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LE FLAMBOYANT

De
209 pages
Le Flamboyant a pour cadre Petite-Goâve, une petite ville de province, au sud de Port-au-Prince, dans les années 50, avant de l’arrivée des Duvalier. C’est l’histoire d’une amitié entre Pascal, Odilon, Mondon et les autres. Un récit intimiste, écrit avec beaucoup d’humour et de fraîcheur, émaillé de nombreuses anecdotes.
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LE FLAMBOYANT

@ L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2725-5

Mario

BLAISE

LE FLAMBOYANT
Récit

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan

Hongrie

Hargitau. 3
1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A Papy, à ma mère et à mes sœurs, à ma femme et à mon fils, à mes camarades de l'Ecole des Frères.

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LA BONNE

NOUVELLE

Ma mère vient de m'apprendre par téléphone qu'elle a retrouvé les traces de Mondon à Brooklyn. n paraît que, tôt ou tard, tous les Haïtiens font surface à New York et qu'avec un peu de patience l'on fmit toujours par retrouver la personne qu'on recherche. Patience et longueur de temps. . . La perspective de revoir Mondon me remplit de joie. T Dutefois, on dirait que je prends mon temps et que je tiens à prolonger ravant de ce plaisir comme on sirote ravant d'un voyage. A contrario, parfois, je mets une sourdine à mon bonheur. Comme si je crains, en levant le voile, de ternir l'image forcément idéalisée que j'ai gardée d'un ami d'enfance, à l'époque où nous étions tous les deux hauts comme trois pommes. Ne faut-il pas garder ses rêves dans la vie? Après environ quarante années passées loin de ma terre natale, j'ai appris en effet que l'on ne se baignait jamais deux fois dans le même fleuve, que l'on ne

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revenait jamais dans le pays que l'on a quitté, en ce sens que ce n'est pas la même personne qui revient. Mon ftis Renny m'a suggéré dernièrement d'écrire les souvenirs de ma petite enfance en Haïti. J'avoue que je me suis senti un peu offusqué d'être convié à ce rôle de vieux grand-père qui allume les réverbères dans les rues du passé alors qu'il aimerait peut-être encore tracer la voie. "Oh rage, oh désespoir, oh vieillesse etlnemie ! "

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.MA NAISSANCE

Je ne dérogerai pas à la règle: au commencement, il y a la sage-femme, à la fm, il yale fossoyeur ou, pour faire plus moderne, le préposé à l'incinération. Entre les deux, on se débrouille, comme on peut. Il y en a qui écrivent comme pour prendre date. La sage-femme est appelée, au début des années 40, au domicile de mes parents pour me mettre au monde. A l'époque, on accouche et on meurt dans l'intimité de son logis. Cela se passe à Port-au-Prince, à l'avenue du Travail, au Bois Verna. Ma grand-mère paternelle est présente ainsi que mon grand-père maternel, en tant que médecin généraliste. La coutume étant à l'époque que les généralistes fassent aussi les accouchements. J'ai souvent revu, par la suite, de l'extérieur, cette maison du Bois Vema que nous n'avons pas habitée longtemps. il s'agit d'une grande maison bourgeoise, dans un quartier résidentiel qui semble très calme. C'est un endroit que j'aimerais continuer à habiter.

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J'ai rencontré aussi pendant de longues années la sagefemme qui officia ce jour-là.. Elle était devenue une paisible retraitée et habitait non loin de la maison d'un de mes amis. Elle m'a toujours témoigné beaucoup de tendresse. Je suis né sous le règne du président Lescot, allié inconditionnel des Américains. Ctest l'époque de la toute puissance des mulâtres et de l'omniprésence de la Shada, société haïtiano-américaine de développement agricole, qui s'occupe de l'exploitation du caoutchouc dans presque tout le pays. J'appris, par la suite, que mon père et ma mère avaient été élevés ensemble dans la même maison, comme frère et sœur. Ma mère se prénomme Félicia et mon père Patrice.

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PATRICE

ET

FÉLICIA

Environ un an avant ma naissance, ma mère a mis au monde une petite fille prénommée Michèle et que nous appellerons tous Mica. J'ai su, je ne sais plus quand ni comment, que Mica est née des amours secrètes de ses géniteurs alors qu'ils habitaient sous le même toit, suite au remariage de leurs parents. En effet, mon grand-père maternel, Alexandre Montas ou Papy, avait épousé en deuxièmes noces ma grandmère paternelle ou Mamy. Papy avait déjà quatre enfants et Mamy six. TIsétaient veufs tous les deux. A l'époque, début 1900, les gens meurent jeunes en Haïti et les femmes souvent en couches. Sous le même toit cohabitaient donc ces dix enfants dont Félicia, ma future mère, fille de Papy et Patrice, mon futur père, fus de Maroy.

