LAWRENCE D'ARABIE OU L'ARABIE DE LAWRENCE : GÉOGRAPHIE, POLITIQUE, POÉTIQUE, SAGESSE

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Si l'analyse poétique est celle qui permet de saisir la portée fondamentale de l'œuvre de Lawrence d'Arabie : les Sept Piliers, elle n'est pas pour autant la seule analyse envisagée dans cet ouvrage. D'où l'intérêt que Khalid Hajji témoigne pour l'analyse de trois autres thèmes : la géographie, la politique et la sagesse.
Publié le : samedi 1 décembre 2001
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EAN13 : 9782296272361
Nombre de pages : 178
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Khalid HAJJI
LAWRENCE D'ARABIE
ou
L'Arabie de Lawrence :
Géographie, politique, poétique, sagesse
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
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2001. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Nil,
© L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-1603-2 A mon professeur Kenneth White,
j'exprime ici toute ma reconnaissance et mes vifs
remerciements.
Ces remerciements vont également à Renée et André
Guillaume, à mes parents et à Werner et Renate Buick pour le
grand soutien qu'ils m'ont apporté. à Heike-Gunhild-Rajaa, celle que j'aime Introduction
Au cours de nos premières lectures des aventures de
Lawrence en Arabie, une phrase de George Antonius allait
occuper notre attention d'une manière exclusive pendant un
certain temps :
Le jour viendra peut-être où un historien qualifié donnera
qui au monde une édition critique des Sept piliers de la sagesse
prendra en compte les sources arabes d'une importance capitale
et mettra l'oeuvre de Lawrence dans une perspective plus juste'.
Cette phrase renfermait une proposition très séduisante.
Nous nous sommes demandé pourquoi nous ne procéderions
pas dans l'immédiat à " glaner " le reste de la documentation
arabe à ce sujet et du coup réussir une approche du point de vue
Les Sept piliers de la sagesse 2. arabe, de l'oeuvre de Lawrence
Effectivement, nous nous sommes attelé à cette tâche pour
aboutir aux constatations suivantes :
Nous n'étions pas qualifiés dans ce domaine de 1)
l'histoire et nous n'avions pas les moyens de faire de
grandes investigations dans les bibliothèques du
Moyen-Orient ou sur le terrain.
The Arab Awakening, London, Hamish Hamilton, 1. George Antonius,
1938, 322. (C'est nous qui traduisons les citations en anglais)
Sept piliers de la sagesse dans le 2. Les Sept piliers sera l'abréviation des
Seven Pillars of Wisdom reste de notre travail. Parmi les traductions de
nous avons choisi celle qui a été faite par Renée et André Guillaume.
Les Sept piliers de la sagesse, Trad. Renée Thomas Edward Lawrence,
et André Guillaume, Paris, Librairie Générale Française, 1995. Pour ce
qui est des notes renvoyant aux Sept piliers, nous avons choisi de les
insérer dans le texte.
2) Le peu de sources arabes que nous avions eu
l'occasion de compulser nous avait convaincu qu'il y
avait une flagrante erreur d'aiguillage qui, comme
dans la critique occidentale de Lawrence, n'orientait
l'intéressé que vers des lectures historiques et
politiques des Sept piliers.
3) En dernier lieu nous avons constaté que même un
historien qualifié ne pourrait jamais, à notre avis, juger
de l'importance historique des Sept piliers ou mettre
l'oeuvre à l'abri des débats stériles qui opposent le
monde arabo-musulman au monde judéo-chrétien
occidental. Sur l'interprétation des Sept piliers se sont
greffées toutes sortes de discussions qui ne relèvent
pas réellement de sa vraie nature littéraire. C'est ainsi
qu'il nous est venu par la suite l'idée qu'il était
nécessaire d'élargir notre champ conceptuel, afin de
réhabiliter par notre approche l'oeuvre de Lawrence
dans sa plénitude.
La vraie perspective des Sept piliers serait-elle une
perspective poétique ?
Avancer l'idée que Les Sept piliers est une oeuvre poétique
peut sembler aux yeux de certains une proposition curieuse.
D'aucuns diront qu'elle est une oeuvre en prose et que Lawrence
n'a écrit qu'un seul poème en guise de dédicace en tête de ce
livre. D'autres songeront à insérer l'oeuvre de Lawrence dans le
genre romanesque. Or, ce que nous entendons par poétique n'a
aucun rapport avec un genre littéraire classique. Dans notre
esprit le mot " poétique " s'applique à une quête et à un
mouvement qui s'amorçaient dans la culture occidentale vers la
moitié du siècle dernier et dont la lecture des Sept piliers nous
convainc que Lawrence en était partisan. Il s'agit d'un
mouvement poétique de fond.
