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La violation d'un pays et autres écrits anticolonialistes

De
232 pages
Après une entrée fracassante sur la scène politique lors du procès Blaise Diagne, l'ancien tirailleur sénégalais Lamine Senghor se lance corps et âme dans le combat anticolonisaliste jusqu'à sa mort prématurée en 1927. Ce livre rassemble pour la première fois ses écrits dispersés, dont La violation d'un pays (1927), allégorie anticolonialiste d'une violence étonnante.
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Lamine Senghor
LA VIOLATION D’UN PAYS et autres écrits anticolonialistes
Présentation de David Murphy
LA VIOLATION D’UN PAYS
COLLECTIONAUTREMENT MEMES conçue et dirigée par Roger Little Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc. Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme : celui qui recouvre la période depuis l’installation des établisse-ments d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective contem-poraine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte. « Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur, les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou TansiTitres parus et en préparation : voir en fin de volume
Lamine Senghor LA VIOLATION D’UN PAYS et autres écrits anticolonialistes Présentation de David Murphy L’HARMATTAN
En couverture : Photo de Lamine Senghor en orateur à poigne prise lors du Congrès inaugural de La Ligue contre l’impérialisme à Brussels, février 1927, et publiée dans les actes du Congrès : Das Flammenzeichen vom Palais Egmont : Offizielles Protokoll des Kongresses gegen koloniale Unterdrückung und Imperialismus. Brüssel, 10-15 Februar 1927, Berlin : Neuer Deutscher Verlag, 1927, p. 114. © L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-00228-6 EAN : 9782336002286
INTRODUCTION par David Murphy
Du même auteur Sembene : Imagining Alternatives in Film and Fiction:, Oxford James Currey ; Trenton, NJ : Africa World Press, 2000 (avec Patrick Williams)Postcolonial African Cinema : Ten Direc-tors, Manchester : Manchester University Press, 2007 Lamine Senghor : A Biography, Londres : Verso, à paraître en 2013 Coéditeur intellectuel : (avec Charles Forsdick): AFrancophone Postcolonial Studies Critical Introduction, Londres : Arnold, 2003 (avec Charles Forsdick)Postcolonial Thought in the French-Speaking World, Liverpool : Liverpool University Press, 2009 (avec Alec G. Hargreaves et Charles Forsdick)Transnational French Studies : Postcolonialism and Littérature-monde, Liver-pool : Liverpool University Press, 2010
INTRODUCTION Le procès Diagne–Les Continents Le 24 novembre 1924, Lamine Senghor fait une entrée remarquée sur la scène politique française. Senghor, ex-tirailleur sénégalais, ancien combattant de la Guerre de 1914-18, est un homme grand et droit mais aussi tuberculeux, de santé très fragile : gazé à Verdun en 1917, il reçoit la Croix de Guerre, et après sa démobilisation, touche une pension 1 d’invalidité à 30 % . Jusqu’alors inconnu en dehors du milieu des militants anticolonialistes, il paraît comme témoin pour la défense au Tribunal de Paris lors d’un procès pour diffama-tion intenté au bimensuel « noir »Les Continents, organe de la Ligue Universelle de défense de la race nègre, par Blaise 2 Diagne, député du Sénégal à l’Assemblée nationale . Le procès constitue un moment clé dans l’évolution du débat « noir » en France dans l’entre-deux-guerres, avec à son cœur la fameuse « dette du sang » contractée par la France à l’égard de ses troupes coloniales qui jouèrent un si grand rôle dans la guerre. Plus de 130.000 soldats de l’Afrique noire 3 participèrent à la guerre, avec plus de 30.000 morts . La 1 Plus tard quand sa santé se dégrade, il touchera une pension de 100 %. 2 Pour une analyse des enjeux politiques et raciaux du procès, voir Alice L. Conklin, « Who Speaks for Africa ? The René Maran-Blaise Diagne Trial in 1920s Paris »,in Sue Peabody et Tyler Stovall (éds), The Colour of Liberty : Histories of Race in France, Durham, NC : Duke University Press, 2003, p. 302-337. 3  C’est le lieutenant-colonel Mangin, auteur deLa Force noire (1910 ; rééd. coll. Autrement Mêmes, 2011) qui prône le premier l’utilisation massive de troupes noires. Pendant la guerre, 200.000 soldats de l’Afrique Occidentale Française furent appelés aux armes ; 130.000 d’entre eux servirent dans les théâtres de guerre, et 30.000 y perdirent la vie. Dans l’absence de chiffres précis sur ces questions dans les années 1920, les critiques surestiment le nombre de morts : Lamine
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vision de l’Africain s’était transformée pendant la guerre : le bon tirailleur, ce « grand enfant », remplaça le « sauvage » dans l’imaginaire français. Mais Lamine Senghor révèle un nouveau visage au public français, celui du tirailleur radicalisé par ses expériences qui se lance dans un combat contre les injustices du système colonial, tout le contraire du tirailleur fidèle à la France présenté dansForce-Bonté, le livre autobiographique d’un autre ancien tirailleur, Bakary 1 Diallo, publié en 1926 . Le procès Diagne-Les Continentsoppose les deux hommes noirs les plus connus en France. D’un côté, on retrouve Blaise Diagne, sans doute le personnage noir français le plus émi-nent et le plus puissant de l’époque ; premier député noir du Sénégal (élu en 1914, mettant fin à plus de quarante ans de domination de la part des communautés blanches et mé-tisses), il est chargé fin 1917 par le gouvernement français de recruter des tirailleurs en Afrique Occidentale Française (AOF), mission qui lui gagne une grande réputation et en France et en Afrique (où pour la première fois, un homme Noir occupe une position égale et parfois supérieure aux Blancs). En face de lui se retrouve le romancier guyanais, René Maran, lauréat du Prix Goncourt en 1921 pour son romanBatouala qui fit scandale avec sa préface dénonçant les injustices du colonialisme français en Afrique Centrale.
