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Le Cachemire dans le conflit indo-pakistanais (1947-2004)

De
336 pages
Difficile de traiter du conflit du Cachemire sans avoir soi-même vécu dans cette région. L'auteure, qui y séjourna deux années, offre ici une présentation brève mais complète qui permettra au lecteur de saisir, sans esprit partisan, l'importance de l'inimité indo-pakistanaise dont le Jammu et Cachemire est récemment devenu l'un des théâtres. Nathalène Reynolds elle s'appuie sur des ouvrages jugés fondamentaux, notamment parce qu'ils permettent de saisir quelques mécanismes du nationalisme indien, pakistanais et cachemiri.
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Le Cachemire
dans le conflit indo-pakistanais (1947-2004)

Collection

Points sur l'Asie dirigée par Philippe

Delalande

La collection a pour objet de publier des ouvrages brefs, (200 à 500 pages), sur l'actualité politique, économique, sociale, culturelle en Asie. Ils traitent soit d'un pays d'Asie, soit d'un problème régional, soit des relations de ces pays avec le reste du monde. Ces ouvrages s'apparentent à des essais aisément accessibles, mais sur des bases documentaires précises et vérifiées. Ils s'efforcent, au-delà de l'analyse de l'actualité de prolonger la réflexion sur l'avenir. La collection voudrait, autant que faire se peut, pressentir les questions émergentes en Asie. Elle est ouverte à des témoignages, des expériences vécues, des études systématiques. Les auteurs ont tous une connaissance pratique de l'Asie. Les lecteurs visés sont des personnes soucieuses de s'informer de l'actualité en Asie: investisseurs, négociants, j oumalistes, étudiants, universitaires, responsables d'ONG, cadres de la fonction publique en relation avec cette Asie en rapide mutation; où vit la majeure partie de la population du monde.

Déjà parus
N. SIMON-CORTES et A. TEISSONNIERE (Textes réunis par), Viet Nam, une coopération exemplaire, 2004. Hua LIN, Tribulations d'un Chinois en Europe, 2004. Sang-chun JUNG, Les relations commerciales franco-coréennes,2004. Maria Linda TINIO, Les droits de I 'homme en Asie du sud-est, 2004. Hsiao-Feng LEE, Histoire de Taiwan, 2004. Claire ROULLIERE, La mémoire de la seconde guerre mondiale au Japon, 2004. Association d'Amitié Franco-vietnamienne, Ombres et lumières sur le Vietnam actuel, 2003. Laurent METZGER, La minorité musulmane de Singapour, 2003.

ASIE 2I-Futuribles internationale, L'Asie demain, 2003 Thierry COVILLE, L'économie de l'Iran islamique: entre ordre et désordres, 2002. Kyong-Wook SHIM, La Russie D'Orient à la dérive, 2002. A. WILMOTS, Gestion Politique et Centres du Pouvoir en République Populaire de Chine,200I. Alain HENRIOT et Sandrine ROL, L'Europe face à la concurrence asiatique, 2001.

N athalène REYNOLDS

Le Cachemire
dans le conflit indo-pakistanais (1947-2004)

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7807-0 EAN : 9782747578073

INTRODUCTION

La partition répondit aux vœux de la Ligue Musulmane (Muslim League) de Mohammed Ali Jinnah qui défendait la pertinence de la théorie des deux nations (l'existence d'une nation hindoue et d'une nation musulmane). L'indépendance du dominion pakistanais (le Pakistan ou Pak-i-stan, pays des purs) fut proclamée le 14 août 1947, celle du dominion indien le lendemain 1. Le carnage communaliste2 qui accompagna la décision du partage de l'Empire des Indes britanniques ne pouvait laisser augurer de bonnes relations entre les autorités de New Delhi et de Karachi3. Au reste, ces dernières craignaient que l'Inde ne sapât les bases d'un régime fragile, dont la pérennité laissait dubitatif, pour intégrer les provinces pakistanaises à son territoire.
Par ailleurs, plusieurs Etats princiers

- à l'origine

au nombre de

quelque cinq cent soixante-deux - qui étaient directement liés à la Couronne britannique (dont les prérogatives se limitaient à gérer la défense, la politique étrangère et les communications de ces Etats avec l'extérieur) n'avaient opté ni pour l'Inde ni pour le Pakistan. On retenait une liste de dix principautés d'importance (si l'on faisait exception de l'Etat du Jammu et Cachemire) qui revenaient à la nouvelle entité pakistanaise et qui furent toutes dans son giron à partir de mars 1948. De même le statut du petit Etat du Junagadh situé dans le Kathiawar indien et de l'Hyderabad restait à déterminer, l'Inde étant parvenue à régler le cas de nombreux territoires qui se situaient dans son orbite. Les cas du Jammu et Cachemire et de l'Hyderabad, deux grands Etats, étaient en un sens
identiques: le Nizam d'Hyderabad

- prince

musulman - régnait sur

une population à majorité hindoue avec le soutien de l'élite musulmane. Le Maharaja du Jammu et Cachemire, Hari Singh, qui appartenait à la dynastie hindoue des Dogras gouvernait UIl Etat dont la population était à majorité musulmane4, et cela grâce au soutien de l'élite hindoue. Alors que la révolte d'Hyderabad et en
particulier de la province du Télengana se limitait - en tout cas au début - à des revendications économiques et sociales, la majorité

souhaitant le rattachement au dominion indien, le mouvement du Jammu et Cachemire était en tout premier lieu politiqlle. Pour les deux nouveaux dominions issus de la partition, le Jammu et Cachemire avait valeur de symbole. Les autorités du 5

Pakistan estimaient l'adhésion de l'Etat princier indispensable à la démonstration de la pertinence de la théorie des deux nations. Le Parti du Congrès ou Congrès National Indien (Indian National Congress) avait fini par se plier à l'exigence de partition de la Ligue Musulmane. Il n'en récusait pas moins l'existence de deux nations hindoue et musulmane. Il admettait cependant le droit à l'autodétermination des populations des Etats princiers. De même reconnaissait-il que si le Jammu et Cachemire avait été directement placé sous l'administration du gouvernement du Vice-roi, il aurait rejoint le Pakistan. Jinnah, pour sa part, préconisait le rattacheluent des zones à majorité musulmane au nouvel Etat pakistanais, tout en indiquant que dans les Etats princiers, la décision revenait aux princes - les maharajas, rajas, nizams, nawabs... Le Parti du Congrès visait certes à créer une République laïque5. Néanmoins, Mohammed Ali Jinnah et la Ligue Musulmane exprimaient des doutes quant à la sincérité de l'adhésion des congressistes à la laïcité. Ils pouvaient citer, pour preuve à leur analyse, l'attachement, à tout le moins, de l'aile droite du Congrès au Cachemire, considéré comme le berceau des pandits, lesquels appartiennent à la caste sacerdotale des brahmanes. Le Premier ministre, le Pandit Jawaharlal Nehnl, lui-même n'était semble-t-il

-

pas insensible à une telle dimension

- quelle

que fût son adhésion

aux valeurs progressistes. Autre intérêt du Jammu et Cachemire: sa position stratégique. Outre une frontière commune avec l'Inde et le Pakistan, l'Etat princier formait une frontière naturelle, était voisin du Tibet, de la province chinoise du Sinkiang et - en un sens - de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), de laquelle il était séparé par la bande territoriale du Wakhan afghan et une petite zone du Sinkiang dans le Taghdumbash Pamir. Il était donc convoité, les deux dominions ayant affirmé dès leur indépendance leur volonté de s'imposer comme puissances régionales voire mondiales. Par ailleurs, la partition avait privé le dominion indien qui se considérait comme l'héritier des Indes britanniques d'une partie de ses réserves en eau potable et de territoires considérés comme des greniers à blé (tel le Pendjab pakistanais), d'où l'importance des fleuves du Jammu et Cachemire qui assuraient la prospérité de l'agriculture de l'Etat princier, en particulier dans la Vallée (du Cachemire). 6

