La soumission des Touareg de l'Ahaggar 1830-1922

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L'auteur brosse avec minutie et objectivité un historique de la soumission des Touareg de l'Ahaggar, qui furent les derniers à s'opposer à la conquête du Sahara. Le cadre chronologique retenu va de la conquête de l'Algérie à partir de 1830 à la mort du général Laperrine dans un accident d'avion au sud de l'Ahaggar en 1922. Avant de soumettre le bastion central du Sahara, il fallait le cerner, et ce fut à partir du Soudan français et de l'Algérie.
Publié le : lundi 1 avril 2013
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EAN13 : 9782296533561
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Collection Racines du présent Collection Racines du présent
LA SOUMISSION
Jean-Pierre DuhardDES TOUAREG DE L’AHAGGAR
1830-1922
Jean-Pierre Duhard, s’appuyant sur une documentation considérable,
LA SOUMISSION puisée dans les archives et dans les publications d’époque, brosse
avec minutie et objectivité un historique de la soumission des
DES TOUAREG DE L’AHAGGARTouareg de l’Ahaggar, qui furent les derniers à s’opposer à la
conquête du Sahara. Il s’est attaché à faire revivre la petite histoire,
1830-1922souvent oubliée de la grande, et qui est celle des hommes connus ou
non qui en furent les acteurs. Le cadre chronologique retenu va de
la conquête de l’Algérie à partir de 1830, un préalable nécessaire,
à la mort du général Laperrine dans un accident d’avion au sud de
l’Ahaggar en 1922. Avant de soumettre le bastion central du Sahara,
il fallait le cerner, et ce fut à partir du Soudan français et de l’Algérie.
Le lecteur pourra suivre l’enchaînement des évènements, avec ses
hauts faits et ses échecs, et méditera sur la grandeur et l’inanité de
l’expansion coloniale.
Né en 1942, médecin et préhistorien, diplômé d’arabe
dialectal maghrébin et breveté pilote privé d’avion,
auteur de plusieurs ouvrages de préhistoire et de
romans, familier du Sahara, Jean-Pierre Duhard est
un chercheur animé par une insatiable curiosité, et
qui a fait sienne la devise d’Isabelle Eberhardt, « on
se lasse de tout excepté de connaître. »
Illustration de couverture :
Reddition de Moussa Ag Amastane
au capitaine Métois à In-Salah,
le 21 janvier 1904, Le Petit Journal,
Supplément illustré, 1905, p. 784,
coll. jpd.
ISBN : 978-2-336-29058-4
50 €
LA SOUMISSION
Jean-Pierre Duhard
DES TOUAREG DE L’AHAGGAR
1830-1922




La soumission des Touareg de l'Ahaggar
1830-1922

Racines du Présent

Collection dirigée par François Manga-Akoa

En cette période où le phénomène de la mondialisation
conjugué au développement exponentiel des nouvelles
technologies de l’information et de la communication contracte
l’espace et le temps, les peuples, jadis éloignés, se côtoient,
communiquent et collaborent aujourd’hui plus que jamais. Le
désir de se connaître et de communiquer les pousse à la
découverte mutuelle, à la quête et à l’interrogation de leurs
mémoires, histoires et cultures respectives. Les générations, en
se succédant, veulent s’enraciner pour mieux s’ouvrir dans une
posture proleptique faite de dialogues féconds et exigeants. La
collection « Racines du Présent » propose des études et des
monographies relatives à l’histoire, à la culture et à
l’anthropologie des différents peuples d’hier et d’aujourd’hui
pour contribuer à l’éveil d’une conscience mondiale réellement
en contexte.

Déjà parus

TCHONANG Gabriel, La symbolique trinitaire. Une lecture de
Christian Duquoc, 2013.
MANDA TCHEBWA Antoine, Contexte urbain, L’Afrique en
musiques, Tome 4, 2012. HEBWA Antoine, Panorama des instruments du
patrimoine africain, L’Afrique en musiques, Tome 3, 2012.
MANDA TCHEBWA Antoine, De l’art griotique à la
polyphonie australe, L’Afrique en musiques, Tome 2, 2012.
MANDA TCHEBWA Antoine, Rapport au sacré, à la divinité,
à la nature, L’Afrique en musiques, Tome 1, 2012. HEBWA Antoine, Sur les berges du Congo… on
danse la rumba, 2012.
IBALA Yves-Marcel, Chroniques du Congo au cœur de
l’Afrique. Suivi de La saga de Tsi-bakaala : Le sabre du destin,
2012.
Jean-Pierre Duhard








LA SOUMISSION
DES TOUAREG DE L'AHAGGAR
1830-1922














L’Harmattan

Ouvrages du même auteur :
- L'assassin de la Salle 7 (préface Ch. Exbrayat), P.U. Paris,
1972, épuisé.
- Réalisme de l'image féminine paléolithique (Préface H.
Delporte), CNRS, Paris, 1993, épuisé.
- Réalisme de l'image masculine paléolithique (Préface Y.
Coppens), Jérôme Millon, Grenoble, 1996.
- Le spahi Fernand Ravin : une vocation saharienne (Préface
L.-A. Le Prieur), l'Harmattan, à paraître.
- Secrets de cuisine de mamie Germaine (Préface Y. Coppens),
Atlantica, 2006, épuisé.
- Parcours en Sahel et Sahara, ebook, Atramenta, 2012.
- Le rescapé du Ténéré, L'Harmattan (collection Amarante),
2013.
- C'était un semblant de guerre, à paraître.

En collaboration :
- directeur de publication des Hommages Jean Gaussen, Ariège
Préhistoire, Foix, 2004.
- avec Fr. Soleilhavoup : Érotisme et sexualité dans l'art
rupestre saharien, L'Harmattan, à paraître.
- avec B. et G. Delluc : L'origine du Monde : l'image génitale
féminine au Paléolithique supérieur en France (Préface Y.
Coppens), ERAUL, Liège, à paraître 2013.










© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29058-4
EAN : 9782336290584
Préambule
Il est curieux que les Touareg, une aussi petite fraction de l'humanité,
portent un nom d'une notoriété mondiale. Le hasard peut y avoir sa
part, et le prestige mystérieux du cadre saharien, mais certainement
aussi l'extrême énergie et l'originalité profonde du type humain.
- E.-F. Gautier, in : Le Sahara, 1951 : 21 -
Mes sources documentaires ont été multiples. Mon cousin Jean-François
Duhard, avec sa patience d'historien napoléonien auteur de Jean-Baptiste
Lauer, général-comte d'Empire, a passé des mois à compulser les abondantes
archives du Service historique de l'armée de Terre au Château de Vincennes,
réunissant une très précieuse documentation. Le Centre des Archives d'outre-
mer d'Aix-en-Provence, d’heureux achats chez les bouquinistes, les
nombreux prêts par l’intermédiaire de la Bibliothèque municipale de
Bayonne et les ressources du Web, m'ont fourni l'essentiel de l'importante
bibliographie sur laquelle s'appuie cet ouvrage.
Les rapports officiels doivent se lire avec les plus grandes précautions,
prévenait E.-F. Gautier dans La conquête du Sahara (1910), ajoutant : les
documents historiques, ces papiers vénérables ne sont guère autre chose que
des versions officielles périmées, qui en leur temps ne trompaient personne.
Ce qui est parfois vrai. Gautier défendait le colonialisme, assurant qu'il
s'agissait d'un fait biologique, aléa de la biologie générale, mais en
reconnaissant que la conquête du Sahara fut la plus joyeuse des absurdités
économiques.
Michel Vallet, chroniqueur dans Le Saharien, a bien voulu me faire part
de ses observations critiques, et je l'en remercie très sincèrement. Il m'a fait
notamment observer que soumission était un terme impropre, les Touareg ne
s'étant jamais soumis, mais bien résignés à subir le joug français sous la
double contrainte des armes et du blocus alimentaire.
Faute d'en trouver un meilleur, j'ai maintenu ce terme, d'autant que son
sens est multiple, suivant qu'il se réfère au verbe pronominal ou au verbe
transitif. Il peut à la fois signifier : consentement, asservissement, conquête,
7répression, apprivoisement, pacification, capitulation, toutes nuances
retrouvées dans les faits tels qu'ils se sont déroulés.
En préparant un doctorat d'anthropologie et préhistoire en 1989-92, j'ai
appris qu'une des lois sociobiologiques de notre espèce était de conquérir des
territoires nouveaux. Poussés par la nécessité ou l'ambition, les humains ont
de tout temps cherché à mettre leurs semblables sous tutelle ou à les évincer.
Les Européens ont agi ainsi avec l'Afrique, comme l'avaient fait avant eux
les Arabes avec les Berbères et les Africains entre eux, et c'est aux Français
que les hasards politiques ont laissé le soin de conquérir le Sahara.
En mettant en œuvre ce long travail, précédant la rédaction de la
1biographie du spahi Ravin , je ne me suis à aucun moment fixé pour but de
faire l'apologie des artisans de cette conquête, pas davantage que celle des
Touareg. Je me suis proposé simplement d'écrire l'histoire de cette
soumission à partir des témoignages des principaux acteurs ou témoins. J’ai
voulu aussi contribuer à les sauver de l'oubli, persuadé, avec Achille Paysant,
que c'est l'oubli des vivants qui fait mourir les morts.
Pour les lecteurs s'intéressant à l'histoire des Touareg de l’Ahaggar, et de
la conquête du Sahara en général, les documents, j'en ai fait l'expérience,
sont difficiles à réunir, aussi ai-je largement usé des citations. Les références
aux auteurs qu'ils trouveront en bas de page, afin de ne pas alourdir le texte,
leur permettront, s'ils le souhaitent, de se reporter aux écrits originaux, en se
forgeant leur propre opinion.
J'ai également commenté la bibliographie, ce qui peut éclairer sur le
contenu des œuvres citées.
Certains faits, parfois minimisés ou passés sous silence dans les comptes-
rendus de l'époque, ont bénéficié d'un nouvel éclairage, du moins quand on
pouvait disposer d'informations complémentaires. Le parti pris d'objectivité
qui m'a animé ne m'interdisait pas d'exprimer un jugement, et il n'est pas
toujours en faveur des conquérants.
Plagiant le lieutenant Louis Gardel, dans l'introduction de son livre Les
Touareg Ajjer écrit en 1913, je préciserai que : le mérite de cette étude, si
elle en a un, revient tout entier à ceux qui ont recueilli les renseignements ;
2je n'ai fait qu'assembler leurs travaux pour en former un tout utile .
1 Le spahi Fernand Ravin, une vocation saharienne, Duhard, L'Harmattan, 2013
2 Gardel, Les Touareg ajjer, paru en 1961 : p. 17.
Nota : l'orthographe de tous les textes cités a été respectée.
8Première partie :
la pénétration saharienne2 - Carte schématique du Sahara (in : Lanier, 1895)
11Chapitre 1 - La conquête de l'Algérie comme préalable
« En Berbérie, il faut être maître partout,
sous peine de n'être en sécurité nulle part. »
- Bugeaud -
Au décours de la prise d'Alger en 1830, on s'aperçut assez vite, en effet ,
qu'il fallait être maître partout. Mais les différents gouvernements se
succédant mirent du temps à décider aussi bien de poursuivre l'occupation du
pays qu'à en prendre les moyens. Cette prise de possession se fit par à-coups,
sans plan véritablement concerté, un peu au gré des événements et de
l'humeur des hommes politiques. En 1895, le géographe Lanier pouvait
3 écrire dans son précis sur L’Afrique : « La colonie algérienne a subi depuis
1830 des transformations administratives nombreuses, trop nombreuses, et le
régime des tâtonnements et des essais ne paraît pas encore près de sa fin. »
En 1832 étaient organisés par le général Trézel les premiers Bureaux
arabes (B.A.), chargés notamment de la direction politique et administrative,
de la justice et de la conduite des forces indigènes auxiliaires (les goums).
Les officiers des Affaires indigènes (A.I.), affectés à ces Bureaux, jouèrent
un rôle déterminant dans la conquête progressive du pays et du Sahara,
comme on peut s'en rendre compte à la lecture du Livre d'or des officiers des
4Affaires indigènes, écrit par le commandant Peyronnet en 1930 .
La prise de la smalah d'Abdelkader en mai 1843 par le Duc d'Aumale fut
une étape importante dans ce que l'on appelait alors la pacification, terme
que nous réutiliserons, sans dissimuler que celui d'occupation ou d'invasion
serait plus approprié. L'année suivante, d'Aumale occupait Biskra et le
5Ziban et la colonne Marey-Monge atteignait El-Aghouat (Laghouat), sans
l'occuper définitivement.
6Alors qu'en 1844 Carette fixait à Ouargla la limite naturelle de l'Algérie ,
il fallut attendre cinq ans de plus pour que cette oasis reconnaisse la
suzeraineté de la France. Ce ne fut d'ailleurs pas sans difficulté, la résistance
des habitants nécessitant à plusieurs reprises l'envoi de colonnes armées :
Seroka en 1865, Arnaudeau en 1866, de Lacroix en 1872, Gallifet en 1873.
3 Lanier : L'Afrique. Choix de lectures de géographie, 1895 : 90.
4 T. II : notices et biographies.
5 Daudet, Le Duc d'Aumale, 1898 : 46, 67.
6 Bernard et Lacroix, 1906 : 5.
13Les tentatives d'opposition à l'occupation furent parfois réprimées dans
des conditions ne faisant pas honneur à la France. En octobre-novembre
1849, Zaatcha, oasis au sud-ouest de Biskra où s'était réfugié Bou-Zian,
ancien cheikh d'Abdelkader, fut prise d'assaut, les palmiers coupés, les
maisons rasées, les mosquées renversées, tous les habitants sans exception
7massacrés et l'insurgé décapité, précise Jean Mazé .
Dès les débuts de la conquête de l'Algérie avait commencé à germer l'idée
d'une pénétration saharienne : Augier de la Sauzaie l'avait implicitement
soulevée dès 1830 et Daumas y faisait allusion en 1844. Mais la conquête
militaire n’était pas possible sans connaissance du terrain. Une Commission
pour l'exploration scientifique de l'Algérie, créée en 1837, fonctionna à partir
de 1840 et s'intéressa à la géographie de ce vaste désert du Sahara étendu de
l'Atlantique à la mer Rouge.
À mesure qu'étaient colligés les renseignements auprès de voyageurs
indigènes et que s'enhardissaient les Français, le désert algérien prit une
réalité physique, en même temps que reculait sa limite nord.
C'est le maréchal Randon, gouverneur général de l'Algérie qui donna le
coup d'envoi de la marche en avant vers le Sahara. Cela commença en 1852
par la création d’un poste de la Légion à 230 km d'Oran par le lieutenant de
Colomb au lieu-dit El-Bayadh, dans le Djebel Amour et se poursuivit, à
l'occasion de la lutte contre le Chérif Mohammed ben Abdallah et son allié le
chef des Larba, Nacer ben Chora, par l’occupation de Laghouat en
décembre. Après un combat acharné qui coûta la vie au général Bouscaren et
eau commandant Morand, l'aigle du 2 zouave put planer au-dessus de kasbah
Dar-es-Seffah.
En janvier 1853, une convention pacifique était établie entre les habitants
de Ghardaïa et le maréchal Randon, et à la fin de l'année la colonne légère du
colonel Durrieu pénétrait au Mzab et à Metlili, mais sans y rester. En
décembre de l'année suivante, la colonne Marmier-Desvaux, venant de
Touggourt, investissait El-Oued, et l'oued Rhir et le Souf étaient mis sous la
suzeraineté de la France, mais en conservant leur chefferie traditionnelle.
