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La vie quotidienne au Mexique au milieu du XIXè siècle

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 novembre 1988
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EAN13 : 9782296272644
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LA VIE QUOTIDIENNE AU MEXIQUE
AU MILIEU DU XIXèmeSIECLE

Recherches & Documents AMERIQUES LATINES.
Collection dirigée par Denis Rolland N. G

BOURDES G., la classe ouvrière argentine (1929-1969),1987. BRENOT A.-M., Pouvoirs et profi:s au Pérou colonial au XV/lIe s., 1989. DURANT-FOREST(de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de México selon Chimalpahin Quauhtlebuanitzin (du XIe s. au XVIe sJ, 1987 ; tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988. DlNAL R., J£s musulmans en Amérique Latine et aux Caraïbes, 1991. EZRAN M., Une colonisation douce: les missions du Paraguay) les lendemain5 qui ont chanté, 1989. GUERRAF.-X., Le Mexique de l'Ancien Régime à la Révolution, 2 volumes, 1985. GUICHARNAUD-TOWS M., L'émergence du Noir dans le roman cubain du XIXe siècle, 1991. LAPAGEF., L'Argentine des dictatures (1930-1983), pouwir militaire et idéologie contrerévolutionnaire, 1991. IAMOREJ.,Jasé Marti et l'Amérique, tome 1 : Pour une Amérique unie et métisse, 1986 ; tome 2 : Les eXpériences hispano-américaines, 1988. LAVAUDJ.-P., L'instabilité de l'Amérique latine: le cas bolivien, 1991. IAMPERIERE A., Les intellectuels et la nation au Mexique, 1991. ~1ATrnIEU G., Une ambition sud-américaine} politique culturelle de la France (19141940), 1991. MAURO F. (dir.), Transports et commerce en Amérique latine, 1990. NOUHAUD D., Miguel Angel Asturias, 1991. PAVAGEAU J., L'autre Mexique} culture indienne et e:x:p:.-:rience la démocratie. de ORTIZ SARMIENTO M., La lAolence en Colombie, 1990. PÉREZSILLER].(sous la direction de), La "Découverte" de L'Alnérique ? Les regards sur l'autre à travers les manuels scolaires dtl monde, 1992. PlANZOLA M., Des Français à la conquête du Br~il au XVIIe s. Lesperroquets jaunes, 1991. RAGON P., Evangélisation} sexualité el mariage des Indiem face à la conquête. l£ récit el le monde (H. Quiroga)]. Rulfo} R. BlÇlreiro-Saguier),2ème écl., 1991. RAGON P., les Indiens de la Découverte. Evangélisation, mariage et sexualité, 1991. ROUA1\1DD., Vichy et la France libre au Mexique} guerre} cultures et propagandes pendant la Seconde Guerre mondiale, 1990. SEGUIN A. , le Brésil, presse et histoire (1930-1985), 1985. TARDIEUJ.-P., lvoir et Indiens au Pérou. Histoire d'une politique ségrégationniste} XVIe s., 1990. A paraître:
GUIOI\.NEAU-SINCLAIR F., Messianisme ZAVALA DE COSIO M.-E., Changement et tulles sociales chez les Guaymi de fécondité au Mexique. du Panama.

@ L'Harmattan,
ISBN:

1993

2-7384-1618-7

Robert Duclas

LA VIE QUOTIDIENNE AU MEXIQUE
AU MILIEU DU XIXèmeSIECLE
Préface de François CHEVALIER professeur émérite à l'Université de Paris l - Sorbonne

Edition L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: Vendeurs ambulants, lithographie dans dores", Decaen, México, 1856

((Méxicoy sus alrede-

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PREFACE

Robert Duclas et moi nous nous sommes connus au Mexique il y a fort longtemps, rapprochés d'emblée par notre commun intérêt pour l'histoire de ce pays si original. Dans les moments libres que lui laissaient sesfonctions
enseignantes il travailla d'abord sur lesfonds du XVIèmssiècle de la Bibliothèqzœ de Guadalajara et publia même deux catalogues. Puis il se passionna pour un auteur mexicain du XIX"'" siècle effectivement remarquable et qui, aux yeux des historiens, n'a sans doute pas tout àfait la place qU'il mériterait. En effet, ce Manuel payno dépeint fort bien la société du milieu du siècle passé, en particulier dans un ouvragejleuvequalifié de ''roman'' mais qui en réalité présente sous des noms d'emprunt un tableau pénétrant des hommes, des mentalités, voire de la politique de l'époque. Robert Duclas en tire une importante tbèse de doctorat présentée en 1963 à l'Université de Bordeaux sous la direction de l'inoubliable Noël Salomon, devant un jury de cinq professeurs dont j'ai eu le plaisir d'être membre. Une partie centrale de la thèse a été publiée plus tard sous le titre Les Bandits de Rfo Frio. Politique et littérature au Mexique à travers l'œuvre de Manuel payno (México, IFAL, 1979, 388 pages). Un livrefort intéressant et utile qui peut-être n'a pas eu non plus, comme l'œuvre dont il traite, toute la diffusion méritée, du moins sur le plan international. Très heureusement, le compétent directeur de la grande collection latina-américaine des Editiom de l'l-/armattan, Denis Rolland, s'est intéressé aux recherches mexicaines de Robert Duclas, qui ne se limitent d'ailleurs pas à l'œuvre de Payno, si vaste et importante soit-elle. C'est ainsi que nous est offert ce nouveau volumeLa vie quotidienne au Mexique au milieu du XIXbrw! siècle, qui confronte les remarquables galeries de personnages ou acteurs à d'autres sources, notammentLes Mt!rnoires de son ami Guillerrrw Prieto ou~ les travaux assez récents du SémirJ£lire d'Histoire Urbaine de l'INAFI (Instituto Nacional de A ntrop a log fa e Historia). Le livre de Duclas concerne en particulier la ville de Mexico qui, rappelons-le, avait été jusqu'au début du xixèm8 siècle la plus grande cité de tout le continent, devant New- York. Il nous apprend même qu'en 1854 la manufacture de tabac ne comptait pas moins de 7074 ouvriers (p. 256), en majorité des femmes, les chiffres étant comparables à œ que l'on sait de la fin du XIIIiImssiècle. Les nombreux visiteurs d'une capitale redevenue la plus peuplée d'Amérique (et du monde) ne manqueront pas d'être intéressés par tout ce JXlSsé créole, et les historiens eux-mêmes y trouveront largement leur compte. Parfois la réalité décrite peut dépasser la fictiorl d'un roman. Le cas de ce personnage si bien campé d'un colonel aide de camp du Président de la République qui sera démasqué plus tard comme chef des bandits du Rio Fria