L'objectif de cette courte étude est de tenter de traiter de l'enjeu Jammu et Cachemire dans les politiques intérieures et extérieures de l'Inde et du Pakistan6. En effet, lorsqu'on examine l'aggravation de la tension dans le Jammu et Cachemire sous administration indienne7 au cours de ces dernières années, plusieurs questions se posent qui sont souvent liées au choix des politiques de l'Union indienne. On peut à juste titre se demander si les différents gouvernements qui se sont succédés à New Delhi n'ont pas créé un terrain favorable à la diffusion du fondamentalisme dans l'Etat du Jammu et Cachemire. De même la disparition, le 8 septembre 1982, du très charismatique leader du Cachemire, le Sheikh8 Mohammed Abdullah, a-t-elle pu favoriser ce phénomène. Enfin, il n'est pas inutile de noter une ironie de l'histoire: les Etats-Unis, après avoir contribué à militariser le Pakistan dont la fragilité politique était déjà patente, se font aujourd'hui les chantres d'un règlement pacifique, sous-estimant peut-être l'ampleur de l'antagonisme entre les nations indienne et pakistanaise et oubliant leur part de responsabilité dans ce que l'on pourrait nommer la rupture de l'équilibre entre puissances dans cette région. Quelle serait d'ailleurs la solution au conflit du Jammu et Cachemire: entériner une ligne de partage - appelée Line of er Control (LoC) - qui existe avec des variantes depuis le 1 janvier 1949, tandis que le Jammu et Cachemire sous administration indienne accéderait à l'autonomie promise par le Premier ministre Jawaharlal Nehru? On pourrait aussi envisager la réunification de la principauté de Hari Singh qui deviendrait alors une zone neutre, entretenant de bonnes relations avec ses voisins indien et pakistanais. Cependant, cette solution impliquerait la normalisation des relations entre New Delhi et Islamabad sous la pression des Etats-Unis, inquiets de la détention par ces deux capitales de l'arme nucléaire et davantage soucieux de définir leur prééminence depuis les dramatiques attentats du Il septelubre 200 1. L' enjeu nucléaire rend évidemment la résolution du conflit du Jammu et Cachemire urgente dans un contexte difficile, puisque l'Inde tout comme le Pakistan sont deux jeunes Etats au nationalisme sourcilleux. En tout état de cause, il s'agirait de trouver une issue honorable pour trois voire quatre parties: les autorités de New Delhi et d'Islamabad dont la propagande, depuis la fin de 1947, a toujours cherché à persuader leur population respective que le 7

Jammu et Cachemire - tel qu'il existait avant les événements d'octobre 1947 - faisait partie de l'entité nationale; les différents groupes appelés terroristes en Inde ou salués comme libérateurs au Pakistan, qui bénéficieraient non plus de l'appui officieux de cet Etat mais de celui de mouvements fondamentalistes transnationaux à l'hégémonie menaçante; la petite élite politique cachemirie qui est divisée. La population cachemirie - épuisée - se satisferait-elle, pour sa part, d'un processus de réconciliation délicat que le gouvernement de coalition, formé le 2 novembre 2002 et présidé par le Chief Minister (Chef de l'Etat) du Jammu et Cachemire, le Mufti Mohammed Sayeed, a engagé? Les zones à majorité hindoue de la Division de Jammu, quant à elles, sont favorables à l'Union et s'inquiètent d'un mouvement armé lequel, à notre sens, s'inscrit certes dans la Proxy War (guerre par procuration) entamée par le Pakistan à la fin des années 1980, mais reflète aussi l'expression d'un nationalisme musulman cachemiri à caractère hégémonique, puisqu'il prétend s'adresser à l'ensemble de l'Etat du Jammu et Cachemire bien qu'il n'ait jamais cherché à rallier ni les hindous ni les sikhs ni les bouddhistes. Aussi certains partis politiques prônent-ils une trifurcation: l'octroi d'un statut de territoire au Ladakh (et non d'Etat, ce qui laisserait peut-être d'ailleurs entendre que la fidélité des Ladakhis à la patrie serait sujette à caution, à moins que la position stratégique de cette région explique une proposition modérée qui suppose une administration directe par le gouvernement central) ; la création d'un Etat du Cachemire dont le statut serait à déterminer; enfin, la formation d'un Etat de Jammu qui engloberait les districts dans lesquels les musulmans vivent principalement, à savoir Rajouri, Poonch et Doda, ces deux dernières zones étant à faible majorité musulmane. Au demeurant, même si une issue au conflit était trouvée, on peut douter de son applicabilité, ne serait-ce que parce qu'il existerait alors un risque non négligeable de guerre civile provoquée par l'affrontement de divers groupes ou groupuscules, véritablement cachemiris ou d'inspiration pakistanaise, qui tenteraient de s'emparer du pouvoir, arguant notamluent de la mise en œuvre d'un islam rigoriste ou modéré. Une autre question se poserait: celle du sort des collaborateurs qui ont appuyé la présence indienne dans cette région, et donc du Docteur Farooq Abdullah - fils du Sheikh Abdullah - et de son entourage, mais 8

également des nouveaux dirigeants du Jammu et Cachemire qui tentent un équilibre malaisé entre la nécessaire fidélité à l'Inde et la volonté de jouer le rôle d'un arbitre. Reste la question de l'identité cachemirie (qui plaiderait à l'encontre de l'intégration de la Vallée au sein de l'Union indienne ou de la République Islamique du Pakistan). La trifurcation serait-elle la seule solution viable pour le Jammu et le Ladakh qui n'ont certainement jamais apprécié que l'on désigne fréquemment l'Etat du Jammu et Cachemire par le seul vocable de Cachemire, une tendance à laquelle les historiens, politologues et observateurs éprouvent souvent bien des difficultés à ne pas céder.

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CHAPITRE

I : PREMICES D'UN LITIGE (1947-1953)

Au lendemain de l'indépendance du sous-continent, Hari Singh, Maharaja du Jammu et Cachemire, n'avait pris aucune décision quant au rattachement à l'Inde Oll au Pakistan; il souhaitait vraisemblablement que sa principauté accède à une indépendance garantie par ses deux voisins ou tout au moins conserve un statut autonome.' C'est ce qui expliquerait sa volonté, le 12 août 1947, de signer, conformément aux recommandations de Lord Louis Mountbatten, dernier Vice-roi des Indes et devenu le 15 août Gouverneur Général du dominion indien, des accords dits de statu quo - standstill - avec les deux dominions, par lesquels il leur proposait d'entretenir des relations similaires à celles qui régissaient ses rapports avec l'Empire. Ce fut chose faite avec le Pakistan dès le 15 août: aux termes de l'accord signé, le nouveau dominion se chargerait des approvisionnements de l'Etat princier, principalement en nourriture, sel et essence. Aucun accord ne fut signé avec l'Inde. Peut-être celle-ci chercha-t-elle à éviter tout sujet de litige supplémentaire avec le Pakistan, ce qui est cependant une hypothèse peu plausible. L'Inde n'avait, il est vrai, que peu de relations avec le Jammu et Cachemire9. Elle attendait, espérait l'adhésion de l'Etat. On peut se demander si le Royaume-Uni et les Etats-Unis, qui souhaitèrent peut-être un temps que le Jammu et Cachemire fût rattaché au Pakistan, ne cherchèrent pas ainsi à parer à une éventuelle menace rouge. Le politologue britannique Alastair Lamb, pour sa part, avance l'hypothèse inverse: l'Union indienne n'obtenait-elle pas une frontière commune avec le Jammu et Cachemire ?10Il faut ici rappeler que Sir Cyril Radcliffe, Président des Commissions des Frontières (Boundary Commissions~ du Pendjab et du Bengale, avait été autorisé en vertu de l'India Independance Act à trancher la question des frontières litigieuses. Il avait ainsi octroyé à New Delhi deux des trois tehsi Is (les divisions de Batala et de Gurdaspur) - pourtant à majorité musulmane - du district pendjabi de Gurdaspur, ce qui donnait à l'Inde un accès aisé au Jammu et Cachemire. Mountbatten, inquiet d'une menace communiste, entretenait-il des desseins favorables à New Delhi, alors que le Maharaja manifestait sa volonté de préserver l'indépendance de sa principauté, déclarant qu'il Il

consentirait - si nécessaire - à un rapprochement avec l'Union Soviétique? La Grande-Bretagne, Mountbatten de son propre chef avaient-ils manœuvré de telle sorte qu'un Jammu et Cachemire voisin des deux dominions ait une liberté de choix? Le tracé des frontières ne fut annoncé qu'au lendemain de la proclamation de l'indépendance du sous-continent. Espérait-on que Hari Singh aurait auparavant pris sa décision sur le conseil du Sheikh Mohammed Abdullah, tandis que la Grande-Bretagne et le futur Gouverneur Général de l'Inde conserveraient leur image de neutralité intacte? Au Jammu et Cachemire, deux partis dominaient la scène politique: la Conférence Musulmane fondée en 1930-31, et la Conférence Nationale créée en juin 1938 suite à une scission au sein du parti originel (la Conférence Musulmane) qui aurait rendu celui-ci minoritaire. La Conférence Nationale - dirigée par le Sheikh Abdullah - disposait du soutien de la majorité au Cachemire et, selon toute vraisemblance, d'une audience certaine dans la province de Jammu: cette formation symbolisait, en effet, la volonté d'un modèle laïc qui permettrait - conformément au programme du Naya Kashmir (Cachemire nouveau s'il faut tenter une traduction maladroite) adopté en 1944 - de promouvoir la justice, le développement économique et l'égalité sociale, ainsi que de permettre l'émancipation politique de la société. La Conférence Nationale aurait ainsi suscité - outre l'adhésion des lllusulmans celle de nombre d'hindous et de sikhs. Le Sheikh Abdullah - surnommé Sher-e-Kashmir (Lion du Cachemire) - était un proche de Nehru, tandis que la Conférence Nationale s'affilia (en 1941) à l'AII-India States Peoples' Conference - une organisation qui réunissait les partis politiques des Etats princiers favorables à des réformes progressistes, voire à
une adhésion au futur Etat indien indépendant

- dont

Mohammed

Abdullah était devenu le Vice-président sur les instances de son Président, le Pandit Jawaharlal Nehru, en 1946. La Conférence Nationale ne prônait pas pour autant un rattachement à l'Union indienne, mais semblait favorable à un Cachemire laïc et indépendant ou tout au moins autonome, sans vouloir pragmatisme - mettre un terme à la dynastie des Dogras Il .

