La socio-histoire de l'intégration européenne

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Envisager une approche socio-historique de la construction européenne peut paraître à la fois ambitieux et nécessaire. En effet, la science politique de l'Europe accorde un place marginale à l'historicité du processus de construction européenne. De plus, les résistances nouvelles que rencontrent les processus communautaires d'élargissement et d'approfondissement devraient nous inciter à prendre très vite au sérieux les latences et résiliences historiques qui se manifestent aujourd'hui publiquement et plus encore électoralement en Europe.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296147492
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La socio-histoire de l'intégration européenne

www.1ibrairieharmattan.com Harmattan 1@wanadoo.fr diffusion. harmattan @wanadoo.fr @L'Harmattan,2006 ISBN: 2..296-00611-6 EAN : 9782296006119

politique

européenne

La socio-histoire de l'intégration , europeenne
Sous la direction de Yves Délaye

n018, hiver 2006
Revue publiée avec le concours du Centre national du livre et de la Fondation nationale des sciences politiques

Politique européenne Centre européen de Sciences Po 117 Bd Saint Germain 75006 PARIS Tel: (+33 1) 45 49 83 37 Fax: (+33 1) 45 49 83 60 politiquc-europccnnc@scicnccs-po.fr http://www.portedeurope.org/pole/index.htm

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS -France

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DIRECTRICE DE LA REVUE: Sabine Saurugger, lEP de Grenoble
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- lEP

de Bordeaux

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CONSEIL SCIENTIFIQUE:

Lectures critiques ")

Pierre Allan, Université de Genève Richard Balme, lEP Paris Stefano Bartolini, Institut universitaire européen, Florence Simon Bulmer, University of Manchester Renaud Dehousse, lEP Paris Guillaume Devin, lEP Paris Reinhard Heinisch, University of Pittsburgh Markus Jachtenfuchs, Internationale Universitat Bremen Jean Leca, lEP Paris Patrick Le Galès, CEVIPOF, CNRS Christian Lequesne, CERI, lEP Paris Paul Magnette, Université Libre de Bruxelles Anand Menon, University of Birmingham Yves Mény, Institut universitaire européen, Florence Pierre Muller, CEVIPOF, lEP Paris Claudio M. Radaelli, University of Exeter Ezra Suleiman, Princeton University

SOMMAIRE

LA SOCIO-HISTOIRE ET L'INTEGRATION EUROPEENNE Yves Déloye Introduction: Eléments pour une approche socio-historique de la construction européenne. Un premier état des lieux. 5 Véronique Charléty Repères fondateurs. Introduire l'histoire dans l'espace public européen 17 Fabrice Larat L'Europe à la recherche d'une figure tutélaire. L'instrumentalisation de la symbolique carolingienne comme tentative de fondation d'un projet politique Guillaume Marrel et Renaud Payre Des carrières au Parlement Longévité des eurodéputés et institutionnalisation parlementaire

49

de l'arène 69

Antonin Cohen De congrès en assemblées.La structuration de l'espace politique transnational européen au lendemain de la guerre 105 Anne Bazin Effets et usages de l'intégration européenne sur la transformation relations conflictuelles: le cas germano-tchèque

des 127

VARIA Elsa Tulmets L'adaptation de la méthode ouverte de coordination à la politique d'élargissement de rUE:

155

SOMMAIRE

AGENDA

190

RECHERCHES

EN COURS

Delphine Chabalier Intégration européenne et européanisation du secteur ferroviaire: stratégies des entreprises ferroviaires 195

LECTURES CRITIQUES

Yann Bérard Bernard Jouve (dir.) (2003), us politiques de déplacementsurbains en Europe. L'innovation en question dans cinq villes européennes, Paris, 199 L'Harmattan, collection « Logiques Politiques )}. Christophe Bouillaud Cécile Leconte, L'Europe face au défipopuliste,Paris, Presses universitaires de France, 2005, préface de Jacques Delors.
Céline Belot Pascal Perrineau (dir.) (2005), u vote euroPéen2004-2005. l'élargissement au référendumfrançais,

204

De

Paris, Presses de Sciences Po.

208

AUTEURS

212

Yves DELOYE
INTRODUCTION: HISTORIQUE ELEMENTS POUR UNE APPROCHE SOCIODE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE. ETAT DES LIEUX.