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et de tout le pays!. Mais la justice mexicaine ne plaisante pas. Il payera ses forfaits par le garrot en 1839 (p. 1%), comme aussi d'autres personnages moins coupables que ne sauveront pas leurs hautes relations politiques. plus qu'ailleurs pourtant les relations, liens personnels et amitiés ont un

grand poids

au Mexique. C'est bien ce qu'a caricaturé encore payno quand

il montre un homme d'âge mûr, tout à fait sûr d'obtenir du Président de la République un emploi de fonctionnaire grâce à une chaîne de six personnes dont le premier maillon est son compère (p. 256). Sous le titre Un mexicain et ses amis, c'est la 'même réalité d'amigos, compadres et clients que dessinait de nos jours, en forme d'un vaste engrenage, le grand caricaturiste Abel Quezada (J).]ustement, de riches et puisSants personnages ne déclaignent pas de porter sur lesfonds baptismaux lesfil.5 de très rrwdestes individus qui deviennent ainsi leurs compères, liés pour la vie. Bien que la différence entre riches et pauvres soit énorme, il n'existe pas au Mexique les barrières de l'étiquette qui les sépare et les isole ailleurs (p. 167). A vingt ans ce talentueux Pietro, de condition simple, en était d'ailleurs un vivant exemple: amoureuxfou d'une jeunefille, il obtient du Président de la République qu'il lui prête son catrosse pour aller présenter à un père ombrageux sa demande en mariage! (p. 259). Il va sans dire que l'historien pourra glaner bien d'autres faits, citations et observations susceptibles de lefaire réfléchir ou lui inspirer des rapprochements. Ainsi, presque cent jours chômés l'an en dehors des dimanches (p. 217), c'est trop, bien sûr, pour "développer" une économie, mais pour les pauvres peones, indiens des haciendas, ou les salariés des ateliers et des fabrique; mexicaines, ne serait-ce pas la garantie d'un travail moins dur qu a la même époque

en Europe?
Enfin le"lecteur trouvera dans ce volume une foule de souvenirs pittoresques, d'informations et de traits significatifs sur le Mexique créole et métis de jadis, sur ses fites, ses marchés et ses foires, sur ses jeux, la cuisine, la vie familiale et quotidienne, les marginaux aussi ou le soldats de la leva, les voyages en diligence et tant d'autres choses... C'est donc un livre aussi attrayant qu'intéressant qu'offre Robert Duclas à des visiteurs de plus en plus nombreux, aux amis et amoureux de ce pays souvent étonn£lnt et si attachant qu'est le Mexique.
François GfIEVAIJER émérite à Paris 1 - Sorbonne

Professeur

(1) François Chevalier, L'Amérique Latine de l'indépendanœà 8

nosjours) PUF, Paris, réed. 1992

AVANT PROPOS

En décembre 1839, arrive à Mexico Angel Calderon de la Barca, premier ambassadeur d'Espagne au Mexique. Cet événement marque une date importante dans l'histoire du pays. Ayant surmonté l'inimitié et les rancœurs suscitées par la guerre d'indépendance, la République mexicaine peut se permettre de nouer des liens d'amitié avec son ancien colonisateur. En 1863, autre étape importante: après une guerre injuste, le sort du pays devenu empire malgré lui dépend du bon vouloir de Napoléon III par le truchement de Maximilien d'Autriche. Entre ces deux dates s'étend la période qui fait l'objet du présent livre, période pendant laquelle le monde rural et le monde urbain conservent, à peu de chose près, le même aspect, les mêmes coutumes, la même vie quotidienne qu'au temps des vice-rois. Si bien que le Mexique semble immuable. Cependant, vers 1860, on peut observer dans les villes les plus importantes, et spécialement dans la capitale, les premières manifestations d'un changement qui, peu à peu, va transformer le monde urbain puis beaucoup plus lentement le monde rural. Le Mexique vit donc les dernières années d'une époque qui va disparaître à jamais. Et, comme tout ce qui meurt, ce monde finissant engendre un regret, une certaine nostalgie. Grâce à deux romans de Manuel Payno, "El fistol deI diablo" et surtout "Los bandidos de Rio Frio", j'ai pu vivre en compagnie des Mexicains au milieu du XIXèmeiècle, j'ai pu partager leurs peines et leurs joies avec s une telle intensité qu'ils devenaient pour moi des êtres actuels que je rencontrais au hasard des rues, sur les places, dans les marchés, dans les campagnes. Ce livre où j'essaie de les faire revivre est né de l'amour que j'éprouve pour eux et pour leur beau pays où j'ai passé de nombreuses années, et de l'attrait que n'a cessé d'exercer sur moi la capitale de 1850 posée au bord des lacs dans la vallée de l'Anâhuac, dominée au sud-est par les sommets neigeux du Popocatépetl et de l'Ixtaccihuatl.

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Lacs et agglomérations

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I - LA CAPITALE DE L'ANÂHlJAC
"Vision d'Anahuac"
Quand les conquistadors espagnols parvinrent au "Paso de Cortès" à 3 580 mètres d'altitude sur le flanc nord du Popocatépetl, ces hommes frustes et animés par la soif de richesse n'en furent pas moins éblouis par le spectacle qu'offrait à leurs yeux la riche vallée de l'Anâhuac, grandiose oasis de verdure parsemée de villages où régnait, étendue sur les eaux de lacs immenses, la ville de Tenochtitlân objet de leur convoitise. BernaI Diaz deI Castillo dans ses Mémoires et Cortès dans ses lettres à Charles Quint racontent leur émerveillement. Le futur marquis deI Valle dit à son souverain que tout ce qu'il peut lui écrire ne donne qu'une faible idée de la splendeur du site et de la ville; cet hidalgo orgueilleux compare ce qu'il voit à des villes et des paysages de son pays natal pour conclure que rien n'égale en grandeur et en beauté la terre qui s'étend à ses pieds sous un ciel d'azur qu'aucun nuage ne trouble. Pour décrire ce qu'il admire, il faudrait, dit-il, beaucoup de temps et surtout le talent de narrateurs expérimentés. Malheureusement, le soldat de Sa Majesté très catholique n'est pas un poète. Depuis cette époque lointaine les siècles se sont écoulés; mais, en ce XIXèmeiècle qui nous occupe, rien n'a perdu de sa beauté. Les voyas geurs qui visitent la capit~le du Mexique et ses environs sont unanimes: tous proclament "la radieuse beauté de Mexico paré de toutes les fleurs qui parsèment sa campagne et du diadème de montagnes qui entourent la vallée, diadème dont les plus beaux fleurons, le Popocatépetl et l'Ixtaccihuatl brillent au soleil comme deux diamants. "(1) Notre bonne marquise Calderon de la Barca regrette pour sa part d'être accueillie, en cet hiver 1839, par un ciel nuageux qui ne lui permet pas de goûter pleinement ce magnifique spectacle. plus heureux, Brantz Mayer, Secrétaire à la légation américaine, fait route de Puebla à Mexico en novembre 1841 par beau temps. Aussi, après avoir quitté le sinistre Rio Frio, peut-il admirer le grandiose spectacle offert par l'Anahuac lorsqu'il arrive à 3 200 mètres d'altitude sur les contreforts des chaînes de montagnes qui prolongent l'Ixtaccihuatl vers le Nord. A la différence de Cortès, il trouve les mots pour exprimer son émerveillement: "Ni le marin qui aperçoitla terre après une longue navigation, ni le pèlerin qui contemple sa terre natale après avoir passé de nombreuses années loin des lieux de son enfance ne lancèrent de cri de joie comparable à celui par lequel un de 'nos compagnons de voyage salua la vue de ce panorama." (2)
(1) Valle Q.N. deI) : "El viajero en México", 186;), p. 718. (1) Mayer (Brantz) : "México la que es y la que fUCIl,Bib. arnéricaîne, Mexico, 1948, p.54.

