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Le Livre de l'Impératrice Elisabeth

De
240 pages
Dans ce texte, Constantin Christomanos relate, sous forme de journal, les moments passés, en tant que répétiteur de grec, auprès d'Elisabeth d'Autriche, popularisée en France sous le nom de "Sissi". Cette oeuvre, à la fois journal intime et acte de dévotion envers Elisabeth, a été publiée d'abord en allemand à Vienne en 1898, puis transposée en grec par son auteur pour être éditée à Athènes en 1908. Ce récit s'égrène comme une longue rêverie, dialoguée, méditative et itinérante, qui conduit le lecteur des palais viennois aux magnificences de l'île de Corfou.
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LE LIVRE DE L'IMPÉRATRICE ELISABETH
Pages de journaC

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8018-0 EAN : 9782747580182

CONSTANTIN CHRISTOMANOS

LE LIVRE DE L'IMPÉRATRICE ELISABETH
Pa8es de Journa{
Texte traduit du grec, présenté et annoté par Renée-Paule Debaisieux

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

FRANCE

PRÉF ACE Le Livre de l'impératrice Elisabeth: une œuvre énigmatique

La Reine et le petit bossu...
Tel pourrait être le titre d'un conte de fées. Mais n'est-ce pas un conte de fées que le narrateur de cette histoire suggère avoir vécu? A l'en croire, tout commence à son arrivée dans le parc de Lainz : «Ainsi brusquement transporté de la grisaille de l'humble vie quotidienne de la ville dans ce jardin impérial clos, où les simples mortels ne posaient jamais le pied, troublé par l'attente anxieuse d'un événement décisif pour le cours de ma vie, je me trouvai, pour ainsi dire, projeté hors des limites de ma conscience et de mon être [..] si bien que, lorsque je revins à moi, j'avais l'impression qu'une grande vague m'avait soulevé des profondeurs vertes et immémoriales de la mer pour me précipiter sur une rive étrangère et oubliée de l'île de la Vie. » Tous les instants que le narrateur partage avec l'impératrice sont présentés comme échappant à la réalité quotidienne et à ses contingences. Le sentiment tenace d'une vie hors du réel, dans un monde qu'Elisabeth enchante de sa seule présence, se poursuit, inaltéré, jusqu'à la fm du texte. Les dernières lignes de l'ouvrage ne font que le confIrmer: « Pour la dernière fois, comme en rêve, j'ai cueilli, à ses côtés, le crocus et l'anémone - dans une de ces prairies qu'elle m'a rendues si féeriques. [...] Je ne sais plus ce qu'elle m'a dit: je sais seulement que mes larmes tombèrent sur sa main de lys quand elle me la donna à baiser. En même temps elle me mit dans la main un petit coffret de velours pourpre, en me disant doucement: Soyez béni et heureux!

[00. Alors, je sentis la petite boîte que je serrais dans ma main ] je n'aurais jamais cru à la réalité de ce moment... »

- sinon

Ce que relate le narrateur, dans le chatoiement des couleurs du rêve, prend l'allure d'une histoire merveilleuse: un petit étudiant grec, bossu de surcroît, exilé dans une capitale étrangère, travaillant sans relâche dans une modeste chambre, se voit soudain distingué par la plus illustre de toutes les reines du monde, pour devenir... un nouveau Tristan, ainsi que le texte paraît le suggérer à plusieurs reprises. Tout le réseau des clichés romanesques traditionnels est mis en place pour une récriture de l'histoire de la Reine et du Chevalier. Mais derrière ces images conventionnelles, qu'en est-il de la réalité ? C'est en mai 1891 qu'a lieu la première rencontre entre Elisabeth, impératrice d'Autriche et reine de Hongrie, née le 24 décembre 1837, et un jeune Grec de vingt-trois ans, Constantin Christomanos, inscrit à l'Université de Vienne pour y préparer une thèse de doctorat sur «Les institutions byzantines dans le droit franc». Le jeune homme est né à Athènes le 1er août} 1867. Son père, Anastase Christomanos, né à Vienne2, y avait effectué des études de physique et de chimie avant de s'installer à Athènes, où il avait été nommé professeur de physique à l'Ecole Polytechnique et à l'Université, dans laquelle il fonda le département de chimie. Sa mère était une Lindennayer, fille du médecin bavarois du roi Othon, mais appartenait, par la branche maternelle, à l'illustre famille des Vénizélos. Un accident survenu à Constantin dans son enfance l'a laissé bossu. A l'âge de 17 ans, au sortir du lycée, il possède, en sus de la langue grecque, une bonne connaissance de l'allemand, du français et
1 Le 1er août selon le calendrier julien, le 13 août selon le calendrier frégorien. Le grand-père paternel de Constantin Christomanos s'était établi à Vienne, où résidait une importante et brillante communauté grecque (voir Myrto Mavrikou-Anagnostou, «0 KOOVO''tC1V-nVOÇ XPTl<J'tOl.uivoç», in 0 Kmvlnavn voq XpTJcnop.avoq K'al 1] £1!OxiJ 1'OV, Athènes, Fondation Goulandris-Horn, 1999, p. 97 sq.). 8

