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Le groupe d'Oujda revisité par Chérif Belkacem

De
268 pages
Né durant la Révolution algérienne, le groupe d'Oujda a été appréhendé par les analystes du système politique algérien comme le centre nodal du pouvoir. Comment s'est-il créé ? Quels ont été ses initiateurs ? Sur quel fond doctrinaire ou idéologique reposait-il et dans quel but ? Pour la première fois, l'un des créateurs et animateurs de ce groupe en parle, avec détachement, avec dérision parfois.
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Fawzi Rouzeik
Le groupe d’Oujda a été appréhendé, par les analystes et commentateurs du
système politique algérien, comme le centre nodal du pouvoir.
Comment s’est-il créé ? Quels ont été ses initiateurs ? Sur quel fond
doctrinaire ou idéologique reposait-il et dans quel but ?
Ce bloc monolithique, qui a résisté aux crises politiques avant et après
l’indépendance, s’est désagrégé à un moment où l’Algérie, après la trilogie
révolutionnaire, avait besoin d’être gérée.
Pour la première fois, l’un des créateurs et animateur de ce groupe en parle
avec détachement, avec dérision parfois. Le groupe d’Oujda
revisité par Chérif Belkacem
Fawzi Rouzeik est professeur de science politique à la retraite, ancien
directeur de l’Institut d’études politiques d’Alger et ancien collaborateur
et chargé de recherches au CNRS (IREMAM – Aix-en-Provence).
ISBN : 978-2-343-03909-1
26 e
Histoire et Perspectives Méditerranéennes Histoire et Perspectives Méditerranéennes
Fawzi Rouzeik
Le groupe d’Oujda revisité par Chérif Belkacem




























Le groupe d’Oujda revisité par
Chérif Belkacem



Histoire et Perspectives méditerranéennes
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les
Éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble
de travaux concernant le monde méditerranéen des
origines à nos jours.


Déjà parus

Geneviève GOUSSAUD-FALGAS, Le Consulat de France à
e eTunis aux XVII et XVIII siècles, 2014.
Frédéric HARYMBAT, Les Européens d’Afrique du Nord dans
les armées de la libération française (1942-1945), 2014.
Maurizio VALENZI, J’avoue que je me suis amusé, Itinéraires
de Tunis à Naples, 2014.
Mustapha BESBES, Jamel CHAHED, Abdelkader HAMDANE
(dir.), Sécurité hydrique de la Tunisie. Gérer l’eau en
conditions de pénurie, 2014.
Abdelmajid BEDOUI, Grandeurs et misères de la Révolution
tunisienne, 2014.
Kamal CHAOUACHI, La culture orale commune à Malte et à
la Tunisie, 2014
Abdelaziz RIZIKI MOHAMED, Sociologie de la diplomatie
marocaine, 2014.
Ahmed BENNOUNA, Le crédit-bail au Maroc. Un mode de
financement original, 2014.
Francesco CORREALE, Le front colonial de la guerre
19141918, Trafic d’armes et propagandes dans l’Occident
maghrébin, 2014.
Mustapha HOGGA, Théocratie populiste ou séparation des
pouvoirs au Maroc ? Histoire et alternative démocratique,
2014.
André-Paul WEBER, Régence d’Alger et Royaume de France
(1500-1800). Trois siècles de luttes et d’intérêts partagés, 2014.

Fawzi ROUZEIK















Le groupe d’Oujda revisité par
Chérif Belkacem











































































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03909-1
EAN : 9782343039091



«Il est de l’intérêt d’un tyran de garder son peuple pauvre, pour
qu’il soit si occupé à ses tâches quotidiennes qu’il n’ait pas le
temps pour la rébellion»
Aristote








PREAMBULE


Le système politique algérien est-il soluble dans la
démocratie ? La réponse est négative, les quelques
tentatives de personnalités politiques pour l'amener à se
réformer ayant été refusées. Le seule action, ayant
sérieusement mis en danger le système, a été
instrumentalisée et a donné lieu à une décennie de
violence; la rue a failli le faire basculer en octobre 1988.
