Le Briançonnais rural au XVIIème siècle et au XIXème siècle

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Publié le : mercredi 1 janvier 1992
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EAN13 : 9782296260382
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LE BRIANÇONNAIS RURAL AUX XVIIIe ET XIXe SIÈCLES

.....

Collection

CHEMINS DE LA MÉMOIRE

Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises

pendant

la drôle de gue17'e.

Monique BOURDlN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (X'-XIV' s.). Tome 1 Du château au vzllage (X'-XIII' s.). Tome 2 La démocratie au vzllage (XI1I'-XIV' s.). Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la gue17'e. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (O.S.S.). Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Première mission avec le sous-man'n Casabianca (1942-1943). Béatrice KASBBARIAN-BRICOUT, 'odyssée mamelouke L napoléoniennes. en Corse occuPée

à l'ombre

des armées

Jacques MICHEL,La Guyane sous l'Ancien Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Elizabeth TuTIlE, 1647-1649. Religion et idéologie dans la révolution anglaise

Sabine ZEITOUN, L 'œuvre de secours aux enfants juifs l'Occupation en France.

(O.S.E.) sous

......

Nadine VIVIER

LE BRIANÇONNAIS RURAL
AUX XVIIIe ET XIXe SIÈCLES

Publié avec le concours du Centre National des Lettres

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1992

ISBN:

2-7384-1229-7

Préface

Situé à l'extrémité septentrionale

du département

des Hautes-Alpes,

le Briançonnais est, nous dit le Grand LarousseEncycloPédique, « un hautpays, mal desservi par des cols élevés qui assurent une communication sàisonnière avec l'Oisans, la Maurienne ou l'Italie; il n'est bien ouvert au Sud que grâce à la vallée de la Durance ». Il existe, certes, en France, d'autres pays de haute montagne, en particulier dans les Pyrénées, qui ont un comportement original, par suite de leur relatif isolement. Isolement relatif, j'y insiste, car il serait faux de considérer ces pays comme des isolats restant jusqu'à une date récente à l'écart de la communauté nationale; chaque année, jadis, une grande partie de la population masculine quittait, pour un laps de temps plus ou moins long, les villages du Briançonnais, comme ceux de l'Oisans ou du haut-Comminges, dans les Pyrénées centrales (1), afin de rapporter au pays l'argent indispensable à la survie des familles et des communautés locales. Ainsi voit-on, par exemple, au seuil de la mauvaise saison, descendre des montagnes du Briançonnais des instituteurs ambulants qui se louent sur les foires du bas-pays, où ils sont aisément reconnaissables grâce à la plume qu'ils portent à leur chapeau... Rien d'étonnant dans ces conditions, à ce que les Hautes-Alpes, et d'abord le Briançonnais, se distinguent au sein de cette «France du retard» culturel qu'a constitué pendant longtemps le Midi, par un taux très élevé d'alphabétisation (2). Il est, en revanche, plus difficile d'expliquer que ces contacts fréquents avec l'extérieur n'aient pas modifié (à la différence de ce qui s'est p'roduit en Limousin, par exemple) l'attachement des habitants de ces hautes vallées aux valeurs traditionnelles: la religion, la famille, les liens anciens de dépendance ou de patronage. Bien révélatrice à cet égard, est la façon dont le pays a faiblement réagi aux grands événements, aux diverses solli(1) Cf. en particulier, J-]. Darmon Le colportage de librairie en France sous le Second Empire (Plon, 1972). (2) Je me permets de renvoyer à plusieurs passages de ma propre thèse sur La Seconde RéPublique dans la région alpine (P.U.F., 1963), tome l, pp. 132-133 et tome II, pp, 414-415, en particulier. Mais, cf. surtout F. Furet et]. Ozouf Lire et écrire, l'alphabétisation des Français de Calvin à jules Ferry (Editions de Minuit, 1977), tOme l, pp, 4~, 59, 81, 149, 274 et 281.

citations de la politique nationale ou régionale - la première Révolution ou la Révolution de 1848, par exemple -, sauf lorsqu'ils leur semblaient mettre en cause les valeurs auxquelles ses habitants restaient attachés (3). La principale raison de ce comportement réside, en fait, dans la force des communautés rurales qui constituent le Briançonnais, et dont l'étude est le sujet de la thèse de troisième cycle soutenue en 1987 par Nadine Plisson-Vivier (4), laquelle nous procure, grâce à cette publication, l'essentiel des résultats de ce travail. Celui-ci se situe dans le droit fil d'une recherche qu'elle continue à mener sur les biens communaux en France depuis le mémoire de maîtrise qu'elle a soutenu en 1971, sous ma direction (5). Etudiant en effet, jadis, la répartition de la propriété foncière dans la région alpine au siècle dernier, j'avais été frappé par la place tenue par les communaux dans le Briançonnais, du fait, à la fois, de la part qu'ils représentent du terroir communal (6), et du rôle essentiel que leur exploitation joue dans la vie des populations locales (7). Dès lors, il était normal que Nadine Plisson-Vivier envisage comme étape intermédiaire de l'étude plus générale qu'elle entend, tout naturellement, mener sur les communaux, la façon dont ces possessions et usages communautaires ont modelé l'existence du pays où ces propriétés collectives sont les plus importantes
-

le Briançonnais.

Et ceci, dans le long

terme, en partant du traité d'Utrecht de 1713 qui, en donnant au roi de Piémont trois des cinq vallées de l'Escarton quasi autonome de Briançon, a fondé le Briançonnais français contemporain. Elle mène son enquête jusqu'à la veille de la guerre de 1914, alors que s'achèvent les mutations économiques du second XIX' siècle, ainsi que les transformations des mentalités qui les accompagnent.

Se situant ainsi délibérément « à cheval» sur les deux périodes usuellement distinguées par notre historiographie nationale
et la « contemporaine» -, Nadine
-

la « moderne»
en lumière la

Vivier met également

(3) Exemplaire à ce propos est le cas de la famille Sandre, originaire de Chantemerle, à une lieue de Briançon, étudié de façon remarquable par Mona Ozouf dans La classe ininterrompue. Cahiers de la famtlle Sandre, enseignants. 1780-1960. (Hachette, 1979). L'ancêtre de cette famille d'instituteurs blancs (sauf Marie, la dernière de la lignée..), Bertrand, voit son destin basculer en 1791 seulement, avec la constitution civile du clergé et la politique religieuse des assemblées révolutionnaires: ce sont elles qui le rangent dans le camp de la Contre-Révolution, au Piémont tout d'abord (mais le Briançonnais n'est-il pas à cheval sur la crête des Alpes ?), puis à son retour en France, où son fils Baptiste et son petit-fils Joseph maintiendront fidèlement son héritage (op. cit., pp. 18 à 58 en particulier). (4) Nadine Plisson - Vivier La vie des communautés rurales du Briançonnais, 1713-1914 (thèse de 3' cycle, Paris X - Nanterre, Pierre Barrai président, Philippe Vigier rapporteur, 16 juin 1987). (5) Nadine Plisson Les Biens communaux en France de 1827 Ii 1870 (mémoire de ma1trise, Paris X - Nanterre, 1971). . (6) Philippe Vigier Essai sur la réPartition de la propriété foncière dans la région alpine (S.E.V.P.E.N., 1963) pp. 60-62 (description de la commune-type n' 1, Aiguilles, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Briançon), pp. 159-160, 254-255 et 270 (dans l'ensemble du Briançonnais les biens communaux représentent 82,5 % de la superficie imposable - le reste appartenant à des petits et micro-propriétaires). (7) Cf. Raoul Blanchard Les Alpes occidentales, tome V, Les grandes Alpes françaises du Sud, pp. 780 à 791 et 950 à 995, en particulier, ainsi que Philippe Vigier, op. cit. note 2, tome I, pp. 44 à 55, etc. 6