Il

Le problème posé par la grossesse de Félicia est vite réglé. Les enfants sont priés de se marier. L'une a 21 ans, l'autre 20 ans. Le mariage est célébré à l'église du Sacré-Cœur de Turgeau, à Port-au-Prince, en présence de toute la famille et de nombreux amis. La cérémonie est suivie d'un vin d'honneur à l'avenue du Travail, au domicile commun des pareüts et des nouveaux mariés. Il n'y a pas de réception à proprement parler, en raison, semble-t-il, de la brouille qui existe entre le clan maternel et le clan paternel depuis le remariage de Papy et de Mamy. Le nouveau papa trouve un poste dtinstituteur au Petit Séminaire Collège Saint Martial qu'il a fréquenté auparavant comme élève jusqu'en terminale. il suit, par correspondance, des cours d'architecture. Les amours de Félicia et de Patrice ont commencé par l'entremise des chauves-souris. La petite chambre qu' occupait Félicia avait une fenêtre commune avec celle de Cora, la sœur de Patrice. La première a peur des chauves-souris et veut garder la feüêtre fermée. Cora n'est pas de cet avis. C'est Patrice qui, une fois Cora endormie, rabat la fenêtre de l'extérieur et gravit ainsi des échelons dans le cœur de la belle Félicia. Il semblait, à l'époque, que cette union fût réalisée dans la joie. Ils eurent même beaucoup d'enfants.

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L'INSTALLATION

A PETIT-GOÂVE

C'est le black-out complet sur les quatre années qui suivent ma naissance. J'ai un vague souvenir d'avoir habité à la ruelle Jérémie, toujours à Port-au-Prince. Je me retrouve subitement à Petit-Goâve et je vois partir ma maman à l'hôpital construit par les Américains pendant l'occupation pour accoucher de la petite dernière, Flore. Je me souviens de remplacement de sa chambre, à l'angle du deuxième étage du grand bâtiment, non loin de la morgue. Entre temps, il s'est passé des choses: la famille s'est agrandie de deux filles, Dada et Son, nées à la ruelle Jérémie, et mon père vient de s'en aller pour trois ans au Canada continuer ses études d'architecture. Le père parti, la mère et trois de ses enfants prennent le chemin de Petit-Goâve, à 60 km au sud de la capitale, mais à 4 ou 5 heures de route par temps sec (goâve signifie baie). Mica est placée en pension à Port-au-Prince.

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Nous sommes sous le président Estimé, l'un des rares présidents progressistes que le pays ait eus. Nous, les Haïtiens, nous nous repérons souvent ainsi: cela se passe sous Estimé, sous Magloire. Je n'ai aucun souvenir de ce déménagement. Je me retrouve donc à Petit-Goâve, chez Papy avec ma mère, bien entendu, mes trois petites sœurs, tante Lucette, la sœur cadette de maman, qui est célibataire. Elle devait jouer un rôle non négligeable dans notre éducation. La maison de Papy est l'une des plus imposantes de la ville. Il s'agit d'une grande maison de style colonial, avec une galerie et un balcon tout autour, muni d'une balustrade artistiquement sculptée. La maison se trouve à l'angle de la rue Lamarre et de la rue Saint Paul, en plein centre-ville. Elle doit avoir environ 25 mètres de haut. Elle est faite de briques au rez-de-chaussée. L'étage est en bois et le balcon est soutenu par de longs et [ms poteaux également en bois. Le toit est en tôle ondulée, comme la plupart des maisons de la ville. A la campagne, seuls les riches habitent des maisons en tôle, "caye toI", les pauvres ont des maisons en toit de chaume. De la galerie, ou du balcon de la rue Lamarre, en hommage au colonel Lamarre qui fut commandant de la place de Petit-Goâve, aux lendemains de l'Indépendance, on aperçoit la mer des Caraibes, derrière les casernes aux murs peints d'un ocre éclatant. Et l'on entend tous les matins à huit heures pétantes le son du

