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Le Liban entre la guerre et l'oubli

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 318
EAN13 : 9782296272705
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Le Liban entre la guerre et l'oubli

Collection «Comprendre le Moyen-Orient»

De la MéditelTanée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans

le tumulte des combats

vu de l'Occident, il paraît beaucoup plus

«compliqué» que jamais, au point que beaucoup renoncent à y voir clair. fi est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent gravement nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.

Jean-Paul Chagnollaud

@Editions L'Harmattan, 1992
ISBN: 2-7384-1621-7

PAUL BLANC

Le Liban entre la guerre et l'oubli

Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud Firouzeh Nahavandi, Aux sources de la révolution iranienne, Préface de Claude Javeau, 1988. Doris Bensimon, Les Juifs de France et leurs relations avec Israël- 1945-1988, paru en 1989. Nadine Picaudou, Le mouvement national palestinien, Préface de Maxime Rodinson, 1989. Jacques Seguin, Le Liban Sud - Espace périphérique, espace convoité, Préface de Jacques Soppelsa, 1989. . Sous la direction de Jean-Paul Chagnollaud et Alain Gresh, L'Europe et le conflit israélo-palestinien : débat à trois voix, 1989. Habib Ishow, Le Koweit, évolution politique, économique et sociale, Préface d'André Bourgey, 1989. Sabah Naaoush, Les dettes extérieures des pays arabes, Préface de Jean-Pierre Chevalier, 1989. Gérard Heuzé, Iran au fil des jours, Préface de Paul Balta, 1990. Edgar Weber, Imaginaire arabe et contes érotiques, 1990. Ghassan El Ezzi, L'invasion israélienne du Liban, finalités et effets pervers Préface d'Eric Neveu, 1990. Iolanda et Stéphane Jacquemet, L'olivier et le bulldozer - Le paysan palestinien en Cisjordanie occupée, 1990. Liesl Graz, Le Golfe des turbulences, Préface de Jean Gueyras, 1990. JeancPaul Chagnollaud, Intifada, vers la paix ou vers la guerre?, 1990. Fernande Schulmann, Les enfants du Juif errant, Itinéraires d'émigrés, 1990. Andrea Giardina, Mario Liverani, Biancamaria Scarcia Amoretti, La Palestine, histoire d'une terre, 1990. Aïche Osmanoglu (princesse ottomane 1887-1960), Avec mon père le Sultan Abdulhamid - de son palais à la prison, 1991.
Raymond Stambouli, Les clefs de Jérusalem

- Deux

croisades

françaises

en

Egypte (1200-1250), 1991. Mohamed-Chérif Ferjani, Islamisme, laïcité et droits de l'homme, Préface de Ali Mérad, 1991. Fadhel Abdelli-Pasquier, La Banque arabe de développement économique en Afrique et la coopération arabo-africaine, Préface de Monique ChemillierGendreau, 1991. Sous la direction de Semih Yaner, Modernisation autoritaire en Turquie et en Iran, 1991. y ves Besson, Identités et conflits au Proche-Orient,1991. Lenka Bokova, La confrontation franco-syrienne à l'époque du mandat 19251927, Préface de Jacques Couland,1991. Falih Mahdi, Fondements et mécanismes de l'Etat en Islam: l'Irak, Préface de Georges Labica,1991. Halkawt Hakim (sous la direction de), Les Kurdes par-delà l'exode, 1992. Doris Bensimon, Religion et Etat en Israël, 1992.

J'ai six mille ans et je ne veux pas mourir

A tant se meurtrir, à si longtemps s'acharner à sa propre destruction, par mitraille et par obus, par explosions et par supplices, dans un chapelet ininterrompu de pièges et de rapts, d'embuscades et de batailles, le Liban, falaise extrême de l'Asie Occidentale mordue par les derniers ressacs de la Méditerranée, parcelle proche-orientale pas plus grosse que deux départements français, ne serait plus que souvenir si, outre l'obstination de ses hommes aussi ardents à restaurer qu'à mutiler et à reconstruire qu'à démanteler, l' histoire, ancienne comme toute récente, n'avait accumulé en sa faveur les raisons d'être - et de persévérer -, chacune paradoxalement trouvée derrière la brume d'un mythe. Je n'ai pas résisté au plaisir de jouer avec les plus féconds de ces mythes et de chercher, à travers leur remise en cause, cette réalité, bien substantielle cette fois, qui du peuple du cèdre afait une nation.

7

LE BERCEAU DE L'HOMME BIEN-ELEVE

Des profondeurs de la nuit...
Incongrue aux yeux du profane, cette obstination que les Libanais mettent, en dépit des sollicitations sanglantes de l'actualité, à se complaire dans la lecture à haute voix de leur histoire, à ressasser les récits ou les mythes anciens, chaque fois remontant un peu plus dans le passé, étendant plus loin l'ambition de leur impérialisme culturel, n'a pas d'autre sens en fin de compte que le geste du commerçant d'Achrafieh ou du paysan de Jibchit qui, quelques minutes après avoir retrouvé sa boutique ou sa ferme détruite par un bombardement, entreprend de la reconstruire sans trop savoir s'il disposera des matériaux suffisants pour mener sa tâche à bien ou si, les réparations exécutées, une nouvelle agression n'en annulera pas les effets. La création du monde exclue, les plus fanatiques de ces historiens, de métier ou amateurs, revendiqueraient pour leur petite patrie la paternité de tous les gestes qui ont fait I'homme et de toutes les explorations qui lui ont soumis la planète. Comme si la réplique à tant d'événements qui, au-delà d'ébranler les structures du pays, accumulent les remises en causes de son existence même, par toutes les voies possibles
-

invasion, éclatement ou occupation -

et par ces

innombrables retournements d'alliance qui proclament le scepticisme de ses auteurs sur le droit à survivre du peuple objet de leurs combinaisons; si cette réplique ne pouvait être qu'une ambition démesurée, une boulimie de titres à être 9

