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Le cardinal de Richelieu à la conquête de la Lorraine

De
784 pages
Richelieu a légué une correspondance immense et passionnante. Les lettres et mémoires de ses informateurs permettent aujourd'hui de mieux comprendre les grands événements de l'époque. L'année 1633 marque d'indéniables progrès diplomatiques et territoriaux. Richelieu entend assujettir les duchés de Lorraine et de Bar et imposer sa médiation aux acteurs de la guerre de Trente Ans. La création du parlement de Metz, la prise de Nancy constituent une avancée inéluctable vers le Rhin et la question de la succession au trône devient cruciale.
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Pour Pierrick et pour Jade… pour apprendre à lire les lettres ; pour apprendre à lire entre les lignes.

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Cardinal de Richelieu, Mémoires (livre XXIV : année 1633) [éd. M. Petitot], Paris, Foucault, 1823, p. 269.

Introduction
Au cours de l’hiver 1632-1633, Louis XIII, victorieux de son frère, le duc d’Orléans, et du duc de Montmorency, regagne lentement Paris par le Limousin. Richelieu, malade, suit un autre itinéraire, en passant par Brouage et La Rochelle, pour montrer à la Reine le château qu’il se fait construire sur ses terres, et tenter de gagner sa confiance. Non sans arrière-pensées, la duchesse de Chevreuse lui révèle qu’elle a depuis longtemps connaissance de l’union contractée par Monsieur avec Marguerite de Lorraine et se déclare renseignée par son amant, le marquis de Châteauneuf. Le cardinal est en mauvaise santé : il souffre notamment de rhumatismes et de rétention d’urine. La densité des événements qui ont marqué les années 1631-1632 laisse des traces et il se sent fragilisé par rapport à Anne d’Autriche, dont il aimerait qu’elle lui soit plus favorable. Premier événement marquant de cette année 1633, le 25 février, le garde des sceaux, Charles de L’Aubespine, marquis de Châteauneuf, est destitué puis emprisonné au château d’Angoulême, ses fonctions et charges sont confiées à Pierre Séguier. Il est arrêté en même temps qu’un personnage ambigu, le chevalier de Jars, qu’il a connu en Angleterre au cours de la mission diplomatique qui lui a été confiée en 1629-16301. Miné par la maladie, Richelieu reproche d’abord à Châteauneuf de l’avoir abandonné à l’article de la mort à la fin de l’année 1632. Plus profondément, Louis XIII et son principal ministre ne lui pardonnent pas son échec, ou sa mauvaise volonté, à imposer l’autorité royale au Parlement2. Le garde des sceaux a aussi commis de graves maladresses au cours de négociations secrètes menées en Lorraine par l’intermédiaire de son frère, M. de Verderonne, proche du duc d’Orléans en exil, et de Puylaurens. Surtout, il a conservé une correspondance bien mal venue avec l’Anglais Montaigu, avec les comtes de Holland et de Carlisle, avec la reine d’Angleterre3, ainsi qu’avec Madame de Chevreuse, qu’il a eu l’indiscrétion d’informer du projet d’intervention française à Moyenvic en 16314. Jaloux, Richelieu ne peut, non plus, lui pardonner ses liens avec la Reine mère, et d’avoir participé au projet, dix-huit mois plus tôt, par l’intermédiaire du chevalier de Jars, de faire passer Marie de Médicis et Gaston d’Orléans outre-Manche5. Châteauneuf connaissait leurs intrigues d’autant que, n’ayant jamais rompu le contact avec les exilés factieux, il échangeait des courriers réguliers avec Mme du Fargis6. Il était enfin resté en possession d’une cassette compromettante de lettres du garde des sceaux Michel de Marillac7. Coupable d’omission plus que de trahison, à l’instar du duc de Bellegarde, Châteauneuf est l’une des dernières victimes de la journée des Dupes, mais lui au moins a la vie sauve puisqu’il est libéré après la mort du cardinal-ministre. L’observation minutieuse dont il fait l’objet en prison met en lumière l’ancienneté du vœu de la Reine mère de se rendre à Londres, bien qu’elle ne se résolve à y faire son entrée solennelle qu’au mois de novembre 1638. Les instructions adressées par Richelieu au geôlier, Robert de Lamont, en insistant sur la nécessité de mieux connaître le rôle de l’ancien garde des sceaux auprès de ses amis anglais ou anglophiles, témoignent de l’importance revêtue, aux yeux du cardinal, par Marie de
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Ordre d’arrestation de Châteauneuf, 25 février. G. Hanotaux, Histoire du cardinal de Richelieu. Tome IV, Paris, 1935, p. 168. Robert de Lamont à Richelieu, Angoulême, 16 mars. 4 Richelieu à Robert de Lamont, fin avril. 5 « Déclaration du sieur chevalier de Jars, prisonnier à la Bastille », 25 mars. 6 Robert de Lamont à Richelieu, Angoulême, 29 mars. 7 Commission délivrée à Laurent Testu, 31 mars.

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Médicis. En 1632, le père dominicain Thomas Campanella a fait diffuser son Discorso politico tra un Veneziano, Spanolo e Francese, déplorant la discorde avec Louis XIII, dommageable, selon lui, aux bienfaits de la politique mise en œuvre par Richelieu pour la grandeur du royaume, autant qu’à l’intérêt général de la nation8. En incarcérant le marquis de Châteauneuf, le cardinal écarte à la fois un fauteur de troubles et un sympathisant silencieux de thèses politiques que le ministre aurait aimé définitivement éradiquer. Au mois d’avril, parachevant les mesures de rétorsion prises, le parlement de Paris retire à deux proches de l’ancien garde des sceaux et de Monsieur, le président au Parlement Jacques Le Coigneux et le conseiller Pierre Payen des Landes, les offices dont ils étaient pourvus, et leur notifie un ordre d’exil à perpétuité 9. Leurs charges sont attribuées à deux fidèles serviteurs de Richelieu, Chrétien de Lamoignon, conseiller au Parlement, oncle de Claude de Bullion (lui-même fait garde des sceaux de l’ordre du Saint-Esprit en remplacement de Châteauneuf), et M. de La Haye de Ventelet, jusque-là conseiller au Grand Conseil. Or la succession que Pierre Payen des Landes a héritée de son père, Pierre Payen, en faillite au moment de son décès, en 1626, s’est avérée particulièrement difficile. En 1630, Louis XIII a pris un règlement afin de confier l’apurement des dettes à Charles Aubert, Charles Boucher et Claude Jenin10. Au mois de novembre 1631, l’ensemble des actifs restant à Pierre Payen des Landes est confisqué. L’affaire ne se règle qu’au moment de sa condamnation en 1633. Le château et le parc de Rueil faisaient partie de l’ensemble légué à Pierre Payen des Landes. Le cardinalministre appréciait particulièrement le lieu. Il y séjourne dès 1632, et profitant du contexte, l’acquiert officiellement au mois d’août 163311. Par ailleurs, le parlement de Dijon, chargé de juger les compagnons de Gaston d’Orléans depuis la fin de l’année précédente, continue à rendre d’impitoyables sentences : le duc d’Elbeuf ; Puylaurens, favori de Monsieur ; Le Coudray-Montpensier et Goulas sont déclarés criminels de lèse-majesté et condamnés à mort par contumace, tout comme l’a été le président Le Coigneux dès le mois d’octobre 1632. Ils ont la tête tranchée en effigie. Isaac de Laffemas, le « bourreau de Richelieu », qui a instruit le procès du maréchal de Marillac, examine le cas de leurs complices de rang inférieur, et se montre tout aussi intransigeant : le marquis de Sauvebœuf, qui a suivi le duc d’Orléans, se voit appliquer la même peine, et ses châteaux sont détruits. Le 25 octobre,
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T. Campanella (O.P.), Monarchie d’Espagne et Monarchie de France [éd. G. Ernst], Paris, PUF, 1997, p. XXXII. Le philosophe Thomas Campanella (1568-1639) appartient à l’ordre des dominicains. Déçu par les Habsbourg, il fait du roi de France l’unique fondateur possible d’une monarchie universelle qui réaliserait l’unité religieuse européenne et mettrait sa puissance temporelle au service de l’Église et du Saint-Siège. D’un gallicanisme religieux modéré, il prône pourtant, par souci d’équilibre politique, l’intervention du roi de France au sein des ordres religieux, notamment dans l’organisation du sien, provoquant la colère du Pape et celle du maître général de son ordre, Nicolas Ridolfi. De surcroît, Campanella met sa plume au service de la cause de Galilée. Accusé de conspiration contre l’autorité espagnole établie en Italie, de tentative d’empoisonnement contre le cardinal Zapata, ainsi que d’hérésie, il est incarcéré pendant plusieurs années dans les prisons napolitaines. Il demeure pourtant en contact avec les plus grands érudits de son temps : Peiresc, Gassendi, Gabriel Naudé, ou encore les frères Dupuy. Grâce à la complicité de l’ambassadeur de France à Rome, il s’évade des geôles de l’Inquisition à la fin du mois d’octobre 1634 et se réfugie en France, à Aix, chez Peiresc. Il arrive à Paris quelques semaines plus tard. Protégé par Richelieu, il obtient une pension du Roi mais reste étroitement surveillé par le nonce apostolique, Bolognetti. 9 J.-C. Petitfils, Louis XIII, Paris, Perrin, 2008, p. 660. 10 F. Bayard, Le monde des financiers au XVIIe siècle, Paris, Flammarion, 1988, p. 289. 11 Voir aussi D. Helot-Lécroart [Société historique de Rueil-Malmaison], Le domaine de Richelieu à Ruel de 1600 à 1800, Rueil-Malmaison, Maury imprimeur, 1985, p. 16-21.

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Laffemas réitère la sentence de mort prononcée contre Mme du Fargis en 163112. La duchesse de Chevreuse, quant à elle, est exilée sur ces terres sur ordre personnel de Louis XIII et sommée de demeurer en son château de Dampierre. À l’inverse, comme pour atténuer les relents de vengeance aveugle, le duc Charles de Ventadour, neveu du duc de Montmorency, malgré une filiation compromettante, accède au gouvernement du Limousin et est fait chevalier des ordres du Roi. Dans la lignée des sentences rendues l’année précédente par la chambre de l’Arsenal, la justice royale, en 1633, se veut exemplaire. En témoignent non seulement les mesures de représailles prises en Champagne ou en Bourgogne, mais encore les jugements rendus à la même date par une chambre extraordinaire, émanation de la chambre du Domaine, dont les membres, sur commission, examinent le cas des « religionnaires fugitifs »13. Mise en place au printemps 1629, afin de juger les rebelles huguenots de Privas et de Nîmes soulevés contre l’autorité royale par le duc de Rohan, elle se prononce surtout, à partir de 1631, sur la confiscation totale ou partielle des biens appartenant aux complices du duc d’Orléans. L’esprit des décisions rendues par l’assemblée correspond moins à la volonté de répression des nobles protestants qu’à celle de punition du crime de lèse-majesté. Le séjour en Flandres de Monsieur lui-même s’avère plus difficile que les précédents14. L’infante Isabelle-Claire-Eugénie, qui a toujours accueilli favorablement Marie de Médicis et son fils cadet, décède le 1er décembre 1633. Le gouvernement des Flandres est confié au frère cadet de Philippe IV d’Espagne, Ferdinand, le CardinalInfant. Les Grands et le peuple flamand craignent de retomber sous la coupe directe du roi catholique. La révolte gronde et les exilés français doivent envisager l’éventualité de se replier à Madrid. La Reine mère est, de surcroît, toujours aussi autoritaire et vindicative, tandis que Puylaurens et le père Chanteloube sont désormais ennemis déclarés15. Mais la correspondance et les papiers d’État de Richelieu datant de l’année 1633 sont surtout dominés par la question de la Lorraine. Gaston d’Orléans a adopté une position particulièrement révélatrice en se réfugiant en Lorraine deux ans plus tôt. Celle-ci devient le point de mire du cardinal : politique internationale et affirmation face aux Habsbourg ; politique intérieure et affirmation de l’autorité royale ; politique territoriale et construction administrative du royaume ; stratégie militaire ; querelles féodales, bénéficiales et judiciaires.

MAEE, coll. MD France, vol. 808, f° 114. Voir l’étude de D. Gallet-Guerne, « Une conséquence des troubles féodaux sous Louis XIII : les confiscations royales de 1629 à 1641 », Bibliothèque de l’École des Chartes, année 1969, volume 127, n° 127-2, p. 329-354. 14 Le duc d’Orléans a trouvé refuge à Bruxelles au mois de novembre 1632, après la mort du duc de Montmorency. Il y demeure jusqu’au mois d’octobre 1634, en compagnie du président Le Coigneux et de Puylaurens, ses deux principaux conseillers. Ce n’est qu’à cette date qu’un accommodement est trouvé avec Richelieu. Monsieur regagne alors le royaume avec Puylaurens, tandis que Le Coigneux reste en exil auprès de la Reine mère. 15 Une lettre restée anonyme, adressée au duc de Lorraine, de Gand, le 24 décembre 1632 [MAEE, coll. MD France, vol. 805, f° 181-182] est particulièrement révélatrice : l’auteur signale que la correspondance du duc de Lorraine avec Monsieur, la Reine mère et lui-même semble régulièrement interceptée - la présence de cette pièce dans les papiers de Richelieu confirme ses soupçons - Marie de Médicis, partie à Gand, n’étant pas avertie de l’arrivée de son fils à Bruxelles, ils n’ont donc pu s’y rencontrer. L’auteur déplore surtout la mésentente qui règne entre Marie de Médicis et Monsieur, nuisible à leur parti.
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La Lorraine : enjeu militaire et stratégique Durant le règne de Louis XIII et le ministère de Richelieu, la frontière du royaume de France vers le nord-est demeure une région vulnérable. La zone correspond à la limite orientale de la Champagne, province ouverte à toutes les agressions, sans obstacle naturel. Louis XIII conserve un intérêt majeur à ne pas y risquer une offensive des Habsbourg, possessionnés à la fois aux Pays-Bas pour sa branche espagnole, et dans l’Empire pour sa branche autrichienne. Depuis l’expiration de la trêve de Douze ans, le roi de France doit tenir compte des passages par la Lorraine et par l’Alsace des troupes espagnoles en route vers les provinces bataves révoltées. La route la plus sûre pour les hommes de Philippe IV, au sortir des Alpes, est de descendre le Rhin par la rive droite, passer par Brisach16, par la Haute-Alsace, puis par la Lorraine jusqu’aux Pays-Bas. Deux autres alternatives s’offrent aussi au roi d’Espagne et à son ministre Olivarès : faire passer les tercios plus au sud, par Philippsbourg ; les faire passer plus au nord, par Coblence et Ehrenbreitstein, puis par le Bas-Palatinat, dont les Espagnols occupent les places fortes depuis la bataille de la Montagne Blanche (1620). Pour Richelieu, il est indispensable de couper la route du Rhin pour pouvoir s’opposer efficacement aux desseins de l’Espagne et des Habsbourg. Depuis 1628, il a les moyens de poursuivre la politique de « glissement vers le Rhin »17, initiée par Henri II au moment de l’occupation des Trois Évêchés. Louis XIII et Richelieu n’en ont pas pour autant la volonté d’entrer en guerre directe contre les Habsbourg : ils mettent au contraire tout en œuvre pour retarder l’échéance. Tous deux préfèrent poursuivre ce qui a été commencé en 1552 : utiliser le système de protection, prendre le contrôle progressif des positions stratégiques qui pourraient permettre aux secours espagnols de rejoindre les Autrichiens et les Pays-Bas espagnols, en contournant la France, puis éventuellement envahir le royaume et menacer Paris18. Par leur proximité géographique, les affaires de Lorraine et d’Alsace sont étroitement liées. Les deux régions constituent des carrefours dont les nœuds sont Nancy et Strasbourg. À l’est, sur la rive droite du Rhin, en face de Strasbourg, s’étend la trouée de Pforzheim qui ouvre l’accès au Danube supérieur et à l’Allemagne centrale. À l’ouest, sur la rive gauche, la trouée de Saverne traverse les Vosges et débouche sur la route de Nancy, par Sarrebourg, et plus à l’ouest encore, par Moyenvic, Vic-sur-Seille, Stenay, et Jametz, sur la route des Pays-Bas espagnols. Les affaires de Lorraine et d’Alsace sont également indissociables d’un point de vue politique, puisque Charles IV, en 1632 et 1633, tente d’étendre son autorité autant sur les Trois Évêchés que sur celui de Strasbourg19. Pour pallier la vulnérabilité des limites septentrionales et orientales du royaume, le cardinal de Richelieu, dès 1625, envisage des acquisitions dans les territoires de Metz, Toul et Verdun, « […] sans ce qui se pourra faire dans l’Alsace et le long du Rhin sur lequel il importe à la France d’avoir un passage […] »20. Richelieu veut se ménager la possibilité d’intervenir au-delà du Rhin de manière permanente, selon les aléas, « tant
La place fortifiée est le seul point praticable pour l’artillerie entre Bâle et Strasbourg. Y. Bercé, Y. Durand et J.-P. Le Flem, Les Monarchies espagnole et française du milieu du XVIe siècle à 1714, Paris, CNEDSEDES, 2000, p. 243 et suivantes. 17 R. Mousnier, L’Homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu (1585-1642), Paris, R. Laffont, 1992, p. 416. 18 Ibid. p. 512. 19 M.-C. Vignal Souleyreau, Richelieu et la Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 178-179 ; 195-197. 20 Avis de Richelieu destiné à Louis XIII, publié par Samuel E. Gardiner, « Un mémoire inédit de Richelieu », Revue historique, 1876, p. 235.
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pour la protection de ses alliés que pour empêcher que ces pays ne tombent absolument sous l’entière domination de la maison d’Autriche »21. Quatre années plus tard, les mêmes arguments sont repris et développés. Le 13 janvier 1629, Richelieu rédige un avis très complet énonçant les principes que le ministre entend imposer non seulement au gouvernement, mais aussi aux puissances voisines de la France en matière de politique étrangère. Sans ambages est déclaré le « dessein perpétuel d’arrêter le cours des progrès d’Espagne ». L’ambition de Richelieu pour le royaume est de « bâtir et s’ouvrir des portes pour entrer dans tous les États de ses voisins et les pouvoir garantir de l’oppression des Espagnols quand les occasions s’en présenteraient ». Richelieu affirme la nécessité de rapprocher insensiblement du Rhin les intérêts et les points d’appui français, sans provoquer de rupture avec l’Empereur. Il établit l’obligation de mieux contrôler la Lorraine et l’Alsace : « penser à se fortifier à Metz et s’avancer jusqu’à Strasbourg, s’il était possible, pour acquérir une entrée en Allemagne […] ; faire une grande citadelle à Versoix, pour se rendre considérable aux Suisses, y avoir une porte ouverte, et mettre Genève en état d’être un des dehors de la France ». Richelieu ajoute « qu’on pouvait encore penser à la Navarre et à la Franche-Comté, comme nous appartenant, étant contiguës à la France et faciles à conquérir, toutes fois et quantes que nous n’aurions autre chose à faire ; mais qu’il n’en parlait point, d’autant que ce serait imprudence d’y penser, si premièrement ce qui était ci-dessus n’avait réussi, parce, en outre, qu’on ne le pouvait faire sans allumer une guerre ouverte avec l’Espagne, ce qu’il fallait éviter autant qu’on pourrait ». Il insiste également sur la nécessité de se conserver l’alliance des Suisses, « tant parce qu’ils séparent l’Allemagne de l’Italie, que parce que, faisant profession de la guerre, ce n’est pas peu de les acquérir et en priver ses ennemis » 22. Pour Richelieu, comme d’ailleurs pour Marillac et les dévots, le royaume ne peut seul mener à bien un projet d’ampleur européenne23. L’issue de la journée des Dupes lui permet simplement de s’orienter vers une politique qui contrarie de manière flagrante les ambitions des descendants de Charles Quint. À l’inverse du duc Charles IV de Lorraine, qui dès son avènement, en 1624, choisit de se rapprocher de l’Empereur et de son oncle, le duc Maximilien Ier de Bavière, Richelieu privilégie, selon la tradition inaugurée par Henri II, des alliances avec les ennemis des Habsbourg, les princes protestants, essentiellement avec les calvinistes. Mais le cardinal, bon catholique, doit à tout prix éviter une coalition réformée trop victorieuse, qui pourrait « protestantiser l’Europe et la chrétienté »24. Louis XIII et son ministre défendent le principe d’ « une Europe et d’une chrétienté chrétiennes, c’est-à-dire qu’ils admettaient la coexistence de tous ceux qui tenaient Jésus-Christ pour la seconde personne de la Trinité, du Dieu unique en trois personnes »25. Le but ultime du cardinal est de convertir les protestants par la raison. Or l’objectif que se fixent le roi de France et Richelieu n’est réalisable qu’à une seule condition : que les Habsbourg, champions d’une Europe catholique
S. E. Gardiner, article cité, p. 229. Advis donné au Roy après la prise de La Rochelle, publié par L.-M. Avenel, Lettres, instructions diplomatiques et papiers d’État du cardinal de Richelieu, Paris, 1853-1877, collection des documents inédits de l’histoire de France, en 8 volumes, extrait t. III, p. 179-213 ; publié par P. Grillon, Les Papiers de Richelieu, section politique intérieure, tome IV, 1629, Paris, A. Pédone, 1980, p. 24-47. 23 Une thèse d’histoire du droit évoque la proximité de la vision politique des dévots avec celle de Richelieu : C. Maillet, Mathieu de Morgues (1582-1670) et Michel de Marillac (1563-1632) : les dévots devant l’histoire, thèse de doctorat, dir. Pr. J.-P. Brancourt, université de Tours, 2004. 24 R. Mousnier, L’Homme rouge…, ouvrage cité, p. 416. 25 Ibid.
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dominée par le Saint Empire romain germanique, n’étendent pas leur hégémonie à l’ensemble de l’Occident. La France établie à Strasbourg barrerait les communications entre le Milanais et les Pays-Bas et nuirait aux intérêts communs de la maison d’Autriche et de la maison d’Espagne. Louis XIII, se cantonnant en Alsace et prenant le contrôle de la Lorraine, lèserait directement Ferdinand II comme protecteur des droits du Saint Empire et suzerain de la Lorraine et de l’Alsace. À l’aube des années 1630, Louis XIII et Richelieu ne peuvent développer qu’une stratégie unique : présenter la France comme la garante des libertés des princes et des peuples contre les aspirations de Ferdinand II et de Philippe IV. Le roi de France ne dispose pas d’autres moyens pour acquérir l’estime de plus grand nombre, ainsi que la gloire, corollaire obligé des objectifs formulés par Richelieu. Le souverain très chrétien justifie sa politique par l’accusation portée contre les Habsbourg de vouloir établir une monarchie universelle. L’argument est présent dans toutes les négociations entreprises à l’époque avec les Provinces-Unies, avec les États allemands et avec les principautés italiennes. Il trouve un certain écho et une portée non négligeable puisque le roi de Suède Gustave-Adolphe, dans un manifeste rédigé au mois de juin 1630, rappelle l’oppression exercée par l’Empereur à l’encontre des libertés germaniques, et déclare que tous les peuples et tous les États de la chrétienté sont conscients des visées expansionnistes de l’Espagne et de l’Autriche. Vecteur de propagande fidèle à Richelieu, le Mercure françois publie le texte du souverain Wasa qui relaie de manière si opportune la position de Louis XIII26. Tutelle immédiate dans son acception primaire, la protection se manifeste par la présence d’une garnison permanente, imposant ses nécessités militaires à l’entité qui l’a réclamée ou à qui elle s’est imposée. La protection doit garantir à ses bénéficiaires leurs institutions et le rétablissement d’une politique sereine. À un stade plus avancé, la protection souveraine ajoute la notion d’obéissance : le protégé doit serment de fidélité au protecteur, qualifié de « souverain seigneur ». Dans ce second cas, la soumission, plus complète, garantit au protégé ses « franchises, privilèges et libertés », mais le protecteur se dote d’un arsenal capable de rattacher de manière définitive à son territoire celui du protégé, puis de lui imposer ses lois, sa justice et son administration, tout en se défendant de mettre en œuvre une véritable annexion27. En 1633, la nécessité de contrôle de la région rhénane répond autant à des préoccupations défensives, en cas d’attaque de la France par les Impériaux, qu’à des préoccupations offensives, en cas d’intervention française au-delà du Rhin. Le cardinal est rapidement amené à se rapprocher de l’électeur de Trèves28, et à s’accorder avec lui sur un régime de protection et d’assistance militaire. Tout au long de son ministère, la notion de protection s’applique aux zones frontalières de l’est du royaume, lieux de passage par excellence. Jusqu’en 1635, elle constitue l’unique alternative politique pacifique à une intervention armée pour le contrôle des régions concernées. Confirmant les craintes de Richelieu, les soldats de l’empereur Ferdinand II, au début de l’année 1630, venant d’Alsace, se sont installés à Vic et à Moyenvic, en territoire lorrain, s’y sont fortifiés et y ont établi une base avancée en direction du royaume de France. Le coup de main des Impériaux a pris au dépourvu le maréchal de Marillac, commandant de l’armée du Roi en Champagne et gouverneur de Verdun, qui devait protéger la frontière orientale du royaume, alors que la majorité des forces françaises était engagée
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Ibid., p. 417. Le rattachement diffère de l’annexion en ce que le protecteur continue à s’affirmer comme tel. Ibid., p. 516. H. Weber, « Richelieu et le Rhin », Revue historique, 1968, n° 239, p. 265-280.

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en Italie. Afin de prévenir une nouvelle attaque de l’Empereur, Marillac s’est avancé jusqu’en Alsace et aux bords du Rhin. La présence impériale à Vic et à Moyenvic a multiplié les risques d’accrochages. Marillac a lui-même proposé au Roi d’inviter les princes de la région à solliciter la protection française. Dès lors, la France aurait la possibilité d’occuper des places répondant, du point de vue stratégique, à ses besoins défensifs et préventifs. Marillac aurait pu s’installer entre la Meuse et la Rhin, sans danger de conflit ouvert avec Ferdinand II, sur le temporel de l’évêque de Metz, ou sur les territoires de l’électeur de Trèves, à Trèves même, ou à Coblence. Les deux villes constituent deux positions clés sur la Moselle et sur le Rhin pour empêcher les Espagnols de se rendre des Pays-Bas en Alsace et pour couvrir les flancs de l’armée de Champagne vers le nord-est. Si Louis XIII a refusé les projets de Marillac en 1631, préférant venir assiéger et s’emparer par la force de Moyenvic à la fin de l’année, il s’en inspire quelques mois plus tard dans l’accord qu’il signe avec Philippe von Soetern. Une telle entente est inenvisageable avec Charles IV de Lorraine en 1633, le système de protection l’est encore moins. Toute la difficulté pour Richelieu tient à la survenue de l’imprévisible : le duc d’Orléans, héritier présomptif de Louis XIII, a convolé en justes noces avec la princesse Marguerite de Lorraine, sœur cadette de Charles, en janvier 1632. Le spectre des prétentions lorraines sur le trône de France est réapparu. La duplicité de duc de Lorraine entraîne la radicalisation des positions. Obligeant la France à affirmer son autorité par les armes, elle crée les conditions mêmes de l’implantation des intérêts du Roi dans les duchés, par la conquête. L’occupation débouche sur une inexorable tentative d’assimilation visant à faire du rattachement une annexion pure et simple. L’établissement d’un parlement à Metz ; la saisie féodale du Barrois mouvant ; la création d’un conseil souverain à Nancy ; l’organisation de bailliages lorrains ; l’arrivée d’intendants ; la mainmise française sur les bénéfices ecclésiastiques viennent consolider le fragile acquis militaire, sans, cependant, que la pérennisation des institutions françaises ne soit garantie. À partir de 1633, Louis XIII et Richelieu tentent de faire de la Lorraine une véritable province française, en privant le duc et les détenteurs du pouvoir judiciaire de leurs prérogatives régaliennes. À ce titre, la question relève pour la France autant du plan intérieur que du plan extérieur. Mais le particularisme et l’identité de la Lorraine et des Trois Évêchés s’opposent au processus d’assimilation. Le droit des armes est loin de convaincre Charles IV et ses sujets. Les multiples composantes géopolitiques de la Lorraine se révèlent autant d’enjeux de souveraineté, de luttes féodales et de conflits de suzeraineté, auxquels Richelieu doit faire face. Les membres de la famille ducale de Lorraine jouent individuellement des rôles essentiels aussi bien au niveau européen qu’au niveau plus réduit des affaires internes du royaume. Les personnalités, les alliances, les mariages, les répudiations ou les divorces font partie intégrante des conflits qui se jouent, de nombreux aspects strictement familiaux se révèlent déterminants dans un cadre politique et diplomatique plus large : le mariage de Gaston d’Orléans avec Marguerite de Lorraine, la fuite de celle-ci face à la menace des hommes du Roi, ou les frasques du duc Charles IV de Lorraine sont autant d’éléments que Richelieu doit prendre en compte pour mener à bien sa politique de mainmise non seulement sur les Trois Évêchés, mais aussi sur les duchés de Lorraine et de Bar eux-mêmes. De surcroît, la population lorraine, son invincible sentiment national, encouragé par l’Église locale, le poids d’un personnage comme Pierre Fourier, interfèrent dans la sphère politique et compliquent le jeu diplomatique et militaire d’enjeux moraux et religieux.

