait autour de lui ses camarades d’âge et plus tard il créa avec eux
d’abord au niveau de Ségou-koro une association politico-militaire, appelée
« ton ». Cet exemple ft tâche d’huile. Les tons virent le jour dans presque tous
les villages voisins. Mais contrairement à certains de ces tons qui étaient des
organisations de réjouissances de jeunes aristocrates, celui de Biton regroupait
avant tout des gens de modeste condition. Des rivalités dégénérant parfois
en affrontements armés opposèrent souvent les différents tons villageois.
Certaines de ces associations fnirent cependant par s’entendre, se regrouper
et lutter ensemble pour obliger les autres à se joindre à elles ou à disparaître.
Les affrontements les plus célèbres opposèrent le ton-mère de Ségou-
koro dirigé par Mamari Coulibaly à ceux de Doua et de N’Golokouna, actuel
Dougoukouna.
Le ton de Doua, dirigé par Kassoum Bouaré, était une association de jeunes
et riches aristocrates soninkés. Ces derniers étaient à l’époque tout puissants
et Mamari avait personnellement tout fait pour éviter un confit avec eux, car
les circonstances ne lui semblaient pas être favorables. Finalement, il sera
contraint à leur faire front et à se battre, poussé à cette extrémité par leur
arrogance et leurs provocations. La lutte engagée se termina par la victoire de
Mamari Coulibaly.
Le ton de N’Golokouna, Dougoukouna actuel, était dirigé au moment de
l’affrontement de Ségou-koro par un homme appartenant comme Mamari lui-
même au clan bamanan des Coulibaly de Niamana, un de ses propres cousins
du nom de Binâba Coulibaly. Le souvenir de cette lutte fratricide resta toujours
vivace dans les esprits. Ce fut pour cela que les habitants de Dougoukouna
n’acceptent jamais, jusqu’ici, de passer la nuit à Ségou-koro parce qu’on leur
y avait joué dans le cadre de cette lutte un mauvais tour. De nos jours ils se
racontent encore cette histoire de père en fls.
Cependant, ce furent les habitants de N’Golokouna, un village qui prendra
plus tard le nom de Dougoukouna sous le règne de N’Golo Diarra, qui
ouvrirent les hostilités. Au passage, N’Golo Diarra avait trouvé offensant pour
lui le terme de N’Golokouna qui, littéralement signifait en bamanankan « sur
la tête de N’Golo ».
29Pour ne pas compromettre l’unité de l’organisation politico-militaire qu’il
dirigeait, Mamari avait interdit de faire référence à la condition servile de la
plupart des membres de son association. Ayant porté un déf à son autorité
en traitant publiquement, malgré cette interdiction, les tondjons d’esclaves,
Kamissa Nyongon Coulibaly fut jugé, condamné et exécuté sur ordre de
Mamari à titre d’exemple. Dès lors, son frère Binâba, redoutable guerrier qui
devait lui succéder comme chef de N’Golokouna nourrit le secret désir de le
venger. Il usa de cruelles représailles à l’encontre de Mamari et des siens.
Ainsi, les membres du ton de N’Golokouna invitèrent ceux de Ségou-koro
à venir participer à une grande fête qu’ils organisèrent pour la circonstance.
Ces derniers ayant répondu tout confants à cette invitation, leurs hôtes
en proftèrent pour les massacrer tous, y compris les fls de Mamari qui
conduisaient la délégation. Ulcéré par ce comportement, Mamari en avait
gardé une rancune tenace. Aussi, après un simulacre de réconciliation, il laissa
le temps à l’oubli de s’installer, afn d’user à son tour du même stratagème
pour leur rendre la monnaie. Cette vengeance fut telle que les habitants de
N’Golokouna jurèrent de ne plus jamais passer la nuit à Ségou-koro.
Malgré ces épisodes sanglants, la fédération des tons villageois devint peu
à peu une réalité. Mamari Coulibaly qui présidait déjà aux destinées du ton-
mère de Ségou-koro, choisi par ses pairs pour diriger l’organisation unifée,
prit le surnom de Biton. C’est de là que vint ce surnom qui fnit par se substituer
à son nom de baptême.
Selon une première anecdote, ce surnom de Biton aurait trouvé son origine
dans une exclamation poussée par sa mère Sounoun Sacko qui n’espérait plus
avoir d’enfant lorsqu’elle mit Mamari au monde. Aussi aurait-elle manifesté
son agréable surprise en s’écriant : « Bi to i na ? » (Encore aujourd’hui ?). Ce
sont les deux premiers mots de cette exclamation qui, légèrement déformés,
auraient donné par contraction à son fls le surnom de Biton.
Une seconde anecdote attribua au mot Biton une autre origine qui ne
manquait pas non plus de vraisemblance : les réunions du ton que présidait
Mamari étaient parfois houleuses au point de dégénérer en disputes. Chaque
fois qu’une telle situation se présentait, les Kané, sinenkou ou cousins à
plaisanterie des Coulibaly, en rencontrant Mamari lui posaient ironiquement
pour s’amuser, la question suivante : « A ka bi ton kèra di ? », c’est-à-dire
comment s’est passée votre réunion d’aujourd’hui ? Par la suite, ils abrégèrent
la phrase en se contentant de dire : « bi ton kun ? » (Et l’objet de la réunion
d’aujourd’hui ?) Ils laissaient à leur interlocuteur le soin de deviner le reste.
Ce fut cette expression contractée qui aurait donné le mot Biton qui fnit par
désigner Mamari, devenu chef de groupe des tons villageois.
30Les autres membres-fondateurs du ton, en bamanankan tônyogons, étaient
les compagnons de Mamari. Ceux qui, par contre, furent contraints par la suite
d’adhérer au ton, devinrent des tondjons, c’est à dire les esclaves du ton.
Sous la direction de Biton, les tondjons avaient constitué l’embryon d’une
puissante armée qui augmenta ses effectifs en incorporant dans ses rangs les
malfaiteurs graciés et les débiteurs insolvables qui, par reconnaissance, se
dévouèrent corps et âme au chef. Biton eut ainsi en main un instrument idéal
qu’il utilisera pour créer vers 1712 un Etat centralisé, le royaume bamanan de
Ségou, et en assurer la défense. Il renforcera les effectifs de cette armée avec
la fottille sur le Niger qui servira en particulier au transport des troupes. Les
éléments constitutifs de cette armée seront les somonos du clan des Thiéro,
montés à bord de pirogues construites sur place.
1725
Le jeune Etat de Biton fut attaqué par deux fois par le roi de Kong. Biton
le repoussa victorieusement avec l’aide de son beau-frère, le chef de la Dina
des peulhs. Ceux-ci fondèrent plus tard le royaume du Fouladougou et des
(3) (4)somonos du clan des Thiéro déjà établis dans la région.
1754
Pour se venger d’une offense, Mamari Biton Coulibaly déclara la guerre
aux massassis du Kaarta qui, comme lui, appartenaient au clan bamanan des
Coulibaly de Niamana. Le corps expéditionnaire qu’il envoya de Ségou-koro
fonça sur Soutian, une localité située près de Mouroudiah. Soutian qui était à
l’époque la capitale du Kaarta fut détruite de fond en comble. Le roi Foulakoro
Coulibaly fut capturé et amené comme prisonnier à Ségou-koro.
Biton avait pris la ferme résolution de châtier Foulakoro Coulibaly pour
avoir enlevé et épousé sa flle Bassana que l’on accompagnait chez son fancé
Sanaba-Mary, un de ses lieutenants résidant à Mouroudiah. Aussi Biton
décida-t-il de le mettre à mort. Mais Bassana, qui était la flle chérie de Biton,
avait fni par aimer sincèrement Foulakoro. Malgré les circonstances de leur
union, elle réussit plus d’une fois à faire différer l’exécution de la sentence.
Celle-ci aura lieu seulement lorsqu’elle commit un jour l’imprudence de sortir
sans permission. A son retour, elle fut inconsolable en apprenant l’exécution
de son époux Foulakoro Coulibaly. Elle quitta alors Ségou-koro pour aller
fonder, non loin de là, avec ses esclaves venus du Kaarta et plusieurs de ses
camarades d’enfance, le village de Bassanabougou qui prit après le nom de
Ségou-Bougou, situé un peu vers l’est.
