Le moulin et le pilon

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Un groupe de dix îles, dans l'Atlantique, au large de la côte de l'Afrique de l'Ouest. Voici l'un des rares ouvrages en français consacré à ce lointain archipel. Les îles du Cap-Vert ont été parmi les premières colonies européennes en Afrique. Indépendantes depuis Juillet 1975, elles restent très marquées par cinq siècles de présence portugaise et un fort degré de métissage. A travers de multiples événements marquants : sécheresses, famines, révoltes paysannes au sein d'une société essentiellement agraire et de type féodale, conflits entre l'Eglise et le pouvoir colonial, nous voyons comment la population conquiert son indépendance, ainsi que le rôle joué par Amilcar Cabral, héros de la lutte armée en Guinée-Bissau , et fondateur du parti unique actuellement au pouvoir.
Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296272484
Nombre de pages : 200
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NELSON EURICO CABRAL

le moulin et Ie pilon
les îles du Cap- Vert
Préface de M. JACQQES RUFFlE Professeur au Collège de France

13ditions L'Harmattan
7, rue de racole Polytechnique 75005Paris

Agence de Coopération Culturelle et Technique
19, avenue de Messine 75008 Paris

AGENCE DE COOPERATION ET TECHNIQUE

CULTURELLE

(A.C.C.T.)

EGALITE, COMPLEMENTARITE, SOLIDARITE

L'Agence de Coopération Culturelle et Technique, organisation internationale créée à Niamey en 1970, rassemble des pays liés par l'usage commun de la langue française à des fins de coopération dans les domaines de l'éducation, des sciences et des techniques et, plus généralement, dans tout ce qui concourt au développement des Etats membres et au rapprochement des peuples.

PAYS MEMBRES
Belgique, Bénin, Burundi, Canada, République Centrafricaine, Comores, Côte-d'Ivoire, Djibouti, Dominique, France, GaboD" Haiti, Haute-Volta, Liban, Luxembourg, Mali, Ile Maurice, Monaco, Niger, Nouvelles-Hébrides, Rwanda, Sénégal, Seychelles, Tchad, Togo, Tunisie, VietNam, Zaïre. ETATS ASSOCIES Cameroun, Guinée-Bissau, Laos, Mauritanie.

GOUVERNEMENTS Nouveau-Brunswick,

PARTICIPANTS Québec.

@ L'Harmattan ISBN:

et A.C.C.T., 1980 2-85802.161.9

A MA MÈRE
Parler d'un peuple C'est faire de l'Histoire Il est grave de sacrifier A la vérité.
Eugénio Poète TAVARES capverdien.

Préface

L'histoire des événements est plus facile à écrire que celle des structures. Les événements ont marqué nos frontières, les structures ont fait nos sociétés. La genèse des sociétés humaines est complexe et, pour la plupart, se perd dans la nuit des temps. Elle n'a pas laissé de traces dans les couches géologiques. Souvent, sociologues et ethnologues qui se penchent sur le passé en sont réduits à des assimilations ou à . des hypothèses. Rares sont

les «laboratoires

humains» qui permettent une obser-

vation directe, ou presque. L'Archipel du Cap-Vert est de ceux-là. Quand les Portugais arrivèrent au milieu du xV' siècle, les îles sont déjà connues des Arabes mais vides de toute occupation. Les navigateurs s'y installent et commencent un fructueux commerce triangulaire, entre l'Afrique toute proche où ils vont prendre des esclaves, l'Amérique, où ils les revendent contre du sucre, du CO" ton, de l'indigo et d'autres produits agricoles qu'ils ramènent en Europe, d'où ils exportent, vers l'Afrique, des produits manufacturés. Pendant un temps, le Cap-Vert sera l'un des hauts lieux de la traite dans l'Atlantique, au profit de quelques familles privilégiées. Mais cet âge d'or ne dure pas. Négligé par la métropole, concurrencé par les grandes puissances de l'Europe du Nord qui organisent leur propre trafic, le Cap-Vert; géographiquement isolé, est bientôt mis à l'écart de l'Histoire. A partir de la fin du XVII"siècle, la population cap7

verdienne se retrouve seule, loin de tout et de tous, perdue entre le ciel et l'eau, en dehors des grands mouvements qui vont secouer le monde entrant dans l'ère industrielle. Il faut vivre: la terre est ici la seule richesse. On la travaille avec acharnement. De nouvelles relations s'instaurent au sein d'une culture spécifique, africanoportugaise que les Capverdiens imprègnent d'une marque originale, faite de leurs espérances et de leurs peines. Et les peines sont nombreuses: la misère, et surtout ces terribles famines, liées aux époques de sécheresse qui, jusqu'à une date récente, viennent décimer périodiquement la population. Les plus fortunés surnagent. Parmi les autres, beaucoup émigrent. L'instruction est largement répandue: le Cap-Vert fut longtemps et reste encore l'un des pays les plus alphabétisés d'Afrique, et ses natifs qui s'expatrient finissent souvent par occuper des positions enviables. Face aux autres Africains, ils constituent une sorte d'aristocratie culturelle, ce qui ne va pas sans soulever quelques problèmes. Sur le plan biologique, la situation est tout aussi singulière. Enfermés dans leurs îles, ne recevant que peu d'apports extérieurs, les Blancs et les Noirs ont fini par se mélanger largement, donnant une population de métis, qui, du fait de son polymorphisme génétique, jouit d'étonnantes qualités physiques. Le 5 juillet 1975, après des siècles d'esclavage ou d'oubli, le Cap-Vert accède à l'indépendance. Mais il est facile d'imaginer les difficultés auxquelles se heurte ce peuple de 300000 habitants, dispersés sur une dizaine d'îles au milieu de l'Océan, entre le Sénégal et les Antilles, appauvri par des siècles de colonisation puis d'abandon, et qui s'accroche à un sol fortement dégradé. Ce petit pays courageux mais démuni, connaît enfin la liberté juste au moment où le monde s'enfonce dans une grave crise. Nelson Eurico Cabral, qui publie Le Moulin et le Pilon, est un enfant du Cap-Vert. Et cela se sent. Son livre, remarquablement documenté, est écrit avec une chaleur qui, à aucun moment, n'en altère l'impartialité. 8