En 1857, la Saoura fut approchée par de Colomb, Ferronays et Marés, qui
firent demi-tour, des informations faisant craindre une attaque par les
oasiens. En 1860-1862, une expédition pacifique conduite par Colonieux et
Burin, accompagnée d'une caravane commerciale, abordait le Gourara et
Timimoun, mais se heurtait à l'hostilité des ksouriens et devait renoncer.
En vingt ans, les choses avaient pourtant avancé : en 1864, la zone
d'influence française s'étendait désormais de Laghouat à El-Oued, ses limites
sud atteignant Ghardaïa, Ouargla et Touggourt. On ne pouvait y inclure El-
Goléa, point clé de la pénétration vers le Sud, soumise pourtant en 1863 par
le capitaine Burin du Buisson, commandant du cercle de Géryville (El-
7 Dans : La conquête de l'Algérie.
14Abiodh), mais ses habitants restant farouchement hostiles aux Français.
Quatre ans plus tôt en 1859, Henri Duveyrier, premier Européen à y pénétrer,
mal accueilli, avait dû faire demi-tour. Dix ans plus tard, en janvier 1873, le
général de Gallifet, parti de Biskra via Ouargla, atteignit la cité, mais pour
faire immédiatement retraite, laissant échapper l'occasion d'occuper la Touât
8et la Tidikelt. Le R. P. Lelong pouvait écrire avec ironie : « Sans les
tergiversations des ignorants irresponsables, cette conquête aurait été
achevée depuis longtemps (...). Notre conduite était si étrange qu'elle
étonnait les indigènes ignorant encore les beautés de l'Administration
française. »
e Les choses allaient pratiquement rester en l'état jusqu'à la fin du XIX
siècle à la suite de diverses circonstances, dont l'insurrection des Oulad-Sidi
Cheikh dans le Sud oranais (1864-1883) et la guerre franco-allemande de
1870. Cette guerre eut au moins un effet bénéfique pour le développement de
la colonisation, car il était nécessaire pour le moral de l'Armée et l'honneur
de la France que fussent réalisés de grands projets dont on tirerait gloire.
C'était ce que répétaient de Voguë, Galliéni, Lyautey et tant d'autres, qui se
9dépensèrent pour défendre et promouvoir cette action coloniale : « Au
lendemain de la défaite de 1870, la France a prodigué, outre-mer,
l'imagination et le cœur, grâce à quoi elle a trouvé là-bas la revanche de son
humiliation. »
De plus, au lendemain de la défaite, des milliers d'Alsaciens et de
Lorrains migrèrent vers l'Algérie, où 100 000 hectares leur furent attribués,
outre diverses aides pour s'y installer. Progressivement, se développèrent la
mise en exploitation du sol et du sous-sol et l'aménagement des voies de
communication. Il fallut défricher, reboiser, forer, irriguer, assainir,
acclimater des plantes nouvelles, exploiter des mines et carrières, créer des
industries locales, organiser les indigènes, émanciper les colons. Parmi ces
colons, deux frères, Fernand et Albert Foureau, s'établissaient en 1878 dans
la petite oasis de Foughala au M'Zab (Mzab), fondant la Compagnie de
10l'Oued Rhir, et entreprenant des forages de puits et des plantations de
11dattiers .
Fernand Foureau délaissa bientôt la culture pour se consacrer à
l'exploration du Sahara, comme nous le verrons plus avant. D'autres colons
suivront, forant d'autres puits et développant les oasis, ainsi que l'avaient fait,
mais avec des moyens plus rudimentaires, les premiers habitants du Mzab,
réussissant à créer de prospères palmeraies là où il n'y avait qu'un désert de
cailloux.
8 Lelong, Le Sahara aux cent visages, 1937 : 203.
9 Manue, Méditerranée Niger, 1941 : 5.
10 Le premier puits artésien y avait été creusé 20 ans plus tôt par l'ingénieur Jus, à l’instigation
du colonel Devaux (S.H.A.T. , Vincennes).
11 Bernard et Lacroix, 1906 : 67.
15En 1881, par une série de décrets de rattachement, l'Algérie était presque
assimilée à la métropole. L'administration était confiée à un gouverneur
général civil et la colonie divisée en trois départements : Alger, Constantine
et Oran, auxquels correspondaient trois territoires militaires placés sous le
ecommandement d'un général de division du 19 corps d'armée.
L'année suivante, en 1882, les Français décidèrent d'étendre les territoires
occupés vers El-Oued (en même temps que le Souf et le Rhir) dans le
territoire de Constantine, vers Ghardaïa et Ouargla dans le territoire d'Alger,
et vers Aïn-Sefra dans celui d'Oran. C'est à la suite des insurrections
fomentées dans le Sud oranais par Mohammed el Arbi, dit Bou-Amama, que
fut créé le poste d'Aïn-Sefra. À la même époque, les Oulad-Sidi Cheikh
faisaient leur soumission définitive (1883), et le calme allait régner pendant
les huit années suivantes. Nous retrouverons plus tard dans les territoires du
Sud certains officiers qui participèrent aux opérations contre Bou-Amama,
notamment : Laperrine, Cauvet, de Foucauld et Motylinski.
La colonisation marchait désormais bon train. En 10 ans, de 1881 à 1891,
la population algérienne s'accroissait d'un million d'habitants, pour atteindre
plus de quatre millions, avec cinq cent mille Européens, parmi lesquels deux
cent mille Français. Le gouverneur Tirman put annoncer avec satisfaction en
1886 que la colonie commençait à rapporter à la mère patrie davantage
qu'elle ne lui coûtait en crédits pour les dépenses civiles. Il n'avait pas
comptabilisé les dépenses militaires, mais il fallait tenir compte du bénéfice
stratégique de cette position africaine et méditerranéenne et du bénéfice
moral pour la France de cette « grande œuvre de civilisation accomplie par
elle à son honneur, dans ces contrées où, avant l'apparition de son drapeau, le
banditisme régnait en maître », écrivait le géographe Lanier en 1895.
En 1888, Joanne précisait dans son manuel de géographie, que l'Algérie
était bornée au sud par le
« Désert, et n'avait d'autre limite que celle qui convient à la France de
lui donner. Aujourd'hui, poursuivait-il, cette limite s'arrête là où notre
autorité cesse d'être effectivement reconnue, c'est-à-dire à Goléa, au-delà
1edu 3 parallèle. (...) Le Sahara algérien commence au-dessous de
Géryville, dans la province d'Oran, à Laghouat, dans celle d'Alger, et au-
dessus de Biskra, dans celle de Constantine. »
C'est deux années plus tard, en 1890, à la faveur de la convention franco-
anglaise du 5 août, que les zones d'influence française en Afrique allaient
connaître une ampleur jamais égalée. Mais, si la France devenait
potentiellement maîtresse de nouveaux territoires, il lui restait à en assurer la
possession effective.
En Afrique de l'Ouest, grâce à Faidherbe, on développa la colonie du
Sénégal en commençant à envisager et préparer une extension vers le fleuve
Niger. Tombouctou était à l'horizon. En Algérie, on organisa l'expansion vers
les territoires du Sud saharien. Cette expansion ne fut possible qu'avec le
1612concours des tirailleurs et spahis , d'abord algériens, puis sahariens. La
garde des avant-postes du Sud fut assurée jusqu'en 1894 par des fantassins
13(les tirailleurs ) et des cavaliers (les spahis) recrutés chez les Kabyles ou les
Arabes du Tell. Mais ils étaient mal adaptés aux conditions de vie
saharienne, et l'on comprit assez vite qu'il fallait faire appel à des
autochtones.
En 1891, avait été déjà envisagée la création d'un peloton de tirailleurs
montés à mehari, à l'image du Camel Corps anglais, pour former une
garnison mobile à El-Goléa. Ce peloton, confié au capitaine Lamy et fait
d'éléments ignorant tout du chameau et du Sahara, n'eut qu'une existence
brève et, les derniers chameaux crevés, fut dissous un an plus tard. C'est trois
ans plus tard, en 1894, que les choses se précisèrent.
En février, un projet de loi fut déposé, portant sur la création de corps fait
de troupes sahariennes recrutées parmi les grands nomades du Sud, et
comprenant des fantassins, des cavaliers et des hommes montés sur des
mehara. De projets en discussions, on finit par promulguer le 5 décembre
une loi créant les tirailleurs et spahis sahariens, immédiatement suivie, le 9,
d'un décret d'application.
Par ce décret, furent mis en place les 2 premiers pelotons de spahis
esahariens, recrutés essentiellement chez les Châamba. Le 3 peloton fut créé
een 1896 et le 4 en 1900, du fait de l'incorporation de celui du lieutenant de
Thézillat à la Mission Saharienne Foureau-Lamy. À la différence des
tirailleurs, ils devaient assurer leur nourriture et fournir 2 montures. Ils furent
armés du sabre de cavalerie et du mousqueton d'artillerie. L'effectif de
l'escadron était de 194 indigènes et 50 Français, qui furent répartis entre 4
pelotons.
Surtout préposés à la garde des forts, les spahis sahariens ne furent
employés pour des raids qu'à partir de 1897, sous l'impulsion du capitaine
Laperrine, et celui de mars-avril 1898 vers les oasis d'In-Salah, sur lequel
nous reviendrons, fut un des plus hardis. En 1898, 2 pelotons entiers de
spahis sahariens étaient affectés à Fort-Mac-Mahon avec 1 capitaine
commandant et 2 officiers de peloton, 1/2 à Miribel et 1/2 à Inifel, chacun
commandé par 1 sous-officier. Chaque officier de peloton avait sous ses
ordres 2 sous-officiers et 2 brigadiers français. Ces derniers étaient secondés
par des brigadiers indigènes chefs de groupes. Le reste du peloton se
composait de 36 hommes, dont 2 élèves brigadiers français, 1 ordonnance, 1
trompette et 1 ouvrier. Le même décret-loi de décembre 1894 portait création
d'un bataillon de tirailleurs sahariens, avec mise en place d'une première
compagnie, la seconde n'étant créée qu'en 1900. Le recrutement se fit chez
12 Le mot spahi dériverait de cipaye ou cipahi.
13
On avait surnommé « Turcos » les tirailleurs algériens, car, en Crimée, quand les Russes les
virent, ils les prirent pour des Turcs.
17les Algériens du Tell et les noirs, les indigènes du Sud répugnant à se
14déplacer à pied . Ces troupes, qui prirent une large part à la conquête d'In-
Salah puis de la Tidikelt, furent remplacées en avril 1902 par les compagnies
sahariennes, destinées à la défense des oasis. Elles ne deviendront montées
qu'à partir de 1905. Quelques mots doivent être dits d'autres troupes, n'ayant
pas le statut d'unités régulières, mais dont les services furent appréciables.
Les Goums et Maghzens étaient composés d'indigènes pris dans le pays,
possédant chacun une monture, cheval ou chameau, pouvant être requis à
tout moment dans les tribus à la demande de leur caïd, et militarisés sans être
toutefois liés par un engagement. Commandés par un officier des B. A., ils
furent utilisés pour diriger, éclairer et appuyer les colonnes expéditionnaires.
C'est à la tête d'un goum de Châamba de Ouargla que Pein prit In-Salah et
15 c'est à la tête d'un goum formé de Châamba et d'indigènes de la Tidikelt
que Cottenest infligea la défaite que l'on sait aux Touareg de l’Ahaggar.
Quant aux "Joyeux", c’étaient des hommes coupables de fautes,
sanctionnés à titre disciplinaire et affectés dans un corps spécial, le bataillon
d'Afrique (Bat d'Af). Leur propension au vol les avait fait surnommer les
"zéphyrs". On les utilisa surtout pour la construction des forts et
l'aménagement des pistes, mais ils firent aussi de bons combattants. Mais il
est temps d'en venir à l'historique de la conquête de l'Ahaggar.
Dans la première partie de ce livre, il sera traité d'abord de la conquête de
l'Algérie, préalable à la pénétration saharienne, puis de celle-ci qui fut
d'abord le fait d'explorateurs hardis, à qui succédèrent des missions armées,
voire de véritables expéditions militaires, démontrant que le Sahara n'était
pas infranchissable, ni les Touareg invincibles. L'Ahaggar restait encore
inviolé, mais l'étau se resserrait par le sud-est, l'est et le nord.
Dans la seconde partie, nous verrons comment a été préparée la
soumission des Touareg du Nord (terme employé par Métois) et comment
elle fut exécutée : c’est-à-dire par la volonté de Laperrine et grâce à la
supériorité des armes et à l'efficacité du blocus alimentaire, conduisant à la
reddition de Moussa ag Amastane au début de 1904.
La troisième partie sera consacrée à la consolidation de la présence
française, de l'arrivée de Foucauld en 1905 à la mort du général Laperrine en
1920. À partir de 1920, avec l'arrivée à Tamanghasset de la voiture et de
l'avion, débutait une autre époque, qu'il n'était pas dans notre propos
d'exposer.
14 Jusqu'en 1900, ils avaient le statut de troupes régulières, nourries par l'État. Après ils furent
alignés sur les spahis. Leur effectif était de 880 indigènes et 270 Français.
15 Tidikelt étant du féminin en langue berbère, on devrait dire : de la Tidikelt ; il en va de
même pour Tassili, Touât, Téfedest, etc. Quand ces noms seront dans des citations, nous
respecterons cependant l'orthographe donnée par l'auteur.
183 - Victoire française au Sud algérien
(in : Le Petit Journal, 28 mars 1897, coll. jpd).
19Chapitre 2 - Premiers contacts avec les Touareg
Lyon - Laing - Caillié - Richardson - Barth - Duveyrier -
Largeau – Flatters - Méry - d'Attanoux
Selon leur situation géographique dans le Sahara, il est habituel de
distinguer plusieurs confédérations ou groupements chez les Touareg. Au
centre, se trouvent ceux de l'Ahaggar, au nord-est ceux de l'Ajjer, au sud
ceux de l'Aïr, au sud-ouest ceux des Ifoghas et de la région de Tombouctou.
C'est de la soumission des Touareg de l’Ahaggar dont il sera question dans
cet ouvrage, car ils furent la clef de la conquête du Sahara et du libre accès
pour la France entre le nord et le sud de ce désert. Après avoir fait
l'historique des premiers contacts avec les Touareg seront présentés le pays
et ses habitants.
Les pionniers
Dans les premiers temps de l'occupation de l'Algérie, écrivait en 1903 de
16Champeaux , on ne connaissait le pays des Touareg que par les récits de
rares voyageurs ou par ouï-dire, à travers les renseignements recueillis de la
bouche d'indigènes les ayant fréquentés : Oulad-Sidi Cheikh, Châamba,
habitants de l'archipel touâtien, ou émissaires à la solde des Français. C'était
une des missions des Bureaux arabes (les Birous des indigènes) de collecter
17les informations et de les réunir dans des rapports .
Le mouvement d'exploration du Sahara avait précédé cette occupation,
débutant à la fin du XVIIIe siècle, quand l'Angleterre, ayant perdu sa colonie
américaine, chercha en Afrique des débouchés nouveaux. L'African
association, n'ayant d'autre objet que l'étude des marchés dans le pays des
Noirs, eut comme premier délégué Mungo Park, qui relia le Fezzan au Niger
en 1796, et finança plus tard le Major Laing, espérant établir des contacts
commerciaux avec Tombouctou, dont on vantait encore la prospérité.
Ce furent les Anglo-saxons qui se distinguèrent le plus dans les premiers
temps, d'abord dans le Sahara oriental (Hornemann, Lyon, Ritchie, Oudney-
16 Guillaume de Ch., À travers les oasis sahariennes. Les spahis sahariens, 1903 : 55.
17 Créés en 1834 par le maréchal Drouet d'Erlon, supprimés en 1839, rétablis en 1844 par
Bugeaud, qui mit à leur tête le général Daumas, ancien représentant de la France auprès de
l'Émir Abdelkader, du temps où il entretenait des relations cordiales avec la France.