Comment définir cette quête et ce mouvement ?
Est poète au XXe siècle, selon une définition très large de
Roger Garaudy, celui qui après la fin de la philosophie en
Occident s'est fait disciple de Nietzsche ; tandis que celui qui
suit Kierkegard ou Marx, est ou bien théologien avec le premier
ou révolutionnaire avec le second : " Les seuls rescapés du
naufrage se firent théologiens avec Kierkegard, révolutionnaires
10 avec Marx, ou poètes avec Nietzsche 3 ". Si cette définition met
bien l'accent sur la division qu'a connue la culture occidentale
entre théologien, révolutionnaire et poète, elle ne va pas pour
autant jusqu'à préciser la nature du travail poétique et les
caractéristiques de ces poètes nietzschéens.
Pour plus de précision concernant la poétique telle que nous
l'entendons dans notre travail, une définition avancée par
Kenneth White nous semble fondamentale :
Dans son Esthétique, Hegel, le dernier esprit à avoir une
vue globale des choses, avait dit qu'à l'époque moderne, la
poésie aurait du mal à se frayer un chemin. Quand je parle du
" travail poétique " d'aujourd'hui, j'entends ces figures qui se
sont donné le temps et la peine de se frayer un chemin'.
Pour plus de clarté, White ajoute à cette définition une série
de définitions négatives — c'est-à-dire des définitions de ce que
le travail poétique n'est pas — avant d'appeler enfin le poète un
mondomaniaque : " Le poète est, à mon sens, un démoniaque,
disons un mondomaniaque, qui suit sa mondomanie, c'est-à-
dire son désir de monde " 5 .
Nous reprenons donc à notre compte la définition de White
selon laquelle l'activité poétique consiste à retrouver le monde
au-delà de la systématisation philosophique corollaire de l'ère
qui précédait Hegel. L'approche poétique des Sept piliers
consiste ainsi à relever les indices susceptibles de prouver que
Lawrence est un mondomaniaque dont l'oeuvre constitue un
jalon dans l'histoire de la quête nietzschéenne du monde.
En ce qui concerne l'ambiguïté qui peut subsister quant au
mot " monde ", dans " la quête du monde ", nous prévenons le
lecteur que par ce terme — trop abstrait, il est vrai, à ce stade —
nous entendons l'espace géographique conçu physiquement
comme lieu de notre vie et qui est interchangeable avec d'autres
termes tels que cosmos, terre, espace, voire lieu. Le sens de la
quête poétique du monde, lui, se dévoilera au fur et à mesure
que nous analyserons Les Sept piliers dans ses rapports avec
d'autres oeuvres représentatives de cette quête.
3. Roger Garaudy, Promesses de l'Islam, Paris, Seuil, 1981, 99.
Paris, Grasset, 1985, 33. 4 Kenneth White, Une apocalypse tranquille,
5. White, Une apocalypse, 34.
11
Si l'analyse poétique est celle que nous jugeons propre à
saisir la portée fondamentale des Sept piliers, elle n'est pas pour
autant la seule analyse que nous envisageons. Une étude plus
exhaustive ne saurait ignorer d'autres dimensions de l'oeuvre et
de la trajectoire lawrenciennes ; d'où l'intérêt que nous
témoignons pour l'analyse de trois autres thèmes dans Les Sept
piliers que sont la géographie, la politique et la sagesse. Ces
thèmes sont, en effet, tellement immanents au livre de
Lawrence, qu'il serait inconvenant de ne pas les prendre en
considération. La quantité importante d'informations d'ordre
géographique serait suffisante en soi pour inviter à une analyse
géographique de cette oeuvre. A cela peut s'ajouter le fait que
Lawrence était bel et bien un géographe. Quant à l'analyse
politique, elle est nécessaire parce que le nom de Lawrence
s'est inscrit dans les annales de l'histoire politique de notre
siècle. On a beau contester la véracité de ses dires, ou le prendre
à partie pour avoir exagéré son rôle dans la révolte arabe, il n'en
reste pas moins vrai qu'il a joué un rôle politique, qu'il
conviendrait d'analyser en fonction de ses dires et de l'étude de
la conjoncture politique de la Première Guerre mondiale. Enfin,
la raison pour laquelle une analyse de la sagesse dans Les Sept
piliers semble nécessaire est très évidente. D'abord, parce que
Lawrence a préféré accentuer cette dimension en donnant le
titre Les Sept piliers de la sagesse à sa trajectoire en Arabie.