respecté et reconnu: comme si la meilleure assurance contre un renvoi au néant ne pouvait être que la présomption d'avoir tout découvert, et par là, acquis le droit à une reconnaissance aussi universelle que durable; comme si, entre une capitulation en forme de suicide et un défi d'une folle présomption au reste du monde, toute attitude intermédiaire était interdite ou vaine: «Plus tu me dois de savoir, plus tu me dois de soutien. Et à me laisser périr tu laisserais tarir ta propre source! ». Là où d'autres sollicitent la reconnaissance des Etats tiers appuyant leur appel sur des arguments d'un mérite inégal tirés de l'actualité ou d'un passé récent, mêlant le dérisoire au grandiose et s'ingéniant à justifier leur prétention à être, le Libanais - et ceci est vrai, si l'on pousse un peu loin

l'investigation, du moins exalté d'entre eux -

exige, non au

titre de héraut d'un Etat ordinaire mais à celui de porte-parole d'un pays qui serait le berceau et le sanctuaire de l'homme... bien élevé, évidemment. Lancé des profondeurs de la nuit quand chaque aube dénie un peu plus que la précédente la vocation à survivre de cette petite poche montagneuse, le défi expose son auteur à une trop facile dénégation. Néanmoins, pendant laïque de la prétention d'Israël à être l'élu de Jéhovah, il affIrme mieux que celui-ci, puisque Dieu n'y a point part, qu'il peut exister, sans considération de taille ou de puissance, des entités géographiques et humaines «nécessaires», au sens mathématique ou physique du terme; et indéfiniment nécessaires, qu'elles soient ou non constituées en Etats souverams.

Le gracieux enfant d' Antélias
L'ambition commence tôt, sinon avec les Préhominiens ou Homo Habilis - qui ne l'est guère -, du moins avec Homo Erectus qui serait apparu à Bordj Qunarit sur les bords du Zahrani, un million d'années avant notre ère. La paléontologie humaine a, au cours des vingt-cinq dernières années, placé avec une certitude croissante dans le Rift d'Afrique Orientale le point «d'anthropophanie», d'émergence de l'homme: les gisements de Tanzanie septentrionale, notamment d'Olduvai, du Kenya et d'Ethiopie dans la région de l'Omo, ont été assez riches pour autoriser des 10

spéculations crédibles sur les ancêtres lointains ou proches de l'homme et sur l'évolution des Primates jusqu'à Homo Sapiens, la séparation génétique entre le rameau humain et celui des singes supérieurs pongidés réalisée il y a -7 millions d'années et constatée autour de -5 millions à Lothagan, au Kenya, qu'Yves Coppens explique par upe rupture entre l'Afrique Occidentale et Centrale humide, d'une part, et l'Afrique Orientale sèche, d'autre part, où le primate a dû inventer sa propre hominisation pour survivre dans la savane, l'apparition d'Australopithecus Afarensis illustrée il y a -3,5 millions par la célèbre "Lucy" - ou "Burkinesh" -, ancêtre probable mais non certain d'Homo Habilis (-2,2 millions) suivi il y a -1,6 million par Homo Erectus qui se répandra à travers le monde et évoluera sans changer de nom jusqu'à la venue d'Homo Sapiens puis d'Homo Sapiens Sapiens. Si les chercheurs sont divisés sur les détails, ils ne le sont pas sur ce schéma dans son ensemble; le Père Hours, en particulier, peu suspect d'ignorance au sujet du Liban où il a longtemps servi, l'accepte et le retient dans l'introduction de son ouvrage sur le Paléolithique. C'est seulement en raison de sa dispersion dans le monde et de la durée de son existence qu'Homo Erectus a pu évoluer avec une rapidité inégale sur les divers continents: c'est de son

côté qu'il faut regarder.

.

De fait, en -900 000 on trouve un ouvrage acheuléen ancien (paléolithique inférieur) au Nahr el Kébir, à l'extrême nord du pays qui témoigne d'un passage, récent à l'échelle géologique, d 'Homo hors de son berceau africain vers le Moyen-Orient (il se met en route à la même époque. vers le Maghreb et l'Europe). La présence d'un Homo Erectus cent mille ans plus tôt sur les rives du Zahrani reculerait d'autant l'époque de cette migration et irait du reste dans le sens des découvertes les plus récentes sur les mouvements de population depuis le continent noir jusqu'en Europe. Les premières constructions, sensiblement à cette époque et l'invention du feu vers -700 000 semblent avoir été aussi quasi simultanées sur les trois continents. May et Alfred Murr placent l'émergence d'Homo Sapiens, sans doute Neanderthalis, à Adloun entre Saïda et Tyr en -250 000 c'est-à-dire cent cinquante mille ans plus tôt qu'ailleurs selon les décomptes traditionnels mais cinquante mille ans plus 11

tard si l'on se réfère aux dernières publications qui suggèrent l'apparition d'un Homo Présapiens archaïque, ancêtre éventuel de Neanderthalis et de Sapiens Sapiens en Afrique et au-delà en -300000. Or, en -150 000, un Erectus évolué à mi-chemin du Néanderthalis est attesté à Yabroud, village libanais qui donnera son nom à un étage paléontologique, à El Kown, occupé alors depuis 350 000 ans, près de la Palmyre actuelle et à Zuthiehe en Jordanie. Le yabroudien qui a été également reconnu à Maslouk près de Madfoun relève déjà d'une technique du Paléolithique moyen qui sera décrite en Europe environ cinquante mille ans plus tard. Le site livrera du matériel jusqu'à -18.000. Ces quelques indications ne suffisent pas à accréditer la thèse de l'antériorité de l'homme libanais mais encouragent à penser que d'ici quelques années nous pourrions voir confmner l'existence d'un Erectus affiné au Liban sensiblement avant les -100 000 ans affectés à Neanderthalis: ne savons-nous pas depuis moins de deux ans que, comme l'affmnaient les paléoanthropologues moyen-orientaux, Sapiens Sapiens, "l'homme de Cro-Magnon", est venu cohabiter ici avec Neanderthalis beaucoup plus tôt que son parent européen? Ce dernier est attesté en -40 000 à Bako-Kiro en Bulgarie et en -35 000 dans le Sud-Ouest de la France alors qu'une équipe franco-israélienne a déterminé à Qazeh, début 1988, par la méthode de la thermoluminescence, que l'homme "moderne" vivait dès -92 000, au Proche-Orient où il paraît avoir fait bon ménage pendant trente mille ans avec des Néanderthaliens, (ce qui exclut qu'il descende de ces derniers). Le même type d 'Homo se rencontre, il est vrai, à la Klasie River (Afrique du Sud) à la même époque et peut-être plus tôt. Cette longue période de vie commune entre deux types d'Homo Sapiens, qui est sensiblement celle du Paléolithique moyen et en particulier du Moustérien, laisse au Liban de multiples traces: de la grotte de Kéwé près de Tripoli à Naamé au sud de Beyrouth, avec une certaine concentration dans la région de Jounié, sur le Nahr Ibrahim et dans ses environs à Moughara-el-Asfourie, mais surtout sur les petits fleuves, le Nahr-el-Kalb, au cap qui domine son embouchure (un outillage moustérien sans restes humains), au niveau de la célèbre grotte de Jiita sondée dès 1871-1876 par le duc de Luynes, et le Nahr Antélias à la hauteur de Ksar Akil dont le gisement mesure 12

