La société de Saint-Vincent-de-Paul

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Charles Mercier renouvelle l'approche de l'étude de la société de Saint-Vincent-de-Paul en centrant sa recherche non sur l'événement de la fondation en lui-même mais sur les souvenirs que cette fondation a générés, autrement-dit sur la mémoire collective de ce groupe religieux caritatif qui rassemble plus de 600 000 confrères sur les cinq continents. Il s'intéresse plus particulièrement à la "bataille des mémoires" qui a agité la Société de Saint-Vincent-de-Paul pendant près d'un siècle pour identifier "le véritable fondateur" : l'esprit-Saint, Emmanuel Bailly, Frédéric Ozanam ?
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782296143074
Nombre de pages : 174
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LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL Une mémoire des origines en mouvement 1833 - 1914

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

iÇ;)L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00203-X EAN : 9782296002036

Charles Mercier

LA SOCIÉTÉ DE SAINT-VINCENT-DE-PAUL
Une mémoire des origines en mouvement 1833 - 1914

Préface de Danièle Hervieu-Léger

L'Harmattan 5-7, nte de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hanualtan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

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L'Hannattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso [200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines.Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration,de l'historiographie et de la patrimonia1isation sont privilégiées, qui montrent comment des
représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus
Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART, Anthropologie historique
du corps, 2005. Bernard LUTUN, 1814-1817 ou L'épuration dans la marine, 2005.

Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de Bonnard. 1744 -1784,2005. Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution française, 2005. Jacques CUVILLIER, Famille et patrimoine de la haute noblesse française XVII! siècle. Le cas des Phélyteaux, Gouffier, Choiseul, 2005.
Frédéric MAGNIN, Mottin de la Balme, 2005. André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953 à 1960 (2 tomes), 2005. C. 1. VALLADARES DE OLIVEIRA, Histoire de la psychanalyse au Brésil: Sào Paulo (1920-1969), 2004. Pierre GIOLITTO, HENRI FRENA Y, premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004.

Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichyste. Le
sanatorium surveillé de La Gilles BERTRAND (Sous Pratiques et discours de la Marie-Catherine VIGNAL Guiche, 2004. la direction de), La culture du voyage. Renaissance à l'aube du XXe siècle, 2004. SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine,

2004.
Rachid L'AOUFIR, La Prusse de 1815 à 1848, 2004. Jacques VIARD, Pierre Leroux, Charles Péguy, Charles de Gaulle et l'Europe, 2004.

à Véronique

Remerciements

A l'aboutissement de ce travail, je voudrais manifester à Philippe Boutry ma profonde reconnaissance pour avoir accepté de diriger ce travail et pour, pendant les deux ans de recherche, m'avoir guidé, encouragé, formé avec bienveillance. Merci aussi à Danièle Hervieu-Léger d'avoir préfacé ce travail qui lui doit beaucoup de par les encouragements, les conseils et idées hautement stimulantes qu'elle m'a prodigués. Ma profonde gratitude s'adresse aux membres du Conseil général de la Société de Saint-Vincent -de-Paul. Merci tout particulièrement à José-Ramon Diaz-Torremocha qui m'a donné l'idée de ce travail et l'a toujours soutenu, à Yves Verré, Christelle Lamy et Anne Migeon pour leur disponibilité, à Franck Provence. Mes remerciements s'adressent également à Raphaëlle Chevalier-Montariol qui m'a ouvert les archives de la famille Ozanam (ainsi que les portes de sa maison), m'a fait bénéficié de son énorme travail, et m'a suggéré des perspectives nouvelles de par sa passion communicative pour Frédéric et Amélie. Merci à mes parents, Antoine et Brigitte Mercier, à mes beaux-parents, Georges-Henri et Marie Florentin, à Florian Michel, Damien Creuzé et Jean-Sébastien Borghetti pour leurs encouragements, leur aide matérielle et leurs relectures du manuscrit. J'aimerais, pour terminer, exprimer à ma femme, Véronique, ma reconnaissance pour son soutien et sa patience qui m'accompagnent chaque jour.

PREFACE

En août 1997, lors des Journées mondiales de la jeunesse, organisées à Paris en présence de Jean-Paul IL la béatification de Frédéric Ozanam, fondateur de la Société de Saint- Vincent-de-Paul a occupé une place inattendue dans les commentaires médiatiques des JMJ. Inattendue car elle introduisait une sorte de rupture de ton dans les évocations dominantes du rassemblement et dans les descriptions de la relation puissamment émotionnelle des jeunes pèlerins au souverain pontife; inattendue parce qu'elle contribuait à renouveler le sens de l'événement, en déplaçant la modalité de l'affirmation identitaire des participants, de l'qffichage souvent exubérant de leur fierté catholique au rappel de l'impératif concret de l'amour des pauvres; inattendue enfin parce qu'elle plaçait au-devant de la scène un mouvement caritatif créé au siècle dernier, peu connu en dehors des milieux catholiques, et dont on découvrait, à cette occasion, l'affinité avec des formes contemporaines d'« actions de proximité », centrées sur l'individu et le « remaillage du tissu humain », portées par des ONG et autres associations de solidarité créées plus récemment en terrain religieux ou laïque. Au-delà de ces premières approches, l'événement attirait l'attention sur une forme originale de communalisation chrétienne - la « Conférence» -

