La vie du chevalier de Bonnard (1744-1784)

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Issu de la petite noblesse bourguignonne, le chevalier de Bonnard, né en 1744, fut sous-gouverneur des enfants du duc de Chartres, dont le futur Louis-Philippe, roi des Français. Destin singulier que celui de ce militaire, franc-maçon, poète galant, à vocation de pédagogue en un siècle féru de pédagogie. Faire entendre la voix d'un homme injustement oublié, tel est le but de cet ouvrage fondé sur les témoignages majeurs que constituent un journal intime et une correspondance d'une richesse exceptionnelle.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296426313
Nombre de pages : 325
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LA VIE DU CHEV ALlER DE BONNARD 1744-1784
ou Le bonheur de la raison

Logiques historiques Collection dirigée par Dominique Poulot
La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus

Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution française, 2005. Jacques CUVILLIER, Famille et patrimoine de la haute noblesse française XVIIr siècle. Le cas des Phélyteaux, Gouffier, Choiseul, 2005. Frédéric MAGNIN, Mottin de la Balme, 2005. André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953 à 1960 (2 tomes), 2005. C. L. V ALLADARES DE OLIVEIRA, Histoire de la psychanalyse au Brésil: Sfio Paulo (1920-1969), 2004. Pierre GIOLITTO, HENRI FRENAY, premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004. Jean-Yves BOURSIER, Un camp d'internement vichyste. Le sanatorium surveillé de La Guiche, 2004. Gilles BERTRAND (Sous la direction de), La culture du voyage. Pratiques et discours de la Renaissance à l'aube du..KXe siècle, 2004. Marie-Catherine VIGNAL SOULEYREAU, Richelieu et la Lorraine, 2004.

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@L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-9900-0 EAN:9782747599009

Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU

LA VIE DU CHEVALIER DE BONNARD 1744 - 1784
ou Le bonheur de la raison

Préfacede DominiqueJULIA

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Université

Du même auteur

Entre gouvernants et gouvernés: le pédagogue au XVII.f siècle, Éditions Universitairesdu Septentrion,2000

À la mémoire de mes parents

Je tiens à remercier Michel, mon époux, ainsi que - pour les raisons que chacun d'eux reconnaîtra -: Bernard Bru, Colette Cochelin, Dominique Julia, Loïc Le Bail et Fabien de Silvestre.

Préface

Damnatio memoriae : telle était la désignation de l'opprobre auquel le Sénat de la Rome antique condamnait tout citoyen - en particulier des empereurs, ainsi Caligula ou Néron - qui avait apporté le déshonneur à l'Urbs et à l'Empire. Cette sentence consistait à effacer définitivement tout souvenir du coupable en martelant les inscriptions portant son nom, en détruisant ses statues et autres effigies, ses œuvres, ses discours, sa coaespondance. Le chevalier Bernard de Bonnard, dont Madame Gougeaud-Amaudeau retrace de manière si vivante la biographie, a fait l'objet d'une condamnation similaire. Louis-Philippe, dans ses Mémoires, a perdu tout souvenir de celui qui fut son sous-gouverneur pendant trois ans et n'évoque son nom que pour rappeler la méfiance de son propre père - celui-là même qui, sous la Révolution, devint Philippe Égalité - vis-à-vis des gens de lettres. En réalité, la perte de mémoire du futur Roi des Français est le ûuit de l'ascendant que Madame de Genlis, « gouverneur» des enfants d'Orléans à partir de janvier 1782, a su prendre sur ses élèves et à la campagne systématique de dénigrement qu'elle a menée à l'égard de celui qui l'avait précédé dans les mêmes fonctions. Selon l'auteur des Leçons d'une Gouvernante à ses élèves, ouvrage qui fut publié en 1791 comme une défense et illustration de sa pédagogie, le chevalier de Bonnard « uniquement occupé de son plaisir, ne se mêlait de rien» ; «livré à la société », il «ne donnait à son élève que deux ou trois heures de son temps, et jamais ne donnait une seule leçon ». Le petit duc de Valois, Louis-Philippe - qui a huit ans en 1782 au moment où Madame de Genlis prend ses fonctions - «était peureux; il était prêt à s'évanouir à la vue d'un chien », et « entre tous les vices d'éducation des princes» qui ont été remis à sa tutelle, «un des plus remarquables était la mollesse avec laquelle on les élevait, et la pusillanimité et la bassesse des petits soins qu'on leur prodiguait [...] Quelle âme, quel courage peuvent avoir des enfants élevés ainsi! ». Le chapitre de l'instruction fait l'objet d'un réquisitoire identique: les princes «ne savaient pas un mot de latin ni d'anglais, ni lire, ni parler, quoiqu'ils étudiassent ces deux langues depuis trois ans »; ils ignoraient la mythologie et le duc de Valois n'était «pas en état d'écrire un billet de dix lignes qui ait le sens commun ». Autant dire que rien ne peut être sauvé de l'éducation vicieuse donnée par le chevalier de

Bonnard: sur cette affirmation péremptoire, Madame de Genlis peut ainsi construire un monument à sa propre gloire. Au reste, le chevalier de Bonnard, mort en 1784, n'est plus là pour défendre son honneur. L'eût-il d'ailleurs fait, lui qui, après avoir été brutalement congédié, s'était imposé le plus rigoureux silence? Les historiens ont, en général, repris, sans le contrôler, le jugement de Madame de Genlis. Ils auraient pourtant dû faire attention à la sobre note que fit paraître le fils cadet du chevalier de Bonnard, Augustin-Anne, dans le Journal des débats du 26 mai 1825 à propos des Mémoires inédits de la comtesse de Genlis, qui venaient alors de paraître. Il conteste radicalement la véracité du récit que celle-ci fait de sa propre nomination comme le fruit d'une conversation impromptue entre le duc de Chartres (futur Philippe Égalité) et elle-même: «Il peut être permis, écrit-il, de regarder comme inexact le récit de la manière dont M. le duc de Chartres se décida tout d'un coup à nommer Mme de Genlis gouverneur de ses enfants; les papiers que je possède renferment l'indication de circonstances très différentes, au moyen desquelles cette décision avait été de longue main préparée et amenée )). Par une heureuse fortune, ces «papiers)) n'ont pas disparu: l'achat, fait en 1974, par les Archives Nationales de l'ensemble des archives du chevalier de Bonnard, a révélé une documentation tout à fait exceptionnelle qui permet aujourd'hui de faire litière des assertions calomnieuses portées par Madame de Genlis et de restituer avec une plus grande justesse la figure d'un brillant officier d'artillerie, ouvert aux préoccupations de son temps. Grâce à la richesse du fonds Bonnard - correspondances, journaux, notes de lecture -, Madame Gougeaud-Arnaudeau peut, en effet, saisir de l'intérieur le sens d'une vie fondée sur la solidarité des liens ffaternels, la fidélité dans l'exercice de l'amitié, le goût de la sociabilité, le plaisir de lire et d'écrire, tout particulièrement de versifier: si ce type de culture littéraire nous est devenu complètement étranger, et si nous pouvons ne pas être transportés d'enthousiasme à la lecture des poésies du chevalier, nous devons d'abord les comprendre comme un jeu qui intervient à l'intérieur d'un réseau de relations, une pratique régulière qui entretient la qualité des échanges qui s'y déroulent. L'avocat arrageois Maximilien de Robespierre ne compose-t-il pas, à la même époque, des vers analogues, destinés à la société anacréontique des Rosati, fondée en 1778 à Blangy ? À vouloir juger avec nos yeux d'aujourd'hui, nous risquerions de méconnaître une part essentielle de la sociabilité mondaine au XVIIIe siècle. Bernard de Bonnard officier ordinaire, n'était sans doute pas fait pour le destin « extraordinaire)) de sous-gouverneur des petits princes d'Orléans. Non qu'il manquât de compétences pour cette fonction, comme le prouve son Journal d'Éducation, dont nous préparons la publication. Madame de