UN PREMIER

Envisager une approche socio-historique de la construction européenne peut paraître à la fois ambitieux et nécessaire. Ambitieux tant l'approche sociologique des questions européennes semble encore assez éloignée, dans ses paradigmes dominants tout au moins, des étranges et récentes curiosités de la sociologie his torique du politique. Parce qu'elle adopte souvent une grille théorique neuve, favorable à une certaine inflation conceptuelle (gouvernance, intergouvernementalisme, post-nationalisme, post-étatisme.. .), la science politique de l'Europe accorde une place marginale à l'historicité - certes récente - du processus de construction européenne. Probablement faut-il voir là une conséquence de la division des tâches disciplinaires entre les nombreux historiens de la construction communautaire (Bitsch, 2001 ; Bossuat, 1994; Gerbet, 1995 ; Réau, 2001), profession fortement structurée au niveau de l'UE1, et un ensemble de spécialistes aux frontières floues qui, eux, privilégient l'institutionnalisation communautaire et l'action européenne en train de se faire. Si ces derniers sont bien sûr sensibles aux phénomènes de path dependance, l reste rare qu'ils accordent au i passé un rôle déterminant dans l'explication des faits européens (quelques exceptions notables toutefois: Milward, 1992 et récemment Bartolini, 2005). Ce découplage disciplinaire, qu'il conviendrait bien sûr de nuancer en tenant compte des configurations scientifiques propres à chaque pays de l'UE, n'en rend pas moins nécessaire voire urgent son dépassement. À l'évidence, les résistances nouvelles que rencontrent les processus communautaires d'élargissement et
1 Voir ici la publication périodique du Groupe de liaison des historiens auprès

des Communautés européennes de l'Université Catholique de Louvain, sous la direction de Michel Dumoulin qui, depuis 1993, porte le titre de Historiens de l'Europe contemporaine / Historians of Contemporary Europe. Structuration professionnelle qu'atteste également la création en Italie, en 2001, d'une Académie d'histoire européenne / Academy of European History au sein de l'Institut Universitaire Européen (lUE) de Florence (http://\vww.iue.it/ Ab:I-f). Politique européenne, n018, hiver, p. 5-15

6
d'approfondissement devraient nous inciter à prendre très vite au sérieux les latences et résiliences historiques qui se manifestent aujourd'hui publiquement et plus encore électoralement en Europe. La fin du «consensus permissif» qui accompagna les premières années de la construction communautaire oblige à prendre acte de la résistance historique de nombreux groupes sociaux, de certains segments administratifs voire de certains Etats-Nations européens à ce processus d'intégration politique qui menace (ou est perçu comme menaçant) leur sécurité économique, leur identité et leur souveraineté. D'où la nécessité analytique d'envisager la dynamique de la construction européenne dans une perspective d'histoire longue qui, seule, permet de donner du temps au temps, c'est-à-dire de prendre la mesure des facteurs sociaux, culturels et politiques qui facilitent ou entravent le développement historique de la construction communautaire. Un certain nombre de travaux d'histoire sociale ont d'ores et déjà apporté des pièces à ce puzzle qui permet de resituer l'histoire de la construction européenne dans toute sa profondeur et dans toute sa complexité politique liée notamment à l'interaction de multiples transformations historiques se situant à des échelles territoriales différentes et parfois conflictuelles (Bade, 2002 ; IZaelble, 2005 ; Schulze, 1996). Au croisement de cette histoire sociale et de la sociologie historique, les travaux sont malheureusement plus rares (une exception toutefois: les travaux d'Antonin Cohen dont on trouvera un papier dans ce numéro de Politique européenne). a lecture L de l'index du récent Handbook of Historical Sociologydirigés par Gerard Delanty et Engin F. Isin (2003) attesterait amplement de cette faiblesse. De même, la comparaison du sommaire des revues spécialisées sur les questions européennes et celui des périodiques consacrés au développement de l'approche socio-historique indiquerait sans peine le peu de passerelles existants entre ces deux types de questionnement scientifique. Signalons toutefois l'ouvrage collectif, et à bien des égards fondateur, dirigé par] ytte Klausen et Louise A. Tilly et publié sous le titre prometteur: European Integration in Social and Historical Perspective (1997). Proposant une mise en perspective historique sur la longue période allant principalement du Traité de Westphalie (1648) aux années fastes de la réunification allemande et de la ratification du Traité de Maastricht, l'ouvrage considère la construction européenne comme un ensemble de processus sociaux emboîtés qui s'enracinent dans l'histoire européenne pour mieux la transformer, parfois de manière silencieuse, toujours de manière différenciée en fonction des

7
trajectoires historiques propres à chaque Etat membre. Pour illustrer la fécondité de cette approche, retenons seulement ici la suggestive typologie des transformations historiques de l'ordre politique européen proposée par Gary Marks (1997). Tableau:
siècles)

Typologie

des ordres

politiques

européens

(IX-XXle

.
Ordre féodal Ordre étatique Nombre limité d'Etats souverains (1648, Traité de Westphalie), territorialement différenciés et autonomes Concentration tendancielle du pouvoir au niveau étatique Loyauté exclusive, déf111ie territorialemen t, développement d'un sentiment d'appartenance nationale séculier (citoyenneté statona tionale) Multiples et entrecroisées (royaumes, seigneuries, principautés.. Ordre postétatique Nombre limité d'Etats appartenant à des organisations transnationales (DE.. .).