311755
Le roi Mamari dit Biton Coulibaly mourut. Certains affrmèrent qu’il
fut emporté par le tétanos après une blessure accidentelle au pied qu’il eut
en marchant sur une pointe en fer. D’autres disent qu’il aurait été assassiné
secrètement par les tondjons pour lesquels son autorité commençait à être
trop pesante. Il fut inhumé à Ségou-koro, juste à l’endroit où était posée la
peau de bœuf sur laquelle il s’asseyait dans la salle du trône de son palais.
Sa sépulture fut toujours un lieu de pèlerinage souvent marquée de traces de
sacrifces rituels des pratiquants des religions traditionnelles.
Grand conquérant doublé d’un excellent sens de l’organisation, Biton
Mamari Coulibaly ft du royaume bamanan de Ségou un Etat centralisé ne
comptant pas moins d’une quarantaine de cantons commandés par des chefs
tondjons. En effet, dès qu’il réussit à se doter d’une armée comportant une
fottille qui en facilitait les déplacements, il commença par établir solidement
son pouvoir sur la rive droite du Niger. Après avoir totalement affranchi
Ségou de la tutelle du descendant des empereurs du Mali qui se replia sur
Kangaba, Biton repoussa les attaques de Kong et lutta contre ses cousins,
les massassis du Kaarta. Il mit à la raison les soninkés récalcitrants dont les
chefs étaient Mama Fofana et Boulé Kané. Biton étendit son rayon d’action
jusque dans les faubourgs de Djenné en s’emparant des anciennes provinces
mandingues de Sibiribougou, Bendougou et Seladougou. Il ft de San le siège
d’un gouvernement provincial dépendant directement de Ségou-koro. Puis
franchissant le Niger, il annexa la région comprise entre ce feuve et le Kaniaga.
Il s’attaqua ensuite au Bélédougou dont il vainquit les chefs Koniomassa et
Sama avant de se rendre maître des provinces du Sana et du Karadougou, une
zone à cheval sur les deux rives du Niger.
Ce fut après toutes ces victoires, qu’il se porta contre les massassis du Kaarta
qu’il battit à Soutian, près de Mouroudiah. Il s’empara de la personne de leur
roi, Foulakoro Coulibaly, qui avait enlevé sa flle Bassana. Biton Coulibaly
conquit également le Bagana ; il imposa sa suzeraineté sur les principautés
peulhs du Macina et jusqu’à Tombouctou.
A sa mort, toute la moyenne vallée du Niger s’étendant de Tombouctou à
Niamina relevait de son autorité. Sa puissance était telle qu’elle inquiéta même
le sultan du Maroc, El-Rachid. Il refusa de livrer à celui-ci Ali-Ben-Haïdara
qui se trouvait dans ses Etats. Biton ft bâtir à Ségou-koro par les architectes de
Djenné un grand palais à étage dont les ruines impressionnèrent les explorateurs
français Mage en 1864 et Soleillet en 1879. Quoiqu’offciellement païen, il ft
également construire pour sa mère musulmane une petite mosquée qui existait
32encore dans son ancienne capitale. Il entretint de très bons rapports avec les
marabouts, y compris les Kounta de Tombouctou. Il envoya chez ces derniers
un de ses fls pour faire des études. Il ft construire aussi dans plusieurs villages
de son royaume, sous la forme de grands vestibules, des sortes de permanences
du ton. Ceux de Sama et de Massala furent construits l’un en face de l’autre
dans un alignement parfait. Ceci permettait aux hommes se trouvant dans le
premier d’aviser rapidement ceux qui étaient dans le second de tout ce qui leur
paraissait suspect venant du nord.

Djékoro Coulibaly, fls aîné de Biton Mamari Coulibaly succéda. Lépreux, était de ce fait très irascible. Peu de temps après sa succession au
trône, ce prince se révéla comme un cruel despote en ordonnant l’exécution de
nombreux chefs tondjons. Il aurait également fait emmurer vivants soixante
garçons et soixante jeunes flles dans le tata de Ségou-koro à titre de sacrifces.
Du vivant de son père, Djékoro eut de sérieux démêlés avec le puissant chef
tondjon, Ton-Massa Dembélé, chef de l’infanterie royale. Celui-ci nourrissait
à son égard une haine mortelle. Cette conjugaison de faits ne devait pas tarder
à le perdre.
Une rue du Ségou-koro primitif.
Extrait de « Ségou vieille capitale » de A.Bime.
33La mosquée Sounoun Sacko à Ségou-koro construite par le roi Biton Coulibaly pour sa mère musulmane,
elle s’est bien conservée jusqu’à nos jours. (Photo Adama Kouyaté).
La mosquée du Cheick, (en bamanakan Shêku ka misiri) construite par Cheick Marouf Kalakïou (Shêku
koroba). Tombée en ruines et reconstruite par Cheick Ousmane Kané. Emportée par les eaux, elle fut
récemment rebâtie en un nouveau style. (Photo Adama Kouyate).
34La tombe du roi Biton Mamari Coulibaly
(1712-1755) à Ségou-koro (Photo Adama Kouyaté).
Carte de la zone centrale de l’ancien royaume de Ségou.
351757
Le roi Djékoro Coulibaly fut assassiné par les chefs tondjons. Ces derniers
l’auraient surpris et étranglé avec une bande de cotonnade par une nuit noire
pendant qu’il prenait son bain. Ce matin-là, lorsqu’il tarda à paraître en public,
les tondjons annoncèrent d’abord que la clef du roi était perdue (« fama ka
konègè tununa »). Puis, ils s’efforcèrent de persuader le peuple que le roi
n’avait pas résisté à une forte fèvre qui l’avait attaqué et emporté pendant la
nuit. Certains chroniqueurs soutinrent que ce fut Ton-Massa Dembélé, ennemi
juré de Djékoro, qui prit seul la responsabilité de le tuer avant de mettre ses
pairs devant le fait accompli. Toutefois, il semblerait que la décision de son
exécution avait été prise auparavant en conseil secret.
Contrairement à son père, Djékoro ne fut pas regretté. Cependant malgré ses
défauts, Djékoro était un brave guerrier. Ce fut après avoir enlevé un village,
devant lequel un vieux soldat expérimenté comme Ton-Massa avait échoué,
qu’il s’était permis d’adresser à celui-ci des propos blessants. Ton-Massa ne
lui pardonna jamais de l’avoir insulté en dépit de l’intervention personnelle
de Biton qui n’avait pas hésité à réprimander, et même à porter la main sur
son fls pour calmer son vieux compagnon. Du vivant de son père Biton,
Djékoro résidait à Ségou-Bougou. Il serait aussi, selon certaines chroniques,
le fondateur de Ségou-coura ou le nouveau Ségou.
On assista à un très court règne de Bakary-Ali Coulibaly dit Nérékoro-
Bakary ou Bakary de Nérékoro qui succéda à son frère Djékoro un peu malgré
lui. C’était le second fls de Mamari Biton Coulibaly. Bakary-Ali avait été
envoyé à Tombouctou pour y étudier. Fervent musulman, il aurait invité
offciellement ses sujets à embrasser sans contrainte la religion musulmane.
Sous son règne, les marabouts commencèrent à prendre un certain
ascendant sur les grands féticheurs. Ceci ne fut pas pour plaire à ces derniers
encore tout puissants. L’attitude générale de Bakary-Ali face à la question
religieuse créa au sein de son peuple et parmi les vieux compagnons d’armes
de son père une telle émotion que les tondjons qui l’avaient prié de monter sur
le trône décidèrent non seulement de le liquider, mais aussi de « changer de
semence royale » (en bamanankan : ka nyô si falen), c’est-à-dire de changer
de dynastie.
Aussi, à la faveur d’une conspiration dirigée par Ton-Massa Dembélé,
Bakary-Ali fut assassiné et tous les membres présents de sa famille massacrés.
Toutefois, un des chefs tondjons, N’Golo Diarra, apparemment fdèle à
la mémoire de Biton Mamari Coulibaly qui l’avait lié à sa famille en lui
36donnant en mariage sa flle Mahkouroun, aurait réussi à sauver deux sœurs du
malheureux souverain. Il les aurait aidées à s’enfuir pour aller trouver refuge
derrière le feuve Bani.
Un autre enfant de Mamari Biton Coulibaly, Dionkolo, aurait également
échappé au massacre parce qu’absent de Ségou-koro au moment du drame.