Senghor et d’autres parlent souvent de 500.000 soldats et de 100.000 morts (voir p. 61). De nos jours, les historiens s’accordent sur le nombre de décès (voir Marc Michel,Les Africains et la Grande Guerre : l’appel à l’Afrique (1914-1918): Karthala, 2003),, Paris mais un débat hargneux fait rage toujours pour ou contre l’affirmation que les tirailleurs sénégalais servirent de troupes de choc. 1  Bakary Diallo,Force-Bonté[1926], Dakar : Nouvelles éditions africai-nes, 1985. Cette image est maintenue en vie par le « rire Banania » et dans des romans « nègres » issus de la plume d’écrivains français tels que Jean et Jérôme Tharaud ou André Demaison. Voir, respective-ment : J. et J. Tharaud,La Randonnée de Samba Diouf, Paris : Fayard, 1922 ; A. Demaison,Diato, roman de l’homme noir qui eut trois femmes et en mourut, Paris : Albin Michel, 1923.
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En réalité, peu sépare Diagne et Maran en termes de leur foi en la mission civilisatrice de la France et la nécessité de l’assimilation des peuples noirs à la culture française. Mais, le rôle de l’homme politique dans le recrutement de soldats africains pour servir dans les tranchées de la première guerre mondiale lui crée des ennemis intarissables parmi une frange de la communauté noire en France : les promesses non tenues par rapport à l’élargissement des droits et l’accès à la citoyenneté pour les « sujets » africains, ainsi que le rap-prochement, en 1923, de Diagne avec le parti colonial pour des raisons électorales, sont autant de signes pour ses ennemis de la mauvaise foi de sa campagne de recrutement 1 au début de 1918 . Or, c’est dans ce contexte que Diagne est accusé dans un article non signé desContinentsdu 15 octobre 1924 (mais revendiqué plus tard par Maran) d’avoir reçu « une certaine commission par soldat recruté » (Annexe 5, p. 109). De telles accusations avaient déjà paru dans divers journaux français –L’Humanité, l’organe du parti commu-niste français (PCF), toujours prêt à rouvrir les plaies de ses ennemis, republie le texte de Maran le matin où commence le procès (Annexe 5, p. 111-112) – mais Diagne, indigné, semble voir dans les déclarations d’un journal « noir » un danger pour sa réputation de défenseur des peuples noirs, ce qui l’incite à traînerLes Continents (qui sera représenté par
1  Blaise Diagne se rend en AOF au début 1918 pour sa tournée de recrutement avec le rang de Haut-Commissaire de la République et jouit de tous les honneurs dus à un haut responsable del’État français. C’est la première fois que beaucoup d’Africains voient un des leurs traités avec autant de respect par des blancs, ce qui ne fait qu’ajouter au renom du parlementaire sénégalais. Mais, en 1923, il signe le fameux « pacte de Bordeaux » qui protège les intérêts au Sénégal des grandes maisons de commerce bordelaises afin d’assurer sa réélection. Voir G. Wesley Johnson,: auxNaissance du Sénégal contemporain origines de la vie politique moderne, 1900-1920, traduit de l’anglais par François Manchuelle, Paris : Karthala, 1991 ; et Amady Aly Dieng,Blaise Diagne, député noir de l’Afrique, Paris : Chaka, 1990.
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