Le 29 septembre 1947, le Sheikh Abdullah fut libéré de prison
en raison

- si l'on

se fonde sur l'analyse présentée par Suresh K. et 12

Usha Sharma - de la pression populaire et de la menace de la montée du communalisme12. Le Pakistan expliqua cette mesure de clémence par les pressions qu'aurait exercées New Delhi sur Srinagar. Les dirigeants de la Conférence Musulmane, en dépit de leurs déclarations répétées d'allégeance au prince, furent maintenus en prison. Le Maharaja aurait-il été inquiet du regain de popularité enregistré par la Conférence Musulmane suite à la création du Pakistan? En tout état de cause, il nomma le 15 octobre un nouveau Premier ministre, Mehr Chand Mahajan, dont les sympathies étaient selon toute vraisemblance acquises à l'Inde. Il envisageait probablement un rapprochement avec cette dernière. Tandis que le Sheikh avait envoyé ses représentants au Pakistan pour un second volet de discussions, l'invasion de l'Etat princier par 2000 membres de tribus pakistanaisesl3 commençait, le 22 octobre, dans un contexte particulier: les habitants du district du Poonch, lequel entretenait des liens étroits avec les zones pakistanaises adjacentes, avaient, en août, entamé une révolte contre l'autorité du Maharaja14. I. Aux origines du conflit du Jammu et Cachemire Lord Louis Mountbatten, Gouverneur Général du dominion indien, indiqua, dans une série d'entretiens accordés à Larry Collins et Dominique Lapierre durant la période allant du 16 août 1947 au 18 juin 1948, que le Gouverneur Général (pakistanais) Mohammed Ali Jinnah - d'ailleurs très affaibli - et le Premier ministre Liaqat Ali Khan souhaitaient s'emparer du Jammu et Cachemire par la force15. A. La révolte du Poonch et l'invasion tribale Si les tribus étaient officiellement sous autorité pakistanaise depuis la mi-août 1947, il demeure cependant difficile d'imputer la faute de l'invasion à l'Etat musulman, ne serait-ce que parce qu'aujourd'hui encore, les forces de la République Islamique du Pakistan éprouvent bien des difficultés à pénétrer dans les territoires tribaux.

13

1. L'intervention

indienne

A lire les archives diplomatiques britanniques de l'!ndia Office Records et du Public Record Office, on en retire l'impression que ni Jinnah ni Khan n'étaient favorables à une invasion, car ils étaient d'avis que l'Inde en userait comme d'un prétexte pour justifier une intervention dans une principauté qu'elle convoitait. Les documents du Foreign Office (le ministère des affaires étrangères britannique) soulignent que les autorités pakistanaises, au travers notamment du gouvernement de la North-West Frontier Province (NWFP), avaient tenté de réfréner l'élan des tribus en exerçant « une pression politique sur leurs chefs», mais ne pouvaient s'opposer à elles en utilisant la force sans risquer des troubles majeurs, voire une « conflagration aux conséquences incalculables »16. C'est ce qui expliquerait l'aide que le Pakistan continua à fournir aux insurgés du Poonch et aux tribus après l'intervention indienne. Jinnah n'en indiquait pas moins que « le mouvement du Cachemire constituait le résultat inévitable de la cruelle action de répression engagée par les forces de l'Etat du Jammu et Cachemire à l'encontre des musulluans du Poonch », une opération qui représentait une « punition» frappant cette population favorable à l'adhésion au PakistanI7. Mohammed Ali Jinnah et Liaqat Ali Khan auraient toutefois appelé les tribus au calme, ajoutant qu'elles seraient averties si leur aide dans la défense de l'islam était requise. Selon une thèse communément admise au Pakistan qu'un quotidien de Karachi - The Dawn rappelait récemment, Abdul Qayyum Khan, chef de l'Etat de la NWFP, fut cependant « autorisé à lancer» cette invasion tribaleI8. Les tribus étaient d'ailleurs dotées d'un équipement relativement moderne, de moyens de transport, tels des camions, qui n'avaient pu être obtenus sans la complicité de Pakistanais qui détenaient une position officielle, probablement des membres de la Ligue Musulmane qui auraient donc été à l'encontre des instructions des dirigeants du pays. De même l'interruption des importations pakistanaises au Jammu et Cachemire aurait-elle été le fait de fonctionnaires zélés favorables à un rattachement de l'Etat princier par la force. Le 12 août, Amritsar et Lahore étaient, il est vrai, devenues les scènes de ce que le Foreign Office qualifiait de « graves désordres»; deux j ours plus tard, les 14

policiers s'étaient j oints aux émeutes, et les troubles atteignaient les zones ruralesl9. En dépit d'une tentative d'accord, le 17 août, entre les deux Premiers ministres, les commandements militaires des deux dominions et les leaders sikhs, d'un appel à l'ordre et au soutien de la police binationale des frontières (Boundary Force), la

situation avait continué de dégénérer. En conséquence, le I er
septembre, les deux dominions avaient chacun repris le contrôle de leurs hommes, et la Boundary Force avait été dissoute. Par ailleurs le Pakistan, dès la mi-septembre, envisageait de saisir l'Assemblée des Nations Unies du sort des musulmans demeurés dans le Pendjab oriental et dans la région de Delhi (il estimait que ceux-ci étaient victimes de ce qu'il qualifiait d'extermination). Le Jammu et Cachemire n'était pas encore une question litigieuse... Dominique Lapierre et Lany Collins, dans Cette nuit la liberté, proposent une explication plausible à l'action des tribus pakistanaises, qui est l'une des hypothèses également avancée par la diplomatique française. Tout en chargeant quelques garnisons de surveiller ces tribus, les Britanniques avaient l'habitude d'octroyer à ces dernières, dont la source de revenus traditionnelle était le pillage, une somme d'argent suffisante pour acheter leur tranquillité. Le Pakistan ne disposait pas des ressources
nécessaires, et était

-

d'après

le Quai d'Orsay

- inquiet

de la

possible présence d'agents du roi d'Afghanistan chargés de persuader les tribus d'unir les territoires sur lesquels elles vivaient à ceux sous le contrôle de Kaboul. Plutôt que de mettre sa paix intérieure en danger et donc la sécurité de ses citoyens, Karachi aurait choisi de charger ses tribus de s'emparer du Jammu et Cachemire. Ces troupes auraient été dirigées par le Brigadier Akbar Khan qui avait pris le nom de Général Tariq (à l'instar du dirigeant musulman qui, au VIlle siècle, avait traversé le détroit de Gibraltar) et par d'autres officiers de l'Armée pakistanaise. L'Ambassadeur20 britannique, Sir Laurence Grafftey-Smith, en poste au Pakistan, s'était rendu à Abbotabad, capitale de la NWFP, au début du mois de décembre 1947. Il avait ainsi appris que Khurshid Anwar avait décidé du recrutement des troupes qui opéreraient au Jammu et Cachemire, de « sa propre initiative ou sous l'inspiration de personnes plus haut placées »21. Les autres dirigeants des tribus étaient des volontaires de la Ligue Musulmane 15