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Le parlement de Metz Le parlement de Metz voit le jour le 15 janvier 1633, deux mois après la bataille de Lützen, au cours de laquelle, bien que vainqueur, le roi Gustave-Adolphe de Suède a trouvé la mort. Louis XIII et Richelieu expriment leur ferme intention de réformer l’exercice de la justice en terres évêchoises, afin de mettre fin « aux grands abus qui s’y commettaient, tant par l’insuffisance de la plupart de ceux qui en ont l’exercice, que par les usurpations de ceux, qui, sous prétexte de prétendus privilèges et de titres de franc alleux, ou de quelques usances et coutumes du tout injustes et contre les droits de la souveraineté, qui doit demeurer entière en notre seule personne, et sans pouvoir être partagée, ont non seulement mis la justice en une extrême confusion et désordre, mais encore ont osé entreprendre de juger souverainement de la vie et de l’honneur des hommes, et de confisquer leurs biens et leur profit particulier, même de donner des grâces par faveur et autrement aux plus coupables qui les enhardit à pis faire, et par l’exemple de leur impunité donnent occasion aux autres de les ensuivre »29. Il s’agit ni plus ni moins que d’imposer la souveraineté française en terre lorraine, par le biais de la justice, le roi très chrétien élargissant ainsi de manière significative le ressort géographique de ses prérogatives. La nouvelle assemblée, au mépris de l’autonomie judiciaire autrefois concédée à la cité messine par l’Empereur, est conçue comme une instance judiciaire supérieure, placée au dessus des justices de la ville et de l’évêque. Quant à ses compétences, sur le modèle du parlement de Paris, elles s’étendent sur toutes matières civiles et criminelles. L’édit royal du 15 janvier 1633, très complet, ne laisse aucune part à l’improvisation, il définit la hiérarchie des membres appelés à siéger au sein de la nouvelle institution, et précise soigneusement les modalités de son fonctionnement. Le succès des offices attachés à la nouvelle cour est immédiat. Si certains sont réservés aux habitants de Metz, Toul et Verdun, les plus importants sont achetés par la haute robe française. Dès la parution de l’édit d’institution, la nouvelle cour attire les membres les plus influents de la cour et du gouvernement de Louis XIII. Les représentants des plus grandes familles parisiennes tentent d’obtenir des charges pour leurs enfants, parents ou alliés. Cardin Le Bret brigue ainsi le poste de premier président. À défaut d’en exercer concrètement les fonctions, dévolues, dans la pratique, à Antoine de Bretagne, il semble au moins en obtenir le titre puisque sa lettre de nomination est conservée à la Bibliothèque nationale de France30. La composition du parlement de Metz est le reflet de la stabilité et de la considération que le roi de France souhaite conférer au nouvel établissement. Louis XIII et Richelieu ont la volonté de n’envoyer que d’éminentes personnalités dans les Trois Évêchés. L’enjeu se situe au niveau le plus haut du fonctionnement de l’État monarchique. Il s’agit d’étendre la souveraineté du Roi à de nouveaux territoires, d’organiser une annexion de fait, d’établir un bastion français inexpugnable au cœur des pays lorrains et des duchés de Charles IV. L’importance revêtue par le nouvel établissement est telle que l’installation de la cour a lieu avant même que toutes les charges créées ne soient levées.

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Ordonnance portant l’installation d’une cour de Parlement à Metz, infra. G. Picot, Cardin Le Bret (1558-1655) et la doctrine de la souveraineté, Nancy, Société d’impressions typographiques, 1948, p. 50-51, note 52.

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La correspondance laissée par le cardinal de Richelieu éclaire les circonstances de l’introduction de la juridiction française en territoire lorrain31. La chronologie des événements qui jalonnent le début de l’année 1633 est symbolique des ambitions du roi de France. Louis XIII entend profiter de la supériorité militaire acquise depuis 1632, non seulement pour imposer son autorité administrative, mais aussi pour s’assurer des nominations bénéficiales en faveur de fidèles serviteurs. Dès le mois d’avril 1633, un mémoire concernant l’attribution en commende, à Édouard Molé, fils du procureur général au parlement de Paris, de l’abbaye Saint-Paul de Verdun précise qu’à Louis XIII échoit la nomination directe aux grands bénéfices évêchois, et que la collation aux autres charges ecclésiastiques ne saurait se faire sans son autorisation32. Au moment de la proposition d’un nouveau candidat à Rome, l’impétrant doit obtenir l’aval préalable du Roi ; et après l’obtention des bulles de confirmation, il doit encore recevoir une autorisation d’installation à présenter aux officiers royaux. Les conseillers du Roi ne contestent pas les prétentions du Pape à pourvoir aux bénéfices, mais rappellent le respect dû à l’autorité royale. La procédure voulue par Louis XIII, en alourdissant la présentation et la nomination aux bénéfices, lui permet, en choisissant celui qui obtient la provision apostolique, de cumuler prérogatives ecclésiastiques et prérogatives judiciaires puisque le parlement de Metz est habilité à juger des appels des tribunaux épiscopaux, en lieu et place de la chambre de Spire33. Au cours de l’été, l’établissement des premiers officiers royaux attachés au parlement de Metz se fait par commissions. Le 7 juillet, Louis XIII nomme officiellement les commissaires chargés de procéder à l’érection de la cour de justice de Metz, placés sous l’autorité du premier président, Antoine de Bretagne. Quatre maîtres des requêtes lui sont adjoints, Antoine Barrillon de Morangis, Jacques Lefebvre de Caumartin, Dreux d’Aubray et Jacques Dyel, sieur de Miroménil, présidents à mortier, devant se retirer leur commission achevée. Onze autres magistrats sont également choisis pour remplir les fonctions de conseillers, qui restent pour la plupart membres du Parlement après son installation. Ces magistrats sont pris parmi les plus renommés : le conseiller d’État Michel Charpentier, longtemps président royal à Metz ; Jean Pinon, jurisconsulte, conseiller au parlement de Paris ; Nicolas Rigault34 ; Guillaume Fremyn, sieur des Couronnes, premier membre d’une prestigieuse lignée de magistrats. Les charges provisoires d’avocats généraux sont remplies par Rémefort de La Grelière, jusque-là avocat général au Grand Conseil, et par Nicolas Fardoil, avocat au parlement de Paris. Leur mission accomplie, ils deviennent avocats généraux en titre.
31 Les documents laissés par Richelieu sont à rapprocher de l’étude déjà ancienne d’E. Michel, élaborée à partir des archives judiciaires de l’institution, Histoire du Parlement de Metz, Paris, J. Tichener, 1845. 32 Mémoire touchant l’abbaye de Saint-Paul de Verdun en faveur de M. Molé, avril 1633, dans O. Poncet, La Papauté et la provision des abbayes et des évêchés français de 1595 à 1661 : recherches sur l’esprit des institutions pontificales à l’époque de la Réforme catholique, thèse de doctorat, université Paris Sorbonne (Paris IV) soutenue en 1998, sous la direction du Pr Y.-M. Bercé, t. II, p. 516. 33 La querelle bénéficiale en Lorraine peut, par ailleurs, revêtir un tout autre aspect, s’agissant des cures paroissiales. À l’époque de l’occupation française, à partir de 1633-1634, les guerres et les longues vacances épiscopales ruinent les efforts de la Réforme catholique. Une lente déchéance intellectuelle et morale affecte le clergé séculier lorrain. Le contraste avec les toutes premières années du XVIIe siècle est frappant. Le siège épiscopal de Metz reste vacant de 1652 à 1668, celui de Toul de 1645 à 1658 et celui de Verdun de 1661 à 1667. La France substitue alors les articles du concordat de 1516 à ceux du concordat germanique. 34 Nicolas Rigault est un érudit reconnu et un fidèle de Richelieu. Conseiller au parlement de Metz à sa création, il exerce ensuite la charge de procureur général au conseil souverain de Nancy. En juillet 1637, Louis XIII lui confie les fonctions d’intendant de justice et de police pour la ville de Metz, le pays messin et les terres de l’évêché.

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Parallèlement, Louis XIII transmet des ordres particuliers aux municipalités de Metz, Toul et Verdun pour faciliter l’entrée en fonction solennelle des commissaires royaux. Le souverain charge Nicolas Maguin, l’un des membres du conseil des Treize35, de faire connaître ses volontés aux habitants et bourgeois de Metz36. Le Roi souhaite prévenir tout incident dans la prise de possession du pouvoir judiciaire. Vers le 20 août, Antoine de Bretagne et les quatre présidents à mortier se réunissent à Verdun, puis prennent la route de Metz, escortés d’une compagnie de carabins, alors que la guerre vient d’être déclarée à Charles IV de Lorraine. Le 23, les commissaires font leur entrée solennelle à Metz, avec sept carrosses et quatre cents chevaux. Ils sont accueillis par André Valladier, abbé de Saint-Arnoul, qui adresse un compliment à chaque officier à sa descente de carrosse37. Le même jour, ils reçoivent également la visite des Treize, des principaux magistrats de la ville, de plusieurs officiers de la garnison, du doyen et des chanoines de la cathédrale : Louis XIII a ordonné que soient réservés aux commissaires les mêmes honneurs que ceux dus à un gouverneur entrant pour la première fois dans le chef-lieu de sa circonscription. Le lendemain, 24 août, Martin Meurisse, évêque de Madaure et suffragant de l’évêque de Metz38, ainsi que M. de Montmart, commandant dans la ville en l’absence du gouverneur, le duc de La Valette, viennent à leur tour saluer les hommes du Roi. Le même jour, les commissaires se réunissent pour la première fois chez le premier président pour arrêter les mesures les plus urgentes relevant désormais de leur compétence. L’évêque de Madaure est entré en conflit avec le chapitre de la cathédrale. Rémefort de La Grélière est chargé d’intervenir auprès des chanoines : il doit trouver un terrain d’entente et éviter que ceux-ci ne s’opposent à ce que Martin Meurisse officie à la messe du Saint-Esprit, qui doit précéder l’installation du Parlement. L’avocat général réussit à obtenir l’accord du chapitre. Au cours de la même réunion, les commissaires royaux décident que les quatre maîtres des requêtes faisant fonction de présidents à mortier paraîtraient à la cérémonie avec leurs robes de satin, la plus haute marque de leur dignité. Le 26, l’instance judiciaire s’installe dans le palais des Treize, après une procession, et la messe dite en la cathédrale par l’évêque de Madaure. Le parlement de Metz s’empare solennellement, au nom du roi de France, du pouvoir judiciaire dans les
Il devient ensuite conseiller au Parlement [Nicolas Maguin à Richelieu, Metz, 7 juillet 1633, pour le remercier de lui avoir accordé cette charge, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 282-283]. E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 26. 37 Le cas d’André Valladier résume à lui seul la complexité de la question bénéficiale dans les Trois Évêchés, et la multiplicité des enjeux sous-jacents. André Valladier est un ancien jésuite, installé à Metz comme vicaire général par le cardinal de Givry en 1609. Deux ans plus tard, il est élu abbé de Saint-Arnoul de Metz, au détriment du candidat du Pape. Le 28 septembre 1614, André Valladier réussit à convaincre les moines d’accepter pour eux et pour leurs biens la protection royale. Son but est d’exempter l’abbaye de la juridiction messine, et d’exercer le droit de justice en toute souveraineté au criminel et au civil, sous réserve d’appel au président royal, au conseil du Roi ou au parlement de Paris. Une longue période de conflits avec le magistrat s’ouvre ainsi. À la fin de l’année 1615, André Valladier, menacé, doit quitter Metz. Il n’y rentre qu’en 1621 sans que le différend n’ait été réglé. En 1616, il reproche aux maîtres échevins choisis par le Roi leurs origines modestes. En 1626, il fait paraître à Paris un ouvrage intitulé Tyrannomanie estrangère ou plaincte libellé au Roi… Au début du XVIIe siècle, la royauté décide que les francs-alleux évêchois dépendront désormais de sa protection. Le président royal est invité à y faire reconnaître son autorité. En 1631, André Valladier refuse d’obéir à un arrêt du maître échevin. L’incident débouche sur de nouvelles contestations de l’abbé concernant le prélèvement de dîmes sur des villages dépendant en franc-alleu de l’abbaye Saint-Arnoul. Le différend se clôt de lui-même en 1633, puisque la création du parlement de Metz s’accompagne de la suppression des francs-alleux. 38 Henri de Bourbon-Verneuil.
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Trois Évêchés. Le déroulement de cette journée particulière, si symbolique de l’implantation des intérêts français, en Lorraine est aisé à reconstituer39. Dès sept heures du matin, le premier président et tous les commissaires sortent du palais des Treize et partent pour la cathédrale entendre la messe du Saint-Esprit. Antoine de Bretagne marche en tête de la procession. Tous ont revêtu leurs habits d’apparat et de cérémonie. Après les officiers royaux et le prévôt des maréchaux, viennent les huissiers, conduits par le premier d’entre eux. La nef de l’église, qui attend le cortège, est bordée par quatre files d’arquebusiers. Les membres de la noblesse et les magistrats dépossédés sont réunis dans le chœur. Les chanoines de la cathédrale s’avancent au-devant des commissaires royaux et le doyen du chapitre adresse un compliment au premier président. La messe est ensuite célébrée par l’évêque de Madaure. Dans le même ordre qu’à l’arrivée, le Parlement s’en retourne ensuite au palais des Treize, Antoine de Bretagne ayant à sa droite Martin Meurisse, conseiller d’honneur de l’institution qu’il vient de consacrer. La cour se réunit alors dans la grande salle du palais, où ont déjà pris place les dames et personnes de qualité. Le premier président et les commissaires occupent les sièges les plus élevés. Les portes du palais et de la grande salle sont ouvertes au public. Le greffier en chef peut alors procéder à la lecture de l’édit du Roi et des lettres patentes instituant le parlement de Metz. Puis le premier président prononce une allocution devant l’auditoire. Rémefort de La Grelière fait de même, avant qu’Antoine de Bretagne ne clôture la séance inaugurale. Le lendemain, le duc de La Valette, de retour à Metz, accueille une délégation du nouveau Parlement avant de rejoindre Louis XIII à Pont-à-Mousson. Au mois de septembre, un nouvel édit crée un prévôt provincial dans les Trois Évêchés et fixe à trente le nombre des archers chargés de le seconder. Un an plus tard, un second édit adjoint au prévôt provincial un lieutenant et accorde de nombreux avantages à ses officiers, « pour les exciter à exercer courageusement leurs offices dans les périls et hasards qui se présentent journellement aux captures, arrêts et emprisonnements des voleurs et autres criminels et mal vivants »40. Surtout, au mois de décembre 1633, le roi de France supprime les sceaux ordinaires de la justice dans les Trois Évêchés, remplacés par les armes de France. L’aigle impérial disparaît. Pour compléter le dispositif, l’institution d’un bailliage royal est prévue en août 163441. La prise de possession de l’autorité judiciaire est complète. Elle ne va pas, cependant, sans susciter de nombreux mécontentements. Le parlement de Metz, dès son origine, voit se multiplier les actes d’hostilité à son encontre, y compris au sein même de l’entourage du Roi, et parmi les officiers français déjà installés dans les Trois Évêchés. L’immédiate opposition au Parlement À peine érigée, l’assemblée suscite les protestations - prévisibles - de la municipalité : les trois ordres de la cité adressent dès la mi-janvier leurs remontrances au souverain français42. Peine perdue, puisque la première décision du parlement de Metz prévoit symboliquement la suppression du conseil du maître échevin (également
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Relation de ce qui s’est passé à l’establissement et première ouverture de la cour de parlement de Metz, imprimé à Metz, par Jean Antoine, « imprimeur juré de Monseigneur l’évesque de Metz », 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 11, f° 397-406. 40 E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 30. 41 Elle ne peut, cependant, être réalisée en raison de la généralisation de la guerre et de la maladie. 42 Infra.

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appelé conseil des Vingt-cinq). Le droit de vie et de mort est désormais exercé par les officiers royaux. Le droit de grâce ne reste pas non plus à la disposition des anciens potentats locaux. Le pouvoir absolu des évêques de Toul et de Verdun dans leur diocèse, comme l’autorité de celui de Metz, indépendante du pouvoir municipal (conseil des Treize et conseil des Vingt-cinq), est réduit à néant. Si l’implantation d’une nouvelle Chambre s’effectue en violation manifeste des engagements pris par le roi Henri II en 1552, d’où le décorum et le luxe déployés pour l’installation des commissaires choisis par Louis XIII, l’établissement français a pourtant l’avantage de supprimer un moyen fréquemment utilisé pour rançonner les innocents et vendre l’impunité aux coupables. La colère des bénéficiaires lésés est facilement imaginable. L’exploitation du droit de justice souveraine et de grâce est essentielle pour les seigneurs qui le possèdent : ces droits seigneuriaux se vendent au denier quarante-cinq, tandis qu’en France ils ne se monnaient qu’au denier trente. L’abolition du droit de justice entraîne pour leur détenteur une perte qui peut s’évaluer à la moitié de leurs revenus. Le maître échevin de Metz, Abraham Fabert, piqué au vif par le peu de cas fait des anciennes libertés de la cité, tente de se réapproprier l’autorité qui lui est confisquée. La première audience de la cour de justice a lieu le 29 août 1633, il choisit la même date pour convoquer le conseil des Vingt-cinq au palais de justice, dont le Parlement s’est symboliquement emparé. Aussitôt convoqué par les officiers royaux, le magistrat lorrain se présente en compagnie de deux membres du conseil des Vingt-cinq et de deux membres du conseil des Treize. Antoine de Bretagne rappelle que la juridiction souveraine du conseil des Vingt-cinq est attribuée par édit royal au nouveau parlement. Abraham Fabert rétorque « que ledit conseil était entré ce matin pour juger comme ils auraient accoutumé, n’estimant pas que par ledit édit, il fut supprimé »43. Le parlement de Metz rend son premier arrêt, faisant défense au conseil des Vingt-cinq de s’assembler et de juger sur les appellations des sentences rendues par les Treize. Louis XIII se trouve en Lorraine pour obliger le duc à lui abandonner Nancy, en dédommagement du tort causé par le non-respect des traités de Vic et de Liverdun, par le mariage de la princesse Marguerite, et par les manquements au droit féodal dont s’est rendu coupable Charles IV. Le Parlement lui envoie une députation, composée du procureur général et de deux avocats généraux, pour lui rendre compte de leur installation et pour se plaindre de la résistance du maître échevin et de son Conseil. Le Roi leur réserve un accueil de bon aloi à Saint-Nicolas-de-Port et engage les représentants de la cour de justice à persister dans l’arrêt qui vient d’être rendu. Mais les trois ordres de la ville de Metz se réunissent de nouveau et adressent à Louis XIII leurs doléances, réclamant le maintien de leurs anciens privilèges, notamment la conservation de la justice souveraine, prérogative particulière du maître échevin. La création du parlement de Metz est pourtant approuvée par certaines personnalités lorraines marquantes. Pour ces hommes, l’établissement d’une cour souveraine fait avant tout disparaître nombre d’abus devenus insupportables44. Michel Charpentier, Nicolas Maguin, Abraham Leduchat, Charles de Lallouette du Bac adhèrent au projet du roi de France et s’empressent de faire partie de la nouvelle cour. Mais les compétences qui lui sont dévolues ne sont pas seules sources de conflit. Au cours de l’automne qui suit, les immunités et prérogatives personnelles des officiers du Parlement sont mises à mal par l’entourage de la Reine elle-même.
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E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 38. E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 41.

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Le 9 septembre 1633, Anne d’Autriche arrive à Mars-la-Tour. Elle doit rejoindre Louis XIII à Nancy et son entrée à Metz est fixée pour le lendemain. Les maréchaux de logis de la Reine désignent et marquent à la craie le logis du président Pinon pour le logement de la duchesse de Chaulnes, puis celui de Rémefort de La Grelière pour y recevoir Mme de Brouilly. Les membres du Parlement, normalement exempts de tout logement, à peine installés, y voient un outrage à leur honneur et à leurs privilèges. Le lendemain, ils demandent à la Reine, elle-même logée à l’évêché, de veiller à leurs prérogatives. Le duc de La Valette, à l’occasion de sa venue, remplit les fonctions de maître de cérémonies. C’est la marquise de Sénecey qui vient avertir Antoine de Bretagne qu’ordre est donné d’ôter la marque portée aux logis des officiers du Parlement. Anne d’Autriche quitte la cité messine le 13 septembre, mais le précédent est créé. Et la cour de justice examine déjà une affaire d’une toute autre gravité. Marie de Médicis s’est fixée à Gand et s’est placée sous la protection de l’Espagne. Gaston d’Orléans est également arrivé aux Pays-Bas espagnols. Le père Chanteloube, considéré comme l’un des principaux fauteurs des troubles qui ont éclaté dans le royaume, exerce sur la mère et le fils une influence marquée. Dès le 30 mars 1631, une déclaration du Roi enregistrée au parlement de Dijon a ordonné de poursuivre le personnage pour crime de lèse-majesté. Or au mois se septembre 1633, arrive dans la cité messine un gentilhomme, François d’Alpheston, accompagné de deux soldats. Le personnage, fils de Pierre d’Alpheston, né en 1601, se dit seigneur de Joyeuse, écuyer, ancien lieutenant criminel à Vitry-le-François et un temps bailli de l’évêque de Châlonsen-Champagne45. François d’Alpheston et ses compagnons ont servi dans les gardes du défunt maréchal de Marillac. Ils ont séjournés à Bruxelles et ont été nourris soit dans la maison de Marie de Médicis, soit dans celle du père Chanteloube. À peine arrivés, les deux soldats viennent trouver le seigneur de Montmart pour révéler que leur compagnon de route les a incités à assassiner Richelieu. Montmart arrêtent les trois hommes sur le champ. Antoine de Bretagne est prévenu, et, face à la gravité de l’affaire, expédie le greffier qui a reçu les dénonciations au garde des sceaux, qui accompagne le Roi en Lorraine. Le 15 septembre, Louis XIII donne ordre au parlement de Metz d’instruire le procès de François d’Alpheston46. La cour doit examiner le fait de conspiration contre le cardinal, qui constitue un crime de lèse-majesté au second degré. Le prévenu, chargé d’acheminer les dépêches échangées par le duc de Lorraine et le duc d’Orléans, est aussi accusé d’avoir assassiné à Void, près de Toul, un autre porteur de dépêches, Clerbourg47. Huit jours après l’arrestation d’Alpheston, le 22 septembre, le Parlement déclare l’accusé coupable des crimes qui lui sont reprochés et le condamne à mort. L’arrêt est signé sur les registres par Antoine de Bretagne, premier président, Nicolas Rigault et Guillaume Fremyn48. Le 28, le parlement de Metz députe solennellement une délégation au Roi, qui se trouve alors à Nancy. Antoine de Bretagne, quatre présidents à mortier, deux conseillers, le procureur général et le premier avocat vont présenter leurs compliments au Roi. Celui-ci, ainsi que son ministre, sont d’autant plus satisfaits qu’éclate alors l’affaire Blaise Rouffet. À l’automne 1633, un nommé Blaise Rouffet, prétendu seigneur de Chavaignac, vient trouver Richelieu au camp installé devant Nancy pour l’avertir d’un nouveau projet d’attentat visant sa personne. Le marquis d’Aytona, commandant les Pays-Bas,
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Infra procès-verbal des interrogatoires du procès d’Alpheston, 17 septembre. Sommaire du procez criminel instruict […] allencontre de François Alpheston, 13 septembre, infra. 47 Extrait de l’information faite le 16 septembre par MM. Rigaut et Fremin […], infra. 48 Acte de condamnation d’Alpheston, 22 septembre, infra.
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souhaiterait le faire empoisonner. Le capitaine de Sivry, capitaine du château de Namur, serait, par ailleurs, prêt à livrer la forteresse aux Français. Rouffet reçoit aussitôt l’ordre de retourner à Namur et de ne plus en bouger. Le 18 septembre, il quitte le camp de Nancy. Mais dès le 2 octobre, il est de retour auprès de Richelieu pour lui remettre une lettre qui paraît suspecte. Paul Hay du Châtelet, conseiller du Roi, est chargé de l’affaire. Il constate que la lettre attribuée à Sivry est un faux : Rouffet l’a écrite luimême. De plus, au lieu de se rendre à Namur comme il lui a été ordonné, il est allé à Bruxelles. Au retour de la cour à Paris, l’homme est enfermé à la Bastille. Il est interrogé trois fois par Pierre Séguier lui-même. M. Lanier, maître des requêtes, est chargé de l’instruction du procès. Son enquête montre que Rouffet a usurpé le nom de Durfé, baron de Chavaignac, qu’il a inventé les contrats, ainsi que les baux de terres et seigneuries justifiant son titre. Il aurait également fait simultanément des promesses de mariage à plusieurs femmes en divers endroits. Surtout, il aurait assassiné un nommé Gaspard Jacquet le 22 juillet 1630. L’accusé, quant à lui, déclare avoir été engagé par le père Chanteloube et le comte du Fargis pour tuer Richelieu, mais qu’il y a renoncé, sur les instances d’un sage capucin rencontré en route. Le 18 mars 1634, par lettres patentes, Louis XIII attribue au parlement de Metz la connaissance du procès intenté à Rouffet. Le 15 avril, après avoir été extrait de la Bastille, le prévenu arrive à Metz. Le 10 mai, la cour de justice rend son arrêt. Rouffet est convaincu d’avoir assassiné Gaspard Jacquet et d’avoir conspiré contre Richelieu. Il est condamné à mort. Le lendemain, la sentence est exécutée. Les pièces du procès Rouffet sont jointes à celles du procès du père Chanteloube. Le 7 juillet suivant, le Parlement condamne ce dernier, ainsi que son intendant, Laroche, à mort, « si pris et appréhendés pouvaient être, sinon par effigie en un tableau qui serait mis et attaché à une potence »49. Selon l’historien Y. Le Moigne, Louis XIII, a « rompu la solitude des « hommes du Roi », qui incarnaient depuis 1552-53 le régime de protection, en substituant un Parlement au seul président chargé d’ « exercer et régler la justice » (août 1633), et en flanquant le gouverneur « ès ville et citadelle de Metz et pays messin », ou son suppléant, d’un intendant de police, justice et finances en août 1637 »50. Mais le Parlement lui-même est bien seul. Les officiers français installés en terres évêchoises sont confrontés à une tâche considérable. L’administration du pays leur est entièrement dévolue. Ils doivent non seulement en tirer des revenus mais également préparer son intégration au royaume. Pourtant, les différends qui surgissent avec le magistrat messin et surtout avec l’autorité militaire française en place dans les Trois Évêchés empêchent à peine le Parlement de mener à bien l’objectif qui lui a été assigné. Si le pouvoir et la juridiction du maître échevin et des Treize sont circonscrits à l’instruction en première instance (et seulement dans les domaines civils et criminels) et au jugement pour les petites causes, le poids du gouverneur, lui, ne cesse de prendre de l’importance. Lors de l’établissement du Parlement en 1633, le duc Bernard de La Valette est toujours titulaire de la charge. Il voue une haine innée aux parlements et n’hésite pas à se joindre aux trois ordres messins pour contester la formation et l’installation de la cour. Les troupes stationnées dans les Trois Évêchés partagent les mauvaises dispositions de leur chef. La force armée oppose rapidement une totale inertie à la cour de justice instaurée par Louis XIII. L’absence du duc de La Valette au
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Arrest du parlement de Metz contre le père Chanteloube, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 15, f° 20. Y. Le Moigne, « Hommes du Roi et pouvoir municipal à Metz (1641-1789) », dans Pouvoir, ville et société en Europe, 1650-1750. Colloque international du CNRS (octobre 1981), actes réunis et publiés par G. Livet et B. Vogler, Paris, éd. Ophrys, 1983, p. 571-589, extrait p. 571.

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mois de janvier 1633 explique que les premiers démêlés auxquels le Parlement se trouve exposé mettent en cause les lieutenants du gouverneur. Après leur installation dans le palais des Treize, les officiers du Roi demandent en effet le déplacement d’un corps de garde trop rapproché du bâtiment. Ils n’obtiennent qu’un refus. Quelques jours plus tard, la cour, de sa propre autorité, ordonne d’informer contre un soldat de la garnison, sans en référer au commandant de la place. Montmart se rend aussitôt chez le premier président pour lui faire savoir que le procédé est contraire à l’usage. Il se garde de contester la juridiction de la cour : il ne fait que réclamer la connaissance des poursuites dirigées contre les soldats. Le lendemain, 6 septembre 1633, un arrêt du Parlement mentionne : « a été ordonné qu’il serait dit audit sieur de Montmart que la Cour était établie pour rendre la justice à un chacun ; que pour la forme par lui alléguée, qui s’était observée ci-devant, elle ne pouvait être suivie ; que c’était à lui à commander à ses soldats de l’avertir »51. L’arrêt est profondément blessant pour les officiers de la garnison. À son retour à Metz, le 3 octobre 1633, le duc de La Valette reçoit sans doute un compte-rendu bien peu favorable de la nouvelle cour. Le Parlement lui envoie une députation pour le complimenter. Le président Charpentier et quatre conseillers, Jean de Bullion, Nicolas Rigault, Guillaume Fremyn et Jacques Doumangin se déplacent. Le duc de La Valette, en son logis, ne fait ni recevoir ni reconduire les magistrats par les officiers de sa maison. La cour est à son tour offensée. Au cours du même mois d’octobre, l’inconduite d’un gentilhomme du gouverneur dans la salle du palais de justice, et les propos insolents d’un laquais appartenant à sa domesticité, conduisent le Parlement à ordonner une information. Les violences se répètent jusqu’à la fin de l’année. Un nommé Dujardin est notamment battu et volé dans sa propre maison par des militaires. Une information est ouverte. Or le prévôt des maréchaux vient, au nom du duc de La Valette, remonter à la Cour que l’acte en question, ayant été commis par des soldats contre un commissaire des guerres, « il [le gouverneur] était souverain en sa charge de colonelle »52. Les deux suspects sont condamnés à être pendus. Les gens du Roi interjettent en vain appel de la sentence. Le jugement est exécuté. Un autre conflit se dessine dans le même temps : la nouvelle élection du maître échevin, du Conseil, et des Treize de la ville de Metz. Le Parlement souhaite être informé des modalités d’élection par les gens du Roi placés auprès du duc de La Valette. La réponse du gouverneur parvient aussi sèche que concise : « il procéderait comme il avait accoutumé »53. Le 21 novembre 1633, la cour de justice arrête qu’elle ne députe aucun de ses membres pour assister à la prestation de serment des nouveaux magistrats de la ville, « jusqu’à ce qu’elle ait reçu les ordres du Roi »54. Les débats incessants opposant le Parlement et l’autorité militaire ont un retentissement considérable non seulement dans la ville de Metz, mais plus largement dans les Trois Évêchés et jusqu’à Paris même. Le 22 novembre 1633, au cours d’une assemblée générale de la cour de justice, le procureur général fait état d’un bruit circulant dans la capitale du royaume, selon lequel le parlement de Metz serait assiégé par la garnison. Il fait d’ailleurs aussi remarquer que les bourgeois de la ville et les habitants du ressort, souvent mal intentionnés, tirent avantage d’une telle rumeur. Louis XIII et Richelieu décident d’envoyer sur place des enquêteurs pour en conférer avec le duc de La Valette. Le gouverneur est en conflit avec le cardinal. Il craint d’irriter un peu plus le principal
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E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 59. E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 60. 53 E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, ouvrage cité, p. 62. 54 Ibid.