La première expérience eut lieu tout de suite après
l'indépendance de l’Algérie avec la rédaction de la
première constitution le 10 septembre 1963 au cours de
«la période de discussion» ayant succédé à «la période de
contestation»(juillet 1962-septembre 1962». L'intervention
du gouvernement et du parti dans l'élaboration et
l'adoption de la constitution n'étant pas prévue dans le
projet de loi ratifié par le corps électoral le 10 septembre
1962 qui confiait le pouvoir constitutionnel à une
assemblée nationale. Première crise institutionnelle qui eut
pour conséquence la démission du président de
l'Assemblée, accusant le gouvernement d'avoir «soumis, à
de prétendus cadres d'un parti qui en fait n'existe pas
encore, un projet de constitution sans que l'Assemblée en
ait été informée».
Le coup d'Etat du 19 juin 1965 a mis fin au régime du
président Ben Bella et a répudié toutes les institutions
existantes. Le nouveau régime poursuit le projet de
structurer méthodiquement l’État en commençant par la
base, les institutions politiques devant couronner l'édifice
au lieu de le fonder.
9 Encore une fois, la crise se produit au moment où un
homme se saisit de la demande d'aménager les institutions
politiques. Comme il n'existe pas d'institution de
résolution des conflits ou d'arbitrage, l'affrontement se
résout souvent soit par la manœuvre, soit par la violence.
Jamais par la négociation.
Le coup d’État de juin 1965 avait été justifié par
l'accaparement du pouvoir par le président Ben Bella. Ses
initiateurs avaient promis, dans la déclaration annonçant le
création d'une nouvelle ère, l'organisation de l'Etat sur la
base d'institutions politiques démocratiques élues. C'est
alors que le président Boumediene s'ancrait dans un
pouvoir politique illimité, c'est-à-dire sans contre-pouvoir,
que l'un des membres du conseil de la révolution et noyau
dur du «groupe d'oujda», monsieur Cherif Belkacem,
souleva la question de l'engagement pris en 1965
d'aménager les structures politiques pour éviter le pouvoir
personnel. Cette demande provoqua la crise politique. Elle
était le prétexte du différend, mais si ce seul point avait été
remis en question, on ne peut admettre qu'il aurait conduit
à un tel affrontement.En effet, monsieur Chérif Belkacem
quitte le pouvoir et sa vie publique prend fin à un moment
précis, celui qu’il a choisi, le moment où ce pays a basculé
dans l’ersatz de la politique. Dès cette nouvelle séquence,
la politique s’efface devant la rumeur, la mort, la fuite en
avant, plus précisément naissent les calculs malsains, les
arrière-pensées, s’accomplissent les reniements et les
dénis, se dévoilent les trahisons pour la conservation
absolue du pouvoir. Pour certains, la mort inattendue a mis
fin à l’action et la contestation, pour d’autres ce fut l’exil
ou l’exil intérieur assumé et la fin d’un long parcours
politique. Ceux qu’on ne pouvait tuer physiquement
étaient alors immolés politiquement par la rumeur et la
10 désinformation. C’était le prix à payer quand on refuse la
compromission.
Un nouveau système politique va alors se mettre en place.
Il reposera essentiellement sur la subordination, non à une
philosophie, une idéologie, un programme, mais à un
homme. Les choix présidant au recrutement de l’élite
politique obéiront à ce paradigme et les filières du pouvoir
seront organisées selon cette doctrine. Ce système
politique perdure encore, bien que les acteurs déterminants
d’aujourd’hui ne soient que les sous-produits résiduels de
ceux qui l’ont enfanté.