spécificité de ces communautés rurales (mais une spécificité qui, rappelonsle, ne les place pas en dehors de « l'ensemble français ») en adoptant, pour la périodisation de son étude, et donc le plan de son ouvrage historique, des « dates-tournants» originales. Plutôt que les révolutions parisiennes de 1789-1794 ou de 1848, qui, je l'ai dit, ont nettement moins « marqué» ici qu'ailleurs, elle a retenu les dates de 1800 et 1856-60. Après les efforts d'adaptation, globalement réussis, menés au cours du XVIIIe siècle par des montagnards soucieux de maintenir leurs libertés et leurs usages, dans le cadre, dorénavant restreint, de leur « pays », les contraintes mais aussi les apports de l'État napoléonien (dans le domaine, en particulier, de la viabilité et des encouragements à l'activité industrielle) marquent donc un tournant. . Le premier XIXesiècle comporte, certes, ici, des aspects négatifs - avec, en particulier, ce fameux Code Forestier de 1827 qui restreint de façon draconienne les droits d'usage dans les forêts communales dont j'ai dit qu'ils jouaient un rôle fondamental dans l'existence des montagnards. Aussi, lors des réponses à l'Enquête sur le travail de 1848, les habitants des cantons de Briançon, Aiguilles et Guillestre multiplient-ils les doléances à l'égard de l'Administration forestière, et clament-ils leur détresse (8). Rien d'étonnant dès lors à ce que le Queyras commence à se dépeupler dès 1831 - alors que dans l'ensemble de la région alpine (ou pyrénéenne), c'est la grande crise du milieu du siècle dernier qui inaugure vraiment l'exode rural (9). Et pourtant, en décongestionnant progressivement un haut-pays surpeuplé, où l'émigration définitive a été facilitée par l'existence des antiques migrations saisonnières, les avatars du premier XIXesiècle ont, suivant Nadine Vivier, moins ébranlé les modes de vie traditionnels que les transformations économiques qui se multiplient à partir de ce tournant de 1856-60 qui «marque la fin des illusions ». Si l'on ajoute à l'essor du réseau routier l'arrivée du chemin de fer, puis - après Sedan - la croissance du rôle militaire de cette région frontière, tandis que le Briançonnais ne parvient décidément pas à réaliser cette spécialisation dans l' activité pastorale que réussissent au même moment la Normandie ou le hautDoubs, on comprend - grâce à Nadine Vivier - que les années 1900 et le siècle nouveau correspondent bien, ici, à un nouveau départ, et à « la renaissance de l'espoir ». Grâce à une très riche documentation, à la fois parisienne et haut-alpine, l'auteur de cet ouvrage nous convainc, après bien d'autres, - mais qui n'ont assurément pas le même talent - , de l'infinie variété des évolutions régionales au sein de l'ensemble français.
Professeur
(8) Philippe Vigier La Seconde RéPublique..., (9) Ibidem, II, pp. 118 à 133.

émérite
I, pp.48

Philippe VIGIER à l'Université de Paris-X

à 55.

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Frontière

de 1713 à 1860
des Hautes-Alpes de Briançon

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l'arrondissement

1.

LA

SITUATION

DU BRIANÇONNAIS

8

Introduction

L'histoire régionale qui a connu un intérêt soutenu par la publication de remarquables travaux depuis trente ans, suscite aujourd'hui les polémiques, en particulier lorsqu'il s'agit de régions frontières et montagneuses. Double polémique autour de Eugen Weber d'une part qui présente les zones rurales françaises comme arriérées et hors de la communauté nationale; autour des historiens régionalistes d'autre part, qui tel JeanFrançois Soulet présente les Pyrénées comme une région en dissidence face à l'Etat centralisateur. Dans ce contexte, le Briançonnais a de quoi piquer la curiosité. Dans sa thèse sur La Seconde République dans la région alpine, Philippe Vigier a mis en lumière l'originalité de cette cellule de haute montagne. Les habitants, fins et rusés, ont refusé toute option politique en 1848-52, jugeant cette indifférence propre à servir leurs intérêts. Cette région se distingue encore par la répartition de la propriété foncière, micro-propriétés et vastes terres communales, et par le dynamisme de son industrie. Enfin, cette population qui fournit beaucoup de migrants saisonniers concilie forte alphabétisation et vitalité religieuse. En quelque sorte un tableau que l'on peut opposer totalement à celui d'une autre contrée aux conditions naturelles difficiles, le Limousin, marqué par l'immobilisme économique et culturel et par la modernité apparente des attitudes politiques. Malgré bien des points communs entre communautés de haute montagne, celles du Briançonnais se distinguent aussi des pyrénéennes par leur calme en 1848 et surtout la permanence de leurs immenses propriétés communales. Alors que les Pyrénées ont perdu une grande part des leurs au XIXesiècle, le Briançonnais les a conservées jusqu'à aujourd'hui. Tout ceci laissait supposer des communautés rurales originales dont les mentalités méritaient une étude approfondie. Le Briançonnais s'y prête car il constitue une entité géographique et historique homogène. "Bien délimitée aux six vallées de la Haute-Durance et ses affluents, cette cellule intra-alpine d'accès difficile présente une forte cohésion car depuis le MoyenAge, ses communautés étaient associées au sein d'un « Escarton ». La longue durée est certes nécessaire à une étude des mentalités. Ici, il fallait 9

adopter un cadre chronologique très large pour comprendre les réactions de la population au XIXe siècle. Deux bornes se sont imposées. En 1713, le Briançonnais fut amputé par le traité d'Utrecht: les vallées d' outremont furent cédées au Piémont. Ce fut une rupture fondamentale et, pour nous, le moment d'étudier les capacités de réaction des communautés. 1914 constitue le point d'aboutissement, au moment où la question des usages communautaires, si importants ici, ne soulève plus de passion en France. Le Briançonnais possède une documentation riche, fort variée, nécessaire à toute étude des mentalités. Les sources administratives traditionnelles apportent les témoignages des gens de l'extérieur: intendants, préfets, gendarmes, agents des Eaux et Forêts, inspecteurs des écoles primaires, etc. Les sources directes sont très abondantes car les communautés étaient très attachées à leurs archives: délibérations communales, sources judiciaires... Contrairement à bien des régions, la population alphabétisée a laissé de nombreux fonds privés, déposés aux archives départementales; beaucoup de natifs érudits, attachés à leur histoire ont publié des articles et ouvrages au XIXe siècle. Nous adopterons un découpage chronologique original, non conforme