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ministre du Roi. Il connaît également l’estime particulière que Richelieu voue au premier président du Parlement, et sa volonté de défendre une institution qui est son œuvre. Le gouverneur ne peut que recevoir le plus cordialement possible les envoyés de Louis XIII. La paix est provisoirement sauvegardée55. Deux exemples encore de l’hostilité suscitée par les instances judiciaires et administratives françaises : la ville de Mouzon se soulève contre l’impôt sur le sel, de cinq sols par pinte, établi, en septembre, par un édit royal, pour payer les gages de la nouvelle cour de Parlement. La taxe s’étend à tout le ressort de l’assemblée de Metz, qui en organise la perception. Jusque-là, le commerce du sel était libre dans les Trois Évêchés56. Dans le contexte de la guerre et des épidémies, la mesure est particulièrement impopulaire. À Gorze, les armoiries du Roi sont symboliquement mises en pièces. Un arrêt du Parlement en date du 3 décembre 1633 doit ordonner qu’elles soient rétablies sur les portes de la ville et sur celles de l’église. La création du parlement de Metz constitue une première étape dans la politique de Richelieu visant à intégrer la Lorraine, au sens large du terme, au royaume de France. Les Trois Évêchés ne sont pas seuls concernés. L’objectif poursuivi par le cardinal-ministre vise autant Metz, Toul et Verdun que les duchés de Lorraine et de Bar. Il ne s’agit plus de conforter la protection française sur les terres évêchoises, mais de s’emparer des États de Charles IV pour sécuriser les marges orientales du royaume, et se ménager des têtes de pont sûres vers l’Empire et les principautés allemandes. Si l’extension de souveraineté française aux marges orientales du royaume constitue le but de Richelieu, il n’est pas son objectif unique. Son dessein est aussi de mettre hors d’état de nuire un adversaire considéré à tort comme secondaire, pour mieux affronter l’adversaire principal, la famille de Habsbourg. Les intrigues du duc de Lorraine Au début du mois de février 1633, Charles IV n’hésite plus à faire état de ses ambitions territoriales et s’empare de Saverne57. Désormais, le duc de Lorraine est en mesure d’assurer le libre passage des armées catholiques vers le Bas-Palatinat et promet de soutenir les intérêts de l’Empereur en Alsace58. Il espère l’intervention du comte de Mérode et de Montecucolli en Lorraine, ainsi que l’envoi, au comte Hermann-Adolphe
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À partir de 1634, les relations entretenues par les parlementaires avec le duc de La Valette puis avec le cardinal de La Valette, se tendent à nouveau. En 1635, le duc de La Valette démissionne de son gouvernement. Richelieu propose la charge à son frère, Louis de Nogaret d’Épernon, cardinal de La Valette, déjà pourvu de bénéfices dans les Trois Évêchés, les abbayes de Saint-Symphorien, Saint-Vincent et SaintClément. Le cardinal de La Valette, contrairement à ses frères et à son père, a toujours été un fidèle de Richelieu, mais il est tout aussi hostile à un parlement qui porte ombrage à son pouvoir. Il demande l’éloignement de la cour de justice, et l’obtient. Le conflit latent opposant l’autorité judiciaire à l’autorité militaire explique le transfert du parlement de Metz dans la ville de Toul. Mais le transport qui s’opère au mois d’avril 1637 répond également à un impératif plus profond : l’obligation dans laquelle se trouvent Louis XIII et Richelieu d’organiser l’occupation totale de l’espace lorrain. Les institutions françaises doivent être introduites en des lieux plus centraux, et à l’écart des zones de combat pour pouvoir imposer une tutelle efficace. L’installation d’un intendant à Nancy en 1640 répond à la même nécessité. 56 En 1623, le duc de Lorraine, Henri II, a imposé François de Lorraine-Chaligny sur le siège épiscopal de Verdun. En contrepartie du soutien dont il a bénéficié, le nouvel évêque a cédé d’importantes prérogatives à son protecteur, l’autorisant, en particulier, à prélever dans l’évêché la gabelle sur le sel venant exclusivement de Lorraine. Le monopole du sel dont jouissait le duc de Lorraine dans ses États a ainsi été étendu aux territoires verdunois tandis que le sel français y était interdit. 57 Richelieu à Louis XIII, février 1633, dans L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 429. 58 Rapport concernant le duc et la duchesse de Lorraine, fin avril 1633, infra.

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de Salm, administrateur de l’évêché de Strasbourg, de troupes du Luxembourg ou de Franche-Comté pour prévenir toute attaque suédoise contre Haguenau. Mais Charles IV ne s’en tient pas là : il tente de vendre la place de Saverne au rhingrave Othon-Louis, successeur de Gustave Horn dans la charge de gouverneur de Haute et Basse-Alsace pour la Suède59. En ce début d’année 1633, le jeu savant du duc de Lorraine répond à un triple objectif : étendre son autorité sur les territoires alsaciens, s’opposer d’une part à la puissance politique, administrative et judiciaire française, d’autre part à la domination militaire suédoise. Le 11 février, le Roi décerne une « commission pour la conférence avec le duc de Lorraine », et le marquis de Saint-Chamond est nommé commandant des troupes françaises stationnées à l’est du royaume. Le duc de La Valette lui réserve un accueil chaleureux à Metz, où il s’installe60. Richelieu dédouble en effet tous les postes de commandement et la direction des armées, non sans tension entre les intéressés. Le cardinal-ministre espère minimiser les risques de trahison, mais le procédé se révèle aussi pernicieux et préjudiciable aux intérêts de la France, comme le montrent les événements quelques temps plus tard. Louis XIII a fixé au 4 avril la conférence décidée à Liverdun pour réunir les commissaires royaux et ducaux chargés des différends féodaux et territoriaux. Mais Charles IV fortifie les villes importantes de son duché, Nancy, Lunéville et Pont-àMousson, lève et arme des milices, constitue enfin des réserves en vivres61. Dès la fin du mois, une garnison d’au moins trois mille hommes constitue la milice de la capitale ducale62. Pour s’opposer au duc de Lorraine, le marquis de Saint-Chamond et le duc de La Valette disposent, à Metz, de 171 compagnies d’infanterie regroupant 7363 hommes, de 765 cavaliers et 174 carabins63. Les effectifs sont considérables et leur entretien ne

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Melchior de Lisle à Jean de Guron, 9 juillet 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 189-190 : « […] Monsieur, je vous diray que ce que je vous ay mandé du traitté de Haguenau m’avoit esté communiqué par celuy que M. le conte Ringrave Otto, gouverneur de la Haute et Basse Alsace, envoya à M. le chancelier Oxenstern, pour luy en donner advis, et m’en faire part en passant par Strasburg, où depuis mes dernières, ledit conte estant venu, me l’a confirmé de bouche avec plus de particularitez : à sçavoir que le sieur de Ville l’estoit venu trouver à Colmar avec lettres de créance de M. de Lorraine et mille protestations de la bonne volonté qu’il avoit pour le parti suédois et de la bonne intelligence en laquelle il vivoit maintenant avec le Roy, adjoustant que jamais la Lorraine ne fût mieux avec la France, ledit duc ne faisant et n’entreprenant rien qu’il ne communiquast à Sa Majesté et à Monseigneur le cardinal, et pourtant qu’il espéroit des chefs suédois une semblable correspondance d’affection et gratification particulière en ce qu’il avoit charge de leur faire entendre que l’Empereur, pour s’aquitter des notables sommes de deniers deues à leur maison, luy avoit octroyé de se saisir de la ville de Haguenau et dépendances de la prévosté impériale qu’ils appellent Landtfogtis et comprend dix villes, desquelles il s’apprestoit de prendre la possession, qui ne leur pouvoit estre que très avantageuse, tombant entre les mains du meilleur amy et voisin qu’ait la France et le parti suédois, et par ainsy estans delivrez d’un fascheux siège, auquel ils se préparoient pour Haguenau, qu’ils ne pouvoient entreprendre qu’avec grands frais, qu’ils vaudroyent mieux employer autre part. À quoy ledict conte, fort estonné d’une si extravagante demande, luy respondit que M. de Lorraine avoit jusques à maintenant donné beaucoup de suject au parti suédois et à leur maison particulièrement de croire tout le contraire de ses protestations. Ce, néantmoins pour luy tesmoigner qu’il l’honoroit plus que jamais puisqu’il estoit si bien avec le Roy, il luy offroit de luy faire payer en argent les deux cent mille talars qu’il prétend luy estre deubs, moyenant qu’il mette entre la main des Suédois Saverne et Dachstein, qu’ils seroient autrement contraints de répéter par armes s’il n’observoit mieux la neutralité promise qu’il n’a fait jusques à présent et permette plus que les dittes places servissent de retraitte et magazin à leurs ennemis. Quant à Haguenau et dépendances, qu’il falloit s’adresser pour cela à Monseigneur le chancelier […] ». 60 Saint-Chamond à Richelieu, Metz, 14 avril, infra. 61 Saint-Chamond à Richelieu, Sainte-Menehould, 10 avril, infra. 62 Saint-Chamond à Richelieu, Metz, 27 avril, infra. 63 Extrait de la revue de l’armée de Metz, 2 mai, infra.

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va pas sans poser de problèmes64. Le contrôle des soldats, et le paiement des soldes, sont essentiels à la paix du pays où ils vivent. Le roi de France et ses représentants en Lorraine ont le souci de protéger les populations et de rétablir l’ordre, la paix et la justice. Leur relatif échec et l’incapacité d’imposer une souveraineté forte en Lorraine sont moins les conséquences d’un manque de volonté que celles des passages répétés de gens de guerre de toutes nationalités, et de l’insuffisance chronique du trésor de l’État pour financer la guerre. Les dissensions et jalousies qui opposent les hommes du Roi nuisent de surcroît à l’efficacité de l’action entreprise par le gouvernement, comme l’imprécision et les rivalités qui affectent les offices de secrétaires d’État aux Affaires étrangères et à la Guerre. Au début des années 1630, leurs fonctions sont régies par le règlement du 11 mars 162665. La correspondance diplomatique avec les pays étrangers a été confiée au seul secrétaire d’État aux Affaires étrangères, tandis que son collègue en charge de la Guerre s’est vu réserver le contact avec les armées stationnées au-delà des frontières du royaume. Mais les champs de compétence restent imprécis dans la mesure où les carrières de grands serviteurs de l’État comme le maréchal d’Effiat ou le marquis de Feuquières conjuguent souvent négociations et opérations militaires. Les questions financières liées à la rétribution et à l’entretien des troupes sur le terrain restent la préoccupation majeure des officiers, particulièrement en 1633. Les hommes de guerre au service de Louis XIII en Lorraine et en Allemagne s’adressent régulièrement à Claude Bouthillier et à Claude de Bullion plutôt qu’à Abel Servien pour obtenir le versement des soldes, mais aussi pour rendre plus généralement compte de leur mission. La logistique est à la fois unique moyen de subsistance et élément stratégique. Par ailleurs, il est à noter que le règlement de 1626 a attribué l’administration diplomatique et militaire des Trois Évêchés et de la Lorraine à Nicolas Potier d’Ocquerre, et non à Raymond Phélypeaux d’Herbault (en charge des Affaires étrangères) ou à Charles de Beauclerc (en charge de la Guerre). Conscient des difficultés rencontrées par les hommes de terrain pour obtenir directives et réponses fiables du gouvernement central, Richelieu légifère à nouveau en 1633 et entreprend une réforme des compétences ministérielles66. Au mois de juin, le duc de Lorraine voit ses efforts, et surtout ses intrigues, récompensés. L’évêché de Strasbourg dépêche Hermann-Adolphe de Salm à Nancy. Celui-ci place sous la protection de Charles IV les forteresses de Haguenau et de HautBarr, ainsi que leurs dépendances. La procédure est entérinée par l’Empereur. La Suède elle-même, malgré ses préventions, admet la protection de la Lorraine sur Saverne, Dachstein, Haguenau et Haut-Barr, ainsi que sa neutralité. Ce n’est déjà plus Nancy mais la Lorraine entière qui est sur le pied de guerre : sept ou mille hommes, deux mille chevaux et quinze cents dragons sont montés aux dépens des paysans, et placés sous les ordres de François de Savigny, seigneur de Laimont, de M. de Couvonges, de GeorgesAffrican de Bassompierre, du marquis de Blainville, et de François de Florainville, seigneur de Cousances, pour principaux maîtres de camps67. Au mois de juillet, le protestant Melchior de Lisle, envoyé du roi de France auprès de la république de
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Le marquis de Saint-Chamond à Richelieu, Metz, 13 mai, infra ; Saint-Chamond à Richelieu, Metz, 18 mai, infra. Le règlement a été publié par O. Ranum, Les créatures de Richelieu, secrétaires d’État et surintendants des finances (1635-1642), Paris, A. Pédone, 1966, p. 234-235 et par P. Grillon, Les papiers de Richelieu, section politique intérieure. Tome I (1624-1626), Paris, A. Pédone, 1975, p. 300-301. 66 « Projet de règlement touchant les charges de secrétaire d’Estat », septembre 1633, infra. 67 Jean de Guron à Léon Bouthillier, 19 juin 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 116-117.

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Strasbourg, fait savoir que le comte du Rhin se plaint déjà de Charles IV. Le duc de Lorraine n’hésite pas accueillir les ennemis de la Suède dans Dachstein et Saverne, et y organise des préparatifs de guerre. Othon-Louis menace même d’un conflit si Charles IV n’observe pas de manière plus rigoureuse la neutralité qu’il s’est tant ingénié à réclamer68. Quant au cas de Saverne, le comte du Rhin préfère le laisser à Oxenstern. Richelieu est conscient de l’opposition fondamentale des intérêts de Charles IV et de ceux de la reine Christine. La France est officiellement alliée à la Suède, et renouvelle ses engagements à Heilbronn début avril. Son devoir est de ramener la Lorraine à la raison. La saisie féodale du Barrois Entre 1625 et les années 1631-1632, la question de l’hommage dû par le duc de Lorraine au roi de France pour le Barrois mouvant n’a connu que peu d’évolution. En 1627, Théodore Godefroy a établi une importante Généalogie des ducs de Bar69, en y incluant les accords de Romilly qui ont rendu la mouvance barroise viagère. Au cours des années charnières qui marquent l’apogée de son pouvoir et de son influence, Richelieu commande de nouveaux travaux juridiques concernant la mouvance barroise. Les papiers d’État du cardinal renferment un mémoire anonyme, probablement rédigé dans le courant de l’année 1631, qui expose le premier argument justifiant la saisie féodale du Barrois, le manquement à l’hommage lige dont s’est rendu coupable Charles IV70. Le texte évoque d’abord le traité de Bruges71, puis il présente les circonstances de la réunion des duchés de Lorraine et de Bar, rendant les deux entités indissociables. Il évoque enfin les accords de Romilly, du 22 avril 1541, qui obligent le duc Antoine le Bon à reconnaître la suzeraineté du roi de France sur l’ensemble du Barrois. Le texte souligne les manquements dont s’est rendu coupable le duc de Lorraine depuis son accession au pouvoir, et sa mauvaise foi : le vassal s’est retranché derrière l’hommage révérenciel simple pour refuser l’hommage lige complet qu’il devait à son suzerain. Un second mémoire, de la même époque, développe une argumentation différente72. Il met en cause le concordat de Boulogne du 25 janvier 1571 et les accords signés jusqu’en 1575. Selon l’auteur, probablement Théodore Godefroy, les concordats de 1571-1575 concédés dans le contexte de la Ligue, sous l’influence des Guise, seraient contestables73. Ils ne seraient que des faveurs circonstancielles
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Jean de Guron à Léon Bouthillier, Nancy, 17 juillet 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 216-217. Le duc de Lorraine écrit lui-même au roi de France pour s’étonner des plaintes dont il est l’objet et pour protester de l’honnêteté de ses intentions à l’égard des Suédois [Charles IV à Louis XIII, Lunéville, 16 juillet 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 209-210]. 69 Généalogie des ducs de Bar, par Théodore Godefroy, imprimé à Paris en 1627, BnF, coll. Nouvelles acquisitions françaises, vol. 7397, f° 1 et suivants. 70 MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 9, f° 70-71. 71 C’est en 1301, par le traité de Bruges, que le duc de Bar est devenu vassal du roi de France pour une partie du Barrois. La principauté s’est alors divisée en deux entités distinctes : d’une part le Barrois dit « mouvant », relevant de la suzeraineté du roi de France, à l’ouest de la Meuse, avec Bar-le-Duc pour capitale - les habitants pouvant interjeter appel au parlement de Paris à partir des concordats de 1571-1575 - d’autre part le Barrois dit « non mouvant », par opposition au premier, autour de la ville de Saint-Mihiel. 72 Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 338, f° 42-57. 73 En 1564, à l’occasion du baptême du fils du duc de Lorraine Charles III et de Claude de France, prénommé Henri, le roi de France Charles IX a séjourné à Bar. Le grand aumônier du Roi, Jacques Amyot, a profité de la solennité de l’occasion pour appliquer l’ancienne coutume, prévoyant l’ouverture des prisons des villes où le souverain entrait pour la première fois. L’unique prisonnière de Bar a été libérée. Charles III s’est senti bafoué

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révocables, puisque signés sous la contrainte. Le vice de forme se doublerait surtout de problèmes de fonds qui rendraient les concordats inapplicables : ces derniers ont en effet abandonné aux ducs de Lorraine la souveraineté et la jouissance des droits régaliens sur le Barrois, sauf en matière judiciaire. Le mémoire rappelle l’inaliénabilité de la souveraineté française et en déduit la nullité des concordats. Poussés par leur mère, les derniers Valois auraient enfreint les lois fondamentales du royaume. Le texte fait d’ailleurs état de la résistance opposée aux concordats par le procureur général de l’époque. L’application de tels accords, en dépit du droit légitime et des intérêts de Louis XIII, est la seconde pierre d’achoppement avec Charles IV. Pierre Dupuy et Théodore Godefroy, au moment de la préparation de leurs Traittez touchant les droits du Roy très-chrestien74 reprennent les deux raisonnements. Ils envisagent la saisie féodale du Barrois et la justifient par l’inaliénabilité de la couronne, par la nullité des concordats qui en est la conséquence, par le caractère injurieux du premier accord de 1571, par le précédent de 1541, par la résistance du procureur général du parlement de Paris aux décisions d’Henri III, et par la contradiction flagrante entre la souveraineté revendiquée par Charles IV et la condition d’homme lige. Le duc de Lorraine ne pourrait, en aucun cas se prévaloir des concordats de 1571-1575. Destiné à influencer l’opinion publique dans le contexte de la fuite de Gaston d’Orléans en Lorraine, le texte est élaboré vers 1632 et prépare déjà les interventions françaises en Lorraine tout au long de l’année 1633 en leur offrant une justification. Mais toutes les affirmations de la souveraineté française sont avant tout l’expression de la nécessité, pour Louis XIII et Richelieu, de consolider les acquis. Leur but est de pallier les limites de la protection aussi bien dans les Trois Évêchés, qu’en Lorraine. À Toul et à Verdun, les évêques s’obstinent à résister à la tutelle française. Vers 1632-1633 encore, un mémoire rédigé par l’entourage de Richelieu75 révèle que depuis quatre ans, le cardinal Nicolas-François de Lorraine, en tant qu’évêque de Toul, empêche la levée des décimes, au préjudice des ecclésiastiques des Trois Évêchés. Il a concédé l’impôt à son frère, le duc de Lorraine, pour une durée de cinq ans, en échange de la somme de cinquante mille francs, et Charles IV tente d’obtenir la perpétuité de la concession. Cardin Le Bret argumente dans le même sens en se plaçant dans la sphère législative et judiciaire : « bien que nos Rois eussent accordé au duc de grands droits et privilèges, il ne pouvait y faire de lois ni introduire de coutumes nouvelles sans le consentement de Sa Majesté et sans être homologuées en la cour de Parlement, ouï son procureur général, et que les juges du royaume ne reconnaissaient point d’autres lois ni
et a obtenu de Charles IX une déclaration précisant que ce geste ne portait en aucune manière atteinte aux droits ducaux. En 1570, s’est ouvert la conférence de Paris, réunie afin d’examiner les droits des deux parties sur le Barrois. Les pourparlers ont débouché sur la signature du concordat de Boulogne, le 25 janvier 1571. La souveraineté lorraine a été expressément reconnue sur le Barrois mouvant, le duc bénéficiant de l’exercice des droits régaliens. En contrepartie, il a été stipulé que toute prérogative judiciaire appartenait au roi de France, les appels des affaires importantes relevant du parlement de Paris, et les petites causes du bailliage de Sens. La juridiction de Saint-Mihiel a également perdu tout droit sur le ressort du Barrois mouvant et sur celui du Bassigny. Au quotidien, il semble que les officiers du Roi n’aient pas tenu pas compte des termes du concordat et n’ont cessé d’empiéter sur les droits légitimes du duc Charles III. Ces excès ont peut-être incité ce dernier, en 1575, à déclarer nuls les concordats signés depuis 1571. 74 P. Dupuy [et Théodore Godefroy, publié par Jacques Dupuy], Traittez touchant les droits du Roy trèschrestien sur plusieurs estats et seigneuries possédés par divers princes voisins et pour prouver qu’il tient à juste titre plusieurs provinces contestées par les princes estrangers. Recherches pour monstrer que plusieurs provinces et villes du royaume sont du domaine du Roy. Usurpations faites sur les trois éveschez, Metz, Toul, Verdun, et quelques autres traitez concernant des matières publiques…, Paris, A. Courbé, 1655. 75 MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 9, f° 333.

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de coutumes que celles que nos Rois avaient approuvées » 76. L’érudit rappelle que le concordat de 1571 prévoit l’attribution de la mouvance judiciaire de l’ensemble du Barrois au roi de France : le parlement de Paris serait seul compétent en dernière instance et serait en droit d’imposer sa jurisprudence coutumière. Cardin Le Bret dénonce enfin l’usage du droit de régale que se serait réservé le duc de Lorraine. Les juristes au service de Richelieu ont formulé les contraventions au droit féodal et aux lois fondamentales du royaume auxquelles la mouvance barroise a donné lieu depuis le XVIe siècle, et ont mis en valeur les infractions commises par les ducs de Lorraine. De surcroît, s’est établie une confusion entre « régales du Barrois » et « régale spirituelle », droit exercé par le souverain très chrétien en cas de vacance d’un siège épiscopal 77. Ajoutant à l’imbroglio, les juristes aux services du roi très chrétien mettent tout en œuvre pour ajouter aux clauses du concordat de Boulogne celles du concordat de Bologne78. Au printemps 1633, sûr de son (bon) droit, Louis XIII décide de renvoyer Jean de Guron à Nancy. Il est officiellement chargé de rappeler à Charles IV que la France, en vertu du droit féodal, doit assurer à la Lorraine une protection en cas d’attaque des duchés par la Suède. Alors que la France et la reine Christine renouvellent leur alliance, le prétexte semble outrageusement fallacieux. La mission confiée à Guron n’est d’ailleurs pas celle des bons offices : les instructions rédigées le 26 juin 1633 vont bien davantage dans le sens de l’espionnage, l’émissaire français est chargé d’un état des lieux préparatoire à une attaque. Il doit aussi s’enquérir des liens unissant Charles IV et le duc d’Orléans. Les ordres donnés confirment l’association, dans l’esprit de Louis XIII et dans celui de Richelieu, des velléités de Monsieur à la fourberie du duc de Lorraine. L’envoyé français obtient rapidement une entrevue avec le Charles IV, sans résultat. Guron est cependant convaincu de la collusion des deux personnages. Il fait état d’importantes levées de troupes par le duc. Celui-ci conserve son objectif, libérer Haguenau assiégée depuis le début de l’année par les Suédois. Le comte palatin Christian de Birkenfeld, au nom de la reine Christine et du chancelier Oxenstern, bloque non seulement la place alsacienne, mais aussi Brisach. Charles IV entre en contact avec le général suédois Gustave Horn « pour lui remontrer que l’archiduc Léopold lui ayant engagé les villes de Benfeld, Saverne, et Duestein [Dachstein], pour de grandes sommes qu’il lui avait prêtées, et ces places se trouvant occupées par des troupes lorraines, il
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A. Schmitt, Le Barrois mouvant au XVIIe siècle (1624-1697), Bar-le-Duc, 1929, n° spécial des Mémoires de la Société des Lettres, Sciences et Arts de Bar-le-Duc et du musée de géographie, tome 47 (Ve série, tome VIII), 1928-1929, p. 70, note 5. 77 En vertu du droit de régale, le roi de France peut percevoir les revenus de l’évêché vacant, et nommer aux bénéfices et aux prébendes. 78 En 1598, le duc Charles III a fait confirmer par le Pape un nouveau supérieur pour l’abbaye prémontrée de Flabémont (près de Trignécourt), Jourdeuil, jusqu’alors curé de Sérocourt. Traditionnellement, l’abbé appartenait cependant à la famille du Châtelet. L’abbaye a aussitôt été mise sous séquestre par Henri IV. Il a même nommé un économe, le lieutenant civil de Langres. Lors de la saisie de l’abbaye, le nouvel économe a été vigoureusement repoussé. En 1610, Jourdeuil est mort. Une garnison lorraine a occupé l’abbaye au nom de Charles de Vaudémont, qui venait d’obtenir le bénéfice en cour de Rome. Deux ans plus tard, René du Châtelet a été nommé abbé par le tout jeune roi de France. Louis XIII a, à son tour, dépêché un second économe, que la garnison lorraine a naturellement refusé de laisser entrer. René du Châtelet en a appelé au parlement de Paris, comme instance compétente pour la connaissance spéciale des droits souverains sur le Barrois. Des négociations se sont tenues à Paris. Pour le duc de Lorraine, ses États étaient terres « d’obédience ». Le clergé ne dépendait pas de la France, et le concordat de Bologne n’était pas applicable en l’occurrence. Louis XIII ne possédait au Barrois que fief et ressort. Un expédient a été trouvé en 1612 par le Grand Conseil. Charles de Vaudémont s’est désisté en faveur de Brunessaulx, abbé lorrain élu régulièrement pas les moines et investi par le Pape. Le nouvel abbé a obtenu le retrait de René du Châtelet.

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désirait savoir si on le voulait traité en ami, ou en ennemi »79. Gustave Horn a bien saisi les manœuvres de Charles IV, et le renvoie avec la plus grande habileté à l’assemblée des Cercles d’Empire80. Le duc de Lorraine décide alors de lever plus de 5000 hommes au secours d’Haguenau et de Brisach81. Saint-Chamond en informe Richelieu le 9 juillet 1633, et souligne que le recrutement opéré dépasse largement la nécessité de contenir les Suédois82. À la fin du mois, Charles IV demande à Birkenfeld qu’Haguenau soit remise à Ferdinand II. Le duc de Lorraine espère sans doute que l’autorité impériale reconnue, son suzerain lui concèdera la place en récompense des services rendus. Au cours de ce même mois de juillet, le chancelier Oxenstern séjourne à Paris et cherche à entreprendre une action contre le duc de Lorraine. Louis XIII et Richelieu, inquiets de la disproportion des forces dont chacun dispose, temporisent et font pression sur Charles IV pour le ramener à la discipline énoncée et acceptée à Liverdun. Ils écrivent à Guron de ne pas laisser les Suédois entrer en Lorraine. Mais le 21 juillet, c’est l’attitude de Jean de Guron que met en exergue le marquis de Saint-Chamond. Les hommes de guerre s’épuisent en dissension, alors que le comportement du duc de Lorraine ne laisse d’autre alternative que la répression83. Le 16 juillet, Charles IV avertit Louis XIII qu’il se prépare à affronter la menace suédoise. Le danger est bien réel mais le duc de Lorraine ne fait que bafouer une énième fois les engagements pris en janvier et en juin 1632. Il fait converger ses régiments vers Saverne et reçoit des émissaires de l’infante Isabelle-Claire-Eugénie, des électeurs de Bavière, de Cologne, et du comte Zelada84. Celui-ci prépare le chemin d’une puissante armée espagnole rassemblée en Italie. Par les cols des Alpes, les troupes sont destinées à rétablir l’autorité de Philippe IV et de l’Empereur sur le Haut-Rhin. Le 9 août, les soldats de Charles IV, en l’absence inexpliquée de ce dernier, quittent Saverne pour Haguenau, sous les ordres du sieur de Florainville. Le lendemain, les Lorrains rencontrent les régiments suédois devant le village de Pfaffenhofen85. Birkenfeld surgit avec une partie de l’armée de siège tandis que l’infanterie allemande au service des Suédois, commandée par le colonel Rantzau, prend les Lorrains à revers. Charles IV subit une défaite et des pertes humaines considérables. Qui plus est, ses soldats sont poursuivis par le rhingrave Othon-Louis, qui ravage Saint-Hippolyte, entre dans SaintDié, prend les comtés de Sarrewerden et de Bouquenom, et s’avance jusqu’à Nancy. Le duc de Lorraine n’a qu’une consolation : le comte palatin de Birkenfeld se replie. Le roi de France et le chancelier Suède sont aussi déterminés l’un que l’autre à mettre le duc de Lorraine hors d’état de nuire86. Mais le souverain français, en tant que protecteur, a fortiori en tant que souverain ou suzerain légitime, se doit aussi de préserver la

79 Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…, ouvrage cité, t. VI, p. 82. Référence à l’évêque de Strasbourg en titre, Léopold-Guillaume de Habsbourg (1614-1662), fils cadet de l’empereur Ferdinand II, pourvu en 1626 de l’évêché de Strasbourg, à la suite de la démission en sa faveur de son oncle, également prénommé LéopoldGuillaume. Entre 1611 et 1637, la charge du diocèse est en pratique dévolue au comte Hermann-Adolphe de Salm, doyen du Grand Chapitre. 80 Concernant la mosaïque germanique, voir le traité de Théodore II Godefroy, les Cercles de l’Allemagne, Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 487, f° 220-223. 81 Hamas de touttes les plaintes que le Roy peut faire contre M. de Lorraine, août ou septembre, infra. 82 Infra. 83 Infra. 84 Mémoire des contraventions de M. de Lorraine aux traittez qu’il a faits avec le Roy, fin de l’été, infra. 85 Plan de la bataille au MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 258. Le marquis de Saint-Chamond informe Léon Bouthillier de la défaite suédoise le 12 août [MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 295]. 86 Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…, ouvrage cité, p. 84-85.