Tout commence et tout finit en 1974.
L’été 1974 a été celui des rumeurs; il fut question de
tentative de coup d’Etat contre le président Boumediene,
où le ministre des Affaires étrangères quittait Alger et se
réfugiait à Annaba chez le colonel Ahmed Draia, directeur
général de la Sûreté nationale et membre du conseil de la
révolution.
Pendant ce temps, pollué par la désinformation et le
murmure du on-dit, monsieur Chérif Belkacem se trouvait
à Rabat au Maroc durant les mois de juillet et d’août; il
avait représenté le président Boumediene à l’anniversaire
du Roi Hassan II le 9 juillet et prolongé son séjour. Il
déploya une activité politique intense. Il fut reçu à
plusieurs reprises par le Roi Hassan II en audience privée.
Il entretenait d’excellentes relations avec lui ainsi qu’avec
son entourage immédiat. Le roi l’appréciait beaucoup, au
point de lui faire certaines confidences. Au cours de ces
deux mois à Rabat, lui parvinrent certaines dissonances
qui commençaient à s’installer et des rumeurs médisantes
étaient diffusées avec insistance à Alger. Pour éviter toute
11 malveillante interprétation de son séjour qui se
prolongeait, à l’évidence celle de réfugié politique au
Maroc, il habita chez l’ambassadeur d’Algérie, signifiant
ainsi qu’il était «surveillé»par le représentant officiel de
l’État et ne pouvait être considéré de ce fait comme
dissident.
Si Djamal était souvent envoyé auprès du roi, étant donné
les liens qui le liaient à lui et de la confiance établie entre
les deux hommes. C’est lui, par exemple, qui porta un
message de solidarité au roi, à Fès, après l’assaut du palais
royal de Rabat en juillet 1970 pendant les festivités liées
à son anniversaire. Peu de chefs d’État avaient eu ce geste
et le roi l’avait apprécié. Celui-ci avait à cette occasion
transmis un message verbal secret au président
Boumediene l’invitant à se «méfier» du colonel Chabou,
Secrétaire général du ministère de la Défense nationale,
ainsi que du général Oufkir- tous deux issus de l’armée
française et amis depuis la guerre d’Indochine- car ils
préparaient un coup d’État contre lui. Le message oral fut
transmis à qui de droit.
Ce natif de AÏn El Béida, dans les Aurès, de la tribu des
CHERIF, suivit son père, nommé comme interprète
judiciaire au Maroc. Encore jeune universitaire il intégra
l’Armée de Libération du Maroc où militèrent quelques
Algériens. Sur la stèle érigée en l’honneur du retour du roi
Mohamed V d’exil de Madagascar, son nom figure parmi
celui d’autres Algériens opposés à son exil. Il n’avait que
vingt ans. C’est de cette période que datent ses amitiés
avec l’élite politique marocaine. Parmi elle, un nom,
Abdelkrim El Khatib, d’origine algérienne, plusieurs fois
12 ministre, un des fondateurs de l’Armée de Libération du
1Maroc et premier président du parlement marocain.
Une autre amitié, celle d’Ahmed Medeghri, est née
cellelà pendant la guerre de libération nationale, en wilaya V,
puis à Oujda à l’état- major commandé par le colonel
Boumediene. Ministre de l’Intérieur, monsieur Ahmed
Medeghri, fatigué, se reposait en Suède sur insistance de
son compagnon. Il fut invité à revenir à Alger par le
ministre des Affaires étrangères au cours de cet été 1974.
Il mourut le 10 décembre de la même année. L’année 1974
verra la fragmentation du groupe d’Oujda. Ce qui
demeurait de ce groupe – deux individus – aura pour
charge de « motiver» la scission de ce que l’opinion
publique, les diplomates et les analystes considéraient
comme indissoluble et inséparable puisque complices.