de l'italien. Il s'inscrit en médecine à l'Université d'Athènes, qu'il quitte trois ans plus tard, pour gagner Vienne où il étudie l'histoire et la philosophie (tout en suivant un cours de préparation au métier de bibliothécaire et d'archiviste), tandis que son jeune frère Antoine le rejoint pour effectuer des études de médecine. En mai 1891, il est recruté, sur contrat, par la Maison impériale dans un emploi de répétiteur de grec moderne au service de l'impératrice. Il n'est pas son premier répétiteur car, depuis 1888, Elisabeth apprend le grec3. L'intérêt de l'impératrice pour la Grèce n'est pas fortuit, c'est, pourrait-on dire, une sorte d'héritage familial: son père, le duc Max en Bavière, connaissait la Grèce par ses voyages ainsi que par ses études sur l'histoire et la littérature de ce pays; son oncle Louis 1er, roi de Bavière, était un fervent philhellène, et le fils de ce dernier n'était autre qu'Othon, le premier roi de la Grèce indépendante, qui régna de 1832 à 1862. Elisabeth a découvert la Grèce, à travers Corfou, en 1861, sur le chemin du retour du premier voyage qu'elle a effectué à Madère pour des raisons de santé, et a séjourné ensuite à plusieurs reprises dans cette île qu'elle aimait particulièrement. Son goût pour la culture grecque se trouve toutefois avivé en 1884 par la fréquentation de l'Iliade. Elle «s'éprend» de l'un de ses héros, Achille, dont elle se dit, dans son Journal, la «fiancée de l'âme», et auquel elle consacre un bon nombre de ses poèmes. Ayant pris connaissance des découvertes de Schliemann, elle entreprend un voyage en Méditerranée du 4 octobre au 3 novembre 1885, à bord du yacht impérial Mi ramare, pour rejoindre le site de Troie et se recueillir sur la tombe présumée d'Achille. La visite s'avère d'ailleurs décevante, comme elle le rapporte dans le poème « Nostalgie» de son Journal:
« Depuis que je me suis arrêtée devant sa tombe Je suis dévorée de mille feux
,.

Elisabeth aura, à partir de 1888, au moins sept répétiteurs de grec (voir Egon C. Corti, Elisabeth d'Autriche, 1936, traduit de l'allemand par Marguerite Diehl, Paris, Petite Bibliothèque Payot, Documents 125, 1998).

3

9

Je languissais de voir la colline silencieuse, Mais elle ne m'a rien accordé! »4

Toute à sa passion qui allie l'amour d'Achille et l'attrait du climat méditerranéen, elle décide en 1887 de faire construire un palais à Corfou, qu'elle dédiera à son héros: il s'appellera « l'Achilleion ». Elle charge de la direction des travaux le baron Alexandre de Warsberg5, helléniste de renom et consul d'Autriche à Corfou, que, depuis 1885, elle a choisi comme « conseiller scientifique» lors de ses voyages en terre grecque. A la même époque elle laisse de côté l'Iljade pour donner la préférence à l'Odyssée. En octobre 1887, elle entreprend, en compagnie de Warsberg, un périple en Méditerranée à bord du Greif, sur les traces d'Ulysse. Il s'agit selon elle d'un véritable voyage d'études, mais qui n'est pas sans plonger l'empereur François-Joseph dans un grand étonnement et suscite même l'ironie des officiers du bord6, avant tout soucieux de la sécurité de l'impératrice en mer en cette saison. Parallèlement, de même que sa passion pour le sort de la Hongrie l'avait poussée à apprendre le hongrois, de même, et bien que les enjeux soient tout à fait différents, son rêve homérique et corfiote l'amène à étudier le grec, le grec ancien ainsi que le grec moderne parlé (et non la langue «savante», la «catharévoussa» ). Elle s'explique sur son choix de la langue « démotique» :
4 Elisabeth, impératrice d'Autriche, Le Journal poétique, traduit de l'allemand far Nicole Casanova, Paris, Editions du Félin et Arte Editions, 1998, p. 59. Comme le rapporte Brigitte Hamann, dans son Elisabeth, Kaiserin wider Willen (Amalthea Verlag, Wien, München 1982, traduit de l'allemand, sous le titre Elisabeth d'Autriche, par Jean-Baptiste Grasset, Paris, Fayard, 1985, p. 435), «Parmi les germanophones, le meilleur connaisseur de la Grèce était sans doute, dans les années 1880, le consul d'Autriche à Corfou, Alexander von Warsberg, dont les livres, notamment Paysages de l'Odyssée, étaient connus de l'impératrice». Selon Christomanos, dans Das Achilles-Schloft auf Corfu (Vienne, Verlag von Carl Gerod's Sohn, 1896), Warsberg souhaitait faire de la demeure de l'impératrice un palais capable de rivaliser avec celui d'Alkinoos (<< gerade so wie des edelgesinnten Alkinoos prachtige Wohnung », p. 21).
6 Voir E. Corti, op. cit., p. 348.

10

«L'unique raison de ma prédilection pour la langue du peuple, c'est que je souhaite parler comme les neuf dixièmes de la population, et non comme les professeurs et les politiciens »7.

Dès 1888, trois répétiteurs comotes se succèdent8 pour lui enseigner le grec, avant que les frères Christomanos ne soient recommandés en 1891 à la Maison d'Autriche par le Consul général de Grèce, Michel Dumba9. Antoine est le premier à servir l'impératrice, mais il cède bientôt la place à Constantin, pour qui la rencontre avec Elisabeth est relatée comme une révélation: « Tout à coup elle fut devant moi sans que je l'eusse entendue venir, vêtue de noir, élancée comme un cyprès...[...j Unevoix en moi me disait que cette impératrice n'était pas seulement la femme de l'empereur, mais que je me trouvais devant l'une des apparitions les
plus idéales et les plus tragiques de l'humanité. »