vingt mètres d'épaisseur; la première couche livre l'outillage classique et les sépultures fœtales de Neanderthalis à côté d'un matériel "moderne" de l'ultime Paléolithique supérieur, proche du "natoufien", étage qui correspond à la construction des premiers villages sur l'Euphrate entre -10 000 et -20 000; la seconde abonde en outils d'époque solutréenne (-18.000) mais de facture restée proche de l'aurignacien européen (-26 000). M. et A. Murr y voient le berceau en -50 000 de "l'homme religieux" mais on ne peut guère contester ce titre aux Néanderthaliens dès lors qu'ils accomplissaient des rites funéraires. Charles Crom avait salué avec enthousiasme la découverte à Jiita, en 1938, par les Américains Ewing et Doberty d'un enfant manifestement Sapiens Sapiens datant précisément de 50000, mais la paléontologie n'a pas retenu l'adolescent dans la généalogie de nos ancêtres. La preuve étant désormais rapportée par l'équipe franco-israélienne que "l'homme de CroMagnon" est apparu au Proche-Orient dès -92 000 ans, il faudra peut-être faire une place à "Egbert" dans la galerie de nos aïeux. C'est du reste toute la paléontologie humaine libanaise et proche-orientale qu'il faudrait reclasser puis réinsérer dans le tissu de la paléontologie universelle de façon à éviter les écueils opposés du chauvinisme scientifique et d'un inexplicable ostracisme qui conduit peu à peu les pèlerins d'Olduvai et d'Omo à faire indéfmiment des enfants à Lucy et aux Australopithèques graciles. Mais, si les Africanistes ont tout loisir de détourner leurs yeux des sables gris du Rift, les obus ont depuis longtemps interdit aux chercheurs libanais le chemin des gisements et aux archivistes l'accès aux caves où dorment leurs documents. J'en parle d'expérience puisque les cinquante mille volumes qui constituent la bibliothèque de notre Institut d'Archéologie du Proche-Orient, après avoir erré non sans risque sinon sans dommage, d'un lycée à un hangar, d'un bâtiment officiel ou privé libanais à notre chancellerie de Clemenceau, ont été pour une période indéfinie voués à rester emballés à l'abri de tout regard profane ou scientifique: les lecteurs jordaniens ou syriens étaient présumés vulnérables aux attentats chrétiens si la bibliothèque était transportée et ouverte à l'Est et les Chrétiens libanais craignaient pour leur vie s'ils voulaient consulter à l'Ouest. Pour arranger tout le monde c'est-à-dire 13

personne, l'étrange décision avait été prise d'acquérir à Nicosie un bâtiment qui aurait abrité les trésors de l'IFAPO et où chacun aurait pu, en principe, travailler. Cette solution manifestement inspirée par M. de la Fontaine, a même reçu un début d'exécution puisque des bâtiments adéquats avaient été cherchés à Chypre. Les malheurs du temps m'ont empêché de concourir à cette absurdité: chaque fois que je me suis préparé - sans enthousiasme certes - à exécuter quelque instruction sur le transfert des précieux livres, la détérioration de la situation a accru le risque de destruction complète des ouvrages en cas de déplacement en dehors de la chancellerie... où nos caisses sont donc restées à l'abri, le conseiller culturel opérant des sondages périodiques pour s'assurer que le trésor ne souffrait pas du séjour dans sa caverne. Et le retour à la paix a justifié a posteriori ma manœuvre.

Genèse et géographie
Pourquoi ne pas épargner aux chercheurs l'harassante tâche d'intégrer les hominiens du Liban dans la famille des descendants d'Australopithecus et ne pas se reposer sur une référence de la Genèse: "les hommes descendent d'Adam et d'Eve, chassés du jardin d'Eden où Dieu les avait fait naître"? Pourquoi, sans aller plus loin, ne pas chercher l'emplacement du Paradis, théâtre de la naissance d'Homo et de sa déchéance? La chance veut que dans la montagne du Nord-Liban, dominant ce qui sera la Vallée Sainte, la Qadisha, une petite agglomération très ancienne, dont la fondation se perd dans la nuit des temps, s'appelle Ehden. Toutes les énigmes seraient résolues s'il s'agissait de l'Eden de la Bible, et les Libanais seraient bien heureux de disposer à portée de la main du berceau de l'humanité. Oui, mais lancer l'enquête c'est changer de paysage, c'est émigrer du territoire de la science pour vagabonder (disent les exégètes chrétiens actuels de la cosmogonie et de l' anthropogénèse biblique) dans le domaine de la symbolique religieuse et de la pédagogie spirituelle. Là, tout est permis certes, y compris de promener un jeune homme nu et sa ravissante femme née quelques heures plus tôt de sa propre chair dans les délices d'un jardin regorgeant de fleurs et de fruits, sur les alpages qui dominent les gorges de l'Oued Abou 14