Pour deux d’entre eux l’explication était «visible»:
Ahmed Medeghri s’était «suicidé» de deux balles dans la
tête, Kaid Ahmed résidait au Maroc - il y comptait de
nombreux amis dont notamment Moulay Ahmed El
Alaoui, conseiller du roi – supposé protester contre la
«révolution agraire».Demeurait le «cas» Chérif Belkacem
qui avait démissionné et était resté en Algérie. Il fallait
fonder sa rupture avec un système politique qu’il avait
contribué à forger, non comme une démission, ce qui

1 Monsieur Abdelkrim El Khatib est né le 2 mars 1921 à El
Jadida au Maroc.
Son père, Omar El-Khatib El Mahfoudhi, est originaire des
Mhafidh de Mascara, qui de 1901 à 1904 ont été mouderres à Djamaa
Safir d’Alger. Au siècle passé il rencontra le grand Vizir de Moulay
Mohammed Ben Abdelaziz, Sidi Mohamed El-Djebbas, lors d’une de
ses missions à Alger. Il lui servit d’interprète auprès du gouverneur
général, devint son ami et le suivit au Maroc. Il épousa sa fille, Lalla
Meriem El-Debbas, en 1909. De cette union naquit Abdelkrim
ElKhatib. Celui-ci aida d’une manière conséquente la révolution
algérienne.
13 conjecturait un désaccord politique, mais comme une
sanction. Celle-ci aurait condamné tout le groupe si elle
avait été réduite à un acte politique. La rumeur se chargera
d’en orienter le sens, la transgression de l’ordre moral. La
frontière entre information, témoignage et rumeur est
souvent floue. L’on sait l’extraordinaire capacité du
monde politique à répercuter les plus basses calomnies. Et
la rumeur politique peut se révéler d’une efficacité
assassine. Elle peut même se faire meurtrière. Il est
évident que la diffusion consciente de fausses nouvelles a
pour but de déstabiliser, diaboliser l’adversaire ou le
concurrent. Ses adversaires savaient que Si Djamal était
un grand homme politique. En ce sens un grand homme
politique est toujours multiforme. C’est pourquoi toutes
sortes de descriptions de Chérif Belkacem sont possibles,
dissemblables entre elles et fidèles, une à une, à telle ou
telle posture du personnage.
Chérif Belkacem engagé, ignoré, critiqué ou célébré,
homme d’idées, d’amabilités, de combats. Tous ces Chérif
Belkacem seraient véridiques, mais tous seraient partiels.
Un grand homme politique se distingue aussi par quelque
chose d’unique, une attitude fondamentale qui se retrouve
dans la totalité de ses actes: le sens constant du dialogue et
du don de soi.
Le colonel Houari Boumediene ne s’était pas trompé –
connaissant ses qualités- lorsqu’il l’a désigné, après le
coup d’État du 19 juin 1965, en tant que responsable de
l’appareil du Parti de FLN et de ses satellites. Il fallait «
calmer» par le dialogue et rendre à la raison les
responsables du FLN attachés à la personne du président
BEN BELLA qui venait d’être déchu et emprisonné.
L’épreuve de force devait être évitée à tout prix.
14 Il était amateur de rencontres fermées, mais n’habitait pas
une tour d’ivoire. Cette recherche du dialogue ne
l’empêchait nullement de s’essayer à une analyse
approfondie des désaccords qui aboutit souvent – c’est un
paradoxe – par le rapprocher de l’autre.
Sa manière extrêmement attentive de l’écoute de l’autre
n’impliquait pas nécessairement un accord. C’était pour
mieux mettre en lumière les divergences, qui pouvaient
être nombreuses.
Ce qui définissait son attitude la plus constante, c’était de
toujours commencer par accorder à l’autre une part de
vérité ou de raisonnable. Cette forme d’audition pouvait
donner le sentiment qu’il manifestait son accord. C’était là
une erreur. Chérif Belkacem n’était pas d’accord tout le
temps avec tout le monde et ne rêvait pas de
réconciliation. Mais c’est à partir de là que le dialogue
s’installait. Et il impressionnait: clarté, élégance, force
démonstrative, autorité naturelle, engagement et réflexion.