Son premier séjour auprès de l'impératrice s'étend de mai à juillet 18911°.Il se hâte de tenniner sa thèse de doctorat et de la soutenir à Innsbruck, après avoir appris qu'il sera engagé de nouveau comme répétiteur de décembre 1891 à avril 1892. Egon C. Corti dans son ouvrage relatif à l'impératrice rapporte l'impression produite par Christomanos sur Elisabeth :

7 Dr M.C. Marinaky, Ein Lebensbild der Kaiserin Elisabeth (pub. par Carlo Scharding, s.1.n.d., p. 47), cité par B. Hamann, op. cit., p. 434. 8 Elle serait déjà à ce moment-là capable de traduire Hamlet, Le Roi Lear et La Tempête de Shakespeare en grec moderne, aux dires de son répétiteur Roussos Roussopoulos (voir à ce sujet la postface de Robert Holzschuh à l'ouvrage Die letzte Griechin, « La dernière Grecque », Aschaffenburg !Main, Eduard Krem-Bardischewski Verlag, 1996, p. 138 ; ainsi que l'ouvrage de E. Corti, précédemment cité, p. 401). 9 Un réseau de relations unissait les grandes familles grecques, ainsi les Christomanos et les Dumba (voir E. Corti, p. 401). L'influente famille Dumba a financé la construction de la salle de concert du Musikverein à Vienne (actuellement bordée par la Dumbastrasse). De plus Michel Dumba (18281894) était un familier de Katharina Schratt, la maîtresse de François-Joseph, qui a, semble-t-il, servi d'intercesseur entre M. Dumba et la Maison d'Autriche ~our recommander les frères Christomanos (voir R. Holzschuh). o C'est aussi l'année qui voit l'achèvement du palais de Corfou. Il

« Elle sourit de ses parfums, de son élégance recherchée qui lui servent tant bien que mal à faire oublier sa difformité. Tout en lui paraît artificiel,. mais il est intéressant, cultivé et s'entend, comme une femme, aux fleurs, aux couleurs, aux étoffes. Sa conversation peut plaire, intéresser, fasciner même, mais il doit fatiguer à la longue» Il.

En avril 1892, à la fm de son contrat, il est remplacé par un autre Grec 12auprès de l'impératrice. De mai à septembre 1892 il réside à Rome, où il se convertit au catholicisme (son baptême a lieu le 8 septembre 1892) en vue d'obtenir un emploi aux Archives du Vatican, mais aussi avec l'intention d'entrer dans les ordres, chez les Bénédictins, décision à laquelle il sacrifie momentanément l'espoir d'une brillante carrière en Grèce. A partir du mois de septembre 1892 il effectue d'abord une retraite au monastère de Monte Cassino, durant laquelle il se livre à divers travaux intellectuels, puis il voyage. En décembre 1893, il est de nouveau rappelé par l'impératrice (c'est alors qu'il obtient la citoyenneté autrichienne) et, jusqu'en mars 1894, il suit Elisabeth dans ses déplacements en Hongrie, à Alger, à Madère et en France13. A cette date il est remplacé dans ses fonctions par Alexis Pali, et reçoit le titre de Chevalier de l'Ordre de François-Joseph. Ayant abandonné le projet de rentrer dans les ordres, il séjourne, en 1895, à Athènes puis rentre à Vienne où il postule à divers emplois, notamment à la Bibliothèque Royale, mais sans succès: son protecteur M. Dumba est mort et sa qualité d'ancien répétiteur de l'impératrice ne lui ouvre guère de portes. Ce n'est qu'en avril 1896 qu'il obtient un poste de lecteur de grec moderne à l'Université de Vienne. Durant la période 1894-1896, il collabore épisodiquement à la Neue Freie Presse et, à partir de 1896, à la Wiener Rundschau, revue littéraire d'esprit très «fm

11 Voir E. Corti, p. 405. 12 Un Alexandrin du nom de Frédéric Barker (voir E. Corti, p. 407). 13 Selon E. Corti, en 1894, Christomanos se serait rendu désagréable l'entourage de l'impératrice par sa suffisance.

à

12

de siècle», qui privilégie et promeut la production symboliste14. Ultérieurement et parallèlement à un article paru dans la Neue Freie Presse sur l'Achilleion (31 octobre 1894), il publie à Vienne en 1896 un livre in-4° de 65 pages, intitulé Das Achilles-SchloJ3 auf Corfu (<< Château d'Achille à Corfou») : Le le texte est agrémenté d'une vingtaine d'illustrations, dessins ou photographies, présentant diverses vues du palais ainsi que des paysages corfiotes. C'est aussi à cette époque qu'il écrit en allemand une pièce de théâtre, éditée en 1898, Die graue Frau (<< femme grise») et qu'il publie, à Vienne également, ses La Orphische Lieder (<< Chants orphiques»), poèmes15 composés entre 1890 et 1893, sortes de variations sur des «Fragments orphiques », ou sur quelques vers de poètes de l'Antiquité, mêlant le lyrisme à l'évocation de la nature. Le 10 septembre 1898, Elisabeth est assassinée à Genève par Luigi Luccheni, qui se présente, lors de son procès, comme un anarchiste convaincu de la nécessité de supprimer les têtes couronnées16. Après la mort de l'impératrice, en décembre 1898, Christomanos publie, aux éditions Moritz Perles à Vienne, le premier tome de Tagebuchbléitter (<< Pages de journal»), relatif à ses deux premiers séjours auprès d'elle (ceux de 1891 et de 1892). L'ouvrage connaît un succès immédiat; en quelques jours le premier tirage est épuisé et une deuxième
14 Ces informations sont tirées de la postface de R. Holzschuh (citée précédemment) et de l'introduction de Walter Puchner à son ouvrage 0 Kmvcnavn voç Xp1]CTiOf.1avOç ôpaparoypat/Joç (<< œç Constantin Christomanos dramaturge»), Athènes, Ed. Kastaniotis, 1997, p. 22, 23. 15 Ce petit recueil de 47 pages présente des poèmes regroupés sous les titres suivantes: « Von den Traümen der Baüme », « Von der Trauer des Mondes », « Von dem Sehnen des Meeres », « Von der Liebe der Menschen» (<< Des rêves des arbres », « De la tristesse de la lune», « Du désir de la mer », « De l'amour des hommes»). Hormis celles qui appartiennent au Journal poétique d'Elisabeth et à l'ouvrage de B. Hamann Elisabeth d'Autriche, toutes les citations en grec, en allemand ou en italien, ont été traduites par R -P. Debaisieux. 16On a souvent, à juste titre, souligné l'ironie du sort faisant qu'Elisabeth a été assassinée sous ce prétexte, alors qu'elle était si hostile à la monarchie. 13