Composantes

.)

Principes d'intégration

Multiplication tendancielle des groupements de domination Multiples obligations sécuralisées fondées sur des relations d'homme à homme; Loyauté ecclésiastique transterritoriale.

Modalités de régulation

Multiples, autonomie relative des sphères politiques et religieuses, régulation de type traditionnelle

Limitées, organisées de manière hiérarchique (principe de lexicalité) , régulation de type rationnelle-légale

Modalités d'identification Rapport à l'histoire Période historique
Tableau librement

Horizontales Traditionnel IXe- XIIIe siècles
inspiré et complété

Verticales Instrumental XIVe-XXe siècles

Multiples, loyautés emboîtées à diverses communautés culturelles ou politiques (citoyenneté multiculturelle, citoyenneté européenne) Multiples, régulation croisée en tre les différents niveaux de gouvernement national, subnational et supranational, de type rationnellelégale Horizontales Réflexif XXe- XXIe siècles
(1997, 39)

de celui proposé

par Gary Marks

8
Malgré sa généralité, l'intérêt d'une telle formalisation est de nous obliger à penser de manière comparée et continue les configurations de pouvoir eXpérimentées en Europe depuis la fln de l'empire carolingien. Il est aussi de nous rappeler une évidence trop souvent oubliée par les spécialistes des questions européennes: la construction communautaire ne se réalise pas dans un espace historiquement vierge. Au contraire, l'Europe communautaire doit se frayer une voie parmi toute une série de trajectoires politiques encombrées (euphémisme) d'histoire et de passé. S'il ne s'agit pas ici de sacraliser le «point de départ» des sociétés qui composent aujourd'hui l'UE, moins encore de faire de ce passé le «code» de notre présent, il convient toutefois d'éviter de consacrer trop rapidement les différents points de rupture proposés par l'histoire hagiographique de la construction européenne (création de l'Union paneuropéenne dans l'entre-deux-guerres, traité de Rome...) comme autant de césures «naturelles» opposant un avant et un après et attestant de la capacité des « Pères fondateurs» à changer le cours de l'histoire de notre continent. Pour paraphraser la célèbre formule introductive du Dix-huit Brumaire de IZarl Marx, il s'agit donc ici de considérer que si les Européens « font leur propre histoire, (...) ils ne la font pas de leur propre mouvement, dans des circonstances choisies par eux seuls; ces circonstances leur sont données, transmises par le passé». En nous incitant à penser la persistance du passé, notamment stato-nationale (Déloye, 2000; Pomian, 1990; Schulze, 1996, 361-366) tout autant que les transformations politiques expérimentées historiquement, cette approche socio-historique permet d'éviter toutes les tentations prophétiques (pahl, 1991) que véhiculent de nombreuses études sur la construction européenne (qui attesterait pêle-mêle de la fln de l'Etat, de l'effritement des appartenances nationales ou encore de l'avènement d'un monde postmoderne soudainement débarrassé des scories de l'Histoire...). Retrouvant les inspirations des Anderson, Bendix, Birnbaum, Rokkan, Tilly, ou encore Elias, cette approche invite à faire du dialogue entre le passé et le présent de la construction européenne le cœur de toute compréhension véritable de sa dynamique. L'enjeu historiographique est désormais de démêler l'écheveau que constituent les différentes temporalités sociales, culturelles et politiques d'âges différents mais simultanément à l'œuvre dans l'histoire européenne. Usant d'échelles chronologiques différentes (du rythme saccadé des eIG à celui beaucoup plus lent des