orIgInaires de la North-West Frontier Province22, malS qUI n'avaient guère d'autorité sur leurs troupes. Les tribus, qui ne disposaient évidemment d'aucun mandat officiel, étaient ou s'affirmaient chargées d'appuyer la lutte de leurs frères musulmans du Jammu et Cachemire, en particulier ceux du district de Poonch. Balraj Puri, qui fut un temps membre de la Conférence Nationale, évoque le mouvement engagé par les 60 000 soldats originaires du Poonch qui, après avoir combattu au sein de l'Armée britannique durant la Seconde Guerre mondiale, avaient été démobilisés, et s'étaient vu refuser l'intégration aux forces armées de la principauté23. L'Etat tenta vainement de rétablir l'ordre, mais « la loyauté traditionnelle de la majorité des troupes musulmanes» ne lui était plus acquise: celles-ci refusèrent de tirer sur des musulmans, puis désertèrent, l'agitatioIl prenant la forme d'une «révolte armée» qui reflétait le «patriotisme local» d'un district qui refusait d'être placé sous le contrôle direct de Hari Singh. La plupart des anciens soldats musulmans de la Couronne originaires du Poonch, après avoir mis femmes et enfants à l'abri de l'autre côté de la frontière (au Pakistan), rejoignirent le mouvement de sédition. Au mois de septembre 1947, l'Armée dogra riposta violemment. La révolte atteignit alors son paroxysme et, en six semaines, l'ensemble du district, à l'exception de la ville de Poonch elle-même, tomba sous le contrôle des rebelles. La révolte inaugurée à Poonch avait-elle pour cible la politique pratiquée par le Maharaja, et ne s'inscrivait-elle donc pas dans le contexte de la partition des Indes britanniques? Alastair Lamb souligne que la situation, dans la région de Jammu, «s'était rapidement détériorée» lorsque « des bandes armées d'hindous et de sikhs », des membres de l'Akali Dai (le Parti Immortel - sikh) et d'autres groupes avaient attaqué des villages musulmans, pOlIssant cette communauté à l'exode24. Nombre de survivants, arrivés dans le Pendjab pakistanais, firent, d'après l'auteur, le récit «des atrocités qui avaient été perpétrées non seulement par des bandes de vandales» qui n'étaient sous aucun contrôle, «mais aussi par des unités organisées de l'Armée et de la Police du Maharaja ». Ces événements, estime Lamb, devaient inévitablement influencer l'opinion publique de Poonch, centre par excellence (outre Gilgit) de l'opposition à Hari Singh, et l'opinion publique au Pakistan. Le 16

Sardar Mohammed Ibrahim Khan, qui fut le premier Président de l'Azad Kashmir (le Cachemire Libre), juge quant à lui que les méthodes coercitives des troupes du Maharaja à l'encontre de la population musulmane, et les exactions commises par des éléments du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS ou Organisation des Volontaires de la Nation) - entraînés à Jammu par des officiers dogras - poussèrent le Poonch à la révolte25. Cette organisation, d'après lui, terrorisait les musulmans des districts de Kathua, de Jammu et d'Udhampur (tous trois situés dans la province de Jammu) où ils étaient en minorité. Autre cible selon Ibrahim Khan du RSS: les réfugiés musulmans qui traversaient la principauté pour rejoindre le Pakistan. Les tribus, qui se déplaçaient en camions, avancèrent rapidement sur le territoire du Jammu et Cachemire. L'Armée de l'Etat, originellement composée de 30 000 hommes qui appartenaient à la communauté dogra et - d'après le Sheikh Abdullah - aux communautés musulmanes de Poonch et de Mirpur26, n'opposa que très peu de résistance, car elle était en décomposition. La diplomatie britannique indique qlle les soldats musulmans du Maharaja avaient rejoint les tribus; ensemble, ils arrivèrent aux portes de Srinagar27. La radio pakistanaise célébra les exploits des tribus qui furent presque assimilées à une armée nationale. Telle est du moins l'analyse indienne qui vise à démontrer, implicitement, que les tribus jouissaient d'un soutien officiel. A la fin du mois d'octobre, l'Ambassade du Royaume-Uni au Pakistan indiquait toutefois qu'elle avait eu connaissance le 25 octobre seulement des «désordres dans la vallée du Jhelum, le long de la route reliant Srinagar à Kohala », tandis que leur origine était attribuée aux
incursions des Mohmands, des Waziris, des Afridis...
28

Le discours pakistanais était embarrassé. Liaqat Ali Khan nia toute infiltration de ressortissants pakistanais sur le territoire du Jammu et Cachemire, admettant simplement la présence de voyageurs qui traversaient l'Etat princier. Il délnentit toute distribution d'armes dont auraient pu bénéficier les rebelles du Poonch ainsi que les tribus. Il s'agissait, en tout état de cause, d'une armée particulière: la notion de discipline lui était étrangère; la principauté représentait une occasion inespérée de butin d'autant que le Cachemire, dans une forme de mythologie, 17

était célèbre pour sa richesse. Mais les tribus aidées de soldats pakistanais furent-elles les seules responsables des troubles, comme l'histoire indienne que l'on pourrait qualifier d'officielle le proclame? Un diplomate britannique, arrivé à Srinagar le 25 octobre, indiquait qu'il avait vu dans cette ville, le 21, « des bandes armées de sikhs» - recrutées par le gouvernement princier « marchant le long des routes» 29. De même des rapports soulignaient-ils que les troupes hindoues de Hari Singh, assistées par des sikhs armés, pillaient et brûlaient des villages musulmans de la zone de Jammu. Il est, par ailleurs, plus que probable que le cheminement des tribus ait été marqué par des exactions et des crimes récurrents. Ainsi les villes de Muzaffarabad et de Baramulla furent-elles pillées et brûlées. Lamb, dans son ouvrage, insiste sur la difficulté d'évaluer les dommages causés par les tribus. Il admet que les centres commerciaux de ces deux villes, dans lesquels la majorité des boutiques appartenaient à des hindous et des sikhs, le
couvent chrétien de Baramulla puisqu'il s'agissait tribus - d'une guerre sainte, furent visés30.

- aux
Un

yeux des
document

britannique soulignait que sans l'intervention des forces de l'Union, le risque que la ville de Srinagar eût été mise à sac était grand31. On peut s'interroger sur le soutien qlle les tribus rencontrèrent dans le district de Poonch notamment. Eurent-elles là un comportement exemplaire? A la veille de la prise de Srinagar, les tribus auraient décidé de reprendre leur liberté. Elles n'auraient alors fait aucune différence entre musulmans, hindous et sikhs (les membres de ces deux dernières communautés étant assez nombreux, car beaucoup fuyaient - selon l'Inde - le Pendjab occidental en raison des troubles communalistes32). La diplomatie britannique soulignait que de ses entretiens avec les chefs mahsuds elle en avait conclu que l'audience de Khurshid Anwar s'était effritée33. En effet, après la conquête de Baramulla et tandis que les tribus se trouvaient non loin de Srinagar, Anwar avait selon toute vraisemblance demandé à l'ensemble des chefs tribaux de signer un engagement aux termes duquel eux-mêmes et leurs hommes s'abstiendraient de tout pillage, respecteraient les biens gouvernementaux et protégeraient le trésor public. Anwar envisageait-il de rallier les Cachemiris en présentant les tribus comme libératrices, et de mettre en place un gouvernelnent civil présidé par la Conférence Musulmane dont les 18

dirigeants emprisonnés seraient libérés? En tout état de cause, les chefs tribaux pour reprendre le récit d'un journaliste britannique du nom de Moorehead - avaient objecté que le moment choisi était pour le moins inopportun. Leurs troupes rejetteraient une telle exigence, alors qu'elles en étaient venlles à croire qu'elles pourraient conserver tout ce dont elles étaient à même de s'emparer. Deux précieux jours avaient ainsi été perdus en discussions, autorisant l'Armée indienne à intervenir. Telle n'est cependant pas la thèse d'Asghar Khan qui souligne que les tribus, leur forfait accompli, prirent le chemin du retour; seuls quelques groupes, des officiers de l'Armée régulière pakistanaise se dirigèrent vers Srinagar34. Moorellead note que le Maharaja et son Premier luinistre avaient quitté Srinagar pour Jammu, suite à la visite de V.P. Menon qui les avait plongés dans un désarroi extrême, le Secrétaire au Département des Etats ayant déclaré que « le seul espoir de salut» résidait dans l'adhésion à l'Union35. New Delhi se serait-il alors employé à donner le change, affirmant que si les tribus réussissaient à enlever le Maharaja, le Pakistan serait à même de lui dicter ses volontés? Il est vrai que la sécurité de Hari Singh était primordiale. L'administration fut laissée aux soins de la Conférence Nationale qui, aidée de volontaires de toutes les confessions, dut faire face à des actions de sabotage menées par des « agents pakistanais» qui visaient notamment les ponts36. Telle est du moins l'analyse proposée par Mohammed Abdullah qui, en qualifiant d' « agents pakistanais» ceux qui étaient probablement favorables au Pakistan, tentait peut-être de nier l'existence d'un courant d'opinion, dans la Vallée, favorable à la nouvelle entité musulmane. Alastair Lamb affirme que les tribus traversèrent le fleuve Jhelum, dans la nuit du 21 au 22 octobre, « à l'invitation d'éléments» qui participaient à « la lutte politique» intérieure au Jammu et Cachemire37. L'auteur relève que les éléments qui recherchèrent l'assistance des tribus, dans ce qui constituait finalement «une guerre civile», firent une erreur d'appréciation politique puisqu'ils ignoraient vraisemblablement s'il faut tenter d'achever une réflexion laissée en suspens le peu de soutien dont ils disposaient dans la Vallée.