21Denham-Clapperton) puis dans le Sahara central (Laing), avec une seule
exception française, Caillié, et ce furent d'autres Anglo-saxons qui leur
18succédèrent . Il semble que le premier ouvrage comportant des gravures
exécutées d'après nature et représentant le Sahara et le pays des Touareg fut
celui du capitaine Lyon : Travels in Northern Africa. En 1818, il avait
participé à une expédition partie de Tripoli avec l'ambition de gagner le lac
Tchad en passant par le Kawar (en bordure est du Ténéré), mais ne dépassa
pas Mourzouk dans le Fezzan. Lyon avait sans doute lu le récit de l'allemand
Hornemann sur le Fezzan, publié en 1799 et donnant des informations
19précieuses sur la nature et l'importance de cette région de la Tripolitaine .
Précisons qu'un ténéré (ou tiniri) est une vaste plaine, cultivée ou non, et
qu'un tanezrouft est une grande étendue plate et stérile.
Le médecin anglais Ritchie, autre explorateur du Fezzan, que les
musulmans appelaient Yousouf, mourut à Mourzouk en 1819, ne laissant pas
20de traces écrites de ses découvertes . Cinq ans plus tard, la mission de
Oudney, Clapperton et Denham réussissait à reconnaître l'oasis de Ghât,
21atteignait Bilma par le Kawar et parvenait au lac Tchad .
D'autres explorateurs les suivirent, en y laissant parfois leur vie, comme
Toole, Tyrwhit ou Overweg.
Il faut dire que la découverte du Sahara fut coûteuse en vies humaines :
environ la moitié des explorateurs périt assassinée, rappelait Henri-Paul
22 23Eydoux . Une statistique anglaise aurait même établi qu'entre 1828 et
1878, sur environ 200 explorateurs intrépides, 165 y laissèrent la vie, de
maladie ou de mort violente, soit 8 sur 10. Mais ces voyages de découverte,
se présentant comme des épopées, étaient propres à émouvoir l'opinion et à
éveiller des vocations nouvelles chez des hommes courageux prêts à une
totale abnégation, voire au sacrifice de leur vie.
C'est par la Tripolitaine que beaucoup débutèrent. Depuis 1835, elle était
sous l'autorité de la Turquie, dont elle constituait une province, dirigée par
un bey. C'est de Tripoli que partit en juillet 1825 le major Alexandre-Gordon
Laing, sous ses titres et qualités et avec le surnom d’Er Raïs (le chef),
accompagné de quatre compagnons, avec la mission de gagner Timbouktou,
comme on disait alors, en passant par Ghadamès.
18 Richardson (1845), Barth (1850), Vogel (1855), Moritz (1862), Rohlfs (1862-1878),
Nachtigal (1869), Von Bary (1876), Lenz (1880).
19 R. Capot-Rey, L'exploration du Fezzan, 1948 : 29-30.
20 Lanier, 1895 : 30, 34.
21 Durou, L'exploration du Sahara, 1993 : 85-88.
22 Eydoux, L'exploration du Sahara, 1938 : 13, 15.
23 Delerive, 1990 : 18
224 – Tombouctou en 1828, vu par R. Caillié (in : Journal d'un voyage...)
23Avec les oasis du Fezzan, Madama et Mourzouk, l'oasis de Ghadamès
était le rendez-vous commercial des caravanes venues du Caire, de Tripoli,
de Tunis, du Souf, de Ghât, d'In-Salah et de la Touât, du Soudan, du Bornou
et du Ouadaï. Administrée par un sous-gouverneur ou caïmakan, elle était
une sorte de république marchande semi-indépendante, payant un tribut au
pacha de Tripoli. L'activité principale de ce commerce fut pendant longtemps
le trafic des esclaves, procurant les revenus les plus lucratifs, et son abolition
par les Turcs provoqua la ruine du pays.
Alors que ces oasis avaient été ouvertes au commerce européen, celles
d'Audjilah, au sud de Benghazi, étaient interdites aux Roumis (Blancs) qui
couraient de grands dangers en s'y aventurant. Ainsi, Rohlfs en 1878 faillit
24être lapidé une première fois et fut pillé à la seconde tentative .
Après un séjour à Ghadamès, Laing atteignit en décembre In-Salah, cet
important centre caravanier où arrivaient du sud, ivoire, poudre d'or, plumes
d'autruche et esclaves, échangés contre des barres de sel, des tissus ou des
résines odorantes (encens, myrrhe). Très hostile aux chrétiens, les habitants
offrirent un accueil mitigé au major, toléré parce qu'il se présentait avec le
titre de marabout et sous la protection de Sidi Othman son accompagnateur.
L'influence de ce dernier, dit aussi cheikh Othman, tenait à son
25ascendance ; son nom complet, rapporté par Duveyrier était : « Othman ben
el-Hadj-el-Bekri ben el-Hadj-el-Fakki ben Mohammed-Bouya ben Si-
Mohammed ben Si-Ahmed-es-Souki ben Mahmoud . » Né vers 1790
(d'après de Foucauld), il était le fils d'El Hadj-el-Bekri, un afaghis chef
religieux de la zaouïa de Temassinine, et de Zohra (ou Zahra) une noble Kel-
Ghela de l'Ahaggar. Sa mère était elle-même fille de Sidi ag Mohammed el
Khir, ancien amenôkal des Hoggar, et sœur aînée d'Ag Amma ag Sidi,
amenôkal en titre. À la mort de ce dernier en 1864, c'est d'ailleurs le frère
d'Othman, El Hadj Ahmed (ou El Hadj Mohammed Mechaoui), chef de la
zaouïa d'Idelès, qui lui succéda.
Othman, ancien chef de l'un de ces gros partis de pillards effectuant de
longs parcours, que l'on appelle ghezzou ou rezzou, et guerrier redoutable,
26était devenu après un pèlerinage à la Mecque Hadj et chef religieux dans la
27confrérie de la Tidjanya. Persuadé que la fréquentation des Nazri" était
bonne pour le commerce, il avait accepté de guider l'Anglais jusqu'à ces
oasis. Une caravane y fut formée, avec une troupe de Touareg, et Laing
poursuivit sa route vers l'Ahnet (Ahaggar), passant par les puits d'Akabli et
24 Lanier, 1895 : 348.
25 In : Les Touareg du Nord, 1864. Le nom de Othman est parfois écrit Osman ; il faut se
souvenir qu'en arabe littéraire, "th" se prononce comme l'article anglais "the", d'où cette
orthographe, dont dérive également Ousman.
26 Ar., pèlerin (pl. hadjadj)
27 Ar., nazaréens, européens. Othman, voyant l'état de décadence continu des pays musulmans,
était convaincu de l'exigence de s'ouvrir au monde occidental, et s'employait à convaincre ses
compatriotes de cette nécessité (Mircher, 1863 : 10).
25d'Ouallen et parvenant à In-Zize au début de février 1826. Là, les Touareg
l'attaquèrent par surprise sous sa tente et, le laissant pour mort sous leurs
coups de sabre, le délestèrent de tous ses bagages. Malgré vingt-quatre
blessures reçues, dont dix-huit considérées comme graves, Laing non
seulement survécut, mais poursuivit sa route avec ses compagnons.
Opportunément recueilli par une tribu de Kounta, il finit par atteindre
Tombouctou en août de la même année. La recommandation du chef kounti
Cheikh Sidi Mohammed lui valut de bénéficier d'un bon accueil auprès des
notables de la ville, mais n'empêcha pas le sultan d'ordonner qu'il fût expulsé
le mois suivant et conduit sur la piste du Nord, vers Araouane. Le 22
septembre, alors qu'il attendait à Seheb son guide berabich Ahmadou
Labeida au pied d'un éthel, un des cavaliers l'accompagnant l'abattit d'un
coup de lance en pleine poitrine. Ses carnets et ses notes furent brûlés, mais
les Anglais prétendront plus tard que le consul de France à Tripoli s'en serait
emparé et accuseront Caillié de s'en être inspiré. L'explorateur Bonnel de
28Mézières retrouva ses restes en 1911, au pied de l'arbre où il fut assassiné .
C'est sous un déguisement que René Caillié parvint à Tombouctou deux
ans plus tard. Originaire de Mauzé dans les Deux-Sèvres, fils d'un boulanger
condamné au bagne, élevé par un oncle cabaretier, il vit sa vocation s'éveiller
29à la lecture de Robinson Crusoé . Il résolut de devenir explorateur, autant
par désir d'évasion que par volonté de revanche sociale, et fut tout de suite
attiré par l'Afrique où de nombreuses régions restaient à explorer.
Son premier contact avec ce continent aurait pourtant dû le décourager :
embarqué sur un bateau à 17 ans comme mousse et arrivé en 1816 à Saint-
Louis du Sénégal, il eut la chance d'être accepté dans une expédition, mais la
maladie le força à renoncer et à revenir en France. Une seconde tentative
deux ans plus tard fut aussi décevante, et il dut de nouveau faire demi-tour. Il
débarqua une troisième fois à Saint-Louis en 1824, déterminé cette fois à
réussir un ambitieux projet, qui était d'atteindre Tombouctou et de remporter
le prix de 10 000 francs offert par la Société de géographie au premier
Européen qui y parviendrait. Il décida pour cela de voyager seul en se faisant
passer pour un musulman et, pour parfaire son rôle, alla séjourner neuf mois
chez les Maures du Brakna au nord du fleuve Sénégal, s'y convertissant à
30l'Islam en prenant le nom d'Abdallah .
La nouvelle du départ de Tripoli du major Laing précipita le sien et il prit
la route en avril 1827 au départ de Boké, en Guinée, avec une caravane de
28 Charbonneau, Le Sahara français, 1955 : 134.
29 Ce roman de Daniel De Foe a été publié en 1719. Le naufragé est présenté comme le
symbole du travail et de la lutte de l’individu contre la solitude, en même temps qu’il illustre
les valeurs de l’Européen, et pose le problème de l’inégalité des races. Jean-Jacques Rousseau
jugeait ce roman comme le plus heureux traité d'éducation naturelle.
30 Esclave de Dieu (ou serviteur) ; c’est le titre du beau livre de R. Frison-Roche .
26Mandingues. Il se prétendait un Arabe égyptien, emmené en captivité en
France par les soldats de Bonaparte, puis au Sénégal par son maître, et
désireux de rejoindre son pays. Il mit un an pour parvenir à son but, après de
grandes épreuves physiques, rendu au bout de ses forces, atteint de scorbut,
couvert de plaies et terrassé par la fièvre, entrant dans Tombouctou le 20
avril 1828, ayant appris un mois plus tôt, lors de son séjour à Djenné, la mort
de Laing.
Passé le premier moment d'enthousiasme, Caillié découvrit une
agglomération n'ayant rien de la cité fabuleuse attendue. Isolée au milieu des
sables, la ville n'était qu'un amas de maisons en banco mal construites,
appauvrie par les guerres et délaissée des savants, et il eut hâte de la quitter.
Il en repartit 14 jours plus tard avec une grande caravane de Maures
faisant route vers la Tafilalet, au Maroc, pour y vendre de l'or, des étoffes,
des plumes d'autruche et des esclaves. Après un voyage éprouvant de deux
mois, un martyr plus terrible que la mort dira-t-il, il atteignit Zagora,
poursuivit vers Erfoud, gagna Fès et acheva son périple à Tanger dans le
bureau du consul de France, cinq mois après avoir quitté les bords du Niger.
Alors que les Français lui rendirent un hommage mérité, il reçut le grand
prix de Tombouctou de la Société de Géographie pour son Journal d'un
31voyage à Tombouctou et à Jenné dans l'Afrique centrale , fut décoré de la
Légion d'honneur et bénéficia de deux pensions de 3 000 F, les Anglais
l'accusèrent de racontars et d'avoir plagié Laing. Retiré en Saintonge et
reconverti en paysan, il mourut de tuberculose en 1838, à l'âge de 39 ans.
Le docteur Heinrich Barth, quand il parvint à son tour à Tombouctou en
1853, réhabilita sa mémoire en confirmant la véracité de son récit. Barth eut
32plus de chance que le médecin anglais John Davidson , qui essaya
d’atteindre cette cité par le Sahara marocain en 1836 et fut tué à Souékéya,
dans l'Erg Iguidi, par des cavaliers Arabes.
Restait le Sahara algérien à connaître. Le lieutenant-colonel Daumas
directeur des Affaires indigènes de l'Algérie, après dix années d'enquête
auprès d'autochtones, réunit les renseignements collectés dans un livre qui fit
longtemps autorité : Le Sahara algérien, paru en 1844. La publication quatre
ans plus tard du récit d'un caravanier châambi (Le grand désert) n'apportait
pas grand-chose de plus. Il écrivait en 1856 dans la préface d'une nouvelle
édition de ce dernier ouvrage :
« Mon but était de faire connaître un pays ignoré [car] je prévoyais le
moment où nous allions nous trouver en contact immédiat avec une
région inconnue et qu'il ne nous était plus permis de considérer comme
une vaste solitude et d'appeler le Désert. »
31 René Caillié, Journal d'un voyage à Tombouctou…, 1830.
32 Lanier, 1895 : 34.
27Même en tenant compte de l'exagération probable des renseignements
33donnés, rapportait de Champeaux ,
« la richesse des oasis sahariennes, la grande quantité de leurs
palmiers, l'importance de leurs ksour, le nombre imposant de leurs
guerriers n'étaient presque pas mis en doute. Ainsi nous voyons le
commandant Deporter s'en faire l'écho en 1890 dans ses ouvrages et ses
conférences. »
34Les principaux contacts furent établis avec les indigènes des Azdjer ,
particulièrement les commerçants. En 1845-46, un Écossais mandaté par une
association biblique, James Richardson, put se rendre sans difficulté à
Ghadamès et Ghât, centre du trafic caravanier avec le blad es-soudan (le
pays des Noirs), sympathisant avec les Touareg Kel-Ajjer qui, habitués à
voir transiter chez eux des voyageurs, faisaient bon accueil aux Européens
35isolés. Il rencontra aussi des Touareg Kel-Oui de l'Aïr, l'invitant à venir
chez eux, ce qu'il devra renoncer à faire pour des problèmes de santé et
d'argent. Mais, en 1850, il put repartir avec Barth et atteignit cette fois leur
pays.
C'est grâce à Richardson, et pour le compte du gouvernement anglais que
le jeune Heinrich Barth parcourut les régions inconnues de la Tassili-n-Ajjer
et du massif de l'Aïr, avant de descendre sur le Tchad (1850-1855). À 19 ans,
fasciné par la lecture des exploits africains de Mungo Park, il s'était mis à
apprendre l'arabe, se passionnant en même temps pour l'histoire, la
géographie et l'archéologie. Après s'être aguerri par des voyages en Tunisie,
Cyrénaïque, Égypte, Syrie et Asie Mineure, Barth fut contacté par
Richardson, préparant une nouvelle expédition vers le blad es-soudan avec
Overweg.
Partis de Tripoli en avril 1850, ils atteignaient Mourzouk un mois après,
étaient en juillet à Ghât et de là poursuivaient vers l'Aïr avec des guides Kel-
Oui. Entre l'Ajjer et l'Aïr, après avoir passé le puits d'Assiou, la petite
caravane fut menacée par une bande d'une soixantaine de pillards. Une
vigoureuse fusillade les dissuada d'attaquer, mais ils exigèrent une rançon
pour les laisser poursuivre leur route. Arrivés le 4 septembre 1850 à Ti-n-
36Telloust dans l'Aïr, ils y furent reçus par l'amenôkal des Kel-Oui, qui les
assura de sa protection.