9 transformations identitaires ou comportementales), la sociologie historique de la construction européenne doit, elle aussi, devenir attentive à la polyphonie des temps du politique (Déloye, 2001). La prise en compte de l'historicité profonde de la construction européenne suppose toutefois comme préalable de réfléchir aux spécificités du régime d'historicité dans lequel cette dernière s'effectue. On doit à François Hartog (2003) d'avoir appelé - après les fortes intuitions d'un Georges Gurvitch ou d'un Pitrim A. Sorokin l'attention des sciences sociales sur la diversité des expériences sociales du temps et des rapports entretenus par les sociétés humaines à leur histoire. Observant la montée en puissance de ce qu'il nomme «présentisme », l'auteur nous invite à prendre acte de «la crise [momentanée?] du temps» qu'atteste notre difficulté nouvelle à articuler passé et présent, histoire et mémoire, et à faire comme jadis du passé un éclairage pour l'avenir. D'où une certaine confusion des «mots du temps» (mémoire, patrimoine, commémoration, nation, identité. . .) qui affecte largement le régime d'historicité de la construction européenne et plus encore de sa perception ordinaire comme savante. Alors que « l'économie médiatique du présent» ne cesse de transformer les événements en train de se faire en matériaux historiques et mémoriels, contribuant ainsi à brouiller les repères temporels au profit d'un présent « hypertrophié» (Hartog, 2003, 125127), la difficulté est pour nous de faire la part des choses entre un processus historique imbriqué dans des trajectoires plus anciennes (et loin d'être convergente dans les différentes histoires qui font l'Europe) et les mises en histoire et en mémoire qui l'accompagnent désormais de manière instantanée et qui parfois même en précèdent certaines formes d'institutionnalisation. Si dans le passé, l'histoire a souvent servi à asseoir l'autorité des sociétés et à perpétuer ses clivages internes (Sans terre, 2004) ou, plus proche de nous, a fait l'objet d'une instrumentalisation à des fins politiques et nationalistes (Bensa et al., 2001 ; Berger et al., 1999; Détienne, 2003; Geary, 2004 ; Hardt et al., 2003 ; Hartog et al. 2001), elle devient à l'heure européenne une source de rét1exivité sur notre propre expérience du temps et du passé2. À la suite de Jürgen Habermas, Jean-Marc Ferry a

2 Réflexivité à laquelle les travaux du Conseil de l'Europe ont fortement contribué depuis 1945 (Conseil de l'Europe, 1999 ; Pingel, 2000). Voir également ici, dans une littérature abondante, le numéro de la revue Vingtième siècle,« Apprendre l'histoire de l'Europe », n071, 2001/3 (consultable à l'adresse:

10 récemment bien établi les termes de ce nouveau rapport intime et autocritique à l'histoire (Ferry, 2000, 167 et suivantes). Ainsi, de manière parfois saisissante, la construction européenne (encore loin d'être stabilisée institutionnellement et géographiquement pour ne rien dire de sa mise en forme constitutionnelle...) fait-elle l'objet de toute une série de mises en mémoire accélérée, de mises en scène commémorative, de mises en forme muséale et de mises en récit historique sur lesquelles il nous a semblé important d'insister dans ce dossier de Politique européenne. risque, en effet, de donner le vertige Au aux chercheurs comme aux citoyens, l'Europe communautaire ne cesse depuis plusieurs années d'inscrire sur l'agenda politique la question de ses origines (Carbonell, 1996), de son identité politique et/ ou culturelle (Dunkerley, 2002; Eder et al., 2005; Ichijo et al., 2005 ; Villain-Gandossi, 2000; Wintle, 1996) voire de son destin historique (Le Goff, 2003). Cette effervescence indissociablement politique et mémorielle (Rosoux, 2003) rend difficile tout travail d'historicisation de la construction et de l'intégration européennes car ce dernier est toujours soupçonné de cautionner par son existence même ces entreprises de mise en formes historiques. Et ce plus encore lorsque nombre de ces réflexions procèdent de programmes de recherches pilotés par les institutions européennes elles-mêmes et interviennent à un moment historique de forte réflexivité entre le savoir commun et les connaissances savantes (Giddens, 1994). Les cinq contributions rassemblées dans ce numéro de Politique euroPéennene sauraient bien sûr prétendre couvrir l'ensemble des questionnements évoqués plus haut. Seul un travail collectif et comparatif mêlant les préoccupations des historiens à celles des politistes, et probablement des anthropologues (Shore, 2000), pourrait espérer faire progresser notre connaissance de ce dossier ambitieux. L'effort a toutefois été de demander aux auteurs ici réunis d'adopter une distance critique à l'égard des usages qu'ils font des matériaux historiques et, plus encore, des façons d'écrire l'histoire européenne ou de mettre en scène commémorative la construction européenne. Logiquement notre dossier s'ouvrira par deux points de vue convergents sur des sites d'observation empirique de la fabrication historique de l'Europe communautaire. Poursuivant sa réflexion sur les processus symboliques de justification de

http://\vw\v.cairn.info/ IN 071).