aux grandes ruptures de l'histoire nationale, puisqu'il s'agit ici d'une « histoire vue de la province» (Louis Chevalier). Nous étudierons dans une première partie la façon dont la région réussit à surmonter la rupture avec le Piémont en 1713 et se relève à la fin de l'Ancien Régime. La Révolution bouleverse ici essentiellement par ses opérations militaires. La deuxième partie s'attache à montrer le dynamisme avec lequel ce pays reprend son combat pour rétablir un équilibre économique de 1800 à 1856. La Seconde République, comme la première, n'a qu'un faible impact sur les mentalités. Enfin, dans une troisième partie, nous justifierons ce tournant décisif des années 1856-1860 qui ruine pour le Briançonnais son rêve de redevenir un carrefour actif et engendre une «grande dépression» aussi bien morale qu'économique. Nous conduirons cette étude jusqu'au début du XXe siècle où la contrée retrouve l'espoir. Pour mener à bien cette étude, nous avons bénéficié de nombreux concours. Qu'il nous soit permis d'exprimer notre vive reconnaissance au professeur Philippe Vigier qui, tout au long de ce travail nous a soutenue de ses conseils éclairés. Les professeurs Pierre BarraI et Jean-Jacques Becker nous ont aidée à approfondir notre réflexion. Nous tenons aussi à remercier tous ceux qui nous ont apporté une aide dans la collecte des informations, sans qu'il soit possible de les nommer tous. Mgr Seguin, évêque de Gap, nous reçut avec bienveillance. Aux archives départementales des Hautes-Alpes, nous avons trouvé un chaleureux accueil et d'utiles conseils auprès de M. Pierre-Yves Playoust, directeur, et de Mme Arlette Playoust, conservateur, ainsi qu'auprès de leurs collaboratrices et de M. Bernard Gury, professeur chargé du service éducatif. Notre gratitude va aussi aux bibliothécaires de la ville de Briançon et aux secrétaires des mairies du Briançonnais, en particulier celles de Saint Chaffrey, La Salle, Molines et Saint Véran. Nous avons encore tiré profit des conversations avec les habitants. 10

Trois d'entre eux notamment nous ont permis d'approfondir notre réflexion: M. Fazy, de la Chalp de Saint Véran, M. Vincent, conservateur des Eaux et Forêts de Briançon et M. le maire de Saint Véran. Enfin, nous n'aurions garde d'oublier la compréhension et le soutien de notre famille.

11

PREMIÈRE PARTIE

LE BRIANCONNAIS AU XVIIIe SIÈCLE TENTATIVES D'ADAPTATION

Chapitre I

Un pays très peuplé malgré des conditions naturelles difficiles

Voir le Briançonnais avec les yeux du touriste de la fin du XXesiècle serait, au seuil de cette étude, un anachronisme. Seuls les premiers alpinistes, vers 1900, surent apprécier cette nature « grandiose et sublime », cette « nature indomptée, brute et sauvage» (1). Auparavant, les beautés du pays n'avaient été exaltées que par les habitants eux-mêmes, indéfectiblement attachés à ce pays âpre qui les avait vu naître. Etoutons l'un de ces laudateurs, passionné et romantique: « Dans toutes les vallées briançonnaises, de quelque côté que se porte le regard, il est obligé d'admirer de ces grands et beaux effets de la nature, de ces grandes masses d'ombres et de lumière, de verdure et de neige, de ces reliefs gigantesques, combinés et variés de mille manières... que seules les Hautes-Alpes peuvent produire avec cette immense magnificence. Lorsque l'hiver dépose son manteau de glace et de frimas, comment l'homme pourrait-il échapper à la terrible émotion que doit lui causer un pareil spectacle? Un vague et indéfinissable sentiment de mélancolie et de tristesse s'empare de son âme; il sent son cœur se serrer et défaillir (2). » Rares étaient les hommes de la plaine qui abordaient ces contrées pour la première fois en hiver. Mais même l'été, ces beautés les laissaient insensibles. Seul subsistait l'effroi devant les duretés du pays, mêlé à la compassion pour les habitants, sentiment qui s'amplifiera au cours du XIXesiècle. Contentons-nous de cette appréciation du préfet Bonnaire, en 1800 : « Le département des Hautes-Alpes, hérissé de rochers, de glaciers, coupé par une multitude de torrents et de précipices n'offre à l'œil rien que
(1) Cf. Marjorie Hope Ni~olson, Mountain Gloom and Mountain Glory: the development of the Aesthetics of the Infrnite, New york, 1959, ainsi que Ph. Joutard, L'invention du Mont Blanc,

Paris, 1986.

,...

(2) A. Fauché-Prunelle, Essai sur les anciennes institutions des Alpes Cottiennes.1856. 1'« Apetçu pittoresque et romantique sur le Briançonnais », p. 17 et 7.

.

Extraits de

15

de repoussant: on conçoit difficilement que les hommes aient pu se déterminer à fixer leur habitation dans ces vallées profondes et étroites que le soleil semble éclairer à regret et qui, soumises à toutes les rigueurs d'un climat âpre et variable dédommagent à peine le cultivateur de ses avances et de ses sueurs» (3). Voyons d'un œil moins paftisan comment l'homme a su tirer parti de conditions naturelles si difficiles: quelques atouts assortis de dures contraintes. Raoul Blanchard a magistralement décrit tous les aspects géographiques (4). Contentons-nous de rappeler comment le climat sec a favorisé les activités et comment la disposition du relief permit des échanges actifs. 1. DES CONDITIONS NATURELLES DIFFICILES MAIS FAVORABLES A L'ACTIVITE HUMAINE
1. LA SÉCHERESSE FAVORISE LES ACTIVITÉS HUMAINES

Le préfet Bonnaire était frappé par le climat âpre et variable. Effectivement, les températures accusent de fortes amplitudes tant saisonnières que diurnes. Celles-ci peuvent atteindre 300 (32,80 à La Vachette en février) car les froids hivernaux sont redoutables la nuit (-250), tandis que le soleil réchauffe les après-midi ( + 15 0). Les gelées nocturnes peuvent sévir jusqu'en mai-juin. Ces contrastes s'expliquent par les deux éléments caractéristiques du climat briançonnais : le fort ensoleillement et la sécheresse. Les hauts massifs montagneux interceptent les nuages venant de l'ouest et du sudouest: la région ne reçoit que 700 à 800 mm d'eau par an. Elle subit surtout une évaporation intense; la pureté du ciel procure à Briançon 2 345 heures d'ensoleillement par an. Les vents ajoUtent encore leur effet desséchant: vent d'est dominant (la Lombarde) et vent du nord dans les vallées de la Guisane et de la Clarée. Cette sécheresse relative s'accompagne d'une irrégularité des précipitations, d'une année sur l'autre et au cours de l'année: printemps et automne reçoivent l'essentiel des précipitations. Novembre apporte généralement une couche neigeuse qui persiste jusqu'en avril et qui réduit la saison végétative à six mois maximum. Lorsque au printemps pluie et fonte des neiges s'additionnent, les torrents peuvent être redoutables. Les crues du mois de mai emportent les sols, dévastent les champs, arrachent les ponts et parfois les maisons. Les exemples en sont nombreux: mai 1728 en Queyras, surtoUt mai 1856 qui aura de très lourdes conséquences pour toutes les communautés. Les torrents étaient alimentés plus abondamment qu'aujourd'hui par les glaciers plus développés aux XVIII' et XIX' siècles: ceux du Pelvoux (glaciers Noir et Blanc, Sélé) confluaient et descendaient jusqu'au Pré de Madame Carle.
(3) CitOyen Bonnaire, Mémoire au ministre de l'Intérieur, (4) R. Blanchard, Les Alpes Occidentales, tome V, 2. 16 an VIII, p. 1.