Il se réfugia à Weïtala loin des intrigues pour être en sécurité. Cependant,
après l’avoir invité en vain à venir monter sur le trône, Ton-Massa Dembélé,
l’instigateur du complot, envoya contre lui une colonne placée sous les ordres
de N’Golo Diarra. Ce dernier en service commandé aurait pris Weïtala et tué
Dionkolo de ses propres mains. Il reçut comme récompense mille esclaves.
Sur les rescapés de la famille de Biton Mamari Coulibaly, une autre version
exista. Elle ne manquait pas de vraisemblance. Elle fut donnée par Gaoussou
Diarra, à l’époque doyen des N’Golossis (descendants de N’Golo). Cette
version fut recueillie par R. Pageard, magistrat en service à Ségou entre 1954 et
1960. Ce dernier consacrait une partie de son temps libre à des recherches sur
le pays. Selon cette version, N’Golo Diarra aurait sauvé non pas deux sœurs,
mais un frère de Bakary-Ali Coulibaly, un fls de Biton nommé Mamourou
Coulibaly.
Au cours de la période qui suivit l’assassinat de Bakary-Ali, les tondjons
essuyèrent plusieurs défaites militaires. Les devins consultés auraient dit qu’ils
n’auraient de victoire qu’en se mettant sous l’égide d’un prince de sang de la
lignée de Mamari Biton Coulibaly. Ainsi, N’Golo Diarra demanda à ses pairs
de jurer d’épargner la vie du dernier descendant de Biton, si on le retrouvait.
Il leur présenta le jeune Mamourou Coulibaly. Depuis ce jour l’armée se battit
sous le commandement de ce dernier.
Les chefs militaires qui se succédèrent au pouvoir eurent simplement le
titre de régents. Mamourou Coulibaly serait mort jeune sans avoir reçu les
attributs de la suzeraineté, car N’Golo Diarra continua à craindre qu’il ne
subisse le sort de ses frères. Mamourou Coulibaly n’eut pas d’enfant. L’autre
rescapé, Dionkolo Coulibaly qui se trouvait à Weïtala au moment du massacre,
n’était pas un garçon, mais une flle selon Gaoussou Diarra. N’Golo Diarra
n’aurait jamais dirigé d’expédition contre cette descendante de Biton Mamari
Coulibaly. Celle-ci serait morte naturellement à Weïtala. Les mille esclaves
auxquels les tenants de la première version faisaient allusion auraient été
donnés à N’Golo Diarra par le roi Mamari Biton Coulibaly lorsque celui-ci
prit Dionkoloni, un village situé près de Nara qui avait refusé de payer tribut
au maître de Ségou.
371757
Après l’assassinat de Bakary-Ali Coulibaly et le massacre des membres
de sa famille, les chefs tondjons instituèrent un régime militaire. Certains
d’eux se succédèrent au pouvoir dans l’ordre suivant : Ton-Massa Dembélé,
Kanouba-Niouman Barry, Kafa-Diougou Coulibaly et N’Golo Diarra. Cet
ordre de succession fut admis par la majorité des chroniqueurs. Toutefois,
Pageard affrma dans ses notes qu’il tenait de Gaoussou Diarra que ce fut
Kanouba Niouman et non Ton-Massa qui fut le premier à exercer le pouvoir.
Dans de telles circonstances, les hésitations et les retournements de situation
pouvaient être choses courantes. Après avoir semblé l’emporter un moment,
Kanouba-Nyouman dut certainement laisser la préséance à Ton-Massa.
Ton-Massa Dembélé, chef de l’infanterie, vieux compagnon de Mamari
Biton Coulibaly, accéda au pouvoir. Son prénom Ton-Massa signiferait prince
d’association. Ce fut lui qui était en effet chargé de convoquer à la demande de
Mamari Biton Coulibaly les réunions du ton, l’organisation politico-militaire
qui fut au début l’ossature du royaume bamanan de Ségou. Il avait pour cela
(5)un buruba , sorte de cor fabriqué avec une défense d’éléphant ou une corne
de coba dans lequel il souffait pour sortir des sons qui, pour tous les membres
du ton, signifaient : « venez à la réunion ! » Son nom Dembélé donna lieu à
des contestations. Il y aurait encore dans le village de N’Goin où il résidait
des gens qui prétendirent être ses descendants. Ceux-ci portent le nom de
Coulibaly.
Il arriva souvent que des personnes réduites un moment à l’esclavage
abandonnassent parfois leur patronyme initial pour adopter celui de leurs
maîtres. Pour la plupart des chroniqueurs, Ton-Massa serait bien un minianka
originaire du Falo actuel, chef-lieu d’un arrondissement du cercle de Bla. Il
aurait pris comme patronyme Dembélé. C’était un chasseur de gros gibiers
notamment d’éléphants et un grand magicien. Son courage et son habilité
lui permirent de s’installer et de s’imposer à N’Goin qui était déjà avant son
arrivée un centre important. Sa famille vint le trouver là.
Le souvenir des travaux qu’il entreprit était encore très vivace à N’Goin. Il
voulait faire de ce lieu la capitale du royaume après son accession au pouvoir.
Il prétexta qu’il ne pouvait aller résider à la place de son maître Mamari Biton
Coulibaly à Ségou-koro. Il créa à N’Goin, Sokourani, un quartier spécial du
royaume pour les guerriers. Il ft même venir de la bonne terre de Banankoro
situé à vingt kilomètres au nord-est pour y construire plus solidement la ville.
Aux dires des anciens, le N’Goin de l’époque de Ton-Massa était beaucoup
plus étendu que l’actuel village N’Goin. Il comprenait quatre quartiers : Soba,
38Torokoro, Tiémassala et Tonmassala. De nombreux monticules, aujourd’hui
couvertes de broussailles, occupent encore un vaste espace au Nord de
Tonmassala. Ce sont les ruines d’anciennes maisons de cette localité.
Par ailleurs les quartiers actuels, aujourd’hui séparés par des terrains vides
étaient à l’époque reliés par des constructions. L’importance de l’agglomération
était donc incontestable. Lorsque Ton-Massa tenta d’y transférer la capitale, il
se heurta à l’opposition de ses pairs qui rétorquèrent qu’un problème d’eau se
posait à N’Goin avec une certaine acuité. Pour le résoudre, Ton-Massa creusa
d’abord de nombreux puits dont on ne retrouve aujourd’hui aucune trace.
Puis, il aurait entrepris le creusement d’un canal pour relier N’Goin au feuve
Niger situé à 8 kilomètres. Il ne termina malheureusement pas ces travaux.
Les traces de ce canal restent encore visibles.
Le cours de ce canal commençait à 500 mètres au sud de Tonmassala et
il était nettement perceptible sur 1 kilomètre. Il eut, par endroit, 3 mètres de
large et 1.50 mètre de profondeur. Un fossé de 50 centimètres en sillonnait
le fond. Il était complètement à sec en saison sèche, mais en hivernage, il ne
pouvait être franchi qu’à la nage sur une partie de son cours. Une petite forêt-
galerie occupait ses bords qui étaient agréables à tous égards.
Déjà en désaccord avec ses pairs au sujet du transfert de la capitale du
royaume, le désir soudain et véhément qu’aurait eu Ton-Massa Dembélé de
regagner le sud du Bani, son pays d’origine, précipita sa chute. Il aurait été
trahi par des membres de sa propre famille dans des circonstances encore mal
connues. Grièvement blessé devant le village de Konguéré, il revint mourir
à N’Goïn où il fut inhumé. Sa tombe est encore visible près d’un bosquet au
centre de l’ancien village.

Yoro Barry dit Kanouba-Niouma chef de la cavalerie prit le pouvoir. Il était
selon les traditions recueillies, notamment par Binger, un peulh du clan des
Barry, originaire de Dougoubani, village situé dans l’actuel arrondissement
de Tamani, dans le cercle de Baraouéli. Il n’était pas, au moins au début,
sans doute en raison de son appartenance à une autre ethnie, membre à part
entière du ton. C’était un ardent sympathisant que tous les membres du ton, à
commencer par Biton Mamari Coulibaly, considéraient comme leur meilleur
ami. D’où le surnom de Kanouba-Niouman qui signifait « celui qui aime
bien ».
Son fef était à l’époque Pélengana, village situé au sud-est de Ségou.