Barth eut tout loisir pour se livrer à l'étude du pays, de sa faune et de ses
37habitants avant de gagner seul Agadès un mois plus tard . Il y fut aussi bien
reçu, sans avoir pourtant dissimulé sa religion ni sa nationalité, recueillant de
33 De Champeaux , 1903 : 55.
34 Ou Azgueur, encore écrit Azguer, Azjer ou Ajjer par le Père de Foucauld.
35 Ou Ewi, ou Welli.
36 Pl. imenokalen (tam.) : maître du pays, chef de confédération chez les Touareg.
37 La mission Foureau-Lamy ne manqua pas d’utiliser les renseignements de Barth sur l’Aïr.
28nouveaux renseignements sur le commerce caravanier avec Bilma, la ville du
sel située aux confins sud-est du Ténéré, et avec le Damergou et le Bornou
au sud. Overweg étant mort à Agadès, Barth se sépara définitivement de
Richardson et, après avoir visité Zinder et Sokoto, atteignit Say en bord du
fleuve Niger, poursuivit sa route vers le Massina et arriva à Tombouctou en
septembre 1853, éprouvant en découvrant la ville la même déception que
René Caillié. Il y resta huit mois, finalement obligé en mai 1854 de la quitter
38sous la protection de Touareg aoulleminden , l'indignation de la population,
comptant de nombreux Arabes de la Touât, devant la nouvelle apportée par
des caravaniers de l'occupation de Ouargla, lui faisant craindre d'être pris
pour un espion français.
Le récit de son exploration, paru en 1860 (Voyages et découvertes dans
l'Afrique septentrionale et centrale), était le premier d'un voyageur des
temps modernes à faire connaître directement les Touareg au public
européen. Dans son ouvrage L'exploration du Sahara, P. Vuillot
reconnaissait en 1895 que, du fait d'une solide préparation scientifique : « Il
était réservé à Barth de rapporter au monde civilisé des notes précises sur la
région du Tchad et du Sahara, de fixer la géographie encore très incertaine de
ces pays, d'étudier l'histoire des tribus qui les habitent, enfin de recueillir des
renseignements d'une valeur inestimable sur l'ethnographie, l'histoire
ancienne et l'état politique des vastes étendues des territoires qu'il a
parcourus. »
Le Sahara mieux connu, allait pouvoir débuter sa conquête. L'expansion
française vers le Sud algérien ne fut pas véritablement le résultat d'un
programme préétabli, mais découla plutôt de la nécessité de pourchasser
chez elles les tribus qui, n'acceptant pas l'occupation de leurs terrains de
parcours, s'en prenaient aux forces françaises et, leurs coups de main
effectués se repliaient en territoire non contrôlé.
Le maréchal Randon, succédant à Bugeaud, s'attacha à faire poursuivre
ces résistants dans leurs repaires, la progression des troupes se faisant
suivant les axes naturels constitués par les vallées et leurs oasis, notamment
El-Oued, Touggourt et Ouargla. Du fait de leur position géographique, ces
oasis étaient traditionnellement en contact commercial avec les gens de
l'Ajjer, eux-mêmes ayant des relations suivies avec ceux de l'Adrar des
39Ifoghas. Dans sa Note sur les Touareg ajjer, Ardaillon rappelait qu'en 1854,
le khalifa des Oulad-Sidi Cheikh, Si Hamza ben Boubeker, fut chargé par le
38 Et de cheikh el Bakay, chef maraboutique qui entretenait, de façon indirecte, de bonnes
relations avec les Français : par l’intermédiaire de cheikh Othman, on lui avait fait parvenir
des manuscrits arabes « très rares et précieux », trouvés en Afrique du Nord (Mircher, 1863 :
93, 164).
39 Lieutenant Ardaillon, Notes sur les Touareg Ajjer. L'oasis de Djanet, in : Bull. Soc. Géo.
d'Alger, 1911. Oraren, noble, imrad, payant ou non la tioussé et sof du sultan Ahmoud.
29gouverneur général Randon d'entrer en relation avec les Touareg. S'étant
rendu à Ghât, Si Hamza parvint à décider plusieurs personnages influents
des Oraghen, des Ifoghas et des Imanghassaten, entre autres Sidi Othman, de
l'accompagner à Alger.
Othman, décrit par Duveyrier comme un homme d'intelligence et de
cœur, d'un dévouement éclairé et sincère, était désireux de faire régner la
sécurité et la paix chez les Touareg. En son nom et en celui d'Ikhenoukhen,
alors chef des Oraghen, tribu noble de l'Ajjer, il promit une alliance avec la
40France . Les relations avec les Ajjer étaient assez bonnes pour permettre à
un jeune explorateur, aussi ambitieux et déterminé que précoce d'exercer ses
talents.
Henri Duveyrier
En 1857, débarquait à Alger Henri Duveyrier, âgé de 17 ans et venant
avec l'ambitieuse idée d'explorer l'Afrique. Il avait hérité de son père une
grande curiosité : ce dernier, saint-simonien de marque, disciple du Père
Enfantin et féru de sciences, avait une très vaste culture, s'intéressant aussi
bien au théâtre, à la politique, à l'économie, qu'à la géographie, la botanique
ou la zoologie. Duveyrier s'était préparé à ce voyage par des lectures et des
cours d'arabe avec le professeur Fleischer de Leipzig. Après un séjour à
Alger, il accompagna le géographe Mac-Carthy à Laghouat en 1857.
41L'année précédente, Eugène Fromentin avait publié son célèbre ouvrage
Un été dans le Sahara, rendant compte, sous forme de lettres fictives à un
ami, d'un séjour de trois mois dans la région de El-Aghouat (son nom
d'alors) entre mai et juillet 1853. Dans ce livre, qui connut un très grand
succès, on trouvait des descriptions pleines de charme, voire d'ingénuité, et
de couleur, avec des accents lyriques propres à éveiller des vocations
sahariennes.
À Laghouat, où Duveyrier ressentit le même charme que Fromentin, il
rencontra Mohammed-Ahmed, un Targui de Ghât délégué d'Ikhenoukhen,
avec lequel il sympathisa et qui voulut l'amener dans son pays. Il lui promit
d'y aller plus tard. Sans doute prit-il connaissance du rapport du sous-
lieutenant Moulin, adjoint au B.A. de Laghouat, assurant que les Touareg
gagnaient à être connus, et qu'il y avait parmi eux bien plus de paisibles
chameliers que de mystérieux brigands. C'étaient des réflexions propres à
inciter le jeune homme à leur rendre visite.
40 Gardel, 1961 : 120.
41 Fromentin est à la fois connu comme peintre et comme écrivain. Voir le chapitre la
médiatisation du Sahara, où est donnée une courte analyse de ses œuvres. Pierre Martino a fait
paraître en 1910 dans la Revue africaine une étude intitulée : Les descriptions de Fromentin,
avec le texte critique d'une rédaction inédite du second ouvrage.
30Après le voyage de Si Hamza, pendant l'hiver 1857-1858, une caravane
commerciale indigène put se rendre sans encombre de Laghouat à Ghât, sous
42la protection d’Othman, recevant un excellent accueil d'Ikhenoukhen , qui
assura : « Notre plus grand désir est de voir vos commerçants venir dans
notre pays et les nôtres aller chez vous. Vous pouvez venir ici en toute
sécurité, vous serez toujours les biens reçus. »
Après avoir longtemps séjourné à Ghât, cette caravane revint à Laghouat,
toujours convoyée par Othman, et de là gagna Alger, apportant des présents
pour le gouverneur général. Le capitaine Hanoteau, qui venait de terminer la
rédaction de sa grammaire tamachek grâce aux renseignements fournis par
un ancien esclave nègre des Isaqqamaren de l'Ahaggar, vint rencontrer les
Touareg de la caravane pour s'exercer à parler avec eux et s'en fit fort bien
43comprendre .
Revenu en France, Duveyrier prit contact avec Barth, de retour de son
expédition de cinq ans, qui lui prodigua instructions et conseils avec
beaucoup de désintéressement. Après une très sérieuse préparation
scientifique, Duveyrier repartit en 1859, et parcourut pendant trois ans le
désert sous le costume arabe et le nom de Si Sâad. Sâad, signifiant en langue
arabe : bonheur, chance, et correspondant au français Félix, était l'évocation
du prénom de Félicie, la fille du Père Enfantin, dont le jeune homme était
44amoureux .
À Ghardaïa, il fut très mal accueilli par la population et son domestique
tenta de l'empoisonner. L'accueil ne fut pas meilleur à El-Goléa, où il était le
premier Européen à pénétrer, et d'où il fut renvoyé avec des menaces, les
Arabes ayant flairé le chrétien, comme il l'écrivit dans ses notes. Sans se
décourager, il visita le Souf, Ouargla et Touggourt, finissant par intéresser les
autorités françaises à ses travaux et par recevoir une mission officielle.
En 1861-1862, un nouveau voyage le conduisit vers Ghadamès, l'un des
principaux entrepôts de commerce entre le littoral méditerranéen et le
45Soudan par les routes du Grand-Désert, comme le précisait Largeau . Au
puits de Berresof, Duveyrier rencontra le 4 août 1861 un groupe de Touareg
conduits par Othman, dont le prestige maraboutique était alors considérable,
qui devint son ami et accepta de le guider et de lui faire rencontrer
Ikhenoukhen. L'extrême courage et l'enthousiasme du jeune explorateur (il
avait 21 ans) seulement armé d'une politesse parfaite et d'un mépris absolu
de la mort, séduisirent autant le chef religieux que le vieil amenôkal. Né vers
42 Jean Mélia : Le drame de la Mission Flatters, 1942 : 36, 47.
43 Gardel, 1961 : 123, 125.
44 Eydoux, 1938 : 61, 66.
45 Largeau, Le Sahara algérien , 1881 : 50. L'or du Soudan, venant de Tombouctou, exerçait
une certaine attraction, tant pour sa valeur marchande que pour sa qualité. Les bijoux d'or
amenés à Alger par Othman lors de ses différentes visites (1856, 1857, 1859) , pour un poids
total de 1695 g, titraient de 0,971 à 0,989 (Vattone, in Mircher, 1863 : 212).
311788, El Hadj Mohammed Ikhenoukhen ag Othman ag Dembalou ag
Moussa, homme de guerre et homme politique avisé, une fois devenu pèlerin
(Hadj), avait supplanté son oncle maternel Mohammed ag Khatita (époux de
sa sœur aînée Zahra) à la tête du tobol des Oraghen, tribu noble la plus
influente de l'Ajjer (qui serait la très ancienne tribu berbère des Aouraghen).
Duveyrier, bien reçu par ce vieillard magnifique et majestueux, comme il
le qualifiait, vivant comme eux et parlant leur langue, put à loisir, lors de ses
séjours à Ghadamès (1860) et à Ghât (1861), étudier leur histoire, leurs
usages politiques et leurs tribus, leur vie intime et leurs coutumes, enquêtant
sur tout, géographie physique, géologie, hydrographie, faune et flore,
pratiques religieuses, et accumulant les notes. Une des particularités de Ghât
était d'être habitée de façon stable et traditionnelle par des Touareg, seul cas
au Sahara central d'une communauté citadine formée par ces grands
46nomades .
Le jeune explorateur réunit assez de matière pour publier un traité sur Les
Touareg du Nord, rédigé avec une telle rigueur et un tel luxe de détails, qu'il
devint pour des années l'ouvrage de référence. Mais il faut préciser que ce
livre, rédigé à partir des 70 carnets de notes de l'explorateur, n'est pas
entièrement de sa main, le Dr Warnier y ayant participé. Le voyant atteint au
début de 1862 d'une typhoïde grave, dont il sortit en ayant perdu la mémoire,
le médecin, saint-simonien lui aussi, s'appropria ses documents, commença
la rédaction du livre et ne lui laissa la plume que sous son contrôle, lui
47dictant même les termes de l'élogieuse dédicace qu'il lui fit .
« La bravoure des Touareg est proverbiale, écrivait Duveyrier. La
défense de leurs hôtes ou de leurs clients est encore une vertu (...). Le
mensonge, le vol et l'abus de confiance leur sont inconnus. Un peuple qui
a de telles qualités (...) ne mérite pas la réputation que lui ont faite des
écrivains renseignés par ses ennemis. »
Mais, si l'image qu'il donnait des Touareg était celle d'un peuple plutôt
accueillant et chevaleresque, il corrigeait cependant cette appréciation en les
montrant emportés, vindicatifs, indifférents aux souffrances des autres et ne
dissimulait pas les mille petits tracas qu'il eut à subir. Victime d'une
perpétuelle mendicité, il ne cessa pas de distribuer des présents, donnant par
exemple plus de 3 000 francs à Ikhenoukhen, et notant :
« Les Touaregs m'ont tant tourmenté et me tourmentent tant avec leurs
incessantes demandes et leur caractère arrogant que je serais porté à
méconnaître leurs bonnes qualités. »
Par renseignements fournis par les indigènes, il donnait en outre des
informations sur d'autres parties du Sahara en prenant bien soin de faire une
distinction entre les Kel-Ajjer et les Kel-Ahaggar, ces derniers présentés
46 Gaudio, Les civilisations du Sahara, 1967 : 114.
47 Pottier, Henri Duveyrier et Charles de Foucauld, 1946 : 44.
32comme des hommes braves, mais cruels et farouches, retranchés dans le
refuge inaccessible du cœur de leurs montagnes. À son retour, il fut fait
chevalier de la Légion d'honneur et reçut la grande médaille d'or de la
Société de géographie.
Sur l'invitation de Duveyrier, Othman accepta avec deux compagnons,
48dont son frère, de venir en France . Débarqués à Marseille en juin 1862 du
bateau venant d'Alger, ils se rendirent à Paris, accompagnés du commandant
Mircher et du capitaine prince de Polignac et furent reçus par le ministre de
la guerre puis, en août, aux Tuileries par l'empereur Napoléon III, qui
49apprécia l'esprit d'observation du Cheikh .
En se rendant de Marseille à Lyon, tous les trois contractèrent une légère
bronchite, en raison du changement climatique, et durent accepter de porter
un gilet de flanelle, leurs vêtements légers ne suffisant pas à les protéger. À
leur arrivée à Paris, la toux d'Othman avait augmenté et son état inspirait de
vives inquiétudes en raison de la survenue d'une forte fièvre, de violentes
douleurs lombaires et d'une hématurie.
50On fit venir un médecin, le Dr Bonnafont , qui conclut que l'hématurie
était la conséquence des mauvaises conditions de voyage. On pourrait aussi
penser à une cause palustre, qu'il n'évoque pas. Il appliqua sur les reins des
ventouses sèches et un cataplasme laudanisé, prescrivit l'association d'une
tisane pectorale et d'une potion calmante contre la toux et recommanda une
diète lactée. L'état s'améliora, mais les trois Touareg grelottaient
constamment, et passaient leur temps libre reclus dans une pièce, allongés
devant un feu ardent de cheminée entretenu nuit et jour.
Étonné par l'intelligence d'Othman, Bonnafont en profita pour l'interroger
et se livrer à quelques observations ethnologiques et morphologiques qu'il
exposa devant les membres de la Société d'Anthropologie de Paris. Le Targui
lui apprit que la phtisie (tuberculose) faisait de grands ravages dans son pays,
des familles entières disparaissant sous son influence. La petite vérole
(variole) occasionnait aussi une mortalité considérable, bien que l'on
pratiquât assez fréquemment l'inoculation de vaccine, mais avec parfois des
formes graves d'éruption.
Leur villégiature en France avait été prévue plus longue, avec un séjour à
Londres, mais les prémices d'une aggravation de la bronchite des deux autres
compagnons d'Othman, et leur difficulté à supporter le climat français firent
précipiter leur retour. Leur voyage eut pourtant un tel succès, que les
principales chambres de commerce votèrent d'importants crédits pour
organiser des caravanes commerciales vers l'Ajjer.