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CARTE 2

17

De ce climat difficile, les hommes ont su tirer le meilleur parti pour installer sur tous les versants favorables leurs habitations et leurs cultures. L'ensoleillement intense a permis l'exploitation agricole jusqu'à une altitude inconnue ailleurs; il recule la limite des neiges persistantes, forêts et prairies gagnent en altitude. Les chalets d'alpage et les habitats permanents ont grimpé eux aussi: Saint Véran s'étire de 1970 à 2 050 mètres et ses cultures et canaux montaient au XVIII' siècle jusqu'à 2 200 mètres (5). L'homme a su exploiter ces avantages sans se laisser rebuter par les dangers: inondations, avalanches et gelées redoutables pour les récoltes en mai-juin. A-t-il su exploiter les contraintes du relief aussi habilement que celles du climat? Briançonnais et Queyras jouissent du même climat intra-alpin, ont toujours été étroitement liés par toutes les activités humaines, mais le contraste physique est frappant entre ces deux unités. 2. LE QUEYRAS, UNE VALLÉEISOLÉE Raoul Blanchard définit le Queyras comme « l'expression la plus achevée qui soit d'une vallée intra-alpine homogène» (6). Les formes simples et calmes sont creusées dans les schistes lustrés et dominés par les roches vertes éruptives qui constituent les hauts sommets (Viso..). Le large synclinal forme une gouttière ou s'écoule le Guil qui reçoit de chacun des deux versants des affluents grosso-modo parallèles. Ils créent des vallées nordsud aux versants dissymétriques. Sur le côté occidental, de minces bancs durs forment des cuestas: versant raide entaillé de ravins, situé en ubac et couvert de bois. Le côté oriental au contraire s'élève en pente douce jusqu'au sommet: adret très favorable à l'installation des hommes et de leurs cultures. L'homogénéité de cette vallée présente une incommodité: elle est de tous côtés close par des crêtes, les cols qui en permettent l'accès sont tous très élevés et difficiles. Les plus aisés sont le col La Croix (2 273 m) et le col Agnel (2 744 m) vers le Piémont, l'Izoard (2 360 m) vers Briançon. Le col de la Traversette (2 914 m) fut même aménagé au XV, siècle: un tunnel permettait un trafic plus facile du sel de Provence. Tous ces cols nécessitent une ascension longue et pénible, pleine de dangers en hiver; bien des gens y périrent. L'intendant Pajot de Marcheval en tournée dans les zones frontières en 1762, note l'importance des petits oratoires, simples niches pour s'abriter et n'être pas enseveli par la neige (7). Maigre protection car chutes, pieds gelés, sont fréquents pour ceux qui s'y aventurent.

()) Le curé Albert dans son Histoire géographique, naturelle et ecclésiastique du diocèse d'Embrun, 1783, p. 330, nous signale des hameaux d'habitat permanent très élevés, aujourd'hui délaissés, comme Pra-Roubaud à 1 930 m (Abriès). (6) R. Blanchard les Alpes...op. cit., t.V-l, p. 17. (7) Manuscrit publié par P. Guillemin Annuaire du Club Alpin Français, 1898, pp. )17-543. 18

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3. COLS ET VOIES DE PASSAGE DU QUEYRAS

L'autre voie de communication du Queyras avec l'extérieur passe par la vallée du Gui!. Large en Queyras, elle se transforme en un défilé dans la Combe, étroit passage entre des murailles abruptes sur lesquelles ne s'accroche qu'une maigre végétation. Songeant aux caprices des torrents, nous comprenons les nombreux accidents et l'impression de Pajot de Mar-

cheval qui qualifie ce passage de « chemin le plus effrayant que j'ai suivi
de ma vie ». Et pourtant, il s'agit là de « la principale avenue du Queyras et la seule même pour y entrer pendant la saison d'hiver ». Quelques

passages étaient si difficiles en hiver que les muletiers devaient « tendre
sous les pieds de leurs bêtes des plassas, espèces de tapis grossiers» afin qu'ils ne glissent pas (8). La Combe délimite géographiquement la vallée du Haut-Queyras. C'est elle seule que nous étudions ici, laissant hors de notre champ le Bas-Queyras: Ceillac et Guillestre. Cette description nous montre bien une vallée isolée; les difficultés physiques interdisent aux habitants de grandes activités industrielles, il ne peut y exister de trafic de marchandises intense ni même régulier. Cependant, le croquis fait apparaître une vallée reliée aux pays voisins. De même que les hommes ont
(8) Curé Alben, op. cit. p. 316. et Abbé Berge Saint Véran, p. XXVI. 19

su tirer profit des atouts du relief et du climat pour leur habitat et leurs cultures, ils ne se sont jamais laissé arrêter par les crêtes qui les cernaient. Ils ont utilisé tous les cols pour établir des relations commerciales avec l'Embrunais et au-delà, la Provence; des relations plus étroites avec le Briançonnais et le Piémont: commerciales, politiques et culturelles.
3. LE BRIANCONNAIS : UNE ÉTOILE DE VALLÉES

Le Briançonnais offre un tableau en contraste avec le Queyras. Aux formes calmes du second s'opposent les reliefs violents du premier, à son isolement s'oppose le carrefour autour de Briançon. Les crêtes du Briançonnais sont souvent taillées dans des matériaux résistants (quartzites...) ce qui confère à ces aiguilles ou murailles un aspect rude, dénudé. Ce spectacle « procure une impression de violence et d'âpreté plus que de grâce et de sérénité» (9), justifiant ainsi les sentiments des hommes qui s'aventuraient ici pour la première fois. Pourtant, la région présente des aspects plus riants dans ses six vallées. La plus favorable à l'homme est celle de la Guisane. Auge aux versants abattus, recouverte de cônes de déjection, elle s'élargit dans les roches tendres des schistes houillers. L'adret (rive gauche) porte les cultures, l'ubac les forêts de mélèzes. La Clarée, «jolie et innocente rivière qui doit son nom à sa pureté native» (10), occupe une longue vallée formée de trois tronçons. En amont, petits bassins et alpages se parent en été de merveilleux tapis floraux. Dans sa partie médiane, la vallée s'élargit, Névache s'allonge sur les cônes de déjection. La basse vallée commande le col de l'Echelle, col frontière le plus bas des Alpes Occidentales (1 765 m), puis elle se resserre entre les versants abrupts avant de rejoindre la Durance. La Haute-Durance, de plus faible débit, occupe une large vallée glaciaire où poussent de belles prairies. Elle donne accès au col aisé du Montgenèvre . La Cerveyrette débouche sur le bassin de Briançon par une gorge. En amont, elle s'élargit en un bassin où s'étale Cervières puis s'épanouit en un beau domaine pastoral d'altitude. Ces quatre vallées convergent dans le bassin de Briançon. La Durance grossie ouvre une cinquième voie vers le Sud-Est. La vallée s'élargit, offre de verdoyants bassins, les plus favorables à l'agriculture, avant de se refermer étroitement au verrou de l'Argentière. C'est ici que les eaux du Gyr et de l'Onde se jettent dans la Durance. La Vallouise est ample, l'érosion l'a profondément creusée entre les massifs les plus élevés de la région. Elle se rattache au Briançonnais, via le Bouchier, par une route serpentant au-dessus du verrou de l'Argentière. Bien que nettement plus large que les gorges du Guil, ce verrou glaciaire
(9) R. Blanchard, op. ci!. p. 942. (10) Description de Fauche-Prunelle, 20

op. ci!. p. 14.