édition paraît dès le début de l'année 1899. Le succès dépasse les frontières de l'empire, l'œuvre est en effet publiée dans une traduction française au Mercure de France (sous le titre de «Elisabeth de Bavière, impératrice d'Autriche », avec une préface de Maurice Barrès1?) en 1900, et dans une traduction italienne en 1901. La publication de Tagebuchbltitter fait aussitôt scandale à la Cour de Vienne, qui ne peut accepter le portrait de l'impératrice dessiné dans ces pages, celui justement, passé à la postérité, d'une impératrice toujours désireuse de fuir la cour, médisant des courtisans, et proclamant hautement son mépris de la fonction royale et des devoirs impériaux... On comprend dès lors que le deuxième tome annoncé18 (contenant la relation du séjour effectué en 1893-4) n'ait jamais été publié: on suppose que la Cour d'Autriche, coutumière de ce genre d'accommodement financier, a fait racheter le manuscrit19. Et tout laisse à penser également que Christomanos a été vivement encouragé au départ. Quoi qu'il en soit, il démissionne de ses fonctions à l'Université le 24 janvier 1899 et quitte l'Autriche20. Après avoir voyagé à Paris, Naples, Marseille, Venise, il s'installe enfin à Athènes au début de l'année 1901. Le 27 février 1901, il fonde son théâtre, la «NÉa LKTlvrl» (la « Nouvelle Scène» ). Dans son ouvrage 0 KrovG1'avnoq v
XPTJ(J'COflâvoqroq 8papa'Coypa(jJoq (<< Constantin Christomanos

dramaturge» ), Walter Puchner voit dans cette création une sorte d'échappatoire à l'inaction consécutive à son départ forcé d'Autriche au moment où le succès commençait à lui sourire et où il était engagé dans des activités qui l'accaparaient beaucoup. L'acte fondateur de cette institution est décrit par le célèbre écrivain Nirvanas, contemporain de Christomanos, dans ses
17

Que l'on trouve actuellementdans: Maurice Barrès, Romans et voyages,

T.II, Amori et dolori sacrum, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1994. 18 On en a pour preuves le sous-titre de Tagebuchbliitter «I. Folge », et l'indication donnée à l'arrière de la page de faux-titre: « Erste Folge. Mai 1891 bis April1892 ». 19 Voir la postface de R. Holzschuh, précédemment citée, p. 145. 20 Ibid.

14

tPlÀOÀOYlK'à

'AH0I1VTJI10Vevpa'Ca

(<<Mémoires

littéraires)}).

Il

narre non sans humour le cérémonial qui s'est déroulé dans le théâtre de Dionysos à Athènes: « Le 2 7février, les huit personnes [qu'il avait réussi à rallier à son projet) écoutèrent l'évangile de la Nouvelle Scène, "remplis de la crainte de Dieu, de foi et d'espoir". La voix, qui caresse l'air tranquille de ce lieu sacré, ne trouble pas les ombres qui errent sur les marbres antiques, au milieu de l'insolence de la vie. [...] Avec d'admirables paroles, il dépeint le drame antique et rêve de la renaissance du nouveau théâtre. Nous partons tous, la tête baissée, , 21

comme apres la messe. » Malgré l'absence de ressources financières et le petit nombre de «fidèles)} ralliés à sa cause, Christomanos parvient néanmoins à monter des spectacles. Selon Nirvanas, il n'a cure de décors et de costumes. Il tire parti des faibles moyens dont il dispose, mû par la foi dans son entreprise et persuadé que, de toute manière, le théâtre qu'il produit est un théâtre d'avantgarde propre à séduire l'élite intellectuelle athénienne. Informé des dernières œuvres représentées sur les scènes européennes (celles de Maeterlinck en particulier) et des discours critiques d'avant-garde (comme ceux du Viennois Hermann Bahr), ayant fréquenté les théâtres de Vienne et de Paris, il connaît les nouvelles techniques de mises en scène et de jeu dramatique22. Sous son impulsion, les déclamations pompeuses disparaissent ainsi que les grossiers artifices de scène. De l'avis de Nirvanas, un bouleversement s'était produit dans le monde théâtral grec
21

Nirvanas,

wZÀoÂoyzK'Ù

allol1v1Jl1ov£vpa,a

(<<Mémoires

littéraires»),

1927-

1928, Athènes,

Ed.