En ce sens il assumait totalement son appartenance et sa
fidélité à un groupe qui a pris le pouvoir. Il pouvait être
cynique et n’hésitait pas à dire «nous sommes docteurs
escoups d’Etats», libéralisant ainsi une certaine forme
d’habileté, d’engagement et de courage. «Ils n’ont pas de
courage et pourtant ils détiennent le pouvoir», disait-il,
désignant ceux qui ont favorisé la réélection du président
Bouteflika en 2004, et acceptant un viol déguisé de la
constitution en 2009 autorisant une troisième «élection»
avec pour arrière-pensée une présidence à vie.
Des ennemis, il en avait beaucoup, qui ne pouvaient
l’affronter sur le plan politique, sur celui de la vision de
l’Algérie future, donc de la réflexion. Il restait la rumeur.
15 Faut-il pour autant s’attarder à vouloir inclure le contenu
de rumeurs dans un pan de vie et éventuellement les
commenter? Je ne le pense pas. On peut seulement en
mentionner l’existence pour expliquer le mode de
gouvernement qui s’installe à partir d’un moment. Par
contre, la question qu’il faut se poser avec insistance est
celle de savoir quelles sont les raisons politiques qui ont
été à l’origine de l’implosion de ce groupe, alors qu’il était
supposé être indestructible. Cette idée d’un bloc uni est
toujours prégnante aujourd’hui. Le fait que cela se soit
produit en un laps de temps très court mérite une
réflexion. Ce n’est pas une latence mais une réalité. Faut-il
aller rechercher ce délitement dans un lent processus dont
personne, parmi le groupe décideur, n’a perçu l’existence
et donc le danger, ou le sachant, l’a négligé, comptant
encore une fois sur un compromis, compte tenu des enjeux
de pouvoir ?
Ce n’est donc pas ce moment de vie politique de Chérif
Belkacem qui y répondra, mais plutôt son action au sein
de ce groupe qui s’était formé avant 1962. Une biographie
ne répond pas à une problématique. Or, la problématique
c’est le système politique, sa formation, son
fonctionnement. On ne savait pas ce qu’était un système
politique ou plutôt comment il fallait le définir
précisément. On en avait une idée informe que le
professeur Jean Leca a synthétisée; il estime que «le
système politique est entendu au sens de processus,
structures et institutions par lesquels la vie politique est
organisée, maintenue, symbolisée et légitimée».
On savait par qui était composé le groupe d’Oujda, mais
on ne savait pas comment s’étaient agrégés ces quelques
officiers de l’ALN autour du chef d’état major de la
wilaya V, puis de l’état-major général, sur quelles bases et
16 pourquoi eux. On ne savait pas non plus comment ce
groupe avait pu triompher de la puissance des colonels des
wilayats, du GPRA et notamment de ses « trois B». Chérif
Belkacem répond à ces questions et notamment à celle de
la formation du système politique. Il donne les «clefs»
essentielles pour une compréhension. Et c’est lui qui
demande la fin du système politique car, même après
l’implosion du groupe d’Oujda, le système politique qu’il
a enfanté n’a pas été détruit. Il demandait la fin de ce
système car il en connaissait tous les rouages et savait
comment y mettre fin. Beaucoup pensent que c’est une
question de droit, c’est-à-dire de constitution. Chaque
président, Boumediene y compris, a donné l’illusion d’un
changement de système politique en élaborant ou en
apportant quelques changements à la constitution. Or, la
question essentielle ne doit pas se résumer au seul
questionnement sur l’ordre juridique, elle est celle de la
légitimité du système politique. Donc de sa dissipation. Et
son remplacement par un système démocratique ancré
dans la séparation des pouvoirs et de valeurs nouvelles.
C’est la raison pour laquelle Si Djamal a toujours
demandé, depuis 1988, la fin de ce système, insistant sur
ce point depuis 1999 lorsqu’il a observé les conditions et
les raisons pour lesquelles a été adoubé cette fois-ci le
candidat Bouteflika alors qu’il s’était défaussé en 1994 à
un moment critique de l’histoire récente de l’Algérie.