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4. COLS ET VOIES DE PASSAGE EN BRIANÇONNAIS

du Pertuis Rostan ne se franchissait pas aisément et les rampes de l'Argentière paraissaient redoutables aux voyageurs du XIXesiècle. Le Briançonnais ainsi délimité est suspendu de 200 mètres au-dessus du Haut Embrunais. La convergence des vallées a fait de Briançon la capitale incontestée de la région. Mais la ville ne se limite pas à un rôle strictement régional car chacune des vallées ouvre sur des cols d'accès plus aisés que ceux du Queyras. Le Pertuis Rostan ouvre sur l'Embrunais, le Gapençais et au-delà, Valence, Avignon, la Basse Provence et l'Espagne. Au Nord-Est, le Lautaret, reliant les vallées de la Guisane et de la Romanche mène vers Grenoble. Au Nord, les crêtes élevées n'ont jamais permis de passages fréquents : les cols du Galibier et des Rochilles ne connurent guère de trafie. A l'Est, le Montgenèvre ouvre une voie relativement aisée (1 858 m) vers Turin. Ainsi décrit, le cadre naturel du Briançonnais définit très nettement les limites de cette étude. Toutefois, lors de la création des départements en 1790, deux cantons limitrophes demandèrent leur rattachement à l'arron21

dissement de Briançon, espérant jouir de ses privilèges anciens: celui de La Grave en Oisans et de L'Argentière à la limite du Haut Embrunais. Il faudra les prendre en considération dans les statistiques du XIX' siècle mais il est préférable de les laisser à l'écart de notre réflexion car leur comportement peut différer sensiblement (11). Enfin, dernière précision, la ville de Briançon entre-t-elle dans cette étude des communautés rurales? La symbiose entre la ville et sa campagne oblige à parler de Briançon sinon ce discours n'aurait aucun sens, mais seuls les aspects qui éclairent la vie des communautés rurales seront étudiés et non la ville pour elle-même car au cours du XIX' siècle, son développement industriel lui confère un caractère particulier. II. UN PAYS TRÈS PEUPLÉ
Sachant utiliser habilement tous les atouts naturels, adrets ensoleillés du Queyras pour l'élevage, carrefour des vallées briançonnaises pour le commerce, la population fut étonnamment dense. Ceci suscita l'intérêt tant des Briançonnais depuis le XVIII' siècle que des historiens d'aujourd'hui. Les sources abondantes leur ont permis des appréciations d'autant plus divergentes qu'ils ne les considéraient que partiellement. A notre connaissance, seule l'étude de M. Crubellier envisage l'évolution sur l'ensemble du siècle, mais globalement pour la région (12). Il est intéressant de reprendre tous ces documents afin de voir comment se comportent les diverses communautés. Nous disposons de huit séries statistiques qui jalonnent le XVIII' siècle. Trois d'entre elles sont des documents à caractère fiscal: la Révision des feux du Dauphiné en 1697, le « dénombrement des feux, état sommaire des villes, bourgs et communautés du Dauphiné» en 1706 et le recensement de 1790. Lors de la révision des feux de 1697, chaque communauté présente ses remontrances, traçant le tableau le plus sombre possible de sa situation pour minorer ses impositions. Mais le Briançonnais a réellement éprouvé des difficultés, il aurait du mal à noircir la situation s'il veut rester crédible (13). Les deux autres documents, 1706 et 1790, sont de simples tableaux, entachés a priori de la même suspicion. Deux mémoires d'intendant se présentent comme des travaux sérieux. Le « Mémoire général du Dauphiné fourny pour l'instruction de Monseigneur le Duc de Bourgogne» en 1698, par l'intendant Bouchu, a le mérite de n'avoir copié sur aucun autre. Mais dès 1764, il fut critiqué par
(11) L'Oisans a été étudié pat A. Allix, Un pays de haute montagne, l'Oisans, Paris, 1929, et par Laurence Fontaine dans Le voyage et la mémoire: les colporteurs de l'Oisans au XIX' siècle, P.U.Lyon, 1989. (12) M. Cmbellier « Le Briançonnais à la fin de l'Ancien Régime », Revue de Géographie Alpine (R. G.A.), 1948, p. 259-299 et p. 335-371. (13) Analyse critique de ce document par R. Blanchard: « le Haut Dauphiné à la fin du XVIII' iès cle d'après les procès-verbaux de la Révision des feux de 1700 ». Recuezl des travaux de l'Institut de géographie alpine, t.III, 1915, p. 337-420. 22

l'abbé Expilly qui aurait effectué « des recherches très exactes dans plusieurs paroisses» et en conclut: «On peut donc insérer de là que les mémoires fournis par M. de Bouchu ne sont pas exacts à tous égards» (14). Peu fiable dans ses détails, ce document a des résultats généraux qui concordent avec les autres. Le deuxième mémoire est celui de l'intendant Fontanieu qui, en 1730, répond aux demandes du contrôleur général Orry. Son tableau est reconnu comme sérieux; il demanda des contributions pré-

cises aux subdélégués et reprit sans doute pour le Briançonnais « le rapport descriptif sur la subdélégation de Briançon» par Jean-François Bonnot, de 1724 (15). Les Mémoires des ingénieurs militaires constituent une autre source. Le plus sérieux est celui de La Blottière au début du XVIII'siècle, mais est-il désintéressé? Cette période voit la construction des forts de Briançon selon les plans de Vauban. La Blottière, officier du génie, fait appel à la main d'œuvre locale, payée ou en service gratuit. Il peut donc souhaiter que la population soit nombreuse. Si ses chiffres paraissent légèrement surévalués, du moins sont-ils vraisemblables alors que d'autres (tels ceux de Roux - La Croix) sont majorés de façon grossière (16). Enfin, nous possédons un dernier recensement du plus grand intérêt, celui du curé Albert dans son Histoire du diocèse d'Embrun, publiée en 1783. Il utilise les chiffres fournis par les curés à leur évêque en 1763. Quelle confiance accorder aux curés en la matière? Ils connaissent bien leur paroisse et ne sont pas guidés par un souci financier car le traitement est pour tous la portion congrue versée par les communautés. Nous avons donc tout lieu de faire confiance à leur honnêteté... mais non à leurs additions, car dans le livre du curé Albert, le chiffre donné dans l'exposé sur chaque paroisse ne correspond pas toujours à la récapitulation. Certaines statistiques dénombrent en feux, d'autres en habitants. Comment passer de l'un à l'autre? Problème de méthode qui a fait couler beaucoup d'encre. Pour le Briançonnais, une analyse minutieuse nous mène à la conclusion suivante: au début du XVIII'siècle, la valeur moyenne du feu doit être 4 habitants car les foyers étaient amoindris par les ravages de la guerre. Mais dans la deuxième moitié du siècle, le cœfficient 5 semble plus valable. Par sûreté, nous essaierons de comparer les nombres de feux entre eux ou les nombres d'habitants entre eux.
(14) Dictionnaire géographique, t.Il, p. 594. le mémoire de l'intendant Bouchu a été publié par ).Brun-Durand Le Dauphiné en 1698 suivant le mémoire de l'intendant Bouchu, 1874, 225 p. Il a aussi été analysé par R. Valentin du Cheylard dans le Bulletin de la société déPartementale d'archéologie et de statistiques de la Drôme, 1905, p. 233-252, 406-433 et 1906, p. 81-95, 201-216, 283-294, 435-452. (15) Rapport de J-F Bonnot: Archives départementales (A.D.) des Hautes-Alpes, archives privées, Fonds Bonnot, F 2057. le manuscrit de l'intendant est publié par G. Dubois « Manuscrit de l'intendant dauphinois Fontanieu » Bulletin de la Société Scientifique du Dauphiné, t. 53, 1933, p. 87-276. (16) Manuscrit de la Blottière : Mémoire concernant les frontières de France, Savoie, Piémont, 1721, annoté par Henry Duhamel, Grenoble, 1891. Article de A. de Rochas, «le Briançonnais au commencement du XVIII'siècle, d'après les mémoires des ingénieurs militaires» Bulletin de la Société d'Etudes des Hautes-Alpes (B.S.E.H.A.)., 1882, p. 36-44 et 101-114. Manuscrit de Roux-la Croix publié par). Roman: B.S.E.H.A., 1892, p. 1 à 97 et p. 343-365. 23