Ce village est aujourd’hui une des extensions de Ségou. Kanouba-Niouman
entretenait une nombreuse cavalerie et surveillait les esclaves chargés
39des travaux agricoles. Du côté de Ségou, l’ancienne limite du village était
matérialisée jusqu’à une date récente, par trois vieux baobabs dont l’un,
complètement étêté aurait été touché par un obus de canon à l’époque de la
conquête française.
Comme à N’Goïn, le village était constitué de pâtés de maisons
inhabituellement séparées de champs. Cette disposition caractérise aujourd’hui
les grosses agglomérations qui ont perdu de leur importance.
Après s’être emparé du pouvoir, Kanouba-Niouman aurait constitué une
colonne pour attaquer Niamina et Sambonnna. Riche des butins amassés au
cours de cette expédition, il serait revenu se reposer à Ségou-Koro. Il aurait
ensuite cherché à éliminer tous ses rivaux potentiels. Ainsi, il ft venir de
N’Goïn, Dasson fls de Ton-Massa pour le mettre en demeure de restituer l’or
que son père aurait soustrait du trésor royal. Dasson, ayant déclaré n’avoir
trouvé aucune trace de cet or dans l’héritage qui lui fut légué, fut arrêté et mis
aux fers.
Dasson réussit cependant à s’échapper et à regagner N’Goïn. Kanouba-
Niouman vint alors assiéger le village qu’il fnit par prendre. Il tua une bonne
partie de ses habitants et réduisit d’autres à l’esclavage en les distribuant aux
chefs militaires. Il n’arriva pas cependant à mettre la main sur Dasson qui
réussit à s’enfuir pour aller se réfugier dans le Baninko. Après le siège et la
mise à sac de N’Goïn, Kanouba-Niouman s’attaqua à Kafa-djoukou, autre
chef de guerre qui joua un grand rôle dans l’élimination de Djékoro Coulibaly
auquel il retira le commandement des trois mille hommes qui étaient placés
sous ses ordres.
1763
Kanouba-Niouman mourut d’une crise d’hémiplégie après d’atroces
souffrances. La tradition retint que Kafa-Djoukou outré par le comportement
de à son égard, ft appel à un féticheur pour l’éliminer.
Le lieu où il fut enterré à Pélengana resta marqué par de jeunes pousses de
palmiers au milieu des champs de mil qui séparaient la place des palabres
du village de la route reliant Ségou à San. Un puits assez large, en parfait
état, situé à l’est du village au milieu des champs qui occupe aujourd’hui
l’emplacement d’anciennes maisons, fut dit-on, creusé par Kanouba-Niouman.
Selon la tradition, ce puits était relié au feuve.
Kafa-Djougou fut propulsé au devant de la scène. Après les moments
diffciles qu’il venait de traverser, notamment marqués par la disparition
de son rival, ce vieux guerrier exerça à son tour le pouvoir suprême dans le
royaume bamanan de Ségou.
40Originaire de Gassi, important village situé à mi-chemin entre Ségou et le
Bani, à 40 kilomètres environ au sud de Ségou, et à 32 kilomètres de N’Goïn,
Kafa-Djougou était un bamanan du clan des Coulibaly. Pageard rapporta que
Bâ Coulibaly, le chef de village trouvé en place dans les années cinquante à
Gassi, serait un des descendants de Kafa-Djougou.
Comme à N’Goïn et à Pélengana, près de Gassi, existèrent d’importantes
monticules à l’emplacement d’anciens quartiers édifés dans le passé. Une
mare comblée en voie de déblaiement était selon Pageard, située au milieu de
cet emplacement à environ 300 mètres du village actuel.

La première action décidée par Kafa-djougou fut de marcher contre son
collègue Kolé Diarra qui, retranché dans son fef de Dioni, jouissait d’une
grande indépendance vis-à-vis du pouvoir central, surtout depuis la mort de
Mamari Biton Coulibaly et l’élimination physique de ses enfants.
Beaucoup de chroniqueurs contestèrent que cette marche n’eut jamais eu
lieu, car même si Kolé avait eu des diffcultés passagères, il resta en place
jusqu’au règne de Makoro-Monzon Diarra, fls de N’Golo Diarra
1765
Sujet à des refroidissements, Kafa-Djougou aurait demandé des remèdes
à ses amis et alliés. Il serait mort après avoir consommé le foie d’un poulet
ensorcelé. Celui-ci lui aurait été envoyé par N’Golo Diarra.

Son règne dont on sut peu de choses dura à peine deux années. Ses pairs,
notamment N’Golo Diarra, lui reprochaient selon certaines traditions, de ne
pas respecter la coutume. Ils ne précisèrent pas la nature de cette coutume.
1765-1766
La période qui suivit la mort de Kafa-Djougou fut marquée par l’instauration
d’une certaine anarchie à la faveur de la vacance du pouvoir que nul n’osa
prendre immédiatement. Les anciens, peut-être par sagesse, les jeunes parce
qu’ils n’étaient pas sûrs d’être soutenus et acceptés. Tous refusèrent le pouvoir
parce qu’ils le savaient dangereux. Certains réussirent cependant à regrouper
des partisans autour d’eux et la lutte parut se décider un moment entre
Nangoroba-Zangué et N’Golo Diarra.
41Selon certaines traditions Nangoroba-Zangué, malgré ses prénoms
authentiquement bamanans, était un peulh du clan des Diallo originaire de
Gassi. Il vint commander à N’Goïn après la mort de Ton-Massa et après celle
de Kafa-Djougou. Il retourna à Gassi avant de croiser le fer avec son puissant
rival N’Golo Diarra. Il s’empara d’abord des idoles pour les mettre en lieu sûr
et s’assura ainsi le soutien de nombreux tondjons très attachés au culte des
idoles.
Après une lutte acharnée, Nangoroba-Zangué fut défait et tué par N’Golo
Diarra. Plusieurs de ses partisans furent massacrés. Le vainqueur ft cependant
un geste magnanime en libérant près de 2.000 prisonniers faits parmi les
hommes de N’Goïn et qui se battaient pour Zangué. Il les autorisa à retourner
dans leur village au lieu de les garder comme esclaves. Ce geste rendit N’Golo
Diarra extrêmement populaire à N’Goïn. Le principal artisan de la victoire de
N’Golo Diarra fut son fls N’Tji Diarra, le futur Banbougou-N’Tji qui, dans
les combats, se révéla comme un très grand soldat.
1766-1770
Malgré l’élimination de Nangoroba-Zangué, N’Golo Diarra mit du temps
pour s’imposer comme chef suprême. Il fut toujours contesté par les légitimistes,
partisans des Coulibaly qui le considéraient comme un usurpateur malgré le
fait qu’il fût le gendre de Biton, et par d’autres chefs tondjons comme le plus
âgé. Parmi ceux-ci, il y avait le vieux Kolé de Dioni qui fut défnitivement
vaincu par Monzon, le fls de N’Golo Diarra. Normalement, c’était Kolé qui
devait exercer le pouvoir après la mort de Kafa-Djougou en tant que doyen des
chefs militaires vivants.
N’Golo Diarra lui-même, par déférence pour l’âge, s’était déclaré prêt à lui
obéir. Mais, à un pouvoir suprême honorifque, Kolé préféra le pouvoir réel
qu’il détenait à Dioni où il se comportait en grand seigneur assez indépendant.
Dioni était une place-forte entourée d’un tata et d’un fossé rempli d’eau, un
gros village qui pouvait abriter et nourrir 5 000 chevaux. Le village actuel est
à huit cents mètres des ruines de l’ancien site où l’on peut voir encore, devant
l’emplacement du vestibule de la maison de Kolé, un gros baobab marqué
d’impacts de balles qui en indiquaient l’entrée, l’emplacement des greniers
collectifs et les monticules de terre qui furent les ruines de l’ancien tata.
421770
N’Golo Diarra accéda au pouvoir. Ce chef tondjon fnit par s’imposer
en mettant fn à une longue période d’incertitudes et de luttes pour le
pouvoir. Il était le gendre de Biton Mamari Coulibaly et l’époux de sa flle
Mahkouroun. N’Golo Diarra assuma sous le règne de Biton Mamari Coulibaly
les responsabilités de grand prêtre des idoles et de chef de la garde royale
composée de trois mille jeunes guerriers.

La vie de N’Golo Diarra fut au départ une véritable odyssée. Les légendes
le présentaient comme un homme prédestiné. Fils de Zan-Djan Diarra de
Nyôla et de Dinamba Traoré de Torokoumana, il était né à Nyôla, village de
l’arrondissement de Konobougou dans le cercle de Baraouéli.