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NUlVfPUBJ JE=V

Il
l'unification européenne (Larat, 2000), Fabrice Larat analyse finement les ressorts de la politique honorifique européenne mise en place depuis 1949 pour récompenser, au travers du Prix Charlemagne, ceux et celles qui ont œuvré à l'unification du continent européen. En mobilisant cette figure mythique de l'histoire européenne, les promoteurs de ce prix entendent implicitement rappeler que l'histoire de l'Europe précède de loin l'histoire stato-nationale et s'enracine dans des expériences plus anciennes d'unification. On peut comprendre tout l'intérêt politique d'une telle mise en abîme historique de la construction européenne. Articulant instrumentalisation du passé et production d'une mémoire historique commune, l'article de F. Larat permet aussi de mesurer la pertinence politique d'une rhétorique fréquente au sein des institutions européennes: celle qui entend rapprocher symboliquement l'entreprise contemporaine d'intégration communautaire d'autres expériences impériales européennes3. Autre lieu d'histoire et de mémoire européennes: le musée de l'Europe auquel s'intéresse depuis sa création Véronique Charléty (Charléty, 2004). Retraçant l'itinéraire d'un musée destiné à s'installer prochainement dans les nouveaux locaux du Parlement européen à Bruxelles, l'auteure analyse de manière neuve les enjeux muséographiques et indistinctement identitaires de cette mise en forme muséale d'une histoire collective qui entend conduire, à partir de 2007, les visiteurs à une réflexion sur les origines et les fondements de «l'identité européenne». Cette volonté de «patrimonialiser» l'Europe communautaire est très éclairante sur les apories d'une politique de la citoyenneté européenne qui reste encore prisonnière des cadres imaginaires et muséographiques inventés à un âge des Etats-Nations que l'DE a vocation à bousculer voire à dépasser. Les deux contributions suivantes (respectivement rédigées par Antonin Cohen et Anne Bazin) portent sur les enjeux contemporains de l'écriture de l'histoire de l'intégration européenne. Adoptant une lecture continue de l'histoire européenne, mettant notamment en exergue le fait que, d'une certaine manière, l'intégration européenne engagée dès le Congrès de La Haye (1948) poursuit avec d'autres moyens la politique de concentration du pouvoir engagé par la
3 De manière significative, le thème retenu en 2004 par l'Académie d'histoire européenne de l'lUE traitait du passé impérial de l'Europe et entendait explicitement mettre en relation l'histoire contemporaine avec cette référence impériale héritée du passé européen.

12 Dynamique de l'Occident,l'auteur tente de déconstruire les catégories et conglomérats qui embarrassent traditionnellement l'écriture de l'histoire européenne. Plus encore, Antonin Cohen propose de resituer les différents récits explicatifs de la construction européenne (<<a dynamique des institutions bureaucratiques, le rôle des acteurs l politiques, la logique des forces économiques ») dans l'espace de concurrence académique et politique qui les sous-tendent. De son côté, à partir de l'observation d'une étude de cas minutieuse, Anne Bazin évoque les interactions entre le passé des relations germanotchèque et les conditions actuels d'intégration européenne de ces deux pays. Accordant une place privilégiée aux imaginaires et aux cadres cognitifs dans lesquelles les acteurs de cette européanisation interviennent, l'auteure montre bien les relations complexes qui existent entre des mémoires nationales condamnées à se réconcilier pour mieux tenter de dépasser les divisions héritées du passé. De manière conclusive, Guillaume Marrel et Renaud Payre livrent les premiers résultats d'une enquête sociographique tout à fait originale consacrée à la longévité des carrières d'eurodéputé4. La lecture dynamique des trajectoires parlementaires et du taux de réélection des députés européens qu'ils nous proposent montre une tendance à l'allongement des mandats européens. Encore inégale d'un pays à l'autre, cette tendance nouvelle atteste de la capacité de l'histoire parlementaire européenne à s'incorporer dans un personnel parlementaire stable qui contribue indéniablement à la consolidation de l'arène parlementaire européenne. Par l'ampleur des résultats mobilisés, cette contribution nous semble parfaitement illustrer la fécondité d'un rapprochement entre l'étude des questions européennes et des interrogations eXpérimentées auparavant sur des terrains historiques. Telle est au demeurant, on l'aura compris, la principale ambition de ce numéro de PolitiqueeuropéenneS.