1. AU XVIII' SIÈCLE, LENTE AUGMENTATION D'UNE POPULATION DÉJA DENSE

La fin du XVIII'siècle correspond à un étiage démographique. Les sources donnent la fourchette suivante: 5165 à 5346 feux en 1698. Les remontrances des habitants aussi bien que les commentaires de l'intendant Bouchu montrent une population durement éprouvée par la guerre. En réalité, le Briançonnais a souffert depuis le XVI' siècle avec les guerres d'Italie. Au XVII'siècle se sont succédées des guerres éprouvantes pour la région. Pendant la guerre de Trente Ans, les hommes du pays ont dû maintenir les routes en état et fortifier Pignerol. Puis, lorsque le Duc de Savoie adhère à la Ligue d'Augsbourg contre Louis XIV en 1690, le Briançonnais est obligé de fournir des milices. En 1692, les troupes de Catinat s'installent ici, celles du Duc de Savoie rasent les faubourgs de Briançon. Le Queyras est encore plus touché car les Barbets des vallées vaudoises répètent incursions et pillages de 1690 à 1696. Dans Abriès, «plus de 600 habitants sont morts de misère pendant les années 1690-91, à défaut d'avoir de quoi se mettre à couvert des injures des troupes» (17), ce qui incite des familles entières à quitter le Queyras. Une autre raison contribue au dépeuplement du Queyras mais elle n'est que très discrètement évoquée par les communautés: la révocation de l'Édit de Nantes précédée par la destruction des temples, celui de Briançon (20 mars 1684) puis celui des Vigne aux en novembre et ceux du Queyras, Aiguilles, Molines, Arvieux, St Véran et Abriès (arrêts du 27 novembre au pc décembre 1684). Les protestants émigrent alors. Molines, en quelques années est « passée de 210 feux à 130, Y compris beaucoup de veuves et d'orphelins », Abriès de 484 familles à 304. Chute démographique due à la persécution religieuse autant qu'à la misère. Dès le début du XVIII'siècle, la tendance s'inverse et la population croît, lentement. La croissance est importante de 1700 à 1730 : environ 8,5 % en 30 ans, elle compense les pertes de la fin du siècle précédent. Puis elle se ralentit dans la seconde moitié du siècle ainsi que le montre le tableau de l'annexe 1 A. Au total sur le siècle, l'accroissement peut être évalué à un peu plus de 10 %, accroissement lent si on le compare à celui de la France entière qui atteint 18 % de 1750 à 1800. La densité de population est considérable. En 1706, elle est de 10,9 hab/km2 en Queyras, 12 en Briançonnais et même 33 dans la vallée de la GUlsane. Encore considérons-nous la surface totale du pays. Si nous nous référions à la surface eXploitable, la densité serait multipliée par deux. La région est ainsi l'une des plus peuplées des Alpes du Sud à cette époque. Ceci peut être un facteur explicatif du faible accroissement. Mais quel fut le mécanisme régulateur? Ceci nous incite à étudier les mouvements naturel et migratoire.

(17) Citation extraite de la Révision des feux, Archives nationales (A.N.) KK 1200. 24

2. LE MOUVEMENT NATUREL: UNE DÉMOGRAPHIE D'ANCIEN

RÉGIME

Des monographies récentes (18) mettent en lumière les comportements démographiques. Le respect de la morale religieuse imprime nettement sa marque: taux de natalité très élevé, 37,7 %0 alors que le taux est de 36,4 %0 en France; mariages très féconds, 4 à 5 enfants par mariage (France: 3,76), rareté des conceptions prénuptiales et encore plus des naissances illégitimes. La mortalité baisse légèrement. Certes, le pays connaît encore des crises de mortalité dues aux conditions météorologiques (hiver rude en 1698), aux mauvaises récoltes et aux épidémies, à la guerre et à son cortège de famines et maladies (une seule au XVIIIe siècle, celle de 1743-44, lors du passage des troupes de Don Philippe (19). Ces crises sont nettement plus espacées au XVIIIe siècle, aussi la mortalité passe de 34 %0 à 33 %0 et la mortalité infantile de 440 %0 vers 1700 à 190 vers 1800. L'espérance de vie en 1789 est de 27,9 ans pour les hommes, 29,7 pour les femmes. Voici donc un comportement démographique caractéristique de l'Ancien Régime. Pourtant, nous décelons une natalité et une fécondité un peu supérieures à la moyenne, un taux de mortalité infantile qui s'abaisse tôt et une espérance de vie assez bonne en comparaison de la moyenne française (20). Cette bonne santé démographique dégage de façon assez constante après 1760 un excédent des naissances sur les décès. L'analyse des chiffres de l'intendant Bouchu et du sous-préfet Chaix (21) donne des résultats analogues aux études précises de St Véran et de La Salle: le mouvement naturel dégage un excédent de 4 %0par an au début du siècle, 2,5 %0 en 1800. Il peut atteindre 30 % en un siècle. Or nos chiffres de population globale ne font état que d'un accroissement de 10 à 15 %. Il faut donc que les Briançonnais aient quitté le pays; 11 à 15 % d'entre eux ont dû migrer définitivement.
3. UNE ÉTONNANTE MOBILITÉ DE LA POPULATION

Tableau

brossé en 1697 dans la révision des feux du Dauphiné

(22)

Les communautés parlent de l'émigration définitive, massive en Queyras d'où fuient les protestants et les miséreux appauvris par les guerres. Dans les autres vallées, il n'y a pas de mouvement aussi ample et les départs
(18) Nicole Maby-Fleury Etude démographique,' Molines-en-Queyras au
XVIII'

siècle, mémoire

de

maîtrise, Grenoble, octobre 1972. Martine Espagnet Etude de démographie historique: St Véran 1735-1815, mémoire de maîtrise, Paris VII, 1976. J-P. Desarmagnat, Etude économique et sociale d'une
communauté rurale du Haut-Dauphiné: La Salle, XVII'-XVIII' siècles, travail d'étude et de recherche, Grenoble, 1973. (19) Cf. le récit publié par P. Guillaume, « Les Transitons du Queyras, mémoires de Pierre Ebren, 1574-1775» B.S.E.H.A., 1890, P 401-410. (20) a. Yves Blayo «La mortalité en France de 1740 à 1829» in Population, novo 1975, p. 123-141. (21) B. Chaix, Préoccupations statistiques, géographiques, pittoresques et synoptiques du déPartement des Hautes-Alpes. Grenoble, 1845. (22) A.N. KK 1200.