Alors qu’il était encore enfant, un marabout de passage auquel il vint
donner à boire sur ordre de l’un de ses oncles, l’observa, puis manifesta une
certaine surprise qu’il refusa d’expliquer. Il demanda à voir d’abord le père
de l’enfant. Finalement pressé de questions, il fnit ensuite par déclarer que
cet enfant qui venait de lui donner à boire, à l’âge adulte, prendra le pouvoir
partout où il se trouvera.
Cette prédiction suscita un sentiment de jalousie chez les oncles de
l’enfant qui ne voulaient pas que leurs propres enfants fussent un jour éclipsés
et commandés par leur neveu N’Golo Diarra. Dès lors, ce dernier devint
indésirable au sein de sa propre famille. On n’attendait qu’une occasion pour
s’en débarrasser.
Celle-ci se présenta lorsque les percepteurs du roi Biton Mamari Coulibaly
vinrent à Nyola pour réclamer le « di-songo », impôt dû au souverain de Ségou
qui, à l’époque, se payait le plus souvent en nature, c’est-à-dire en céréales.
Les oncles de N’Golo Diarra prétextant qu’ils n’avaient pas suffsamment
de réserves dans leurs greniers pour s’acquitter intégralement de leur quote-
part, décidèrent d’envoyer leur neveu à Biton Mamari Coulibaly comme
complément de leur « di-songo », alors que le père de l’enfant était mort, selon
certains chroniqueurs, ou simplement malade, selon d’autres.
La décision fut prise en secret. On alla chercher le jeune N’Golo Diarra
pendant qu’il se trouvait en brousse avec sa mère en train de cueillir les fruits
(6)du koro , un arbre sauvage dont le fruit est toujours bien prisé. La mère
de l’enfant en revenant au village aurait jeté sa calebasse pleine de koro en
s’écriant : « ne tora koro ko la » (la cueillette de koro m’a perdue).
43Ce fut pour cette raison que les descendants de N’Golo Diarra s’abstinrent,
jusqu’ici, de manger ce fruit.
Ainsi, le jeune N’Golo Diarra fut conduit devant Biton Mamari Coulibaly
qui s’étonna de recevoir en paiement du tribut qui lui était dû, un si beau
garçon de condition libre. Pour ne pas être accusé d’avoir commis un acte
arbitraire, il n’accepta de le garder qu’à titre de gage. Il accorda à la famille
un délai de vingt jours pour venir payer trois cents charges de mil pour le
reprendre. Cependant, il fut entendu que ce délai expiré, l’enfant appartiendrait
à Biton Mamari Coulibaly. Cette proposition ayant été acceptée, ce dernier
ordonna à son forgeron d’en proclamer les clauses pour que le cas échéant, on
ne pût lui reprocher d’avoir réduit à l’esclavage un homme de condition libre.
Mais ce ne fut qu’au bout d’un an que les gens de Nyôla reparurent. Lorsque
Biton Mamari Coulibaly leur demanda s’ils voulaient reprendre l’enfant, ils
rétorquèrent par la négative en expliquant que le délai était passé et qu’ils
n’étaient toujours pas en mesure de payer le prix convenu. Ils ajoutèrent même
que l’enfant avait déjà pris chez Biton Mamari Coulibaly des habitudes qui
lui rendraient le séjour parmi eux insupportable. Biton Mamari Coulibaly
ordonna à nouveau à son forgeron de porter ses déclarations à la connaissance
de tous pour que l’on sût que désormais N’Golo Diarra était devenu, en fait et
en droit, son esclave.
Le roi fut séduit par la mine éveillée et la vive intelligence du jeune N’Golo
Diarra. Il en ft son compagnon de tous les instants et le mit dans la confdence
de ses secrets. Il lui confa la clef de la chambre de ses idoles et lui enseigna
les pratiques de leur culte. Il le présenta à ses femmes et l’habilla en rouge. Il
le traita en défnitive comme le plus cher de ses favoris. Il poussa ses faveurs
jusqu’à le faire adopter par Ba-Nadjè, une de ses épouses.
Vivant dans l’intimité du maître, N’Golo Diarra fnit par connaître un
certain nombre de secrets du roi. Il sut notamment qu’à des jours déterminés,
Biton Mamari Coulibaly montait sur le toit de sa maison pour se baigner avec
une eau magique douée de la vertu d’affermir et d’accroître sa puissance.
L’idée vint à N’Golo Diarra d’aller se mettre sous la gouttière pour se baigner
avec l’eau résiduelle qui s’en échappait afn d’acquérir lui aussi un peu de
la toute puissance du maître. Biton Mamari Coulibaly ayant, à plusieurs
reprises, remarqué des traces de pieds sous sa gouttière, mena lui-même une
enquête pour savoir qui se permettait ainsi de profter de ses bains magiques.
Il eut recours au stratagème suivant : il feignit de se baigner, et pendant que
l’eau allait se déverser au dehors, il regarda et, ayant aperçu l’enfant sous la
gouttière, il le frappa avec son bâton ferré.
44N’Golo Diarra épouvanté se sauva pour aller se réfugier chez Danté Ballo,
une femme de la caste des forgerons qui fut toujours l’hôtesse des membres
de sa famille à Ségou-koro. Cette brave femme intercéda auprès de Biton
Mamari Coulibaly qui se laissa féchir, mais prit la décision de se séparer de
son favori. Il ft appeler le chef sofa Kolé et lui remit N’Golo Diarra en lui
disant : « Tiens, voilà un mauvais sujet, ne crains pas de le fatiguer ! »
N’Golo Diarra ne tarda pas à avoir des démêlés avec Kolé aussi à propos
d’un problème de même genre. Le vieux chef sofa furieux alla trouver Biton
Mamari Coulibaly pour lui dire qu’il lui était impossible de garder N’Golo
Diarra. Il n’entra pas dans les détails. Biton Mamari Coulibaly ordonna de
mettre N’Golo Diarra au nombre des sofas spécialement chargés de s’occuper
des chevaux en attendant de trouver une occasion pour se débarrasser de lui.

Biton Mamari Coulibaly fnit d’ailleurs par être informé des raisons
profondes qui amenèrent les oncles de N’Golo Diarra à se séparer de lui,
en le renvoyant. Inquiet, Biton Mamari Coulibaly consulta un marabout qui
s’asseyait habituellement sous un baobab et qui était, pour cette raison, connu
sous le nom de « Sira-Koro-Mori ». Dans le but de vérifer l’exactitude de la
prophétie, le marabout conseilla à Biton Mamari Coulibaly de chercher un
bœuf auquel il donnerait une nourriture spéciale pendant sept jours, d’abattre
le bœuf le huitième jour, de le dépecer et d’inviter tous les jeunes gens vivant
autour de lui à choisir des morceaux qui leur convenaient. Djékoro, fls aîné
de Biton Mamari Coulibaly, prit un tas de viande. Son frère Bakary en ft de
même. Quant à N’Golo Diarra, il choisit la tête et les pattes de l’animal. Il les
plaça dans la peau et en ft un paquet qu’il mit sur sa tête. Le marabout déclara
à Biton Mamari Coulibaly qu’il travaillait pour N’Golo Diarra.
La crainte légitime de Biton Mamari Coulibaly pour l’avenir de ses propres
fls fnit par l’emporter sur les bons sentiments qu’il avait pour N’Golo Diarra.
Biton Mamari Coulibaly se décida de l’éloigner. Il l’envoya, à titre d’aumône
au grand Cheick Kounta, Cheick Sidi El Moctar qui résidait alors à Lackba
au sud-est de Tombouctou. Auprès de ce chef religieux, N’Golo Diarra réussit
assez vite à apprendre par cœur des versets du Coran, à s’initier à la pratique
de l’islam et à parler les langues en usage dans son pays d’accueil. Parti jeune,
à son retour à Ségou il comprenait même mieux ces langues que sa propre
langue maternelle, le bamanankan.