Il

associant étroitement l'action dans le monde, la réflexion spirituellement inspirée sur l'état de la société et la prière. Initiée par un groupe de laïcs - cinq étudiants et un homme d'âge mûr réunis autour de Frédéric Ozanam - la constitution du mouvement est inséparable des turbulences politiques, économiques et sociales associées à l'expansion urbaine, au processus d'industrialisation et à la montée du mouvement ouvrier et des luttes de classes au XIX siècle. Son histoire porte la marque, en même temps, des conflits idéologiques et politiques de la guerre des deux France. Créée en 1833 et ordonnée à la visite des pauvres, la première Coriférence de charité se place, en 1834, sous le patronage de saint Vincent de Paul et commence rapidement à essaimer avec les mêmes objectifs de service actif de ceux que l'on n'appelait pas encore des exclus - hors de Paris d'abord, puis hors de France. En 2002, la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui a traversé la révolution de 1848, les tribulations de la dissolution des associations (circulaire Persigny de 1861), les drames de trois guerres, puis les persécutions de plusieurs régimes totalitaires - affichait 1100 conférences (et un solide réseau de sympathisants) en France, et 600 000 membres dans le monde, répartis dans 131 pays. La socio-histoire de ce développement trouverait sa place, de façon attendue, dans une histoire des fondations religieuses, aussi bien que dans une sociologie des formes associatives et des pratiques bénévoles. Pourtant, tout en maîtrisant parfaitement le dossier historiographique de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, Charles Mercier a choisi la voie d'une mise en perspective plus risquée, mais théoriquement beaucoup plus prometteuse, en déplaçant la perspective de l'histoire à la mémoire, et en interrogeant la façon dont les premiers confrères et certains de leurs contemporains ont construit le récit de la fondation. Opération compliquée en vérité, qui fait surgir une énigme historique que l'auteur a pris, de façon fort suggestive, comme le Jil rouge de son analyse: celle de l'identification du «fondateur» de la Société de SaintVincent-de-Paul. Charles Mercier montre savamment que, de 1833 à 1914, la Société a produit plusieurs récits de cette 12

fondation, qui s'enchaînent et se contredisent. A travers les rebondissements du débat, se dessine l'espace d'une véritable controverse, engageant une série d'acteurs individuels et collectifs ayant des intérêts divers à la publicisation d'une narration, revendiquée comme authentique, du moment fondateur. Charles Mercier ne commet pas l'erreur de chercher à évaluer la validité historique plus ou moins assurée de ces récits. Il met à jour, en s'attachant à la logique interne de la démonstration à laquelle se livrent les différents narrateurs, les enjeux stratégiques et politiques des lectures en présence, enjeux qui éclairent du même coup le sens de leur confrontation. Emergent ainsi trois scénarios narratifs typiques, correspondant à trois moments du développement de la Société. Le premier - qui couvre les années 1833-1853 - est celui du montage utopique. Classiquement, la référence invoquée est celle de la communauté primitive des Actes, idéal parfait de la communauté des chrétiens et anticipation du Royaume de Dieu. Le recours à un passé mythique permet, en bonne logique utopique, de représenter une alternative au présent, pour un monde radicalement nouveau. Cette construction utopique, qui postule la communion parfaite d'esprit et de cœur régnant entre les premiers compagnons, tient à distance la question du pouvoir au sein du groupe en soulignant la dimension providentielle (initiée par Dieu seul) du rapprochement de ses membres. Cette question, néanmoins, ne cesse pas de se poser. La figure tranquille et convenable d'Emmanuel Bailly, mise en avant comme celle du fondateur de la Société, fait échapper Ozanam à la banalisation de sa propre image que la routinisation institutionnelle engendre inévitablement. Ce « pieux mensonge », en établissant Ozanam dans la posture du «fondateur caché », préserve son « potentiel charismatique» de l'usure qui procède de l'installation du
groupe dans la durée.