Yovannis,

1968, T. III, pp. 385-6:

«LTu;

27

<I>EJ3pouapio'U, oi OX'tooav8pomot aK01Jcrav 'to EùayyÉÂto TIlÇNÉaç 1:Kllvftç, ")J£'tà q>ôJ3ou 0EO'Û, 1tio'tEcoç Kat £Â.môoç". 'H q>COVT1, XaïÔEUEt 'tOY 1tOÙ llauxov dÉpa 'tO'Û iEpo'Û 't01tOU, ôev 'tapaÇEt itç anÉç, 1t01>1tÂ-aVIDV'tat eX1tavco "Càdpxaîa J.lapJ.lapa, J.1Éoaarltv aù8âôEta 't'i1ç çooftç. (...) Me imÉpoxa Âoyta, çroypacpiÇEt 'to eXPXaîo ôpâJ.la Kat QVEtpEUE'tat -ritv dvayÉvvTlOTl 'toû v£ou 8Ea'tpo'U. <I>EUY01JJ!E J.LÈ'tà KE<j>aAtaO1Cu<p'ta,(Jàv Ka'tom v d1to OAat, iEpo1tpa~ia ». 22 W. Puchner signale qu'il avait vu Ferdinand Bonn, du théâtre de Munich, interpréter Hamlet. Cet acteur renouvelait le jeu théâtral attaché généralement au personnage.

15

qui pouvait être considéré comme une révolution. Christomanos voit d'abord ses tentatives couronnées de succès avec des mises en scène de pièces de D'Annunzio, de Tolstoï et d'Euripide (Alceste, translatée en grec moderne démotique). Mais le public se lasse et Christomanos, prêt alors à toutes les concessions, se lance dans l'exploitation de textes faciles23. Nirvanas explique cette attitude en disant qu'il pensait devoir s'abaisser au niveau du grand public et « descendre tous les degrés du goût »24,pour l'entraîner ensuite plus haut et l'amener à apprécier des pièces plus difficiles d'accès. Christomanos compose en 1908 pour son théâtre une pièce dramatique, Tà Tpia tPzÂza (<< Les trois baisers»), qui ne rencontre pas le succès escompté. Voulant prendre une revanche, il produit, un an plus tard, une comédie, Kov'rope{3z8ovÂ1]Q Le Petit Poucet»), huée par le public. Il (<< abandonne alors définitivement le théâtre. Dans le domaine de la prose néanmoins, Christomanos ne reste pas inactif: il traduit Tagebuchblatter en grec. L'ouvrage paraît à Athènes en 1908 sous le nouveau titre de To BzfJÂioTIjq AV'roKpa-relpaç 'EÂlaa!3eT (<< Le Livre de l'impératrice Elisabeth» ), passablement augmenté par rapport au texte original allemand, et comportant la préface de Barrès, traduite par Nirvanas. La même année il publie également un roman de facture réaliste25, 1f Kepévla Kovcla (<< poupée de cire»). La Dans un tout autre registre, il s'intéresse particulièrement à la généalogie, au point d'envisager de constituer un répertoire des membres de la noblesse de sang, une sorte de Libro d'Oro de l'aristocratie grecque. Cet intérêt est sans doute à mettre en rapport avec le fait qu'il revendique lui-même l'ancienneté de sa famille: sa grand-mère maternelle serait une Vénizélos,
23 tH Kopclia, il XOJpzmi] Kp£f3a~o1(aJ.lap1]Kat 'tO EVVD f/)po'Û~o (<<Coralie », «Chambre à part », «Le fruit aigre »), voir Nirvanas, op. cit., p. 390. 24 Ibid. : « và Ka'tE~f1 J.laÇi 'to'\) QÀQ: mcaÀ01ta'tta 'toi) YOUG'to'\)>>. 'tà 25 Apostolos Sachinis, dans ll1C£Çorpal/Jia ~O'ÛAiu017nal10V «( La prose de l'Esthétisme », Athènes, Estia, 1981, p. 397) signale à juste titre qu'au réalisme de l'œuvre se mêle souvent un certain lyrisme.

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descendant de l'illustre famille dont le blason porte l'aigle à deux têtes - infonnation que rapporte Nirvanas de deuxième main26. Son séjour auprès de l'impératrice d'Autriche aurait-il accentué en lui un goût nostalgique de titres et de grandeur? A plusieurs reprises, dans Le Livre de l'impératrice Elisabeth, le narrateur manifeste un net sentiment de supériorité, par exemple lors d'une visite de l'empereur à Elisabeth en sa présence: il rapporte en effet qu'il est resté assis pendant la visite de François-Joseph, à l'invitation de ce dernier, preuve que l'on reconnaît son rang à la Cour d'Autriche. De même, il insiste sur le fait qu'il révèle de grands auteurs contemporains (Nietzsche, Ibsen. ..) à l'impératrice, soulignant de cette manière l'ascendant qu'il exerce sur elle... Curieux personnage donc que ce Constantin Christomanos, qui pourtant s'inscrit bien dans la sensibilité esthétique de son époque. Parler de « personnage)} à son propos n'est pas fortuit. Il rêvait en effet de faire de sa vie une œuvre d'art27, en une attitude très fin de siècle, partagée avec bien d'autres écrivains comme Jean Lorrain, Gabriele D'Annunzio ou Oscar Wilde, qui ont aussi paré leurs actes d'une grande théâtralité. Esthétisme et goût de l'acte théâtral se rejoignent chez cet homme de lettres qui défiait la chronique athénienne, par ses activités liées à la « Nouvelle Scène)} certes mais aussi par certains « gestes)}, parmi lesquels ses démêlés en justice28 avec l'écrivain Rodokanakis, événements mondains, s'il en fut.