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Genlis a beau n'être pas « assez hmnble » pour se « croire des talents et des connaissances inférieures à celles de M. Bonnard» : sa vanité, qu'elle dénie, l'égare. Mais le chevalier n'a pas su ou voulu entrer dans le jeu des factions d'une cour traversée de tensions fortes, ni respecter les règles implicites qui font des protégés les « clients» de leurs patrons et entrâment de leur part un devoir de solidarité indéfectible; l'amertume de Madame de Genlis est à la hauteur de la déception qu'elle éprouve devant la résistance du chevalier : « M. Bonnard, écrit-elle, me devait sa place, son sort, son mariage, et ensuite une retraite comme jamais sous-gouverneur, l'éducation fmie, n'en a obtenu et sa haine a été le prix de tant de bienfaits ». En réalité, comme Bernard de Bonnard le confie à sonjoumal, «honnête, loyal et franc », il n'a jamais su «immoler la vérité à l'intérêt surtout personnel» et il se sent «incapable d'une démarche» que son «cœur désavouerait ». C'est assez dire que ce militaire provincial se sent mal à l'aise dans une cour où« l'on ne pense qu'à soi; on se dessert; on se hait; on immole tout à son caprice» et qu'il a constamment l'impression de marcher « à côté d'un précipice; sur des volcans cachés... » Je laisse le lecteur découvrir, avec le guide sûr qu'est Madame Gougeaud-Amaudeau, la figure singulière de cet officier cultivé, rousseauiste, franc-maçon - ce qui n'a rien d'étonnant puisque les loges sont souvent nées à l'instigation de la petite noblesse provinciale et militaire-, qui cependant «regarde comme un grand mal politique et moral la propagation de l'incroyance ». Avec ces pages, c'est bien, selon l'expression de Michelet, «une résurrection de la vie intégrale» qui nous est proposée et qui nous fait entrer de plain-pied au cœur du XVIIIe siècle. Dominique Julia

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Avant-propos
Le bonheur Sur notre pauvre fourmilière Est un Dieu peu connu qu'on nomme le bonheur On l'invoque, on l'appelle, on brigue sa faveur. Il se plaît, il s'arrête auprès de la chaumière Et s'éloigne à grands pas des toits de la grandeur. D'ordinaire il habite au cabinet du sage; Sous le chaume et dans les palais À Paris ainsi qu'au village, Le méchant ne le vit jamais. Tous ses trésors sont le partage De ce mortel né pour aimer Que l'amour n'a point vu volage, Que l'amitié daigne animer.

Bernard de Bonnard

S'il est légitime de reconstituer les vies des hommes qui, marquant leur temps, ont légué à leur pays et à l'humanité des traces tangibles de leur passage, la parole ne peut-elle être donnée à ceux qui, plus obscurs, furent marqués par leur époque, par les circonstances, par le temps d'une vie trop brève? Ainsi le fut le chevalier de Bonnard, chevalier sans terre1 au pays et au temps des Lumières... Le capitaine Bernard de Bonnard, destiné au service de l'artillerie, obtint un brevet de colonel en 1780 à défaut de la croix de Saint-Louis, distinction d'honneur qui lui paraissait due à« l'homme qui était à la tête de l'éducation des premiers princes du sang ». Sous-gouverneur des enfants du duc de Chartres, Valois et Montpensier, depuis décembre 1777, Bernard de Bonnard était un pédagogue... État non négligeable en un siècle féru de pédagogie. Que n'eût-il pas fait? Que rut devenu ce journal de l'éducation des enfants du duc de Chartres s'il n'eût été point mis un terme brutal à sa fonction en janvier 1782 ? «Si j'eusse achevé cette éducation, cette suite de mémoires journaliers aurait fait un cours d'institution, au moins très intéressant et peut-être infmiment utile pour ceux qui auraient eu un jour la même tâche à remplir. »2

Sans qu'on puisse affirmer qu'il aurait eu l'ampleur du Cours d'études de Condillac, cet ouvrage qui ne vit jamais le jour justifierait une exhumation. Et la vérité, en elle-même désirable, a déjà conduit Dominique Julia à publier en 1997 un dossier intitulé Bernard de Bonnard, gouverneur des princes d'Orléans et son Journal d'Éducation (1778-1782). Le nom du chevalier reste attaché à celui d'une femme, de deux ans sa cadette, la comtesse de Genlis, dont la nomination au poste de « gouverneur» des princes - on n'avait encore jamais vu en France un prince et même un particulier confier ses enfants à « l'enseignement moral et scientifique d'une femme» - fut la cause de son départ. Justice commence à être rendue par les historiens qui dépouillent le fonds Bonnard aux Archives nationales, exceptionnel par sa richesse, et qui, sur les traces de Guy Antonetti, consultent le journal du chevalier sans ajouter une foi exclusive aux dires de la comtesse dont les véritables agissements sont enfin révélés. Pris au sein d'un complot de palais, le chevalier de Bonnard, soucieux de l'autonomie de sa conscience, sut conserver sa dignité. Sa droiture attire la sympathie... Voilà une bonne raison de se pencher sur la vie d'un homme dont le journal intime possède le caractère d'authenticité que ne peut atteindre aucun texte de Mémoires achevés. Bien avant l'invention des manuels et des conventions épistolaires, la correspondance qui offre la possibilité de dialoguer avec les destinataires éloignés est, elle aussi, d'une grande richesse et d'un naturel peu commun. Ces traces laissées par la vie font mieux connaître les personnages que des Mémoires qui ne peuvent s'empêcher d' « historier» au sens d'enjoliver de détails faux... Quant aux notices nécrologiques, dont il est impossible de ne pas faire usage, leur caractère panégyrique a quelque chose de touchant; nous ne chercherons pas à y obvier car l'empathie est inhérente - quoi qu'on en dise au genre biographique. Il faut préciser que Bernard de Bonnard mourut prématurément le 13 septembre 1784 et que ses amis en eurent un profond chagrin. On doit à Dominique Garat des pages empreintes de sincérité3 quoique un peu froides de l'avis de la famille et du chevalier de Broval ; ainsi Bonnard ne fut-il pas tout à fait oublié. Sans doute l'aurait-il été moins encore si Broval eût mené à terme son projet tel qu'il l'exposait, le 20 avril 1787, à l'épouse de Maurice de Bonnard: « Mon projet est de faire parler lui-même, le « Bon ami » de citer ses propres phrases, de les coudre. Je ne prétends à aucune espèce de gloire: j'aurai rempli mon but si ceux qui l'aimaient, qui le pleurent, qui honorent sa mémoire, le retrouvent dans un écrit « composé par lui ». Cette notice, si je parviens à la rédiger ainsi, vous plaira, j'en suis sûr. Quant à ses vers, il y aura beaucoup à retrancher du recueil que vous m'avez envoyé. Je désire vivement qu'il me soit possible de me livrer bientôt sans réserve à