Ali. Ni les paléontologues qui vivent dans un autre monde, ni l'Eglise qui ne nous interdit pas d'épingler Eden où il nous plaît sur la planisphère, ne nous chercheront noise. Mais alors Ehden, la réelle, la rude, la rocailleuse, ira rejoindre Eden aux pommes et aux palmes, dans la pinacothèque de Léonard et du Douanier. .. Dans sa chaleureuse mais exigeante étude sur "Le Liban dans la Bible", le R.P. Crocket ne s'est d'ailleurs pas risqué à remonter dans le Pentateuque en deçà du Deutéronome, ce qui lui a permis d'échapper au serpent d'Eden... et d'esquiver un commentaire sur les aventures du pieux nautonier Noé, dont les Arabes font aborder dans la Bekaa à Anjar l'arche construite selon le lexicologue Yacout-el-Rouny en cèdre du Liban et qui selon la tradition locale est enterré à Karah- Nouh, près de Zahlé, dans le cénotaphe tubulaire présenté comme son cercueil et dont Joseph Chami explique l'absurde longueur par le fait que Noé aurait été le dernier représentant de la race des géants. Le Père lazariste ne s'est pas non plus intéressé à Jonas: or le prophète a, dit la légende libanaise, été régurgité par la baleine sur la plage qui porte son nom, Nabi Younès, à une trentaine

de kilomètres au Sud de Beyrouth- et qui en tout cas, sous le
nom de Porphyréon, a produit longtemps la meilleure pourpre de la région. Là sans doute, Pierre Crocket a d'autant moins désiré mêler l'histoire aux belles histoires, et l'écriture aux mythes, que le prophète avait bel et bien existé à une époque assez proche de nous pour permettre quelque vérification. Dans le même esprit, mais afin de laisser longue vie aux légendes, personne n'est allé regarder de trop près si oui ou non, l'hypothétique saint Georges avait combattu et réduit le Dragon sur le cap qui porte son nom dans le port de Beyrouth. Puisque l'archéologie et la légende en ont toutes deux fait leur miel, l'invention de l'alphabet est aussi bien à la place parmi les mythes que dans l'histoire: Cadmus, le frère fidèle qui emporté à la poursuite du divin ravisseur donnera au continent de sa quête éperdue, le nom de sa chère sœur Europe; Cadmus beau-frère involontaire de Zeus-Taurillon mais beaupère aussi du maître de l'Olympe par sa fille qui enfantera Dyonisos; Cadmus, oncle et beau-frère à la fois de SmyrnaMyrrha, la mère incestueuse du bel Adonis et la responsable de ses malheurs; Cadmus, frère de Phénix, éponyme possible de la Phénicie; Cadmus, fondateur de Thèbes; Cadmus, fils 15

incertain de Canaan-Agénor, roi de Tyr, n'en est pas moins le voyageur de commerce qui va vendre autour"de la Méditerranée l'alphabet imaginé par les scribes phéniciens au service du négoce international.

Les semeurs d'alphabet
A regarder les «pseudo-hiéroglyphes» de ces honorables employés aux écritures, si l'on s'étonne c'est non pas qu'ils aient créé la lettre, mais qu'ils aient mis plusieurs siècles à la concevoir, tant ils avaient simplifié et schématisé le solennel hiéroglyphe égyptien: de symboles voués à l'évidence à être gravés dans la pierre, ils avaient fait des signes prêts à la première occasion à se transformer en lettres, et qui devaient déjà être assez cursifs pour satisfaire les commerçants cananéens pendant près d'un millénaire (-2200 -1200)! Par comparaison, l'écriture crétoise appelée par les archéologues «linéaire B», et souvent considérée comme un chaînon de l'évolution vers l'alphabet, conserve tout le formalisme du hiéroglyphe qu'elle simplifie seulement sans en réduire les exigences techniques. Quant à la tentative d'alphabet ébauchée à Ugarit dès le XVe-XVIe siècle avo J.C., elle était vouée à l'échec, elle aussi pour une raison matérielle: elle utilisait des signes cunéiformes poinçonnés dans l'argile, ou éventuellement gravés dans la pierre mais inutilisables sur du papyrus. La recherche archéologique a montré cependant qu'entre les vingt-deux signes cunéiformes définis à Ugarit et le même nombre de lettres conçues à Gebal il existait des liens directs de parenté. Ce qui donc a dû se produire, c'est qu'un négociant gébalien, ou plutôt un de ses commis aux écritures, conscient d'aller à une impasse en ayant recours au pesant matériel cunéiforme pour se servir de ce merveilleux instrument qu'est l'alphabet, a eu l'idée simple et géniale à la fois de puiser dans le stock de hiéroglyphes écrits sur du papyrus, léger et souple: ainsi, sans doute né à Ugarit dans sa substance, le premier alphabet qui va, grâce au zèle de Cadmus et surtout à ses qualités propres, conquérir les mers et les continents, a bel et bien reçu son expression à Gebal à la fortune duquel il contribuera d'ailleurs: car entre les artisans égyptiens qui comprennent qu'à partir du «Cyprus papyrus» étroit et 16

cylindrique on peut au prix de collages; de séchages, de roulages, faire des feuilles plates et larges et les commerçants phéniciens qui ont besoin d'aller vite et se lassent d'être encombrés par des monceaux de tablettes, ce sont les seconds qui concentrent à leur profit le commerce du «papier» et dont la ville finira par recevoir, à l'étranger du moins, le nom de «BBR» (pour «babyrus»), ou «Byblos».

Manger et donnir
Dans la compétition pour l'invention de l'agriculture et de l'élevage, la confection de poteries et l'établissement de villages, quelle place a pu tenir le Liban? Des tentatives réussies mais éphémères de domestication des animaux et de semailles de graines conduites en Egypte vers 14 000, étant écartées puisque restées sans lendemain, Africains et Proche-Orientaux paraissent avoir découvert en même temps, en -6000 et -5000, les possibilités du sorgho, du petit mil, du fonio, du dà... d'un côté, du blé, de l'orge, des oignons, des lentilles de l'autre, l'intervention humaine sur les céréales ayant commencé en Asie Occidentale dès -7800, à Jéricho et à Tell Aswad', près de Damas. A Byblos, Maurice Dunant a montré que les premiers habitants connus du célèbre tertre ensemençaient le blé et utilisaient des animaux domestiques de façon habituelle vers -5250. Si les aïeux de ces paysans n'avaient pas gagné la course au développement rural, ils appartenaient donc au peloton de tête. «L'apport le plus important du néolithique africain est l'invention de la poterie» écrit Joseph Ki-Zerbo1 qui pense que dans ce domaine le continent noir avait pris une avance marquée sur le Moyen-Orient. Les pré-néolithiques magosiens d'Afrique méridionale et orientale qui vivaient entre -12 000 et -5500 auraient peut-être moulé les premiers pots de terre; et ce seraient les potiers d'Elmentata (Kenya) qui, par l'Afrique Orientale, vers -5000, auraient enseigné la céramique aux Egyptiens. Cependant à Mureybet, sur le Moyen Euphrate, les «Natoufiens» étaient déjà passés au stade de la terre cuite non utilitaire à la même époque, dès -8000, deux mille ans avant leurs voisins, y compris - il faut le croire - nos gens de Byblos, qui ne se lanceront, avec brio d'ailleurs, dans la poterie montée à la main que dans la deuxième moitié du 17