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principauté lorraine : il y va de sa crédibilité auprès de ses alliés catholiques, et tel est au moins en partie - le sens de l’érection du parlement de Metz. Une partie de l’armée française est venue se placer entre Nancy et les Vosges. Le siège de Nancy est l’objectif suivant de Louis XIII, qui reçoit, fort à propos, une offre de services du rhingrave Othon-Louis. Le 30 juillet 1633, le parlement de Paris arrête la saisie du Barrois mouvant. La confiscation du fief est prononcée pour défaut d’hommage de Charles IV, de surcroît assimilé à un prince consort. La décision judiciaire rappelle que le duc de Lorraine ne tient ses droits que de sa femme. La saisie est commise à Samuel de La Nauve, par lettres patentes en date du 8 août 163387. Dépêché à Bar spécialement à cet effet, Samuel de La Nauve signifie l’arrêt du parlement de Paris aux officiers du bailliage le 22. Il annonce ensuite la sentence aux membres du conseil de la ville puis à la chambre des comptes. De tous, il exige un serment de fidélité. La saisie entraîne l’abolition de fait des concordats et doit permettre de « réunir les droits royaux aliénés par Charles IX et Henri III, […] réversion des droits de souveraineté et de régale à la couronne »88. La saisie à peine prononcée, Louis XIII s’avance vers la Lorraine. Le 14 août, le roi de France ordonne au marquis de Saint-Chamond de placer ses troupes entre Nancy et l’armée lorraine en pleine déconfiture89. Une lettre de Birkenfeld est alors portée au souverain : elle donne l’assurance que le signataire peut affronter et vaincre Charles IV n’importe où ; le même jour, une seconde missive annonce la victoire suédoise de Pfaffenhofen. Louis XIII ordonne aussitôt à Saint-Chamond d’empêcher les Suédois de suivre les vaincus jusqu’à Nancy et de prendre la ville90. Le duc de Lorraine tente de rassembler ses hommes pour retourner à Saverne. Saint-Chamond envisage déjà d’entreprendre le siège de Nancy pour y bloquer le duc de Lorraine, ainsi que les princesses Nicole et Claude91. Le 17 août, un officier royal apporte à Charles IV l’ordre de congédier tous les sujets du roi très chrétien à son service. Le même jour, le duc de Lorraine écrit à Louis XIII pour se plaindre qu’on lui retire tout secours mais aussi pour se rendre au vœu du Roi. Il rejette sur Jean de Guron la responsabilité de l’engagement des troupes lorraines en son absence, et soutient qu’il a rompu tout contact avec le duc de Feria, commandant l’armée espagnole en Italie. Tandis que le marquis de SaintChamond arrive devant Nancy le 22 août 163392, une autre armée française, celle de l’ouest, s’est mise en route, en compagnie du Roi, pour exécuter l’arrêt du Parlement et se rendre à la capitale ducale. Le roi de France peut faire son entrée à Bar le 24. Dans les jours qui suivent, la saisie est affichée dans la ville de Bar et dans les localités importantes du Barrois et du Bassigny. Tous les maires et officiers doivent prêter serment de fidélité au roi de France, leur nouveau seigneur et souverain direct. La saisie et l’annexion du Barrois au royaume de France se déroulent sans réelle opposition. Après Pfaffenhofen, Charles IV n’en a d’ailleurs plus les moyens militaires. Il revient à Samuel de La Nauve de poursuivre l’exécution matérielle du processus de saisie. Le 10 septembre 1633, il installe Barrillon de Morangis comme intendant de

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Procès-verbal fait en l’exécution de l’arrest de la cour et des lettres patentes du Roy pour la saisie du duché de Bar, 7 octobre, infra. A. Schmitt, Le Barrois mouvant, ouvrage cité, p. 76. 89 MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 303-304. 90 Louis XIII à Saint-Chamond, 14 août 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 305. 91 Saint-Chamond à Léon Bouthillier, Metz, 16 août 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 311-312. 92 Saint-Chamond à Louis XIII, Saint-Nicolas, 22 août 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 323.
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justice et finance au duché de Bar, et Louis Chantereau-Lefebvre93 comme « intendant de finances et domaines ou de tailles, gabelles, bois au duché de Bar et prévôtés de Lamarche, Châtillon, Conflans et Gondrecourt, qui sont mouvantes de nous ». Une lettre de l’intendant de justice, finance et police en Champagne, Isaac de Moricq, adressée à Pierre Séguier le 30 août 1633, expose déjà les moyens d’action dont disposerait un intendant en Lorraine, ainsi que la procédure qu’il pourrait mettre en œuvre94 : alors que les érudits poursuivent leurs réflexions et proposent la légitimation du processus, la saisie du Barrois mouvant se mue en véritable annexion. La principauté est dotée d’une administration française autonome et des structures nécessaires au statut de province française. Pierre Dupuy, Théodore Godefroy et Louis Chantereau-Lefebvre offrent les contributions les plus argumentées à la légitimation de l’annexion du Barrois. Ils font admettre le glissement de la saisie à l’annexion pure et simple. Ils fourbissent du même coup les armes juridiques qui permettraient à Richelieu de justifier non plus seulement l’annexion du Barrois, mais celle de la Lorraine entière. Les arguments de la saisie étaient liés aux infractions des ducs de Lorraine et aux représailles devenues nécessaires à l’encontre de Charles IV. La justification d’une annexion plus large se rattache encore au droit féodal, mais intègre des arguments dynastiques qui renforcent le grief de la félonie et donne une nouvelle acuité au problème de la légitimité du duc de Lorraine. Dès 1631, André Duchesne, dans son Histoire généalogique de la maison de… Bar-le-Duc95, soutient que le Robert de Bar aurait dû régner. Sa fille Jeanne de Bar, mariée au connétable de Saint-Pôl, après le décès de son grand-oncle Louis, aurait prétendu au duché, malgré la donation que ce dernier avait faite à René d’Anjou, en vain. Or la petite-fille de Jeanne de Bar et de Saint-Pôl était mariée à un BourbonVendôme, aïeul du roi Henri IV96. Le point de vue de Duchesne n’est cependant pas utilisé par les travaux érudits justifiant la saisie du Barrois. Il n’apparaît qu’avec la préparation de l’annexion du duché de Lorraine proprement dit. L’argument dynastique connaît à la même époque d’importants développements. En 1633, Pierre Dupuy rédige son Discours sur la Lorraine où il est monstré que c’est un ancien fief de la France et que la souveraineté en appartient légitimement au Roy97. Il justifie encore l’hommage lige et la vassalité de Charles IV par les hommages anciens et par les accords de Romilly. Surtout, l’érudit travaille avec Théodore Godefroy à l’élaboration de généalogies des ducs de Bar pour « montrer que le Roi est issu d’Henri de Bar, fils aîné de Robert de Bar, au lieu que les ducs de Lorraine ne sont issus que de Yolande, reine d’Aragon, sœur dudit Henri »98. La collection Godefroy de la bibliothèque de l’Institut conserve aujourd’hui de nombreuses études généalogiques de la famille ducale de

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Les papiers de l’intendant des finances aux duchés de Lorraine et de Bar sont aujourd’hui conservés à la BnF, coll. Manuscrits français, vol. 4845 à 4873. Une partie de la correspondance entretenue par ChantereauLefebvre avec Léon Bouthillier de Chavigny et Sylvestre Crugy de Marcillac se trouve également au MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 15, 26 et 28, mais aussi coll. MD France, vol. 816. 94 R. Mousnier (éd.), Lettres et mémoires adressés au chancelier Séguier (1633-1649), Paris, PUF, 1964, 2 volumes, t. 2, p. 281. 95 Imprimée à Paris. 96 Voir infra André Duchesne à François Citoys, 21 juillet. 97 BnF, coll. Ms. fr., vol. 16887 f° 1 et suivants ; vol. 18890, f° 11 et suivants. 98 BnF, coll. 500 Colbert, vol. 439 : au f° 202, Généalogie de Henri et Yolande de Bar ; et au f° 225 Généalogie de Robert, duc de Bar.

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Lorraine visant aussi bien à réfuter le mythe de l’ascendance carolingienne qu’à démontrer la légitimité du roi de France concernant la couronne ducale99. Le siège de Nancy Après la bataille de Pfaffenhofen, la prise de Nancy occupe les esprits du cardinal, de Louis XIII, et de Charles IV. Son artillerie reste puissante, la place a les moyens de résister. Le plan militaire français prévoit la réunion du gros des troupes près de Châlons-en-Champagne. Là, le Roi est rejoint par Guy d’Elbène, attaché au service de Gaston d’Orléans. Il est chargé d’annoncer à Louis XIII qu’il est prêt à lui donner satisfaction, mais doit aussi avouer, de vive voix et directement, le mariage avec la princesse Marguerite. « Tous les théologiens et particulièrement le père Sufren [aumônier du Roi] l’assuraient [Gaston d’Orléans] que le salut de son âme et de sa conscience ne permettaient pas qu’il la dilayast [sic] davantage, que, cessant cette difficulté, il était prêt de faire tout ce qu’il plairait à Sa Majesté »100. Les négociations avec Guy d’Elbène durent tout l’été : Charles IV y perd un soutien important au moment le plus critique. L’attaque décisive doit intervenir par l’ouest au moment où le marquis de Saint-Chamond, gouverneur militaire des Trois Évêchés, venant de Metz, atteindra Nancy. La seule issue offerte à Charles IV est celle des pourparlers. Craignant pour la sécurité de sa personne, Charles IV préfère déléguer au roi de France son frère le cardinal Nicolas-François de Lorraine, dans l’espoir de gagner du temps101. Mais les armées impériales semblent l’avoir abandonné, et trahi. Le frère cadet du duc de Lorraine se fait accompagner du sieur de Contrisson. Tous deux arrivent à Dornans pour discuter avec Louis XIII. Le cardinal fait savoir que le Roi accepte de recevoir la délégation lorraine le 18 août, à Château-Thierry102. Puis le souverain français renvoie impitoyablement le cardinal de Lorraine à Richelieu pour toute proposition émise au nom de Charles IV103. Le ministre du roi très chrétien présente la liste des manquements du duc aux traités de Vic et de Liverdun104 : Nicolas-François de Lorraine ne peut que déclarer ne pas y avoir participé. Le cardinal-ministre aborde ensuite la question du mariage de Monsieur en affirmant « que le mariage était avéré par la déposition de M. de Montmorency en mourant, parce qu’en avait dit ouvertement d’Elbène à Beaumont comme de lui-même, et par la déclaration publique que le même d’Elbène, qui était arrivé en cour en même temps que lui, en faisait de la part de Monsieur »105. Le frère de Charles IV est contraint d’avouer officiellement, au nom de la famille ducale, l’union de sa sœur. Il nie cependant la consommation, que d’Elbène, de son côté, avoue au cardinal Bichi. Il confirme également les liens de son frère avec les Espagnols, et notamment le duc de Feria, ce que Charles IV a tant nié. Le cardinal de Lorraine, pour apaiser le courroux du roi de France, ne peut que se retrancher derrière le droit féodal qui oblige
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Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 329, f° 1-8 et surtout vol. 339, f° 1-80. C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de Brassac, gouverneur de Nancy (1633-1635) », Mémoires de la Société d’Archéologie lorraine, 48, 1898, p. 303-424, p. 323. 101 Saint-Chamond à Louis XIII, Saint-Nicolas-de-Port, 22 août 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 323. Dès cette date, Charles IV propose de se démettre de ses États en faveur de son frère. 102 Richelieu au cardinal de Lorraine, Villemareuil, 14 août, infra. 103 Relation de Monsieur le garde des seaux [Pierre Séguier] de ce qui s’est passé en Lorraine lors du voyage et traitté de Nancy, fin septembre, infra. 104 Avis sur les affaires de Lorraine, 20 août, infra. 105 Ibidem.

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d’abord son frère vis-à-vis de l’Empereur, puis proposer des demi-mesures : prêter hommage pour le Barrois au nom de Charles ; la dissolution du mariage, alors que personne ne peut s’y engager à la place de Monsieur 106 ; la remise de Saverne et de Dachstein107. Richelieu lui rétorque que seule la reddition de Nancy peut satisfaire le Roi, accompagnée de l’hommage au nom de la princesse Nicole. Les Mémoires de Richelieu relatent la « longue conférence » tenue ce jour-là avec le cardinal de Lorraine : « Le cardinal lui répondit [à Nicolas-François] qu’il n’entrait point en considération des prétentions de l’Empire sur la Lorraine, ni de la puissance de la maison d’Autriche ; que quand le duc y penserait bien, il trouverait qu’il n’avait pas plus de raison de s’y arrêter, puisqu’il savait bien que ceux dont il alléguait les intérêts avaient été les principaux auteurs de sa mauvaise conduite ; qu’il était vrai que, par le traité de Vervins, il était porté que l’on n’entreprendrait point sur les alliés des uns et des autres, et que M. de Lorraine était en la protection de deux couronnes ; mais que cette même protection l’obligeait à s’efforcer de la mériter du Roi par ses respects et sa bonne conduite, bien loin de l’offenser, lui manquer de foi, violer les traités faits avec lui, prendre le parti d’Espagne au lieu de demeurer neutre, faire tous actes d’hostilité et pour comble d’injures ravir un fils de France et le marier contre la volonté de Sa Majesté, laquelle pour toutes ces causes n’avait que trop de raisons d’entrer en armes dans son pays, et que, s’il craignait davantage la puissance future de l’Empereur que celle de la France qui était présente et à ses portes, il pouvait, s’il le jugeait meilleur pour lui, choisir le parti de se défendre par la force. Quant à la mouvance de l’Empire, que le Roi était bien éloigné d’en demeurer d’accord, puisqu’il prétendait la souveraineté sur la Lorraine, et que l’hommage lui en était dû ; que c’était une usurpation faite par l’Empire sur sa couronne, en quoi la longue possession qu’on pouvait alléguer ne donnait aucun droit […] »108. Richelieu n’hésite plus à exprimer ouvertement les prétentions du roi de France à la souveraineté sur l’ensemble des États de Charles IV. Face à la réponse obtenue de Richelieu, Nicolas-François préfère retourner à Nancy pour consulter son frère. Le 23 août, Louis XIII finit par lui accorder une audience à Saint-Dizier, en présence de Richelieu109. Le souverain annonce qu’il connaît les tractations de Charles IV avec Wallenstein et continue à réclamer Nancy comme seul moyen de s’assurer de la bonne foi du duc de Lorraine à vouloir la paix. Le cardinal de Lorraine propose cette fois que le commandant lorrain de la place de Nancy, le marquis Henri de Mouy, premier prince lorrain de sang110, prête serment de fidélité au Roi, à condition, cependant, que Richelieu accorde au cadet des Vaudémont la main de sa nièce, Mme de Combalet. Charles IV et la princesse Nicole n’ayant pas d’héritier, les enfants de cette union deviendraient les héritiers de la Lorraine. Le cardinal-ministre refuse. De surcroît, le cardinal de Lorraine s’offre en otage et se propose lui-même à prêter serment de fidélité au Roi : « mais tout cela ne fût écouté, quoique le nonce [Alexandre Bichi] fit de sa part
Richelieu répond lui-même « que la rupture du mariage n’estoit pas en la disposition de M. de Lorraine », Relation de Monsieur le garde des seaux de ce qui s’est passé en Lorraine lors du voyage et traitté de Nancy, pièce citée. 107 Ibid. 108 Richelieu, Mémoires (livre XXIV), Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, seconde série, éd. M. Petitot, Paris, Foucault, 1823, p. 403-404. 109 Relation de Monsieur le garde des seaux de ce qui s’est passé en Lorraine lors du voyage et traitté de Nancy, pièce citée. 110 Le marquis de Mouy est le petit-fils du duc Nicolas de Mercœur, régent du duché de Lorraine pendant la minorité de Charles III.
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tout son possible pour dismouvoir le Roy du dessein qu’il avait de se rendre maître de Nancy »111. Le 24, Richelieu transmet à Louis XIII un nouvel Avis sur les affaires de Lorraine112. Il y récapitule tous les griefs que la France peut avoir contre Charles IV. Pour lui, le contrôle de Nancy est indispensable. Mais la saison est déjà trop avancée pour entreprendre un siège avec l’espoir d’une issue rapide. De surcroît, le roi de France devrait engager des troupes considérables, puisqu’il s’agirait non seulement de tenir le siège, mais également de contrôler la campagne alentour, et de faire la guerre en Italie. Le cardinal souligne le poids qu’auraient à supporter les finances royales. Il met également en avant la réputation du roi de France, les avantages et le prestige à tirer de l’entreprise, en empêchant les liaisons entre la Lorraine, l’Espagne et l’Empereur. S’emparer de la capitale de la Lorraine et prendre le contrôle des États de Charles IV permettraient à la France d’étendre son influence jusqu’au Rhin, « et être en état par après de prendre part à la Flandre ». Aucun arrêt des combats n’est en effet envisageable ni en Flandre, ni en Allemagne. Nancy constitue une forteresse de choix pour arrêter un éventuel agresseur venu de la rive droite du Rhin. Richelieu complète l’exposé de son point de vue en réitérant une autre nécessité : celle d’invalider le mariage de Monsieur pour qu’il ne soit plus une cause de troubles. Ce même 24 août, le cardinal de Lorraine, muni d’un passeport délivré par Louis XIII, quitte la cour, tandis que le Roi part pour Bar-le-Duc. Pour sauver ses États, le duc de Lorraine laisse la défense de Nancy au marquis de Mouy, secondé par le baron d’Esme et M. de La Serre, et se retire dans les montagnes. Il envoie une nouvelle fois le cardinal de Lorraine auprès de Louis XIII. Les deux hommes se rencontrent à Pont-à-Mousson. Le 28 août, Nicolas-François transmet le consentement de Charles IV à livrer Saverne, Dachstein, la forteresse de La Mothe et leur sœur Marguerite, jusqu’à ce que le destin du mariage soit fixé. Le cadet des Vaudémont remet également au Roi la démission de son frère113. La passation de pouvoir semble encore verbale et d’ordre privé114. Mais la manœuvre est équivoque : si elle constitue un indice de prise d’autorité par le souverain français, elle induit également pour celui qui l’accepte la reconnaissance rétroactive de la légitimité des Vaudémont à la couronne de Lorraine. Charles IV s’engage par ailleurs à ne pas entrer dans Nancy, que son porte-parole offre même de remettre au Pape, et à ne plus intervenir dans l’administration des duchés. Richelieu n’est pas dupe puisque le cardinal de Lorraine se voit proposer en retour des conditions de paix humiliantes. Dans l’incertitude, le ministre de Louis XIII campe sur une position intransigeante et s’obstine à réclamer Nancy. Les négociations sont dans une impasse. Le cardinal de Lorraine retrouve son frère réfugié dans le Val d’Ajol, où conseillés par Pierre Fourier, curé de Mattaincourt, tous deux envisagent que l’aîné cède officiellement ses États au cadet pour vaincre les scrupules de Richelieu115. La démission expliquerait la signature du traité de La Neuveville par le cardinal de Lorraine le 6 septembre. Le garde des sceaux Séguier évoque en tout cas l’abdication le 11, et pose le problème de la

C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 324. Infra. 113 Relation de Monsieur le garde des seaux de ce qui s’est passé en Lorraine lors du voyage et traitté de Nancy, pièce citée. 114 C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 325-326. 115 Ibidem.
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ratification des accords par un duc démissionnaire, dont la signature ne devrait plus avoir en conséquence ni valeur ni autorité. Le 31 août, Richelieu et le Roi viennent reconnaître les fortifications de Nancy dans la perspective du siège. La ville est totalement isolée. Les ponts sur la Meurthe et la Moselle ont été coupés par les Français jusqu’à Pont-à-Mousson. Seuls ceux de Frouard et de Gondreville ont été conservés pour permettre le passage vers la France. L’armée du Roi réduit les places fortes et châteaux qui pourraient porter secours à la capitale ducale. Lunéville est abandonnée par le gouverneur Roland. Elle ouvre ses portes au régiment du chevalier d’Halincourt, dépêché par le marquis de Sourdis. La place de Condé116 tombe également aux mains des Français. Une longue circonvallation, de plus de vingt kilomètres de long, est mise en place autour de Nancy, avec tranchées et fortins. Plus de six mille soldats et mille deux cents paysans travaillent à l’édification de l’ouvrage. Les uns sont requis sur place, les autres sont recrutés en Champagne. Le quartier général de Louis XIII est installé à La Neuveville. À l’intérieur de Nancy, l’armée lorraine est composée d’environ trois mille fantassins et deux cents cavaliers. En quittant sa capitale, Charles IV a recommandé au marquis de Mouy de ne pas nuire aux négociations par un acte d’hostilité. Le duc redoute peut-être une initiative malheureuse de sa sœur, Henriette de Lorraine, qui prend une part active à la défense de la ville. Le 2 septembre 1633, Louis XIII arrive en personne au camp de Nancy et oppose à Charles IV une nouvelle armée commandée par le maréchal de La Force. Le duc de Lorraine cherche à gagner du temps. Espérant toujours le renfort des Impériaux, il se rend en Franche-Comté où l’accueil qu’il reçoit ne lui laisse guère d’espoir. Les entrevues de Nicolas-François de Lorraine et de Richelieu n’ont pas cessé. Le cardinal-ministre déclare ne pouvoir rien conclure avant que le duc de Lorraine n’ait remis Marguerite et Nancy entre les mains de Louis XIII. Or le 4 septembre, Nicolas-François organise la fuite de sa sœur cadette, déguisée en homme, dans son propre carrosse. Dans des conditions rocambolesques, Marguerite de Lorraine quitte Nancy et part retrouver Gaston d’Orléans à Bruxelles117. La fureur du roi de France est à son comble. La surprise est totale. Richelieu lui-même ne s’est pas méfié « pour deux raisons, que le prince [François-Nicolas] faisait profession d’une sincérité vierge et non entamée ; qu’il blâmait ouvertement son frère du peu de franchise qu’il avait en son procédé »118. Après l’évasion de Marguerite, le cardinal de Lorraine repasse au camp du Roi puis part retrouver Charles IV à Épinal. Une nouvelle fois de retour auprès de Louis XIII, Nicolas-François engage les préliminaires de La Neuveville. Les traités de La Neuveville et de Charmes Le 6 septembre 1633, le cardinal de Lorraine, nanti des pouvoirs requis, accepte les clauses d’un nouveau traité, dit de La Neuveville. Il se rend aussitôt à Saint-Dizier pour transmettre à Charles IV le texte préparé par Richelieu119. Une lettre du garde des sceaux Pierre Séguier, adressée à Mathieu Molé, datée de Nancy le 11 septembre,

Auj. Custines. Mémoire anonyme de Bruxelles, 9 septembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 381-382. 118 C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 327, note 1. 119 Relation de Monsieur le garde des seaux de ce qui s’est passé en Lorraine lors du voyage et traitté de Nancy, pièce citée.
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fournit de précieux détails sur le déroulement des négociations120. La situation demeure pour le moins confuse et ambiguë. Le duc de Lorraine ne conteste pas le terme de « traité », et en accepte officiellement les clauses. Il adhère à l’alliance française et promet d’éloigner ses troupes si le chancelier Oxenstern s’engage en retour à ne pas attaquer la Lorraine. La ville de Nancy est livrée au Roi jusqu’au rétablissement de la paix en Allemagne, et jusqu’à ce que le mariage de Gaston d’Orléans et de la princesse Marguerite « soit déclaré nul par voies légitimes et valables ». La sœur de Charles IV est assignée à résidence dans la capitale ducale. Il est encore prévu que le duché de Bar reste entre les mains du Roi « jusqu’à ce que Sa Majesté ait reçu la satisfaction qui lui est due pour raison dudit duché de Bar »121. Nicolas-François de Lorraine pourrait résider dans la vieille ville de Nancy, en tant que gouverneur, en compagnie de cent hommes de garde. Enfin, au cas où la guerre en Allemagne durerait plus de quatre ans, la capitale ducale serait rendue à son ancien détenteur. Mais le traité de La Neuveville à peine signé, Charles IV adresse une lettre embarrassée à son frère cadet. Avant de livrer Nancy, il demande du temps pour rassembler ses troupes et se retirer. Dans le même temps, le duc de Lorraine, même s’il est devenu « particulier », ordonne secrètement au marquis de Mouy de ne livrer Nancy que sur son ordre exprès122. La victoire du roi de France et de Richelieu est loin d’être acquise. Charles IV craint toujours une nouvelle attaque des Suédois. Il sait aussi par un membre de l’armée royale que la livraison de Nancy, comme la reddition sans condition, signifierait sa chute. C’est pourquoi le duc de Lorraine tente de se ménager une retraite relativement sûre. Le 13 septembre, Louis XIII tente encore de forcer les portes de Nancy. Le gouverneur lorrain lui en refuse l’accès. Le cardinal de Lorraine doit alors prétexter des dispositions des Nancéens et demande au Roi de lui accorder trois jours pour « disposer son frère à l’exécution des choses accordées »123. En cette fin d’été, Wallenstein fait savoir à Charles IV qu’il est hors de question qu’il lui fournisse des secours, tout en lui attribuant la responsabilité de la défaite de Pfaffenhofen. Dans la nuit du 14 au 15 septembre 1633, deux arches du pont de Malzéville sont détruites par les Français, qui s’emparent du bétail. La crainte de la famine gagne les assiégés. Les 16 et 17, l’artillerie lorraine réplique et bombarde à son tour les positions françaises. Le roi de France envoie le maréchal de La Force et son lieutenant Camprémy occuper respectivement Épinal et Mirecourt. À cette époque, Charmes s’est rendu au comte de La Suze. Outre Condé-sur-Moselle, des garnisons françaises sont installées dans les châteaux de Lachaussée, Conflans-en-Jarnisy, Trongnon, Mars-la-Tour, Preny, Bouconville et Mandres-aux-Quatre-Tours. Charles IV ne peut plus ni tergiverser ni se soustraire à ses responsabilités. C’est également le 13 septembre que le duc de Lorraine fait parvenir à Louis XIII ses Articles proposés au Roi124. Charles IV demande que table rase soit faite des contestations franco lorraines « puisqu’il se démet de ses dits États entre les mains de
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A. Champollion (éd. pour la Société de l’Histoire de France), Mémoires de Mathieu Molé, Paris, chez Jules Renouard et Cie, 1855-1857, 4 volumes, extrait vol. 2, p. 179-181. Infra traité franco lorrain de La Neuveville et de Charmes, 6 et 20 septembre. 122 Le duc de Lorraine dépêche à Nancy un gentilhomme nommé Giton, « qui avoit été arrêté et relâché par les gens du Roi ». C. Pfister (éd.) « Les Mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 328, note 2. 123 Ibid. 124 Infra.

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mon dit sieur le cardinal [Nicolas-François] ». Il réclame également un délai suffisant, à l’issue du traité, pour quitter le pays en toute sécurité. Il sollicite enfin que Saverne et Dachstein restent sous l’autorité de son frère. Le lendemain, la réponse de Louis XIII s’articule autour de trois points : les articles demandés sont accordés à condition que Charles IV ne fasse pas de levées de troupes en Lorraine et qu’il ne conclut aucune alliance défavorable à la France ; le Roi s’engage à assurer la sécurité du duc de Lorraine, ainsi que celle de vingt personnes de son entourage, sans y comprendre les gens de guerre ; Saverne et l’évêché de Strasbourg pourraient être confiés en dépôt à la France. Richelieu et Louis XIII sont parfaitement conscients que Charles IV ne cherche qu’à sauver sa personne en attendant l’arrivée des Espagnols. Le 14 septembre, ordre est donné au maréchal de La Force d’aller à Remiremont pour attaquer les soldats que le duc de Lorraine veut joindre aux armées espagnoles d’Italie ou de Franche-Comté. Charles IV demande alors une entrevue à Richelieu. Le 19 septembre, le duc de Lorraine rencontre le cardinal-ministre à Charmes125. Les entretiens aboutissent à la reconnaissance des grandes lignes du traité signé le 6. Quelques modifications y sont apportées : le duc obtient un séjour illimité à Nancy et donne par anticipation son assentiment à la dissolution du mariage de Marguerite par toutes voies compétentes et raisonnables. Louis XIII, de son côté, se réserve le droit de faire raser les fortifications de Nancy s’il le jugeait nécessaire. Le traité de Charmes prévoit que les soldats du Roi prennent possession de la Ville-Neuve et laissent la Ville-Vieille au duc et à sa famille. Il y fait mention des manquements aux traités de Vic et de Liverdun, du mariage « prétendu fait », et de la saisie du Barrois, faute d’hommage rendu, alors que la procédure féodale n’est officialisée par le Parlement qu’au mois d’octobre. Charles IV renonce à toute alliance avec la maison d’Autriche. Il est tenu de désarmer dès que le chancelier Oxenstern aura retiré ses troupes des comtés de Sarrewerden et Bouquenom, occupés depuis peu. Le duc de Lorraine s’engage à ne rien entreprendre contre la Suède. La saisie du Barrois est maintenue jusqu’à l’hommage de Nicole et de Charles IV. La place de Nancy est par ailleurs déposée entre les mains du Roi pour y recevoir une garnison. La place doit être restituée dès que les autres clauses du traité seront appliquées. Le 20 ou le 21, Charles IV se rend à La Neuveville, où l’accord définitif est ratifié par le Roi. Pour certains chroniqueurs, le cardinal aurait convaincu son ennemi d’aller voir Louis XIII à La Neuveville pour obtenir des arrangements. Le « traité » de La Neuveville n’aurait donc peut-être pas été signé le 6 septembre. Pour d’autres chroniqueurs, un second traité est signé à Charmes le 20 septembre. Le voyage de La Neuveville, le lendemain, n’aurait été suggéré que dans un but protocolaire, afin que le duc de Lorraine puisse saluer le souverain français. Les archives laissent entrevoir une autre solution. Le traité de La Neuveville signé le 6 septembre par le cardinal de Lorraine aurait été complété d’articles additionnels signés le 20 à Charmes par Charles IV lui-même, ratifiés le jour même ou le lendemain par Louis XIII. Dès le 23, les troupes lorraines évacuent Nancy pour Rosières126. Le 25, Louis XIII fait son entrée solennelle dans la capitale de Charles IV127. Le 26, le duc y fait une courte réapparition : il organise le transfert de six coffres d’archives du palais ducal
125 Relation de Monsieur le garde des seaux de ce qui s’est passé en Lorraine lors du voyage et traitté de Nancy, pièce citée. 126 Léon Bouthillier au maréchal de La Force, 24 septembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 442 r°. 127 Mémoire daté de Nancy, 26 septembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 444.