Cependant, selon une autre tradition rapportée par Charles Monteil, ce
fut à Djenné, son premier lieu d’exil et non chez le Cheick Kounta où il ne
resta pas longtemps, que N’Golo Diarra aurait appris à réciter la moitié du
Coran et à parler des langues comme le peulh et le sonrhaï. Libéré par son
45maître de Djenné, il retourna après bien de péripéties auprès de Biton Mamari
Coulibaly, mais pas pour longtemps. Il devait en effet être envoyé à nouveau
en exil, et cette fois vers une destination plus éloignée, chez les Kounta. Le
Cheick Kounta ayant constaté que N’Golo Diarra s’adaptait mal à la vie d’un
pays si différent du sien, l’aurait renvoyé au bout d’un an. Auparavant il lui
aurait dit : « tu es appelé aux plus hautes destinées. Tu commanderas et tes
fls commanderont le pays de Ségou et ses dépendances. Je te laisse libre de
poursuivre ton destin. Toutefois, je me confe à toi et je te demande de t’engager
à me payer une rente dès que tu accéderas au trône qui t’est destiné. »
N’Golo Diarra marqua sa surprise. Il se confa aussi au marabout, mais
sans prendre d’engagement vis-à-vis de ce dernier qui le laissa tout de même
partir. Ce fut sur le chemin du retour que N’Golo Diarra rencontra le somono
Souma Barré Thiéro auquel il se lia pour le meilleur et pour le pire par un pacte
de sang. Souma Barré l’aida à se cacher en arrivant dans le pays de Ségou.
Puis il le conduisit chez les Djiré de Digani, ensuite chez les Kané de Ségou-
koro. Tous intercédèrent en sa faveur auprès de Biton Mamari Coulibaly qui
fnalement l’accueillit comme on accueille le destin. Il le remit encore une
fois à son vieux serviteur Kolé. Ce dernier proposa de le nommer percepteur
dans le site du futur Ségou-Sikoro qui était un lieu de passage des dioulas et
des chasseurs d’esclaves. Ce poste était particulièrement dangereux, car tous
les prédécesseurs de N’Golo Diarra avaient été empoisonnés par les dioulas
et les chasseurs d’esclaves qu’ils avaient mission de contraindre à payer une
redevance au roi. C’était avec l’espoir que N’Golo Diarra allait subir le même
sort et qu’il s’en serait ainsi débarrassé que Biton Mamari Coulibaly avait
nommé N’Golo Diarra à ce poste sur les conseils de Kolé. Mais à la surprise
générale, dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, N’Golo Diarra sut faire
preuve de tant d’habileté qu’il réussit non seulement à éviter tous les écueils,
mais aussi à gagner la sympathie de beaucoup de gens et à se constituer une
petite troupe.
Il noua des relations avec la famille Djiré de Digani dont le patriarche
Sory Ibrahima Djiré lui tint un jour ce langage : « tu accéderas un jour au
trône de Ségou. En ce moment je ne serai plus de ce monde. » Et après avoir
indiqué à N’Golo Diarra les sacrifces à faire, il ajouta : « je te confe mon
fls Ousmane et les siens. Je te demande de les accepter auprès de toi et de
les aider à construire une mosquée : mes descendants n’ont aucune prétention
au commandement. Je te demande de me promettre de ne jamais les humilier
et de ne jamais leur faire du mal. ». N’Golo Diarra prit l’engagement de se
conformer aux désirs de Sory Ibrahima Djiré quand il sera roi de Ségou. Il se
lia d’amitié avec Cheick Ousmane Djiré, fls de Sory Ibrahima Djiré.
46Biton Mamari Coulibaly ayant entendu parler du célèbre marabout
Karamoko Abdoulaye Diabi de Niamina, décida d’envoyer quelqu’un le
chercher pour qu’il vînt mettre ses connaissances de sciences occultes à son
service. Kolé lui conseilla de confer aussi cette délicate mission à N’Golo
Diarra, pensant que le jeune et bouillant garçon qu’il était, pourrait par ses
maladresses, heurter la susceptibilité du vieil homme qui allait ainsi user de
ses moyens occultes pour le perdre. Mais, contrairement à son attente, N’Golo
Diarra sut s’attirer la sympathie de Karamoko Abdoulaye Diabi au point de
l’amener à intervenir en sa faveur auprès de Biton Mamari Coulibaly. En effet,
le marabout de Niamina persuada le roi de Ségou qu’il avait tout intérêt à
avoir auprès de lui un homme d’une bonne étoile comme N’Golo Diarra.
Pendant qu’il fut en poste à Ségou-Sikoro, N’Golo Diarra s’était marié
avec Nassaran, flle de Sirébiré Bouaré de Ségou-koura dont il eut une flle
prénommée Somba, son premier enfant. Ayant perdu sa femme Nassaran,
il demanda la main de Mahkouroun, flle de Biton Mamari Coulibaly qu’il
épousa en secondes noces. Mahkouroun fut la mère de son fls aîné N’Tji
Diarra, le futur Banbougou-N’Tji. Celui-ci fera parler de lui. Après la mort
de Mahkouroun il épousa une autre flle de Biton Mamari Coulibaly dont il
eut ses fls Minankoro, Diokélé et Séry qu’il installa respectivement à Ségou-
koro, Kirango et Zogofna. Sur recommandation des voyants, il s’était marié
auparavant avec Makoro, flle d’une grande famille qui comptait en son sein
les frères Toukoro-Mamourou et Diaba-Nènè. Makoro mit au monde le futur
roi Makoro-Monzon Diarra.
Sur les conseils de Karamoko-Aboulaye Diabi, Biton Mamari Coulibaly ft
de nouveau entrer N’Golo Diarra dans ses faveurs en lui confant des missions
et des postes importants. N’Golo Diarra eut ainsi l’occasion de se distinguer en
trouvant des solutions grâce à son savoir-faire et ses qualités exceptionnelles à
de nombreux problèmes délicats. Il acquit de ce fait une grande popularité qui
lui permit d’accéder à son tour au pouvoir suprême.
Aussi, à la fn de la période d’anarchie, ce fut à l’unanimité que les chefs
tondjons lui offrirent le pouvoir suprême, mais non sans arrière-pensées. Or
N’Golo Diarra ne voulait pas d’un pouvoir illusoire. Provisoirement il préféra
rester à la tête d’une petite troupe qu’il contrôlait bien plutôt que de devenir
le prince sans pouvoir réel d’un pays voué à l’anarchie. Il ne sembla surtout
pas disposer à accepter le type de gouvernement collégial instauré depuis la
fn de la dynastie des Coulibaly. Il éluda donc d’abord les propositions qui lui
furent faites et demanda aux tondjons de le laisser réféchir mûrement pendant
quinze jours, puis pendant trois mois.
47A l’expiration de ce délai, il ft connaître au cours d’une grande assemblée
qu’il n’accepterait de diriger l’armée que si tous ses chefs prenaient
l’engagement solennel de lui obéir sans discuter et sans attenter à sa vie ni à
celle de ses enfants. Lui-même devait s’engager en retour à respecter la vie et
les biens de ses soldats. Il fut convenu d’organiser une cérémonie solennelle
de prestation de serment sur l’île de « Jisoumalenba » située sur le Niger, en
face du village de Soninkoura dans les faubourgs-est de Ségou. Il fut convenu
que chacun devait se rendre à cette cérémonie sans la moindre épingle. Parmi
les objets du sacrifce rituel fguraient le « singèrè », crème de mil, deux noix
de colas et un coq blanc.
A la grande surprise des participants, pendant que la cérémonie battait son
plein, l’île fut investie par un groupe de deux cent quarante fusiliers commandés
par N’Tji Diarra, fls aîné de N’Golo Diarra. Ce groupe comprenait ses frères,
ses amis et les guerriers les plus fdèles à son père. Il était fort probable que
N’Tji Diarra, en raison du caractère indépendant qu’on lui connaissait, eût
agi sans en avoir référé à son père. Il s’opposa à ce que ce dernier prêtât un
quelconque serment. Il obligea par contre tous les notables et chefs de guerre
présents à jurer fdélité éternelle à N’Golo Diarra et à ses descendants qui
seront désormais les seuls à monter sur le trône de Ségou. Le serment fut prêté
en demandant non seulement aux grandes idoles du royaume, Makungoba,
Nangoloko, Binyènjugufn et Kontron de châtier impitoyablement ceux qui
tenteraient de le violer, mais aussi en jurant sur une enclume et d’autres outils
de forgeron qui furent ensuite précipités au fond des eaux en des lieux où
il était impossible de les retrouver, afn que nul ne pût remettre en cause ce
serment.
Ce fut ainsi que s’imposa la nouvelle dynastie des N’Golossis, descendants
de N’Golo Diarra, appartenant au clan des Diarra. N’Golo Diarra accéda
au pouvoir dans un pays en proie à l’anarchie et épuisé par des guerres
intestines.