26

Nirvanas (ibid.) rapporte également, de façon peu charitable, que Christomanos portait, à l'abri des regards, une couronne de pacotille, dont il s'affublait pour travailler, afin que lui vinssent des « idées royales »..., qu'il rêvait d'acheter un château et qu'il en visitait en se faisant passer pour éventuel acquéreur, de façon à se donner un instant l'illusion d'être un prince. 27 Voir Nirvanas, ibid., p. 382. 28 Rodokanakis l'accuse d'avoir pillé son roman To Bvacnvi TplaV'TaljJvMo (<<La Rose pourpre») dans sa pièce Tpia cPIÂla (<<Trois baisers»); Christomanos le poursuit à son tour en diffamation, puis l'accuse d'avoir volé le projet de couverture du Livre de l'impératrice Elisabeth (couverture jaune et verte portant un dauphin) pour son édition de De Profundis.

17

Par ailleurs, son goût du beau le conduit naturellement à cultiver un élitisme certain (le soin apporté à son apparence extérieure en est une marque), qui aurait dû, au plan linguistique, le porter à employer la catharévoussa (la langue savante) dans ses écrits. Or, curieusement, la langue qu'il privilégie est la démotique (la langue « populaire»), et il veille scrupuleusement à ne pas faire d'entorse à ce principe. Avec une grande sagacité, Nirvanas émet l'hypothèse que ce choix constitue en fait la manifestation d'un élitisme suprême, le comble du snobisme, pourrait-on dire: dans la mesure où la catharévoussa est la langue revendiquée par les petits bourgeois, honnis et méprisés de lui, « voulant rester aristocrate, il devient démoticiste »29! Au-delà d'un désir de provocation, incontestable chez lui, ce paradoxe n'est pas le seul à définir Christomanos. Le Livre de l'impératrice Elisabeth en témoigne, qui le montre à la fois suffisant et modeste. D'une sensibilité exacerbée, voire excessive, il était, aux dires de ses contemporains, prompt à s'émouvoir mais tout aussi capable de se murer parfois dans un égoïste enfermement. Nirvanas décrit ainsi sa foncière dualité: « Cet hommefaible etfort, laid et beau, mauvais comme un esprit malin et bon comme un nourrisson,fier et humble, aristocrate et bourgeois, idéaliste et positiviste, ascète et homme du commun,fleur
sauvage de la montagne et pièce de monnaie éculée, prêtre du Théâtre

de Dionysos et tapissier de la Nouvelle Scène, ange blanc et noir satan, demeureratoujours un des problèmes insolublesque nouspose
le miracle humain» 30.

29

30

Ibid., p. 389. Ibid., p.391 (<<'0 &v8prorcoç,6 àôuvcx'toç Kat ôuva'toç, 6 &ax;1lJloçKat

ropaîoç, 6 KaKoç aàv 1tVEÛJ.1a 1tOVT]pà Kat à'YaSoç aà Bp£<I>oç, 6 1tEPTt<l>avoç Kat 6 'tCl1ŒtVÔÇ, 6 àpta'toKpa11lÇ Kat 6 àa'toç, 6 iô£oÂ.6yoç Kat 6 SE'ttKtaritç, 6 àrncrt-rltç Kat 6 av8pOO1toç Tijç à'Yopâç, 'to à'YptoÀouÂ.QUôo 'toi) ~OUVOÛ Kat it 'tptJlÉ:VT] ôEKapa, 6 œpE'Ùç tOÛ ~tOvUataKoû 0Ea'tpou Kat 6 ta1tEtm£Pl1ç Tijç "NÉaç LKl1v11Ç", 6 ÀEU1(Oç &YYEÀOÇ Kat 6 J.laûpoç aa'tavaç, Sà J.L£VEt 1tav'ta Ëva à1to 'tà à~EÔtâÀutCl 1tpo~ÀTtJ.Lata, 1to'Ù J.Lâç 1tClpOUauXÇEt to àv8pCÛ7ttvo 8aÛJ.LCl »).

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Et il propose comme élément d'explication à cette dualité la nature « androgyne» de l'écrivain et les travers «féminins» de son caractère. Ce qui est certain, c'est que ce personnage tellement «fin de siècle », sans doute davantage dans son élément en Autriche parmi les intellectuels viennois de l'avantgarde symboliste que dans l'Athènes «provinciale» de l'époque, a dû irriter par ses manières aristocratiques, son goût de la provocation et ses gestes ostentatoires. Néanmoins sa superbe était compensée par une étonnante auto-dérision (également très fin de siècle !) dont divers traits nous ont été rapportés31. Se plaignant que Rodokanakis lui prenait tout, il ajoutait: «Il n'y a que ma bosse qu'il ne m'a pas volée! ». Et encore, en 1910, à la question: «Que comptez-vous faire, Monsieur Christomanos, l'an prochain? », il a répondu avec hauteur: «Mourir». Il ne mentait pas. Il est mort le 14 novembre 1911, à l'âge de quarante-quatre ans.