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dans la forteresse de La Mothe. Le duc souhaite mettre à l’abri des convoitises françaises les papiers d’État qu’il estime les plus importants, ceux qui prouvent l’indépendance et la souveraineté des duchés, ainsi que sa légitimité. Une note incluse dans les papiers de Richelieu concernant la Lorraine en confirme l’importance : « On tient que les principaux titres du duché de Loraine sont dans le château de la Mothe afin que quand il se rendra, on ne les laisse emporter. Entre iceux est le testament de René que l’on prétend être falsifié et que l’on y a ajouté les clauses selon le dessein que l’on a depuis peu exécuté. S’ils ne sont à La Mothe, on se peut enquérir du lieu où ils sont et s’en saisir sous quelque spécieux prétexte. Il nous manque le contrat de mariage de Charles du premier mai 1621 avec la princesse Nicole, fille aînée de Henri qui est précédent son testament ci enclos. S’il vous plaisait de commander que l’on en fit recherche à Nancy, on le trouverait aisément puisqu’il a été passé par devant les notaires du lieu » 128. Le 1er octobre, le roi de France et Richelieu regagnent la France. Le premier gouverneur français de Nancy est le comte Jean de Brassac. Il reçoit la mission non seulement de commander l’armée royale mais aussi de surveiller la famille ducale et la population nancéenne. Le cardinal de Lorraine est autorisé à résider dans la capitale ducale. La place devrait être rendue si la princesse Marguerite se livrait à Louis XIII. Le roi de France s’engage à ne pas toucher aux revenus du duché mais se réserve la possibilité de raser les fortifications de Nancy lors de la restitution de la place. La victoire du souverain français semble complète. La création du parlement de Metz, la saisie féodale du Barrois, et l’occupation de la place forte de Nancy devraient lui permettre de contrôler l’ensemble de l’espace lorrain et de disposer d’un accès à l’Allemagne. Coïncidence ? Tout comme à l’automne 1632, sur le chemin du retour, le cardinal tombe gravement malade129. La souveraineté lorraine On a vu comment Richelieu, dans ses Mémoires, abordait la question de la mouvance impériale, à laquelle demeurait soumise, malgré le traité de Nuremberg (1542)130, une partie des États du duc de Lorraine. En 1633, le cardinal-ministre se refuse à prendre en compte les droits de Ferdinand II sur la Lorraine sous prétexte de la pernicieuse collusion de Charles IV avec l’Empereur et la ligue catholique 131. Le rapprochement opéré par le duc de Lorraine et le choix de l’alliance germanique représentent un réel danger auquel le serviteur de Louis XIII doit faire face. Richelieu ne fait que reformuler les prétentions du roi de France concernant l’exercice du droit de

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MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 14, f° 2, s.l.s.d. Claude de Rouvroy de Saint-Simon à Léon Bouthillier, Commercy, 11 octobre, infra. En vertu du traité de Nuremberg, le duc de Lorraine Antoine Ier a obtenu la libre souveraineté et la complète indépendance de ses États, relevant jusque-là du Saint Empire Romain Germanique. Devenu « libre et non incorporable », le duché a été reconnu comme un État autonome, jouissant d’une souveraineté de fait. Mais la souveraineté de droit n’a pas été entièrement acquise. Les clauses du traité de Cateau-Cambrésis (1559) ont en effet réservé à l’empire d’Allemagne un droit de reprise sur une partie des États du duc de Lorraine. Ce droit de reprise n’est abandonné qu’en 1644, lors des négociations de Münster, préalables à la signature des traités de Westphalie. 131 Richelieu, Mémoires (livre XXIV), éd. M. Petitot, ouvrage cité, p. 403. Voir supra note 108.

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suzeraineté sur la Lorraine, que lui dispute Ferdinand II. Il en profite pour revendiquer un droit de souveraineté, malgré les clauses du traité de Vervins132. Le Barrois mouvant est le lieu de contestation par excellence, où s’exerce la mise en cause de la légitimité de Charles IV. Louis XIII évite d’accepter l’hommage personnel que lui doit le duc pour le Barrois mouvant. Il réclame de Charles de Vaudémont l’hommage le plus contraignant, non pas en son nom propre, mais au nom de son épouse, en vertu de l’héritage transmis par le duc Henri II à sa fille et unique héritière, la duchesse Nicole. Selon Richelieu et le Roi, à l’imitation du parlement de Paris, Nicole de Lorraine est l’unique détentrice légitime des duchés de Lorraine et de Bar. En réponse, Charles IV présente à Louis XIII un traité établissant la succession en ligne masculine dans le duché de Lorraine133. Le duc tente une nouvelle fois de démontrer sa légitimité grâce au testament de René II, et par la même occasion de retarder la saisie du Barrois pour défaut d’hommage lige. C’est Théodore Godefroy qui est chargé de réfuter les arguments répétés inlassablement depuis 1625 par le duc de Lorraine et par son père134. Il prend la défense des droits de la princesse Nicole bafoués par son mari pour mieux réfuter l’application de la loi salique en Lorraine. Il est l’autorité incontestable, qui, en 1633-1634, légitime l’annexion du Barrois, puis celle de la Lorraine. Les travaux de l’érudit prennent toute leur importance à cette date. À la fin de l’année 1633, les troupes de Louis XIII contrôlent les routes et les places fortes de Lorraine. L’armée et la diplomatie française préparent le régime de protection du comté de Salm, de Saverne et d’Haguenau. Charles IV ne peut se résoudre à regagner une capitale dont il est dépossédé. Il préfère résider à Lunéville puis à Mirecourt. Il est sommé de venir à Paris rendre foi et hommage pour le Barrois, par ordre de Louis XIII en date du 5 novembre. Le duc de Lorraine, craignant d’être retenu prisonnier, prétexte des exactions commises par les Suédois pour ne pas se rendre auprès du Roi135, et délègue encore son frère. Le cardinal Nicolas-François arrive à Paris le 17 novembre 1633. Il caresse le vain espoir d’obtenir la modération des termes des traités de La Neuveville et de Charmes : « Le cardinal de Lorraine était à Paris où il était venu pour négocier quelque adoucissement aux conditions imposées au duc Charles son frère, et tenter si par son mariage avec Madame de Combalet, il ne pouvait point prévenir la ruine entière de leur maison. Christine de Lorraine, duchesse douairière de Toscane, et tante des deux princes, écrivit en même temps à Gondi, envoyé du Grand duc à la cour de France, pour exhorter le cardinal de Lorraine à poursuivre vivement ce mariage, qui lui paraissait la seule ressource qui restât aux princes de Lorraine dans leur malheur »136. La grande duchesse de Toscane a alors une vision assez précise et réaliste de l’inextricable situation dans laquelle se sont engagés ses neveux : « Mes neveux […] doivent ménager le roi de France plutôt que tout autre prince du monde. On les ruinera infailliblement dès qu’ils prendront ouvertement des intérêts contraires aux siens. La Lorraine sera perdue, avant que l’Empereur et les troupes du roi d’Espagne aient commencé de marcher au secours. Mes neveux peuvent-ils espérer de se bien remettre à la cour de France tant qu’un ministre tout-puissant dans l’esprit du Roi leur sera
Il est également à noter que le traité de Vervins confirme les clauses du traité du Cateau-Cambrésis concernant Metz, Toul et Verdun, et le régime de protection que leur assure désormais la France. 133 Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 335, f° 141-144. 134 Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 335, f° 92 et suiv. et f° 124-135. 135 Charles IV à Louis XIII, Nancy, 5 novembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 572-573. 136 Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…., ouvrage cité, t. VI, p. 112.
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contraire ? Quand le cardinal de Lorraine aura épousé Madame de Combalet, l’oncle sera obligé de soutenir la maison de l’alliance de laquelle il aura l’honneur d’entrer. C’est peut-être le moyen le plus sûr de faire subsister le mariage de Monsieur. Le cardinal de Richelieu doit être bien aise que sa nièce devienne belle-sœur d’une duchesse d’Orléans »137. Christine de Lorraine évalue l’importance des liens matrimoniaux à leur juste valeur mais elle se méprend sur les intentions et les sentiments de Richelieu. Le cardinal-ministre se voit à nouveau proposer par le cardinal Nicolas-François le mariage pour sa nièce. Il réclame alors le duché de Bar et cent mille écus de rentes héréditaires pour Mme de Combalet. Il a parfaitement conscience que ses demandes sont totalement exorbitantes. Nicolas-François, lui, semble encore se bercer d’illusions : « [il] prétendait de son côté qu’en vertu de ce mariage, il obtiendrait le rétablissement entier de la maison de Lorraine, la restitution des places données en dépôt au roi de France et la libre jouissance à Charles de sa souveraineté. La difficulté était de porter le duc à consentir à un tel mariage et à ces conditions »138. Le cardinal de Lorraine a surestimé, tout comme sa tante, le prestige de la maison de Lorraine dans l’esprit de Richelieu, et ses scrupules à entrer dans la belle-famille de Louis XIII. Il a surtout entrepris trop maladroitement et trop prématurément de rattraper ses maladresses récentes. Son séjour à Paris n’est cependant pas inutile, bien au contraire. Charles IV est dispensé de venir en personne à la cour de France. La jouissance des revenus du duché de Bar saisi lui est accordée, ainsi qu’un délai pour venir prêter foi et hommage. La restitution des places occupées par les Suédois est envisagée. Mais le duc de Lorraine ne tarde pas à renouer le fil de ses intrigues avec les Espagnols, les Impériaux et Gaston d’Orléans. Une enquête au parlement de Paris est ouverte à propos du mariage de l’héritier du trône avec Marguerite de Lorraine. Quant au projet d’alliance de Nicolas-François avec la nièce de Richelieu, il se heurte à un refus catégorique et sans appel. Le cardinal-ministre répond que Mme de Combalet désire entrer dans les ordres. Mais le principe matrimonial est formulé et s’impose déjà comme l’unique voix possible pour sauver la couronne ducale. Le projet d’union avec la princesse Claude de Lorraine voit le jour, peut-être inspiré par Pierre Fourier, en même temps que l’abdication. Les Lorrains s’en tenant aux intentions françaises formulées au cours des mois précédents, la succession des deux événements est particulièrement ingénieuse puisqu’elle circonvient l’occupation française en la rendant provisoire. Le curé de Mattaincourt ne commet qu’une erreur, celle de s’en tenir à la lettre des déclarations faites par ou au nom de Louis XIII139. Pendant le séjour du cardinal de Lorraine à la cour, Richelieu ne cesse de recevoir des avis secrets du baron de Chamblay, de la duchesse de Croÿ140 et du sieur Gaucher, dénonçant tous les armements illicites auxquels se livre Charles IV. Ses intrigues avec Monsieur, Bruxelles et l’Angleterre sont également mises en exergue. Le comte de Brassac multiplie les avis dans le même sens. Un corps de cavalerie commandé par le

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Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…., ouvrage cité, t. VI, p. 112-113. Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…., ouvrage cité, t. VI, p. 113. Le mariage de la princesse Claude et de son cousin est célébré au mois de janvier 1634. La succession des événements rappelle étrangement le processus de confiscation de la couronne ducale mis en œuvre en 1624 par François de Vaudémont et son fils Charles. 140 La duchesse de Croÿ à Claude Bouthillier, Nancy, 11 novembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 583-584. Voir également infra la même à Richelieu, le 1er décembre.
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baron de Mercy se rassemble près de Briey, et un autre à Fontenoy-le-Château141. Le comte de Mérode, à l’appel de Charles IV, s’apprête à sortir du Luxembourg et à franchir la Moselle près de la Chartreuse de Rethel, aux environ de Sierck. Malgré la prise de Nancy, les intrigues des émissaires du duc d’Orléans se poursuivent. Les cas d’un nommé Santerre, un des agents les plus actifs de Monsieur, est dénoncé par Mme de Croÿ142. En décembre, Richelieu acquiert la certitude que le duc de Lorraine, malgré l’épisode de Pfaffenhofen, contracte de nouvelles alliances avec Wallenstein et la maison d’Autriche143. Charles IV est également en rapport avec le duc de Feria144, ainsi qu’avec le comte d’Emden, gouverneur espagnol de Thionville, par l’intermédiaire de Pierre de La Porte145. Charles IV multiplie les intrigues, mais hésite. La division qui règne au sein de la famille ducale hypothèque dangereusement l’avenir de la couronne. La princesse de Phalsbourg pousse son frère aîné aux résolutions les plus extrêmes. Maîtresse de Puylaurens, elle a lié sa cause à celle de Marguerite. Veuve, elle affiche sa liaison, et entre en lutte contre Richelieu, qui l’accuse de fabriquer de la fausse monnaie dans la principauté de Lixheim146. À la fin de l’année 1633, Henriette de Lorraine adresse un billet à son ennemi par l’intermédiaire du comte de Brassac pour défendre ses droits régaliens147. Charles IV et Henriette ont non seulement les mêmes intérêts personnels, mais sont tous deux également attachés à l’honneur dynastique dont ils sont les dépositaires. Leur cousine Nicole leur est ouvertement hostile. Elle n’oublie pas qu’elle est la légitime héritière des duchés de Lorraine et de Bar, et que Charles n’est attaché à elle que pour cette raison. Le mariage de Nicole et de Charles demeurant stérile, ce
Le comte de Brassac à Léon Bouthillier, Nancy, 23 novembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 615-616. 142 C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 336, note 7. 143 Le maréchal de La Force à Richelieu, Metz, 13 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 667668. 144 Le comte de Brassac à Léon Bouthillier, 14 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 669-670. 145 Le 15 janvier 1634, Richelieu écrit à Bouthillier [L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. V, p. 571] : « je ne sçay ce que c’est que La Porte, arresté à Lyon, mais bien qu’un enseigne ou exempt des gardes de Monsieur de Lorraine, qui y fust arresté lorsque le Roy y estoit, et qui depuis s’est sauvé de PierreAncize, s’appeloit ainsi. Vous pourrez sçavoir si c’est le mesme ». Détenteur de la charge de portemanteau de la Reine, Pierre de La Porte (1603-1680) est entré au service d’Anne d’Autriche en 1621. Serviteur aussi dévoué que discret, La Porte devient l’intermédiaire de la souveraine dans les relations épistolaires secrètes qu’elle entretient avec le roi d’Espagne, l’infante Isabelle-Claire-Eugénie et la duchesse de Chevreuse. Disgracié en 1625, Pierre de La Porte est éloigné de la cour mais peut intégrer une compagnie de gendarmes. Il ne s’en fait pas moins l’ennemi déclaré de Richelieu, et est emprisonné à Pierre-Encise en janvier 1630, pendant le séjour de la cour à Lyon. Rétabli dans ses fonctions de portemanteau en 1631, il continue à faciliter les correspondances illicites d’Anne d’Autriche. Au mois d’août 1637, impliqué dans l’affaire du Val-deGrâce, il est embastillé. Durant sa détention, il subit de nombreux interrogatoires mais ne dévoile rien. Il fait aussi la connaissance du comte de Cramail. Sa discrétion et sa loyauté absolue envers la Reine contribuent certainement au rapprochement qui peut s’opérer avec le Roi en 1638. Libéré au mois de mai de cette année, il se retire à Saumur, où il réside jusqu’au décès de Louis XIII. Devenue régente, Anne d’Autriche le rappelle et lui permet d’acquérir la charge de premier valet de chambre de Louis XIV. Mais sa franchise concernant les rumeurs nées de la familiarité de la Reine avec Mazarin entraîne une seconde disgrâce en 1653. Il est l’auteur de Mémoires contenant plusieurs particularités des règnes de Louis XIII et de Louis XIV, que Tallemant des Réaux a certainement consulté dans leur forme manuscrite pour la rédaction de ses Historiettes. Les Mémoires de Pierre de La Porte paraissent à Genève en 1756. 146 La terre de Lixheim (auj. dép. Moselle, arr. Sarrebourg, c. Phalsbourg) a été érigée en principauté en sa faveur, par son oncle, Henri le Bon, au moment de son mariage (1629). 147 C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 338, note 2. Le comte de Brassac transmet scrupuleusement les plaintes de la princesse de Phalsbourg à Léon Bouthillier dans une lettre datée du 2 décembre, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 633-634.
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dernier lèse la fille aînée du duc Henri II autant que sa sœur Claude. La cadette est d’autant plus proche de Nicole en cette fin d’année 1633 que son beau-frère projette, contre son gré, de lui faire épouser le duc de Neubourg, Wolfgang-Guillaume, l’un des prétendants à la succession de Clèves et de Juliers, veuf de Madeleine de Bavière et de Catherine de Deux-Ponts148. Nicole et Claude choisissent de se rapprocher de la France « et firent le jeu de la France »149. Les deux sœurs refusent catégoriquement de se laisser enfermer à La Mothe et quittent non sans réticence Nancy pour rejoindre le duc de Lorraine à Mirecourt150. Le comte de Brassac engage à cette époque des négociations pour les faire venir à Paris, le roi de France s’engageant alors à faire valoir leurs droits. Louis XIII et Richelieu sont attentifs aux relations qui unissent les membres de la famille ducale, jusqu’aux détails les plus intimes de la vie conjugale du duc et de la duchesse151. Quant à Nicolas-François, sa position est ambiguë. Mais lui seul est en mesure de restaurer la cohésion dynastique de la famille ducale de Lorraine. Il quitte Paris le 20 décembre 1633 pour s’en retourner en Lorraine recevoir la démission de son frère et abandonner l’état ecclésiastique. À la fin du mois de décembre, Charles IV arrive subitement à Nancy152. Le comte de Brassac, craignant un coup de main contre la garnison française stationnée dans la capitale ducale, s’attache depuis quelques jours à renforcer la défense de la ville en tenant prêt le canon qui se trouve sur le bastion de Notre-Dame et sur le bastion de Vaudémont. Le duc de Lorraine, en constatant le renforcement de la défense française, interprète les mesures prises par le gouverneur comme les préparatifs d’un attentat contre sa personne. Il préfère passer une nuit blanche aux aguets et quitte Nancy dès le lendemain153. Le 26 décembre, Louis XIII ordonne à Charles IV de placer son armée sous le commandement du maréchal de La Force, de cesser les nouvelles levées de troupes, et lui annonce que sa présence à Nancy n’est plus souhaitée154. Pour Richelieu, le duc de Lorraine n’a plus aucun sujet de plainte. À la suite des démarches du cardinal de Lorraine, Louis XIII a demandé aux Suédois de ne plus ravager les duchés et ordre a été transmis au parlement de Metz de ne pas étendre sa juridiction sur les États de Charles155. Le 31 décembre, Brassac annonce que le duc de Lorraine a obtempéré et n’est pas reparu dans sa capitale156. L’importance du pouvoir judiciaire Pour le Roi, le problème posé par le mariage de Gaston d’Orléans est crucial. Il revêt non seulement l’ampleur d’une affaire d’État, mais il touche peut-être plus profondément encore à la vie familiale et intime du souverain. Dans la nuit du 2 au 3
D’après un courrier du comte de Brassac à Léon Bouthillier, de Nancy, le 14 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 669-670. 149 C. Pfister (éd.), « Les mémoires du comte de Brassac… », article cité, p. 339. 150 Le comte de Brassac à Léon Bouthillier, Nancy, 13 novembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 593-596. 151 Mémoire anonyme, fin avril 1633, infra. 152 Brassac à Léon Bouthillier, Nancy, 21 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 681-682. 153 Brassac à Léon Bouthillier, Nancy, 21 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 681-682. 154 Instructions de Louis XIII au comte de Brassac, Saint-Germain-en-Laye, 26 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 685-686. 155 Mémoire au sieur de la Garde allant trouver M. de Lorraine de la part du Roy, 13 octobre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 476-477. 156 Le comte de Brassac à Léon Bouthillier, Nancy, 31 décembre 1633, MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 710-711.
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septembre, Marguerite de Lorraine est parvenue à s’enfuir de l’abbaye Notre-Dame de la Consolation, dans le carrosse de son frère Nicolas-François. Elle trouve d’abord refuge à Thionville, première ville espagnole sur la frontière, puis à Bruxelles, où elle est reçue par l’infante Isabelle-Claire-Eugénie. Le 6 septembre le traité de La Neuveville est signé. Une clause de l’accord prévoit la remise de la fugitive à la cour de France. Le 30, le traité de Charmes confirme ces dispositions, qui ne peuvent être appliquées. Dès lors, Richelieu ne peut que s’appliquer à obtenir l’invalidation du mariage par le Parlement et par l’Église. Le mariage est un sacrement, un acte purement religieux. La législation canonique réserve normalement aux seuls juges d’Église les causes relatives à la validité de l’union. La loi civile et les juges laïcs ne peuvent interférer qu’en cas d’incompétence des juges ecclésiastiques. Le prétexte du rapt opéré par la famille ducale sur la personne mineure du duc d’Orléans est avancé par Richelieu dès la fin de l’été 1633, au moment où s’organisent le siège de Nancy et la saisie féodale du Barrois. Il lui permet de saisir le parlement de Paris pour enlèvement, cause d’incompétence des juges ecclésiastiques. Le cas est d’ailleurs prévu par le concile de Trente, mais seulement dans le sens de violences commises contre une femme par son mari. La situation est totalement paradoxale : le Parlement se prévaut d’un empêchement créé par le concile de Trente, alors que par ailleurs il rejette l’œuvre disciplinaire de l’assemblée. Une autre possibilité pour faire juger le problème du mariage consisterait à porter la cause devant le for ecclésiastique. Le juge compétent en première instance serait l’officialité de Paris. Mais aucune des parties contractantes n’a déposé plainte et l’une d’elle n’est d’ailleurs pas justiciable de l’instance française. Un membre éminent du parlement de Pau, Pierre de Marca, propose en ces circonstances un mémoire favorable aux intentions du roi de France157. Lorsqu’en 1635, l’assemblée du clergé de France est à son tour sollicitée, il prend ses distances. Bien que sincèrement gallican, autant qu’attaché aux libertés parlementaires, il ne peut souscrire à une démarche qui s’attaque à la qualité même du sacrement. Là réside une part importante d’ambiguïté dans l’œuvre de Richelieu où l’intérêt politique le dispute à l’engagement sacerdotal. Alors que l’ambassadeur du Roi très chrétien auprès d’Urbain VIII obtient l’autorisation de regagner la France, l’envoi de l’archevêque de Lyon à Rome paraît envisagé afin de justifier les procédures mises en œuvre par Louis XIII et tenter d’obtenir une invalidation par le Pape158. La naissance d’un héritier issu du mariage de Gaston d’Orléans avec la princesse de Lorraine constituerait un réel danger pour le Roi, qui pourrait voir la couronne lui échapper au profit de son cadet. Le 14 décembre 1633, Mathieu Molé, procureur général au parlement de Paris, est informé par le garde des sceaux de la saisie de l’instance qu’il représente. Le lendemain, Pierre Séguier prend la précaution de préciser la nécessité de ne pas mécontenter Urbain VIII. Tandis que le garde des sceaux rappelle que le Parlement ne peut être consulté et ne peut statuer que sur la notion de rapt, les membres de la famille ducale de Lorraine sont mis en cause. Mais pour pouvoir aller jusqu’à l’annulation du mariage du duc d’Orléans, Richelieu complète l’argumentation. Il décide d’utiliser à nouveau l’arme de la mouvance et fait aussi citer Charles IV, en tant

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Infra Trois argumens pour justifier la nullité des mariage des princes du sang faicts sans la permission du Roi, sans date précise. 158 Infra Richelieu au maréchal de Créqui, début septembre, et la lettre de Louis XIII peut-être à Alphonse de Richelieu, 2 septembre.

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que vassal félon, devant le parlement de Paris159. Richelieu a sans aucun doute sousestimé les capacités du duc d’Orléans. Celui-ci organise sa défense à la même époque et demande très habilement à l’université de Louvain d’émettre un avis à propos de son mariage. Tout comme Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, un collège de docteurs en théologie et de docteurs en droit canon conclut à la validité de la cérémonie160. Les arguments de Théodore Godefroy figurent en premières lignes de la justification avancée par le Roi à sa première tentative d’invalidation devant le parlement de Paris de l’union contactée sans son consentement. La condamnation de la famille ducale pour le rapt du frère du Roi est de plus un thème bien présent dans les papiers de Godefroy161. La réfutation du mythe de l’ascendance carolingienne et ses études généalogiques permettent à Louis XIII et à Richelieu de souligner le danger représenté par le mariage de Gaston d’Orléans et de Marguerite de Lorraine. Les mêmes motifs généalogiques constituent les fondements de la mainmise française sur l’ensemble du Barrois et de la Lorraine162. Théodore Godefroy y ajoute l’argument de la mouvance du comté de Champagne, à laquelle le duc de Lorraine serait assujetti depuis le XIIIe siècle163. Le problème de la mouvance relève du droit féodal. Celui-ci est le troisième principe sur lequel reposent les raisonnements formulés par l’érudit. Il s’attache à ses implications dans le Barrois, et à ses contreparties judiciaires. Il développe encore des études concernant le ressort de la chambre impériale de Spire, la nomination aux bénéfices évêchois, ou l’application du concordat germanique à Metz, Toul et Verdun164. Louis XIII et Richelieu ont un autre intérêt à faire évoquer le mariage du duc d’Orléans devant le parlement de Paris. Pierre Séguier, dès son entrée en charge, a obtenu d’importantes concessions protocolaires des parlementaires. Dès lors, ces derniers se montrent moins jaloux de leurs prérogatives et laissent davantage de latitude au gouvernement pour légiférer et réformer les institutions et l’administration du royaume. La saisie féodale du Barrois est aussi un signe tangible du rapprochement des
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Contrisson, envoyé du duc de Lorraine à la cour de France, rétorque que Charles IV, en sa qualité de souverain, n’a pas à reconnaître ce tribunal, ni à y être assigné. Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…, ouvrage cité, t. VI, p. 70. 161 Ibid., vol. 339. 162 Voir les études généalogiques développées dans la double perspective du mariage et de l’annexion à la bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, surtout le vol. 339, f° 1-216. 163 Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 335 et 338. 164 Au mois de novembre 1634, les duchés de Lorraine et de Bar occupés par les armées françaises, Théodore Godefroy se voit confier la mission de transporter à Nancy, avec l’aide de Claude Gobelin, conseiller d’État, les archives ducales, que Charles IV a préférées mettre à l’abri de la forteresse de La Mothe. La reddition de la place permet aux Français de faire main basse sur les titres du duc de Lorraine. L’importance du butin justifie que Théodore Godefroy reçoive l’ordre de recenser ces archives et d’établir les copies des pièces les plus sensibles. Tandis que Claude Gobelin est retenu auprès des troupes par ses fonctions d’intendant, l’historiographe travaille seul. Il dresse un inventaire représentant huit volumes in-folio. Rapidement, il se rend compte de la nécessité de transférer une grande partie des documents à Paris. En janvier 1635, sur un exposé de Godefroy, Claude Bouthillier transmet l’ordre de transporter les archives ducales en France. Le savant est chargé de cette mission, ô combien délicate en temps de guerre ! Une attestation de Mathieu Molé du 13 avril 1635 confirme cependant l’arrivée à bon port dans la capitale du royaume de six coffres renfermant l’essentiel du trésor des chartes de Lorraine. À la même époque, Théodore Godefroy rédige aussi des mémoires sur les mariages des princes du sang, au moment où Louis XIII décide de soumettre l’affaire du mariage de Monsieur à l’assemblée générale du clergé de France. Ces travaux viennent s’ajouter à l’instruction menée par le parlement de Paris en 1634 et à ses études généalogiques (voir Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 338, f° 313 et suivants).