Il

En 1852, Jean-Jacques Ampère, fils du grand savant et professeur au collège de France, arrive à son tour à Mexico. Son admiration ne le cède en rien à celle de Mayer même si les termes de sa description semblent moins poétiques: "C'est un des plus étonnants spectacles qui soit dans l'univers. Les grands sommets neigeux qui dominent tout, les montagnes amoncelées à leur base; les lacs au pied de ces montagnes, des arbres tropicaux et des arbres toujours verts, la neige vue à travers les aloès, composent un ensemble beaucoup plus singulier que la nature des tropiques avec la majestueuse et riante monotonie de ses palmiers, de ses cocotiers, de ses bananiers."(1) Un siècle plus tard, sur les traces de Cortès, sur celles des voyageurs du XIXèmc, eu , moi aussi, la joie ineffable d'admirer Mexico et sa vallée. j'ai Après bien des années, je revois la ville illuminée s'étendant sur la plaine quand on aborde l'Anahuac par la route de Toluca du haut des montagnes occidentales. Comme eux tous, j'ai éprouvé cette impression de beauté et de grandeur, cette impression d'embrasser d'un seul coup d'oeil un spectacle émouvant et immense où la ligne d'horizon s'étend infiniment plus loin que dans nos pays d'Europe occidentale, spectacle envoûtant dont le souvenir ne vous quitte plus. Or, ce Mexico d'aujourd'hui n'a plus grand chose de commun avec celui de 1850. Il s'est étendu de manière un peu anarchique, les lacs sont en grande partie asséchés sauf celui de Xochimilco et pourtant le charme persiste, le site n'a point perdu de sa grandeur.

Origines de la ville
A l'arrivée de Cortès, Tenochtitlan est construite en grande partie sur une île située près de la rive occidentale du lac de Texcoco et aussi, grâce à des pilotis, sur les eaux mêmes de la lagune. La côte toute proche décrit un arc de cercle jalonné de villages. L'île de Tlaltelolco n'étant séparée de la capitale des Aztèques que par un bras de la lagune, on a jeté par dessus un pont amovible comme tous ceux qui permettent à la ville de communiquer avec la terre ferme. Dans de très belles pages au lyrisme mesuré, Jacques Soustelle ressuscite ce Mexico de 1519, ville harmonieuse dans sa conception, parfaitement organisée du point de vue social, pleine de vie et d'espoir, "être vivant qu'anime depuis deux siècles une furieuse volonté de puissance que l'irruption des hommes d'Europe vient briser net~" (2) Après avoir mûrement réfléchi, Cortès décide de reconstruire la nouvelle capitale sur les ruines de l'ancienne que la bataille a presque complètement détruite. Il en respecte le tracé général en forme de damier qui est caractéristique de toutes les villes du pays à quelques exceptions près
(1) Ampère Q.Jacques) : "Promenades
Paris, 1853, p. 1054. (2) Soustelle (Jacques) en Amérique. Le Mexique", Revue des deux mondes, Paris, 1955, p. 60. : "La vie quotidienne des Aztèques") .Hachette,

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CGuanajuato, par exemple, dont le tracé capricieux rappelle celui des cités espagnoles). Il ne s'agit pas là d'une influence qu'auraient exercée les Américains du nord. A l'époque, ce qui devait devenir les U.S.A. en était au même point que les autres pays américains. Au XVIIèmeiècle, encore, s New-York n'était qu'un petit port d'abord hollandais puis anglais. En réalité, cette conception urbaine remonte au Moyen-âge et même au-delà puisqu'Alexandre le Grand avait donné l'ordre de construire en damier la ville d'Alexandrie. Les conquistadors adoptent donc ce tracé parce qu'ils le connaissent, qu'ils l'ont retrouvé à Tenochtitlân et qu'il présente pour eux de gros avantages militaires dans un pays non encore pacifié. Peut-être perdent-elles ainsi un peu de poésie ces villes américaines mais il s'en dégage un charme pénétrant au point que l'on a quelques difficultés à les imaginer construites à l'européenne. Animés par le souci d'assurer leur sécurité, Cortès et ses soldats bâtirent des maisons-forteresses d'un seul étage garnies de tours dont le nombre témoignait de l'importance du propriétaire. Petit à petit, le temps faisant son œuvre, ces habitations guerrières menaçant ruine furent remplacées par des maisons à deux ou trois étages. Aussi, de cette époque lointaine ne reste-t-il que les temples et les couvents fort nombreux d'ailleurs; mais le tracé primitif a été conservé de sorte que, par sa disposition, sa situation, et son étendue, le Mexico du XIXèmeessemble encore beaucoup à r l'antique capitale des Aztèques.

Vue d'ensemble

de la ville, étendue,

population

Imaginons que nous nous trouvions, un jour d'f\vril 1856, dans la nacelle d'un ballon captif à 3 ou 400 mètres d'altitude à l'aplomb de l'actuelle colonie de San Francisco Xocotitla, à 4 kms environ au nord-ouest de la cathédrale. C'est à peu près le point de vue adopté par Decaen pour sa très belle lithographie de la capitale qui illustre México y sus aIrededores paru en 1856. Nous embrassons du regard la ville et la vallée qui s'étend devant nous vers le sud jusqu'aux premiers contreforts de la Sierra Madre orientale dominée par les sommets neigeux du Popocatépetl et de l'Ixtaccihuatl. Ce qui frappe tout d'abord, vu d'ici, c'est que Mexico n'a pas de toits. Toutes les maisons se terminent en terrasses dont certaines sont de véritables jardins suspendus semés de fleurs en toutes saisons. Le spectacle serait monotone si les nombreuses coupoles des couvents et des temples de la ville ne rompaient régulièrement la platitude des habitations. Le spectacle n'en est pas moins surprenant pour un Européen habitué aux toits de lauses, de chaume, de tuiles ou d'ardoises. Regardons maintenant vers l'est: le lac de 'fexcoco étale ses eaux salées sur une grande partie de la plaine et, plus au sud, se prélassent les
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eaux douces des lacs de Xochimilco et de Chalco. En direction du sud-est, nos yeux distinguent fort bien les villages d'Ixtacalco, d'Ixtapalapa et, dans leur prolongement, Chalco dont l'église se devine au bord de l'eau. Tournons notre regard vers le sud pour apercevoir Mexicaltzingo, Coyoacan, TIalpan et Xochimilco qui somnolent au soleil. plus à droite, se groupent autour de leur église les villages de Mixcoac, San Angel, Tacubaya. A l'ouest, c'est Tacuba ; à l'est, Santiago TIaltelolco et, loin derrière nous, le sanctuaire de Guadalupe qui se dresse sur le Tepeyacac. Enfin, à 3 kms au sud-est de l'Alameda, s'étend l'oasis de verdure de Chapultepec. De nombreux hameaux parsèment la vallée dont la richesse agricole a attiré beaucoup de monde. Tous ces villages que je viens de citer à dessein ont peu à peu été absorbés par la capitale et constituent aujourd'hui les colonies ou quartiers qui portent encore leurs jolis noms indiens. Dans sa partie sud, la ville se termine presque en ligne droite (marquée de nos jours par les rues Doctor de la Loza et Fray Teresa de Mier) depuis le Paseo de la Viga à l'est, promenade ombragée de saules au travers desquels on devine la chapelle de San Agustin Zoquiapan , jusqu'à la garlta de Belén à l'ouest. A partir de cette ligne droite, s'élançant vers le sud, outre le Paseo de la Viga, une première rangée d'arbres qui ombragent la chaussée de San Antonio Abad, suite de la rue du Rastro (Pino Suarez). et une seconde qui coupe le paysage dans le prolongement de la rue Nino perdido. De la garita de Belén, une des portes de la ville, se dirige vers le Sud-est la chaussée de la Piedad tandis que, venant du sud-ouest pour aboutir à Belén, la chaussée et l'aqueduc de Chapultepec offrent à nos yeux le spectacle élégant des arcades qui conduisent l'eau potable jusqu'à la fontaine deI Salto deI agua. Partant de la garita de Belén le Paseo de Bucareli, large avenue bordée d'arbres avec ses trois ronds-points ornés de fontaines, marque la limite ouest de la ville jusqu'à San Fernando dont les tours se dressent presque à nos pieds. Voyez, partant de là cette belle avenue qui prolonge la rue du Puente de Alvarado: c'est la Rivera de San Cosme qui conduit à Tacuba en direction de l'ouest à travers la campagne. A notre gauche, le nord de Mexico dessine maintenant un triangle dont la base part de San Fernando pour aboutir à San Antonio Tomatlan en passant à trois rues au nord de la cathédrale et de l'Alameda tandis que son sommet se situe à Santiago Tlaltelolco où se trouve de nos jours la place des trois cultures. A l'Est enfin, la ville est limitée par une ligne nord sud allant de San Antonio Tomatlân au paseo de la Viga (ligne actuellement représentée par
*Entre parenthèses sont indiqués les noms actuels des rues. COITlmeces rues changeaient de noms à chaque coin en 1850, une rue actuelle a remplacé une ou plusieurs rues de l'époque. Quand le nom nia pas changé, il figure seul, comme par exerople Nina perdido. 15