4 Cet

article

est

issu

d'une

contribution

au Colloque

international

du

GAEL/ Groupe Europe (AFSP) / GSPE sur « La construction européenne au prisme des élections au Parlement Européen de juin 2004 » qui s'est déroulé, à Strasbourg, les 18 et 19 novembre 2004. 5 L'auteur de ces lignes remercie le comité de rédaction de Politique euroPéenne our p la confiance qu'il lui a témoigné en lui proposant de diriger ce numéro.

13 Bibliographie Bade (I<J.ausJ.), 2002, L'Europe en mouvement.La migration de la fin du XVIIIe siècleà nosJ.ours,Paris, Seuil. Bartolini (Stefano), 2005, RestructuringEurope: Centre Formation, System Building and Political Structuring between The Nation State and the European Union, Oxford, Oxford University Press. Bensa (Alban) & Fabre (Daniel), dir., 2001, Une histoire à soi, Paris, Editions de la MSH. Berger (Stefan), Donovan (I<.evin) & Passmore (I<.evin), eds, 1999, W rinting National Histories. Western Europe since 1800, Londres, Routledge. Bitsch (Marie-Thérèse), 2001, Histoire de la construction européenne, Bruxelles, Editions Complexe, 3èmeédition. Bossuat (Gérard), 1994, Histoire des constructions uropéennes u XXe siècle. e a Bibliographiecommentée destravauxfrançais, Berne, Peter Lang. Carbonell (Charles-Olivier), dir., 1996, De l'Europe. Identités et identité. Mémoires et mémoire, Toulouse, Presses de l'Université des sciences sociales de Toulouse. Charléty (Véronique), 2004, «L'invention du Musée de l'Europe. Contribution à l'analyse des politiques symboliques européennes », Regards sociologiques, n027-28, pp. 149-166. Conseil de l'Europe, 1999, Leçons d'histoire. Le Conseil de l'Europe et l'enseignement e l'histoire,Strasbourg, Conseil de l'Europe. d Delanty (Gerard) & Isin (Engin F.), eds, 2003, Handbook of Historical Sociology, ondres, Sage. L Déloye (Yves), 2000, «Exploring the Concept of European Citizenship. A Socio-Historical Approach », Yearbook of European Studies, vol. 14, pp. 197-219. Déloye (Yves), 2001, «À la recherche de la temporalité perdue », EspacesTemps, n076-77, «Repérages du politique. Regards disciplinaires et approches de terrain », pp. 16-27. Detienne (Marcel), 2003, Comment être autochtone.Du pur athénien au Français raciné,Paris, Seuil. Dunkerley (David) et al., 2002, ChangingEurope: Identities,Nations and Citizens, Londres, Routledge. Eder (I<J.aus)& Sophn (Wilfried), eds., 2005, Collective Memory and European IdentitY. The Effects of Integrationand Enlargement,Abington, Ashgate. Ichijo (Atsuko) & Sophn (Wilfried), eds., 2005, Entangled Identities. Nations and Europe, Aldershot, Ashgate.

14 Ferry (Jean-Marc), 2000, La question de l'Etat européen, Paris, Gallimard. Geary (patrick J .), 2004, Quand les nations refont l'histoire.L'invention des originesmédiévales l'Europe, Paris, Aubier. de Gerbet (pierre), 1994, La constructionde l'Europe, Paris, Imprimerie Nationale, nouvelle édition. Giddens (Anthony), 1994, Conséquences de la modernité, Paris, L'Harmattan. Hardt (Matthias), Lübke (Christian) & Schorkowitz (Dittmar), eds, 2003, Inventing the Pasts in North Central Europe. The National PerceptionofEar/y MedevialHistory andArcheolog)!,Berne, Peter Lang. Hartog (François), 2003, Régimesd'historicité.Présentismeet expériencesdu temps, Paris, Seuil. Hartog (François) & Revel (Jacques), dir., 2001, us usagespolitiques du passé, Paris, Editions de l'EHESS. l<.aelble (Harmut), 2005, Les chemins de la démocratieeuropéenne,Paris, Belin. I<.1ausen (Jytte) & Tilly (Louise A.), eds, 1997, European Integrationin Social Historical Perspective. 1850 to Present, Lanham, Rowman & Littlefield. Larat (Fabrice), 2000, «L'Europe et ses grands hommes. Le Prix Charlemagne entre commémoration et distinction », in Bachoud (Andrée), Cuesta (Josefina) & Trebitsch (Michel), dir., Les intellectuels l'Europe de 1945 à nosJ'ours,Paris, Presses Universitaires et Diderot, pp. 263-278. Le Goff (Jacques), 2003, L'Europe est-elle née au Mqyen Age? Essai, Paris, Le Seuil. Marks (Gary), 1997, «A Third Lens: Comparing European Integration and State Building », in l<.1ausen (Jytte) & Tilly (Louise A.), eds, European Integration in Social Historical Perspective.1850 to Present,Lanham, Rowman & Littlefield, pp. 23-50. Milward (Alan S.), 1992, The European Rescue of the Nation-State, Londres, Routledge. Pahl (Raymond E.), 1991, «The Search for Social Cohesion: from Durkheim to the European Commission », Archives euroPéennes e d sociologie,vol. 32, n02, pp. 345-360. Pingel (Falk), 2000, La maison européenne:représentations l'Europe du de 20e siècledans lesmanuels d'histoire,Strasbourg, Conseil de l'Europe. Pomian (I<.rzysztof), 1990, L'Europe et ses nations,Paris, Gallimard. Réau (Elisabeth du), 2001, L1dée d'Europe au XXe siècle,Bruxelles, Editions Complexe, 2èmeédition.