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cette occupation chérie: ce serait l'affaire de peu de jours, et je n'ose cependant me promettre de les avoir libres sitôt. »4 Nous laisserons donc largement la parole à Bernard de Bonnard, en prose et en vers... En prose? Bonnard n'est pas un écrivain. Si Choderlos de Laclos l'est devenu au seuil de l'âge mfu, à quarante ans, lui n'a pas eu le temps. Sans doute aurait-il pu aussi s'inscrire «dans l'ombre de JeanJacques »5 ; mais il n'a pas songé à imiter ses maîtres, à se hausser à leur niveau. En vers? Quelques-uns de ses poèmes méritent d'être portés à la connaissance du public à défaut de la réédition d'une œuvre qui semblerait anachronique.. . On ne saurait oublier que le chevalier de Bonnard était un homme de lettres et qu'il s'était fait un nom de poète. S'il n'occupe qu'une place mineure dans l' Histoire de la Poésie française où Robert Sabatier le désigne comme « poète élégiaque tendre et pacifique », son activité poétique ajoutera la touche finale à la connaissance du personnage et des vicissitudes d'une existence dont le fil d'Ariane a pour nom: l'amitié avec ses liens de fidélité et de solidarité. Loin de nous l'intention de faire l'apologétique du sentiment, mais force nous sera de reconnaître en cet homme d'un vieux monde qui fera nauftage quelques années seulement après sa mort, l'incarnation de l'homme sensible mis en exergue dans toute la littérature du XVIIr siècle inspirée par Rousseau et exprimant le rêve de ce que pourront être les relations humaines. Nous proposons au lecteur que ne fascinent plus les légendes établies, les élévations ou les chutes spectaculaires, de pénétrer dans la vie privée et la vie publique d'un homme déterminé et sans masque, à la personnalité attachante. Et si, comme le dit Montaigne, « chaque homme porte une forme entière de l'humaine condition », cet homme sera, le temps d'une lecture, Bernard de Bonnard.

PREMIÈRE PARTIE

LES ATTACHES

Je suis heureux, tout le monde me le dit eti'ai quelque envie de le croire.

CHAPITRE I

Origines et formation

La noblesse bourguignonne BONNARD... Dans le premier tome des Miscallanae ou Mélanges d'histoire et de littérature, daté de 1759 et écrit de la main du chevalier, on lit ceci: « C'est sous le règne de Philippe Auguste que les familles commencèrent à prendre des noms fixes et héréditaires. Les seigneurs les prirent la plupart de leur terre, et les autres du lieu de leur naissance, de la couleur de leurs cheveux ou de leur village, de leurs professions ou de leurs bonnes ou mauvaises qualités. » Sacrifions donc à l'étymologie sans pour autant verser dans les « études psychologiques sur les rapports qui peuvent exister entre le nom et certaines individualités» : on verra, dans ce patronyme, la double origine latinogermanique qui fait de 1'homme un être à la fois bon et fort, bonus étant attribué à des Francs, hard signifiant dur, fort. « Un homme dont le nom disait ce qu'on peut réunir de bon »1, écrira l'un de ceux qui l'ont connu et pleuré. Quant au prénom, Bonnard s'honorait, à chaque rete, de porter celui de son saint patron, l'abbé de Clairvaux, docteur de l'Église, moraliste exigeant.. . Bernard de Bonnard s'inscrit dans une lignée d'écuyers du roi (premier degré de la hiérarchie nobiliaire), qui va de Pierre de Bonnard, puis Antoine, Charles, Paul, Louis, Lancelot, Philibert, décédé en 1730, à Émiland Bonnard, seigneur de Chassenay, son père: une petite noblesse originaire de Semur-en-Auxois qui, en 1789, était chef-lieu du bailliage d'Auxois, dépendant de la province de Bourgogne. Toutefois, cette appartenance ne va pas de soi. L'aïeul, Philibert Bonnard, époux de Jeanne Thénard, avait bien été conseiller du roi et lieutenant criminel aux bailliage et chancellerie
d' Arnay. Mais les papiers d'Émiland, époux d'Henriette Thibaut

- née

d'une

ancienne famille de Semur existante depuis 1359 - révèlent bien des difficultés à se maintenir dans le rang de la noblesse. En 1753, Émiland Bonnard fournit les « titres probatifs)) qui lui sont demandés pour confirmer sa famille dans les « privilèges de la noblesse )). Jusqu'alors, le maire, les échevins, le syndic de Semur n'ont cessé de mettre 19

en doute cette appartenance à la noblesse du premier degré datant de 1693 et s'obstinent à vouloir l'inscrire dans l'état des imposables à la taille. Depuis 1583 déjà, pour assurer les meilleures rentrées fiscales possibles, sévit la répression contre les usurpateurs de titres nobiliaires par la taxation et imposition qu'infligent les commissaires «députés pour la réformation et règlement de la taille. » Des lettres de confirmation de noblesse sont exigées après l'arrêt du Conseil d'état du 22 mars 1666 tant les marges de cet ordre sont floues et tant règne un désir d'exemption fiscale. On ne peut s'étonner d'un redoublement de zèle à la fin de l'Ancien Régime. Lors, que de tracasseries en 1744 - répétées en 1746 - auxquelles doit faire face ce père de famille qui proteste de devoir communiquer ses titres à chaque mutation et changement d'officiers municipaux: «Je suis né dans le bailliage d'Auxois, ma famille y est demeurante, et connue, ainsi c'est une véritable insulte que me font les maires et échevins de Semur en me disputant mon état et mes privilèges» ; et il dénonce les procédés vexatoires du sieur Didier, avocat de l'un des échevins, d'entreprendre des procès sans aucun fondement légitime puisqu'en 1744, il avait donné connaissance de ses titres (lettres d'ancienneté délivrées en 1716, confirmation de 1724 de la vétérance de l'office de Conseiller notaire et secrétaire du Roi conférant honneurs, exemptions, droits et avantages). Cette année-là, on avait dû reconnaître que «l'édit de 1692 fut moins introductif d'un droit nouveau lorsqu'il accorda le droit de noblesse aux secrétaires près le parlement de Besançon que confirmatif des anciennes prérogatives donc jouissances pour les membres de cette compagnie avant que la Franche-Comté n'eût été soumise à la domination française ». Cela avait été confirmé par l'édit du Il mars 1694 et l'arrêt du 15 novembre 1723... Or, voici qu'en décembre 1756, on revient à la charge. En témoigne un « extrait tiré du registre des délibérations de la Chambre de ville de Semuren-Auxois où étaient Messieurs Demanche, Maire, Didier, Avocat, Bruzard et Tiersot, Échevins, et Guyot, Procureur syndic », faisant état des « réticences de M. Bonnard se prétendant Noble de communiquer les titres de sa Noblesse pour être examinés et vérifiés, s'il l'est en effet ». On ne peut être plus embarrassé. Émiland Bonnard de Chassenay l'est moins dans l'expression et considère toujours comme «injures» les interpellations successives des mêmes personnes qu'en 1744 (à quatre près qui sont mortes). Il s'exécute néanmoins. Mais, le 30 décembre, on lui fait savoir que l'on n'est pas satisfait des titres fournis pour la vérification de sa prétendue noblesse et non plus de sa sommation pour réponse à celle qui lui avait été signifiée. Ce ne sont que des copies! En janvier 1757, Émiland se dit très surpris; cependant, pour lever ce « soupçon injurieux », il veut bien entreprendre des voyages dispendieux auprès de parents collatéraux pour collecter les originaux qu'il présentera lors d'une séance à l'issue de laquelle les papiers