el anillo de circumvalaci6n). Nous avons ainsi parcouru du regard le pourtour de la capitale sur une douzaine de kilomètres. En résumé, disons que, vu d'ici, Mexico a la forme d'un rectangle de 3 kms sur 2, surmonté d'un triangle de 2 kms de hauteur environ dont le sommet se trouve à Santiago l1altelolco. Compte-tenu de la récente expansion qui a commencé en 1850, sa superficie atteint dix â douze kilomètres carrés. Orozco y Berra (1818-1881) précise que Mexico s'étend en longueur sur 4 340 varas (3,5 kms) et en largeur sur 3 640 varas (3 kms) en 1854. De son côté, Jacques Soustelle écrit que Tenochtitlân couvre une superficie d'un millier d'hectares. Si bien que par sa surface aussi, la capitale mexicaine de 1850 ressemble beaucoup à celle de Moctezuma. Admirons la netteté de ses quartiers que hérissent les tours et les coupoles des couvents et des églises, celles de la cathédrale, celles de San Francisco, de Santo Domingo, de San Fernando, de Santa Catarina, de Santiago l1altelolco ; admirons la très belle Alameda qui se trouve devant nous sur la droite, la citadelle, ancienne fabrique de cigares et cigarettes construite en 1807 et détournée de sa destination depuis peu pour devenir un parc d'artillerie d'où son nom. Cet énorme bâtiment tient une grande place dans l'histoire du pays. C'est là que se préparent souvent les coups d'état. Aussi ne faut-il pas s'étonner si, le 8 février 1861, le ministre de la guerre la met en vente parce qu'elle constitue une menace pour la tranquillité et la liberté publiques. Expansion de la ville

Avant de redescendre de notre ballon captif, jetons un dernier coup d'œil vers l'ouest. Entre le Paseo de Bucareli et la Calzada Nueva de San Cosme qui lui est parallèle (Insurgentes) s'étendent des terrains marécageux ou des pâturages au travers desquels va passer le Paseo de la Refonna. Plus au nord, on distingue fort bien des lotissements qui préfigurent l'extension de la ville vers l'ouest. Certains semblent terrninés quoiqu'ils ne présentent pas encore de constructions. Leurs rues portent des noms d'arbres ou de fleurs. Elles s'appellent cedro, naranjo, lirio, mirto, eliotropo... (cèdre, oranger, jacinthe d'eau, myrte, héliotrope) noms qu'elles portent encore au XXèmciècle ajoutant un peu de poésie au gigantïsme de la métropole s moderne. Alors que pendant près de trois siècles elle a conservé l'emplacement, la superficie et le tracé général de Tenochtitlan, alors que la vie quotidienne de ses habitants s'est maintenue sans grand changement pendant de "longues années, après 1850 la ville de Mexico va commencer à sortir de sa chrysalide. Cette mue se caractérise avant tout par une extension territoriale et démographique mais aussi, quoique dans une moindre mesu16

re, par des travaux d'urbanisation à l'intérieur même de la cité. Cette évolution irrésistible s'accélère au fur et à mesure que le temps passe. Elle est due en partie aux transformations économiques et sociales, au développement des moyens de communication et à l'attrait qu'exerce la capitale sur le pays tout entier. Du haut de notre ballon, nous venons d'apercevoir deux lotissements vers l'ouest. Ce ne sont pas les seuls. Déjà de part et d'autre de Santiago l1altelolco ainsi que dans le sud, la ville s'étend plus modestement cependant à cause de la lagune toute proche. Mais le mouvement est lancé. Ce processus va s'amplifier rapidement! Après avoir gagné du terrain sur les zones marécageuses, Mexico continue, dans la seconde moitié du XIXmx: siècle, sa poussée vers le soleil levant et envahit pâturages et collines. Conservé au musée de Chapultepec, un plan de la ville daté de 1900 témoigne de cette avancée. La capitale y a déjà une superficie de 20 kms carrés envirqn. De sorte qu'une quarantaine d'années ont suffi pour qu'elle double sa surface et sa population. En 118 ans, de 1860 à 1978, la ville multiplie son étendue et le nombre de ses habitants par 60 pour devenir, dit-on, la plus grande ville du monde. Afin d'illustrer cet accroissement assez difficile à imaginer, il semble utile de consigner quelques chiffres. Jacques Soustelle a éprouvé des difficultés pour fixer le nombre d'habitants de Tenochtitlân. Il l'estime supérieur à cinq cent mille. M'occupant pourtant d'une époque beaucoup plus proche de nous, je dois aussi me contenter de chiffres approximatifs. En 1854, Orozco y Berra qui étudie l'histoire de sa ville natale déplore l'état de la statistique. "A peine si l'on parvient à découvrir, dit-il, quelques renseignements peu dignes de foi".Cl) Il ajoute que quelques recensements ont déjà eu lieu mais qu'on ne peut pas leur accorder une grande confiance car les gens se méfient de ce genre de nouveautés. N'est-ce pas pour augmenter les impôts? N'est-ce pas pour préparer l'enrôlement militaire des jeunes gens? Et ils fournissent de faux renseignements. Ne sont vraiment dignes de foi, que les recensements postérieurs à 1890. En 1803, Humboldt pense que la population de Mexico s'élève à 130 ou 140 000 âmes. S'il donne des chiffres si peu précis contrairement à son habitude, c'est qu'il n'a découvert aucun document susceptible de l'éclairer. Les chercheurs qui participent actuellement au Seminario de Historia Urbana donnent des renseignements précis en se basant sur une foule de documents et notamment sur les actes de baptême et de décès, sur les actes notariés, sur les recensements corporatifs, etc... Grâce à leurs travaux, on peut dire que de 1793 à 1803 et même à 1830, la population de Mexico reste à peu près stationnaire. D'abord parce que la migration venant de l'ex(1) Orosco y Berra (Manuel) : "I-Iistoria de la Ciudad de J\1éxico desde su fundaci6n 1854", col. sep-stentas, nOl12, México, 1973, p. 71-72. hasta