Il commença par châtier aussi bien ses oncles paternels résidant à Nyôla
que ses oncles maternels Siné et Sadio Traoré résidant à Torokoumana. Les
uns pour l’avoir envoyé en captivité, les autres pour n’avoir rien fait pour
le tirer de cette situation. Il épargna ses cousins paternels qui n’avaient pas
participé au complot et qui avaient manifesté le désir de se joindre à lui. Il
les installa à Dougoufé en leur signifant très clairement qu’ils n’avaient pas
le droit d’exercer le commandement. Il demanda à son frère Badji d’aller lui
48montrer les tombes de son père et de sa mère qu’il tenait à honorer. Après avoir
visité celles-ci, il chargea Morifn de Ségou-Sikoro de prendre vingt hommes
pour élever deux monticules sur les tombes afn de les rendre plus visibles. Il
tint à présenter offciellement son frère Badji à ses sujets qui constatèrent leur
grande ressemblance.
Comme ses prédécesseurs, N’Golo Diarra s’attacha à réduire tous ceux
qui pouvaient lui tenir tête. Il diminua leur puissance en les soumettant à une
étroite surveillance. Il y eut une grande similitude à cette époque entre son
action et celle d’un Richelieu au moment de sa lutte contre les « Grands » ;
une lutte dont l’objectif était de faire de la France une monarchie absolue avec
un pouvoir d’Etat centralisé.
Désireux de quitter l’atmosphère malsaine de Ségou-Sikoro où la méfance
était de règle avec les divers complots qui l’avaient marqué, N’Golo Diarra
décida de transférer sa capitale à douze kilomètres du premier site. Il se ft ainsi
entrer dans l’histoire. En effet, il se précipita pour créer le nouveau Ségou-
Sikoro en invitant le marabout soninké Cheick Ousmane Djiré de Digani, sur
la rive gauche du Niger, à venir l’aider à choisir l’emplacement de sa future
capitale sur la rive droite du feuve, juste en face de la petite agglomération
habitée par ce dernier.
Il avait déjà été convenu avec Sory Ibrahima Djiré, père de Cheick Ousmane
Djiré, que les siens devaient s’installer auprès de N’Golo Diarra lorsque celui-
ci deviendrait roi de Ségou. Une fois l’emplacement choisi, N’Golo Diarra
aurait déclaré : « nka sé bè kun nin shi dô ni balanzan dô kônô. », qui peut se
traduire par : « mon pouvoir peut tenir dans cette forêt de karité et d’acacia
albida »
Ce fut de cette phrase que Ségou-Sikoro aurait tiré son appellation qui,
selon les tenants de cette version, n’aurait pas la même origine que celle de
Ségou-koro.
Après le choix de l’emplacement, N’Golo Diarra entreprit aussitôt la
construction de sa nouvelle capitale en commençant par le palais royal et la
concession de Cheick Ousmane Djiré qui, avec l’autorisation du roi, édifa
la première mosquée de Ségou-Sikoro, dite mosquée de Baninkoro. Ceci
expliqua que de cette date à nos jours, les imams de cette mosquée et plus tard
(7)ceux de la ville fussent choisis à deux exceptions près, dans la famille Djiré
49La mosquée de Bânînkoro, première mosquée de Ségou. Elle se trouve au quartier somono (somonoso),
au bord du feuve. Ce fut l’une des plus vieilles constructions de la ville. Elle dut être déplacée, plus d’une
fois, sous la poussée des eaux.
Carte de Ségou et ses environs historiques.
(Extrait du voyage au Soudan occidental. E. Mage, 1868).
50La famille Djiré était venue de Guiré, dans la région de Ségou, avec Cheick
Marouf Kalakïou. Elle s’installa d’abord à Marakadougouba. Ses membres
essaimèrent ensuite le long du Niger en fondant Soumabougouni et Digani
avant de participer à la création de Ségou-Sikoro dont l’initiative revenait à un
chasseur minianka, Kouloumba Dembélé. Ce dernier fut le premier à proposer
à la famille Djiré de quitter Digani pour venir habiter sur la rive droite du
feuve, en un endroit qui lui semblait potentiellement plus riche et plus propice
aux activités productrices.
Il fut généralement admis que bien avant l’intervention de N’Golo
Diarra, le marabout de Digani s’était entendu avec le chasseur minianka du
clan Dembélé, originaire de Kentiéri selon les uns, de Dembéléla, situé près
M’Pessoba selon d’autres, pour s’installer sur l’emplacement actuel de Ségou.
Ils auraient ensemble choisi et localisé ce lieu en défrichant une parcelle
avec une hache qui fut conservée jusqu’à une époque récente par la famille
Djiré, en souvenir de cet acte mémorable. Les deux hommes s’étaient ensuite
séparés en se donnant rendez-vous à une date arrêtée d’un commun accord.
Le chasseur retourna chez lui pour aller chercher sa famille. L’intervention de
N’Golo Diarra se situerait entre les dates du départ et du retour du chasseur.
Ainsi le chasseur aurait-il reproché à la famille Djiré à son retour de l’avoir
trahi en le devançant sur les lieux. Il reçut des explications qui dissipèrent le
malentendu.
Au cours de ses parties de chasse dans la région, Kouloumba Dembélé fut
le premier dont l’attention fut attirée par la forêt de « shis » (karité) et de «
balazans » (acacia-albida). Cette forêt devint le berceau de Ségou-Sikoro. Ainsi
Kouloumba Dembélé pourrait, à juste titre, lui aussi être considéré comme un
des co-fondateurs de la ville. Il est l’ancêtre des Dembélé du somonosso, le
quartier somono. Après les Djiré et les Dembélé, douze familles bamanans, à
savoir : Zanlah, Sigui-Mamelah, N’Dji-Djéla, Gnobolah, Dienfalah, Banzani-
Kérékorolah, Ngoua-Diâlah, Méquétanah, Fassirilah, Danfnah, Makonônah,
Tomonah quittèrent Ségou-koro pour s’installer à Ségou-Sikoro.
Dans ces familles étaient choisis les hauts-fonctionnaires du royaume
et les hommes de confance du souverain, en l’occurrence les percepteurs,
les gardiens des clefs de la ville, les agents chargés de donner l’alerte et les
trésoriers, etc…
N’Golo Diarra procéda ensuite au transfert des unités militaires de la
capitale, y compris la fottille du Niger dont les éléments étaient essentiellement
des somonos de la famille Thiéro.
51A cette version qui ft de N’Golo Diarra le principal fondateur de Ségou,
même s’il ne fut pas le premier venu sur les lieux, s’opposait une autre version
non moins plausible. En effet, certains traditionalistes soutinrent que ce fut au
marabout Cheick Ousmane Djiré, fls de Sory Ibrahima Djiré que la ville dut
sa fondation. Ce dernier aurait été le premier à s’y installer en construisant un
campement et une mosquée au bord du feuve, dans la forêt essentiellement
constituée de « shis » (karité) et de balazans (acacia-albida) qui occupait, à
l’époque, le site actuel de Ségou.
Les tenants de cette seconde version rapportèrent que Cheick Ousmane
Djiré aimait s’asseoir à l’ombre d’un grand karité. Ceux qui venaient le
chercher posaient la question : « Cheick bè minin ? » (Où est Cheick ?). On
leur répondait : « A bè shî koro » (il est sous le karité). Selon les tenants de
cette deuxième version, le nom de l’agglomération trouverait son origine dans
l’expression : « Cheick bè shî koro » (Cheick est sous le karité) qui, à la suite
d’une légère déformation, aurait donné Ségou-Sikoro.
Les mêmes affrmèrent aussi que ce fut le roi Biton Mamari Coulibaly
qui, de Ségou-koro, envoya les douze premières familles bamanans auprès
de Cheick Ousmane Djiré pour faire de son campement un hameau de culture
royal. La famille Dembélé serait arrivée bien plus tard à Ségou-Sikoro qui
avait plusieurs années d’existence au moment où N’Golo Diarra décida, après
son accession au pouvoir, d’en faire sa capitale. Toutefois, même les tenants
de cette version, admirent que le nom N’Golo est étroitement lié à celui de
Ségou-Sikoro où il aurait résidé et exercé d’importantes fonctions sous le
règne de Biton Mamari Coulibaly. Ce serait pour cette raison qu’il fut appelé
Sikoro-N’Golo. Cependant, ce fut lui qui ft de ce qui n’était qu’un campement
de pêche et un simple hameau de cultures une ville dont la renommée alla bien
au-delà des limites de son propre royaume.