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lui seront rendus après comparaison - précaution oblige. Les ennuis vont prendre fin... En effet, les administrateurs de la ville de Serour se rendent à l'évidence devant les preuves littérales; un dernier point d'achoppement toutefois: «sous le nom d'enfants nés et à naître, Sa majesté n'a pas compris les petitsenfants, les arrière-petits-fils ». En quoi, ils se trompent. « Le mot d'enfants seul est limitatif: ceux d'enfants nés et à naître l'extendent à toute la postérité. » Toute la descendance mâle du bisaïeul de Monsieur de Bonnard a été comprise dans la confirmation accordée en 1723 ! En février 1757, un délibéré du Conseil met un terme à ces procédures tatillonnes du temps. Émiland Bonnard avait acquis une noblesse parfaite pour lui et sa postérité. En bons sujets, les ftères de Bonnard paieront leur capitation d'un montant annuel de 12 livres comme l'attestent des papiers de 1776 et 1777, signés d'Étienne de Charolles, receveur de la capitation de Messieurs de la noblesse de Bourgogne... L'appartenance à la petite noblesse avérée fut déterminante pour la vie et la carrière du chevalier de Bonnard... Ainsi, en 1778, lorsque celui-ci sollicitera une place dans l'Éducation des princes d'Orléans, il pourra écrire dans la note de présentation remise au comte de Buffon: «Le Chevalier de Bonnard a 33 ans. Il est né en Bourgogne le 22 octobre 1744 d'une famille noble mais pauvre [...] ». Mais à quoi sa formation le prédestinait-elle?

Un brillant écolier

Bernard est l'aîné d'une famille de trois garçons. Dans sa jeunesse, on le distinguera de ses ftères, le Chevalier et Beauverseau (Beauver), sous le nom de Chassenay. Très tôt, ses parents s'étaient rendu compte des heureuses dispositions de ce fils chéri et avaient tenu à lui donner la meilleure éducation. On aimait ses reparties, sa façon de réciter des fables, de raconter des anecdotes; dans les châteaux du voisinage, on félicitait sa famille. Il connut probablement une enfance préservée, ce qui était rare à l'époque. Il réussit brillamment ses premières études sous la férule du grammairien Nicolas Bizouard, maître estimé à qui il voua de la reconnaissance toute sa vie en mettant tout en œuvre pour le retrouver et l'obliger. De 1758 à 1761, il étudia au collège des Godrans à Dijon qui, tenu par les jésuites jusqu'en 1762, jouissait d'une bonne réputation. Apprécié de ses maîtres, le jeune Bonnard se trouva en rhétorique à quatorze ans ; c'était le couronnement de l'enseignement qui accordait la primauté à la formation littéraire. Les mathématiques n'étaient pas pour autant négligées, mais le goût n'en était pas encore venu à l'étudiant qui se distinguait plutôt en

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philosophie et, sous l'influence du père Courtois, affichait des prédispositions pour la poésie: «Presque rien en logique, rien en mathématiques. », trouve-t-on en note sur l'un des feuillets intitulés Souvenirs. «Je suis jeune, je rime, j'aime. Je n'avais d'autre idée que de rester à Dijon, y voir ma cousine, l'y aimer, l'épouser. » Il logeait chez son oncle Philibert Papillon, maître ordinaire en la Chambre des Comptes de Bourgogne, s'était en effet passionnément épris de Jeanne, sa jeune cousine, qu'il aimait d'un amour entier, absolu; cette passion juvénile allait le hanter jusqu'à son dernier jour. Si tout pouvait le disposer à l'enseignement et lui permettre de s'établir à Dijon, les événements et la volonté de son oncle Papillon qui était curateur de ses biens et avait d'autres vues pour sa fùle en décidèrent autrement. Fêlure intime. Le décès de son père le ramena auprès des siens ce qui allait plus sûrement infléchir sa destinée.

Vers une carrière militaire

Pour la petite noblesse provinciale, les possibilités de carrière se dessinent entre la robe et l'épée. Les aînés tentaient couramment leur chance dans un office de justice ou de fmance tandis que les cadets se risquaient dans les années du roi dotées d'un grand prestige depuis Louis XIV. La carrière militaire était plus conforme à l'image que la noblesse se faisait d'elle-même. D'ailleurs, comme l'exercice des charges présidiales, l'entrée dans l'année pouvait constituer une voie d'anoblissement - s'il en était besoin. .. La famille tint probablement conseil sur l'avenir de Bernard placé sous la tutelle de ses oncles maternels qui, appartenant à la robe, lui fIrent étudier le Droit. L'un d'eux, conseiller au Parlement, qui n'avait qu'une fIlle, s'intéressa à lui comme s'il était son ms, mais il jugea bon d'envoyer le jeune homme à Paris, quand en 1763, celui-ci perdit sa mère... La capitale! Bonnard y retrouve un camarade de collège: La Chaize. En 1764, ses premiers vers imprimés au Mercure sont dédiés à Madame de Montigny, mais il se fâche avec Antoine Chartraire de Montigny, l'ami des années de collège si pleines de promesses. Sur la recommandation du marquis de Thiard qui l'avait pris sous sa protection comme ami de son ms, Buffon, lui otITe de passer OutreAtlantique, mais il n'est pas tenté par l'Amérique, il retourne à Semur en 1765. Il reçoit très vite des nouvelles de Paris en cette année où « le mauvais état du dauphin» est sur toutes les lèvres. Loin de Fontainebleau où se meurt le ftls de Marie Leczinska, Louis-Ferdinand de France, Bernard a bien d'autres soucis... 22