Si Djamal – au total—c’est la démythification de cette
longue période qu’a connue l’Algérie de Boumediene à
Bouteflika et un courageux combat pour l’émergence
d’une Algérie nouvelle ouverte sur la modernité et la
démocratie.


17 DE BOUMEDIENE A L’IDEAL DEMOCRATIQUE


Quelques jours avant son décès, je lui avais téléphoné
comme je le faisais une ou deux fois par semaine depuis
son hospitalisation. Je m’enquérais de sa santé. Au lieu de
me parler de ses soins il me répondit:
- Tu sais, même d’ici, alité, je suis informé de ce qui
se trame à Alger. Dis-moi ce que tu sais car je suis
inquiet pour le pays.
Il ne pouvait se déprendre de l’Algérie et s’interdisait de
faire passer ses propres préoccupations avant celle du
pays. C’était chez lui une démarche qui déterminait le sens
de sa vie et son rapport entier à la politique.
Il n’aimait pas parler de lui, dire son rôle dans le système
politique, retracer ses actions, ses décisions lorsqu’il était
au pouvoir, dans l’action politique. Il fallait lui extorquer
difficilement ses commentaires sur tel ou tel événement du
passé auquel il avait participé et le rôle qu’il y avait joué.
Et quand il en parlait il répugnait à tout dire. Il en était
conscient et se défendait de pratiquer la langue de bois.
D’ailleurs, il ne disait jamais «moi» mais «nous». C’était
une posture car il considérait l’action politique comme une
aventure, et une aventure se mène à plusieurs. S’agissant
du président Boumediene par exemple, qu’il a côtoyé
quotidiennement à Oujda lorsqu’il a quitté le maquis, puis
à Alger en des moments difficiles où il fallait prendre des
décisions cruciales, il répondait invariablement: «ne
cassons pas le mythe!». Il refusait de revisiter les mythes.
De ses compagnons à Oujda: « je veux rester moral. Ce
19 que je sais d’eux, c’est lorsque nous partagions la même
vie pendant la guerre de libération et donc une intimité. Je
sais des choses, mais je les garde pour moi. Peut-être un
jour…»
Il était sûrement le plus brillant d’entre eux, le plus
«politique», l’homme de la médiation et de la décision. Il
avait réponse à l’ensemble des situations, notamment les
plus compliquées et les plus diverses, car il avait le sens de
l’analyse, du jugement, du résumé immédiat, allant à
l’essentiel. Il était courageux dans la prise de décision
lorsqu’il était au pouvoir. Il excellait dans la dialectique,
la maïeutique et l’ironie, jamais dans la légèreté. Il avait le
sens de la parabole. Au journaliste qui lui demandait en
1990, séquence pendant laquelle des débats contradictoires
étaient organisés à l’ENTV (télévision algérienne), s’il
était content que l’équipe de football ait battu celle de
l’Allemagne en 1982, il répondit: « oui, mais ce dont je
suis sûr, c’est que jamais l’Algérie ne rebattra
l’Allemagne». L’équipe de football de 1982 était le
produit de la politique sportive organisée sous le régime
du président Boumediene. En 1990, l’œuvre de
déconstruction du président Chadli produisait ses effets
finaux, et dans tous les domaines. La réponse qu’il fit
résumait un discours.
La politique le passionnait. Étant petit il avait dû tomber
dans sa potion; il ne la pratiquait pas comme un jeu ou une
manière d’exister; c’était un choix, encore moins une
façon de se mettre en valeur ou d’en tirer des privilèges.
Ce n’était ni son ambition, ni son dessein.