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Le Maharaja, acculé, avait donc sollicité l'aide de l'Union. Aujourd'hui, des auteurs indiens déclarent volontiers que le prince tout comme le Sheikh Abdullah souhaitait le rattachement inconditionnel de l'Etat du Jammu et Cachemire à leur pays. D'après l'histoire officielle indienne désormais en vigueur, les dirigeants de New Delhi posèrent une condition à une intervention armée sur un territoire qui n'était pas placé sous leur autorité: la signature d'un traité d'adhésion. Les autorités de New Delhi exigeaient certes le consentement de Hari Singh, mais également celui d'Abdullah qu'elles considéraient comme représentatif de la majorité: elles estimaient ainsi qu'elles faisaient montre de leur respect du principe d'autodétermination. Le Gouverneur Général fut-il l'initiateur de l'idée d'un plébiscite, tandis que Nehru insistait pour que le vote n'ait lieu qu'une fois la paix et l'ordre rétablis dans l'ancienne principauté? Si l'on se fonde sur le témoignage recueilli par Lapierre et Collins, dont le ton résonne étrangement quand on le compare à celui de la correspondance officielle proposée par l'lndia Office Records, Mountbatten jouissait à l'époque d'un pouvoir qui outrepassait sa fonction essentiellement honorifique. En effet, les dirigeants indiens s'en étaient remis à lui, car ils avaient constaté leur incapacité à gouverner lors du déclenchement des émeutes communalistes. L'ancien Vice-roi souhaitait-il que le Jammu et Cachemire adhérât au Pakistan, comme il l'aurait avoué aux deux journalistes? Il déclara ainsi: « Je voulais que le Cachemire rejoigne le Pakistan. Pour une raison simple, celle de faire du Pakistan un Etat plus viable. Ils [les Pakistanais] avaient une population à 85% musulmane. Je persuadais, avec quelques difficultés, Patel [le Vice-premier ministre et ministre de l'intérieur] de me laisser donner au Maharaja son assurance que l'Inde ne formulerait pas d'objection à l'adhésion au Pakistan... J'avais toujours été convaincu que le Pakistan oriental ne fonctionnerait jamais. Le concept de deux peuples différents unis par-delà une telle distance par la même religion était totalement absurde. Mais le Pakistan occidental était différent. Je voulais qu'il soit viable. Après tout, j'en étais responsable. Je voulais que le Cachemire en fasse partie. Je ne voulais pas saloper ma propre création, pour l'amour de Dieu. »38 20

Le 26 octobre, New Delhi dépêcha des troupes aéroportées dans l'Etat princier. Pour les Pakistanais, une telle mobilisation ne pouvait s'improviser, et était le résultat d'une préparation de plusieurs semaines, tandis que les officiers britanniques engagés aux côtés des Indiens feignaient de tout ignorer. A l'annonce de l'intervention indienne que le Pakistan apprit par l'AII-India Radio, la radio nationale de l'Union, Jinnah ordonna à Sir Douglas Gracey, Vice-commandant en chef de l'Armée pakistanaise en poste à Rawalpindi, de lancer ses troupes à l'assaut du Jammu et Cachemire. Gracey en référa à son supérieur, le Maréchal Claude Auchinleck, Commandant Suprême des forces indiennes et pakistanaises, qui se rendit immédiatement à Lahore afin de convaincre Jinnah d'annuler son ordre, un ultimatum auquel le Gouverneur Général se plia le 28 octobre. Au reste la GrandeBretagne avait, dès le 26, appelé l'Inde à ne pas envisager l'option militaire, car le Pakistan y aurait également recours39. Londres enjoignait aux deux dominions de négocier. Karachi admettait désormais la présence de volontaires au Jammu et Cachemire. Il maintenait que ceux-ci avaient, de leur propre chef, volé au secours des musulmans du Jammu et Cachemire, une thèse que le Pakistan ne récusa jamais et qui fut, à la fin des années 1980 ou au début des années 1990, vraisemblablement reprise par la très grande majorité des Cachemiris. Un argument au moins plaide à l'encontre de cette thèse: la soudaine unité d'action de tribus plus ou moins adverses au nom de l'islam40. 2. Deux thèses inconciliables Lors de sa saisine du Conseil de Sécurité, New Delhi donna sans nul doute l'impression aux observateurs de l'époque de vanter sa bonne foi et de nier toute manœuvre. Il indiqua ainsi que devant la gravité de la situation, Hari Singh avait eu recours à lui, demandant également que son Etat fût autorisé à adhérer au dominion indien 41. Parallèlement «la plus grande organisation populaire », la Conférence Nationale, lançait « un appel à l'aide », et appuyait ferInement la demande de rattachement. La «grave menace» qui pesait sur « la vie et les biens du peuple innocent de 21

la Vallée du Cachemire» exigeait des autorités de New Delhi une réponse immédiate aux « deux demandes» : il était « impératif. .. que la responsabilité de la défense du Jammu et Cachemire» fût « endossée par un gouvernement capable d'y répondre ». L'Inde, afin d'éviter toutes «suggestions» selon lesquelles elle aurait exploité la situation, affirma clairement que dès que le sol du Jammu et Cachemire aurait été libéré de l'envahisseur et les «conditions normales» restaurées, le peuple serait libre de se prononcer sur son avenir « par la méthode démocratique reconnue d'un plébiscite ou d'un référendum qui, pour en garantir l'impartialité, pourrait être tenu sous des auspices internationaux ». L'adhésion du Jammu et Cachemire à l'Inde se présentait sous la forme de deux documents: le premier, identique aux traités que les princes avaient contractés, était une déclaration officielle de Mountbatten par laquelle il acceptait, en sa qualité de Gouverneur Général, la demande de rattachement de la principauté. Le second document était une lettre du Gouverneur Général au Maharaja où il exprimait le souhait que la question du Jammu et Cachemire fût définitivement réglée dès le rétablissement de la paix et de l'ordre par une « reference to the people )). Les termes utilisés en anglais prêtent à confusion, la nature de la consultation populaire proposée n'étant pas précisée. Le 2 novembre cependant, Jawaharlal Nehru s'affirma prêt à organiser un référendum sous les auspices d'une autorité internationale, une fois la paix restaurée. Le référendulTI constituait, selon Balraj Puri, le seul moyen de venir à bout de la « résistance du Maharaja »42.L'auteur ajoute que l'Inde visait deux autres objectifs: montrer que, contrairement au Pakistan, elle avait toute confiance dans le peuple de l'allcienne principauté; « annexer deux autres Etats », l'Hyderabad qui avait proclamé son indépendance et le Junagadh dont le prince musulman avait officiellement adhéré au Pakistan. Au demeurant, les modalités de la tenue d'un plébiscite laissaient songeur. Interrogé par Moorehead, le Sheikh avait fini par admettre que le Jammu et Cachemire n'avait à sa disposition ni liste électorale ni organisation d'aucune sorte qui permettraient à la population de formuler ses vœux, si toutefois elle parvenait à comprendre la nature de l'enjeu43. Mohammed Abdullah avait avoué, «avec un rire quelque peu embarrassé », qu'un plébiscite reflèterait l'opinion de son parti qui était « le seul suffisamment organisé... pour en 22