La jurisprudence et la magistrature vers lesquelles il est orienté par nécessité ne l'intéressent guère. Ses connaissances en mathématiques le déterminent plutôt pour l'artillerie où l'un de ses frères cadets l'a précédé depuis deux ans ; ce corps, dédaigné par la grande noblesse à cause du niveau exigé en mathématiques est ouvert à la bourgeoisie et à la petite noblesse auxquelles il peut permettre une ascension sociale rapide. De manière générale, les écoles militaires pallient la pauvreté de la noblesse de province hors d'état de donner une certaine instruction à leurs enfants... Un but: «donner à l'armée française des officiers distingués non seulement par leur instruction humanitaire et scientifique, mais aussi par leur tenue guerrière et leurs formes polies »2. Voilà que Bernard de Chassenay perd au jeu l'argent que lui avait confié la tante Fournier qui le considérait comme le plus sage... C'est alors qu'il donne sa parole d'être aspirant, élève et officier en un an ! On ne peut pas dire qu'il manquait de volonté quand on sait qu'il était recommandé aux professeurs de tout observer chez leurs élèves, de combattre le défaut particulier de chacun sans violence et avec politesse, et de diviser leurs élèves en quatre catégories: dispositions et volonté; volonté sans dispositions; dispositions sans volonté; ni volonté ni dispositions. Bernard de Bonnard ne manquait pas non plus de dispositions... Se retrouvaient d'ailleurs dans l'artillerie (ou le génie) les élèves qui avaient le plus d'aptitudes. Pourvu des lettres d'aspirant que leur avait obtenues l'oncle Deforges, il se décide avec son frère Lazare, dit Beauverseau, et le jeune Thyard à entrer au service; le 18 janvier 1766, il part donc pour Besançon muni d'une recommandation auprès du premier président du Parlement, Monsieur de Grosbois. Mais laissons parler les feuillets Souvenirs dont on peut se demander s'ils n'ont pas été écrits de la main du chevalier de Broval. En effet, celui-ci projetait une biographie digne de la mémoire du chevalier de Bonnard en lui donnant le plus possible la parole ce qui expliquerait l'alternance de la première personne et de la troisième personne, à moins que cette dernière ne soit un effort de distanciation au cas où ces notes appartiendraient au chevalier, comme il est plus simple de le croire... Quoi qu'il en soit, cela confère à ces quelques lignes un caractère émouvant. «Départ 18 janvier 1766. Il rembourse à M. de Montigny ce qu'il lui devait. Mon oncle m'avait fait défense de voir ma cousine en passant à Dôle, je lui obéis, mon cœur bat, je tressaille, en me sentant si près d'elle. Valfort à Besançon. Je travaille 14 heures par jour, mes progrès sont étonnants. Examen le 1eravril. Reconnu seul capable avec un autre d'aller à Bapaume.[...] Monsieur de Rouffange3, mari de ma cousine, avait été instruit de mon amour pour elle avant son mariage, et depuis elle le lui avait avoué elle23

même: il était venu me voir à Besançon, il nous avait rencontrés à Dôle et avait exigé de moi que j'allasse voir sa femme à Gray... J'y allai donc! Quelle entrevue! Je voulus que mon camarade m'y accompagne, je dînai avec elle, hélas, je ne devais jamais la revoir! Comme je fus triste, mélancolique toute la soirée! Je répétai souvent les anciens vers de Bertaud: Quandje revois ce quej'ai tant aimé... » Tandis que la bonne ville de Semur évolue en replâtrant ses maisons, en se dotant de lanternes - il ne manque plus que de bonnes pompes contre les incendies -, l'enfant du pays étudie, essaie d'oublier son chagrin d'amour et prépare son avenir. On imagine son état d'esprit quand le 12 avril, il est convoqué à Bapaume en Picardie où l'école de La Fère4 (que Napoléon transformera en École Polytechnique) a été transférée. Il a auparavant pris des renseignements auprès de Cazotte de La Chassaigne5 attaché à cette pépinière des officiers du Corps Royal. L'émulation y est grande; les élèves concourent entre eux pour les premières places d'officiers vacantes. Pour devenir élève, il est nécessaire de connaître parfaitement les deux premiers volumes du Cours de Mathématiques de Camus6. Si l'on n'a pas la chance d'obtenir l'agrément du ministre pour étudier avec des maîtres que le roi entretient dans chaque école d'artillerie où le nombre de postulants est largement supérieur au nombre de places, il faut étudier seul, chez soi. Cela ne semble pas difficile à quiconque s'est déjà attaché à une étude et est accoutumé à réfléchir. Bonnard étudie seul. « Il tombe malade de fatigue, d'épuisement en arrivant à Bapaume, la fièvre le quitte à force de quinquina; mais plus que 5 jours avant l'examen, fièvre dans l'intervalle, à l'hôpital, soins... 120 concurrents pour 14 places, reçu élève juillet 1766. Je reprends mon plan de travail de Besançon, rien ne me distrait, je réussis donc. .. »
eT Il est en effet examiné et le 1 mai, il est admis dans l'une des cinq écoles

régimentaires fondées par l'édit du 5 février 1720, destinées à l'éducation des officiers et aspirants.: la célèbre École des Élèves du Corps Royal de l'artillerie, Il faut dire que la réflexion pédagogique mise en œuvre dans les écoles militaires allait bien au-delà des exigences du service des armées. Brillante réussite. Respect des engagements. Il était décidé qu'on renverrait ceux des élèves qui, depuis cinq ans à l'école, ne pourraient être reçus officiers; en conséquence, il y avait peu de chance que les nouveaux venus obtiennent leur nomination. Or le jeune gentilhomme, premier de sa promotion, démontre si brillamment les propositions de Camus que celui-ci le fait recevoir officier, seul de ceux qui étaient entrés avec lui. Excellence... C'est ce que souhaitait l'ami Valfort, que «le terrible Camus lui donne bien vite ce titre de lieutenant au Corps Royal... 75 francs par mois et l'Espérance. » L'espérance...