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clairon accompagnant l'hymne national, pour la montée du drapeau aux Casernes Soulouque. L'entrée des casernes est bordée d'une double allée de palmiers royaux, séparant le marché d'un parc public qu'on appelle la Place. Papy est fier de ces palmiers qui, paraît-il, ont été plantés par son gendre, alors qu'il était jeune officier en poste à Petit-Goâve. La montée du drapeau, c'est aussi notre relève de la garde, la vie s'immobilise, tout le monde se recueille, les hommes se décoiffent, on se tient immobile. Pas une mouche ne vole. "Monte, cher drapeau, flotte dans le ciel bleu et rappelle nous nos vertus et la gloire de nos aïeux." Cette cérémonie quotidienne provoque toujours un intense frémissement chez moi. Je ne sais pas grand chose de l'histoire de mon pays, mais je me sens déjà concerné. Je suis fier d'être haïtien. La maison de mon grand-père est composée au rezde-chaussée de deux immenses pièces bien séparées: l'une sert de living-room, la pièce où l'on vit, à proprement dit, c'est le salon-salle à manger de tous les jours, l'autre est professionnelle et s'appelle la halle. A partir de la galerie, on a accès au living-room par une lourde porte en bois recouverte de métal [m fiXé par une multitude de petits clous. Les battants de cette porte, de composition identique à celles de la halle, sont munis de crochets massifs, permettant de les refermer de l'intérieur. Cette porte s'ouvre dès que les serviteurs se réveillent. Une persienne, munie de jalousies, garde l'entrée pendant la journée. Cette pièce est

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meublée d'un divan, de quatre solides fauteuils en bois blanc ajouré, garnis de coussins, d'un bureau et d'un porte-manteau. Y sont accrochés la veste et le chapeau de Papy : signes de sa présence. En allant vers la cour, on renCOlltre la salle à manger proprement dite, meublée d'une table avec des chaises, d'un garde-manger et d'un "side-board",* vaisselier ouvert en haut et fermé en bas. La grande table de la salle à manger nous servira, en dehors des heures de repas, à faire les devoirs, à apprendre à jouer aux cartes, à faire nos premières armes avec les osselets. Un paravent est placé devant la porte qui donne accès à la cour. Le sol est couvert d'un carrelage à motifs multicolores où prédominent le rouge et le vert. Cette pièce communique avec la halle par une porte en bois plein qu'on ferme à clé en dehors des heures de travail. Au coucher du soleil, peu avant le carillon de l'Angélus du soir, on sort la "dodine" de Papy, rocking-chair, chacun sort sa chaise et on s'installe sur la galecie de la rue Lamarre, plus chic que la rue Saint Paul. On prend le frais. Papy, qui n'exerce plus en tant que médecin, en raison de son âge, il a soixante dix ans, achète au détail le café, le coton et le sisal pour les revendre en gros à des exportateurs. La halle sert à stocker ces marchandises.
*Notre créole, dérivé du français, est truffé de mots anglais et espagnols.

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L'essentiel de l'activité se passe sur la partie la plus stratégique de la galerie, à l'angle des deux rues, où Papy a fait Ï11stallerune grande balance avec d'énormes plateaux en bois et de longues chaînes. Des poids de 5, 10, 25 et 50 kg. complètent le dispositi£ Quand les plateaux sont mis verticalement, cela signifie que le business est fermé. La halle dispose de deux grandes portes sur la rue Lamarre et de deux autres sur la rue Saint Paul. Celle du fond est pratiquement condamnée et ne s'ouvre qu'exceptionnellement, pour une opération de déstockage par exemple. Papy est secondé dans son travail par le fidèle Berthier qu'il surnomme: Bête sans queue, je ne sais pourquoi. Berthier reçoit les paysans, s'occupe de peser la marchandise proposée et de faire toutes les manipulations. Il est aussi le préposé aux courses. Berthier est un vieux monsieur qui vit avec sa femme Caméïde dans des dépendances mises à sa disposition en face de notre maison. Les jours de marché, ceux où les paysans descendent des mornes, sont bien sûr les journées les plus actives. La rue Lamarre est bien placée car elle constitue un passage obligé pour beaucoup de paysans qui se rendent au marché centraL C'est d'ailleurs dans cette même rue qu'est installée, pour une activité identique, Mancine, la grand-mère de mon ami Odilon, trois maisons plus loin. Mancine est la cousine germaine de Papy.