sixième millénaire et qui compenseront peut-être ce retard en cuisant dès -3200, dans les premiers véritables fours, des céramiques d'une finesse remarquable. Que les Proche-Orientaux aient les premiers construit des habitations et les aient agglomérées pour constituer de petits

villages, personne -

et en particulier pas les Africains assez

peu favorisés de ce côté - ne le conteste. C'est entre le dixième et le vingtième millénaire avo lC. que les chasseurs cueilleurs «natoufiens» de Mureybet établissent des agglomérations de logements sommaires. En -8500 de véritables maisons rondes, à moitié enterrées - comme elles le resteront, jusqu'à l'époque moderne, en Caucasie géorgienne - forment des grappes rapprochées les unes des autres. Quand Byblos, que les Nilotiques vont appeler Kében, sort du néant, ses habitants logent dans des masures individuelles dont le sol est déjà revêtu de chaux lissée et le toit relié à sa clôture par des perches parallèles, modèles éventuels d'une extension ultérieure de la charpente; mais - quitte à décevoir les héritiers spirituels de Charles Corm - le plan rectangulaire avec deux séries de trois piliers en vis-à-vis et un septième au milieu sur lequel prennent appuis des poutres légères - les «sept piliers de la Sagesse» - n'apparaîtra, avec l'utilisation de la pierre plate, extraite brute ou taillée, et l'urbanisation que beaucoup plus tard, vers -3200, au moment où à Sumer naît un royaume; où à l'Ouest, s'unissent l'Egypte d'Assouan et celle du Delta2; où s'ébauche - on le sait depuis peu -, dans la région de Homs, une principauté qui deviendra la puissante Ebla huit siècles plus tard; où prospèrent des communautés rurales en Transjordanie; où les ancêtres des Phéniciens, des Sémites venus d'Arabie, s'adonnent déjà au commerce international autour du Golfe d'Akaba et au Néguev. Du grand jeu de 1'hominisation, le Liban, dont le champion est alors Keben-Gebal-Byblos, se tire avec quelques prix d'honneur, sans sortir vainqueur cependant; mais déjà, à peine perceptible, s'affirme sa vocation à se tourner vers le divin, à le

célébrerdans des templeset - privilègequi lui est propre - à
attirer vers ses lieux de culte des pèlerins étrangers.

Combien de pèlerins... ? Dès la deuxième moitié du quatrième millénaire, le sanctuaire de Byblos, bien simple certes, est entouré d'une
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enceinte qui annonce le plan des futurs temples sémitiques; et pendant trois mille ans des fidèles venus de l'Asie Occidentale et du pourtour de la MéditelTanée ont apporté leurs offrandes à Balaat Gebal. Au prix de nombreuses restaurations le bâtiment lui-même a été maintenu en état, au même endroit, pendant toute sa période de gloire. Nulle part ailleurs ne s'est produit un tel phénomène. Comment expliquer que la légende la plus chère au cœur des Egyptiens, celle qui promet la résUlTectiond'abord au pharaon, ensuite à tous les fidèles, celle d'Osiris, se déroule dans son épisode le plus symbolique, non pas sur les bords du Delta, mais sur la côte gébalienne, sinon par l'attraction que ces montagnes couvertes d'une épaisse, puissante et mystérieuse forêt, couronnées de neige six mois par an, découpées par les vallées de fleuves tOlTentielsexerçait sur les esprits? Oui, le Liban a dû offrir aux hommes partis à la recherche du divin quelque chose qu'ils ne trouvaient nulle part ailleurs pour les jeter si nombreux et pendant si longtemps dans les risques d'un pèlerinage. C'est le temple d'Aphrodite à Chypre, entre Limassol et Paphos, qui a accueilli les plus grandes foules de toute l'Antiquité mais sa fortune n'a duré qu'un instant si on la compare à celle de la maison de Balaat Gebal. Que raconte le mythe d'Osiris? Que, fIls de Geb, Dieu de la terre3, il a, au terme d'un banquet auquel il avait été entraîné par ruse, été enfermé par son frère jaloux, Seth, et ses complices, dans un coffre aussitôt jeté à la mer. Mais les flots portent le précieux colis à Byblos où il atterrit; là, un tamaris protecteur l' enselTe de ses branches puis l'enferme dans son tronc, que le roi du lieu, Malcandre, fait abattre pour s'en servir comme pilier de son palais. Alors commence la «première quête» d'Isis, sœur-épouse du malheureux roi-dieu assassiné, qui par une intuition surhumaine devine le lieu de mouillage du coffre et se rend à Byblos: elle pleure au bord de la source qui s'appelle toujours «Aïn-el-Maliba», négocie avec la reine-déesse Ashtart la récupération du corps, le ramène ressuscité en Egypte,... pour le perdre une seconde fois, encore victime du méchant Seth. Durant son bref séjour sur les côtes libanaises, Isis punira le Nahr Fitar, devant lequel elle est tombée malade, en l'asséchant. Isis a, pour toute la MéditelTanée antique et pas seulement pour l'Egypte, symbolisé si parfaitement la maternité et si bien 19