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térieur est pratiquement inexistante pendant cette période, la cité vivant repliée sur elle-même, en circuit fermé pour ainsi dire. Ensuite, parce que les épidémies frappent durement les habitants de la capitale. De 1838 à 1864, Mexico abrite environ 200 000 âmes. Après 1864, les choses vont bon train. Le recensement de septembre 1890 dénombre 325 594 habitants. Le 15 Mai 1930, le nombre passe à 968 443. En 1947, deux millions et demi; en 1960, 5 millions et, actuellement, plus de 18 millions. Pendant ce temps, peuplé de 7 à 8 millions de personnes en 1864, le pays passe à 13 millions et demi en octobre 1900, à 16 millions et demi le 6 juin 1930, à 27 millions en 1947, à 50 en 1960, à 65 en 1978 et plus de 80 en 1991. La France, elle, passe de 29 millions d'habi~ants en 1811 à 53 en 1978. Montpellier, une des villes qui se sont accrues très rapidement en partie à cause de l'arrivée des "pieds noirs", passe de 1861 à 1978 de 52 000 âmes à 200 000. De sorte que de 1811 à 1978, le nombre de personnes résidant au Mexique est multiplié par 100 et en France par 2. De 1861 à 1978, le nombre d'habitants de Mexico est multiplié par 60 et celui de Montpellier par 4. La comparaison justifie l'emploi des mots explosion démographique surtout en ce qui concerne Mexico qui abritait la 40èmeartie de la popup Sèmen 1978 ! e lation du pays en 1864 et la Ainsi, au milieu du XIXème siècle, Mexico commence à s'étendre principalement vers l'ouest et sa population jusque là stationnaire va augmenter dans des proportions incroyables. De plus, pour faciliter la circulation qui s'intensifie de jour en jour, on éprouve le besoin d'ouvrir de nouvelles rues. En général cela se fait au détriment de quelques couvents car ils occupent souvent plusieurs pâtés de maisons et séparent des rues dans le prolongement l'une de l'autre qui ne demandent qu'à communiquer. Le 17 Septembre 1856, par exemple, un décret décide l'ouverture d'une rue au travers du couvent de San Francisco. Elle portera le nom d'Independencia, CIndependencia et 16 de Setiembre). Le soir même, au grand scandale des gens de la société, un millier d'ouvriers en entreprennent la démolition. Mais c'est surtout à partir de 1861 qu'on abat des immeubles soit pour élargir des rues, soit pour en ouvrir de nouvelles. Disparaissent ainsi les couvents de San Fernando, de Capuchinas, de la Concepcion. Rattachée à un passé dont elle conserve les moeurs et les traditions, la ville de Mexico sent frémir en elle, vers le milieu du XIXème siècle, les premières manifestations d'une mutation qui la pousse inexorablement vers le modernisme et le gigantisme. Malgré tout, elle n'a encore rien perdu de sa beauté et nous la voyons à un moment capital de son existence celui qui marque la fin d'une longue période et le commencement d'une ère nouvelle au cours de laquelle les dix kilomètres carrés du début se transforment en huit cents. 18

Les garitas

(Portes

de la ville)

Après avoir traversé le village d'AyotIa, sur les rives du lac de Chalco, la diligence de Puebla s'engage sur la chaussée construite à travers les terrains marécageux qui bordent la partie méridionale du lac de Texcoco où s'ébattent des milliers de canards sauvages. Elle arrive bientôt à la garita de San Lazaro, porte-est de la ville. Une courte halte permet au lieutenant de garde de vérifier les papiers d'identité des voyageurs. On n'entre pas à Mexico comme dans un moulin! Les marchandises quant à elles doivent payer des droits d'octroi. Toutes les voies lacustres ou terrestres qui conduisent à la ville aboutissent à des garitas dont les lourdes portes de fer forgé sont closes de 8h30 ou 11h00 du soir jusqu'au petit jour: au nord, celle de Santiago ou Vallejo et celle de Peralvillo ; au sud, celles de la Viga, de la Candelaria sur la chaussée de San Antonio Abad, du Nina perdido ; à l'ouest, celles de Nonualco, de San Cosme, du Calvario et de Belén.

Les barrios
Dès que l'on a accompli les formalités, la porte franchie, le spectacle

change. Passées les garitasde Belén ou de San Cosme, du côté du couchant,
la ville ne tarde pas à apparaître telle que nous l'avons admirée du haut de notre ballon captif. Après les garitas de San Lazaro au levant et de Peralvillo au nord, on entre par contre dans les quartiers de la misère et de la malpropreté. On les appelle les barrios, les suburbios, mais en donnant à ces mots un sens péjoratif qu'ils n'ont pas habituellement en espagnol. Les écrivains contemporains les décrivent avec force détails. Ils ne savent pas toujours s'ils doivent s'indigner ou simplement déplorer leur existence. Si, comme l'a fait Mayer, on part de la place principale en passant par le côté sud du Palais national en direction de l'est, à la quatrième rue on passe un canal sur le pont de la Lena et on arrive à l'un de ces faubourgs "plein de masures de terre séchée au soleil, converties souvent en grottes boueuses par les intempéries. Sur le sol de terre battue, se traînent, cuisinent, vivent et se multiplient la foule misérable des léperos".(l) Ces léperos constituent la dernière classe de la société. Vêtus de haillons, ils assurent leur survie par la mendicité ou les travaux pénibles dont personne ne veut. Parfois, nous le verrons, ils se hasardent à voler. Ce quartier s'étend jusqu'à San Lazaro, San Antonio Tomatlan et la place de Mixcalco. Il occupe une partie du Sèmet du7ème e quartier de la ville qui en compte huit depuis l'époque des vice-rois. . Désirant écrire les mystères de Mexico en collaboration avec son ami Ignacio Altamirano (1818-1879), Guillermo Prieto visite cette zone plus ou
(1) Mayer, op. cil., 63

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moins marécageuse. Il y trouve "des fossés pleins d'immondices, des canaux d'écoulement parsemés de détritus, des rats écrasés, un chien mort les babines retroussées, des fumiers, des murs en ruine, San Lazaro avec son humble chapelle et ses tnalades vermoulus aux yeux exorbités et bordés de rouge, laissant leurs os à découvert" (S. Lazaro abrite les lépreux). Ces lieux, dit-il, sont des "nids de typhoïde, des cachettes pour les enfants du péché et ils protègent les amours des révérends pères de la Merced. Le tout est entouré et limité par les canaux venus du lac avec leurs tanneries pestilentielles, leurs ponts, leurs entrepôts de fruits et de légumes, leurs Indiennes enredadas, leurs Indiens nus et leur idiome musical et plaintif".(l) On appelle enredadas des Indiennes qui n'ont pour tout vêtement qu'un corsage, le huipn, et pour jupe une pièce de tissu de laine bleue à raies rouges qu'elles tissent elles-mêmes et qu'elles enroulent Cenredan) autour de la taille en la maintenant par une ceinture de coton blanche ou bleue. Les pieds et les jambes nus et crevassés à cause de l'eau et de la boue, elles pataugent dans les marécages à la recherche de grenouilles et de poissons. (On trouve de nos jours le même costume chez les Indiennes de Chichicastenango au Guatemala). Suivons maintenant Manuel Payno, écrivain et homme politique ami de Prieto que j'ai déjà mentionné. Partis de l'angle sud-est de la cathédrale, nous remontons vers le nord. Passé le pont de 'rezontlale nous débouchons dans la rue Santa Ana (peralvillo). Encore un pont, celui de Santa Ana sous lequel dort l'eau du canal qui coupe tout le nord de la ville et nous nous trouvons dans un lieu en apparence désert. C'est le quartier de la Vina, domaine des chiffonniers, des mendiants et, de surcroît, asile de nuit pour chiens. Poursuivons notre route. Dès que nous avons dépassé la garlta de peralvillo, deux voies s'offrent à nous qui conduisent au Sanctuaire de Guadalupe, l'une empierrée, l'autre de terre battue ou de boue selon la saison. Entre les deux, on découvre en contre-bas "de petites maisons basses faites de boue séchée qui font plutôt penser à des temascales (bains aztè'ques en général sous terre), à des huttes de castors ou à des terriers qu'à des demeures d'êtres doués de raison. Une porte étroite donne accès à l'intérieur qui ne comporte qu'une pièce unique" .(2) On y voit, là aussi, des chiens squelettiques et quelques Indiennes enredadas. Chaque maison a son ou ses propriétaires qui vivent principalement du produit de leur pêche ou de leur chasse ,produit qu'ils vendent ou dont ils se nourrissent. Ce sont des macehuales, individus très proches socialement des léperos, gens sobres et résignés. s Ecrivain du XIXème et du XXèmeiècle, Luis Gonzalez Obregon (18651938) brosse lui aussi un tableau pittoresque de ces barrios, tableau qui ne manque pas d'humour, peut-être parce que l'auteur parle d'un passé qu'il a entrevu à peine alors que les précédents décrivaient le spectacle qu'ils avaient
(1) Prieto (Guillermo) : "Memorias de mis tiempos", Patria, México, 1948, T.I, p. 85 (2) Payno (Manuel) : "Los bandidos del Rio Prîo", Parma, México, 1945, T. 1, p.30, Hèmed. é