Le Livre de l'impératrice Elisabeth: am bigu.

une œuvre au statut

Lorsque Christomanos publie en 1898 Tagebuchblatter (<< Pages de journal»), il se situe indéniablement, par le titre même qu'il donne à son œuvre, dans la mouvance des auteurs de journaux intimes. Paradoxalement, le journal intime est à la fois l'écriture par excellence de la subjectivité - en principe réservé à un usage personnel - et un genre littéraire à part entière. A Vienne, comme l'indique Jacques Le Rider dans Journaux intimes viennois, la pratique du journal intime s'intensifie à la fin du XIXe siècle parmi les écrivains, parce qu'elle reflète une «crise culturelle qu'ils ont intériorisée

31

Ibid.,


p. 395 (<< Movo
KâJ.L£'Œ O''tà 1911;

Ti]v KaJ.L1t0-Upa

j.lO'\) ôÈv
»).

j.lo'Ü1C£'V£

cXK0J.la»)

et p. 382

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1Œ8âvro

19

comme une crise de leur identité» 32. Mais il est hors de question d'imaginer que, pour Christomanos, la rédaction d'un journal ait répondu à une nécessité de cette nature. Il faut y voir plutôt le besoin de sauvegarder la mémoire d'une situation peu commune en inscrivant dans la pérennité d'un texte l'incommensurable valeur d'une intense expérience vitale. La décision de rendre public le «trésor» personnel répond cependant à d'autres intentions, qui sont liées à une certaine conception du moi, puisque la publication relève d'une volonté de l'auteur de porter à la connaissance de tous ce qui est de l'ordre de l'intime et du confidentiel, en accordant à son propre vécu une valeur d'exemplarité. Pourtant, même si telle est bien la démarche de Christomanos, qui se pose comme 1'«élu» et le détenteur de secrets, ses «Pages de journal» ne constituent pas, en définitive, un véritable journal intime. Certes, l'ouvrage est daté, il est rédigé à la première personne par un narrateur qui peut en même temps être identifié à l'écrivain. Mais le personnage central de ce «journal» n'est pas Constantin Christomanos, c'est l'impératrice Elisabeth. D'ailleurs le titre du texte grec « To Btf3Â.ioç Ai>'tOKpci~tpaç Àtaaf3£'t»«( Le Livre de l'impératrice ~ E Elisabeth» ), portant, en sous-titre «(f)'6Â.Â.a,,~poÂ.oyto'\)>> (<< Pages de journal »), est beaucoup plus adapté au contenu du texte. De toute évidence, l'objectif de l'auteur est de rapporter les propos de l'impératrice ainsi que ses impressions, ses sentiments, devinés aussi bien qu'interprétés. Serait-il légitime, dans ces conditions, de parler de biographie? Ce texte qui ne propose rien d'autre qu'une relation, sur une période relativement courte, des pensées et des dires de l'impératrice, ne relève pas du genre biographique. On pourrait davantage le classer dans la rubrique des «Mémoires ». La mention infratitulaire de la traduction en français de Tagebuchbltitter (1900) est, à cet égard, pertinente: sous le nouveau titre
32

Jacques Le Rider, Journaux intimes viennois, Paris, PUF, Perspectives

critiques, 2000, p. 10.

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« Elisabeth de Bavière, Impératrice d'Autriche» figure «Pages de journal/Impressions, conversations, souvenirs». Cet ajout oriente bien la définition de l'œuvre vers le genre des mémoires: l'écrivain ne cherche pas tant à consigner ses actes et pensées propres qu'à noter et à archiver, pour les livrer à la postérité, les faits et gestes d'un tiers. La publication du journal répondrait donc à un souci de contribution historique livrant un témoignage sur une époque et un personnage choisi. Il faut aussi observer que les conversations rapportées sont parfois décousues et qu'elles abordent les sujets les plus variés, des plus triviaux aux plus philosophiques. De toute évidence, si la volonté de témoigner existe, cette démarche se double de l'intention manifeste de mieux faire connaître la personnalité de l'impératrice, en en dévoilant des aspects particulièrement insolites. L'auteur laisse entendre à demi-mot qu'il est une des rares personnes à pouvoir le faire dans la mesure où il a fréquenté Elisabeth en privé, dans la solitude de ses longues promenades, et où il a recueilli ses propos à l'abri des oreilles indiscrètes. Il ne se pose d'ailleurs pas comme le détenteur de confidences particulières qu'il s'apprêterait à divulguer à un public friand de ragots33. Son ambition est plus noble, il tient, ainsi qu'il l'affirme lui-même plusieurs fois, à révéler l'être profond de l'impératrice d'Autriche. C'est ainsi qu'à la parution de l'ouvrage le public a la surprise de découvrir un personnage nouveau, comme l'indique cette remarque d'un journaliste:
« Nous croyions connaître l'impératrice d'Autriche, et voilà qu'elle apparaît maintenant dans ses conversations avec son répétiteur grec comme un être tout à fait remarquable, comme une philosophe pénétrante, à l'observation aiguë, à la sensibilité fine, au jugement libre et dénué de préventions, et pleine de mépris envers le monde» 34.
33 Même si le succès de l'édition allemande en 1898 peut être interprété dans ce sens. 34 Dans le journal Der Berliner Borsenkurier du 24 décembre 1898, cité par Verena von der Heyden-Rynsch dans sa Préface à la réédition de Tagebuchblatter, Insel Verlag Frankfurt am Main und Leipzig, Insel Taschenbuch, 1993, p. 15: «Wir meinten die Kaiserin von Osterreich zu 21