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Dans la halle, Papy possède un bureau sur lequel est placée une balance Roberval destinée à traiter les petites transactions. Ce bureau se ferme à clé et s'ouvre comme un pupitre. TIcontient des pièces de monnaie, des liasses de billets de une à cinq gourdes pour régler les achats et aussi, ses instruments de travail: tarifs, petite papeterie. Car Papy n'utilise pas de chèques pour les règlements à ses fournisseurs paysans. Grand-père fait de la "Spéculation" : les paysans des mornes lui vendent leur café au détail, il le stocke et attend que le cours grimpe avant de le revendre. D'ailleurs, ceux qui s'adonnent à cette activité s'acquittent d'une patente et s'appellent des spéculateurs. Le café étant la principale production du pays, diverses maisons se livrent à l'exportation. La plus prestigieuse est la maison Bombace, une fttme haïtiano-italienne . J'entends parfois Papy se plaindre de la morte saison. Il expliquait, l'autre jour, que la maison Bombace avait ouvert dans les mornes, où se trouvent les plantations de caféier, des postes d'achat de café en censes. Ce café est livré aux usines Bombace, installées non loin, pour le dépulpage, le séchage et la mise en sac. Les paysans ne sont donc plus obligés de descendre en ville pour vendre leur production. La cueillette du café, ajouta-t-il, se faisant seulement de fm juillet à décembre, il y a des mois où les affaHes sont forcément calmes.

Papy tire aussi profit des terres agricoles qu'il possède à La Hatte, à 2 km du centre, à La Plaine, sur la route

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de Miragoâne, et aussi dans les mornes, "en dehors" comme on dit, là où vivent les paysans. C'est le système de l'affermage: Papy loue ces terres à des gérants. La halle sert aussi à stocker les fruits et légumes qui viennent de ces plantations et que nous consommons au fur et à mesure. Il s'agit surtout de bananes, de mangues, d'ignames, de haricots rouges, blancs, noirs, de pois congo, de maïs, de noix de coco et de patates douces. La banane est soit un légume, soit un fruit. En tant que légume, elle se mange verte ou mûre après avoir été bouillie. Elle accompagne tous les repas. Nous consommons deux variétés de banane-légume, la plus courante et une autre famille plus petite et plus farineuse qu'on appelle banane Pauillac. En tant que fruit, elle nous arrive verte, en régimes comme on dit. Et ces régimes de bananes sont, selon leur état d'avancement, accrochés par une longue corde à un poteau pour faciliter le mûrissement. Au passage, je prends mon goûter, en tirant une banane mûre. Tout le régime se met alors à osciller. J'apprends à faire ce geste délicatement pour ne pas attirer l'attention de mon grand-père, quand j'ai le sentiment que j'exagère un peu car de nombreux copains m'accompagnent souvent dans l'entreprise de dégustation. J'appris, par la suite, d'oncle Marc, qu'avant d'être spéculateur, Papy avait installé dans la halle une fabrique artisanale de boisson gazeuse, appelée Colas en Haïti, et commercialisée sous la marque: l'Oiseau Bleu.

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Il avait obtenu de la maison Borday de Port-au-Prince, la fonnule du colas. Papy mettait le sirop dans les bouteilles, Philippe Edmond, son ancien chauffeur, injectait le gaz et Tonton Dériska tournait la manivelle. TI exerçait cette activité parallèlement à celle de médecin généraliste-accoucheur. L'expérience se termina malheureusement par l'explosion de la boule qui contenait le gaz. Philippe fut blessé, Dériska eut un doigt coupé. Le commandant du district, Jules Andréa, mena son enquête et classa l'affaire. Papy fournissait en colas le très actif Cercle de PetitGoâve dont il était le président. il ne reste maintenant que deux signes visibles de cette fabrique de colas: une rigole, au fond de la halle, qui débouche sur la galerie de la rue Saint Paul. Elle servait à vidanger la machine et, une table métallique verte que la ménagère utilise pour sécher la vaisselle. A l'extrême pointe de la galerie, à la rue Saint Paul, il y a ce qu'on appelle le glacis, destiné à faire sécher le café et sur lequel débouche le portail de derrière, qui permet de rentrer et de sortir discrètement de la cour. On y fait sécher également des peaux de cabris ainsi que du sisal. Quand le glacis est inutilisé, nous nous précipitons pour le transformer en aire de jeux: on s'amuse à la marelle, aux billes. Mes sœurs sautent à la corde. La cuisine, la douche, les cabinets, un grand bassin qui sert de piscine aux plus jeunes, ainsi que le petit bassin qui fait office d'évier se trouvent dans la cour qui n'est

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