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autorités politiques et judiciaires. Alors même que s’engage le processus d’annexion en Lorraine, celui de protection semble trouver un aboutissement en Allemagne, par la constitution de la ligue d’Heilbronn. L’alliance protestante Dès le mois de janvier 1633, le baron de Charnacé, ambassadeur du Roi auprès du prince d’Orange, est chargé de soutenir la lutte engagée par les Provinces-Unies contre l’Espagne. Louis XIII offre un secours financier d’un million de livres et des renforts en infanterie et en cavalerie165. C’est également au début de l’année, le 3 février, que le marquis de Feuquières, gouverneur de Verdun, apparenté à la famille Arnauld et au père Joseph, est envoyé en Allemagne, en ambassade extraordinaire auprès des représentants des princes protestants et des représentants de la couronne de Suède166. Le chancelier de la reine Christine, Axel Oxenstern, a pris l’initiative de réunir les alliés traditionnels des souverains Wasa pour organiser la lutte contre Ferdinand II. Le marquis de Feuquières reçoit pour mission de convaincre l’électeur de Saxe de s’accorder avec Oxenstern, mais de ne rien faire sans l’accord préalable de la France. En contrepartie, le Roi s’engage à défendre les princes protestants et les Suédois contre la maison d’Autriche. Louis XIII se fait fort d’obtenir l’engagement du prince d’Orange aux côtés de la coalition, à condition que les places disputées par les princes protestants d’Allemagne aux états bataves soient remises au préalable à la France167. Comme le duc de Lorraine, le roi très chrétien regarde par ailleurs l’Alsace avec intérêt et réclame les places de Benfeld, Haguenau, Sélestat, et Brisach. Dans le même temps, Saint-Étienne est chargé d’inciter le duc de Bavière à s’accorder avec les électeurs de Saxe et de Brandebourg. Feuquières rencontre le chancelier suédois à Wurzbourg tout début mars168. L’ambassadeur français se laisse convaincre par Oxenstern que l’alliance avec la Suède est préférable à celle de la Saxe. Mais Richelieu est convaincu de la nécessité de rapprocher d’une part les intérêts de la reine Christine de ceux des princes protestants allemands, d’autre part de leur associer les Provinces-Unies. Enfin, pressée par la Suède de rompre avec l’Espagne, la France engage la couronne Wasa à lui faire les propositions déterminantes qui justifieraient un engagement aussi lourd de conséquences. C’est dans ce contexte que les princes protestants d’Allemagne se retrouvent à Heilbronn, où le marquis de Feuquières arrive le 13 mars. Des pourparlers séparés s’engagent entre les confédérés allemands eux-mêmes et avec les Suédois. Le 9 avril, un traité particulier est signé par le roi de France et par la reine Christine169. Puis le 13, le chancelier réunit les quatre Cercles de l’ouest de l’Empire (Haut-Rhin, Bas-Rhin, Souabe et Franconie), et signe des accords pour la défense de la liberté germanique, le rétablissement des princes
« Instruction pour le sieur de Charnacé », L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 421-425. 166 L’instruction donnée au marquis de Feuquières a été insérée dans les Mémoires de Richelieu (éd. M. Petitot), ouvrage cité, t. VII, p. 278-291. 167 « Ledict sieur de Charnacé ne pourra se servir de ce dernier moyen [la promesse de troupes faite au prince d’Orange] qu’au cas que les protestans d’Alemagne veulent exécuter ce qu’il luy ont fait cognoistre désirer de la délivrance de certaines places entre les mains du Roy, et partant il n’en parlera pas au dict prince d’Orange qu’il ne soit adverty de ce que le sieur de Feuquières aura fait en Alemagne. », ibid. 168 Le 5, le marquis de Feuquières rend compte au roi de France et à Richelieu de son entrevue. Son mémoire a été publié dans les Lettres et négociations du marquis de Feuquières…, ouvrage cité, volume I, p. 30. 169 Il est également à noter que le roi de France sauve son allié, l’archevêque de Trèves, de l’invasion suédoise.
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dépouillés et le maintien de la paix de religion. La direction des affaires est confiée au chancelier suédois, assisté d’un conseil nommé par les Cercles. La cohésion des adversaires de l’Empereur semble non seulement maintenue, mais renforcée par la réitération des accords de Bärwald avec la France. Si le margrave de Brandebourg déclare, dans les semaines qui suivent, adhérer à la ligue d’Heilbronn170, celle-ci, néanmoins, ne parvient pas à s’accorder sur le montant global du budget que lui proposent la France et la Hollande pour la soutenir. Le 27 avril, le marquis de Feuquières est même contraint d’apporter des précisions concernant les modalités de l’engagement de la France à ses côtés et aux côtés de la Suède171. Les protagonistes doivent se retrouver une troisième fois. Au mois d’août suivant, Oxenstern convoque à Francfort une assemblée générale des princes protestants : l’électeur de Saxe n’envoie pas de députation. Le marquis de Feuquières, présent, n’ose évoquer le problème des places de la rive gauche du Rhin. Le 15 septembre, une alliance est conclue, sous l’égide de la Suède, par la France et les Cercles signataires du traité d’Heilbronn. Les engagements pris au mois d’avril sont confirmés. Louis XIII se mébage toutefois le droit de porter la Bavière et la ligue catholique à un traité de neutralité. La reine Christine et ses alliés se réservent en contrepartie le droit de régler leurs problèmes comme ils le souhaitent. Malgré les hésitations des potentats en présence, le marquis de Feuquières parvient à trouver un aboutissement diplomatique au principe d’équilibre confessionnel et politique voulu par Richelieu depuis 1625. Les accords du mois de septembre 1633, dans leur principe, constituent une victoire importante pour le cardinal, ainsi que pour le père Joseph. Le cardinal-ministre parvient à substituer aux traditionnels liens féodaux un système moderne de coalition, impliquant des souverainetés à part entière, et reconnues comme telles. Il prend l’exact contre-pied du sort fait à Charles IV de Lorraine, qui s’inscrit au contraire dans la tradition séculaire des rapports politiques et religieux en vigueur depuis la fin du Moyen Âge au sein des cercles d’Empire. Au cours de son séjour en Allemagne, le marquis de Feuquières rencontre à Dresde un émigré tchèque proche de Wallenstein, le comte Kinski. Le mercenaire aurait évoqué un accord possible avec les princes adhérents à l’Union, le duc de Friedland proposant son aide militaire contre la couronne de Bohême. Depuis la bataille de Lützen, Wallenstein s’est en effet replié en Hongrie pour y réorganiser son armée et profiter des désaccords entre Suédois et Saxons. En 1633, Wallenstein peut reprendre la Silésie et la Lusace et menacer les bords de la mer Baltique. Mais il est las de la guerre. Son influence est contrecarrée à Vienne par le comte de Schlick, son ennemi, et par Oñate, l’ambassadeur d’Espagne, qui veut faire entrer une armée espagnole autonome en Allemagne. Wallenstein s’attend à une nouvelle révocation et cherche à traiter avec la Suède, la Saxe et le Brandebourg. Son objectif est d’obtenir l’électorat palatin en compensation du duché de Mecklembourg. En échange, il se déclare prêt à des concessions territoriales en faveur de la Suède et à faire suspendre l’édit de Restitution. Wallenstein sonde aussi secrètement la France, non par l’intermédiaire de Nicolas de Cherbonnières, mais par celui du marquis de Feuquières, à qui il dépêche spécialement le comte Kinski. Louis XIII lui propose, s’il marche contre l’Empereur, de faire
Georges-Guillaume, électeur de Brandebourg, à Louis XIII, 2 juillet 1633, Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 487, f° 294, copie, en latin, accompagnée d’une résolution adressée par le même au marquis de Feuquières pour le rétablissement de l’ancienne liberté germanique contre la maison d’Autriche (Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 487, f° 296-299). 171 Infra.
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diversion en Alsace pour occuper les armées espagnoles et de joindre des contingents français aux troupes suédoises pour en renforcer l’effet tactique. Le roi de France offre également au duc de Friedland la somme de 100.000 écus, qui pourrait être commuée en une rente annuelle d’un million de livres si le mercenaire s’engageait à entretenir une armée de trente mille hommes de pied et de quatre mille chevaux. Louis XIII se déclare également prêt à signer un traité formel avec Wallenstein, sous le sceau de la confidentialité, afin, dans l’immédiat, de ne mettre en péril ni la sécurité du mercenaire, ni son crédit auprès de Ferdinand II. En contrepartie, le roi de France encourage Wallenstein à se déclarer le plus rapidement possible, à s’engager de manière formelle par alliance écrite, à envahir enfin la Bohême, et à en ceindre la couronne. Il autorise même l’homme de guerre à porter l’offensive contre le duc de Bavière, si ce dernier persistait à ne considérer que les intérêts de Ferdinand II172. Dans ses Mémoires, Richelieu ouvre le chapitre qu’il consacre à 1633 en évoquant l’alliance protestante et les choix opérés par le duc d’Orléans. En offrant à la question lorraine un développement somme toute tardif, il édulcore une réalité indéniable, celle d’un engagement à haut risque. Certains grands commis de l’État, malgré les difficultés rencontrées, se font l’écho de cette opinion sans doute pour mieux se conformer à un état d’esprit attendu173. Il n’en reste pas moins que les duchés de Lorraine et de Bar s’intègrent à l’ensemble de la politique étrangère mise en œuvre par Richelieu et en constituent même le front majeur par la durée et l’ampleur de l’engagement qu’il nécessite. Le cardinal-ministre choisit d’y intervenir de manière autoritaire. Alors qu’il écarte délibérément, pour le Saint Empire, la référence féodale, il s’y conforme au contraire vis-à-vis de Charles IV, engageant paradoxalement contre lui un combat d’un autre âge au nom de la modernité. Jacques Callot, saisit d’ailleurs toute l’ambiguïté, mais aussi toutes les limites, du processus d’assimilation engagé en Lorraine174. Il reste le merveilleux illustrateur des paradoxes de la politique française menée par Richelieu, de ses forces et de ses faiblesses, force diplomatique mais faiblesse logistique, volonté inexorable d’implantation mais échec d’assimilation, en particulier dans la sphère judiciaire et bénéficiale. Si la gestion des temporels ecclésiastiques s’impose comme un élément déterminant dans la lutte engagée par Louis XIII aux marges orientales du royaume, par l’importance des revenus qui y sont attachés, mais également par le souci plus global d’y imposer le concordat de Bologne, elle ne peut occulter la prédominance
Instructions de Louis XIII au marquis de Feuquières, 16 juillet 1633, A.-V. Hartmann (éd.), Les papiers de Richelieu. Section politique extérieure, correspondance et papiers d’État, Empire allemand. Tome II : 16291635, Paris, A. Pédone, 1997, p. 578-580. Pendant les pourparlers de la fin de l’année 1633, la Bavière est en effet ravagée par l’armée germano-suédoise commandée par Bernard de Saxe-Weimar et par le maréchal Horn. Le 14 novembre, le duc de Weimar s’empare de Ratisbonne. Malgré les appels du duc de Bavière et les ordres de Ferdinand II, Wallenstein ne bouge pas. Le 18 février 1634, le duc de Friedland est déclaré coupable de haute trahison et privé de ses responsabilités militaires. Le 25, des officiers de l’Empereur l’assassinent à Eger. 173 Sublet de Noyers à Richelieu, 28 septembre, infra. 174 Les grandes misères de la guerre paraissent pour la première fois à Paris en 1633, « avec privilège du Roi », accompagnées de vers attribués à l’abbé de Marolles. Sur les dix-sept planches qui la composent, sept comportent la représentation des blasons de Savoie et de Stralsund. Jacques Callot rattache son œuvre à la guerre de Trente ans et établit un lien entre ses représentations et deux victoires importantes de Richelieu, l’une militaire, entérinée par le traité de Cherasco, l’autre diplomatique, qui débouche sur le traité Bärwald. Ne pouvant accepter le sort réservé à la Lorraine, Jacques Callot refuse de graver le siège de Nancy. Voir P. Choné, « Les Misères de Jacques Callot ou le témoin théoricien » dans 350e anniversaire des traités de Westphalie : une genèse de l’Europe, une société à reconstruire, dir. J.-P. Kintz et G. Livet, Strasbourg, Presses universitaires, 1999, p. 311-321 ; voir également P. Choné, Emblèmes et pensée symbolique en Lorraine : « comme un jardin au cœur de la chrétienté », Paris, Klincksieck, 1991.
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dans les affaires religieuses des querelles d’ordre théologique, dogmatique, mais aussi d’ordre politique par l’implication du parti dévot. Les querelles spirituelles Richelieu, en 1633, semble mettre un point final à la journée des Dupes, en achevant d’écarter de la scène politique les complices ou les sympathisants de Marie de Médicis et de Gaston d’Orléans. Les dévots conservent cependant une tribune, celle du débat théologique, et avec elle la liberté de juger encore l’action du gouvernement. Pour l’Église catholique française, l’année 1633 est en effet celle d’un questionnement moral et religieux d’une intensité particulière. Alors que l’abbé de Saint-Cyran, qui s’impose comme le successeur du cardinal de Bérulle, adopte le pseudonyme de « Petrus Aurelius », la conjonction de facteurs politiques et doctrinaux aboutit à l’inexorable mise à l’index des thèses augustiniennes. À la fin des années des années 1620, s’est ouverte la difficile succession à l’évêché de Chalcédoine, pour la direction de la minorité catholique vivant en Angleterre. Le chapitre concerné s’est choisi l’un de ses membres, Richard Smith, pour candidat à l’investiture. La Compagnie de Jésus, quoique hostile au renouvellement de l’institution épiscopale qui subsistait outre-Manche, lui a opposé un concurrent, la désignation revenant au pape. Or Louis XIII, sur recommandation du nonce Spada, ainsi que le cardinal de Bérulle, ont choisi d’apporter leur soutien à Richard Smith. Régulièrement élu et confirmé par le souverain pontife, celui-ci est entré en fonction mais s’est rapidement distingué par une véhémence verbale confinant à la provocation. Revendiquant la liberté de culte pour les catholiques anglais, il s’est attiré la plus vive hostilité de l’aristocratie gallicane dont il remettait en cause les droits et privilèges. Richard Smith s’est également attaqué au mode de vie des réguliers dans les termes les plus vifs175. En 1629, Urbain VIII s’est vu contraint de suspendre les écrits de l’évêque de Chalcédoine afin de ne pas mettre davantage en difficulté la situation déjà précaire des catholiques en Angleterre. Contraint à l’exil et suspendu de ses fonctions, Richard Smith a trouvé asile en France, mais a refusé d’abandonner sa charge. Bien que soutenu par l’un de ses pairs, Matthew Kellison, membre, comme lui, du chapitre catholique anglais, Richard Smith n’est plus reconnu par la hiérarchie épiscopale, et est également attaqué par Nicolas Smith, qui réfute les propos de Kellison176. En France, les écrits de Nicolas Smith sont censurés par la Sorbonne. Au mois de février 1633, Richard Smith obtient du roi de France des lettres de naturalité. Jean Duvergier de Hauranne, à l’instar des jésuites qu’il exècre, prend la défense des bénédictins anglais. En ce début d’année, son Petrus Aurelius attaque autant la hiérarchie ecclésiastique qu’il s’oppose à la Compagnie de Jésus dans la querelle de l’attrition et de la contrition. Par ailleurs, en évoquant la symbolique et les modalités d’administration des sacrements, l’affaire ne fait qu’accentuer le différend né au sein du clergé français entre les séculiers et les réguliers177. Les choix qu’opère Richelieu paraissent, quant à eux, dictés par la nécessité politique et par la modération. Le cardinal-ministre a soutenu Richard Smith afin de conforter l’autorité acquise par le roi de France en matière bénéficiale. Dans la querelle
Les bénédictins ont trouvé un défenseur en la personne d’un jésuite, Nicolas Smith. Voir infra désaveu de Louis de La Salle, Étienne Binet, Julien Hayneufve et du père Mailland à l’encontre de Nicolas Smith, 23 mars. 177 Voir infra Augustin Potier à Henri d’Escoubleau de Sourdis, 29 mars.
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née des déclarations de l’évêque de Belley il soutient les réguliers. Isolant les tenants de l’augustinisme, les jésuites joignent leurs voix à celles des réguliers, comme ils l’ont fait en Angleterre. De surcroît, début avril 1633, l’évêque de Langres, Sébastien Zamet, en compagnie de neuf autres évêques ou archevêques, signe le soutien de l’épiscopat français aux jésuites, face au Petrus Aurelius178. Mis en cause par l’archevêque de Sens, le même Sébastien Zamet achève, au cours de l’été, de prendre ses distances avec l’abbé de Saint-Cyran en niant toute responsabilité dans l’affaire du Chapelet secret 179. Seize cent trente trois est l’année au cours de laquelle l’attention se focalise sur les défenseurs d’un retour à la lettre de saint Augustin. Né, d’un point de vue religieux, dans le sillage de l’Oratoire, le jansénisme semble également en être issu d’un point de vue politique. C’est en s’éloignant de cette influence, en faisant le choix d’une totale indépendance d’esprit et de spiritualité, que les disciples de l’évêque d’Ypres amorcent leur mise à l’index. Le présent volume prend la suite de La correspondance du cardinal de Richelieu, au faîte du pouvoir : l’année 1632. Il la complète et la corrige aussi, mais peut être abordé de manière indépendante180. Il aimerait montrer que l’Histoire est en perpétuel renouvellement, que les répétitions historiographiques ne dispensent en aucun cas l’étudiant ou le chercheur du retour aux sources. Aucun questionnement historique digne de ce nom ne saurait s’élaborer sans la consultation des documents d’époque. Le corpus proposé ici se veut un outil, sans aucun doute perfectible, mais tel est le lot d’une œuvre et d’un propos en devenir. Perfectibilité sans laquelle il n’y aurait ni enrichissement de savoir ni progrès de raisonnement. Concernant la question lorraine, la présente édition apporte un éclairage particulier à la bataille de Pfaffenhofen. Elle souligne encore, s’il en était besoin, l’habileté du duc Charles IV, qui, s’il n’était présent lors de l’engagement, a néanmoins capturé le comte d’Eberstein, l’a contraint à négocier, en son nom, une paix séparée avec le chancelier Oxenstern. Elle permet de préciser le rôle tenu par l’illustre famille de Lenoncourt soit aux côtés du duc de Lorraine, comme Charles de Lenoncourt de Serres, bailli de Saint-Mihiel, soit aux côtés de la France comme le marquis Claude de Lenoncourt181. Elle met également en lumière l’argumentation développée par Richelieu pour convaincre les électeurs protestants du Saint Empire d’adhérer à l’alliance suédoise. Elle souligne le souci du cardinal-ministre de renforcer la structure gouvernementale en dotant les secrétaires d’État à la Guerre et aux Affaires étrangères de compétences bien distinctes, ou en dénonçant le goût prononcé des grands commis pour un luxe ostentatoire bien malvenu en temps de pression fiscale accrue et de peste. Elle effleure encore les paradoxes d’un principal ministre qui se dote déjà d’un domaine cardinal, quasi royal, autour de la ville et du château de Richelieu. Tant de mises au point restent à faire. Quelques conventions éditoriales sont enfin à rappeler. Les mots figurant entre < > sont ceux dont la lecture est incertaine. Le symbole <…> peut même évoquer des
Voir infra la lettre des représentants du clergé séculier à Richelieu, 2 avril. Voir infra l’évêque de Langres à Richelieu, août. 180 Le lecteur trouvera en annexe à cette publication les corrections de coquilles qui subsistaient au volume consacré au 1632. Qu’il veuille bien nous excuser des distractions ou erreurs parfois grossières qui passent trop souvent inaperçues à la relecture par l’éditeur scientifique. 181 Claude de Lenoncourt, seigneur de Colombey, est le fils de Charles de Lenoncourt et de Françoise d’Anglure de Bourlemont. Il détient la charge de gouverneur de Lorraine pour Louis XIII en 1643, il est aussi lieutenant général des armées du Roi, et gouverneur de Clermont-en-Argonne. Il meurt la même année au siège de Thionville, sans alliance.
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termes restés illisibles pour l’éditeur scientifique, soit en raison d’une graphie difficile, soit d’une tâche sur le support originel, soit d’un cachet de l’organisme de conservation malencontreusement placé, soit d’un terme dissimulé par la reliure du recueil manuscrit. Les mentions figurant [ ] ont été ajoutées pour faciliter la compréhension du texte ou signifier quelque anomalie ou curiosité. Le symbole […] indique enfin des passages laissés volontairement de côté en raison de leur moindre intérêt. Quelques abréviations ont été utilisées dans les références de conservation des manuscrits originaux : MAEE : Ministère des Affaires étrangères et européennes ; coll. MD France : collection Mémoires et Documents France ; coll. CP Lorraine : collection Correspondance Politique Lorraine ; coll. CP Suède : collection Correspondance Politique Suède. Bnf : Bibliothèque nationale de France. BIUS : Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne.

Marie-Catherine Vignal Souleyreau

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1. Mémoire, début 1633.

MAEE, coll. CP Allemagne, vol. 9, f° 23-24. Original, de la main d’un secrétaire.

États des traitements et pensions accordés par Louis XIII à ses ambassadeurs, aux résidents officiels du roi de France auprès des potentats d’Europe du nord, à diverses personnalités de nationalité étrangère, et à quelques commis du Roi, relais vers le Saint Empire. Le document donne un aperçu du niveau de la rémunération accordée aux représentants de la France, versée terme à échoir et jusqu’à six mois à l’avance, indice de l’effort du gouvernement pour récompenser de brillants serviteurs de l’État. Mais les intentions ne sont pas toujours suivies d’effets puisque le premier bénéficiaire cité, le marquis de Feuquières, se plaint, au cours de l’été suivant, de n’avoir pas reçu ses gages. Le texte mentionne d’ailleurs quelques difficultés pour la rémunération et le remboursement des frais engagés par les commis chargés de l’acheminement des dépêches du gouvernement en Allemagne, il offre cependant un contraste saisissant avec le traitement réservé aux hommes de guerre, qui dénoncent régulièrement, au cours du ministère de Richelieu, des retards plus considérables encore dans le versement de leurs propres soldes et celles des troupes placées sous leurs ordres182. Ce texte permet aussi de mieux apprécier l’importance de la représentation diplomatique française dans le Saint Empire, tout en énumérant les différents statuts réservés aux diplomates : ministres de haut rang que sont les ambassadeurs ordinaires et extraordinaires ; diplomates de rang inférieur que sont les envoyés et les résidents, auxquels viennent s’ajouter les agents officieux. Ces lignes disent l’importance de ces hommes dans le vaste plan de politique internationale engagé par Richelieu. On peut noter le souci d’équilibre des forces en présence sur les terrains d’affrontement de la guerre de Trente ans : le cardinal de Richelieu prévoit une représentation diplomatique unique auprès du duc Maximilien de Bavière et du maréchal Horn, alors même que ce dernier combat, au service de la Suède, le souverain Wittelsbach et la ligue catholique.

Voir ci-dessous le marquis de Brézé à Louis XIII, le 7 janvier, ou la lettre que Nettancourt-Vaubecourt adresse à Richelieu, le 15 janvier 1632, M.-C. Vignal Souleyreau (éd.), La correspondance du cardinal de Richelieu. Au faîte du pouvoir : l’année 1632, Paris, L’Harmattan, 2007, p. 70. 183 Manassès de Pas, marquis de Feuquières (1590-1640) : il est le fils de François de Pas, premier chambellan d’Henri IV, et de Madeleine de La Fayette. Sa carrière diplomatique est aussi prestigieuse que sa carrière militaire. Maître de camp en Valteline entre 1625 et 1627, il accède au grade de maréchal de camp à la fin du mois de septembre 1629. Gouverneur de Verdun en 1631, il devient ensuite lieutenant général et gouverneur des Trois Évêchés, charge qu’il conserve jusqu’en 1636. Chargé de missions diplomatiques en Allemagne et en Suède, il représente le roi de France auprès des émissaires de la reine Christine dépêchés à Heilbronn et Francfort en 1633 et 1635, avec le titre d’ambassadeur extraordinaire. Il accède au grade de lieutenant général des armées du Roi en 1637, mais trouve la mort lors du siège de Thionville en 1640. Il a épousé Anne Arnauld, fille d’Isaac Arnauld, sieur de Corbeville. Sa correspondance a été publiée au XVIIIe siècle : Lettres et négociations du marquis de Feuquières, Amsterdam, chez Jean Neaulme, 1753. 184 M. Haehl, Les Affaires étrangères au temps de Richelieu : le secrétariat d’État, les agents diplomatiques (1624-1642), Bruxelles, Peter Lang, 2006, note cependant p. 68 : « […] les ambassadeurs confient leurs soucis au secrétaire d’État [Claude Bouthillier] afin qu’il intervienne. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne les gages et appointements qui parviennent avec beaucoup de retard aux agents diplomatiques ». M. Haehl évoque en particulier le cas de Feuquières qui remercie Claude Bouthillier le 21 août 1633 d’être intervenu en sa faveur auprès de Claude de Bullion pour le règlement de ses gages de juillet à octobre [ibid.]. 185 Jacques-Loys de La Grange-aux-Ormes, sieur de Mareauvau et de Lassy : conseiller du Roi et gentilhomme de la Chambre, La Grange-aux-Ormes est un informateur dévoué. Il est employé par Richelieu dans diverses négociations, notamment auprès du prince de Salm et des rhingraves. À la fin de l’année 1632,

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il est plus particulièrement chargé d’assurer les princes allemands alliés de Louis XIII que ce dernier n’est pas affaibli par la troisième rébellion du duc d’Orléans, exilé après la défaite de ses troupes à Castelnaudary. Il se rend ensuite en Suède, à la cour de la reine Christine, afin de remplir la même mission auprès du chancelier Oxenstern, allié du roi de France. M. de La Grange-aux-Ormes accède à la charge de bailli de Saint-Mihiel et de Hattonchâtel en 1634, à la suite de l’entrée en fonction du baron de Chamblay à Nancy. 186 Axel Oxenstern (1583-1654) : conseiller du roi de Suède Gustave-Adolphe, puis chancelier de la reine Christine, dont il ne peut empêcher l’abdication. 187 Claude de Salles, baron de Rorté : gentilhomme de la chambre du Roi, colonel du régiment de Bassigny et gouverneur de la place de Vaucouleurs, il est chargé de missions diplomatiques en Europe du nord, notamment en Suède, jusqu’en 1640. Résident auprès des électeurs de Saxe et de Brandebourg de 1633 à 1635, il est envoyé à la diète de Pologne en 1637. Il est ensuite résident à Hambourg jusqu’en 1643, date à laquelle il est dépêché à Osnabrück. 188 Charles Dubois ou de Bretagne (1600-1657), comte d’Avaugour, est en effet résident du roi de France auprès des villes hanséatiques et des princes de Basse-Saxe en cette année 1633, puis à Hambourg en 1634. Il est aussi employé plusieurs fois en Suède et en Pologne jusqu’en 1642, en particulier à Dantzig en 1636. Il est ambassadeur ordinaire en Suède et au Danemark de 1654 jusqu’à sa mort. 189 Le chevalier de Miré est aussi envoyé en Suède. 190 Le maréchal Horn, comme le duc Bernard de Saxe-Weimar, est l’un des principaux lieutenants de la reine Christine de Suède, placé à la tête de l’armée germano-suédoise qui combat les soldats de Ferdinand II dans le sud du Saint Empire. À la fin de l’année 1633 pourtant, des pourparlers de paix s’engagent. Mais la Bavière est ravagée par les troupes des généraux protestants. Le 14 novembre, le duc de Weimar s’empare même de Ratisbonne. Ce n’est que l’année suivante que les Impériaux rétablissent la situation en leur faveur : les 5 et 6 septembre 1634, le duc de Lorraine remporte la victoire de Nordlingen. Charles IV inflige une sanglante défaite à l’armée germano-suédoise : le maréchal Horn, est capturé, et le duc Bernard de Saxe-Weimar, sérieusement blessé. 191 Le baron Hercule Girard de Charnacé (1588-1637) est issu d’une famille parlementaire de Bretagne. Militaire et diplomate, il sert aux sièges de Saint-Jean-d’Angély, Clairac, Montauban et Montpellier. Il commande devant La Rochelle une escadre de phelins. Il est d’abord chargé de mission dans les ProvincesUnies, en 1624, et en Bavière, en 1626. Après avoir été envoyé en Allemagne en tant qu’ambassadeur extraordinaire auprès des Suédois, il bénéficie ensuite du même titre auprès des électeurs de Bavière, de Saxe, de Brandebourg et de Cologne, et auprès des rois de Danemark et de Pologne. Il négocie, de 1629 à 1631, avec le roi de Suède Gustave-Adolphe, le Danemark, la Pologne et les Provinces-Unies : il joue le rôle de médiateur dans la trêve que concluent la Suède et la Pologne en septembre 1629, et signe le traité de Bärwald, au nom du roi de France, en janvier 1631. De 1633 à 1635, le baron de Charnacé est ambassadeur ordinaire du roi de France en Hollande, puis en 1636 et 1637, il détient les fonctions d’ambassadeur extraordinaire auprès des États généraux des Provinces-Unies. Il entre alors en conflit avec le père Joseph et ne doit son maintien en poste qu’à l’intervention en sa faveur de Léon Bouthillier de Chavigny. Maréchal de camp en 1635, il est aussi conseiller du Roi en ses Conseils, chevalier de ses Ordres, gentilhomme ordinaire de sa Chambre et est pourvu du gouvernement de Clermont-en-Argonne en récompense de ses services en 1633. Il est tué à Bréda le 1er septembre 1637. Il a épousé Jeanne de Maillé-Brézé (tante d’Urbain de Maillé, marquis de Brézé). 192 Gentilhomme de la chambre du Roi, Nicolas de Cherbonnières est le nouveau résident français auprès de l’empereur Ferdinand II. Voir l’instruction que lui adresse Louis XIII, de Saint-Germain-en-Laye, le 3 février

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1633, publiée par A.-V. Hartmann, Les papiers de Richelieu, section politique extérieure, correspondance et papiers d’État : empire allemand (tome II : 1630-1635), Paris, A. Pédone, 1997, p. 559-560. 193 Marie-Louise de Gonzague, princesse de Mantoue, née en 1611, est la fille du duc Charles de GonzagueNevers, que le duc d’Orléans a songée à épouser en 1629, au moment où le père de la jeune femme a hérité du duché de Mantoue. Compromise dans les intrigues du marquis de Cinq-Mars, elle convole tardivement, en 1646, avec le roi de Pologne Ladislav IV, puis, devenue veuve, avec le demi-frère de ce dernier, Jean II, qui recueille la couronne. 194 Le comte Fabio Scotti a épousé en 1615 la princesse Camilla de Vescovato, issue de la branche cadette de la maison de Gonzague. 195 Il s’agit de Jacques II du Perron, fils de Robert Le Noël, seigneur de Grancy, et de Marie du Perron. Apparenté au cardinal Jacques du Perron, il est né à Saint-Lô vers 1590. Il suit probablement des études à Paris, mais il doit surtout sa carrière ecclésiastique à l’influence de ses oncles, Jacques et Jean du Perron. En 1622, il succède à ce dernier à la tête de l’abbaye de Saint-Taurin, puis devient grand aumônier de la reine d’Angleterre, Henriette de France, sœur de Louis XIII, en 1630. Il accède à l’évêché d’Angoulême en 1636, puis à l’évêché d’Évreux dix ans plus tard. Il meurt le 14 février 1649. 196 Le sieur Boutard est l’envoyé du roi de France en Angleterre dès l’automne 1633.

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MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 12. Copie de la main d’un secrétaire.

2. Ordonnance du duc de Lorraine. Nancy, 6 janvier 1633.

Conformément au vœu de sa belle-mère défunte, la duchesse douairière de Lorraine, Marguerite de Gonzague197, décédée au mois de février 1632, Charles IV accorde à Mle de Tignonville la somme de vingt mille livres, assignée sur la recette de Nomeny. Le duc Charles IV de Lorraine (1604-1675) est le fils aîné de François II de Lorraine, comte de Vaudémont, et de Christine de Salm. En 1621, il épouse la princesse Nicole de Lorraine, sa cousine germaine et succède comme duc de Lorraine à son oncle, Henri II le Bon, grâce à une très habile soustraction de souveraineté, à laquelle tente en vain de s’opposer Marguerite de Gonzague. Vassal du roi de France en tant que duc de Bar, pour le Barrois mouvant, il se refuse tout au long de son existence à rendre foi et hommage lige à son suzerain, auquel l’oppose de surcroît un long conflit territorial. Préférant se rapprocher des intérêts de l’empereur Ferdinand II, Charles IV n’hésite pas à faciliter la prise de Moyenvic par les troupes impériales en 1627 et à offrir ses services aux Habsbourg dont il est également le vassal, même si le traité de Nuremberg (1542) a accordé une souveraineté et une indépendance de fait aux ducs de Lorraine et de Bar.

Marguerite de Gonzague est la fille du duc Vincent de Mantoue et la parente de Marie de Médicis. Elle épouse, en 1606, le comte de Vaudémont et marquis de Pont-à-Mousson, qui devient duc de Lorraine sous le nom d’Henri II le Bon. De leur mariage sont issues deux filles, les princesses Nicole et Claude, qui épousent leurs cousins germains, Charles de Vaudémont, devenu duc Charles IV, et Nicolas-François, initialement destiné à la cléricature. 198 Nomeny : auj. dép. Meurthe-et-Moselle, arr. Nancy, chef-lieu de c. 199 S’agirait-il de Jeanne de Tignonville, baronne de Panjas, un temps maîtresse d’Henri de Navarre, futur Henri IV, et gouvernante de la sœur de celui-ci, Catherine de Bourbon, première épouse du duc de Lorraine Henri le Bon ? Jeanne de Tignonville serait alors très âgée. 200 La maison de Bassompierre est l’une des plus illustres familles de la chevalerie lorraine, issue des comtes de Ravensberg, en Westphalie, apparentée à la maison de Hohenzollern. Le nom de Bassompierre est celui de la terre et maison forte éponyme, en Barrois non mouvant, à la frontière du Luxembourg. À la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne, la famille de Bassompierre peut se prévaloir de prestigieuses alliances : les Ligniville, du Châtelet, Choiseul, Custine ou Nettancourt. Ces lignages appartiennent tous au cercle étroit des « chevaux de Lorraine ». De la lignée sont issus le maréchal François de Bassompierre (1579-1646), passé au service de la France, puis arrêté et embastillé sur ordre de Richelieu, au mois de juillet 1631, et son frère Georges-Affrican de Bassompierre, marquis de Rémoville, seigneur de Châtelet et de Baudricourt, Grand écuyer de Lorraine, décédé en 1632. Le marquis de Rémoville cité ici est Anne-François de Bassompierre, le fils aîné de Georges-Affrican de Bassompierre et de son épouse, Henriette de Tornielle. Élevé par son parrain,

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Charles IV, à la suite de l’invasion de ses duchés par l’armée française et de la prise de Nancy en 1633, se démet de ses États en faveur de son frère, en 1634, et rejoint les armées de l’Empereur. Mais la rapidité de ses déplacements et le renouvellement permanent des troupes à sa disposition (grâce, notamment, à une immense popularité) ne permettent pas l’implantation définitive de l’autorité française en Lorraine. Il répudie sa cousine Nicole de Lorraine en 1637 pour épouser Béatrice de Cusance, comtesse de Cantecroix. Ce second mariage est cassé par le pape Urbain VIII en 1639. En 1665, il épouse en troisièmes noces Louise-Marguerite d’Aspremont. Personnage insaisissable et imprévisible, il passe plusieurs années en détention en Espagne, avant d’être libéré.