15
Rosoux (Valérie), 2003, «Mémoire(e)s européenne(e)s? Forces et limites de l'intervention politique dans la mise en scène de l'histoire », Politiqueet société, ol. 22, n02, pp. 17-34. v Sansterre Oean-Marie), 2004, L'autorité dupassé dans lessociétés médiévales, Rome, Ecole Française de Rome. Schulze (Hagen), 1996, Etat et nation dans l'histoire de l'Europe, Paris, Seuil. Shore (Cris), 2000, Building Europe. The Cultural Politics of European Integration,Londres, Routledge. Villain-Gandossi (Christiane), dir., 2000, L'Europe à la recherche son de identité,Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques. Wintle (Michael J), ed., 1996, Culture and IdentitYin Europe: Perceptionsof Divergence and UnitY in Past and Present,Aldershot, Avebury.

Véronique

CHARLETY

REPERES

FONDATEURS. L'ESPACE

INTRODUIRE

L'HISTOIRE

DANS

PUBLIC EUROPEEN

Constituée en 1997, l'équipe porteuse du projet de doter Bruxelles et l'Europe d'un musée sur l'histoire de l'intégration euroPéenne, nourrit l'ambition de conduire et d'animer la réflexion sur les origines et les ftndements de l'identité européenne. Soucieux de stimuler le débat sur son contenu et ses attributions, mais également d'asseoir sa légitimité et sa lisibilité dans l'espace public, elle organise trois rencontres avec lepublic: deux colloques internationaux et une exposition de préfiguration. L'article présente ces opérations depréfiguration mises en oeuvrepar l'équipe de prOJct du musée de l'Europe afin de d'étudier la contribution de l'histoire à la construction d'une identité européennepartagée et supranationale.

il s'est avéré que c'est l'histoire qui fait problème. On peut discuter à froid de la pertinence de tel ou tel (( critère de convergence )), ou encore des mécanismes qu'il convient de mettre en œuvre pour assurer la cohésion de
l'V nion
,.

(( Plus encore que la politique,

il est beaucoup

plus

difficile

d'évoquer

posément

la question

des origines.

Là, il est question d'intérêts, ici, d'identités ))1 Antoinette Spaak et Karel Van Miert

Fort symboliquement, cette phrase introduit l'ouvrage issu du colloque international réuni au Parlement européen de Bruxelles au mois d'octobre 1999. Elle lance le débat et exprime le vaste défi d'une réflexion sur les contours géographiques, historiques et politiques de l'Europe (Barnavi, Goossens, 2001) que voulait entamer la première opération de préfiguration du Musée de l'Europe devant être inauguré à Bruxelles, en 2007, avec une exposition temporaire sur les 50 ans du Traité de Rome. L'identité du musée de l'Europe est, elle, clairement, belge. Dès sa création en 1997, l'Association Sans But Lucratif (ASBL) «Musée de l'Europe» est placée sous la co-présidence belge d'Antoinette Spaak,
1 Préface, Barnavi, Goossens, 2001 : 6