25

définitifs apparaissent comme l'aboutissement des migrations saisonnières. Celles-ci sont longuement décrites car les communautés entendent prouver leur misère, leur incapacité à faire vivre leur population alors que la saison végétative est très courte. Le départ des hommes l'hiver supprime les bouches les plus voraces et ils espèrent bien rapporter un peu de numéraire indispensable pour les impôts, l'achat de sel ou de bétail. Presque tous les hommes sont concernés: « un grand nombre» à Briançon, les 2/ 3 à Névache, tous à St Véran et Abriès. De Montgenèvre partent « tous les hommes à partir de 14 ans» et de La Salle « tous ceux de 12 à 70 ans ». La durée de la campagne est fonction de la situation géographique du village: 6 à 7 mois pour les hommes de St Martin de Queyrières, 7 à 8 mois pour ceux de Névache, plus enfoncé dans la montagne, au climat plus rude. Ils ne reviennent donc que pour la saison végétative, de mai à septembre. L'activité presque toujours mentionnée est le peignage du chanvre exercé dans les Alpes françaises et surtout en Piémont. S'y ajoutent d'autres petits métiers d'artisanat ou de travail de la terre. Ces hommes ne se montrent pas difficiles, acceptent tout travail, aussi rude soit-il. Les remontrances de 1697 notent encore la transhumance inverse des brebis du Queyras qui descendent l'hiver en Piémont, de même que la mendicité outre-monts des villageois proches de la frontière: Montgenèvre, St Véran. Le commerce constitue l'autre occupation importante des gens du pays: chiffonniers d'abord, puis colporteurs de mercerie, enfin négociants: telle est la carrière suivie par ceux dont le commerce prospère, mais cet enrichissement implique des migrations à long terme puis même définitives. La Salle décrit bien ce processus: « Quelques migrants portent des balles de mercerie en Piémont, Lorraine, Franche-Comté... Ils viennent de temps en temps voir leurs familles qui restent dans le lieu, les uns revenant au dit lieu tous les étés et les autres de 2 en 2 ans, ou de 3 en 3 ans ou plus rarement... Quelques-uns partent et ouvrent boutique en Espagne et en Italie ». Les cas de négociants partis au loin mais gardant maisons et terres au pays sont fréquents: If passage de la migration-saisonnière au départ définitif se fait progressivement. L'existence de négociants n'est pas récente, ainsi qu'en atteste la déclaration du Monêtier. Selon eux, «ce commerce même qui était très bon du temps de leurs pères, est présentement diminué de beaucoup par la jalousie des habitants des villes qui font tout ce qu'ils peuvent pour exclure les étrangers et conserver pour eux tous les profits qu'ils peuvent y faire ». L'émigration saisonnière ne serait donc pas un phénomène nouveau. R. Blanchard avançait une hypothèse séduisante: ce serait l'évolution d'un majestueux phénomène de transhumance. Les populations au Néolithique auraient utilisé plaine et montagne en un mouvement saisonnier puis elles se seraient fractionnées en deux, une part s'installant en montagne mais les hommes gardant l'habitude de descendre en plaine l'hiver. Hypothèse intéressante qui justifierait l'attachement réciproque des vallées briançonnaises de part et d'autre des monts, en Dauphiné et en Piémont.
26

Stabilité

quantitative

des migrations

au cours du XVIIIe siècle

De nombreuses sources décrivent ces mouvements: le mémoire de La Blottière, celui de Jean Brunet, seigneur de l'Argentière, vers 1750 (23), le rapport du marquis de Paulmy en 1752 (24) et l'ouvrage du curé Albert en 1783. Tous s'attardent sur les migrations saisonnières, sans nous permettre de les évaluer précisément. Leurs assertions s'accordent: l'émigration reste ample et quantitativement stable. Jean Brunet parle de 2 500

départs chaque hiver. Les consuls de Briançon affirment en 1758 « qu'il
sort toutes les années aux environs de 2 000 âmes» (25). Nous pouvons donc l'évaluer à un taux voisin de 10 % de la population totale, ce qui représente environ 1/4 de la population active. Encore plus ardue serait l'évaluation des départs définitifs. Aucun n'avance de chiffre, se contentant de noter, comme le subdélégué Bonnot: « D'autres, commerçant à l'étranger font fortune et quittent alors le pays ». Les chiffres de son recensement sont éloquents: 7 786 hommes pour 8 504 femmes. Ce sont souvent les hommes jeunes, célibataires qui partent définitivement. Ceci nous explique la modération du taux de nuptialité (16,5 %0 contre un taux moyen de 17,5 %0 en France) pour cette région qui a par ailleurs des comportements traditionnels. L'évaluation globale des départs doit avoisiner 10 à 15 % de la population au cours du siècle. Une faible immigration de Piémontais

Nous serions tentés de croire que ces régions de trop-plein démographique ne connaissent pas d'immigration. Et pourtant des indices prouvent l'existence d'un faible courant. Le mouvement des bergers se perpétue dans les deux sens: tandis que les Queyrassins descendent l'hiver en Piémont, les bergers piémontais remontent sur les alpages en été ou exécutent de menus travaux de maçonnerie. Vraisemblablement, ces migrations sont très faibles au début du XVIIIe siècle, le Briançonnais appauvri envoyant plutôt ses mendiants outre-monts. Au cours du siècle, la région manquant de main d'œuvre pendant la saison végétative peut embaucher les Piémontais pour l'aménagement des canaux et les récoltes. Quelquesuns s'installent définitivement, nous en avons la preuve par les mariages. Au débUt du XVIIIe siècle, 14 % des hommes et 8,9 % des femmes viennent d'une autre commune; parmi eux, un tiers est originaire du Piémont (26). N'essayons pas de chiffrer cette immigration, vraisemblablement très faible, mais ne la négligeons pas : les vallées d'outre-monts, elles aussi très peuplées, envoient des migrants. Par contre, nous ne trouvons jamais mention d'arrivants originaires des plaines françaises.
(23) P. Guillemin, « Le Briançonnais en 1754 par Jean Brunet, seigneur de l'Argentière », Annuaire de la société des touristes du Dauphiné, XVIII, 1892, p. 326-362. (24) H. Duhamel, Voyage d'inspection à la frontière des Alpes en 1752 par le marquis de Paulmy, Grenoble, 1906. (25) Cité par Fauche-Prunelle, ]es institutions des Alpes Cottiennes... tome 2, p. 143. (26) D'après N. Maby-Fleury, Etude démographique, op. cit. 27

4. LA DIVERSITÉ RÉGIONALE DES COMPORTEMENTS DÉMOGRAPHIQUES

Voici donc dégagés les principaux traits démographiques de cette région, remarquable par son dynamisme: tant par sa forte natalité que par son recours si ample aux migrations temporaires et définitives. Mais chaque communauté a ses particularités. Briançon connaît un étiage de sa population en 1700, après les incendies de 1624 et 1692. Elle s'accroît tout au long du XVIIIe siècle car son nouveau rôle de place militaire lui confère un rôle attractif. Les trois communautés de la vallée de la Guisane perdent une part importante de leurs habitants. Monêtier passe de 800 à 480 feux, La Salle de 300 à environ 200, conséquence d'une émigration définitive considérable. En effet, de toute la vallée partaient des commerçants vers la France, le bassin méditerranéen, l'Amérique. Principale vocation de la Guisane, le commerce est aussi l'activité qui incite le plus au départ définitif. Les autres communautés du Briançonnais n'accusent pas d'évolution aussi brutale. Leur population reste stationnaire. Toutes dégagent un solde naturel positif, compensé par une émigration plus modérée. Les gens s'adonnent moins au grand commerce, les vocations ecclésiastiques permettent à de jeunes hommes de quitter le pays. Ainsi s'explique la stagnation de la population briançonnaise. Le Queyras, au contraire, augmente incontestablement, se remet des épreuves de la fin du XVIIe siècle, passant de 5 000 à 7 000 habitants environ, soit un accroissement de 40 % en un siècle. Seules Aiguilles et Arvieux restent stationnaires car elles connaissent une forte émigration de commerçants. Si critiquables que soient ces sources statistiques, leur examen a tout de même permis de dégager les trois traits essentiels qui caractérisent le XVIIIe siècle: le début de la croissance de Briançon, le repeuplement du Queyras, l'existence de l'émigration qui devient en Guisane une véritable hémorragie. Le dynamisme démographique est-il dû à une amélioration sensible des conditions sanitaires ou bien simplement à des conditions générales plus favorables? Est-il indépendant des conditions économiques, et surtout de tout progrès médical à cette époque, comme le soutient Yves Blayo (27) ? Cette question mérite une analyse précise des conditions biologiques de la population. III. DE MAUVAISES CONDITIONS BIOLOGIQUES