exprimer une». Le Sheikh ne précisait pas que la Conférence Nationale n'avait guère de concurrents sur la scène politique: libéré tardivement (en mars 1948), le leader de la Conférence Musulmane, Chaudhri Ghulam Abbas, préféra prendre le chemin du Pakistan, refusant l'offre d'Abdullah de participer au gouvernement de l'Etat. En vertu du traité d'adhésion signé par le Maharaja, le Jammu et Cachemire était membre de l'Union qui, prenant le relais de la Couronne britannique, se chargeait de sa défense, de la définition de sa politique étrangère et de la gestion de ses communications avec l'extérieur. Ce fut au nom de ces engagements que l'Inde d'après la thèse qu'elle avait élaborée - se porta au secours du Maharaja. Elle considérait qu'une partie de son territoire avait été victime d'une agression. Le Pakistan récusait la position indienne, rappelant que l'ancienne principauté était liée à lui par un accord de standstill qui l'empêchait de contracter un autre accord avec New Delhi. Karachi dénonçait une adhésion obtenue dans des circonstances, pour le moins, insolites. Au demeurant, il s'était engagé trop loin pour reculer. Il chercha à donner à la question du Jammu et Cachemire et de son rattachement à l'Inde une signification idéologique et religieuse, ces deux dimensions s'entremêlant. Le Premier ministre Liaqat Ali Khan indiquait que l'affaire du Cachemire avait pour origine l'entrée dans l'Etat princier d'un grand nombre de réfugiés sikhs qui avaient perpétré maintes attaques à l'encontre de la population musulmane. Il tenta ainsi de montrer que les musulmans du Jammu et Cachemire n'avaient eu d'autre choix que de lutter pour leur survie. Il rendit, en quelque sorte, hommage à l'action des tribus qui avait permis d'ébranler l'autorité du Maharaja. Les accusations pakistanaises n'étaient peut-être pas infondées, le drame humain touchant en tout état de cause hindous, sikhs et musulmans: tandis que les hindous du Cachemire Libre prenaient le chemin de l'exil, de nombreux musulmans de Jammu - se réfugiaient en territoire sous contrôle pakistanais. Sur le front militaire, les troupes indiennes parvinrent rapidement à arrêter l'avancée des tribus sur Srinagar et, à la fin de la première semaine de novembre, ouvraient la route qui donnait accès à Baramulla laquelle fut reconquise le 8, tandis que c'était au tour d'Uri (le 17). Les tribus furent ainsi repoussées hors de la

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23

Vallée, alors que les succès des deux bataillons indiens engagés se faisaient difficiles. La population des zones à majorité musulmane de Poonch et de Mirpur en avait pris le contrôle. A Gilgit, les forces musulmanes de l'ancienne principauté avaient chassé les unités hindoues; le 3 novembre, le gouvernement provisoire qui y avait été constitué déclarait son rattachement au Pakistan. Dans la zone de Jammu, notamment dans le sud-est (Mirpur mais aussi Poonch), le comportement des forces de l'Etat princier mais également de l'Armée indienne était pour le moins problématique. L'Union ne niait pas - non publiquement, mais dans sa correspondance - qu'elle avait engagé une guerre de reconquête, expression dont elle n'usait guère. Dans un courrier adressé à Mountbatten, daté du 28 décembre 1947, Nehru indiquait qu'il n'avait jamais envisagé de consentir à la présence des tribus dans l'ancien Etat princier44. Le cas des habitants de Poonch qui avaient pu se joindre aux «pillards» était différent, et il ne s'agissait pas d'obtenir leur départ. L'Inde, offrant d'organiser un plébiscite dès la restauration de l'ordre et s'engageant à favoriser l'établissement d'un gouvernement populaire et démocratique, la population de Poonch n'avait aucune raison de continller sa révolte. Nehru ajoutait qu'il n'avait jamais songé à user de la force contre ce district. Cependant ne fallait-il pas s'opposer à toute population qui menait une guerre contre un Etat? Et Nehru de déclarer: «Nous n'avons pas entamé le combat ». Le gouvernement du Jammu et Cachemire, avec l'aide vraisemblable de l'Inde, avait opté pour la politique de la terre brûlée. Cette stratégie semblait avoir été mise en œuvre de plus en plus violemment, les villages en bordure de la zone de Pathankot (située dans le Pendjab indien) ayant été vidés de leurs populations et brûlés: les hindous avaient été envoyés dans d'autres régions, tandis que les musulmans étaient tués ou expulsés vers le Pendjab pakistanais. Karachi avançait le chiffre de 500 000 personnes qui avaient été chassées par les forces du Maharaja et l'Armée indienne 45. L'Inde espérait-elle la victoire? Le Pakistan disposait, il est vrai, de troupes peu fiables. A Peshawar et à Rawalpindi, on s'interrogeait, au demeurant, sur la durée de la campagne engagée par les tribus. On estimait que d'ordinaire, celles-ci ne combattaient pas plus de deux mois consécutifs. Au terme de cette période, elles reprendraient probablement le chemin de chez elles 24

pour diverses raisons: un pillage satisfaisant, le manque de munitions ou la lassitude. Liaqat Ali Khan envisageait une saisine de l'ONU, portant sur l'ensemble du conflit qui opposait son pays à l'Inde, le Jammu et Cachemire certes, mais aussi d'autres contentieux graves. Dans une déclaration datée du 17 novembre qui était une réponse à celle effectuée par le Sardar Vallabhahai Patel le 12, il proposait que l'Organisation des Nations Unies nommât immédiatement des représentants au Jammu et Cachemire, afin de mettre un terme aux combats et à la répression dont les musulmans de l'ancienne principauté étaient la cible, de définir un programme de retrait des forces extérieures à l'Etat, enfin d'instaurer Ulle administration impartiale jusqu'à la tenue d'un plébiscite -libre et impartial. Le 28 décembre 1947, l'Inde regretta que les conversations, lors de la visite de Liaqat Ali Khan qui avait séjourné à New Delhi du 22 au 23 décembre, n'aient donné - en dépit de leur caractère amical aucun résultat. Nehru avait saisi l'occasion offerte pour remettre à son homologue une lettre dans laquelle son gouvernement réclamait la fin de l'aide aux «pillards» du Jammu et Cachemire. Aucune réponse n'avait été communiquée à l'Union, tandis que la pression exercée par les «pillards» au nombre de 19 000 (10 000 membres des tribus et 9000 citoyens pakistanais)46 avait augmenté sur l'ensemble de la frontière du Pendjab. L'analyse britannique, alarmiste, soulignait que l'Inde se jugerait peut-être contrainte d'entrer en zone pakistanaise pour deux raisons: elle craignait que ses troupes ne subissent un sérieux revers étant donné le terrain accidenté sur lequel elles opéraient, d'autant qu'elles seraiellt bientôt confrontées à une longue campagne d'hiver; pénétrer en territoire pakistanais était, estimait Delhi, le moyen le plus efficace et le plus rapide de s'assurer d'un règlement du litige qui lui serait favorable. Nehru s'interrogeait sur la suite à donner à une proposition de Louis Mountbatten, dans un courrier qu'il adressait à l'ancien Vice-roi le 26 décembre: le recours à l'ONU47. En effet, le Pakistan récusait toute participation au conflit, tandis que les «pillards» n'étaient les représentants d'aucun Etat. En outre, les combats se déroulaient sur un territoire indien: le Jammu et Cachemire. L'Union devait-elle rechercher la coopération des « pillards» et de ceux qui étaient responsables de grands

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25

dommages, l'idée étant que ces différentes parties saisissent ensemble les Nations Unies? Jawaharlal Nehru indiquait que son Cabinet avait retenu la suggestion du Gouverneur Général. Néanmoins, le Premier ministre se jugeait moralement contraint de procéder à une saisine unilatérale dont Liaqat Ali Khan serait bien entendu informé. Parallèlement, New Delhi se préparerait à faire face à toute éventualité militaire. Londres souhaitait que New Delhi attendît la réponse officielle de Karachi au courrier qui lui avait été précédemment remis. Nehru déclarait cependant que les termes de la saisine indienne du Conseil de Sécurité demeureraient inaltérables, et ajoutait qu'ils seraient communiqués au Gouverneur Général alors à Gwalior. Du reste, le discours ferme dont usait le Premier ministre montrait que son gouvernement avait longuement réfléchi quant à la pertinence d'une proposition formulée par Mountbatten. Ce ne fut donc pas l'ancien Vice-roi qui poussa le Pandit à recourir au Conseil de Sécurité comme les Indiens le déclarent aujourd'hui fréquemment, y relevant un complot ourdi à Londres et qui visait à rendre le Jammu et Cachemire au Pakistan48. Au demeurant, les relations entre Nehru et Mountbatten semblaient s'être altérées. Ce dernier émettait de grandes réserves face à ce que l'Inde nommait l'opération de police engagée dans la province de Jammu. Lors de la réunion du Conseil de Défense du 4 novembre 1947, le Gouverneur Général avait souligné le risque pour les troupes indiennes d'entrer en zone à majorité musulmane, car elles seraient confrontées autant à des éléments favorables qu'hostiles, ces derniers pouvant aussi appartenir à la Conférence Nationale49. L'ancien Vice-roi préconisait la nomination de représentants indiens et pakistanais qui seraient chargés de définir les conditions d'un arrêt des hostilités. Dans un courrier daté du 25 décembre et adressé à Nehru, Mountbatten rappelait ses réticences quant à un envoi de troupes dans les zones occidentales de l'ancien Etat princier. De toute évidence, le gouvernement de New Delhi tentait d'imposer son autorité, en usant de la force dans les zones de Poonch et de Mirpur. Même si l'on ne pouvait déterminer avec précision la proportion d'étrangers panni les éléments hostiles, nul ne niait que la population locale en constituât la majorité. Tentant d'en appeler à la conscience du Premier ministre, Mountbatten concluait ainsi: 26