En réalité Christomanos ne fait pas œuvre d'historien. Il faut comprendre le terme de « révéler» dans toutes ses acceptions, sans négliger le sens religieux. On ne peut que remarquer la répétition systématique de l'expression «Da sagte die Kaiserin », «K' i1 Aù-roKpa'Œtpa£t1t£» «( Alors l'Impératrice a dit» ), certes destinée à proclamer l'authenticité des propos, mais dont le caractère rituel n'est pas sans évoquer également les textes sacrés, et l'on est en droit de penser que la Parole de l'impératrice est investie d'une valeur d'intangibilité. Signalons à cet égard que, si le texte grec est un texte «développé» par rapport à l'original allemand, les propos d'Elisabeth ne subissent aucune variation de sens ni de contenu dans l'édition grecque, comme s'ils étaient «paroles d'Evangile ». Faut-il supposer dans cette perspective que Christomanos aurait consigné au jour le jour les discours de l'impératrice? L'hypothèse est recevable car, en tout état de cause, ces discours semblent avoir formé le matériau de base à partir duquel il a construit tout l'édifice. Le respect du «Verbe» d'Elisabeth s'inscrit d'abord dans une logique d'ordre psychologique: on peut imaginer que le jeune étudiant grec, ébloui par la personnalité de l'impératrice, s'empresse de rapporter toutes ses paroles, même les plus communes qui, une fois énoncées, détonent dans le contexte en raison de leur style des plus plats. Cet effet de décalage ne se produirait pas si l'auteur les avait remaniées pour les mettre en conformité avec le ton généralement poétique, du moins stylistiquement travaillé, du reste de l'ouvrage. Mais surtout, on constate à l'évidence que certains propos d'Elisabeth correspondent quasiment terme à terme à ce qu'elle a confié ou

kennen, und nun erscheint sie hier in den Gesprachen mit ihrem grieschichen Lehrer aIs ein sa merkwürdiges Wesen, aIs eine zarte Philosophin von schaner Beobachtung, von feinem Empfinden, von unbefangenem, freiem Urtel und tiefer Weltverachtung ».

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à ses proches (dont on a conservé les journaux intimes35) ou à son propre journal36, preuve, si besoin était, de leur authenticité. Par ailleurs, Le Livre de l'impératrice Elisabeth se présente comme un ensemble composite. Aux déclarations d'Elisabeth s'ajoutent des « impressions» et des « souvenirs» du narrateur (comme l'énonce le sous-titre de l'édition française), mais aussi des descriptions à tonalité poétique et des citations plus ou moins longues d'œuvres d'origines très diverses. Cette « variété», alliée à la qualité et à des choix d'écriture cohérents nettement marqués, fait que l'œuvre échappe au genre des « mémoires ». Par sa dimension indéniablement littéraire et les caractères propres qui en résultent, elle relève en définitive du courant littéraire du décadentisme qui s'exprime à la même époque par toute une série d'œuvres37.Elle en comporte en effet tous les aspects: absence d'intrigue et d'action particulières, indétermination du genre littéraire, importance accordée aux «mouvements de l'âme» et aux «flux de conscience», descriptions a priori détachées de tout souci réaliste, écriture travaillée accordant une vaste place aux images et aux symboles. Dans ces conditions, comment concilier les deux données, d'une part la volonté d'apporter un témoignage authentique sur l'impératrice et d'autre part le travail de refabrication littéraire dont l'œuvre (allemande comme grecque) porte la marque? Car il est évident que même l'image d'Elisabeth est soumise à la métamorphose de l'art. Le narrateur ne dit-il pas parfois qu'il poursuit en lui-même le discours laissé en suspens par l'impératrice, lui octroyant de facto des pensées purement
35 Ceux par exemple de sa fille Marie-Valérie ou de sa dame d'honneur, la comtesse Marie Festetics (consultés et étudiés par B. Hamann). 36 Le Journal poétique dont il a été question plus haut, et auquel elle a confié ses pensées en toute sincérité, avec la certitude qu'il ne serait pas publié avant 1950. 37 Voir Renée-Paule Debaisieux, Le Décadentisme grec dans les œuvres en prose (1894-1912), Paris, L'Harmattan, 1995, et Le Décadentisme grec, une esthétique de la déformation, Paris, L'Harmattan, 1997. 23

fictives, fruit de son imagination de jeune poète exalté... C'est donc toute la subjectivité de Christomanos qui entre ici en jeu lorsqu'il cherche à dévoiler - à révéler - l'être profond de l'impératrice, ou, en d'autres termes, sa vérité cachée. De fait, l'œuvre est bien plus complexe qu'elle apparaît de prime abord. Elle est un perpétuel aller et retour entre le témoignage d'une réalité à travers les propos de l'impératrice, et la vision subjective de la personnalité de celle-ci, totalement recomposée et mythifiée. Car, en dernière analyse, les descriptions et les réflexions du narrateur convergent toutes dans un dessein unique: représenter Elisabeth, que ce soit dans sa symbiose avec la nature, dans ses préférences culturelles ou dans les «impressions» qu'elle produit sur le narrateur. Et le duo que l'auteur nous fait entendre n'a d'autre fin que de célébrer la gloire de l'impératrice, sanctifiée38par l'œuvre. Par le biais des comparaisons et des métaphores, par les avis que le narrateur porte sur elle, les assertions qu'il exprime, elle se trouve transfigurée au point de devenir une « fée» animant les éléments de la nature qui se prosternent à son passage, une « sainte» suscitant l'adoration, et une «mater dolorosa» inspirant tout à la fois le respect et l'effroi, figures nées de la vision particulière de l'auteur et nourries par l'écriture... Il reste cependant que cette image mythifiée de l'impératrice continue à nous interroger: et si elle était en définitive plus vraie que celle que l'histoire nous a léguée?

De Tagebuchbliitter (<<Pages de journal») à To B1PJvio 'rfIç Av'CoKpa'C81paç 'EÂllTUP8'C (<<LeLivre de l'impératrice Elisabeth») Dix ans séparent l'édition allemande des « Pages de journal» (1898) de l'édition grecque (1908), alors que, à la suite du
Signalons qu'une partie de l'œuvre porte pour titre «XalpE-nOj.lOL» (<<Je vous salue... »), termes de l'invocation à Marie. 38

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