Le préfet Bonnaire, en 1800, s'intéresse à la santé des habitants qu'il résume de manière percutante: « Les maladies, les mortalités y sont encore moins fréquentes qu'ailleurs et l'homme avec ses habitations infectes, ses pernicieuses habitudes, ses aliments grossiers et malsains, n'a pas tout à
(27) Y. Blayo, aride cité, Population, novo 1975, p. 140. 28

fait corrompu les bienfaits de la nature» (28). Voyons successivement aspects: habitat, conditions sanitaires et maladies.
1. UN HABITAT SINGULIER

ces

Briançonnais et Queyras présentent de nombreux traits communs qui les distinguent des régions alentour, Haut-Embrunais et Ubaye: un habitat groupé en gros hameaux et une utilisation originale de la maison rurale. De gros hameaux Le curé Albert recense la population par lieux-dits et nous constatons qu'elle se regroupe en gros hameaux: rares sont ceux de moins de 80 personnes. Vallouise qui possède 2 915 âmes n'a que 13 hameaux dont 3 très importants: la ville (498 hab.), le Puy (438 hab.) et les Prés (381 hab.). Les maisons, toujours jointives, de hauteurs inégales, bordent des ruelles étroites. Partout, quel que soit le site, les maisons sont très serrées, se collent au maximum l'une contre l'autre. Au contraire, dans l'Ubaye voisine, elles s'éparpillent en minuscules hameaux à la texture lâche. Intrigué par ces oppositions, R. Blanchard a longuement médité sur ces problèmes d'habitat pour arriver en 1950 à la conclusion que cette originalité proviendrait plutôt de la persistance de vieilles habitudes car aucune des contraintes natUrelles ne fournit d'explication convaincante (29). L'architecture de la maison rurale respecte elle aussi les traditions et ne varie pas pendant deux siècles. Elle appartient au type alpin de haute montagne. Toujours, elle concentre sous le même toit le logis des hommes et les services de l'exploitation. Le vestibule donne accès d'un côté à une vaste écurie, de l'autre à la cuisine et à la chambre. Au premier étage, encore une ou deux chambres et l'aire à battre; enfin, sous le toit à forte pente, la grange. La maison de Briançon ne se différencie guère des maisons rurales; tout comme Monêtier, il s'agit d'un gros bourg. Ceci se retrouve dans toutes les Alpes du Sud. L'originalité du Briançonnais réside dans les matériaux employés et dans l'utilisation de cette maison. Trois zones se distinguent par leur utilisation différente du bois et de la pierre : - Dans la vallée de la Clarée et de la Haute-Guisane, la pierre monte quasiment jusqu'au toit; même les pignons sont en pierre ou en plâtre. - Dans le bassin de Briançon, la Vallouise et la vallée du Guil, le bois garnit au moins les pignons, constitue de nombreux balcons. Planchers et cloisons des étages sont à claire-voie afin que l'air traverse la grange et sèche les récoltes. - Enfin, les hautes vallées de Molines et St Véran réduisent la part de la pierre au rez-de-chaussée, prolongé par un « caset », petit bâtiment.
(28) Préfet Bonnaire, Mémoire...op. cit. p. 19. (29) R. Blanchard, «L'habitation en Queyras », La Géographie, XIX, 1909, p. 15-44 et 97-110. Puis Les Alpes Occidentales, tome V, p. 932 à 939. 29

Sur cette base massive d'énormes murs de schistes, s'élèvent deux étages tout en bois. « Des troncs de mélèze à peine équarris, superposés et enchevêtrés bout à bout forment les parois du fond et des côtés; la façade est à claire-voie mais précédée d'un énorme balcon tout bardé de poutres horizontales et verticales, comme une cage à mouches. Un vaste toit d'essendoles encapuchonne le tout» (30). La couverture des toits en mélèze ou en chaume accroît les risques d'incendies pour des maisons jointives. L'histoire de toutes les communes est jalonnée de gigantesques sinistres, tel celui qui détruit Briançon aux 4/5 en décembre 1824, car l'hiver est froid (rivières gelées) et sec (aucune neige ne couvre les toits). Le sous-préfet Chaix calcule que de 1745 à 1845, « 4 123 maisons sur les 6 000 que comptait l'arrondissement, ont été consumées en partie avec les meubles; 144 personnes périrent grillées ou étouffées et 2 à 300 restèrent estropiées» (31). Les communautés se préoccupaient d'édicter des règlements très stricts pour éviter les incendies . Voici quelques extraits de l'arrêté de Saint Chaffrey de 1763 : « - Faire vérifier les cheminées; elles devront s'élever à 6 pieds au moins au-dessus du toit; - Ne mettre sur le plancher aucune matière combustible: paille, fourrages, bois, qu'au pied de la cheminée. Il y aura dans la cuisine tous les soirs 2 seaux ou baquets pleins d'eau, à peine de 3 livres d'amende...
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Ceux qui iront chercher du feu sans que les réchauds ou autres

ferrailles dont ils se servent soient fermés, seront à l'amende de 10 sols... » (32). Règles très précises où sont envisagés tous les détails de la vie quotidienne, jusqu'à l'éclairage avec des éclats de pin résineux. Toutes les communautés encouragent à couvrir les toits en lauze ou en ardoise, mais les toits de chaume et d'essendole persistent puisque, au XIXesiècle, les mêmes injonctions se renouvellent. L'utilisation des bâtisses

Chaque maison abrite une famille, entendue au sens large - famille patriarcale -, contrairement à ce qui se passe dans l'Ubaye voisine où plusieurs ménages se regroupent. La plus grande originalité réside dans l'utilisation purement estivale des chambres et de la cuisine. Pendant toute la saison froide, la famille vit à l'écurie. C'est ici que sont préparés les repas, que dorment les gens. Dans ces écuries règne toute la saison hivernale une tiédeur humide, une très faible lumière. «Les fenêtres ne sont en partie que de petites ouvertures qu'on rétrécit encore en hiver, qu'on bouche quelques fois avec du fumier ou des guenilles pour contrevents ». Le but étant de se protéger du froid, il est évident que l'étable sera peu ouverte, que le nettoyage se fera rarement. « Le fumier n'est pas changé
(30) Essendole = lame de mélèze. R. Blanchard, Les Alpes... p. 937.
Saint Chaffiey, p. 129-130. (31) B. Chaix, Préoccupations...p. 729. (32) Extrait des archives communales, cité par F. Moyrand-Gattefosse,

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