Ensuite pour la simple raison que Lawrence est aussi en quête
de sagesse.
Ce que nous venons d'évoquer jusqu'à présent est en
quelque sorte une justification des quatre chapitres de notre
livre : géographie, politique, poétique, sagesse. Il va alors nous
incomber dans ce qui suit de mieux éclaicir notre démarche
analytique et les objectifs qu'elle tend à atteindre.
Une conférence donnée par le biographe de Lawrence,
Jeremy Wilson, et par Maurice Larès, l'auteur d'une célèbre
thèse sur la relation entre Lawrence et les Français, fut pour
nous l'occasion de découvrir, à notre grande consternation, que
. Sur l'ensemble des Lawrence demeure un écrivain méconnu 6
questions adressées aux conférenciers, aucune ne se rapportait
Sept piliers en tant que travail littéraire, pour ne pas dire aux
6. Conférence donnée à la FNAC (Paris, Charles de Gaulle-Étoile) le 31
mai 1991, par Jeremy Wilson et Maurice Larès, sous le titre de
" Lawrence d'Arabie".
12
poétique. Autant Jeremy Wilson voulait prouver que l'aventure
épique de Lawrence était vraisemblable, et autant Maurice
Larès voulait prouver qu'il était un bon ami de la France et des
Français, autant les auditeurs se demandaient si tout cela n'était
que fraude et si Lawrence n'était pas plutôt un personnage
excentrique, anormal, maladif ou autres. On ne pouvait que
rester bouche bée devant le nombre de fois où la même question
surgissait : " Etait-il masochiste ? " Finalement, la conférence
changea de thème : de Lawrence on a bifurqué à la guerre du
Golfe.
Lorsque nous sommes intervenus pour mentionner que l'on
avait absolument oublié de parler de Lawrence, écrivain des
et " poète raté " (parce que Lawrence aurait Sept piliers
souhaité être poète), les deux conférenciers se hâtèrent de
souligner que nonobstant le fait qu'il était un grand écrivain
dans l'histoire de la littérature anglaise, il n'en demeurait pas
moins vrai qu'il était bel et bien " le roi de l'Arabie " dans la
mesure, par exemple, où il avait intronisé Fayçal en Syrie, ou
joué tel ou tel autre rôle. Dans l'esprit des deux conférenciers,
nous semble-t-il alors, c'était nier le rôle politique et la
vraisemblance historique de l'aventure lawrencienne que
d'accentuer la valeur poétique et artistique des Sept piliers.
De cette conférence, que nous avons citée pour son caractère
symbolique, on peut déduire que Lawrence demeure toujours un
cas pathologique, une anomalie et un puzzle, que les
Sept discussions relatives à l'aventure lawrencienne et aux
créent toujours une sorte d'ambiance de prétoire où piliers
Lawrence comparaît tantôt accusé, tantôt disculpé. Enfin, et à
bien des égards, il y a une étrange antithèse qui fait que
Sept piliers on lorsqu'on accentue le caractère littéraire des
conteste ou on nie le rôle militaire de Lawrence.
La démarche de notre recherche prend une orientation tout
autre en s'éloignant de ces conclusions. Il n'y sera nullement
question de s'appesantir sur la biographie de Lawrence afin de
réaliser une approche clinique. Lorsque nous nous référerons à
la vie de Lawrence, ce sera dans le but de dégager les
composantes de cette vie qui le rapprochent d'autres esprits, ou
qui éclairent certaines facettes de son écriture et sa psyché.
Prouver si oui ou non Lawrence était masochiste ou sadique ne
fera pas spécialement l'objet de notre analyse.