assumé son rôle de déesse, mère compatissante tendre et généreuse de tous les hommes, que la commémoration de son expédition aux rives du Liban aurait suffi à attirer à Byblos des pèlerins par millions, mais ce n'est pas d'elle d'abord, ni de son frère Osiris, que les pieux voyageurs venaient célébrer les louanges; c'était par une sorte de transfert, mais confus et partiel, celles de son homologue byblienne la Gebal Balaat et d'un Dieu agraire, mort et ressuscité, comme Osiris: Adonis. Pendant des millénaires le peuple saint en foule inonda les portiques gébalites pour revivre chaque année, dans une exaltation qui tournait volontiers au délire, le martyre et le triomphe de l'éphèbe, le divin Adon (<<leseigneur») dont les Grecs ont fait Adonis. A cheval sur l'histoire et la légende, comme il arrive généralement dans le lointain passé du Liban, Adonis est fils d'un roi: Cinyrias de Chypre,Théras de Syrie, ou plutôt Phénix de Tyr, enfant (comme Cadmus, Europe et Célix) d'Agenor-Canaan, lui-même né de Poséidon et de la nymphe Libya. Mais c'est un fIls incestueux car il est né des œuvres de sa sœur Myrrha-Smyma qui a séduit par ruse son propre père et qui, en punition, a été transformée en myrte avec son enfant; lorsque Phénix a coupé l'arbre, Adonis en est tombé, qu'Aphrodite-Ashtart a recueilli et confié pour son éducation à Perséphone, déesse des enfers. Mais les deux déesses se sont éprises de l'éphèbe et Arès, époux divin d'Aphrodite, en a conçu ~ne jalousie si vive qu'il a lancé un sanglier (Ie Dieu lui-même métamorphosé?) à la poursuite du jeune homme: blessé à mort, Adonis a été ressuscité par Zeus qui l'a attribué un tiers de l'année à Perséphone (sous terre comme la graine semée), un autre tiers à Aphrodite dans la joie de la floraison, et lui a laissé le dernier tiers pour se reposer. Le mythe paraît clair. TI ne l'est pas. Et les historiens, comme les hagiologues4, dont les récits se recoupent et se contredisent sans aucun souci de riguèur, n'ont pas cherché à le rendre tel; il met en scène un personnage dont le nom évoque dans les panthéons asiatiques, puis sémites archaïques, celui d'un Dieu placé au sommet de la hiérarchie céleste; Antoum de Sumer, Atoun Ré et Aton d'Egypte, Anot d'Assour, Adon... (dans l'Ancien Testament, Dieu-Seigneur est appelé Adonaï); or, son aventure est celle d'un beau jeune homme, innocent, objet involontaire des passions concurrentes de plusieurs déesses, sans défense devant l'agression d'un sanglier, dont le 20

sang colorera chaque année à la saison des pluies l'eau d'un fleuve et dont les gouttes deviendront des anémones (aimou: le sang). La partie de la légende qui pOUITaitelever de l'histoire r se situe à Tyr, et non à Byblos, à ce moment précis du XIIIe siècle avolC. où la future ville-reine de Phénicie commence à faire parler d'elle; elle attribua à Adonis comme partenaires dans le scénario tragique des dieux et déesses spécifiques5 du panthéon grec, (auquel il est d'ailleurs en fin de compte incorporé), imaginé lui aussi au plus tôt à la même époque, à la fin du deuxième millénaire avo le.: l'opération d'une part mélange les mythologies, de l'autre pose un problème de date puisque les cérémonies culturelles autour du fleuve Adon paraissent avoir été antérieures à -1200/-1300 et, en tout cas, s'accomplissent au sein d'une galaxie religieuse procheorientale constituée au cours des nIe et ne millénaires. Le sanglier, fauve de la forêt libanaise, joue dans cette triste affaire en protagoniste et non en simple utilité chargée d'une besogne criminelle. Le petit ivoire du VIlle siècle avo J.C., aussi bien que la sculpture de Basbous, dont Georges Jabre a fait, dans le sanctuaire de son parc, le joyau de sa collection, n'illustrent pas la sauvagerie d'un meurtre au fin fond des forêts, ni l'horreur d'un piétinement bestial mais l'ébauche d'une étreinte ou du moins la soumission commune de deux partenaires aux règles mystérieuses d'une mise en scène. Par son coup de croc le fauve marque l'éphèbe à la cuisse, autant qu'il provoque l'hémorragie mortelle. En outre, il est porc et comme tel très tôt - bien avant Mahomet - exclu du menu byblate. Quant à la rivière, comme l'a remarqué Lucien de Samosate dès le TIe siècle... et comme les anciens Libanais n'étaient pas assez aveugles pour l'ignorer, elle se colore en rouge à l'automne, ni plus, ni moins que les autres petits fleuves torrentiels de la région; mais sa source, dans la vaste coquille que forme la grotte d' Mqa, n'abrite nul autre qu'El lui-même, le grand Dieu, l'incomparable donateur, qui a offert Byblos à sa Dame, à Baalat-Gebal. Et puis, rien dans la légende gréco-phénicienne ne prépare ces sortes d'orgies sexuelles que les historiens grecs, romains puis européens ont cru reconnaître dans les «adonies» de Byblos. Privés par profession de prétextes à rêves lubriques, nos honorables professeurs, anciens et récents, se sont jugés autorisés à donner libre cours à leurs pulsions érotiques à la 21

faveur du récit des rites adoniens. Au jour de la commémoration du sacrifice, les jeunes femmes de Byblos, autour de l'autel d'Ashtart, erraient, c'est vrai, pour se donner selon l'orme divin à l'homme qui leur remettrait une pièce d'argent; occasion inespérée donnée à de vertueux et hypocrites barbons de se complaire sans pécher dans l'ornière de ces accomplissements sauvages. A la vérité, les exercices auxquels les dames de Gebal étaient tenues de se livrer n'avaient, ni pour cause une tendance au dévergondage qu'elles auraient refoulée le reste de l'année, ni pour objet d'offrir aux mâles du lieu une journée de grande rigolade. Des Byblotes, n'avaient l'obligation de participer à cette «prostitution sacrée», comme disent les hagiologues en se délectant de cette juxtaposition scandaleuse de mots incompatibles, que les femmes mariées; ne bénéficiaient du droit éphémère de cuissage que les étrangers; «l'orgie», si c'en était une, se déroulait en même temps que les fêtes de la mort et de la résurrection, c'est-à-dire du miracle annuel des semailles et des moissons, de la fécondité merveilleuse de la terre; la pièce remise par le «client» se transformait aussitôt en offrande à la déesse-mère. Tout donne à penser que, dans leur sagesse, les prêtres et prêtresses libanais ont imaginé un substitut à l'exogamie qu'ils n'avaient sans doute pas pu instituer pour des raisons qui leur étaient propres (dispersion excessive de l'habitat? Environnement défavorable? Rareté des guerres propices aux viols fertilisateurs?). Se mariant entre eux, les Gébalites étaient menacés par les dangers, génétiques et mystiques, de la consanguinité. En s'offrant à des étrangers des heures entières, les femmes bybliennes acquéraient la quasi-certitude de terminer enceintes la journée d'Adonie et, soit de compenser la stérilité éventuelle de leur mari, soit d'apporter au foyer au moment de la naissance un sang nouveau à la communauté. On n'aurait pas pu imaginer un meilleur procédé pour assurer l'équilibre à long terme du groupe. Et voilà que, des eaux sanglantes du Nahr-Ibrahim, venues disent des scribes et des spéléologues de ce lac Yammouné, dans la Bekaa, théâtre aussi d'un spectacle divin - la fuite de Typhon poursuivi par l'intrépide Ashtart - arrivent, retrouvés plus loin ou plus tard parmi une pléiade de dieux, les signes d'une parenté complexe et parfois confuse (filiation, fraternité 22