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Le 10 juin, le nouvel officier peut lire avec plaisir une lettre élogieuse du duc de Choiseul: « Je suis très satisfait Monsieur, de l'examen que vous venez de subir à Bapaume. M. Camus vous a reconnu pour l'un des plus forts et des mieux instruits de tous les sujets qui se sont présentés à ce concours; il était si considérable que ce succès de votre part me donne aussi ma meilleure opinion de vos dispositions pour l'état que vous avez embrassé. D'après le compte que j'en ai rendu au Roi, sa Majesté vous accorde une place parmi ses élèves du Corps Royal de l'artillerie. » Le 27 septembre, il reçoit une autre lettre de satisfaction du ministre, le nommant Lieutenant en second dans le Régiment de Besançon du Corps Royal et le priant de prendre possession de son poste le plus rapidement possible. À peine deux ans plus tard, le voici promu lieutenant en premier dans le régiment de Besançon, mais il reste attaché à la Compagnie de Seguin jusqu'à nouvel ordre avant de rejoindre à Toulon celle de Roqueferre, muni de documents sur la charge des mortiers. À Besançon, il ne s'amuse pas autant que Valfort, alors à Colmar, se plaît à l'imaginer et il ne joue pas vraiment les « boute-en-train ». Certes, le contrat passé avec lui-même est rempli: il a été aspirant, élève et officier en moins d'un an. On peut imaginer la joie de sa famille lorsqu'elle le revoit en janvier 1769 et la sienne propre de s' « être créé tout seul» ; il n'a plus d'obligation à l'égard de son oncle qui lui était cher, mais qui lui a causé grand chagrin en lui refusant sa fille. Il reste le travail dans lequel on peut se réfugier et qui lui a valu la réussite. Soigneusement recopiées, les lettres de service et instructions reçues durant la période de 1767 à 1769 révèlent le caractère appliqué du jeune officier qui se spécialise et entend acquérir de véritables compétences: Instructions sur les batteries des côtes, Constructions des batteries de côtes, Observations sur les batteries de côtes... En une période où l'armement fait des progrès considérables, après la guerre de sept ans et jusqu'au traité de paix avec l'Angleterre qui ne sera signé qu'en 1783, la construction des batteries des côtes est de première importance et les instructions doivent être suivies à la lettre. Il faut apprendre à se servir des nouveautés techniques, par exemple de ce compas de canonnier inventé par Puget d'Orval, dont l'usage est certes à la portée de tout le monde, mais nécessite des explications claires. Studieux, Bonnard fait preuve de la rigueur et la précision nécessaires. Il était naturellement pourvu des qualités requises par le règlement de 1761 adressé par Mgr de Beaumont aux directeurs des écoles militaires: il était d'ores et déjà accoutumé à «une vie appliquée et laborieuse », pourvu de tout le respect dû à ses supérieurs... Et le meilleur que pouvait lui souhaiter, au printemps 1769, son vieil ami, le comte de La Feuillée qui allait bientôt prendre sa «vétérance », c'était de «quitter la salle de Mathématiques» à l'automne et de se rapprocher de sa «paisible Bourgogne »7.
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À Besançon où débute sa catTière, il fait la connaissance du duc de Mortemart qui lui recommande ses fils dont l'un n'est autre que le lieutenant de la compagnie; il en est en quelque sorte le mentor qui surveille leur conduite et il noue très vite avec les deux ftères une solide amitié. Il aspire à « servir» les autres et cela se sait. Il écrit à nouveau à Cazotte pour avoir des informations concernant le concours d'aspirant afin d'aider Cœur de Roy qui ne semble pas de première force. D'après Cazotte, l'examen de 1767 s'annonce plus difficile que celui de l'année précédente et les plus doués craignent la trigonométrie, ne faut-il pas se mettre au troisième volume de Camus? Bonnard avait passé ce fameux concours à vingt-deux ans8, il n'était pas parmi les plus jeunes, il y avait eu auparavant les années
parISIennes.. .

Paris Chamfort disait que de« courir après la fortune avec de l'ennui, des soins, des assiduités auprès des grands, en négligeant la culture de son esprit et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un hameçon d'or ». Ce ne fut jamais le cas du chevalier de Bonnard qui ne sacrifiait pas l'essentiel aux vaines mondanités. Cependant, un jeune provincial qui veut s'établir ne peut échapper à l'attraction de Paris. Bonnard avait fait un premier voyage en 1763, poussé, rappelons-le, par ses oncles qui y avaient des relations. Dans la capitale, il retrouve son ami La Chaize, Bret, l'abbé Le Blanc et Claude de Thiard connu sous le nom de comte de Bissy. Ce dernier possède une terre en Bourgogne: Pierre, son havre de paix familiale après les campagnes militaires et les séjours à Paris où, à l'Académie ftançaise, il a pris en 1750 la succession de l'abbé Terrasson. Précisément, il pourrait l'aider, il connaît le duc d'Aumont, officier de la maison du Roi, mais celui-ci est « entouré et gouverné par des hommes de lettres »9 ; il ne peut décemment pas accorder à d'autres sollicitations que la leur la place que désire Bonnard... Il faut dire que ce ne sont pas les poètes qui manquent en ce temps où l'on prend DelillelOpour un grand talent... En réalité, bien qu'il proteste de son amitié pour le poète et se dise sensible à ses vers, le duc est peu féru de poésie. «Ce n'est pas la vérité que les poètes cherchent ni qu'on doit exiger d'eux. » Les poètes se complaisent « dans le pays des illusions et de l'erreur ». D'ailleurs, il n'entend pas grand-chose à cette amitié que Bonnard vante tant et qui lui paraît si peu pratiquée; en somme, il est assez désabusé. Bonnard rencontre Buffon à qui le marquis Gaspard Pontus de Thiard l'a

recommandé. Originaire de Montbard, le naturalisteIl est connu depuis 1742
par ses Leçons de Physique expérimentale et plus récemment, depuis 1749, 26

par le monument de son Histoire naturelle, générale et particulière. Le jeune Bonnard est peu satisfait de cette entremise car tout ce que le grand homme lui conseille, c'est de passer en Amérique12. Qu'irait-il faire en Amérique? Seuls les grands noms peuvent y glaner la gloire. N'est-ce pas une duperie? À part des plaies d'argent, le premier séjour à Paris ne laisse guère de traces: «J'échappe aux dangers de Paris parce que j'aimais. », écrit-il à propos de cette période où son cœur est encore plein de sa belle cousine. De retour à Semur chez l'oncle de Mouloize, son tuteur, il reçoit des lettres de Besançon où son ami Valfort, inscrit à l'École d'équitation, se dit navré qu'il ne soit pas encore «placé» et qu'il ait tant dépensé... Valfort lui parle comme à un frère; sa mélancolie ne le quittera que lorsqu'il saura Bonnard heureux. Être né sensible? N'être ou ne pas être né riche? «La fortune se joue de beaucoup; peu éprouvent ses faveurs mais beaucoup ses disgrâces. » Il adresse Bonnard à l'un de ses parents, il parle de lui à ceux dont les pères sont lieutenants généraux. Pas plus que la fortune littéraire, la fortune militaire n'est assurée. C'est un «dur métier que celui de ne rien faire », mais après tout, Bonnard n'a-t-il pas acquis une expérience? «L'expérience ne s'acquiert pas seulement par le grand nombre de moments où l'on a vécu mais plus encore par ceux où l'on a réfléchi. Le plus sûr moyen peut-être pour devenir vraiment heureux est d'avoir éprouvé le malheur. Vous avez plus de ressources qu'un autre, mon cher ami, avec de l'esprit et de la philosophie acquise par des revers, on peut se croire heureux ou du moins croire le devenir. Espérez tout, mon cher ami, vous serez un jour heureux. L'amitié vous le pronostique, acceptez-en l'augure. »13 Soutien moral non négligeable... Sages encouragements... Le second séjour, de décembre 1773 à mars 1774, est plus déterminant. Le chevalier de Bonnard loge alors à l'hôtel des Mortemart, ses « dignes» et « excellents» amis. Ceux-ci sont bourguignons et Bonnard s'est déjà produit en écrivant des saynètes pour les théâtres de société si prisés en province plus qu'à Paris, chez le duc, à Everly, non loin de Provins. Cela renforce les liens militaires. .. Jusqu'où le destin de Bernard de Bonnard n'aurait-il pu le conduire? Comme il le constate, les gens riches et les grands n'ont guère d'idée de la médiocrité des fortunes en général, du mal-être des fortunes de province en particulier. Ainsi, les bons Mortemart, en s'attendrissant un jour sur son sort, disaient: « Ce pauvre Bonnard, il n'est pas riche, je parie qu'il n'a guère que 5 à 6000 livres de rente. » Ils furent bien étonnés, se souvient l'intéressé, en apprenant qu'il en avait dix fois moins. Il n'avait non plus ni plan ni projet. Mais si « quelquefois le dégoût de l'ambition s'emparait de [lui] », force est de constater qu'à Paris où le temps passe vite, les années pèsent lourd même si« les semaines n'ont qu'un jour ».