13 Nous nous proposons également de sortir de l'ambiance de
prétoire dans laquelle s'empêtrent l'écriture et la discussion au
sujet de Lawrence. Notre objectif n'est pas de prononcer une
dernière sentence pour trancher sur la vérité des engagements
lawrenciens et sur son rôle politique. Nous sommes d'avis que
Lawrence n'est ni le premier ni le dernier à avoir tissé la trame
politique au Moyen-Orient, où s'affrontent sans cesse des
idéologies politiques différentes. Il est fort possible qu'il ait
joué un grand rôle en faveur d'une partie ou d'une autre, qu'il
ait trahi celle-ci ou soit resté fidèle à celle-là. Cependant, mettre
exclusivement en lumière l'intervention lawrencienne serait
l'équivalent de dévier l'attention des vrais problèmes ayant
toujours existé entre le monde arabe et le monde occidental. Les
deux parties en conflit savent très bien que les rapports sont
beaucoup trop complexes pour qu'une seule personne puisse les
influencer. Si l'on s'intéresse donc à la politique dans Les Sept
piliers c'est dans le but de souligner le rôle de Lawrence dans la
conjoncture compliquée de la Première Guerre mondiale dont il
n'est qu'un simple petit rouage. Lawrence ne sera en effet
qu'un prétexte pour nous interroger sur une culture et une
civilisation déchaînées. Nous tenterons dans le chapitre que
nous consacrons à la politique de circonscrire les limites où se
cantonne le sens de l'aventure lawrencienne.
Si notre objectif principal est de souligner le caractère
cela ne résulte absolument pas d'une poétique des Sept piliers,
intention idéologique quelconque, surtout pas celle de
minimiser la valeur historique de ce livre. Or, en accentuant la
nature poétique des Sept piliers nous entendons tout
modestement ajouter par notre analyse une brique à l'édifice de
" la culture-analyse " v. Kenneth White écrit ce qui suit à propos
de Camus : " Toute la modernité découlerait-elle d'une
perversion de l'intelligence ? Afin de répondre à cette question,
qui dépasse l'histoire événementielle ainsi que le reportage
dramatique, Camus entreprend une culture-analyse de l'Europe
et de l'occident " 8. Nous avons jugé que mis à part le conflit
idéologique et politique entre le monde arabe et l'Occident,
l'analyse poétique des Sept piliers était un moyen de contribuer
tant soit peu à cette culture-analyse.
l'Esprit 7. Les grandes lignes de cette culture-analyse se dessinent dans
nomade de Kenneth White.
L'Esprit nomade, Paris, Grasset, 1987, 28. 8. Kenneth White,
14 Chapitre I :
Géographie
Le thème géographique est de loin celui que Lawrence
Les Sept piliers ; en effet, une première développe le plus dans
lecture de ce livre, aussi désintéressée soit-elle, est suffisante
pour le prouver. Des milliers de pages qui constituent Les Sept
piliers, on garde l'impression d'une profusion de noms de lieux,
de noms de rivières, de vallées, de montagnes, de villes,
d'espaces et de paysages multiples que Lawrence nous fait
traverser en Arabie grâce à son écriture singulièrement
évocatrice. Cette écriture s'ouvre d'une manière étonnante à
toutes sortes de détails qui se rapportent à la géographie. Du
même regard, Lawrence est capable de saisir le lieu où il se
meut, les tribus qui y campent, les conditions climatiques qui y
règnent, sa géomorphologie, tout cela ajouté à d'autres détails
qui attestent de talent de géographe. Avant de se présenter à
nous comme le journal d'un soldat, Les Sept piliers s'adressent
à notre esprit tel le carnet de route d'un géographe.
Jeune enfant déjà, Lawrence atteste d'un goût manifeste
pour l'exploration qui le rapproche des géographes. Doté d'un
zèle et d'un intérêt fervents pour l'histoire médiévale et la
photographie, le jeune Lawrence s'aventure sur sa bicyclette
d'abord en Angleterre, au Pays de Galles et en France, où il
réussit un exploit de deux mille kilomètres jusqu'à la
Méditerranée en 1908. Un coup d'œil jeté sur les lettres de
Lawrence datant de cette période montre sa vocation
exceptionnelle pour la géographie, cette même vocation que
y déploie tout son nous ressentons en lisant Les Sept piliers. Il
talent littéraire en vue de décrire, ou pour mieux dire, en vue de
" topographier " les paysages et les lieux où il se trouve. Lorsque les termes appropriés lui font défaut, il recourt à des
descriptions sentimentales et des exclamations du genre :
" Vraiment l'Auvergne est une région merveilleuse " ; " C'est
un charmant petit coin ", ou bien encore " J'adore Denan et
Rance. La rue de Jersnal, du vieux port à la place, est sans
défaut : le fleuve est tout à fait charmant.... " 1 Dans ses lettres
de jeunesse, Lawrence s'avère donc déjà particulièrement
sensible à la description géographique.