Mais la principale conséquence fut politique. À la suite de cette visite, il
48
Voir L'Illustration, 1862 : 355.
49 Pierre Benoît a évoqué ce séjour mondain et cette réception dans son roman L'Atlantide.
50 Dr Bonnafont, Trois chefs Touareg ..., 1863 : 104-117.
33fut décidé de signer un traité entre les autorités françaises d'Algérie et les
51Ajjer . En novembre 1862, Mircher et Polignac se rendirent à Ghadamès
dans ce but, emportant trois grandes caisses de médicaments préparées par
les soins du Dr Bonnafont et un lot de pulpe vaccinale. La pratique de
l’inoculation de pus pour obtenir une immunité vaccinale était connue depuis
longtemps. Les maladies les plus ordinaires chez les gens de Ghadamès
52étaient, d'après Mircher : les ophtalmies purulentes (souvent suivie de
cécité), la syphilis, très répandue, existant dans toutes les familles, la
scrofule (tuberculose ganglionnaire) et la teigne ; plus rares étaient les
fièvres dites intermittentes (paludisme), la dysenterie et le ver de Guinée.
Cette mission de Ghadamès n'eut pas le succès escompté, les principaux
chefs ajjers pressentis n’étant pas venus au rendez-vous fixé et ils durent se
contenter de recueillir les signatures de Cheikh Othman, d'Hameur el Hadj et
d'un chef Imanghassaten, El Hadj Djebbour ag Cheikh. Il est probable que
l'entrée de Colonieu et Burin dans la Touât, dressant contre les infidèles tous
les marabouts du Sahara qui en appelèrent à la guerre sainte, fut la cause de
cet échec partiel. Les Touareg avaient bien précisé qu'ils accepteraient
volontiers des voyageurs isolés ou des commerçants, mais s'opposeraient à
toute pénétration armée, et cette incursion pouvait traduire chez les Français
des dessins moins pacifiques qu'annoncés.
Les deux premiers articles de cette convention, signée le 26 novembre,
53étaient ainsi rédigés, rapporte Ney :
« I. Il y aura amitié et échange mutuel de bons offices entre les
autorités françaises et indigènes de l'Algérie ou leurs représentants, et les
chefs des différentes fractions de la nation des Touâreg.
II. Les Touâreg pourront venir commercer librement des différents
produits et denrées du Soudan et de leur pays sur tous les marchés de
l'Algérie, sans autre condition que d'y acquitter les droits de vente que
paient les produits semblables du territoire français. »
En outre, dans deux articles additionnels, les signataires s'engageaient à
protéger le passage des marchands français jusqu'au Soudan et à
s'entremettre auprès des Kel-Oui pour obtenir un droit de passage dans l'Aïr.
« I - Conformément aux anciennes traditions qui règlent les relations
commerciales entre les États du nord de l'Afrique et les différentes nations
des Touâreg, la famille du cheikh Ikhenoukhen reste chargée du soin
d'assurer aux caravanes de l'Algérie une entière sécurité à travers le pays
des Azgueur. Toutefois les usages particuliers de garantie commerciale
existant actuellement entre d'autres familles des Azgueur et différentes
fractions des Chambâa et de la Touât restent maintenus.
II - En raison de ces garanties de sécurité, il sera payé par les caravanes
51 Ardaillon, 1911 : 6.
52 1863 : 111-112 et 317
53 N. Ney, L'exploration de M. Méry.., 1893 : 367.
34françaises ou algériennes allant au Soudan, à Cheikh Ikhenoukhen ou à
ses mandataires ou enfin aux héritiers de son pouvoir politique un droit
qui sera réglé ultérieurement entre son Excellence le Maréchal
Gouverneur et le cheikh. »
L’Excellence était le maréchal Pélissier, duc de Malakoff, gouverneur
général de l'Algérie qui, dès 1859, précisait Ney, se préoccupa d'ouvrir à nos
nationaux et à nos indigènes, à travers les vastes déserts qui séparaient notre
Sahara des régions soudaniennes, l'accès des grands marchés de ces pays.
On s'est interrogé sur les raisons de l'absence d'Ikhenoukhen. Malgré sa
puissance, il se sentait sans doute incapable d'amener à ses vues ses
coreligionnaires, des hommes ne vivant que de rapines, et d'assurer une
totale sécurité aux caravanes algériennes. C'était déjà en décembre 1862
54l'opinion du lieutenant Villot , du B.A. de Géryville, écrivant : « Aucun chef
Touareg n'est assez puissant pour garantir la traversée du Sahara à quelque
prix que ce soit. Gens misérables, vivant sur un sol misérable (...) les
Touareg ne reconnaissent aucun chef, si ce n'est le plus habile à conduire les
razzias. »
D'ailleurs, Ikhenoukhen ne put empêcher en 1869 l'assassinat à Bir Gouig
par son propre gendre, El Hadj Cheikh Ahmed ag Bekeur, d'une jeune
exploratrice hollandaise, Alexandrine Tinné, pourtant considérée par les
55indigènes comme la sœur de Duveyrier . Mlle Tinné avait eu de bonne
heure la passion des voyages, réussissant à y associer sa mère et sa tante, qui
moururent de fièvre et d'épuisement au cours d'une exploration en Haute
Égypte. Sans se décourager, elle décida de partir pour une nouvelle
expédition, se proposant d'atteindre le lac Tchad en partant du Fezzan, et fut
tuée quelques jours après avoir quitté Mourzouk.
La signature d'Othman n'était pas sans intérêt, car il était moqaddem dans
la puissante confrérie de la Tidjanya et chef religieux de la zaouïa de
Temassinine. Venant en troisième position dans la hiérarchie des confréries,
après le cheikh et le khalifa, le moqaddem était spécialement chargé des
relations avec les adeptes. Si on le dénommait parfois Cheikh, c'était par
déférence. Quant à Hameur el Hadj, autre signataire, c'était malgré tout le
frère d'Ikhenoukhen, l'amenôkal des Oraghen, tribu noble de l’Ajjer. Le peu
de cas dont semblent avoir fait les Algériens du traité de Ghadamès vint
moins de leurs hésitations à commercer avec la Tripolitaine, que des
pressions exercées par le gouvernement métropolitain pour les dissuader de
le faire. À cette époque en effet, Napoléon III, occupé au Mexique, cherchait
à ménager les Anglais, maîtres du trafic saharien à Tripoli et qui voyaient
avec inquiétude les Français nouer des accords avec le Fezzan, avec le risque
54 Cité par Gardel, 1961 : 141.
55 Gardel, ibid. : 146.
35de les menacer dans leur négoce. Les Ajjer ne comprirent pas cette attitude
et s'étonnèrent par la suite qu'on leur demandât de confirmer ces accords.
Il eût été sans doute possible alors d'en profiter pour approcher
pacifiquement les Touareg de l'Aïr et de l'Ahaggar, mais l'occasion fut
56manquée, regrettait Eydoux . Lanier allait jusqu'à parler d'incurie des
57 58gouvernements et Hourst faisait remarquer non sans justesse : « Les
Azgueurs ont attendu nos caravanes et les attendent encore. Peu à peu, le
doute s'est éveillé dans leur esprit : que venaient faire ces Français qui
paraissaient si désireux de commercer à travers notre pays ? Quand un
Touareg se fait cette question, la réponse est immédiate : espionner, précéder
des armées qui raviront notre liberté, notre indépendance. »
Les Kel-Oui n'étaient pas aussi amicaux que les Ajjer : en 1857 ils
avaient assassiné un caporal anglais, un certain Macguin, attaché à la
mission anglaise d’Édouard Vogel qui devait visiter le Fezzan, le Bornou et
le Ouadaï. Quant aux gens de l'Ahaggar, ils interdisaient toute intrusion dans
leur pays et aucun contact n'existait encore avec eux.
Duveyrier ne revint plus en pays des Touareg, mais devint le conseiller
dévoué et bienveillant des explorateurs, recevant Camille Douls, Norbert
Dournaux-Duperré, Victor Largeau, Oscar Lenz et Fernand Foureau, et se
59liant d'amitié avec Charles de Foucauld, lui écrivant : « Votre amitié (...) est
un de ces biens pleins de douceur qui font paraître la vie sous un jour plus
serein. »
La montée de l'insurrection des Oulad-Sidi Cheikh en 1864, qui dura
vingt ans, puis le déclenchement de la guerre franco-allemande de 1870
ralentirent les entreprises françaises en Algérie. De nombreux foyers
d'agitation ayant vu le jour, on dut se préoccuper surtout de consolider les
positions acquises au nord du pays. Mais les perspectives de développement
des échanges commerciaux avec la Tripolitaine et le blad es-soudan
continuaient à mobiliser l'intérêt des chambres de commerce et des
explorateurs, dont Largeau.
Victor Largeau
D'origine niortaise, Largeau explora le Sahara oriental de 1875 à 1879,
avant de devenir chef du cercle de Boké, en Guinée française. Son fils, qui
embrassa la carrière militaire, fut en 1902 le premier commandant du
Territoire militaire du Tchad, où il passera plus de 10 ans au cours de quatre
séjours jusqu'en 1915.
56 Eydoux, 1938 : 77.
57 Lanier, 1895 : 404.
58 In : La mission Hourst, 1898 : 474.
59 Cité par Eydoux, 1938 : 78-79.
36Dans l'introduction à son récit paru dans Le Tour du Monde en 1881,
Largeau annonçait ses buts : « C'était en 1874. J'avais formé le projet
d'explorer le Sahara au double point de vue commercial et scientifique. Je
voulais d'abord essayer d'attirer vers notre colonie les caravanes du Soudan
qui, depuis la conquête, se rendent au Maroc et dans la Tripolitaine, en
évitant soigneusement l'Algérie. Je voulais ensuite (...) rechercher les
moyens d'établir, à travers le Grand-Désert, une voie ferrée qui, reliant
l'Algérie au Niger, nous mettrait à quelques jours du Pays des Noirs et nous
donnerait le monopole de son commerce. »
Son idée initiale était de remonter le lit fossile de l'Igharghar et de gagner
le Soudan par l'Ahaggar, mais la guerre acharnée que se livraient alors les
Touareg de l'Ahaggar et ceux de l'Ajjer rendait l'aventure impossible. Au
risque d'être pris à partie par l'un ou l'autre clan, s'ajoutaient ceux d'être
attaqué par des voleurs ou pillards.
En avril de l'année précédente, un instituteur et un négociant avaient été
assassinés à quelques étapes de Ghadamès. Dournaux-Duperré, ancien
commis de la marine nationale devenu instituteur à Frenda (Constantine),
avait l'ambition d'explorer le Sahara jusqu'à Tombouctou en passant par
l'Ahaggar. Fort de l'appui de la Chambre de commerce d'Alger et du ministre
concerné, il prit au début de 1874 le chemin de Touggourt, y recrutant un
ancien officier, devenu commerçant, M. Joubert et décidant, avant
d'entreprendre sa mission, de rendre visite à l'amenôkal Ikhenoukhen pour
lui demander son appui.
Les raisons de leur mort sont discutées : on a parlé d'un complot de
ghadamésiens redoutant leur concurrence commerciale, ou de représailles
d'un certain Bou-Saïd-ben-el-Ghaouti, désireux de venger son frère tué
autrefois sur la route de Ghât par un des hommes de Largeau. Selon Gardel,
ce fut sur ordre de El Hadj Theni, moqaddem de la Senoussia, et par
60l'intermédiaire d’une bande de Châamba et de Touareg imanghassaten . Il
faut préciser qu'en 1874, Othman, l'ami de Duveyrier, venait de mourir et
que Abd-en-Nebi ag Ali, son neveu et successeur désigné, ne possédait pas
encore l'influence suffisante pour venir en aide aux explorateurs.
À défaut de l'Ahaggar, Largeau choisit d'aller en Tripolitaine. Parti de
Biskra en janvier 1876 avec une petite caravane, il atteignit sans encombre
Ghadamès, où il se présenta avec ses lettres de recommandation au
caïmakan, Si Mohammed bou Aïcha. Bien accueilli par la djemâa, les
principaux négociants et le commandant de la garnison turque, Largeau
précisa que son seul but était de créer des relations commerciales. Il reçut
l'assurance des membres de la djemâa et des commerçants qu'ils étaient prêts
à faire du négoce avec l'Algérie et à bien accueillir les caravanes qu'elle
60 Gardel, 1961 : 158.
3761enverrait , et généralement tous les négociants et savants français. La ville
de Ghadamès, relatait-il, était d'importance modeste, avec une population de
sept mille habitants, divisée en nobles, d'origine berbère, et en nègres, soit
aborigènes, soit esclaves ou descendants d'esclaves affranchis. Elle tirait sa
richesse moins de ses vingt-quatre mille palmiers que du commerce, grâce à
sa situation entre le littoral méditerranéen et le Soudan
Lors d'une seconde expédition (1875-1876), dont faisaient partie Lemay
(du journal Rappel), Faucheux et l'enseigne de vaisseau Louis Say, Largeau
offrit son concours aux Ghadamésiens contre les bandes de pillards châamba
et touareg qui écumaient le Sahara, et leur livra un sanglant combat. Déçu de
ne pas obtenir la reconnaissance escomptée, il renonça à chercher la solution
de la question transsaharienne du côté de Ghadamès, au profit de Ouargla.
Sa troisième expédition, en 1877, devait l'amener vers la Touât, le fleuve
Niger et Saint-Louis du Sénégal, mais les guides prévus ne vinrent pas, et
Largeau eut l'impression nette qu'ils avaient été dissuadés de le faire. Il en
eut confirmation, arrivé à Hassi-Zmeïla, dans l'Oued Mya, en prenant
connaissance d'une lettre, écrite par le Cheikh d'In-Salah et destinée à la
djemâa des Châamba d'Ouargla : « Je vous écris qu'une nouvelle nous est
arrivée d'Ouargla ; un Roumi demande aux Châamba de le conduire vers
nous dans la ville d'Aïn-Calahh. Que le Roumi ne vienne pas chez nous,
même qu'il n'approche pas de notre territoire. Tous ceux qui l'amèneraient se
repentiraient de leur idée. »
Le fameux Bou-Saïd n'avait eu aucune peine à convaincre le Cheikh d'In-
Salah de lui laisser la faveur de tuer Largeau, et sa bande, divisée en
plusieurs groupes, l'attendit en vain aux différents puits où il devait passer.
Largeau, faisant confiance à ses mousquetons Martini à tir rapide aurait été
d'avis de tenter l'aventure, mais ses accompagnateurs châamba, arguant d'un
traité les liant aux Touareg et du risque de razzias de représailles, refusèrent
de continuer plus avant. Il ne pouvait que s'incliner et rentrer sur Ouargla, le
« cœur gros », abandonnant la route du lointain Niger, qu'il aurait donné sa
vie pour atteindre.
Profitons-en pour dire quelques mots sur les Châamba, dont nous
62reparlerons. Ces nomades éleveurs de chameaux, précisait Lehuraux ,
étaient divisés en trois grandes fractions isolées et indépendantes : les
Berazga, se tenant au Mzab, dans la région de Metlili, les Mouadhi,
nomadisant sur le territoire d'El-Goléa, et les Oulad-bou-Saïd et Guebala,
formant le noyau essentiel, et ayant leurs terrains de parcours au sud
d'Ouargla. Ils étaient traditionnellement inféodés aux Oulad-Sidi Cheikh,
dont la défection en 1864 avait entraîné la révolte de toutes les tribus du Sud
algérien.