ou ascendance, successives ou croisées) entre les cycles religieux libanais et les autres: mésopotamiens, égyptiens, protosyriens, puis grecs et romains. Philon de Byblos n'a pas facilité les choses en exhumant I'hypothétique Sanchoni Atton: I'historien grec du début de l'ère chrétienne qui assurait avoir traduit et commenté le long récit cosmogonique de ce prêtre phénicien du XIVe siècle av. J.C.6 a jusqu'à aujourd'hui persuadé bien des lecteurs savants ou profanes de l'authenticité de sa traduction si bien que nous ruminons tous plus ou moins avec lui une mixture étrange de mythologies, sémitique et grecque surtout. Or, l'existence même de Sanchoni Atton n'est pas établie. Selon son commentateur grec, Elyon divinité du rang le plus élevé aurait été suivie d'Ouranos, émasculé et chassé par son fils, Chronos-El, fondateur de Byblos ( et peut-être aussi indirectement de Beyrouth, séjour de la nymphe Beroe, ellemême épouse de Poséidon) qu'il aurait offerte à la «dame de Gbeil», la déesse Baalat-Gebal, confondue notamment dans les représentations avec Isis et Hathor, épouse de Baal, dieu taureau détenteur de la force génératrice. Dans ce récit on retrouve le Chronos de la mythologie grecque émasculant son père Ouranos et en jetant le phallus dans la mer, où après avoir longtemps flotté, il engendrera Aphrodite dans un golfe chypriote. Or El, c'est ce dieu sémitique qui n'émascule personne mais connaît des problèmes d'impuissance et n'en guérit qu'en humant l'odeur d'un oiseau piégé et rôti par luimême selon un rituel régénérateur comparable à celui de Phénix; «El» est appelé à faire une belle carrière dans les religions monothéistes7, en devenant l'Elohim et l'El Elyon des Hébreux, l'Azoho des Syriaques orientaux, l'Allah des Musulmans; El d'Ougarit, qui dans la cité presque voisine de Byblos est créateur, dieu suprême, fils d'Elyon et père de Baal, dieu de la foudre assimilé parfois au Haddad proto-syrien et au Zeus grec; El qui, d'Afqa, comme on vient de le voir, inspire et bénit les «adonies». A la faveur de recherches étendues sur plusieurs décennies, Alfred et May Murr pensent pouvoir ajouter à l'assimilation du El proto-phénicien au Chronos grec, une identification à Sem, l'un des trois fils de Noé, joignant ainsi le mythe païen au récit biblique. TIs vont plus loin encore depuis qu'en 1973 ils estiment avoir établi l'identité entre Thor, petit-fils de Sem23

Chronos-El du côté maternel (la mère de son oncle Canaan est fille de Sem) et de Cham (par son propre père Misraïm, cousin lui-même du demi-dieu de Tyr Melkart) d'une part, le dieu grec Hermes8 d'autre part, qui, comme Trismégiste, aurait inspiré les fondements de la doctrine druze. Thor, originaire de GebalByblos aurait écrit la Tora qui porte son nom. Cette fois, nos infatigables chercheurs risquent de s'être laissé emporter trop loin par une approche exclusivement textuelle du problème, et d'avoir associé de trop près histoire et mythologie (comme l'Ecriture, il est vrai, qui mêle chroniques et récits symboliques). Nous ne les accompagnerons pas jusque-là: El est un dieu de la région palestinienne qui a accédé assez tôt au rang suprême pour préparer les fidèles à une contemplation plus spirituelle du divin et, par là, au monothéisme.

Un berceau tout de même...
Aux rives extrêmes d'une Asie qui fut sans doute le terme de l'exode entrepris, voilà un million d'années, par les fils d'Adam à la peau noire, et qui beauèoup plus tard en vagues successives rejeta des flux d'hommes vers la Méditerranée, il s'est trouvé, non pas un berceau entouré de fées trop généreuses où aurait vagi l'enfant paré de toutes les grâces de l'esprit et ondoyé de toutes les sources du savoir à venir, mais un nid au sein duquel, les neiges et les torrents, les cèdres et les vagues soufflant sur lui leur influence propice, un homme a été engendré, guère distinct de ses frères ou de ses cousins, indo-européens, sémites ou harnites, mais plus prompt peutêtre à accomplir le bon pas dans la direction de la maîtrise du monde, plus disposé en tout cas à couvrir sa terre de temples, fût-ce au fond des gorges ou au sommet des montagnes. Et l'adorateur de Baalat, de Damou-Tammour, de Mott, d'Eshmoun, ou de Melkart, l'adorateur surtout d'El, n'est pas mort qui a institué en fait, puis codifié en droit, le compagnonnage d'adeptes de monothéismes différents avant de s'engager dans un conflit aux prétextes - sinon aux fondements - religieux.

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NOS ANCETRES, LES PHENICIENS...