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devant leurs yeux et qui les remplissait de tristesse. "Les barrios de la ville, dit-il, sont poussiéreux et pleins d'ordures: là, paissent, sur un gazon anémique, des vaches squelettiques, des bourricots affamés, des ânes couverts de plaies. Gavés d'immondices, les cochons se vautrent dans les flaques de boue... des chiens faméliques flairent les fumiers couverts de mouches répugnantes, les léperos s'épouillent au soleil et des enfants en haillons, sales et échevelés grimpent aux quelques arbres qui se trouvent là, jouent à la guerre ou se lancent des pierres. Ces barrios peuplés de misère, d'insalubrité et d'incurie sont souvent le théâtre de scènes horribles. Ni un policier; ni un réverbère". (1) Fort heureusement, ces quartiers peu décoratifs que l'on découvre en arrivant à Mexico par Peralvillo ou San Lazaro occupent une partie assez réduite de la capitale, environ le vingt~cinquième de sa superficie. Dès qu'on les a dépassés, le spectacle n'en est que plus agréable. On apprécie alors la vie intense qui anime les rues de MexicL, leur largeur, les couleurs vives des façades, l'atmosphère limpide, le bleu profond du ciel et la douceur de l'air qui donnent au voyageur l'impression de vivre dans un printemps éternel. Etat des rues, égouts, trottoirs

Le 26 décembre 1839, venant de Puebla par la diligence, l'ambassadeur d'Espagne, Calderon de la Barca est reçu avant la garlta de San Lazaro avec tous les honneurs dus à son rang par les autorités mexicaines et les gens de la haute société que la pluie torrentielle, exceptionnelle à cette époque de l'année, et l'heure tardive n'ont pas effrayés. Un carrosse les attend lui et son épouse. Les voilà maintenant qui traversent tout Mexico d'est en ouest car ils seront logés provisoirement dans le quartier de Bellavista. La voiture marche lentement non à cause de la nuit qui tombe mais du mauvais état des rues que la marquise ne manque pas de mentionner dans ses lettres. Beaucoup de voyageurs en font autant dans leurs récits et de nombreux Mexicains reprochent aux édiles municipaux leur manque d'efficacité en la matière. Or, pour rendre carrossables les rues de la ville, la volonté ne suffit pas. Il y faudrait de gros moyens financiers alors que les quelques ressources dont disposent les autorités fondent entre leurs mains en raison des guerres civiles continuelles. Q'uelques chiffres vont nous permettre de nous rendre compte de l'état dans lequel se trouvent les rues de la capitale. En 1849, la municipalité transmet à la Chambre des députés un mémoire contenant de nombreux détails sur les travaux à effectuer pour doter de trottoirs et d'égouts les rues de la ville qui en sont démunies, pour paver celles qui ne le sont pas encore et pour entretenir l'ensemble en considérant que les pavages sont à refaire en moyenne tous les huit ans. Les chiffres donnés par ce document montrent que de 1849 à 1863
(l)Gonzâlez Obregon: "México en 1810", Stylo, México, 1943, p. 17.

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peu de projets sont devenus réalité si on les compare à ceux que donne Miguel Azcarate, préfet municipal, dans le compte-rendu qu'il présente à la Régence de l'Empire le 29 Février 1864. Ce rapport extrêmement précis et détaillé constitue en quelque sorte le bilan de ce qui n'a pas été réalisé pendant les années précédentes. La tâche est écrasante. A la fin de la période qui nous intéresse, la ville devrait disposer de 51 kms d'égouts, or il n'en existe que 23 ; 102 kms de trottoirs alors que la capitale n'en compte que 26 en bon état et 24 à réparer; de plus de 430 000 mètres carrés de chaussée pavée or Mexico n'en possède que 175 000 en bon état et 100000 à réparer. Le montant de la dépense envisagée dans ce rapport s'élève à 576 768 pesos soit 2,5% environ du budget national. n ne faut donc pas s'étonner si les rues de la capitale se trouvent à l'arrivée de Maximilien à peu près dans le même état qu'en1839 au moment où la marquise Calderon de la Barca pénètre dans la ville pour la première fois. A la décharge de la municipalité il faut dire que leur entretien n'est pas chose facile. En dépit des apparences, leur pavage demeure délicat et ne résiste pas longtemps aux roues ferrées et étroites des véhicules souvent très lourds qui circulent dans la cité à longueur de jour et de nuit. Que l'on se trouve dans Plateros (juârez), Santa Catalina (Brasil) ou Relax (Argentina), ce qui attire le regard c'est, au centre de la rue, un chemin de dalles; chacune d'elles mesure environ 40 centimètres de large et un mètre de long. On les a placées de façon à ce que leur longueur soit perpendiculaire à l'axe de la rue. D'un niveau parfois inférieur à celui de la chaussée, elles recouvrent la atarjea, l'égout. Il n'est pas rare de voir des prisonniers enchaînés les déplacer afin de procéder au nettoyage des égouts. De part et d'autre, s'étendent les deux moitiés de chaussée pavée en pente plus ou moins douce pour permettre à l'eau de pluie de ruisseler vers le centre. Enfin, de chaque côté, légèrement surélevé par rapport à la chaussée, un trottoir dallé longe les maisons permettant à deux personnes de passer de front. Pour en interdire l'accès aux voitures, on a placé en bordure et souvent aux coins des rues des bornes de pierre qui ont tendance à disparaître car elles ont causé des accidents aux piétons, surtout de nuit, soulevant les protestations des journalistes. Dans son mémoire, Miguel Azcârate effectue ses calculs en prenant pour largeur moyenne des rues 12 mètres. Il est bien évident que certaines sont nettement plus amples et d'autres un peu plus étroites. Noms des rues, légendes Si vous désirez savoir dans quelle rue vous vous trouvez, rien de plus simple. Levez les yeux et l'azulejo placé sur la maison du coin vous l'indique. Il précise même à quelle hauteur vous êtes par rapport au niveau du lac de Texcoco (très rarement à plus de deux mètres). Mais attention, le nom que vous venez de lire n'est valable en général que pour le pâté de maisons le long duquel VOlIS passez. Au suivant, la rue porte un autre nom.
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et de l la 1m:et la 2èmc: Plateros, la 3ème, a 2ème la 1èrede San Francisco et enfin celle du puente de San Francisco (Madero). Cet itinéraire vous fait parcourir six rues différentes qui, étant dans le prolongement l'une de l'autre, por-