61 Largeau, 1881 : 54.
62 Léon Lehuraux, 1928 : 188.
38« Méharistes infatigables, guerriers sans scrupules et sans peur,
63pillards impénitents, écrivait encore Lehuraux , les Châamba s'étaient
bien assagis depuis l'occupation française et la plupart d'entre eux, venus
s'enrôler dans nos goums, se révélaient dévoués auxiliaires . »
Connaissant admirablement le désert, c'était chez eux que l'on choisissait
généralement les guides. Leur expérience était telle qu'ils pouvaient conduire
des expéditions en territoire inconnu, grâce à leur sens de l'orientation et du
terrain. La mission Foureau-Lamy et le contre-rezzou Cottenest leur devront
beaucoup et ils fourniront une grande part du personnel militaire des
64compagnies sahariennes, « et mieux que le personnel, écrira Gautier : les
méthodes et l'esprit saharien ; des compagnies méharistes, on peut presque
dire qu'elles sont la tribu chaamba enrégimentée. »
Les Pères Blancs de la Société des Missionnaires d'Afrique du cardinal
Lavigerie, lancés vers le Soudan, eurent moins de chance que Largeau. La
Société des Pères Blancs avait été fondée par le cardinal Lavigerie en 1868.
Il s'agissait d'une société de clercs séculiers voués aux missions d'Afrique,
vivant en communauté, pratiquant la même règle et liés entre eux et à
l'œuvre commune par le serment de se consacrer à ces missions africaines,
selon la règle, et sous l'obéissance des supérieurs. Le costume adopté par ces
Pères était celui des Arabes : gandourah, burnous et haïk, complété par un
rosaire. Lavigerie avait également créé au début de 1891 un institut religieux
et militaire - les Frères armés du Sahara - dont l’objectif était de lutter contre
l’esclavage ; cette milice sacrée fut dissoute en fin d’année suivante sur
65ordre du gouvernement français .
Trois d'entre eux (Paulmier, Ménoret et Bouchand) partirent au début de
1876 pour Tombouctou avec la résolution de s'y établir ou d'y laisser leur vie
66pour l'amour de la vérité . Ils furent exaucés : leurs guides, cinq Touareg
taïtoq, un Oulad-Bahammou et un Zaoui, les assassinèrent à El Meksa, non
67loin de l'oued Mya, peu avant Hassi-Inifel . Ces Touareg, d'anciens
prisonniers gardés à Metlili (Mzab) et ayant reçu les soins des Pères,
68s'étaient pourtant engagés à leur faire traverser le désert, sains et saufs . Les
Pères Richard, Morat et Pouplard, ayant l'intention d'aller fonder une mission
catholique à Ghât, subirent le même sort dans les premiers jours de janvier
1882 à une dizaine de kilomètres à l'est de Ghadamès, au lieu-dit Hassi-
69Imoulya, de leurs guides imanghassaten et ifoghas . L'un des agresseurs
63 Lehuraux : 1935 : 12.
64 Gautier, Le Sahara, 1950 : 208.
65 Marin, 1905 : 14 et Marin, 1905 : 102, 104, 106 et passim.
66 Eydoux, 1938 : 158.
67 G. Goyau, Les débuts africains des Pères Blancs..., 1937 : 314-315.
68 Lelong, 1937 : 238. Un monument fut élevé à la mémoire des trois missionnaires dans le
cimetière de Bordj-Delion, le fort neuf d'Hassi-Inifel.
69 In : Charbonneau, 1955 : 135.
39était celui ayant personnellement tué le Père Ménoret à El Meksa. Les
ossements des trois martyrs furent retrouvés et rapportés en 1893 par
Fernand Foureau.
Pourtant, trois ans plus tôt, avec deux Touareg et un Châambi, le Père
Richard, aumônier militaire à Biskra, et le Père Kermabon avaient parcouru
sans encombre le pays ajjer, rencontrant des gens de ces deux tribus, qui leur
firent le meilleur accueil. Le Père Richard s'était arabisé au point que des
Châamba demandèrent qu'il fût nommé caïd de leur tribu. Après ces
meurtres, Lavigerie renonça à envoyer d'autres missionnaires, limitant
l'action des Pères Blancs aux postes d'El-Goléa, Ghardaïa et Ouargla, qu'ils
70ne dépassèrent pas .
Les renseignements recueillis et ce qu'avait vu Largeau dans son
71troisième voyage confirmaient, relatait ce dernier , la possibilité d'établir
une voie ferrée entre l'Algérie et le Niger :
« Je persiste à croire et je me fais fort de le prouver que le tracé le plus
favorable serait celui qui aurait Biskra pour tête de ligne, remonterait
l'Oued-Rirh et passerait à Touggourt pour aller aboutir à Ouargla (...). À
partir d'Ouargla, deux routes se présentent : l'une qui remonte la vallée de
l'Oued Miyâ pour aboutir à Aïn-Calahh (...), l'autre [qui] remonte
l'Igharghar pour s'enfoncer dans le massif montagneux (...) que l'on
connaît sous le nom de djebel Hoggar (...). Le dernier tronçon du
transsaharien partirait, par conséquent, soit d'Aïn-Calah, soit du Hoggar,
pour aller aboutir sur les bords du fameux Niger. »
La mission Flatters
L'idée d'un chemin de fer transsaharien pour établir des relations
commerciales entre l'Algérie et le Soudan français n’était pas neuve, elle
avait été avancée en 1860 par Hanoteau dans la préface de son Essai de
grammaire de la langue tamachek : « Et qui sait si, un jour, reliant Alger à
Tombouctou, la vapeur ne mettra pas les tropiques à six journées de Paris ? »
Ce projet fantasque pour certains (Faidherbe), mais tout à fait réaliste
pour d'autres (dont Soleillet et Largeau), fut repris en 1875 par Duponchel,
ingénieur en chef des ponts et chaussées du département de l'Hérault, avec
pour effet de relancer les grandes missions de reconnaissance dans le Sahara.
La voix de Paul Soleillet, ce méridional beau parleur ayant rêvé de
devenir explorateur, n'était pas des plus autorisées pour soutenir ce projet.
Ancien fonctionnaire des contributions directes devenu voyageur de
commerce, il défendait l'idée d'une liaison ferrée entre Alger et Saint-Louis
du Sénégal par les oasis de la Touât et Tombouctou. Malgré une vaine
70 Lehuraux, 1936 : 52.
71 Largeau, 1881 : 80.
40tentative de se rendre à In-Salah en 1874, il avait cependant réussi par sa
faconde à asseoir et entretenir une réputation d'explorateur, sans rapport avec
les faits.
Le lieutenant Voinot, ayant examiné la relation de son séjour à Miliana,
au nord d'In-Salah, et y relevant nombre d'erreurs et d'invraisemblances,
72exprimait de sérieux doutes sur la réalité de son voyage . Soleillet se mit
ensuite en tête de gagner Tombouctou, mais, après plusieurs tentatives
vaines, partit tenter l'aventure en Éthiopie et mourut à Aden en 1886. Ce fut,
écrivait Eydoux, un propagandiste, risible par certains côtés, de ce Sahara
73sur lequel il s'était bâti une gloire pittoresque .
74Après la guerre de 1870, rappelait Lehuraux , la pensée vivace d'une
France coloniale germa sur les ruines de la défaite et cette idée d'une liaison
ferroviaire trouva un appui puissant auprès de M. de Freycinet, ministre des
Travaux publics. Cette idée refaisait surface à une époque d'exaltation du
progrès mécanique, source de richesse : l'Europe venait d'être reliée aux
Indes par le forage de l'isthme de Suez, et le rail triomphant achevait de
vaincre les 3 000 km séparant la côte Est de la côte Ouest des États-Unis,
d'Omaha à San Francisco.
Ainsi s'imposa à certains esprits français l'idée d'établir une autre grande
voie de communication avec l'Afrique, grâce à une liaison terrestre
transsaharienne. En présentant en juillet 1879 son rapport au président Jules
Grévy, après avoir démontré la nécessité de relier le Sénégal au Niger et
l'Algérie au Soudan par une voie ferrée, Freycinet suggéra la nomination
d'un groupe d'étude, la Commission du transsaharien, promettant, avec une
belle imagination, un immense débouché dans le Soudan de cent millions de
consommateurs - estimation optimiste - pour les produits algériens, sans
préciser où il trouverait ces clients.
Ce n'était pourtant pas le volume des échanges caravaniers transsahariens
qui pouvait nourrir ces espoirs commerciaux. L'essentiel du profit, atteignant
un montant de 15 à 20 millions de francs en 1878, provenait de la traite des
esclaves, or l'esclavage était aboli depuis trente ans en France et dans ses
colonies, et le montant des exportations vers le Soudan n'excédait pas trois
75millions de francs, de l'aveu de Flatters .
Duponchel, ce visionnaire de la technique, comme le baptisait Eydoux,
pourvu d'une très fertile imagination, avait proposé de construire un pipe-
line pour conduire à Paris le vin de la région de Béziers. Dans une brochure
76parue en 1875, puis dans un traité publié en 1878 , il recommandait que les
efforts se fissent en direction du fleuve Niger des deux côtés, depuis le
72 Voinot : Le Tidikelt. Étude....
73 Eydoux, 1938 : 126.
74 Lehuraux, 1928 : 90.
75 Mélia 1942 : 49, et Lehuraux, 1928 : 133-134.
76 Le chemin de fer transsaharien, jonction coloniale entre l'Algérie et le Soudan.
41Sénégal, et depuis l'Algérie. Cette voie de communication, affirmait-il,
devait assurer aussi bien la circulation des marchandises que des idées et des
hommes et, ce faisant, unifier les deux blocs africains du Nord et de l'Ouest
en un immense empire. C'est ce rapport qui fut à l'origine de la nomination
de quatre missions d'explorations, une dans les régions du Tell et trois dans
la partie saharienne.
À l'issue d'une reconnaissance préalable sur les confins de Laghouat,
Freycinet décida de l'envoi de trois missions de prospection géographique et
topographique au sud des départements d'Oran, d'Alger et de Constantine,
échelonnées de 1879 à 1880.
La première (ligne du Sud oranais), partant de Méchéria, fut confiée à
l'ingénieur Pouyanne qui, menacé par des tribus marocaines, ne dépassa pas
Tiout, à 460 km de la côte, sans aborder le Sahara. La seconde, conduite par
l'ingénieur Choisy, accompagné du lieutenant Massoutier, devait comparer
deux itinéraires, de Laghouat à El-Goléa et de Biskra à Ouargla, et
recommanda le second, après un parcours de 1 250 km.
La troisième équipe était celle du lieutenant-colonel Flatters. Ancien
Saint-cyrien, Paul-François-Xavier Flatters eut assez tôt le désir de servir en
Afrique et d'explorer la Touât et la région de Tombouctou. Sa nomination
ecomme chef de bataillon au 3 Régiment de tirailleurs algériens en 1871,
puis son affectation aux A.I. lui offrirent la possibilité de réaliser ses rêves de
découverte. Devenu commandant supérieur du cercle de Laghouat, il prit
connaissance des documents laissés par ses prédécesseurs (rapport Moulin
notamment), y trouvant l'assurance, comme l'avait écrit Duveyrier, que l'on
pouvait compter sur la sympathie des Touareg. Mis hors cadre en 1875, avec
le grade de chef de bataillon, et passionné par l'idée d'un chemin de fer
transsaharien, il eut la chance d'être nommé à la tête de cette mission.
Parti en février 1880, il avait reçu pour mandat de M. de Freycinet de
reconnaître les régions situées au sud de Ouargla en recherchant un tracé
devant aboutir dans le Soudan, entre le Niger et le lac Tchad. Pour cela, il
devait se mettre en relation avec les chefs touareg en cherchant à obtenir leur
appui, tout en gardant à l'expédition un caractère essentiellement pacifique.
D'ailleurs, le détachement militaire de 200 tirailleurs et 50 goumiers
initialement prévu avait été supprimé, au profit d'une escorte d'indigènes
n'ayant pas accès aux armes.
77Après Aïn el Hadjadj, près de Tharker Neraba, dans l'oued Igharghar , il
rencontra une importante délégation de Touareg ifoghas de l'Ajjer, fort
impressionnés par la puissance et la précision des fusils Gras dont il
disposait, qui l'assurèrent de leurs bonnes dispositions. Le pays lui était
ouvert comme à un ami, protestèrent-ils, ajoutant que l'importance de leur
77 D’après Brosselard, Les deux missions Flatters..., 1896 : 130-140.
42concours serait à la mesure de sa générosité. Après leur avoir remis 3 000 F
et 8 fusils, et accepté de les nourrir, Flatters fut autorisé à poursuivre sa
route.
78La mission atteignit le ghedir de Menghough , à 120 km de Ghât, avec la
surprise non seulement de le trouver en eau, mais regorgeant de poissons
énormes, de même espèce que ceux rencontrés dans les eaux du Niger.
Pendant 5 jours, elle attendit la réponse du « vieil Hadj Ikhenoukhen, seul
véritable chef des Tribus Azdjer », alors presque centenaire, qui ne vint pas.
Flatters put constater qu'il n'y avait pas un des Touareg venus le visiter,
qui ne se vantât de son très grand pouvoir quand il s'agissait de recevoir un
cadeau, mais que les mêmes, au moment de s'engager, minimisaient leur
influence et prétextaient toutes sortes de difficultés. Dans un rapport daté du
17 novembre 1862, le lieutenant Villot, adjoint au Bureau arabe de Géryville,
79écrivait :
« Aucun chef Touareg n'est assez puissant pour garantir la traversée du
Sahara à quelque prix que ce soit. Gens misérables, vivant sur un sol
misérable, disséminés sur des espaces immenses, les Touareg ne
reconnaissent aucun chef, si ce n'est les plus habiles à conduire la
razzia. »
Ses instructions lui interdisant de forcer le passage, bien qu'il disposât de
100 fusils, et l'importance croissante des tribus venant camper à proximité
lui faisant craindre une attaque, il se résigna à faire demi-tour, non sans avoir
acheté secrètement et à prix d'or la neutralité des principaux chefs afin qu'ils
80le laissent repartir . Il est à peu près assuré que la mission avait échappé de
peu à une attaque, les Touareg devenant de plus en plus exigeants et
n'attendant qu'un prétexte pour s'approprier une proie qu'ils savaient riche et
espéraient faible.
Malgré l'évidence du mauvais accueil qu'on lui avait réservé, Flatters
s'obstina à en nier la réalité et assura le ministre Freycinet que la nécessité de
son retour était commandée par la seule obligation de se réapprovisionner et,
qu'après cette pause, sa mission se poursuivrait, dans une direction différente
toutefois, en passant par l'Ahaggar. Il n'y avait donc pas dans son esprit de
seconde mission, mais poursuite de la même, avec les mêmes buts, sinon les
mêmes hommes. Cet aveuglement lui fut fatal.
Une nouvelle expédition fut mise sur pied en décembre de la même
année, de nouveaux contacts étant pris avec les chefs touareg. Il fut décidé
qu'elle suivrait une direction plus centrale que la première et inclurait
Amguid et l'Ahaggar dans son itinéraire. Le capitaine Bernard et les sous-
lieutenants Brosselard et Le Châtelier n'en firent pas partie, écartés par
78
Encore écrit : Menghour ou Menkhour.
79 Cité par Pottier, 1948 : 67.
80 Mélia, 1942 : 84, 117.
43Flatters selon les uns, refusant de courir à un échec inévitable selon les
autres. Les lettres envoyées de l'Ajjer par Ikhenoukhen étaient plutôt
rassurantes, malgré son premier silence. En octobre 1880, était venu à
Ouargla un miaâd (délégation pacifique) de Touareg ifoghas, dirigé par un
envoyé d'Ikhenoukhen, Sidi Abdelhakem Ben Hama. On les reçut à
Laghouat puis à Alger, où ils répétèrent que Flatters serait le bienvenu et
qu'ils voyaient d'un œil favorable le projet de chemin de fer, propre à
rapprocher leur pays de l'Algérie.