MAEE, coll. MD France 807, f° 1. Original autographe.

3. Le duc de Bellegarde à Léon Bouthillier201. Asnois, 6 janvier 1633.

Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde (1563-1646), est le fils aîné de Jean de Saint-Lary, baron des Termes, et d’Anne de Villmur. Il est aussi le neveu de Roger de Saint-Lary, seigneur de Bellegarde et maréchal de France, et le cousin germain du duc d’Épernon. Titré seigneur de Bellegarde et baron des Termes, chevalier des ordres du Roi, il est reçu duc de Bellegarde et pair de France en 1620. Roger de Saint-Lary exerce d’abord la charge de maître de la garde-robe d’Henri III qui lui offre ensuite les fonctions de premier gentilhomme de sa Chambre et de grand écuyer de France202. Il devient lieutenant général en Bourgogne et en Bresse, puis gouverneur et lieutenant général en Bourgogne, Bresse, Bugey, Valromey et pays de Gex sous le règne d’Henri IV. Premier gentilhomme de la chambre de Monsieur, frère du Roi, et surintendant de sa Maison, il est impliqué dans la retraite de Gaston d’Orléans en Lorraine. Condamné par le Parlement au mois d’octobre 1631, ses biens sont confisqués et son duché réuni au domaine de la Couronne. Quelques mois plus tard, il est démis de son gouvernement de Bourgogne, confié au prince de Condé. Exilé en Lorraine, il sollicite le pardon du Roi, ayant certes ouvert les portes de Seurre-sur-la-Saône aux révoltés, sans cependant adhérer à la sédition203. Il rentre en France en

le maréchal, Anne-François de Bassompierre embrasse la carrière des armes et suit son mentor à La Rochelle en 1628, au Pas-de-Suze, en Languedoc en 1629, ainsi qu’au siège de Bois-le-Duc. Il accompagne encore le roi de France en Savoie en 1630, puis regagne la Lorraine lorsque le maréchal de Bassompierre est emprisonné. À la mort de son père, Anne-François de Bassompierre hérite de ses titres et du bailliage de Vosges. Charles IV le fait maréchal de camp. Après la bataille de Pfaffenhofen, à laquelle il ne participe pas, il prend la tête de la cavalerie lorraine et se rend en Alsace où il rejoint la bannière de l’Empereur. Il sert sous les ordres du marquis Édouard de Bade et du comte de Salm. En 1644, il épouse Henriette d’Haraucourt, et décède avant 1665. 201 Léon Bouthillier, comte de Chavigny et de Busançois, né en 1608, est le fils de Claude Bouthillier et de Marie de Bragelongne. Très proche de Richelieu, ce dernier lui offre d’importantes responsabilités. Conseiller au parlement de Paris en 1627, puis conseiller d’État la même année, il devient rapidement l’un des principaux collaborateurs de Richelieu. Conseiller de la Reine mère en 1629, secrétaire de la Chambre en 1631, il se voit gratifier, en 1632, à l’âge de 24 ans, de la charge de secrétaire d’État aux Affaires étrangères à la suite de son père, Claude Bouthillier, promu surintendant des finances. En 1633, Léon Bouthillier est nommé gouverneur du château de Vincennes et obtient dès cette époque la charge de grand trésorier de l’ordre du Saint-Esprit en survivance de son père. En 1635, il est placé garde des sceaux et chef du Conseil de Monsieur, frère du Roi. En 1639, il est envoyé en Piémont pour travailler à la réconciliation de Chrétienne de France, duchesse de Savoie, avec le cardinal de Savoie et le prince Thomas, ses beaux-frères. Par le testament du Roi, en avril 1643, il est nommé ministre d’État et membre du Conseil de régence, avec le prince de Condé, la cardinal Mazarin, le chancelier Séguier et Claude Bouthillier, son père. Il est ensuite plénipotentiaire aux conférences de la paix de Münster. Il a épousé Anne Phélypeaux, demoiselle d’honneur de Marie de Médicis, fille de Jean Phélypeaux, seigneur de Villesavin. Il meurt à Paris en 1652. 202 La dignité lui est retirée en 1639, au profit du marquis de Cinq-Mars. 203 Le duc de Bellegarde à Richelieu, Nancy, 10 octobre 1632, M.-C. Vignal Souleyreau (éd.), La correspondance du cardinal de Richelieu… année 1632, p. 459.

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cette année 1633, et présente cette lettre de courtoisie à Léon Bouthillier. Il retrouve la jouissance de ses biens, et s’établit peu après à Saint-Fargeau.

Le duc de Bellegarde adresse le même jour une seconde lettre à Richelieu lui-même207. Toutes deux témoignent de la proximité de la famille Bouthillier avec le cardinal de Richelieu, et leur association, dans l’esprit des contemporains, à l’exercice du gouvernement, Richelieu abandonnant régulièrement d’importants pouvoirs au surintendant des finances et à son fils, afin d’assurer le suivi des affaires lorsque lui-même est empêché de le faire. Si le duc de Bellegarde est remis en possession de son duché-pairie, le gouvernement de Bourgogne reste quant à lui aux mains du prince de Condé. Voir la lettre du duc de Bellegarde à Richelieu en date du 14 mai.

4. M. de Beaumerveille [ou de Beaumevielle] à Richelieu. Riom, 6 janvier 1633.

MAEE, coll. MD France, vol. 809, f° 1. Original autographe. Suscription au f° 1 v° : « à Monseigneur, Monseigneur le cardinal ».

Le signataire, resté fidèle au Roi en 1632, ainsi que son fils, renouvelle l’expression de leur loyauté au Roi et au cardinal de Richelieu.

Claude Bouthillier (1581-1652) est le fils de Denys Bouthillier, seigneur de Foulletourte et du Petit Thouars, et de Claudine de Machéco. Avocat puis conseiller au parlement de Paris (1613), il devient conseiller d’État et secrétaire des commandements de la Reine mère en 1619. Il accède aux fonctions de secrétaire d’État aux Affaires étrangères en 1629, à la suite de Nicolas Potier d’Ocquerre, charge qu’il exerce jusqu’en 1632. Il est employé dans les affaires d’Italie, principalement pour la paix que le Roi accorde au duc de Savoie en 1630. À la mort du maréchal d’Effiat, il devient surintendant des finances, conjointement avec Claude de Bullion. C’est également en 1632 que Claude Bouthillier est nommé tour à tour intendant de la maison du Roi, surintendant de la maison, affaires et finances de Navarre, et conseiller d’honneur au Parlement. En 1633, il accède à la charge de trésorier des ordres du Roi. Il exerce seul l’administration des finances entre 1640 et 1643. Il est l’une des plus fidèles créatures de Richelieu. Louis XIII le nomme, par son testament, l’un des conseillers de la Régence. À la mort du Roi, il se retire dans sa maison de Pons-sur-Seine. Il a épousé Marie de Bragelongne. 205 M. de Blanchefort est un gentilhomme attaché au service du duc de Bellegarde. 206 Asnois : auj. dép. Nièvre, arr. Clamecy, cant. Tannay. 207 MAEE, coll. MD France, vol. 804, f° 7. Original autographe.

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Le signataire est aussi l’auteur, dans le courant de l’année, d’un Mémoire donné par le sieur de Beaume-Vielle pour créer des visiteurs généraux par tout le royaume209.

MAEE, coll. MD France, vol. 1675, f° 234. Original autographe.

5. Le marquis de Brézé à Louis XIII. Calais, 7 janvier 1633.

Urbain de Maillé (v. 1598-1650), marquis de Brézé, est le fils de Charles de Maillé, seigneur de Brézé, et de Jeanne de Thévalles. Il épouse, en 1617, Nicole du Plessis de Richelieu (v. 15881635), sœur du cardinal. Il exerce d’abord la charge de capitaine des gardes du corps de la Reine mère (1627), avant d’exercer la même charge auprès du Roi. Il sert en Piémont en 1629 et 1630, puis est envoyé quelques mois en qualité d’ambassadeur extraordinaire en Suède en 1632, afin de seconder son parent par alliance, le baron de Charnacé. Il est promu maréchal de France à son retour, en récompense de sa contribution à la victoire du Roi en Languedoc contre les troupes du duc d’Orléans et du duc de Montmorency. C’est également en cette occasion qu’il est gratifié du gouvernement de Calais. Il entretient une correspondance suivie avec Claude Bouthillier210, à qui il cède la terre de Chavigny, renforçant ainsi l’étroitesse des liens entretenus par la famille Bouthillier avec Richelieu. Le marquis de Brézé fait ici état des difficultés de rémunération des troupes engagées au service de Louis XIII sur la frontière septentrionale du royaume, rendue particulièrement sensible par sa proximité avec les Pays-Bas espagnols. Il soulève aussi le problème du suivi logistique de leur engagement. Les premières décennies du XVIIe siècles sont contemporaines d’une importante évolution dans l’administration des armées, la gestion de la guerre passant aux mains des civils. Au départ, les intendants d’armée, placés auprès des généraux, ne sont pas systématiquement distingués des intendants de justice, police et finance envoyés dans les provinces, car ces derniers peuvent recevoir mission de s’occuper des armées qui se trouvent dans leur ressort. En 1630, trois commissions d’intendant relatives aux armées sont établies, et leur nombre s’élève déjà à une dizaine avant 1635. L’intendant doit faire exécuter les ordres du Roi concernant l’entretien et la discipline de l’armée, en rendre compte, aider le général en chef dans cette tâche, il doit enfin surveiller les commissaires et contrôleurs des guerres, ainsi que les commissaires à la conduite des troupes, qu’évoque ici le marquis de

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Auj. dép. Puy-de-Dôme, chef-lieu d’arr. MAEE, coll. MD France, vol. 808, f° 228-235. 210 Cette correspondance est conservée au MAEE, coll. CP Allemagne, vol. 8, 9 et 10.

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Brézé211. L’intendant passe marché avec les munitionnaires pour l’achat des vivres et surveille le fonctionnement du système des étapes. Il joue également un rôle important dans les tribunaux militaires, les conseils de guerre. Les commissaires à la conduite des troupes sont rapidement étendus à toutes les armées, et les commissaires aux revues à tout le royaume. Ces charges sont érigées en offices vénaux. Dès le XVe siècle, les maréchaux de France ont désigné des commis ou commissaires aux montres pour faire les revues des compagnies de gens de guerre, et établir les rôles du personnel présent. En tenant compte des absents pour maladie, congé ou détachement, ils ordonnancent les états de paiement des appointements et des soldes. Les commissaires des guerres sont rapidement soupçonnés de s’entendre avec les capitaines pour gonfler les effectifs au moyen des passe-volants, ces « figurants qui complétaient les effectifs lors des montres ou revues, moyennant quelque ristourne, afin de permettre au capitaine de toucher les soldes correspondant à l’effectif complet »212. Les commissaires généraux, d’ailleurs, placés auprès des généraux en chef, sont chargés de faire des revues « à contretemps », par surprise, le Roi et son Conseil entendant ainsi lutter contre les abus. La distorsion entre l’effectif théorique et l’effectif réel peut, en effet, être considérable. Les commissaires des guerres doivent en principe arrêter toutes les dépenses militaires depuis la solde des officiers d’artillerie jusqu’au montant des indemnités consenties par l’armée aux populations civiles. Ils contrôlent aussi le poids et la qualité des rations de pain. Ils veillent à ce que les munitionnaires aient des réserves suffisantes de céréales. Ils vérifient enfin le bon état des équipements, des casernements et des fortifications. Les commissaires aux montres sont subordonnés à l’intendant d’armée. En Lorraine, les commissaires, avant même l’entrée de la France dans la guerre de Trente ans, ont des difficultés à honorer leurs fonctions, faute de liquidités. Ils n’hésitent pas à retarder le paiement des soldats pour obtenir des garanties du Roi. Louis XIII et ses conseillers trouvent là les limites de leur pouvoir et de leur autorité, puisque de nouvelles levées de taxes n’aboutissent à aucun résultat. Dans la France de Louis XIII, l’entretien des troupes est un problème crucial, aussi bien pour son financement que pour l’approvisionnement en pain de munition. Richelieu renouvelle d’ailleurs le 14 février 1633 les dispositions du Code Michau (1629) en promulguant le Règlement que le Roy veut et entend estre dorénavant observé par les gens de guerre tant de cheval que de pied et par les habitans des lieux où les trouppes passeront et logeront pour la fourniture des étapes dont le payement sera fait par les gens de guerre tant en marchant à la campagne que restant en garnison213. Si l’ordinaire des guerres ne doit faire face qu’à une augmentation limitée de ses dépenses, celles de l’extraordinaire des guerres atteignent en revanche vingt millions de livres à la veille de la guerre ouverte. Abel Servien, en charge du département de la Guerre, est en conflit constant avec le surintendant des finances, le maréchal d’Effiat d’abord, puis Claude de Bullion et Claude Bouthillier. Chaque province reçoit un commis de l’ordinaire des guerres et deux trésoriers provinciaux alternatifs de l’extraordinaire. Durant le quartier d’hiver, le soldat doit s’entretenir sur sa solde ; en campagne, il reçoit des vivres moyennant une retenue. La solde est établie selon le système des « montres », « devenues des unités de compte, versées à l’avance par prêt dont l’intervalle varia »214. Il est normalement prévu dix montres par an, mais il n’y en a plus que huit à partir de 1634. Lorsque les retards de paiement deviennent trop importants, il n’est pas rare que les généraux ou leurs
Voir l’article « commissaires des guerres » de Jean Chagniot, dans le Dictionnaire de l’Ancien Régime, sous la dir. L. Bély, Paris, PUF, 1996, p. 295-296. Concernant les commissaires des guerres et les munitionnaires : J.-E. Jung, « Services des vivres et munitionnaires sous l’Ancien Régime : la fourniture du pain de munition aux troupes de Flandre et d’Allemagne de 1701 à 1710 », Positions de thèses de l’Ecole des Chartes, 1983, p. 113-122 ; J. Milot, « Du commissaire des guerres à l’intendant militaire », Revue historique de l’Armée, 1968, n° 1, p. 39-48 ; intendant Coutillard, « Les commissaires des guerres et intendants militaires en service à Metz de 1552 à 1870 », Revue de l’Intendance, 1928, p. 250-268. Voir également la thèse d’A. Pigeard, Le Service des vivres dans les armées du Premier Empire (1804-1815), Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), sous la dir. de J. Tulard, 1995, qui consacre un développement à l’Ancien Régime. 212 A. Corvisier (dir.), Histoire militaire de la France, t.1, Paris, PUF, 1992, p. 343. 213 Le document est conservé au Service Historique de la Défense, cote A1 14, pièce 45, et a été étudié par O. Chosalland, Abel Servien, secrétaire d’État de la Guerre (1630-1636), mémoire de maîtrise d’histoire dirigé par le Pr. A. Corvisier, Université Paris-Sorbonne, 1983, p. 97-106. 214 Ibid., p. 344.
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lieutenants avancent les soldes sur leurs deniers personnels, afin d’éviter les désertions. Certains d’entre eux connaissent de graves difficultés financières et s’endettent de manière irrémédiable. L’approvisionnement en vivres est soumis aux aléas des circonstances. Tantôt est en vigueur le système de deux offices de surintendants et généraux des vivres (1627), tantôt sont créés un grand maître et un contrôleur général des vivres (1631). L’entretien des troupes reste toujours à la charge des populations, avec des régimes différents selon que les soldats sont en garnison, en quartier d’hiver ou de passage. Le régime de la garnison est proche de celui du quartier d’hiver. Celui-ci s’applique du 1er novembre au 1er avril. Chaque soldat doit recevoir quotidiennement une ration composée de deux livres de pain, d’un livre de viande non préparée et d’une pinte de vin. Il ne peut exiger de l’hôte qui l’héberge que le logement et l’ « ustensile », c’est-à-dire le linge de table, un pot, une écuelle, un verre, une place au feu et à la chandelle. Dans la pratique, le système est subordonné à l’entreprise. Les étapiers se multiplient, marchands servant d’intermédiaires entre les paysans et les troupes. L’approvisionnement dépend de leur connaissance du pays, de leur bon vouloir, et des récoltes. Mais la difficulté à organiser des opérations d’envergure conduit Richelieu à créer la charge de munitionnaire général, confiée au sieur Rose215. Pour les troupes en opération, des entreprises générales se forment chaque année. Elles délèguent la collecte des vivres à un grand nombre de munitionnaires. Une grande part de l’activité économique de la communauté juive de Metz, en particulier, est liée à l’approvisionnement de la garnison française et de l’armée envoyée en Allemagne par Louis XIII. L’équipement et les vêtements des hommes sont à la charge des capitaines. Le procédé le plus employé est celui de l’entreprise par armée ou par théâtre d’opérations. C’est ainsi que l’évêque de Mende, Crugy de Marcillac, reçoit la charge de directeur général des vivres, magasins et munitions de l’armée opérant en Lorraine, en Barrois et en Champagne en 1635. Les liens d’homme à homme amènent Marcillac à prendre pour adjoint son vicaire général. Commissaires et munitionnaires sont contraints de s’entendre. Les premiers doivent tolérer les voies indirectes de ravitaillement, prises hors contrat, à l’initiative des seconds, en particulier lors de situations imprévues. Tous privilégient leurs intérêts personnels. « Opérant des osmoses entre les finances publiques et leurs finances propres »216, ils réalisent de substantiels bénéfices, mais n’hésitent pas, non plus, à avancer des sommes importantes par dévouement.

Chevalier de l’ordre du Saint-Esprit en mai 1633, le marquis de Brézé dirige l’armée de Louis XIII en Allemagne en 1634-1635. Chargé d’une brève mission diplomatique en Hollande en 1636, il est pourvu la même année du gouvernement d’Anjou. En 1642, il devient vice-roi de Catalogne.

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A. Corvisier, La Guerre : essais historiques, Paris, PUF, 1995, p. 230. Ibid. Auj. dép. Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, chef-lieu de c.

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MAEE, coll. MD France, vol. 1675, f° 235-236. Original autographe. Suscription au f° 236 v° : « à Monsieur, Monsieur Bouthillier, conseiller du Roy en ses conseils et surintendant de ses finances, en cour ».

6. Le marquis de Brézé à Claude Bouthillier. Calais, 7 janvier 1633.

Cette seconde lettre du marquis de Brézé, rédigée en même temps que la précédente, confirme les carences de l’administration de la guerre. Il est particulièrement révélateur que le signataire s’adresse à Claude Bouthillier plutôt qu’à Abel Servien, pourtant en charge du département. La gestion des troupes a rendu indispensable le développement d’une administration spécialisée, issue de la robe. À la mort du maréchal de Lesdiguières, en 1627, la charge de connétable de France a disparu. Les règlements de 1619, 1626 et 1633 organisent le département de la guerre et des affaires militaires, confié à l’un des quatre secrétaires d’État. Le premier secrétaire d’État à la guerre a été Charles de Beauclerc, baron d’Achères et de Rougemont, entre 1626 et 1631. Lui a succédé Abel Servien218, qui conserve le poste jusqu’en 1636. Les questions d’ordre financier restent cependant du ressort des surintendants des finances, Claude de Bullion et Claude Bouthillier.

Abel Servien (1593-1659) est le fils d’Antoine Servient (orthographe en usage à l’époque), seigneur de Biviers, procureur général des États du Dauphiné, et de Diane Bailly. Procureur général au parlement de Grenoble de 1616 à 1624, conseiller d’État (1618), maître des requêtes (1624), chargé de missions diverses, puis intendant de Guyenne (1628). Intendant de l’armée d’Italie (1630), président en la justice souveraine du Roi établie à Pignerol, ambassadeur extraordinaire en Piémont, il signe, au nom de la France, le traité de Cherasco. Premier président du parlement de Bordeaux (juin 1630), il devient secrétaire d’État en charge du département de la Guerre le 11 décembre 1631. Il est l’un des premiers membres de l’Académie française (mars 1634). Disgracié en février 1636, il est rappelé par Mazarin. Il est nommé plénipotentiaire au congrès de Münster, puis surintendant des finances en 1653. Il a épousé 1° Justine de Brassac (dont sept enfants) ; 2° en 1641, Augustine Le Roux, veuve de Jacques Hurault, marquis de Vibraye (dont un fils). 219 Lettre précédente.

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7. Le marquis de Sourdéac à Richelieu, 8 janvier 1633.
MAEE, coll. MD France, vol. 804, f° 15. Original autographe.

Guy de Rieux, marquis de Sourdéac, est le fils aîné de René de Rieux, marquis d’Ouessant, et de Suzanne de Saint-Melaine. Écuyer de Marie de Médicis, il a accompagné la Reine mère dans sa fuite aux Pays-Bas espagnols. Déclaré criminel de lèse-majesté, ses biens ont été confisqués au mois de novembre 1631. Il tente ici de se justifier auprès de Richelieu et de regagner sa faveur. Il a épousé, en 1617, Louise de Vieuxpont, et meurt en 1640220.

MAEE, coll. MD France, vol. 809, f° 3-4. Original, non signé. Suscription au f° 4 v° : « à Monseigneur ».

8. Mémoire destiné à Richelieu. Paris, 8 janvier 1633.

L’auteur du mémoire, anonyme, se félicite de la confirmation de droits municipaux par la cour des aides, attestant ainsi de la permanence de privilèges fiscaux malgré les progrès de la centralisation mise en œuvre par Richelieu et par Pierre Séguier à partir de 1633. Le texte fait état d’une commande de tapisserie passée à la manufacture des Gobelins, et mentionne également un conflit opposant Richelieu à la Sorbonne221. Proviseur de l’établissement depuis 1622, le ministre de Louis XIII a très tôt décidé la reconstruction de l’édifice. La rénovation était envisagée comme le préalable à la réforme intellectuelle de l’enseignement dispensé par les titulaires des chaires de théologie du collège de Sorbonne. Elle était également indissociable du soutien accordé aux nouvelles congrégations bénédictines. Docteur et proviseur de Sorbonne, Richelieu jouissait non seulement d’une réelle autorité sur le collège, mais aussi sur l’ensemble de la faculté de théologie. C’est à ce titre qu’il arbitre les conflits qui se développent avec les jésuites. Surtout, constatant la
Il ne doit pas être confondu avec François II de La Jugie, comte de Rieux (en Languedoc) en 1609, fils de François de La Jugie, baron puis comte de Rieux. Le comte de Rieux trouve la mort, aux côtés du comte de Moret, lors de la bataille de Castelnaudary en 1632. Les tours de son château de Rieux-Minervois sont ensuite rasées. 221 Le terme de Sorbonne désigne, à l’époque de Richelieu, trois entités distinctes : d’abord la « maison et société de Sorbonne », dont le cardinal est hôte et sociétaire après en avoir été reçu docteur en 1607, rassemblant les diplômés (bacheliers, licenciés ou docteurs) du collège de Sorbonne ; les bâtiments abritant le collège de Sorbonne ; la faculté de théologie réunissant les professeurs en la matière des sept grands collèges parisiens (Sorbonne, Navarre, Montaigu, Harcourt, Grassins, Cardinal Lemoine et Beauvais).
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vétusté et l’exiguïté des locaux, le cardinal charge l’architecte Jacques Le Mercier de leur rénovation et de leur agrandissement. D’importants travaux débutent vers 1626, alors que Richelieu envisage aussi l’édification d’une sépulture digne de son rang et de son œuvre. Il est tout d’abord arrêté que le collège de Calvi serait détruit et remplacé par un collège dédié aux humanités, en préservant un « petit jardin » simplement déplacé222. La construction d’un nouveau bâtiment, rue de la Sorbonne, est également décidée, ainsi que l’édification d’une chapelle fermant, côté sud, une grande cour. En 1627-1628, l’aile septentrionale de la Sorbonne sort de terre. En 1633, une seconde tranche de travaux rénove la chapelle elle-même, qui datait du XIVe siècle, en l’agrandissant et en l’embellissant considérablement223. Le mémoire proposé ici fait référence à la reconstruction de la chapelle, entreprise chargée de symboles puisqu’elle voit l’érection de l’une des premières coupoles visibles à Paris, à l’imitation de l’architecture italienne. Le chantier, confié à l’entrepreneur Jean Thiriot, est d’une telle envergure qu’il nécessite le règlement en 1630, par le cardinal-ministre, de la somme de 50 000 livres, et l’acquisition de seize maisons ou parcelles alentour pour l’aménagement du jardin. Les achats fonciers ne se font pas sans résistance, ce dont témoigne le document. L’acquisition du jardin du collège des Dixhuit, en particulier, suscite une vive résistance.

R. Pillorget, « Richelieu, rénovateur de la Sorbonne », dans Richelieu et la culture : actes du colloque international tenu à la Sorbonne les 19-20 novembre 1985, Paris, CNRS, 1987, p. 43-54, citation p. 48. 223 Un plan de l’ancienne chapelle est conservé à la Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne, coll. Manuscrits de la Bibliothèque de la Sorbonne, vol. 1905, f° 6. 224 René de Longueil (1596-1677), marquis de Maisons, dit « le président de Maisons ». Issu d'une famille de parlementaires parisiens, René de Longueil obtient d’abord la charge de conseiller au grand Conseil en 1618, puis celle de premier président de la cour des aides en 1620. Promu président à mortier au parlement de Paris en 1642, le président de Maisons est encore pourvu des charges de gouverneur des châteaux de Versailles, Saint-Germain et Évreux (1645). Il devient surintendant des finances en 1650, mais est démis de ses fonctions l’année suivante, peut-être, à l’instar de Nicolas Fouquet, en raison de la richesse qu’il affiche ostensiblement en son château de Maisons-Laffitte. Il doit, par la suite, se retirer sur ses terres, en Normandie. La seigneurie de Maisons est cependant érigée en marquisat en 1658. Il a épousé, en 1622, Madeleine Boulenc de Crévecœur (1609-1636). 225 René Ier de Maupéou, seigneur de Noisy. Il est le fils puîné de Pierre Ier de Maupéou et de Marguerite Laisné. Conseiller (1602), avocat général, puis deuxième président de la cour des aides à partir de 1608. Il a épousé Marguerite de Creil, il meurt en 1648.

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Il peut s’agir de Jean du Tillet, fils cadet de Jean du Tillet, greffier civil au parlement de Paris, et de Jeanne Nicolaï de Goussainville, qui obtient la survivance de la charge de son père, et meurt à Paris en 1646. Il peut également s’agir de Jean du Tillet, son parent, seigneur de Gouaix et de Saint-Leu, conseiller au parlement de Paris en 1623. 227 Jean de Lingendes (1595-1665) : il est le fils de Michel de Lingendes, marchand bourgeois de Moulins, et de Marguerite Belein. Il étudie d’abord les humanités, la philosophie et la théologie au collège jésuite de Bourges où il accède au doctorat vers 1624. Il débute sa carrière comme précepteur du comte de Moret, fils bâtard d’Henri IV et de Jacqueline de Bueil. Il sert ensuite brièvement Gaston d’Orléans et Anne d’Autriche sans que l’on connaisse précisément la nature des fonctions qui lui sont dévolues. En 1626, il est aumônier royal et prédicateur ordinaire de Louis XIII. Il se rend peut-être en Espagne vers 1628 [La bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 496 conserve, pour cette date, un Mémoire sur les négociations de Lingendes en Espagne au sujet du sel]. C’est en tout cas lui qui prononce l’oraison funèbre du duc Victor-Amédée de Savoie à Notre-Dame de Paris à la fin de l’année 1637 [Bibliothèque de la Sorbonne, Manuscrits, vol. 260, f° 141]. Richelieu remarque la qualité de ses textes et de ses prêches : le ministre du Roi obtient sa nomination à l’évêché de Sarlat (1642), qu’il détient officiellement jusqu’en 1647, date à laquelle il résilie la charge épiscopale. Jean de Lingnedes quitte en réalité son diocèse à peine un an après son intronisation, en raison de l’extrême isolement et du dénuement de ce dernier. À la demande de Mazarin, il termine sa carrière comme évêque de Mâcon, charge qu’il détient entre 1651 et 1665. 228 Au mois d’avril suivant, Richelieu envoie à Rome l’abbé de La Barde, son conseiller et aumônier, afin de lui obtenir en commende le prieuré de Saint-Martin de Tours et de le réunir à l’abbaye de Cluny qu’il possède déjà. Instruction pour M. de La Barde, L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, ouvrage cité, t. IV, p. 451454. 229 Gabriel de Guénégaud, seigneur du Plessis-Belleville, est conseiller d’État en 1629. En 1626, à la mort de Pierre Payen, il s’est engagé, auprès de Pierre Payen des Landes, héritier du défunt, à acquérir la charge de trésorier de l’épargne pour la somme de 730 000 livres. Il tarde à réunir la somme et doit encore 600 000 livres en 1628. La mention faite de lui ici laisse à penser qu’il est encore débiteur en 1633. Il a épousé Marie de La Croix, vicomtesse de Semoine, et décède en 1638. 230 Christian de Lamoignon, seigneur de Basville : d’abord président aux enquêtes au parlement de Paris (1623), il accède à la charge de président à mortier en 1633. Il meurt en 1636. 231 Fils du président au Parlement Édouard Molé, Mathieu Molé (1584-1656) poursuit d’abord des études de droit à l’université d’Orléans. Il est lui-même conseiller au parlement de Paris dès 1606, président aux enquêtes en 1610, puis procureur général quatre ans plus tard, succédant à Nicolas de Bellièvre, charge qu’il

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MAEE, coll. MD France 807, f° 2. Original autographe.