Ainsi, partant de la place principale, pour aller à la Alameda, suivez

tent un seul nom au XXèmc:siècle.
Un plan de la ville daté de 1979 signale 7 677 noms de rues. Si on avait conservé la tradition, l'actuelle rue Isabella Cat6lica aurait été dotée de plus de 40 noms différents et la ville compterait plusieurs dizaines de milliers de noms de rue. Dans l'impossibilité de continuer le système précédent, les autorités ont du procéder à de grands changements et en ont profité pour honorer les grands hommes du pays. Juarez, Lerdo de Tejada, Guillermo Prieto et beaucoup d'autres ont mérité la reconnaissance du Mexique. Quoi de plus légitime que de trouver leur nom aux coins des rues pour rappeler leur souvenir aux gé~érations futures? Mais nous n'en sommes pas là en 1850. Les noms des rues leur ont été donnés souvent par les habitants eux-mêmes. La moitié doivent le leur à la religion, à un couvent, à une église. Elles s'appellent Santa Teresa (Guatemala), San Agustin (Uruguay), Estampa de Jesus (Pino Suarez). Certaines rappellent les métiers qu'on y exerce comme Plateros, orfèvres (Madero) ou des objets familiers: el tompeate, le cabas (Isabella Cat6lica) ou encore l'origine du peuple mexicain par leur nom indien aux agréables sonorités: Chiconautla (Colombia), Necatitlan (5 de Febrero). D'autres enfin se souviennent d'une histoire vraie ou d'une légende que connaissent les habitants de la ville et que de nombreux écrivains ont transmises à la postérité: Vicente Riva Palacio, Juan de Dies Peza, Ireneo Paz, Rodriguez Galvan, Manuel payno, le comte de la Cortina. .. Ces légendes regroupées par des auteurs anonymes paraissent encore au XXbne siècle. Gonzalez Obreg6n ne les a pas oubliées dans ses Calles de México. Comment résister à la tentation d'en citer au moins une. La conquête terminée, certains Indiens de la haute société aztèque acceptèrent de servir les Espagnols contre leurs frères de race. L'un d'eux, dit une légende, devint indicateur du vice-roi. Son rôle consistait à tenir les autorités au courant des velléités de soulèvement des Indiens. Moyennant quoi, il devint riche propriétaire, buvant ferme, mangeant à satiété, vivant en compagnie de plusieurs concubines. Une vie de rêve. Mais à ce régime, il ne tarda pas à sombrer dans l'apathie et l'abrutissement. Un beau jour, le viceroi apprend qu'une révolte se prépare alors que son indicateur ne lui en a rien dit. Et voilà notre Indien dépossédé de tous ses biens. Il vit quelque temps dans la rue, contre le mur'd'llne maison qui lui a appartenu, accroupi, les bras entourant ses genoux, la tête basse, l'air pitoyable et vivant de mendicité. Les gens qui le voyaient tous les jours dans cette position finirent par l'appeler el Indio triste. A sa mort, des moines charitables l'enterrèrent à Santiago T'laltelolco et le vice--roïordonna de rnettre à la place laissée libre 23

par le malheureux une statue le représentant dans la position qu'il aimait afin de servir d'exemple dissuasif aux futurs indicateurs qui seraient tentés de ne pas remplir honnêtement leur mission. C'est ainsi que la rue est devenue celle de l'Indio triste (Correo mayor et Carmen). La capitale moderne a conservé quelques noms anciens, ajouté des noms de héros modernes ou de quelques hommes illustres. Mais elle n'a pas oublié ceux de quelques Indiens dont le Mexique est fier à juste titre, par exemple Netzahualc6yotl, Xicotencatl, Cuauhtémoc.

Numérotation

des maisons

Si vous cherchez la confiserie fondée par Raynaud au n04 de la rue du Coliseo viejo (16 de Setiembre), prenez le trottoir de droite en venant de la place d'Armes. Vous passez successivement devant les numéros 1,2,3 et vous voilà arrivé à destination. Les numéros des maisons se suivent en effet dans l'ordre arithmétique. Si bien que, parvenu au café du Progreso qui termine la rue au n09, vous avez en face de vous, de l'autre côté de la rue, le nOlO.En rebroussant chemin sur l'autre trottoir, pour revenir à la place principale vous passez, devant les numéros Il, 12, 13 etc... Le numéro le plus élevé se trouve en face du n01. Propreté des rues

Quand Lerdo de Tejada, lieutenant de Juarez, meurt de la typhoïde le 22 Mars 1861, Galvan écrit dans ses éphémérides que l'épidémie qui dure depuis plusieurs mois est due en grande partie à l'extrême saleté de beaucoup de rues. Même son de cloche dans le journal de Ramon Malo qui écrit à peu près à la même date (27 février 1861) : "On a commencé à démolir les couvents de la Concepcion, de San Bernardo et des Capuchinas pour ouvrir des rues alors que celles qui existent se trouvent dans un état d'abandon écœurant et préjudiciable aux habitants" .(1) Peut-être faut-il voir dans ces témoignages une attaque indirecte contre le gouvernement libéral de Juarez en exagérant à dessein la saleté des rues de la capitale. Mais leur opinion est très proche de celles de Lowenstem que l'on ne saurait mettre en doute car, pour une fois, il mêle dans son témoignage la réprobation et l'admiration: "Maisces rues si droites, longues de plusieurs kilomètres et dont la vue aboutit de tous côtés sur les cordillères sont malpropres, remplies d'immondices... et ce pavé si beau, si régulier en pierres carrées est couvert de léperos en lambeaux et d'Indiens répugnants par leur saleté".(2) Ainsi, la plupart des rues de Mexico n'obéissent pas aux règles les plus élémentaires de l'hygiène comme dans la majorité des villes du monde en ce milieu du XIXèmeiècle. Cela est dû au mauvais état des rues, à la néglis
(1) Malo (Ramon) : "Oiario de sucesos notables 1832-1861", Patria, México, 1950, T. 1, p. 6JO. (2) Lowenstern (Isidore) : "Le Mexique. Souvenirs d'un voyageur", Paris, 1843, p. 58-59