De son côté, l'amenôkal Aïtaghel répondit d'abord à Flatters que la piste
empruntant l'Ahaggar n'était pas la bonne puis, devant l'insistance du
colonel, qu'il n'était pas en bons termes avec les gens du Sud et il lui
demanda de renoncer à son projet. « Vous nous avez dit de vous ouvrir la
route, nous ne vous l'ouvrirons pas », lui écrivit-il. Flatters n'en tint pas
compte, notamment pour l'importance de l'escorte, un point sur lequel avait
81pourtant insisté Duponchel : « Dans tout nouvel explorateur qu'on leur
enverra, sans un appareil militaire suffisant pour garantir sa sécurité et lui
ouvrir un passage à main armée, les indigènes du Sahara ne verront qu'une
proie facile. »
Cette fois, cependant, 45 tirailleurs algériens l'accompagnaient, mais
camouflés en civil pour ne pas irriter les Touareg. À vrai dire, Aïtaghel
n'aurait pas été hostile au passage de Flatters, surtout si ce dernier avait
consenti à lui verser un fort droit de passage : rien ne me pousse à accepter,
82disait-il dans une autre lettre, que la promesse de beaucoup d'argent . Le
capitaine Métois assurait même que le chef des Hoggar était un homme de
paix et que l'opposition venait plutôt de son oncle Ouan Gadi, le Kebir
d'Idelès qui briguait son poste et comptait parmi ses partisans Attici ag
83Amellal et son frère Anaba .
Partie de Laghouat le 18 novembre 1880, la mission était le 30 à Ouargla,
dont elle repartait le 4 décembre, guidée par 5 Touareg ifoghas (de l'Ajjer)
envoyés par Ikhenoukhen. Empruntant le cours de l'oued Mya, la colonne
passait par Hassi-Djenel, arrivait le 18 décembre à Sidi Abdelkakem (Hassi-
erInifel) et, suivant une route au sud-est, parvenait le 1 janvier 1881 à Hassi-
Messeguem.
Alors que les Ifoghas le poussaient à partir vers l'est où Ikhenoukhen lui
fournirait d'autres guides, Flatters choisit de se confier à ceux d'Aïtaghel, se
trouvant alors à In-Salah avec 300 Hoggar, pour faire la paix avec les gens
d'Aoulef. Le chef des Hoggar lui fit tenir une lettre lui donnant toute
assurance : passez chez moi vous ne serez pas inquiété, et lui envoya comme
guide son vieil oncle Chikhat ben Hanfou - un brave vieux, selon le capitaine
81 Selon Bonnette, 1937 : 146.
82 Brosselard, 1896 : 204.
83 Métois, La soumission ..., 1906 : 67.
4484Masson , qui assura le colonel que le ciel lui tomberait sur sa chéchia, plutôt
85que de lui laisser courir le moindre risque .
Après avoir renvoyé les Ifoghas, Flatters continua sa route, atteignant
Temassinine le 10 février. Le lendemain, il était à Tit-n-Afera, où arrivait une
délégation de 30 Touareg, armés comme pour se rendre à la guerre, et
conduits par Ouan Gadi d'Idelès, un homme âgé, sourd et obèse, mais doué
d'une force extraordinaire, faisant de lui un personnage redoutable. Il était
accompagné d’Attici, fils du vieux Chikhat ben Hanfou et lui aussi taillé en
hercule, d'un noble targui nommé Mohammed et d'un certain Abda, chef
86d'une fraction vassale . La tension était grande.
Flatters s'empressa de distribuer généreusement des cadeaux aux
membres de la délégation, sans satisfaire tout à fait leur cupidité.
Finalement, les esprits s'apaisèrent, Flatters montra ses fusils en expliquant
leur mécanisme, et une grande diffa fut offerte aux envoyés qui
s'endormirent, repus, avec de grandes protestations d'amitiés. Pourtant, on
constata à leur départ le lendemain qu'ils avaient dérobé deux chameaux, et
l'on s'aperçut, une fois en marche, que des groupes de Touareg à cheval
suivaient à distance la mission. Autre fait alarmant, le guide Seghir ben
Cheikh tenta le 13 au soir de convaincre les Châamba de quitter au plus tôt
Flatters. C'est six jours plus tard, à l'est de l'Ahaggar, que survint le drame.
Le 16 février, tout avait été préparé pour un traquenard. Vers 10 heures du
matin, les guides touareg Mohammed ould Moumen et Ahmed, envoyés par
Aïtaghel en compagnie de son vieil oncle, déclarèrent qu'ils ne pourraient
atteindre le point prévu et suggérèrent d'aller faire l'abreuvoir des chameaux
87non loin de là, à un puits dit Bir el Gharama ou Tadjenout dans l’oued
Inhouaouen affluent de la vallée de Ti-n-Tarabîne. Ils conseillèrent encore
d'établir un camp sur place, dans l'oued Amessera, et d'y laisser les bagages.
Après être parvenus à décider les membres de la mission à les suivre,
laissant au camp le lieutenant Dianous de la Perrotine avec l'ingénieur
Santin, le spahi Pobéguin, l'ordonnance Brame et le cuisinier Marpolet, ils
s'engagèrent sur le chemin du puits. Devant allaient le colonel Flatters, le
capitaine Masson, le médecin aide-major Guiard, les ingénieurs Béringer et
Roche, et les guides touareg et arabes. Derrière suivaient le convoi de 245
chameaux que l'on espérait abreuver et les tirailleurs, conduits par le
maréchal des logis Dennery.
La marche dura trois heures, se terminant par un cheminement dans
l'oued Inhouaouen, et aboutissant à un puits ensablé qu'il fallut entreprendre
de curer. Pendant ce temps, les guides s'empressaient d'éloigner les chevaux,
84 Mélia, 1942 : 133-134, 139, 144-147, 173.
85 Pottier, 1948 : 127.
86 Brosselard, 1896 : 228.
87
Signifiant en arabe le « puits du tribut » et en tamachek un « puits peu profond ou à faible
débit . »
45dans le but de priver les officiers d'un moyen de retraite et de mettre à l'abri
des risques du combat attendu ces montures bien plus précieuses à leurs
yeux que des chameaux. Il se pourrait que ce fût fait sur instruction d'Attici,
ayant vainement exigé du colonel à Titen-Afera, qu'il lui fit cadeau de sa
jument.
Tout à coup débouchèrent des ravins alentour une nuée de Touareg,
conduits par Attici. Submergés par le nombre, Flatters et ses hommes y
88furent presque tous tués , non sans vendre chèrement leur vie, les Touareg
89comptant 27 morts dans leurs rangs et un plus grand nombre de blessés .
Aucun des assaillants n'osant approcher le colonel de face, les terrorisant
avec son revolver, Idda ag Dalou, un Aït-Loaïn, le contourna pour le frapper
de sa lance. Bien que blessé à mort, Flatters trouva la force de se retourner et
d'abattre son agresseur avant de tomber.
Les Touareg présents, identifiés plus tard, appartenaient à diverses tribus :
Aït-Loaïn, Adjouh-n-Taheli, Tedjehè Mellet, Kel-Ghela et Isaqqamaren.
Dans son rapport de 1906, le lieutenant Voinot signalait parmi les
90participants encore en vie : "El Ghalem ag Amgour", des Aït-Loaïn, un des
guides, et "El Khadj Mokhammed ag El Khaïch Fendegouma", des
Isaqqamaren, qui fut blessé au bras par Flatters. Il donnait également
91quelques précisions sur le nom du puits , ne se nommant pas Tadjenout,
comme rapporté par Foureau :« Au Hoggar l'Anou Tadjenout est inconnu, et
le nom du puits est celui de l'oued dans lequel il est situé (...). Tadjenout
serait une désignation générale s'appliquant à tous les puits à faible débit.
Depuis le massacre du colonel Flatters, les Touareg l'appellent parfois (...)
In-n-Emanghi (du combat) ou bien encore Ouan-Kenener (du colonel). »
Des tirailleurs rescapés parvinrent à regagner le camp, apportant la
terrible nouvelle. Le lieutenant Dianous de la Perrotine fit mettre les
hommes en état de défense, mais les Touareg qui suivaient se montrèrent de
loin, sans oser les attaquer. Une contre-attaque et une poursuite auraient pu
être tentées, au moins pour récupérer des montures ; elles ne le furent pas.
Dianous choisit une solution désespérée, celle de tenter de regagner à
pied Ouargla, distant de 1 400 km, avec les quelques chameaux restants et
les 53 hommes survivants. Après avoir partagé l'eau, les vivres et l'argent
trouvé dans les bagages, il donna l'ordre de se mettre en route. On connaît le
calvaire de leur retour, où ils furent constamment suivis et harcelés par des
Hoggar Kel-Ghela et Tedjehé Mellet avec Attici et Anaba,
qu'accompagnaient des Kel-In-Ghâr et des Oulad-Ba Hamou de la Tidikelt.
Alors qu'ils étaient arrivés à Amguid après bien des difficultés, Attici vint
les assurer de ses bons sentiments, jurant de sa bonne foi sur le Qoran et
88 Ardaillon, 1911 : 8 (voir également Gros, 1881a : 334-335, 346).
89 Brosselard, 1896 : 234.
90 Voinot, 1906
91 Voinot, 1908 : 197 et 204.
46proposant chameaux et vivres, à condition de lui fournir des hommes de
service. Dianous de la Perrotine en concéda cinq, aussitôt emportés en
croupe par les Touareg et promptement massacrés une fois hors de vue. Le
lendemain, Attici se présenta encore, apportant plusieurs kilogrammes de
dattes, que la plupart s'empressèrent de manger, manifestant assez vite des
signes d'altération de la raison, les dattes ayant été mêlées à du betthina
(jusquiame), une solanacée contenant un alcaloïde très toxique.
Si un doute subsistait sur la duplicité d'Attici, il fut définitivement levé
quand il fit abattre le moqaddem Si Abdelkader ben Hamida. Alors Dianous,
malgré l'état de misère physiologique de sa troupe, décida d'attaquer les
Touareg embusqués à l'entrée du ravin conduisant à la guelta. Brame, puis
Marjollet et Dianous tombèrent, avec 19 de leurs hommes, non sans avoir
abattu trente Touareg et grièvement blessé Attici.
Les trente-quatre survivants, y compris Pobéguin, le seul Français restant,
reprirent leur chemin de calvaire, délivrés des Touareg ayant perdu 46
hommes au total, et redoutant de se mesurer de nouveau à leurs armes, mais
confrontés à bien pires ennemis, la soif et la faim. On se souvient des scènes
d'anthropophagie décrites, Pobéguin cédant lui aussi à la tentation, avant d'en
devenir victime, après six semaines de retraite tourmentée, achevé et dépecé
par Belkacem ben Zebla, l'ancienne ordonnance de Flatters. Certains périrent
en route, d'autres abandonnèrent leurs compagnons, et c'est finalement huit
indigènes qui parvinrent au but.
Mais ils n'étaient pas les seuls survivants, douze autres en réchappèrent,
soit qu'ils eussent déserté au moment du combat ou pendant la route du
retour, soit qu'ils fussent retenus prisonniers par les Touareg. Parmi ces
derniers, six durent la vie à une femme des Taïtoq les ayant recueillis et
soignés en refusant de les laisser exécuter, une nommée Tarichat (ou
Taghaïchat) oult Ibdakan.
La responsabilité personnelle du lieutenant-colonel Flatters dans cette
malheureuse affaire, où il négligea les précautions les plus élémentaires, ne
fait guère de doute. On a prétendu que des chagrins intimes l'avaient rendu
neurasthénique, lui ôtant toute faculté de juger sainement et le poussant à
92une véritable conduite suicidaire. Pour Cauvet , Flatters, ayant eu le tort de
faire davantage confiance aux Touareg ennemis qu'aux alliés châamba,
semblait avoir beaucoup plus les qualités d'un savant érudit et consciencieux
que celles d'un explorateur hardi et énergique. On pourrait dire que Flatters
fut victime autant de sa confiance que de son inconscience.
Après le succès de leur attaque au puits, les Hoggar s'étaient scindé, une
partie suivant Attici derrière les survivants, l'autre partant razzier les Ajjer
pour les punir de l'appui prêté à Flatters en fournissant des guides jusqu'à
92 Voinot, 1908 : 197 et 204.
47Amguid. On s'est interrogé sur les raisons qui avaient poussé les Touareg à
fomenter cette embuscade et certains ont prétendu qu'ils avaient été animés
par les Senoussistes, une des confréries religieuses islamiques établies à
Ghadamès. Dans une correspondance au caïmakan de Ghadamès, Aïtaghel
93écrivait : « Je vous informe de ce qui est arrivé à ces chrétiens, c'est-à-dire
au colonel Flatters (...), les gens de cette contrée les ont combattus, pour la
guerre sainte, de la manière la plus énergique, les ont massacrés, et c'en est
fini. »
Le chef de la zaouïa senoussiste d'In-Salah, El Hadj Abdelkader Ould
Badjouda, caïd des Oulad-Bâ Amou, avait reçu Aïtaghel et Sidi ag Kerria
94dans son fief, et on peut penser qu'il joua un rôle important dans
l'organisation du guet-apens. Lors de son séjour dans l'Ajjer, Duveyrier avait
observé :
« La confrérie est l'ennemie irréconciliable et absolument dangereuse
de la domination française dans le nord de l'Afrique et de tous les projets
tendant soit à étendre notre influence soit à augmenter la somme de nos
95connaissances sur le continent au nord de l’Équateur . »
96C'est à partir de 1862 que se développa le mouvement senoussiste, au
détriment de la Tidjanya. La rivalité avec la confrérie rivale, qui protégeait la
mission, ajoutait encore à la haine envers l'envahisseur. Mais on peut aussi y
voir un légitime désir des Touareg de préserver leur indépendance, sans
exclure l'idée pour eux d'opérer une fructueuse razzia, comme ils en avaient
coutume. Malgré l'entremise d'Aïtaghel pour faire rendre les prises aux
Ajjer , leur amenôkal Ikhenoukhen, ulcéré par cette rafle, fit nettement
savoir aux Français qu'il était prêt à signer avec eux une alliance défensive et
97offensive contre les Hoggar .
Déçu de ne pas voir son appel entendu, et travaillé par la Senoussya,
Ikhenoukhen finit par se rapprocher des Hoggar et par contracter une
alliance avec eux contre les Français. Les auteurs de l'attaque de la mission
Flatters n'étaient cependant pas approuvés de tous les Hoggar et, après sa
survenue, un nommé Khyar ag Heguïer, fils qu'avait eu d'un premier mariage
Tiguent, la veuve de l'amenôkal El Hadj Ahmed ag el Hadj el Bekri, prit la
tête du parti des gens hostiles à Aïtaghel.
98Selon le capitaine Métois , ce dernier, après la mort d'Ouan-Gadi, avait
exercé son autorité dans un sens pacificateur, réussissant à réconcilier Kel-
Ahaggar et Taïtoq, aidé en cela par sa parenté avec le chef de tobol, Sidi ag
Keradji, qui était son neveu. Quant à Khyar ag Heguïer, il n'était autre que
93 Lanier, 1895 : 411.
94 Lehuraux : Les Français au Sahara, 1936 : 48.
95 Duveyrier, 1864.
96 SelonTouchard, 1906 : 304.
97 Dubief In : Gardel, 1961 : 168.
98 Métois, 1906 : 67.
48l'oncle d'un certain Moussa ag Amastane, encore enfant, que nous
retrouverons plus avant..