Politique

européenne,

n018, hiver, p. 17-47

18 ministre d'Etat, et de I<.arel Van Miert, ancien vice-président de la Commission et ministre d'Etat. L'initiative issue de la société civile est bientôt relayée par tous les acteurs politiques et institutionnels belges puis européens. Pour la première fois, les visiteurs des institutions européennes pourront trouver dans le quartier européen un espace muséographique qui parlera de l'Europe des valeurs: un «centre d'interprétation»2 de l'histoire européenne visant à «initier les citoyens européens de tous âges à la logique historique de l'entreprise d'unification de l'Europe »3. Discussions académiques et discours politiques soulignent volontiers l'origine commune des pays4. Dans cette perspective, les vestiges d'un passé partagé sont mis en avant comme fondements symboliques d'une organisation politique et économique unifiée. Simultanément, l'Europe se caractérise par la diversité des nations et des cultures qui la composent. L'intervention communautaire en matière culturelle s'efforce de redéfinir les frontières de la « Communauté imaginée» ainsi créée, et d'élaborer un cadre culturel commun ou système de significations partagés par l'ensemble des citoyens de l'Union. Il existe cependant une différence notable entre les expériences nationales et l'expérience européenne: le principe qui prévaut n'étant pas celui de l'homogénéité culturelle, mais celui du respect voir d'une certaine célébration des différences, autrement dit celui de l'unité dans la diversité - expression devenue la devise de l'Union en 2000. Après une brève présentation de ce projet dont la genèse a déjà été examinée en détail dans un précédent article (Charléty, 2004), cette contribution aura pour but de revenir sur les différentes opérations de préfiguration mises en œuvre par l'équipe de projet du musée de l'Europe. Ces deux premières étapes nous permettront de
2 Ce qualificatif de « Centre d'interprétation de l'histoire » est attribué par la Direction des Musées de France (DMF) aux institutions muséales sans collection. 3 Cf. Documents préparatoires du Comité scientifique du 24 janvier 2004 « Musée de l'Europe. Un passé partagé pour un avenir commun », et le nouveau projet muséographique du 4 décembre 2004 : « Une idée d'histoire. Une idée d'Europe» et « Le projet culturel ». 4 Cf. le récent discours de Jacques Chirac à l'occasion des «Rencontres pour l'Europe de la culture », Palais de l'Elysée, 02.05.2005, les débats autour de la constitution européenne ainsi que les déclarations répétées du Conseil de l'Europe en particulier le colloque «Culture européenne: identité et diversité» organisé à Strasbourg les 8-9 septembre 2005.

19 faire apparaître les enjeux soulevés par l'ambition intellectuelle et pédagogique portée par le musée. Dès lors, on pourra s'interroger sur la contribution que l'histoire peut apporter dans la construction d'une identité européenne partagée et supranationale. Introduire Genèse Le faible degré d'institutionnalisation du secteur culturel dans l'Union européenne explique l'ensemble d'initiatives congruentes, en dehors du cadre communautaire, sur lesquelles s'est appuyé le processus d'institutionnalisation du « Musée de l'Europe». Un projet public européen aurait été difficile à mettre en œuvre à Bruxelles. Conscient des limites d'une telle démarche, Benoît Remiche5, alors administrateur délégué du Musée de l'Europe, déclarait dès 2001 : « Il était difficile en Belgique, avec la complexité institutionnelle qui est la nôtre, que ce musée soit autre chose qu'une initiative privée. Il aurait fallu mettre d'accord pas moins de sept institutions différentes en plus des institutions européennes et dans des systèmes de coalitions, cela voulait dire une trentaine de ministres dont il aurait fallu coordonner les travaux» (Remiche, 2001)6. Un tel projet aurait également nécessité de passer outre les représentations nationales pour s'accorder sur une déf1nition de la culture et de la représentation historique légitime du socle culturel commun; ce qui constitue une ques tion en soi. Engagement militant et entreprise commerciale se sont donc croisés ici, mobilisant un groupe d'intellectuels autour d'un projet fortement soutenu financièrement par le secteur privé. L'examen du budget est un bon indicateur pour comprendre la nature hybride de ce projet. Les frais d'investissement et de fonctionnement liés au
5 Formé au droit et à l'économie, Benoît Remiche a été conseiller puis directeur de cabinets ministériels, président de la société Belgacom opérateur belge de téléphonie - président et administrateur délégué de Spacebel- filiale du groupe Matra. n est aussi administrateur délégué de la SA. Euroculture. Ses compétences administratives, politiques et universitaires - professeur associé à l'Université Jjbre de Bruxelles - permettent l'association et le croisement de différents réseaux opportuns dans la mise en œuvre de ce projet. 6 Propos tenus lors d'une journée d'études organisée, à Paris, sur le thème: « Une Europe sans histoire? », sous la présidence de Jean- Pierre Rioux, inspecteur général du ministère de l'Education Nationale (8 mars 2001). Document non publié.

l'histoire

dans l'espace public

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