Dans la séquence 1853-1856, ce potentiel se renforce du fait du décès précoce du fondateur. S'inaugure ici un nouvel épisode de la gestion symbolique des relations de pouvoir au sein du groupe: le moment est celui d'une construction politique

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qui se condense dans une montée en puissance de la guerre des mémoires. Lacordaire y apporte son concours, en conjuguant, dans sa construction de la figure d'Ozanam comme «fondateur caché », le double registre de la légitimation prophétique (il est un Christ) et de la légitimation institutionnelle (il est aussi un saint Pierre). L'emphase de cette construction légitimatrice active inévitablement la portée politique du conflit: le journal intransigeant L'Univers dirigé par Louis Veuillot, adversaire acharné de Lacordaire, s'emploie à déstabiliser la figure d'Ozanam, au profit de celle, instrumentalisée pour la circonstance, de Bailly. L'opération de stabilisation institutionnelle entreprise par deux amis lyonnais d'Ozanam, Amand Chaurand et Paul Brac de La Perrière, passe par la reconstruction de la figure d'Ozanam en fondateur unique. En position de « lieutenants charismatiques », ceux-ci font de ce dernier un leader, un héros victorieux des menaces du monde, dont la figure messianique donc politique est accréditée par les témoins directs, qui ont participé à la fondation. La période 1856-1913, qui précède immédiatement la rupture de la guerre, est proprement celle de la stabilisation de

la mémoire collective. Elle s'ouvre

-

de 1852 au début des

années 1880 - par la mise en œuvre d'un dispositif de contrôle, qui permet aux instances dirigeantes de la Société de SaintVincent-de-Paul de dénouer le conflit qui oppose entre elles les mémoires des origines. La revalorisation de la figure un peu pâlie d'Emmanuel Bailly et la promotion du souvenir d'Adolphe Baudon, second président de la Société pendant 38 ans, de 1848 à 1886, vincentien de longue date, mais qui n'appartient pas au premier cercle des témoins. Les conflits qui dérivent directement de l'interprétation de la figure d'Ozanam - entre prophétisme et politique - trouvent leur apaisement, au moins relatif, dans l'élaboration d'une tradition (donc d'une mémoire autorisée) plus neutre, plus froide, qui met en avant le sens du service caritatif, Mais cette phase de routinisation idéologique trouve rapidement sa limite. Pour préserver la dynamique du mouvement et soutenir la mobilisation des membres, il faut recharger l'utopie sans relancer le conflit, et la meilleure manière d'y parvenir est de réactiver de façon non polémique la

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référence à la figure d'Ozanam. Ce processus, que l'on peut caractériser comme une relance utopique modérée, est caractéristique des années 1880. Conduite par les responsables de la Société, elle rencontre les intérêts de la famille d'Ozanam, qui en appelle également à un réenchantement du temps de la fondation. La tendance s'accélère dans les années 1900-1910

dans un contexte politique

-

celui de la mise en place de la

Séparation -fortement défavorable à l'Eglise. Dans ces années vécues par les catholiques comme des années noires, la figure enchantée d'Ozanam est mise en avant comme «la lumière dans la tempête N, et c'est sous cette forme consacrée que la mémoire du fondateur tend à se stabiliser, jusqu'à la béatification récente de l'intéressé. On aura compris, à la récapitulation rapide de ces trois moments, que l'étude de Charles Mercier porte bien au-delà du dossier de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. Il s'agit, au sens propre, d'une « étude de mémoire collective N. Les compositions et recompositions de la figure du fondateur cristallisent à leur manière les tensions et conflits d'un champ catholique secoué par sa confrontation avec le monde nouveau issu de la Révolution française. Il s'agit aussi d'un apport précieux à la sociologie historique des utopies pratiquées, servi par une écriture précise, une méthodologie historiographique impeccable et une maîtrise accomplie des outils conceptuels de la sociologie des religions. On attend, avec impatience, la suite de ce beau travail. Danièle Hervieu-Léger Directrice d'Etudes à l'EHESS

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INTRODUCTION

«Ce qui est [...] enjeu, c'est la capacité pour l'histoire de s'élucider comme l'effet de techniques contemporaines, d'un milieu social (une intelligentsia universitaire), de "positions" économiques et politiquesl. » Selon Michel de Certeau, auteur de cette phrase, aucun historien ne devrait faire l'économie de préciser quel est le «lieu» depuis lequel il parle, quelle est l'intentionnalité de son projet, quelles sont ses attaches méthodologiques, institutionnelles et idéologiques. Selon lui, I'historien doit renoncer à sa position de surplomb et accepter de se reconnaître situé. Tentant de répondre à cette invitation, je vais essayer de présenter le «lieu» depuis lequel je parle. L'idée de ce travail est venue en juin 2001, alors que j'étais en recherche d'un sujet de DEA. J'étais (et suis) membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Un des mes amis, Franck Provence, travaillant au niveau international de cette organisation, m'a dit que le président, Jose-Ramon DiazTorremocha, cherchait à renouveler l'approche historiographique de la fondation de la Société. Le cent soixante-dixième anniversaire de cet événement se profilait pour 2003. Selon José-Ramon Diaz-Torremocha, on connaissait
1 Michel de Certeau, Le Magazine littéraire, avril 1977, p. 19.

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