Il est vrai que le rapport Lawrencien à la géographie est un
rapport de jouissance esthétique. Pour lui, être dans des lieux
inconnus, devant des paysages nouveaux, semble bien stimuler
son expression poétique, et aucun paysage ne lui est indifférent
comme le révèlent ses lettres de jeunesse. Ce ne serait peut-être
point exagéré de dire que Lawrence ne perçoit son existence
qu'en rapport avec le lieu et le paysage. Or, la jouissance
esthétique n'est pas la seule composante du rapport qu'il
entretient avec la géographie. Nous savons que lorsque la
Première Guerre éclata, c'est en qualité de cartographe qu'il fut
affecté au ministère de la Guerre. Cela dit, il savait combiner
l'intérêt personnel et existentiel pour la géographie d'une part et
l'intérêt politique d'autre part. Il va de soi que pour Lawrence,
le savoir et la connaissance géographiques étaient aussi un outil
appréciable entre les mains de celui qui voulait mener une
guerre à bon terme. Il savait de science certaine que pour parer
aux attaques subites de l'ennemi ou pour le surprendre, il fallait
d'abord savoir bien se situer sur le terrain ; de fait le
raisonnement géostratégique tient une place importante dans
Les Sept piliers.
Certes, on peut dire d'une manière générale que l'oeuvre de
Lawrence s'inscrit dans deux cadres différents à la fois : le
cadre géopoétique dont les contours sont tracés par Kenneth
et le cadre géopolitique tel que les White dans l'Esprit nomade,
analyses d'Yves Lacoste le démontrent'. Toutefois, étant
Sept piliers peut conscient qu'une pareille caractéristique des
comporter des ambiguïtés, nous nous devons d'apporter
quelques précisions à cet égard. Notre intention n'est pas celle
(ed.) Malcolm Brown, 1. T.E. Lawrence, The Letters of T.E. Lawrence,
Oxford : Oxford, UP, 1991, 11-14.
Questions de Géopolitique : L'Islam, la mer, l'Afrique, 2. Yves Lacoste,
Paris, Librairie générale française, 1988. Paysages politiques, Paris,
Librairie générale française, 1990.
16 d'amalgamer le politique et le poétique dans l'oeuvre de
Lawrence. Une pareille confusion, avons-nous jugé,
comporterait le risque de tomber dans une sorte d'analyse qui
ne verrait dans l'oeuvre des orientalistes, Lawrence en
l'occurrence, que les signes du colonialisme ou de l'esprit
occidental de conquête. Ce qui occulterait, évidemment, bien
des dimensions propres au processus que suit une population
d'artistes, de poètes et d'écrivains, indépendamment de la
politique en Occident. Notre souci sera donc de montrer dans
quelle mesure Lawrence ne faisait pas de politique ou de
géopolitique lorsqu'il faisait oeuvre de géographe. Par ailleurs,
on ne peut prétendre que son aventure géographique ait été
exclue de la politique et du raisonnement géopolitique.
Pour des raisons méthodologiques, il serait sans doute
important de définir ces cadres géopoétique et géopolitique que
nous avons évoqués ci-dessus, avant de parler des Sept piliers.
Qu'est-ce, en effet, que la géopoétique ?
d'Une apocalypse tranquille débute par La première partie
une description de la grande ville moderne. Kenneth White y
décrit en passant les nuisances, l'ennui, l'enlisement et
l'aveulissement qui caractérisent la vie urbaine moderne. Pour
White il est clair qu'il s'agit là d'une crise, " La crise de la
modernité " qui provient de ce que l'action des hommes
modernes n'est plus à la mesure du monde : " Ce monde que
nous avons perdu de vue en créant nos cités, en établissant nos
structures, en nous installant dans l'unidimensionnel " 3. En vue
de récupérer ce monde perdu, il propose de nous parler " d'un
art fondamental, qui ne s'intègre facilement ni à la 'culture' ni à
la 'polis' telle qu'elle est " 4. C'est cet art qu'il essaye de mettre
en valeur en ayant recours à des concepts tel que celui de la
géopoétique.
Comme cela se précisera encore plus dans l'Esprit nomade,
la géopoétique est une démarche qui s'ébauche en Occident dès
la fin du siècle dernier, au moment où de nombreuses " figures
du dehors " et des nomades intellectuels optent pour une
nouvelle approche du monde, loin de l'opacité propre à l'esprit
absolu de la Renaissance. Ce dernier se décomposa, cédant la
place à " une philosophie qui ouvrirait un autre paysage de la
Une apocalypse, 14. 3. White, 14-15. 4.
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