9. Le marquis de Brézé à Claude Bouthillier. Calais, 9 janvier 1633.

Le signataire fait état d’un litige opposant Richelieu lui-même à sa tante, Simonne de MailléBrézé, abbesse du Ronceray233.

joint à celle de garde des chartes, avec la qualité de secrétaire du Roi, Maison et Couronne de France. En 1623, il fait emprisonner le poète Théophile de Viau, accusé de blasphème et d’athéisme par la Compagnie de Jésus. Son influence ne cesse de croître tout au long du ministère de Richelieu, bien qu’il se soit engagé très tôt dans un combat sans concession pour défendre les prérogatives de ses pairs et les attributions de la cour souveraine à laquelle il appartenait. En 1626, Mathieu Molé est chargé de seconder Marie de Médicis dans la direction des affaires, au moment où le Roi se rend à La Rochelle. Favorable aux frères de Marillac, Mathieu Molé est suspendu de ses fonctions et sommé de s’expliquer à Fontainebleau en 1631. Il s'oppose en vain à la création de la chambre de l’Arsenal. Mathieu Molé accède à la charge de premier président du Parlement en novembre 1641, à la suite de Nicolas Lejay. Le décès de Richelieu, puis celui de Louis XIII, permettent au parlement de Paris de retrouver un poids politique perdu, puisque Mazarin et la Reine, devenue veuve, s’adressent à lui pour casser les dispositions testamentaires du Roi qui prévoyaient d’adjoindre un conseil à la Régente. Si les commissions extraordinaires voulues par Richelieu sont supprimées et les parlementaires exilés rappelés, il n’en demeure pas moins un élémentaire conflit d’intérêts avec Mazarin, désaccord qui se confirme entre 1644 et 1648, au moment de l’aggravation de la pression fiscale pesant sur le royaume, de l’arrestation du président Barillon, et de l’instauration du Tarif. Mathieu Molé est soupçonné d’avoir pris fait et cause pour le gouvernement. Pendant la Fronde, et particulièrement le jour des Barricades, il fait preuve d’un courage exemplaire face à la foule. Il met tout en œuvre pour réconcilier la cour et le Parlement. Pendant la Fronde des princes, il exprime son hostilité au duc de Beaufort mais réprouve l’arrestation des Grands le 18 janvier 1650. Devenu garde des sceaux du 3 au 13 avril 1651, puis du 9 septembre 1651 jusqu’à sa mort, le 3 janvier 1656, il abandonne ses fonctions au Parlement. Il est l’auteur de Mémoires. Il a épousé Renée de Nicolaï, seconde fille de Jean de Nicolaï et de Madeleine de Billy. 232 Marguerite de Chabot de Charny, duchesse douairière d’Elbeuf, mère de Charles de Lorraine, duc d’Elbeuf, condamné à mort par contumace dans les semaines qui suivent pour avoir suivi le duc d’Orléans dans sa révolte l’année précédente. 233 Simonne de Maillé-Brézé décède en 1646, sa sœur Yvonne lui succède alors comme abbesse du Ronceray, à Angers. L’abbaye du Ronceray est l’une des plus importantes du diocèse, avec celle de Fontevraud.

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10. Le marquis de Châteauneuf à Richelieu, 9 janvier 1933.
MAEE, coll. MD France 807, f° 3. Original autographe.

Charles de L’Aubespine, marquis de Châteauneuf (1580-1653), est le fils cadet de Guillaume de L’Aubespine, garde des sceaux entre 1611 et 1615, et de Marie de La Châtre. D’abord page du duc de Montmorency, il préfère l’état ecclésiastique et devient abbé de Préaux. En 1603, il obtient la charge de conseiller au parlement de Paris. En 1609, Henri IV en fait son ambassadeur extraordinaire en Hollande et à Bruxelles. Chancelier des ordres du Roi en 1620, il est dépêché en ambassade en Allemagne, en compagnie du duc d’Angoulême et du comte de Béthune, puis à Venise. En 1626, Louis XIII lui confie une ambassade extraordinaire en Valteline afin d’obtenir la ratification du traité de Monçon par les Ligues grises et le corps helvétique. Châteauneuf n’obtient qu’un accord très partiel des cantons suisses. Le roi de France le dépêche ensuite à Venise, toujours en qualité d’ambassadeur extraordinaire, afin de seconder Étienne d’Aligre auprès de la Seigneurie et justifier le traité signé avec les Espagnols. En 1629-1630, il est encore ambassadeur extraordinaire à Londres, avant de devenir garde des sceaux du 14 novembre 1630 au 25 février 1633, date de sa disgrâce. Il s’agit là de l’un des derniers courriers qu’il adresse en exercice à Richelieu. Le signataire évoque les troupes royales engagées en Lorraine, dont on trouvera le détail à la date du 2 mai.

Le père du signataire est Charles de Maillé, marquis de Brézé. Outre ce dernier, outre Simonne et Yvonne de Maillé-Brézé, sont également nés de l’union de Claude de Maillé, seigneur de Brézé et de Milly (tué à la bataille de Coutras en 1587), et de Robinette Hamon, dame de La Flocilière de Cerisay : Jacques, marquis de La Flocilière, qui décède en 1641 ; Claude, seigneur de Cerisay, chevalier de l’ordre de Malte (tué en 1606 au cours d’un duel) ; Charles, chevalier de Malte ; Jeanne de Maillé-Brézé, épouse du baron de Charnacé ; Éléonore, qui épouse Charles, marquis de Jalesne, et décède en 1639. 235 Melchior Mitte de Miolans, marquis de Saint-Chamond (1586-1649). Fils de Jacques Mitte de Miolans et de Gabrielle de Saint-Priest, il est d’abord lieutenant du Roi au gouvernement de Lyon en 1610, et maréchal de camp en 1621. Il cumule bientôt les charges militaires et d’importantes missions diplomatiques. En 1627, Louis XIII lui confie une ambassade extraordinaire auprès du duc de Mantoue. Il est, par la suite, successivement dépêché à Turin (1628-1629), puis à Londres (vers 1630, en même temps que le marquis de Fontenay-Mareuil). En 1631, il est dépêché par Louis XIII auprès de la Reine mère afin de négocier. En mission en Picardie, en juillet de la même année, il est nommé lieutenant général en Provence. En novembre, il sert comme maréchal de camp à l’armée de Champagne. Il participe à l’investissement de Sedan et aux négociations qui suivent. Le marquis de Saint-Chamond obtient encore la qualité de lieutenant général en Champagne au début de l’année 1633 et commande le corps de troupes destiné au blocus de Nancy au mois d’août suivant. Ministre d’État, il est ambassadeur extraordinaire en Suède, en 1635. Dans la droite ligne des accords d’Heilbronn, il est alors également accrédité en Allemagne, auprès de l’électeur de Basse-Saxe d’abord, puis en février 1636, auprès de l’électeur de Brandebourg et du landgrave de Hesse. En 1638,

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On trouvera ci-dessous toutes les péripéties de son arrestation, ainsi que les détails de sa disgrâce et de son incarcération. Emprisonné pendant dix ans, le marquis de Châteauneuf est finalement rétabli dans sa charge en 1650, jusqu’à son décès.

MAEE, coll. MD France 807, f° 4. Autographe.

11. Note de Denys Charpentier, 10 janvier 1633.

Denys Charpentier est le secrétaire de la main de Richelieu, dès 1608. Il est pourvu, le 30 août 1630, de la charge de secrétaire du Roi. Il donne ici un bref compte-rendu de préparatifs de guerre du roi d’Espagne, à la fois en Italie et dans la péninsule ibérique, d’après le rapport d’un espion au service du Louis XIII, illustrant le danger de prise en étau du royaume. De 1630 à 1634, l’ambassadeur de France à Madrid est Antoine de Jaubert, comte de Barrault. Il se livre, au cours de sa mission, à une importante activité de renseignement, secondé par son secrétaire, Pény. La note de Denys Charpentier confirme l’utilisation, dans le royaume de Philippe IV, d’un véritable réseau d’espions à la solde du roi de France, dans un contexte de francophobie qui, en 1633, se radicalise242.

Richelieu et Louis XIII le désigne, en même temps que Mazarin, pour représenter la France au congrès de paix prévu à Cologne. Vers la fin de sa carrière, il est promu lieutenant général des armées du Roi. 236 Stenay : auj. dép. Meuse, arr. Verdun, chef-lieu de c. 237 Trèves, auj. Allemagne, siège d’archevêché dont on verra l’importance ci-dessous. 238 Léon du Chastellier-Barlot : mestre de camp du régiment du même nom, il a servi en 1630 sous les ordres du maréchal de Schomberg en Italie. 239 Claude Bouthillier. 240 Jacques d’Apchon de Chanteloupe, dit « le père Chanteloube » : prêtre de l’Oratoire (1621). La déclaration du 31 mars 1631 le mentionne parmi ceux dont les mauvais conseils ont conduit Gaston d’Orléans à la révolte. Poursuivi et condamné en 1632, par le parlement de Dijon, pour crime de lèse-majesté, exilé à Bruxelles, il projette, avec son neveu, Jacques Artaud d’Apchon, d’enlever Madame de Combalet. En mai 1634, son domestique, La Roche, ayant fomenté un attentat contre Richelieu, il est arrêté et son maître déclaré de prise de corps par le parlement de Metz pour conspiration. Il meurt à Bruxelles en février 1641. 241 Achille d’Estampes, commandeur de Valençay (1593-1646) : chevalier de l’ordre de Malte à 8 ans. Commandeur de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, grand maréchal des logis, il dénonce, en mai 1626, le complot ourdi contre Richelieu, et sert dans la marine royale au siège de La Rochelle. Mais en 1630, il se range au parti de la Reine mère et doit s’exiler. Condamné par le parlement de Dijon, il voit tous ses biens meubles et immeubles confisqués et attribués, le 21 janvier 1633, à Guillaume Baillon. Il commande les galères de Malte en 1635, puis est fait cardinal en 1643. 242 C. de Becdelièvre, Le Renseignement français auprès du Roi catholique (1630-1635), thèse de l’École Nationale des Chartes, soutenue en 2006.

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12. François de Lorraine-Chaligny à Richelieu. Cologne, 11 janvier 1633.

MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 14-15. Original autographe. Suscription au f° 15 v° : « à Monsieur, Monsieur le cardinal de Richelieu ».

François de Lorraine-Chaligny (1599-1661), apparenté à la famille ducale, appartient à la branche de Lorraine-Mercœur. Il est doté de l’évêché de Verdun le 18 septembre 1623, grâce à la faveur d’Henri le Bon, après son oncle et son frère aîné, Charles. Pour remercier son protecteur, François de Lorraine-Chaligny l’autorise à prélever dans l’évêché la gabelle sur le sel venant exclusivement de Lorraine. Le monopole du sel dont jouit le duc de Lorraine dans ses États est ainsi étendu aux territoires verdunois tandis que le sel français y est interdit. L’évêque accorde également des avantages territoriaux. En 1623 toujours, il abandonne à Henri le Bon un droit d’hommage sur le comté de Clermont. L’accession à la couronne ducale de Charles IV ne change rien à ces acquis. L’évêque de Verdun se place aussitôt sous sa protection. Il se heurte bientôt à l’administration française en s’opposant à l’achèvement de la citadelle. L’entreprise nécessite en effet la destruction de l’église Saint-Amand, ce que ne peut tolérer le prélat. De surcroît, les hommes du Roi requièrent les sujets de l’évêque pour la réalisation des travaux. L’abbaye de Saint-Vanne elle-même est réquisitionnée pour le logement des soldats et le stockage des munitions. En 1626, François de Lorraine-Chaligny menace d’excommunication ceux qui travaillent à la citadelle. Le 31 décembre, il fait placarder un monitoire contre ceux qui font main basse sur les biens ecclésiastiques. Jean Gillet, le substitut du procureur du Roi, s’oppose à
Henri-Auguste Loménie de Brienne, seigneur de La Ville-aux-Clercs (1594-1666) : secrétaire d’État, en survivance de son père, Antoine de Loménie, à partir de 1615, charge qu’il exerce conjointement avec celui-ci jusqu’en 1638, puis seul jusqu’en 1643. Le règlement du 5 février 1624 qui organise les charges des secrétaires d’État et partage le département des Affaires étrangères lui octroie les affaires d’Angleterre, Turquie et Levant. Puis le règlement du 11 mars suivant complète les fonctions dévolues à M. de La Villeaux-Clercs de la Maison du Roi, de Paris, l’Île de France, Orléans, Berry, Soissons et du parlement de Navarre. En 1635, un nouveau texte lui confie la Maison du Roi, l’Orléanais et le pays chartrain. Par ailleurs, en 1622, Louis XIII lui attribue le gouvernement du château des Tuileries après la mort de Luynes, puis l’envoie en ambassade extraordinaire en Angleterre en 1624 afin de préparer le mariage d’Henriette de France avec le futur Charles Ier. La Ville-aux-Clercs participe au siège de La Rochelle puis aux campagnes d’Italie et de Languedoc. Fin 1630, au lendemain de la journée des Dupes, le Roi le charge de négocier auprès de Marie de Médicis, en vain. En 1632, La Ville-aux-Clercs accède à la charge de conseiller d’honneur au parlement de Paris. Il est fait comte de Brienne en 1638. Il se démet de sa charge de secrétaire d’État en février 1643, avant que la Reine ne lui attribue les fonctions exercées par le comte de Chavigny. Il est l’auteur de Mémoires, où transparaît à la fois une hostilité certaine à l’égard de Richelieu et une loyauté indéfectible au service du Roi. Le cardinal-ministre ne s’y est jamais trompé qui refuse en 1637 la démission de La Ville-aux-Clercs. Il a épousé, en 1623, Louise de Béon. 244 Auj. Rosas, en Espagne, province de Gérone. 245 Veillane, auj. en Italie.
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l’affichage et fait arracher le monitoire. L’évêque met alors ses menaces à exécution et excommunie l’officier de Louis XIII. Le 3 février 1627, le représentant du roi de France ordonne de brûler les décisions de l’évêque, et de l’arrêter pour le conduire à Paris. Face à la tournure que prennent les événements, le prélat prend peur. Il quitte Verdun pour Nancy et préfère s’en remettre à l’Empereur. L’attitude de François de Lorraine-Chaligny a pour conséquence la réforme du système judiciaire en vigueur à Metz, Toul et Verdun. À partir de 1625-1626, aucun officier du Roi ne peut plus être excommunié dans les fonctions de sa charge. Le tribunal souverain des Trois Évêchés déclare la sentence abusive, mais Louis XIII prend rapidement des mesures de représailles. En 1627, il fait saisir les bénéfices épiscopaux. Les revenus du temporel sont mis en économat. Le magistrat de Verdun est dissout. Les habitants doivent se reconnaître sujets de Roi, qui, en échange, consent à maintenir leurs privilèges, notamment l’organisation municipale et les exemptions fiscales. Au mois de mars 1627, les Verdunois se soumettent. François de Lorraine-Chaligny préfère s’exiler à Cologne. Son autorité est réduite à néant. Dans les semaines qui suivent, les chanoines à leur tour reconnaissent l’autorité royale. Ce n’est que deux ans plus tard que François de Lorraine-Chaligny rentre à Verdun et réhabilite Jean Gillet. Au mois de février 1631, il obtient la mainlevée de la saisie de son temporel et la restitution de ses biens. Le Roi conserve cependant l’exercice de la justice. Charles IV assiste impuissant au déroulement de l’affaire. S’il prend la défense de son parent, il ne peut que constater la prise de contrôle de la cité verdunoise par la France. François de Lorraine-Chaligny adresse ici une lettre de courtoisie au cardinal de Richelieu, se défendant de toute acrimonie à l’égard de la France, ce que son séjour à Cologne et ses menées régulières contre les intérêts du roi très chrétien dans les Trois Évêchés contredisent.

En 1633, François de Lorraine-Chaligny défraie la chronique en reconnaissant l’existence de deux filles naturelles, Françoise-Marie et Louise-Michelle, nées d’une liaison avec Sabine-Marie Broons247. Il se fait ensuite suivre dans les camps de l’armée du duc Charles IV, où il sert en qualité de lieutenant-général, par Christine de Marsanne, baronne de Saint-Mange, qu’il épouse en 1661. Le 12 février 1634, un arrêt du conseil du Roi repousse encore les prétentions de l’évêque de Verdun en matière de justice, tout en déclarant que Louis XIII n’a pas eu l’intention
Achille de Harlay, marquis de Bréval , seigneur de Champvallon (1584-1657) : ambassadeur du duc de Lorraine, il est chargé de la liaison entre les cours de Paris et de Nancy en 1632 et 1633. Il a épousé Camille Odette Madeleine de Vaudétar, qui décède en 1633. 247 Elle est la fille de l’écuyer du prince de Phalsbourg qui aide Henriette de Lorraine à sortir de Nancy en 1634. La reconnaissance a été publiée par F. des Robert, Campagnes de Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, en Allemagne, en Lorraine et en Franche-Comté (1634-1638) d’après des documents inédits tirés des archives du Ministère des affaires étrangères. Campagnes de Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, en Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine et en Flandre (1638-1643), Paris, H. Champion et Nancy, Sidot frère, 1883, p. 529-530. Au moment où est rédigé l’ouvrage, l’historien attribue la paternité au cardinal NicolasFrançois de Lorraine, trompé par la mention « François de Lorraine ». Il s’agit en fait de François de LorraineChaligny, comme le rectifie F. des Robert dans la Correspondance inédite de Nicolas-François…, Nancy, librairie Sidot frères, 1885, extrait des Mémoires de la Société d’archéologie lorraine, 1885.
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de porter préjudice aux anciens droits, privilèges et immunités du prélat et du chapitre de Verdun. Cet arrêt confirme cependant l’édit qui a supprimé leur droit de justice souveraine pour l’attribuer au Parlement. Quatre ans plus tard, François de Lorraine-Chaligny, déterminé à rentrer dans la vie civile, se démet de ses bénéfices, les abbayes de Lisle, de Cheminon, de Saint-Maurice, de Coetmalon, de Saint-Hydulphe, de Moyenmoutier, de Beaulieu et de Mureaux. Les revenus tirés de cet ensemble sont considérables. Une résignation soustrairait l’ensemble à l’influence de la famille ducale de Lorraine. C’est pourquoi Nicolas-François de Lorraine s’oppose au projet de son parent. Dans l’immédiat, cédant aux injonctions qui lui sont faites, l’évêque de Verdun garde ses bénéfices, et pendant encore trente ans, il combat contre la France. Au cours de l’été 1636, notamment, il participe à une incursion lorraine en Artois. Le prélat guerrier proteste vigoureusement contre les traités de Westphalie qui cèdent définitivement son évêché de Verdun au royaume, et n’accepte de prêter serment de fidélité à Louis XIV qu’en 1651. Le Roi le réintègre alors dans le spirituel de son évêché et dans une partie de ses revenus. François de Lorraine-Chaligny meurt peu de temps après son mariage, le 16 août 1661.

MAEE, coll. MD France 807, f° 5-8. Original autographe. Au f° 8 v°, suscription : « à Monsieur, M. Bouthillier, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privé, et surintendant de ses finances, en cour ».

13. Le marquis de Brézé à Claude Bouthillier, début janvier 1633.

Après l’évocation des affaires militaires, le signataire fait une première mention du projet de vente de la châtellenie de Chavigny à Claude Bouthillier, pour son fils Léon. La transaction rapproche un peu plus la famille Bouthillier de celle de Richelieu, puisque le marquis de Brézé en fait partie. L’acquisition de la terre noble complète le jeu d’alliances matrimoniales et renforce lignages et liens de clientèle, qui ne concernent plus seulement des individus mais les familles entières.

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Fort-Nieulay : auj. à Calais, dép. Pas-de-Calais, chef-lieu d’arr.

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Gouverneur du fort de Nieulay, le sieur de La Rivière a auparavant exercé la charge de lieutenant au gouvernement de Calais (1627). 250 Antoine Coëffier de Ruzé (1581-1632), marquis d’Effiat, l’un des plus fidèles serviteurs de Richelieu. Il doit autant sa carrière à l’influence de son grand-oncle, Martin Ruzé de Beaulieu, secrétaire d’État de 1588 à 1613, qu’à d’habiles choix politiques. Surintendant des mines et minières en 1613, premier écuyer de la grande écurie en 1616, il exerce les fonctions d’ambassadeur de France à Bruxelles pendant quelques semaines en 1619. En 1626, il est pourvu de la prestigieuse charge de surintendant des finances, qu’il assume avec courage et dévouement, alors que la gestion des finances royales est rendue plus difficile par le coût des campagnes militaires contre les protestants et de la guerre en Italie. En 1630, sa fille épouse un parent de Richelieu, La Meilleraye. L’union confirme les liens existant déjà entre les deux hommes, qui ne se démentent jamais. L’influence du marquis d’Effiat ne fait que croître après la journée des Dupes. Il reçoit d’ailleurs pour prix de son engagement aux côtés du cardinal de prestigieux gouvernements en Anjou, Bourbonnais et Auvergne, dont il est originaire. Administrateur consciencieux, il se révèle aussi homme de guerre de grande valeur. En juillet 1630, il est envoyé en Piémont comme lieutenant général, en compagnie du maréchal de La Force. Il prend part à la bataille de Veillane et aux négociations avec Mazarin qui aboutissent à la signature du traité de Cherasco. Le marquis d’Effiat est récompensé de ses services par le bâton de maréchal de France au mois de janvier 1631. En mai 1632, c’est lui qui conduit, toujours avec le maréchal de La Force, l’armée de Louis XIII chargée de protéger l’électeur de Trèves contre les incursions à la fois des Suédois et des Impériaux. Atteint de « fièvre pourpre », il décède prématurément le 27 juillet. Il est le père du marquis de Cinq-Mars. 251 Auj. dép. Meurthe-et-Moselle, arr. Nancy, chef-lieu de c. 252 Peut-être s’agit-il du traitant Jean Challois ?

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François du Val, marquis de Fontenay-Mareuil (1595-1665) : élevé enfant d’honneur du dauphin, il reçoit la capitainerie du Louvre, qu’il cède, en 1616, au maréchal d’Ancre. Mestre de camp du régiment de Piémont (1616), conseiller d’État, il sert devant La Rochelle et dans les campagnes de Piémont et de Languedoc (16271629), puis dans celles de Lorraine et du Roussillon. Il est ambassadeur à Londres de 1630 à la mi-mai 1633, puis à Rome de 1641 à 1646, et en 1647. Il a laissé des Mémoires. 254 Claude de Bullion (1568-1640) : il est l’une des plus fidèles créatures de Richelieu. Fils cadet de Jean de Bullion, conseiller au parlement de Paris, et de Charlotte de Lamoignon, il obtient la survivance de la charge de son père en 1595. Il est maître des requêtes à partir de 1605, puis conseiller d’État l’année suivante. Au mois d’octobre 1609, il est chargé de négocier avec le duc de Savoie le traité de Brussol. Il représente Louis XIII en 1611 à l’assemblée tenue à Saumur par les députés des calvinistes, et, en 1614, aux conférences de Soissons. Chancelier de la Reine mère l’année suivante, il est autorisé, en 1624, à siéger à tous les conseils. En 1632, il est plus particulièrement associé aux affaires fiscales et au financement des armées. Promu surintendant des finances au mois d’août de la même année, conjointement avec Claude Bouthillier, à la suite du décès du maréchal d’Effiat, Claude de Bullion est chargé de la réconciliation entre le Roi et Monsieur, son frère. Il est également garde des sceaux de l’ordre du Saint-Esprit de février 1633 à 1636, date à laquelle il obtient la charge de président à mortier au parlement de Paris. En 1640, il met en circulation les premiers Louis d’Or, destinés à remplacer les francs de Jean le Bon. Il a épousé, en 1612, Angélique Faure, nièce du chancelier Sillery.

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MAEE, coll. MD France, vol. 807, f° 9. Original autographe.

14. Le duc de La Valette à Claude Bouthillier. Saint-Denis, 14 janvier 1633.

Bernard de Nogaret, duc de La Valette (1592-1661), duc d’Épernon à partir de 1642, colonel général de l’infanterie, captal de Buch, chevalier de la Jarretière et chevalier de l’ordre du SaintEsprit. Il est le second fils de Marguerite de Foix et de Jean-Louis de Nogaret de La Valette, duc d’Épernon, l’un des principaux agitateurs que compte l’aristocratie sous la régence de Marie de Médicis puis le règne de Louis XIII, et se trouve étroitement associé à la faveur de son père dans le cadre d’une carrière militaire très tôt glorieuse. En 1622, suprême récompense, Bernard de Nogaret épouse Gabrielle-Angélique de Bourbon, légitimée de France, fille d’Henri IV et d’Henriette d’Entragues. Il se signale pourtant, comme son père, par de fréquentes velléités d’indépendance, au contraire de son frère cadet, le cardinal de La Valette, fidèle inconditionnel de Richelieu. Le duc de La Valette est aussi associé à la disgrâce de son père, qui lui a délégué le gouvernement de la ville de Metz. Leurs rapports avec Richelieu et avec le pouvoir royal restent tendus. Lors du retour de la cour vers Paris, à l’issue de la défaite du duc de Montmorency en Languedoc, Anne d’Autriche, accompagnée de Richelieu, séjourne à Cadillac, dans le château du duc d’Épernon. Convaincu que tous deux complotent sa perte, le cardinal préfère regagner seul, malade, ses terres de Richelieu. Veuf depuis 1627, le duc de La Valette épouse en secondes noces, Marie du Cambout de Coislin, cousine de Richelieu, en gage de fidélité. Par ailleurs
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Référence au siège et à la prise de la place de Moyenvic, en Lorraine, à la fin de l’année 1631. Richelieu songe à acquérir la terre de Monts, qui appartient à l’évêque de Bellay. 257 Voir supra note 237. 258 Jeanne de Thévalles.

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assigné à résidence hors de Paris sur ordre exprès de Louis XIII, alors qu’il pensait bénéficier d’une abolition royale absolvant ses fautes, le signataire, qui proteste de sa loyauté, sollicite l’autorisation de demeurer une semaine dans la capitale du royaume pour régler ses affaires.

C’est dans ces circonstances que se produit l’affaire Sourdis, qui oppose le duc d’Épernon à l’archevêque de Bordeaux à l’automne 1633, et qui contraint Richelieu à punir les fautifs. En 1636, le duc de La Valette se compromet dans les intrigues du comte de Soissons et n’est plus chargé que d’opérations militaires peu prestigieuses comme la défense de Saint-Jean-de-Luz ou la répression de la révolte des croquants en 1637. Par la suite, le duc de La Valette sert dans l’armée du prince de Condé au siège de Fontarabie (1639), mais tenu responsable de l’entreprise, et condamné à mort par contumace, il doit s’enfuir en Angleterre. Il ne rentre en France qu’en 1643, date à laquelle il est rétabli dans ses charges. Gouverneur de Guyenne, il se rend très impopulaire par son autoritarisme. S’il reste fidèle à la Régente pendant la Fronde, il doit cependant céder son gouvernement au Grand Condé et accepter en échange celui de la Bourgogne où il ne peut se prévaloir de la clientèle traditionnelle familiale. Ce n’est qu’en 1660 que le souverain l’autorise à reprendre la charge détenue autrefois par son père, mais sous le contrôle désormais d’un intendant.

15. Ordonnance portant installation d’une cour de Parlement à Metz, 15 janvier 1633.
MAEE, coll. CP Lorraine, vol. 11, f° 5-9. Copie de la main d’un secrétaire, devenue minute par l’ajout de corrections d’une autre main.

Le texte organisant l’érection du parlement de Metz révèle la ferme volonté du roi de France d’ordonner l’exercice de la justice en terres évêchoises, qui deviennent une véritable enclave

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française au cœur des États du duc de Lorraine. Louis XIII exprime sa volonté d’imposer sa souveraineté aux Trois Évêchés, par le biais de la justice : le maître échevin et le conseil des Treize de la ville de Metz, comme les officiers municipaux de Toul et de Verdun, ne conservant qu’une compétence très restreinte en matière civile. La nouvelle assemblée est conçue comme une instance judiciaire supérieure, placée au dessus des justices de la ville et de l’évêque. Elle met fin à l’autonomie judiciaire que l’Empire réservait jusque-là à la cité messine et permet à Louis XIII d’accroître l’étendue géographique de sa souveraineté de manière significative. Le ressort de la nouvelle cour de justice couvre l’ensemble des Trois Évêchés et les « pays adjacents », c’est-àdire les villes de Metz, Toul, Verdun, Vic-sur-Seille, Moyenvic, Gorze, Mouzon, Beaumont-enArgonne, Château-Renaud et Mohon, ainsi que leurs dépendances. Quant aux compétences du Parlement, sur le modèle de celui de Paris, elles s’étendent sur toutes matières civiles et criminelles. L’édit royal du 15 janvier 1633, très complet, ne laisse aucune part à l’improvisation. Outre la composition du parlement de Metz, il en définit la hiérarchie. L’ordre des prééminences est essentiel puisqu’il permet un subtil jeu d’équilibre dans la distribution des offices entre notables français et notables lorrains. Le texte fondateur de l’assemblée prévoit ainsi un premier président, six autres présidents, cinquante-quatre conseillers, dont six ecclésiastiques, un procureur général, deux avocats généraux, quatre substituts, plusieurs greffiers et autres officiers subalternes. Les offices, délivrés moyennant finances, sont héréditaires et transmissibles par leur titulaire. Aux conseillers courants, s’ajoutent des conseillers d’honneurs. Cette dernière dignité est conférée aux évêques de Metz, Toul et Verdun, à l’abbé de Saint-Arnoul, et aux gouverneurs militaires des trois cités. Les modalités de fonctionnement sont bien établies. L’édit du 15 janvier 1633 prévoit que la cour de justice juge par semestre, le premier commençant au mois de février, le second au mois d’août. La présidence des deux semestres doit être assurée par le premier président. Pour les six présidents et les cinquante-quatre conseillers, l’année est en revanche partagée. La moitié d’entre eux est attachée au premier semestre, l’autre moitié l’est au second. L’établissement des semestres n’est pas strict, il répond aux nécessités conjoncturelles et à la charge de travail dévolue à la cour de justice. Le danger de recruter des magistrats en pays lorrain, tout comme l’impossibilité d’obtenir la résidence à demeure de magistrats français à Metz expliquent le système instauré. Le partage de l’année permet aux parlementaires de n’assurer que quatre mois de service effectif par an. Les officiers français ont en effet famille et intérêts à l’intérieur du royaume. Le suivi de leurs affaires les oblige à être présents sur leurs terres ou à la cour plusieurs mois par an. La tâche dévolue aux membres du parlement de Metz s’annonce immense au début de l’année 1633. La France a pour le moins beaucoup à entreprendre pour faire reconnaître sa souveraineté sur les Trois Évêchés et la guerre rend tout établissement précaire.

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« et contre les droits de l’auctorité souveraine qui ne se peut partager et qui doibt demeurer entière en nostre seule personne » : barré.

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