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Lorsqu'il va revoir d'anciennes connaissances à Versailles, on lui demande si cela fait trois ans qu'il n'est venu à Paris, il répond que cela en fait dix. Durant ces trois mois, Bonnard éprouve que «Paris est le pays de l'engouement ». On le fete alors qu'il n'a comme titre que ses petits vers, raconte-t-il dans l'esquisse de ses Souvenirs. Après analyse, il attribue son succès à « une sorte d'amour-propre qui, craignant le choc pour lui-même, ne heurtait pas de ftont les amours-propres voisins ». Vision très juste - sur laquelle il reviendra souvent - des relations sociales qu'il n'imagine pas fondées sur le persiflage, la dénégation, le ridicule. Il ftéquente le grand monde dans lequel on peut toutefois se former le goût et prendre un ton facile et agréable. Il fait nombre de connaissances qui influeront sur sa destinée. Un grand seigneur: le duc d'Harcourt; un général, Monsieur de Maillebois; des poètes, Dorat, La Harpe; un nouvel ami rencontré au balcon de la Comédie ftançaise, Monsieur de Pezay, sans oublier les dames: Madame de Cassini, Madame d'Alençon... Cette dernière, qui devient sa maîtresse, l'initie à la vie mondaine, l'informe de tout ce qu'il est bon de savoir pour évoluer dans les salons où, avec ses vers et ses chansons, il tient une place honorable. Le voici « dégagé des chaînes de l'amour »1\ du moins l'ami Valfort se plaît-il à le croire. Trois mois s'écoulent qui deviennent un enchantement, mais ni les beaux esprits et les femmes ni les projets n'ont réussi à entamer sa candeur. « Je reviens chez moi plus instruit, mais tout aussi candide... Zéphirine est mon amie: j'ai la bêtise de confier cela à celle qui m'aimait tant à Paris, elle en est furieuse. » À Paris, on regrette son départ. Le marquis de Clugny qu'il avait connu lors de son premier séjour lui écrit régulièrement en se préoccupant de sa santes. Nommé à l'intendance du Roussillon, le marquis continuera à lui écrire de manière personnelle, l'informera du mariage de sa fille selon ses vœux et l'assurera toujours de cette « inviolable» amitié dont nous
parleronsI6.. .

Besançon, Strasbourg, Besançon... Besançon où l'hiver de cette année 1769 marquée par la visite de Christian IX, roi du Danemark et de Norvège, au roi de France, est aussi « brillant» que la saison à Paris, avec « de jolies femmes, une bonne comédie, des bals, des fetes, des soupers élégants et gros jeu », du moins, c'est ainsi que le comte de La Feuillée qui, à cinquante ans, a obtenu sa vétérance et vit désormais au « village », ou plus exactement dans son château, entre sa femme et son curé, imagine la vie de garnison, avec cette mise en garde: «Je prie le seigneur au coin de mon feu pour que les plaisirs ne nuisent jamais à votre santé ni à la prospérité de vos armes. »17 En 1770, Bonnard est à Strasbourg où il se lie d'amitié avec le lieutenant de sa compagnie, le marquis de Mortemart. Ses premiers vers sont 28

communiqués aux journaux en 1771. 1772 connaît le succès de la rete en l'honneur du prince Louis... En 1773, une affteuse nouvelle le fait tomber malade: la mort de Desherbiers... Durant ces années, les militaires vivent au rythme des congés et des mutations sans grand espoir d'avancement, l'amovibilité des ministres ne leur permettant de compter que sur ce qu'ils tiennent, déplore Cazotte de la Chas saigne, l'auteur du Diable amoureux. Ainsi Henri des Mazis qui était allé à Paris pour solliciter un poste d'inspecteur s'en retourne peu satisfait: ce corps de l'inspection trop considérable pour les caisses royales est en extinction. Des Mazis se retrouvera sur les galères dans le canal de Malte et se consolera en faisant la cour aux « beautés siciliennes ». Tout cela va de pair avec les petits moyens des uns et des autres, des difficultés financières auxquelles nul n'échappe... On prête, on s'endette tour à tour et l'on est conduit à réclamer son dû, par exemple les dix louis que doit à Cazotte le cousin de Bonnard qui se fera l'intercesseur. .. En 1774, de retour à Strasbourg, Bonnard subit sa première atteinte de goutte; il sera à nouveau à Paris du 15janvier au 2 mars 1775 et encore une fois en novembre. Semur traverse des années difficiles car les récoltes et les vendanges sont
maUVaIses. ..

Mais en 1776, Bernard est en garnison à Gienoble, ville que l'on dit « charmante », où les « amusements» ne manquent pas. Comme Pommereuil, il a refusé de « passer aux Isles» avec Du Coudray. Celui-ci, d'après l'ami du Puget, a l'art de recruter les meilleurs officiers comme les meilleurs ouvriers. Bonnard a bien fait de refuser, dit-il dans sa lettre du 1er septembre: « Il est imprudent de prodiguer des talents à un ambitieux, ils en profitent sans reconnaissance ou en abusent sans délicatesse. Il est certain que la guerre des Colonies mérite d'enflammer les âmes délicates et sensibles, mais je suis sûr que les services du Français ne seront jamais bien accueillis par les Insurgents; la jalousie ou plutôt l'antipathie nationale est incurable. » L'idée du Palais-Royal a germé, suggérée par Bret, mais celui-ci connaît un peu le prince de Condé vers lequel Bonnard se tourne18bien qu'un instinct secret, indépendant de la prééminence de la maison. l'attire vers les Orléans, d'autant que la rumeur veut qu'ils soient particulièrement reconnaissants envers ceux qui les servent... Il est question de l'éducation des petits princes, le gouverneur pourrait bien être M. de Schomberg et le duc d'Harcourt lui recommanderait le jeune Bonnard pour une place dans l'Éducation. On appelle ainsi le personnel attaché aux familles princières. Les rivaux ne manquent pas : il y aurait Brunck, Suard et beaucoup d'autres pour des postes considérés comme très honorifiques... En fait, Maillebois parlera à Montigny19,ami de Madame de Genlis: les dés seront jetés. 29