Il a quitté le pouvoir car il ne pouvait admettre de se
déjuger, de constituer un objet de décor en abandonnant
ses convictions, jouer un rôle dans un théâtre des
20 apparences, du reniement et du mensonge. Mais la
politique ne l’a pas quitté. La politique c’est sérieux car ça
engage un pays, des hommes et des populations, des
valeurs, une nation. La politique ne s’incarne pas dans le
verbe car elle ne produit que le désenchantement surtout
lorsqu’elle se substitue à la réalité. La politique n’est pas
non plus une spécialité des idées générales et de la
dénonciation. De même, la nation n’est pas une idée
virtuelle, elle est constitutive de symboles, d’une mémoire,
d’une histoire.
Faire de la politique, c’est être capable de susciter des
motivations, du sens. Le pragmatisme seul ne résiste pas
car les corporatismes l’emportent toujours.
On ne propose pas aux Algériens une pensée politique qui
prenne à bras-le-corps les problèmes fondamentaux. Une
grande politique n’a pas été dessinée depuis quelques
décennies. La pensée des problèmes contemporains n’a
pas progressé, elle a au contraire régressé. Les hommes
politiques n’ont pas joué leur rôle d’éclaireurs. Ils ont
plutôt anesthésié.
D’où cette crise des années 2000, née de l’immobilisme
qui fait que les contradictions enflent et se contiennent les
unes les autres. On pense qu’ainsi elles stabilisent.
Cette crise de société, produit de la crise politique, n’est
évidemment jamais évoquée. La dégradation des
solidarités, le mal-être dans notre société, la pollution
politique et les intoxications diverses malmènent les gens
et les groupes.
Personne n’évoque le poids de rentabilité-efficacité que
l’on applique sur les vies. Le problème de la qualité de la
21 vie est de plus en plus masqué par les réponses
quantitatives, les chiffres truqués qu’on invoque et dont on
prétend qu’ils apporteront la solution à tous les problèmes.
La politique n’a nullement perdu son intérêt, mais au lieu
d’être l’objectif ultime du politique, elle est devenue le
moyen, l’instrument de l’épanouissement des vies.
Or, nous sommes dans une économie
capitalistoesclavagiste. Le mot «révolution» a disparu du langage. Il
est vrai que dénoncer est stérile si on est incapable
d’énoncer.
L’autre référence réside dans cette nouvelle pensée à la
mode qu’est la social-démocratie. Les conquêtes sociales
sont aujourd’hui menacées, qu’il s’agisse du travail, des
sécurités sociales, de l’enseignement ou de la santé. Elles
ne se sont pas encore effondrées grâce aux ressources
pétrolières, qui donnent déjà des signes de faiblesse et
présagent des moments douloureux dont personne ne
parle. On s’en détourne pour ne pas avoir à prévoir des
solutions contre ce que tout le monde sait.
Il reste donc à inventer une politique, une politique
d’épanouissement. C’est là qu’apparaissent les carences,
les vides, les mensonges, la fuite en avant, la corruption,
aboutissement suprême de la nouvelle « gouvernance».
La société a besoin de fraternité et de solidarité. Mais dire
qu’il faut être fraternel ne suffit pas. Les discours
philanthropiques au sujet des malheureux, des souffrants,
des inégalités, de la fraternité n’indiquent pas quelles
réformes pourront diminuer les inégalités et régénérer la
fraternité. Il faut créer des dispositifs pour y parvenir. La
fraternité c’est la forme suprême de la solidarité. Notre
22 «modernité» a désintégré toutes les solidarités anciennes
et traditionnelles.
Elle a créé une solidarité bureaucratique inefficace qui
crée de nombreux écueils en contrepartie, notamment, le
chantage politique à cette solidarité.
Tout ce qui constituait les valeurs traditionnelles a été
déconstruit. Les avant-gardes de l’économie de marché ont
fait table rase du passé au nom de l’innovation apparente.
Cette déconstruction a été réellement menée à son terme
par ce «marché» appuyé sur les pivots de la
mondialisation libérale. Les idéaux supérieurs se sont ainsi
perdus dans la marchandisation car l’idée de
mondialisation qui est avancée comme excuse aux
carences a bouleversé de fond en comble la notion de
progrès. La progression qui est attachée à la notion de
progrès se fait hors de tout projet. Plus personne ne sait où
va l’Algérie, d’où ce sentiment généralisé de dépossession
qui alimente toutes les peurs et les incertitudes; et
encourage la violence.