La nouvelle de l'issue tragique de la mission Flatters, connue le 28 mars
1881 à Ouargla lors de l'arrivée des premiers rescapés indigènes, parvint le
er1 avril à Paris et eut un retentissement immense. L’illustration, comme
erd'autres journaux, s'en fit l'écho. Dans Le Journal des Voyages du 1 mai,
99Gros écrivait : « Une nouvelle désastreuse qui nous a été transmise par
l'agence Havas, est venue jeter la désolation dans tous les cœurs français
(...) ; nous avons subi un échec. » Il rappelait que de nombreuses voix, dont
celles de Duveyrier, Largeau et même Soleillet, s'étaient élevées pour mettre
en garde contre les risques présentés par un projet insuffisamment préparé,
négligeant des alliances précieuses, en particulier de nos alliés, les Touaregs
Azguers. Il terminait en réclamant un châtiment des Hoggar pour assurer la
sécurité à venir des entreprises nouvelles tentées dans le Sahara.
Cette idée de punition fut reprise par Simonin dans le journal La France
et Louis Say, dans une lettre au ministre des Travaux publics, proposa d'aller
rechercher les restes des victimes en se faisant assister d'un goum de Touareg
amis de la France. Il suggérait de le constituer à Ouargla et de le faire
conduire par un homme de confiance : Si Mohammed ben Driss, ex-agha de
Touggourt et Ouargla et ancien lieutenant de spahis. Say insistait aussi sur la
nécessité de poursuivre ces explorations, expliquant : « Notre honneur est
engagé (...), nous ne pouvons plus reculer. Nous devons à tout prix reparaître
dans le désert la tête haute, d'une façon ou d'une autre. »
L'autorité militaire supérieure eut à discuter de l'opportunité de poursuites
à l'encontre des indigènes ayant participé aux actes d'anthropophagie ou
déserté, ou s'étant approprié l'argent partagé. Elle décida d'éviter la publicité
d'un procès et récompensa même de la Médaille militaire quatre d'entre eux.
Par la loi du 22 août 1881, concernant l'allocation de subsides aux
familles des membres de la mission Flatters, une rente annuelle de 6 000 F
fut allouée à la veuve de Flatters et une indemnité de 200 000 F partagée
entre les familles des victimes françaises et indigènes. Cette même loi
autorisait le ministre des Travaux publics à élever, à Ouargla, un monument
100commémoratif de la mission .
La presse et le gouvernement s'en prirent à Duveyrier, rendu responsable
101pour avoir brossé des Touareg un portrait trop conciliant . Ces attaques,
longtemps répétées, ne furent sans doute pas étrangères à son suicide
quelques années plus tard. Le 24 avril 1892, il se tira une balle de revolver
99 Gros, 1881a : 270. Voir également dans le Journal des Voyages : les n° 201 (p. 303-304),
204 (p. 351-352) et 207 (p. 400).
100 Mélia, 1942 : 173.
101 Selon Pottier, après le massacre de la colonne Flatters, Duveyrier se rendit à Tripoli, afin
d'étudier la possibilité d'organiser une expédition punitive (Pottier, 1951 : 14).
49dans la tempe après être sorti dans la rue pour ne pas effrayer sa vieille
bonne par la détonation, et avoir décroché sa croix de la Légion d'honneur.
En février 1884, des Châamba d'Ouargla, pour dissiper les soupçons qui
pesaient sur eux d'avoir été complices de l'assassinat des Pères Richard,
Pouplard et Morat, tendirent une embuscade à des Hoggar, en tuèrent 3, dont
le frère d'un instigateur du guet-apens d’Inhouaouen et en blessèrent 2, dont
Anaba, le frère d'Attici. Dans le butin ramené furent trouvés 2 mousquetons
Gras, 1 revolver, 1 fusil de chasse, 1 couverture et 1 couteau de cuisine
provenant de la mission.
L'absence de représailles par la France causa beaucoup de tort à son
prestige auprès des populations sahariennes, y compris celles animées
d'intentions favorables à son égard. La commission du transsaharien fût
dissoute en juin 1881, et le projet enterré pour de nombreuses années. Le
général Reibell, ancien chef de l'escorte de la Mission saharienne,
102commentait : « L'échec sanglant de celle-ci jeta un voile de deuil sur
l'œuvre à peine ébauchée de la pénétration saharienne et la suspendit pendant
dix-sept ans. »
103Avec Rohlfs et Duveyrier , on se plaisait à concevoir dans le Sahara
l'existence d'oasis magnifiques où des peuplades chevaleresques menaient la
vie heureuse des temps bibliques. Par un revirement exagéré, après le drame
de la mission Flatters, on l'imagina peuplé de hordes sauvages, d'hommes
voilés dont la férocité égalait celle des plus fameux bandits de l'Histoire.
Le Gouvernement général semblant se désintéresser du Sahara, les
initiatives vinrent dès lors des particuliers, à qui l'atteinte portée au prestige
des armes françaises et le sentiment d'invincibilité éprouvé par les Touareg
compliquèrent la tâche. En 1882, Fernand Foureau reconnaissait une partie
du sud d'Ouargla et en 1885 et 1888, Teisserenc de Bort poussait vers
l'Igharghar et El-Goléa. Mais ces reconnaissances furent toujours des
incursions limitées, périphériques aux zones d'influence française, et non de
véritables explorations.
Un jeune lieutenant de cavalerie, Marcel Palat, espérant gagner
Tombouctou, et s'étant mis en route à la fin de 1885, connut une fin tragique.
Voyageant sous un déguisement, mais ne parlant pas assez bien l'arabe, son
104identité fut vite soupçonnée. Début avril 1886, rapportait Maunoir ,
secrétaire général de la commission centrale de la Société de Géographie de
Paris, il se trouvait encore à El-Hadj-Guelman, l'un des premiers ksour du
Gourara, qu'il dut quitter sur injonction de la djemâa.
Il prit directement le chemin d'In-Salah, en compagnie de trois Arabes de
cette oasis et de deux Touareg et parvint à Badjoum, dans l'oued Aflissés,
102 Reibell, Carnet de route ... 1931 : VIII.
103 Lehuraux, 1928 : 87.
104 Maunoir, Rapport sur les travaux de la Société de Géographie, 1887 : 58-59.
50affluent de l'oued Myâ, à mi-distance de sa route. Là, un des Arabes, proche
parent du chef d'In-Salah, lui proposa une chasse au mouflon dans les
105rochers et l'abattit d'un coup de feu. D'après Voinot , deux hommes auraient
participé à son meurtre : un habitant d'Aoulef et un Oulad-Ba Dahane.
Tout porte à croire que le meurtre fut perpétré à l'instigation des
Senoussistes, mais Palat semblait également menacé par le fils de Bou-
Amama, s'étant lancé à sa poursuite malgré les ordres de son père. Un mois
avant cette fin tragique, un juif d'In-Salah écrivait à l'officier du B.A. de
106Ghardaïa : « Votre inactivité est prise pour de la faiblesse, on se rit de
vous. Non sans trembler pourtant, car on sait qu'il est impossible de vous
résister. Agissez donc et le pays est à vous. »
En 1887, les Français ne réagirent même pas à un razzi de Taïtoq et de
Kel-Ahnet sur des Châamba Mouadhi à Hassi-Inifel, bien qu'il se fût produit
107à proximité d'El-Goléa, où un poste était en voie de création . C'est à la
même époque que la ville de Ghât fut enlevée par les Touareg et la garnison
turque massacrée, faisant interrompre pendant dix mois le commerce entre
108Tripoli et le Soudan .
En février 1889, ce fut au tour de Camille Douls, se faisant appeler Hadj
109Abdelmalek, d'être assassiné au puits de Zaouïet Illighen , près d'Akabli
dans la Tidikelt, alors que, parti de Suez et mêlé à des pèlerins de la Mecque,
il avait pu gagner le Maroc et se proposait de poursuivre vers Tombouctou.
On sut qu'il avait été étranglé puis décapité pendant sa sieste sous les
110tamarins par les deux Touareg ibotenaten qui lui servaient de guides .
Aucune de ces missions ne fut inutile cependant, beaucoup d'itinéraires
ayant été relevés avec précision, préparant les expéditions futures. Grâce à
ces données, grâce aussi aux renseignements oraux fournis par les nomades,
des cartes de plus en plus précises purent être établies. Ainsi, en 1885, on
e e disposait d'une carte au 1:2.000.000 de l'Afrique, en 1886 d'une 1:800.000
een 13 feuilles de l'extrême sud de l'Algérie, en 1888 d'une 1:100.000 d'une
partie du Sahara septentrional.
Des Touareg taïtoq et des Kel-Ahnet, capturés par les Châamba Mouadhi
à la suite du rezzou d'Hassi-Inifel et incarcérés à Alger, fournirent en 1888 au
capitaine Bissuel suffisamment de matière pour publier Les Touaregs de
l'Ouest et dresser, d'après un plan-relief qu'ils établirent, deux cartes au
e1:800.000 . L'un des Taïtoq prisonniers, Tacha, était le frère d'Aziouel ag
Seghada, leur amghar. De sa captivité à Alger, il avait gardé le meilleur
105 Voinot, 1908 : 85.
106 Howe : Les héros du Sahara, 1931 : 47.
107 Cauvet, Le raid du lieutenant Cottenest..., 1945 : 14.
108 Lanier, 1895 : 411.
109 Voinot, 1909 : 37. Le puits est à 26 km d'In-Salah.
110 Voinot: 85.
51111souvenir, rapportait l'officier interprète Benhazera , « car on se montra très
bon pour les captifs. Il se rappelle surtout qu'étant reçu chez M. le général
Poizat, la nièce du général chantait en s'accompagnant du piano, et il est
comique de voir ce Targui essayer de reproduire la scène et fredonner en
faisant courir ses doigts sur le sable, comme sur un clavier. »
Les Parisiens redécouvrirent les Touareg en 1889, M. Masquaray,
directeur de la Faculté de lettres d'Alger ayant conduit à Paris deux autres
Taïtoq fait prisonnier à Hassi-Inifel, "Kenan ag Tissi ag Ghali" et "Chekkadh
ag Ghali". Ce dernier conduisit plus tard la mission de Crampell et fut
probablement responsable de son assassinat en mai 1891.
C'est à partir de 1890 que reprit la pénétration saharienne, à la suite de la
convention signée le 5 août avec l'Angleterre, partageant les zones
d'influence réciproque et permettant à la France d'assurer la jonction de ses
possessions du Congo et du Haut-Niger par le lac Tchad.
Le sable donné en partage au coq gaulois
Les Britanniques n'avaient pas trop fait de difficultés pour abandonner
aux Français ces terres réputées stériles et le négociateur, Lord Salisbury,
112aurait même commenté : « Les terres laissées à la France sont des sols
légers, très légers. Le coq gaulois, qui aime à gratter la terre, y pourra user
ses ergots [..]. À la France, le Sahara et les routes caravanières du Nord, le
sable, la brousse et les étendues désertiques ; à l'Angleterre, Sokoto, Bornou,
la splendide voie du Niger navigable et la fertile vallée de la Bénoué. » Ce
territoire avait pour limite sud une ligne allant de Say sur la rive droite
Niger, à une soixantaine de kilomètres de Niamey, à Barroua sur le lac Tchad
et touchait au nord les possessions méditerranéennes d'Algérie et de Tunisie.
En cette même année 1890, le ministre des Colonies avait conçu le projet
d'une jonction de trois expéditions françaises sur le lac Tchad. La mission
Crampel devait remonter le Congo et l'Oubangui et descendre le Chari, mais
son chef fut assassiné par Mohamed es Senoussi, lieutenant de Rabah. La
mission Mizon devait atteindre Kouka, capitale du Bornou, en suivant la
Benoué, mais échoua du fait des difficultés créées par la Royal Niger
Company anglaise. Seule la mission Monteil réussit.
Partie du Sénégal, elle atteignit successivement Say, Sokoto, Kano,
Kouka et Baroua, sur le Tchad, et remonta à travers le Sahara jusqu'à Tripoli,
par Bilma, Seguedine, Gatrou, Mourzouk et Sebha, revenant en France après
113deux ans de voyage .
La France, devenue maîtresse du Sahara central et du Sahel nord, mit du
temps à exercer sa tutelle sur ces immenses espaces vides. Ses débuts dans le
111 Benhazera: Six mois..., 1908 : 125.
112 Souvent citées, il n'est pas sûr que ces phrases furent réellement prononcées.
113 Monteil : La mission Monteil, 1893.
52Sahara furent en effet modestes : ce n'est qu'en décembre 1891 que fut
installée une garnison permanente à El-Goléa avec une éphémère compagnie
de 150 méharistes, commandée par le capitaine Lamy, futur chef d'escorte de
la Mission Saharienne de 1898-1900.
114En 1892, le général Cambon , gouverneur de l'Algérie, y effectua une
visite pour manifester l'intention de diligenter de futures opérations à partir
de cette base et tenter de faire prendre des contacts avec certains chefs
ksouriens d'In-Salah. Ce fut en vain : le Parlement français ne suivant pas les
propositions d'expansion, les oasis restaient les refuges inviolés des
115dissidents, les nids d'abeilles auxquels on n'osait pas toucher .
En 1892 la visite que fit au gouverneur Cambon à Alger une députation
targuie conduite par Abd-en-Nebi ag Ali, moqaddem de la Tidjanya, redonna
une impulsion aux voyages d'explorateurs français. Les Touareg avaient une
réputation bien établie à la fois de cruauté et de mystère relatait P. Benoit,
116ajoutant, avec une certaine exagération romanesque sans doute : « Je me
souviens de mon enfance, de 1890 à 1900, en Tunisie et en Algérie. On ne
prononçait le nom des guerriers voilés qu'en baissant la voix, avec une
espèce d'horreur sacrée. »
Abd-en-Nebi avait été choisi en raison de l'appartenance de la majorité
des Touareg à la secte de la Tidjanya, plus influente que celle de la
117Senoussya, de la Taïbya ou de la Qadrya, et de sa parenté avec les Hoggar .
Il était le fils de Tarzouk oult Ihemma (Yemma), une sœur de Cheikh
Othman et avait une ascendance Kel-Ghela par sa grand-mère maternelle
Zohra, qui était en outre la sœur aînée d'Ag Amma ag Sidi, ancien amenôkal
des Hoggar.
Il avait été appelé par El Aroussi, chef de la zaouïa tidjanya de Guémar,
peut-être à l'instigation du général de La Roque, et s'était fait accompagner
de deux de ses neveux, Hamma ag Si Mohammed ag Moussa et Si El Bey ag
118 Bedda, de deux autres Ajjer, N'Tiri ag el Hadj et Hadj Mohammed ag Iddar
119et d'Isaqqamaren de l'Ahaggar. Une gravure de L'Illustration rendit compte
de cette réception, en montrant dans un salon le gouverneur Cambon et le
général de La Roque faisant face aux délégués figés sur des chaises, leurs
lances à la main. La visite de ces Hoggar, n'ayant pas le statut de nobles et
venus sans l'aval des chefs de l'Ahaggar, ne permit pas de nouer les relations
espérées. D'ailleurs, à leur retour, Anaba ag Amellal leur confisqua tous les
114 Jules-Martin Cambon (1845-1935), ancien préfet de Constantine (1878-1879), fut
Gouverneur général de l’Algérie de 1891 à 1897.
115 Selon Lyautey, cité par Bonnette, 1937 : 67.
116 Benoit, Au pays des Touareg, 1938. Voir le chapitre 9 (la médiatisation du Sahara), où est
donnée une courte analyse de L'Atlantide.
117 D’après le Dr Dautheville, on pouvait se fier entièrement à Abd-en-Nebi ou à son frère
Ouan Titi (lettre du 28 nov. 1908 reproduite dans Le Saharien, 1993, n° 127 : 33).
118 Gardel, 1961 : 174.
119 L'Illustration, 1892 : 481, 492. Voir la reproduction dans le chapitre 9.
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