En 1777, dans une longue lettre aux caractères hiéroglyphiques, du Puget réaffinnera sa conviction qu'il ne faut surtout pas compter sur une carrière militaire20 et que mettre ses services à prix pour la guerre américaine n'a guère d'intérêt, d'ailleurs veut-on la guerre ou simplement faire peur aux Anglais? C'est l'époque où le gouvernement confie une importante négociation Outre-Atlantique à Beaumarchais: quelle idée! Mais « il faut se garder d'exprimer ses opinions »... Pour l'heure, il s'agit encore de courir après la «fortune militaire », sachant cependant que si l'Armée offie des débouchés à la noblesse pauvre2t, il n'est pas possible à celle-ci de dépasser le grade de lieutenant-colonel. Alors commenceront les voyages avec Monsieur de Maillebois. Dès 1766, La Marche, qui avait tenté des démarches auprès de Camus, avait bien fait comprendre à Bonnard que pour défendre ses intérêts, il ne devait compter que sur ses talents personnels or il n'en est pas dépourvu. On lui dit qu'il est doué et il est tenté de le croire. .. Mais qu'est-ce que cette propension à toujours témoigner de son amitié et cette facilité à recueillir les témoignages d'amitié? Clugny qui est alors en grâce auprès du roi lui écrit en 1775 : « Si je ne vous connaissais pas, je me défierais beaucoup des choses flatteuses que vous me dites mais c'est votre style ordinaire et j'y distingue vos sentiments. »22 Monsieur de Clugny meurt en 1776. Une véritable perte. Est-ce une protection si facile à remplacer? «Le bonheur de t'obliger est une charge importante que tous ceux qui te connaissent et qui pourront t'être utile se hâteront de posséder. Je te recommande seulement de presser les gens qui te veulent du bien, avec le zèle que tu emploierais en faveur de la dernière de tes connaissances. », conseille le chevalier du Puget qui sait combien son ami est disposé à rendre service. En effet, de « la dernière des connaissances» au cercle familial, Bernard de Bonnard a fort à faire. Et pourtant: «Il ne faut conserver du souvenir de naissance que les sentiments qu'elle exige. L'orgueil de mieux penser que les autres. Vous ne connaissez encore les hommes que par théorie; mais quelle différence quand on les ftéquente ! L'on promet beaucoup, l'on tient peu. Ne comptez jamais trop fort sur les promesses à venir. Il faut se régler sur le présent. » Pour lui-même, il ne tiendra guère compte des constantes mises en garde de Valfort : « Tu es toujours prêt à excuser les gens qui ont des torts avec toi, tu n'aurais jamais l'esprit d'avoir de la colère, de la rancune, de l'humeur... » Quand il se dira « paisible et résigné », qu'il pensera qu'on a tout mis en œuvre pour le servir et que la chose ne se fera pas, c'est qu'elle est impossible. 30

CHAPITRE II

La piété familiale

1778, une année clef En 1778, on ne parle plus ni gueITe, ni Insurgents. On ne s'aborde plus qu'en demandant des nouvelles de Voltaire bien que les bruits de gueITe soient plus forts que jamais... Quand le 30 mai, le patriarche de Femey s'éteint, une censure générale est prononcée sur sa mort. Le chevalier du Puget tente de s'informer et le 12juin, il adresse cette lettre à Bonnard: «Je n'ai vu encore aucun des détails que l'on a répandu sur la mort de Voltaire, il faut laisser passer la rage et la haine et la vengeance de l'admiration avant de pouvoir pénétrer la vérité. C'est sans contredit un des hommes les plus extraordinaires qu'aient produit les siècles éclairés, mais tout en admirant ses grands talents, en reconnaissant l'immortalité du plus grand nombre de ses ouvrages, je crains qu'il n'ait fait beaucoup de mal, à la bonne logique, à la saine morale, en apprenant à rire de tout. C'est bien le meilleur parti du sage, mais c'est un secret funeste pour la multitude et le bonheur de la société. J'avoue même que si Voltaire amuse mon esprit, Rousseau intéresse bien plus mon cœur. Au reste tes réflexions sur la place à remplir sont sages et ingénieuses, mais ce qui est tout bonnement sage sans être ingénieux est le tendre et constant attachement de ton ami. » Nous ignorons les réflexions que Bonnard avait pu faire... À cette période, il attend la prise en charge officielle des petits princes d'Orléans, celle-ci ayant été retardée pour cause de coqueluche, après l'inoculation du mois de mai. Le 24 juin, il se rend dans sa « patrie» de Semur-en-Auxois avant d'entreprendre l'un de ces voyages à la mode qui, pour lui, n'est pas simple engouement: le voyage en Suisse, Genève, Lausanne, Berne, Bâle, etc. La valorisation des relations familiales s'insère dans un rapport harmonieux au monde. Le recueillement sur la tombe de parents trop tôt disparus serait un morceau d'anthologie romantique et fantastique si ce récit avait été publié. Nous ne saurions priver le lecteur de cette page de brouillon

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de journal tracée d'une écriture irrégulière qui garde les traces de l'émotion ressentie. « 24 juin (1778). Anniversaire du jour où ma mère fut enterrée, le lendemain de la rete de mon père. Tous deux reposent dans la même tombe. J'en approche dans un saint recueillement. Sur cette pierre froide qui couvre leurs cendres chéries, je m'appuie sur ma canne, la tête entre mes mains; quelques lannes coulent de mes yeux et mouillent la terre sacrée. C'était le tribut de mon cœur, l'hommage de la piété fIliale. Il me semble sentir pour mes genoux un frémissement. .. Ô vous mes parents qui m'avez tant aimé, dis-je à mi-voix, et dont la mémoire m'est si chère, recevez avec bienveillance les pleurs d'un fils qui vous honore. Le ciel m'est témoin que jamais je n'ai passé un jour sans penser à vous. Jamais il ne m'est arrivé quelque chose d'heureux que je ne vous aie invoqués dans mon cœur. Jamais je n'ai eu de peine que je n'ai dit : Ô mon père et ma mère, si vous viviez encore, je serais consolé. Jamais il ne m'est rien arrivé de flatteur et d'heureux que je ne sois cessé de dire : Ô mon père et ma mère, que vous auriez de joie du bonheur de votre fIls bien-aimé. Ô hélas, c'est peut-être la dernière fois que je viens sur votre tombe. Je ne reverrai peut-être jamais cette patrie que vous m'avez rendue chère. Protégez-moi, aidez-moi, veillez sur moi dans ma nouvelle carrière, que je sois digne de ma place et de vous... Je me plaisais dans cette attitude de douleur et de respect, j'y serais resté longtemps, mais il faisait jour encore, les portes étaient ouvertes, on pouvait me voir, un enfant de chœur m'observait. Je me retirai avec chagrin, cachant mon trouble et évitant tous les regards. Je courus chez moi. En entrant dans ma chambre, il me sembla que le portrait de mon père, qui était au-dessus de ma tête, se détachait et allait tomber sur moi. Je le regardai et je crus voir les couleurs du visage plus animées. Je descendis, saisi d'une secrète horreur. On avait tout fermé, je me crus dans un tombeau et entouré d'ombres. Je frissonnai en cherchant à voir dans les ténèbres pour vaincre ma frayeur. J'aperçus le jour par une fente et soudain je repris courage, regardant cela comme un bon augure. Je sortis, j'allai rejoindre mes parents et amis. » La douleur du souvenir, la pudeur des sentiments, la crise de conscience, l'espoir renaissant, nous suivons tous les mouvements de cette âme à nu. Avec le retour sur soi, opère le travail de la raison. «J'aurais été bien content de cette journée sans un moment d'erreur dans l'après-souper. J'avais résisté à des tentations, donné à un pauvre honteux, écouté les demandes de quelques malheureux, cherché à faire du bien à des gens à qui je devais de la reconnaissance, à ma nourrice et à la famille, honoré les cendres de mes pères, formé de bons projets, j'étais tenté de me croire vertueux au moins pendant un jour. .. Mais le souvenir

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