Avec l’avènement de N’Golo Diarra, le royaume bamanan de Ségou sortit
de l’anarchie et reprit son essor économique et son extension territoriale.
Le nouveau roi confa à ses propres fls le commandement des cafos, unités
administratives territoriales ainsi que celui des bolos, unités militaires installées
dans leur territoire, notamment dans les zones les plus proches de la capitale.
Ainsi l’aîné N’Tji Diarra, dit Banbougou-N’Tji, commanda à Banbougou,
Makoro-Monzon Diarra à M’Pêba, Nianankoro Diarra à Ségou-koro,
Diokélé Diarra à Kirango, Nianzon Diarra à Bia près de Togou, Séry Diarra à
N’Zogofna, pendant que M’Pènè-Mamourou, le cadet fut lui-même son second
à Ségou-Sikoro. Comme Biton Mamari Coulibaly, il envoya Bakary un de ses
fls, étudier l’islam chez les marabouts de Sinzani au lieu de Tombouctou. Ce
dernier serait mort jeune. Aussi l’histoire ne retint rien de lui.
52Désireux de donner à ses alliés de la famille Thiéro la chefferie des
somonos, N’Golo Diarra prit soin de ne pas imposer d’autorité les Thiéro. Il
s’attacha cependant à obtenir un consensus général de tous les autres clans
somonos, même au prix de concessions qui devaient aboutir à un partage du
pouvoir entre eux et les Dembélé.

Ce fut sous le règne de N’Golo Diarra que son fls aîné, le prince héritier
Banbougou N’Tji qui était également le petit-fls du roi Biton Mamari Coulibaly
par sa mère Mahkouroun, ft creuser le célèbre canal qui devait amener l’eau
du Niger sous les murs de Banbougou, dans des circonstances romantiques
dont les griots perpétuèrent le souvenir en composant en son honneur une
(8)chanson restée inoubliable.
La réalisation avec les moyens de l’époque de cet important ouvrage
dut exiger au moins un million de mètres cubes de terrassement. Selon les
spécialistes, ce fut une véritable prouesse. Ce canal résolut défnitivement le
problème d’eau qui se posait à Banbougou avec acuité. Il contribua également
à désenclaver l’agglomération qui se trouva du coup sur une voie navigable très
fréquentée, même de nos jours. Cette œuvre, à elle seule, sufft à immortaliser
ce prince qui était une forte tête et un remarquable homme d’action.
Il avait réussi à imposer le respect de son père à tous ses sujets auxquels
interdiction était faite de se présenter devant ce dernier avec une coiffure sur
la tête. Il venait lui-même souvent à Ségou pour le saluer, lui rendre compte de
ses activités et lui faire part de ses projets. Le père lui ayant reproché un jour
de rentrer dans Ségou sans apparat, comme un vulgaire sujet, Banbougou-
N’Tji tint, en venant pour sa visite suivante, à se faire accompagner d’une
importante escorte de guerriers.
En arrivant par le feuve en face de Ségou-Sikoro, il donna l’ordre aux
guerriers qui l’accompagnaient de faire feu sur le tata pour ouvrir un passage.
La fusillade dirigée sur un point précis fut si intense qu’une brèche s’ouvrit
dans la muraille. La brèche aménagée et dotée d’un battant deviendra une
des portes d’entrée de la ville. Le « n’dékékéré-da », porte située près ou
sous le n’déké, celui-ci étant un arbre du pays. N’Golo Diarra croyant que sa
capitale était attaquée, sortit précipitamment de chez lui sans même porter son
bonnet. Il eut la surprise de se trouver face à son fls. Cette fois-ci, son père lui
reprocha de signaler sa présence de manière trop ostentatoire.
Ayant eu une altercation avec le prince Sidi Baba Coulibaly du Kouroumari
à Sinzani où tous deux étaient venus se détendre, Banbougou-N’Tji demanda
et obtint de son père l’autorisation d’aller donner une leçon à ce dernier. Il
53mobilisa une puissante armée pour envahir le Kouroumari. Mais il trouva que
Sidi Baba avait été tué par les siens qui voulaient ainsi éviter de subir des
représailles qui étaient prévisibles après l’incident de Sinzani. Banbougou-
N’Tji exigea que l’on déterrât le cadavre de son rival auquel il administra cent
vingt coups de fouet. Il ordonna ensuite qu’on le remît en terre afn qu’il pût
annoncer à ceux de l’autre monde que le pouvoir était toujours solide à Ségou.
Il prit ensuite en otage la sœur de Sidi Baba qu’il donna comme épouse à son
frère Makoro-Monzon Diarra.
De cette union naquit le prince Mandjé Diarra dit Kégné-Mary. Banbougou-
N’Tji était un homme de caractère qui ne reculait devant rien. Il eut l’occasion
de le prouver à plusieurs reprises. Il avait aussi la réputation de ne jamais
mentir. On l’appelait « Bamanan-walidjou », le saint bambara. Il n’aura
malheureusement pas l’occasion de régner, puisqu’il mourra avant son père en
guerroyant sur la rive gauche du Niger, au Nord de Ségou, sans doute contre
les peulhs ou les rescapés de l’armée de Sidi Baba. Il fut enterré à Banbougou.
Sa tombe se trouve dans une case à terrasse de forme cubique que l’on aperçoit
de loin sous un « balanzan », dans les champs de mil situés entre la route de
Ségou-Markarla et le village. Cette case fut toujours bien entretenue et on y
voit souvent les traces des sacrifces rituels qu’on continue à venir y faire pour
s’attirer les bonnes grâces de son âme élevée au rang d’une divinité.

Les troupes de N’Golo Diarra affrontèrent plus d’une fois les peulhs sur les
marches orientales de ses Etats ainsi que dans la région du Kouroumari où son
fls Banbougou-N’Tji trouva la mort.

Par contre le roi ménagea beaucoup les grandes métropoles musulmanes
de Tombouctou et de Djenné qui au moins une fois, avaient cependant refusé
de lui payer tribut. Tombouctou fut épargnée à la suite d’une supplique des
Kounta qui avaient continué à entretenir de très bons rapports avec Ségou.
Djenné dut son salut au fait qu’une de ses propres flles, Djenné-Tin, Tin de
Djenné, y était mariée.
54Case abritant la tombe du prince N’Tji Diarra, dit Banbougou-N’Tji de Banbougou.
Une vue de Banbougou au bord de son canal.
55Une pirogue naviguant sur le canal de Banbougou.
1790
Après vingt ans de règne, au cours de la deuxième expédition qu’il dirigea
personnellement contre les mossis du Yatenga, le roi N’Golo Diarra mourut
à Riziam, près de Ouahigouya en Haute-Volta, actuel Burkina Faso. Son fls
Makoro-Monzon Diarra et ses soldats ramenèrent son corps dans une peau
de bœuf cousue à Ségou. Il fut inhumé dans sa capitale avec solennité, mais
aussi avec une certaine précipitation. Ses enfants absents de Ségou ne furent
même pas attendus. Ceci provoqua des dissensions sérieuses au sein de la
famille. Selon les anciens, sa tombe et celles de plusieurs de ses descendants
se trouveraient entre l’actuelle mosquée de vendredi et le feuve Niger, à
l’emplacement de l’actuel évêché de Ségou.
Makoro-Monzon Diarra, aîné des enfants vivants de N’Golo Diarra,
succéda à son père non sans avoir été contesté au début au sein de sa propre
famille, notamment par son frère Nianankoro qui lui reprochait de l’avoir
tenu à l’écart des obsèques de son père et d’avoir disposé seul des « objets »
de ce dernier. Nianankoro, petit-fls de Biton Mamari Coulibaly par sa mère
pensait qu’en tant que descendant de deux rois, il devait avoir la préséance
sur son aîné. Aussi resta-t-il infexible malgré les nombreuses tentatives de
réconciliation des membres de la famille. Il n’hésita pas à ouvrir les hostilités.
Même l’intervention personnelle de Makoro, mère de Monzon qui avait
également adopté et élevé Nianankoro après la perte de sa mère, n’empêcha
pas l’affrontement entre ses deux fls.
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