«Je m'accorde, tout comme vous, à considérer qu'il serait moralement injustifié de tenter d'affirmer notre volonté par les armes sur une population à majorité musulmane, et je connais votre sentiment à l'égard du plébiscite qui résoudra ultimement le conflit. Néanmoins comment pouvons-nous, entre-temps, échapper à l'accusation d'user de la force militaire à l'encontre d'un peuple qui ne souhaite pas lier son sort à l'Inde? » L'impossibilité de négociations indo-pakistanaises directes, la menace de l'éclatement d'une guerre, l'inquiétude d'une ingérence soviétique expliqueraient la suggestion de Mountbatten d'un arbitrage du Conseil de Sécurité. Le Royaume-Uni envisagea dans un premier temps une démarche conjointe des deux dominions, puis, devant le refus de New Delhi, préconisa que celui-ci, faisant une référence très générale au conflit du Jammu et Cachemire, sollicitât la médiation des Nations Unies. Curieusement, le recours indien avait reçu l'aval du Pakistan: ce dernier se déclarait satisfait d'une saisine du Conseil de Sécurité, même s'il apparaissait dans le « rôle déplaisant» d'agresseur5o. Ne pouvait-illlli-même entamer une démarche semblable, l'Union disposant au Jammu et Cachemire de la souveraineté légale? Préférait-il laisser à son adversaire l'initiative, ce qui l'autorisait à se présenter comme une victime qui, cependant, ne renonçait pas à la défense de l'ensemble des musulmans du sous-continent? Dans une lettre datée du 1er janvier 1948 et adressée au Président du Conseil de Sécurité, le représentant indien aux Nations Unies, P.P. Pillai, attira l'attention de cette instance sur la situation qui prévalait dans l'Etat du Jammu et Cachemire. Faisant référence à l'article 35 de la Charte de San Francisco, il indiqua que la prolongation d'un tel état de choses constituait une menace pour la paix et la sécurité internationales51. Il ajouta que les « pillards» étaient composés de ressortissants pakistanais et de membres de tribus (pakistanaises) qui recevaient aide et assistance de leur gouvernement. En conséquence, l'Inde priait le Conseil de Sécurité d'inviter le Pakistan à mettre immédiatement un terme à cette assistance qui constituait un acte d'agression à son encontre. Dans le cas contraire, elle serait obligée, en toute légitime défense, de pénétrer en territoire pakistanais et de prendre des mesures militaires à l'encontre des « pillards». 27

New Delhi souhaitait la condamnation de l'agresseur pakistanais puisque, estimait-il, les autorités de Karachi avaient
attaqué une partie de son territoire

- le

Jammu et Cachemire

qui

s'était uni à l'Union. Si l'on fait exception de l'objectif inavoué de Mountbatten d'un règlement favorable au Pakistan mais dont la pertinence laisse songeur, il est difficile de comprendre les raisons de la démarche indienne. L'Organisation des Nations Unies jouissait, il est vrai, d'un grand prestige. De plus, Nehru visait vraisemblablement à entamer la crédibilité internationale d'un Etat neuf dont il jugeait les dirigeants responsables de la partition du sous-continent. Lamb, pour sa part, souliglle la volonté indienne de prendre possession de l'ensemble des cOlnposantes de l'ancienne principauté de Hari Singh par l'obtention - grâce à l'entremise des Nations Unies - du retrait des forces appuyées par le Pakistan52. Dans le dominion musulman, l'on avait tendance à penser que la saisine indienne était motivée par une position militaire difficile: New Delhi souhaitait un retrait de ses troupes sans entamer son prestige. L'Ambassade britannique à Karachi estimait que cette thèse n'était pas fondée. Les responsables indiens visaient probablement à arrêter des hostilités dont le coût était élevé. En tout état de cause, ils ne sollicitaient pas l'intervention des Nations Unies dans un conflit qu'ils jugeaient résolu, puisque Hari Singh et le Sheikh Abdullah avaient consenti à l'adhésion. Le dialogue de sourds entre l'Inde et le Pakistan débuta dès le 26 octobre. New Delhi évoquait certes la possibilité d'organiser un plébiscite sous la houlette des Nations Unies pour témoigner de sa bonne foi. Mais il ne tolérait pas d'être sOllmis à une pression (qui, à ses yeux, ressemblait à un ultimatum) de la part de la majorité du Conseil de Sécurité qui acceptait - ou feignait d'accepter - la thèse pakistanaise selon laquelle les tribus avaient volé au secours de leurs frères opprimés. Le Pakistan, lui, sut se saisir de la position indienne qui prônait l'organisation d'un plébiscite libre et impartial, pour exiger le retrait conjoint des tribus et des forces de l'Union de l'ancien Etat princier. Le Conseil de Sécurité, dont l'équilibre était fragile étant donné le déclenchement de la guerre froide, éprouvait des difficultés à se prononcer sur les responsabilités de part et d'autre, estimant
finalement qu'un plébiscite

populations déplacées

- constituerait
28

-

qui serait précédé

du retour

des

un règlement adéquat. C'était

peut-être là la settle proposition qui permettait un rapprochement des Indiens et des Pakistanais, alors qu'il était difficile de déterminer la hiérarchie des responsabilités dans les événements qui avaient secoué le sous-continent. Dans une lettre datée du 15 janvier 1948, le ministre pakistanais des affaires étrangères, Sir Zafrullah Khan, adressa au Conseil de Sécurité trois documents en réponse à la saisine indienne. Alors que New Delhi souhaitait faire du Jammu et Cachemire une querelle bilatérale, le gouvernement de Liaqat Ali Khan la replaça avec brio - dans le contexte d'une décolonisation inachevée et de clivages entre communautés hindoue et musulmane. Le Pakistan présentait une liste de dix accusations, celles notamment de génocide, soulignant le désir indien de détruire la nouvelle entité musulmane, tandis qu'il affirmait qu'il s'était, depuis le 28 octobre, évertué à persuader les tribus de se retirer du Jammu et Cachemire. Au Conseil de Sécurité, le Pakistan obtint-il le soutien de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis qui préféraient soutenir un Etat neuf dont la fragilité était gage de loyauté? Karachi en parut, à tout le moins, insatisfait: les comptes rendus britanniques indiquaient que ce dominion estimait Londres favorable à New Delhi. Le Royaume-Uni, quant à lui, jugeait nécessaire de ne pas paraître prendre fait et cause pour l'Inde, alors que la situation en Palestine était critique: il s'agissait de ne pas s'aliéner l'ensemble du monde musulman53. Autre gageure pour l'Inde: la mise en œuvre d'une troisième voie - une politique étrangère indépendante - qui suscitait la suspicion autant de l'Occident que de l'Union Soviétique, alors que Londres se demandait si New Delhi romprait tout lien avec le Commonwealth. L'Inde exigeait presque du Conseil de Sécurité qu'il adoptât une attitude impartiale, c'est-à-dire qu'il répondît à sa requête. La guerre froide et par conséquent l'attitude de Londres, Washington ayant initialement une position plus timide (si l'on se fonde sur l'analyse britannique qui se demandait de quelle manière obtenir davantage d'engagement de sa part), surtout la volonté du Conseil de Sécurité de considérer autant les thèses indiennes que pakistanaises poussèrent New Delhi à durcir sa position au fur et à mesure des sessions du Conseil de Sécurité consacrées au Jammu et Cachemire. Les autorités indiennes entendaient ne pas céder. Peut-être était-il, dès lors, exclu pour elles d'octroyer au Jammu et 29

Cachemire l'autonomie qu'il désirait. Nehru, dont on peut d'ailleurs douter de la volonté de répondre à ce vœu, devait luimême se soumettre aux exigences d'un Etat l1euf, et ménager à la fois ses partisans et ses adversaires, notamment au sein du Congrès. B. Le Conseil de Sécurité et l'organisation d'un plébiscite

Alors que le Conseil de Sécurité procédait à l'examen de la question du Jammu et Cachemire, les deux dominions renforçaient leur potentiel militaire dans cette région.