Des Gaulois abusifs
Tantôt bénins, tantôt mordants, tous ceux qui sur les quatre continents hors d'Europe ont vécu pendant une ou plusieurs générations dans la mouvance de la France et de ce fait en ont reçu l'enseignement, ont ironisé sur le texte de leur première leçon d'histoire qui commençait par: «Nos ancêtres, les Gaulois...». L'absurdité du propos aveuglait assez pour que l'élève ne s'y arrêtât pas: que le jeune Fang ne se précipitât pas vers le miroir du marigot voisin pour y lire que sa tête ne s'était pas couverte d'une tignasse blonde et lisse; ni que son condisciple libanais brandit aussitôt une plaquette couverte de signes pseudo-hyéroglyphiques. Avec le temps elle a fini par établir, en revanche, une sorte de connivence souriante entre les bénéficiaires de cette vision hexagonale de l'histoire ainsi d'ailleurs qu'entre eux et ce qui restait alors, pour un bref espace de temps, la métropole. Au lieu de partager d'impossibles souvenirs dans l'hallucination d'une généalogie aberrante ceux qui, quelque part dans le monde, avaient été introduits de cette façon à la connaissance du passé partageaient la certitude des initiés. Et il s'établissait alors entre la France et ceux qu'elle faisait pleurer devant la mort de Vercingétorix, non pas ce lien de filiation que, coupable ou naïve, elle rêvait de nouer, mais cette sympathie confuse qui naît d'avoir joué, et déjoué, ensemble; si bien que, des décennies après une indépendance arrachée parfois dans le sang de milliers de combattants, il suffit parfois d'énoncer, avec un clin d'œil complice, les quatre mots «Nos ancêtres, les Gaulois» pour 25

que des hommes qui n'ont guère de choses en commun, éprouvent soudain un certain sentiment de familiarité. Aucune imposture au contraire, dans la précaution oratoire

d'amis libanais lorsqu'ils voulaient mettre en valeur -

ou se

faire pardonner~ le sens aigu des affaires qu'ils venaient de trahir: «Nous autres, Phéniciens...» Loin de là, mais selon le degré d'exaltation ou d'humilité, voire d'indifférence ou d'agacement avec lequel elle est prononcée, la formule connote une certaine attitude politique. Personne ne prétend ignorer, bien sûr, que les cités maritimes libanaises ont été jadis phéniciennes, mais ce qui est pour les uns une donnée, presque banale, de l'histoire du pays apporte aux autres un support à un patriotisme passionné, car mieux se marque l'hérédité phénicienne, mieux se dilue la consanguinité arabe; plus riche est l'héritage de Tyr et de Sidon, moins lourde la dette envers Rome, Bagdad, Le Caire, Byzance... ou Paris. Et ceux qu'embarrasse cette ressemblance entre les limites probables de l'espace phénicien et les frontières du Liban actuel confondraient volontiers, dans les livres d'images ternies par le temps, les fondateurs de Carthage avec les héros obscurs du cycle de Baal. Qu'ils doivent le nom sous lequel nous les connaissons à des Grecs qui ne les aimaient guère, mais les mêlèrent à leur propre mythologie, facilite leur effacement dans une région où nommer c'est créer et où Dieu seul, l'Unique, est Celui qui est, sans que l'homme puisse l'appeler par un nom. Tantôt momies ectoplasmiques enfermées dans l'oubli, tantôt militants ressuscités à des fins explosives, ces aïeux authentiques ne sont jamais traités comme tels, ni plus, ni moins, par leurs descendants. Sur deux terrains, et pas toujours à fleuret moucheté, les deux camps s'opposent, celui de la généalogie et celui de la culture: en quoi les Phéniciens survivent-ils dans les Libanais d'aujourd'hui? Quelles techniques ont-ils réellement inventées et jusqu'où leurs périples les ont-ils vraiment conduits? Homo Sapiens qui fait prendre au Proche-Orient une coquette avance de 47 000 ans sur l'Europe, Egbert, le jeune endormi de Jiita, la troupe des ultimes et brillants Paléolithiques supérieurs, ont tous laissé trop peu de souvenirs personnels pour qu'une origine «eurasienne»-- qualificatif qui

ne signifie pas grand-chose à cette période -

ou «asianique»

leur soit attribuée, comme en avait décidé Maurice Dunant. 26

Tout ce que l'on peut présumer, c'est que, fils lointains, très lointains, d'un Homo venu d' Mrique Orientale, ils étaient sans doute établis dans la région depuis un ou plusieurs milliers de siècles lorsqu'ils ont accédé au niveau néolithique... ou qu'ils y ont été portés par d'hypothétiques «Méditerranéens».

Les ressacs alternés de Sémites...
Ensuite, c'est-à-dire à la fm du quatrième millénaire avant notre ère, commence entre le Nil et l'Euphrate, avec les premières grandes civilisations, une alternance de migrations toutes venues de régions arides, les unes des montagnes du nord et de l'est, les autres de la péninsule qui beaucoup plus tard s'appellera «arabique»; les nouveaux arrivants sont désignés en fonction de critères linguistiques, les uns «indoeuropéens» ou «aryens», ou «indo-iraniens» (ou pour les Allemands «indo-germains»), les autres «sémitiques». Quand, à la fm du IVe millénaire, la petite principauté de Gebaal accède à la vie urbaine et quand Sumer s'installe majestueuse dans la basse Mésopotamie et y répand ses scribes, ce sont des fils des hauts plateaux aryens qui occupent le terrain. Et puis, vers 2400, des sables émerge la procession des Bédouins qui remonte l'Euphrate et imprègne le paysage de sa substance, au point de substituer sa langue, «l'akkadien»9 au sumérien et de l'imposer... pour deux bons millénaires tout simplement. dans les relations commerciales et politiques de toute l'Asie Occidentale. Ces «Sémites» sont accompagnés de cousins qui parlent une langue voisine et vont vers 2800 fonder, beaucoup plus à l'Ouest, le royaume d'Ebla, au sud de l'actuelle Alep, appelé à s'épanouir du Taurus au Haut-Oronte au milieu du millénaire puis à ployer sous les coups de Sargon d'Akkad vers 2300 pour vivre ensuite cinq siècles florissants et disparaître, sans doute lors des premières invasions paléohittites. Des parents proches, installés à Mari à mi-chemin entre Akkad et Ebla, fondent également entre 2900 et 2500 un royaume sémite de l'Ouest, qualifié par conséquent avec tout ce que le terme a de tautologique d' «arnorréen»lOqui, soumis aux agressions alternées d'Ebla puis d'Akkad, sera anéanti vers 1688 par Hammourabi, le fondateur de Babylone, législateur mémorable certes mais vainqueur impitoyable. 27