D’autant que nos dirigeants politiques vivent dans des
systèmes de valeurs qui ne leur permettent pas d’évaluer
cette déconstruction.
Comment alors repenser la fraternité dans ces conditions? ent donner sens aux formules creuses?
On sait ce qui met les gens en colère, ce qui les fait
pleurer, ce qui nourrit leur existence. Ce sont les débuts et
les fins de vie, l’insécurité, toutes les insécurités, les
transports, l’ennui, le chômage, la banalité…….
23 Il faut se demander quelle politique mettre en place pour
«dé-pourrir» la vie des gens. La politique ne peut pas faire
l’économie de la réflexion sur le collectif.
Nous sommes malheureusement dans un pays où l’État est
sclérosé de même que les partis politiques et les structures,
toutes les structures. Quel contraste avec l’extrême vitalité
qui anime la base! On ne peut qu’être frappé par le besoin
des initiatives des associations, qu’elles s’occupent
d’environnement, d’agriculture, de santé ou de
l’enseignement. Mais toutes ces expériences s’ignorent les
unes les autres. Aucun organisme n’est en mesure de les
centraliser et d’en faire la synthèse.
Pour faire de vraies réformes, il faut un élan et un espoir.
Malheureusement, les politiques ignorent toute cette
vitalité. Et quand ils en prennent connaissance, ils la
freinent, ils l’interdisent, ils en ont peur et surtout elle leur
démontre l’inanité de leur discours, de leur présence, de
leur raison d’être, de leur fonds de commerce. Ils n’aiment
pas être remis en question. Ils préfèrent alors fréquenter
les lobbies et s’associer à l’argent. Ils ne parlent que
d’argent et nous, on prend connaissance des dilapidations,
de l’affaire «Khalifa», de Sonatrach 1 et 2 de l’autoroute
Est-Ouest, de ministres de souveraineté nommément cités
dans une corruption généralisée et d’autres, dont on ne
connaîtra jamais les tenants et aboutissants et dont certains
responsables revendiquent publiquement leur complicité,
des sommes colossales détournées des banques publiques,
de la convocation chez le juge du troisième personnage de
l’État sans que l’État n’en parle, du conseiller présidentiel
dont l’affaire est jugée la nuit sans sa présence ni celle de
ses avocats, mais la mise à la retraite anticipée du
procureur général pour ne pas avoir étouffé le délit…
24 Pendant ce temps le président visite des villes et voyage à
l’étranger pour être vu et parler.
C’est pourquoi on n’apprend plus ce que c’est d’être
humain. On n’enseigne pas comment affronter les
incertitudes. Il n’y a pas une éducation de civilisation.
Tous ces problèmes de la vie sont ignorés. Pour les
enseigner il faudrait faire émerger une nouvelle race
d’enseignants cultivés.
Les parents sont angoissés par l’éducation de leurs
enfants. Ils n’acceptent pas l’idée que l’avenir de leurs
enfants soit hypothéqué d’entrée de jeu, à l’école.
L’autre facette nous montre des adultes s’intéressant à
leurs enfants, mais de manière individualisée. Il y a par
contre une indifférence générale aux générations futures.
Le souci du futur existe pour les siens mais il se volatilise
lorsqu’il s’agit de la collectivité. Les politiques ne font
rien pour inciter à penser au futur, à penser le futur. Il faut
donc restaurer des idéaux collectifs dans un pays où les
jeunes sont déjà corrompus par la culture de l’argent, où la
morale et le respect de l’autre ont disparu.
La promesse de la démocratie est de nous permettre de
fabriquer notre histoire. Mais aujourd’hui ce qu’on appelle
logique des marchés entraîne une dépossession
démocratique.
On nous objecte la volonté d’instaurer une démocratie qui
n’est pas possible. Il faudra pour cela des partis et des
syndicats libres, non instrumentalisés ni pollués par
l’argent.
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