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gence des habitants mais aussi et surtout au grand nombre d'animaux qui circulent dans la ville. Les chevaux, les vaches et les porcs ont, en effet, la fâcheuse habitude de satisfaire leurs besoins naturels n'importe où, de même que les chiens qui pullulent. TIy aurait donc injustice à ne faire des reproches qu'aux autorités. Elles ont su prendre des mesures pour remédier à ces désordres, mesures que ne respectent pas toujours les citadins. Il existe toute une réglementation fort détaillée depuis 1825 que l'on a complétée à plusieurs reprises et notamment en 1833, 1844, 1856 et 1858. Les places publiques doivent être nettoyées par les aguadores, porteurs d'eau, lorsque s'y trouve une fontaine. Dans les autres cas, les areneros, les carboneros, les zacateros etc... (vendeurs de sable, de charbon, de gazon en plaques) sont tenus de laisser la place propre au moment où ils se retirent. Les rues doivent être nettoyées et entretenues par les gens qui y habitent. Voici quelques articles qui peuvent constituer, en quelque sorte, le code de bonne conduite du citadin: Interdictions: de jeter les ordures dans la rue. de secouer les tapis au balcon. Obligations: Arroser la partie de rue comprise entre la maison et le centre, balayer les ordures de la atarjea jusqu'au trottoir puis les ramasser et les entrer dans les maisons et ce, le lundi, le mercredi, le samedi de 06h00 à 08h00 du matin (décret du 07/02/1825) Arroser tous les jours les trottoirs et les abords de la maison.(id) Nettoyer tous les jours les canalisations ouvertes qui vont de la maison à l'égout. (13/01/1844) Blanchir toute maison ou immeuble sale et peindre portes et grilles (21/03/1833). N'allez pas croire que les ordures sont conservées dans les maisons! Tous les jours, de 08h00 à 11h00, de petites charrettes numérotées et tirées par une mule parcourent la ville, s'arrêtant au milieu des rues. Il y en a 28 en 1854. Le conducteur fait tinter une clochette; aussitôt, les domestiques accourent apportant leur tompeate (cabas) plein d'ordures qu'elles vident dans la voiture. Cette dernière étant pleine, le charretier se dirige vers l'un des quatre dépôts d'ordures prévus depuis 1850 : dans les terrains situés près de la garita de Peralvillo au nord, à l'est près de celle del Pen6n, à l'ouest dans le pâturage de la citadelle, au sud dans la zone de la Candelaria. En fait, malgré les ordres réitérés encore le 16 Mars 1858, on continue comme par le passé à déposer les ordures dans la Vina, vaste terrain situé au nord de la ville. Concernant la propreté des rues, un des problèmes majeurs n'a pas manqué d'attirer l'attention des pouvoirs publics: comment se débarrasser 25

des eaux grasses et des déchets humains et animaux? Tout d'abord, le règlement prévoit l'obligatïon de construire des latrines dans chaque maison. Leur évacuation se fait tout naturellement par l'égout central si la rue en est pourvue. Encore faut-il que le propriétaire fasse construire les canalisations nécessaires ce dont on lui fait une obligation. Dans les rues sans égout, le nettoyage des latrines se fait à partir de 22h00 après en avoir avisé les maisons voisines et avoir obtenu l'autorisation du chef de quartier (30/03/1858). Des voitures prévues pour cette corvée recueillent la vidange. On les appelle par discrétion carros nocturnos, voitures de nuit. Il en existe 28 en 1854.

Les animaux dans la ville
Très nombreux, les animaux sont soumis à des règles strictes tout comme les humains. Il est interdit aux chevaux de se promener sur les trottoirs, de passer dans les rues après la prière du soir (20/02/1829), d'y galoper. Les propriétaires responsables paieront une amende qui, con1me toutes celles prévues pour chaque interdiction ou obligation non respectée, sera versée au bénéfice du dénonciateur, de l'exécuteur et du trésor municipal à raison d'un tiers pour chacun. De plus, il est interdit de laver les chevaux dans la rue puisqu'il existe dans la ville des bains spécialisés. Enfin, on n'a pas le droit de dresser des chevaux sauvages dans la cité. Quant aux porcs, ils n'ont pas le droit de déambuler librement sous peine d'être vendus au bénéfice de la trésorerie municipale (04/01/1847). Les plus menacés des animaux sont les chiens. Errant de jour, ils risquent d'être tués. De nuit, ils sont exécutés par les serenos, les gardiens de nuit. Chose curieuse, le même règlement fait preuve à leur égard d'une touchante sollicitude puisque les barbiers et les savetiers doivent placer devant leur boutique un récipient plein d'eau afin que les chiens puissent se désaltérer (01/12/1841 et 17/05/1856). Dès l'application du règlement, les serenos ayant une récompense d'un réal par tête (12 centimes de peso), on assiste à de véritables massacres de chiens. Mais, comme chacun sait, la gent canine ne manque pas d'intelligence. Au bout de quelques temps on n'en rencontre plus en ville pendant la nuit. Dès le soir, les chiens disparaissent de la cité comme par enchantement. Il sont allés se réfugier dans la Vina où ils ont établi leur quartier général à l'abri de toute surprise. De bon matin, ils reviennent avec les troupeaux et les Indiens pour chercher leur subsistance dans les rues. Quant aux animaux morts, ils font l'objet de dispositions de police. Les cargadores (portefaix) qui les découvrent doivent les apporter contre récompense aux dépôts d'ordures où ils feront la joie des charognards (02/08/1850). Afin d'éviter les poux et les mauvaises odeurs, on n'a pas le droit de tuer les cochons dans les rues. Cela doit avoir lieu dans des maisons préVlJes pour cet usage. Les déchets doivent être déposés dans un baril fermé. 26

Autres mesures de police
Par souci d'esthétique et par mesure d'hygiène, la viande ne sera pas exposée à la porte des boucheries mais à l'intérieur et la vente de têtes et de tripes est interdite dans les rues 03/01/1844). Les passants seront ainsi
protégés des mauvaises odeurs. Afin ,de leur rendre la vie plus facile, des mesures complémentaires sont prises: cages à oiseaux, pots de fleurs et vases décoratifs doivent disparaître des fenêtres pour ne pas gêner la circulation sur les trottoirs car, les maisons étant basses, les ouvertures se trouvent souvent à hauteur d'homme. De même les tentes des magasins doivent se situer à 2 mètres cinquante

au-dessus du niveau de la rue. Afm d'assurer la sécurité des piétons, les voitures rouleront à droite, ne raseront pas les trottoirs et ne stationneront pas dans les rues. De plus, doit cesser cette fâcheuse habitude qu'ont les cochers d'organiser de véritables courses de chars à travers la ville 06/12/1846 - 04/02/1850). Enfin, soucieuse d'éviter des spectacles peu édifiants, la municipalité interdit aux ivrognes de cuver leur alcool allongés commodément sur la voie publique sous peine d'être conduits ou portés en prison par les cargadores 03/01/1844), L'ignorance, la nonchalance, l'impossibilité de réprimer tous les abus par manque de personnel font que ces règlements pleins de bon sens n'obtiennent pas auprès des citadins le succès escompté en dépit des amendes destinées à punir les contrevenants. Les autorités en sont réduites à promulguer de nouveaux décrets confirmant les antérieurs.

Eclairage public
D'après le Licenciado Lorenzo CaSSIO,e premier éclairage public coml mença à fonctionner en 1750. Des torches d'ocote, sapin très résineux, brûlaient aux coins des rues pendant les nuits. Ce procédé présentait des inconvénients qu'il est facile d'imaginer. Aussi, vers 1783, le vice-roi Revillagigedo décida-t-il de remplacer les torches par des lampes à huile. Au milieu du XlXbne siècle, c'est encore à elles que l'on a recours pour dissiper les ténèbres de la capitale.

En 1849, nouveau progrès: on renforce l'éclairage du centre de la ville par l'utilisation d'appareils inventés par Bagally et Green qui utilisent pour combustible la térébenthine. Antonio Garda Cubas (1832-1912) vient d'avoir dix-sept ans et cette innovation frappe suffisamment son esprit pour qu'il s'en souvienne bien plus tard dans ses mémoires intitulés Ellibro de mis recuerdos. Ecoutons-le: "La faible lumière que produisent'dans le centre 750 appareils à térébenthine et la plus faible encore qu'émettent un millier de lampes à huile dans les faubourgs luttent en vain contre les ténèbres. Les réverbères pendus à des équerres de fer fixées aux murs des édifices et des maisons d'un côté et de l'autre de la rue en alternant produisent malgré leur 27