1. Premières résolutions
Les rapports de la diplomatie britannique continuaient d'être alarmistes: à la fin du mois de février 1949, ils soulignaient que toute guerre aurait pour conséquence l'afflux de trois millions de réfugiés au Pakistan dont l'existence serait alors peut-être en péril, tandis que l'Armée éprouverait de grandes difficultés à maintenir l'ordre. Le gouvernement présidé par Liaqat Ali Khan serait placé devant une alternative: accepter son écroulement étant donné le fardeau que constitueraient les réfugiés, ou consentir à un conflit dont il ne pouvait sortir victorieux. Le 20 janvier 1948, suite aux consultations auxquelles il avait procédé avec les deux parties, le Conseil de Sécurité vota un projet de résolution (qui fut adopté par neuf voix, l'Union Soviétique et l'Ukraine s'abstenant). Ce texte proposait la mise en place d'une Commission composée de trois représentants des Nations Unies: l'un choisi par l'Inde, l'autre par le Pakistan, et le troisième conjointement par les deux pays. Aux termes de l'article 34, la Commission se rendrait dans le sous-continent afin d'y exercer une médiation susceptible de réconcilier les positions des deux parties. L'Inde réclamait l'évacuation de l'ancien Etat princier par les tribus. Tous les citoyens du Jammu et Cachemire qui avaient fui seraient ensuite invités à rentrer chez eux. Une période de six mois, nécessaire au rétablissement de la paix, serait utilisée pour instaurer une administration intérimaire qui serait chargée de la convocation d'une assemblée nationale. Cette dernière réunirait un gouvernement représentatif qui procéderait à l'organisation d'un 30

plébiscite sous le contrôle d'observateurs onusiens. Le Pakistan, quant à lui, était favorable à ce que la Commission prit les dispositions nécessaires en vue de la constitution d'un gouvernement intérimaire impartial, se chargeât du retrait de toutes les forces armées (y compris celles de l'Inde) et du retour des personnes déplacées, enfin organisât un plébiscite libre et impartial. L'Inde acceptait d'associer la Commission au règlement du conflit, mais ne la laissait pas maîtresse des destinées de l'ancien Etat princier. Au reste, les divergences entre l'Inde et plusieurs membres du Conseil de Sécurité s'accusaient: New Delhi proclamait que le plébiscite n'aurait lieu qu'après une période consacrée à la pacification. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni estimaient que cette consultatioll était la condition nécessaire à la pacification. Le 29 janvier, le Président du Conseil de Sécurité - sans doute dans une tentative d'apaiser cette querelle - déclara que la question des priorités n'avait pas lieu d'être, puisque celles-ci représentaient deux aspects d'un même problème. De plus, il soumit aux délégations deux projets de résolution. Le premier stipulait que le Conseil de Sécurité organiserait le plébiscite. Le second projet de résolution élargissait les pouvoirs délégués à la Commission, qlli avait dorénavant pour tâche de mettre fin aux hostilités et à la violence qui prévalait dans l'ancien Etat princier. Ces textes tendaient à placer les deux adversaires - l'Inde et le Pakistan - sur un pied d'égalité: tous deux avaient consenti au plébiscite, et il fallait exercer entre eux une mission de médiation, l'enjeu majeur étant la paix. Le 3 février 1948, le délégué indien proposa au Conseil de Sécurité un texte recommandant d'une part au gouvernement de Karachi de faire tout ce qui était en son pouvoir pour inciter les tribus à quitter le territoire du JamlTIUet Cachemire, d'autre part à la Commission de favoriser l'adoption de toute mesure permettant la fin des combats. New Delhi repoussait l'idée d'une nouvelle administration: il était nécessaire de ne pas porter préjudice à la souveraineté du gouvernement du Maharaja; de plus, le Conseil n'était pas qualifié pour organiser ou diriger un plébiscite. Les autorités indiennes suggéraient que la Commission recommandât une telle consultation, et y envoyât ses observateurs lors de sa tenue. Enfin, le gouvernement Nehm réclamait la révision des deux résolutions 31

conformément aux recommandations qu'il avait formulées. Dans le cas contraire, il hésiterait à s'associer avec l'un ou l'autre des textes. Le Conseil serait alors placé dans une situation délicate,

puisque l'auteur de la plainte du 1er janvier 1948 qui sollicitait son
arbitrage y renoncerait. Dans sa réponse, Sir Zafrullah Khan récusa la représentativité du gouvernement Abdullah. Il donna cependant son assentiment aux deux projets de résolution et demanda au Conseil, si un règlement à l'amiable s'avérait impossible, de préconiser les mesures qui lui paraîtraient équitables. Puis ce fut au tour du Sheikh Abdullah, membre de la délégation indienne, de décrire la situation de son pays, et d'essayer de sensibiliser les membres du Conseil de Sécurité aux souffrances endurées par le Jammu et Cachemire. Il se montra favorable à un plébiscite, et
vanta le soutien populaire dont il jouissait

- ce

qui prouvait

sa

capacité à organiser cette consultation. Il souligna également que le retrait des troupes indiennes, avant une pacification complète, entraînerait le chaos, car les « pillards» auraient le champ libre. Le 5 février, il n'hésita pas à déclarer - en présence du représentant de l'Azad Kashmir, Ie Sardar Mohammed Ibrahim Khan, qui accompagnait la délégation pakistanaise - que «tout ce qu'il attendait du Conseil, c'était qu'il ordonnât au Pakistan de cesser toute assistance aux tribus et aux insurgés; le reste pouvait être laissé aux soins de l'Armée indienne et de l'administration qu'il dirigeait» 54.

2. Un plan de démilitarisation
Le 17 avril 1948, le Président du Conseil de Sécurité proposa une résolution qui avait pour objectifs le rétablissement de la paix et de l'ordre au Jammu et Cachemire ainsi que la tenue d'un plébiscite. Ce projet portait le nombre des membres de la Commission de trois à cinq. Si les nominations n'étaient pas effectuées dans les dix jours qui suivraient, le Président y procéderait lui-même. Il revenait à la Commission de se livrer à une médiation. Cette instance adressa plusieurs recommandations aux deux parties: le Pakistan devait s'assurer de l'évacuation des éléments étrangers au Jammu et Cachemire. En contrepartie, le Conseil se déclarait garant des libertés dans l'Etat. L'Inde, quant à elle, devait instaurer 32

au plus tôt une administration représentative chargée du plébiscite, à laquelle seraient délégués les pouvoirs nécessaires à cette tâche (forces armées et police notamment). De plus, elle élaborerait conjointement avec la Commission un plan de retrait de ses troupes, ne laissant que les effectifs nécessaires au maintien de la paix. Le Conseil de Sécurité faisait là une concession aux autorités de New Delhi dont il ne pouvait que reconnaître la position dominante. La résolution du 17 avril proposait que le Secrétaire Général des Nations Unies nommât un administrateur du plébiscite. Celuici désignerait des assistants qui néanmoins seraient - officiellement - nommés par l'Etat du Jammu et Cachemire, et qui agiraient en tant que juges dotés de pouvoirs exceptionnels. La définition des compétences de l'administrateur ferait l' objet de négociations entre le Secrétaire Général et le gouvernement indien. En outre, l'administrateur pourrait communiquer avec toutes les parties en présence. Le délégué indien réfuta point par point la résolution qui ne faisait aucune mention de la rupture par Karachi de ses obligations internationales (la violation du territoire d'un Etat souverain). L'agression pakistanaise continuait, puisque les éléments pakistanais n'avaient pas quitté le territoire du Jammu et Cachemire. Aussi New Delhi s'insurgeait-il contre la clause qui prévoyait un maintien de l'ordre effectué conjointement par les deux pays, dans le cas où les forces locales s'avéreraient insuffisantes. Au reste, la mise en place d'une administration au sein de laquelle les principaux partis politiques seraient représentés conduirait le Jammu et Cachemire à la paralysie. Enfin, le délégué indien déniait à l'administrateur le droit de communiquer
directement avec un gouvernement extérieur

- le

Pakistan.

En mai, les autorités indiennes informèrent le Conseil de Sécurité qu'elles n'exécuteraient pas les parties du projet de résolution à l'encontre desquelles elles avaient formulé des objections. Elles cherchèrent pourtant à montrer leur bonne volonté en se déclarant prêtes, si le Conseil maintenait sa décision d'envoyer la Commission dans le sous-continent, à conférer avec elle. Le représentant pakistanais, enfin, regretta le caractère partisan de la résolution du 17 avril 1948. Ce texte ne se conformait pas aux principes énoncés par le Conseil 33