C'est le premier travail consacré à l'archipel qui ait cette importance et cette solidité. Mais sa portée dépasse, largement, le cadre des îles, car il éclaire d'un jour assez cru certains aspects de l'époque coloniale souvent oubliés, mais dont notre temps porte encore les cicatrices. Il y a un quart de siècle, au mois de mai 1956, par un matin lumineux de printemps, j'abordais à Mindelo, cheflieu de l'île San Vicente. Nous arrivions de Lisbonne sur un paquebot de ligne, le Vera Cruz, avec Almerindo Lessa, mon ami très fraternel et compagnon fidèle des routes du tiers-monde. Nous venions organiser un Centre de transfusion et un laboratoire dans un pays dont l'infrastructure sanitaire était encore très modeste. Vues du large, j'étais impressionné par ces hautes montagnes arides et fauves, surgies brusquement de la mer tropicale et qui brillaient sous le soleil. A terre, un peuple bruyant, coloré et chaleureux nous attendait. Intelligent et doux, instruit et courageux, mis là par le hasard des événements et la cupidité des hommes. Je restais plusieurs mois: le temps de le connaître, de tisser quelques liens fraternels, de prendre la mesure de toute la misère et l'espérance d'un groupe tenu en marge de l'Histoire. C'était la première fois que je quittais l'Europe. Je découvrais un monde bien différent de celui où je vivais et qu'on m'avait appris. Je compris toute la richesse que portait la diversité et la solidarité profonde qui unissait nos différences. Vingtcinq ans après, l'expérience capverdienne est toujours présente à ma mémoire et sans doute m'a-t-elIe marqué de façon durable. Au moment où nous recommençons à vivre dangereusement, où toutes les nations, surtout les plus puissantes, ont tendance à s'isoler dans l'égoïsme sacré de leurs frontières, le livre de Nelson Eurico Cabral vient nous remémorer qu'il existe sur notre terre un certain nombre de Cap-Vert. Nous les avons fait; nous en sommes responsables. Au temps présent, nul ne peut espérer se sauver seul en ignorant les autres. Au niveau d'intégration et de connaissance atteint par l'humanité, 9

le progrès ne peut être que collectif. Jadis, nous aurions pensé que les gens du Cap-Vert étaient nos frères, plus défavorisés. Aujourd'hui, en Europe, nous sommes tous des Capverdiens. Merci, Nelson Cabral, de nous l'avoir rappelé. Docteur Jacques RUFFIÉ, Professeur au Collège de France.

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Introduction

Un groupe d'îles dans l'Atlantique, situées au large du Sénégal, 150 de latitude Nord, 220 de latitude Ouest. Possession portugaise depuis le XV"siècle, l'archipel accède à l'indépendance le 5 juillet 1975 et devient République du Cap-Vert. Avec une superficie de 4900 km2, elle compte plus de 300 000 habitants et autant, sinon plus, à l'extérieur. L'archipel regroupe dix îles disposées selon la carte ci-contre: le groupe Sotavento (sous le vent) au Sud, comprend les îles de Santiago, Maio, Fogo et Brava; le groupe Barlavento (au-delà du vent) au Nord, englobe les îles de San Vicente, San Nicolau, Santo Antâo, Santa Luzia, Sal et Bôa-Vista. L'île la plus étendue est Santiago (930 km2) et la plus petite est Brava (64 km2). Elles sont toutes habitées, à l'exception de Santa Luzia. Ces îles sont probablement connues des Arabes depuis le XIIe siècle. L'histoire retient l'arrivée à Santiago, en 1456, du Gênois Aloise Ca Damosto. Quatre ans plus tard, en 1460, le navigateur portugais Diogo Gomes débarque sur l'Archipel et le Royaume du Portugal y fonde un comptoir qui va avoir une certaine importance, grâce au commerce triangulaire et à la traite des esclaves. Au xVI" siècle, la traite esclavagiste consiste à exporter d'Europe des objets manufacturés, eau-de-vie, poudre et armes à feu vers l'Afrique, où les marchands gênois, espagnols, portugais et hollandais remplissent les bateaux d'esclaves pour les vendre aux Amériques. 11

Durant le XVIIesiècle, les pagnes en coton confectionnés au Cap-Vert remplacent les objets manufacturés et jouent un rôle déterminant dans le trafic d'esclaves. Les résidents portugais et autres utilisent les esclaves de Santiago pour fabriquer des pagnes, qui leur servent de monnaie d'échange pour l'achat d'autres esclaves sur la côte africaine; ces derniers sont ensuite vendus en Amérique pour acquérir le sucre, le coton, l'indigo et d'autres articles, qu'ils revendent ensuite en Europe. Ainsi, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le Cap-Vert joue un rôle de plaque tournante pour le commerce d'esclaves, également connu sous l'appellation pudique de commerce triangulaire. Mais, en 1867, la production de pagnes va baisser avec l'interdiction de vente aux étrangers. Cette mesure marque la fin de la prospérité des seigneurs esclavagistes et, à certains égards, le début de la mobilité sociale et le Melting Pot de la population des îles.

L'histoire reste incertaine quant à l'existence d'une société établie avant l'arrivée des marins portugais. La thèse officielle portugaise est qu'au moment de la découverte du territoire, il n'y avait aucun signe de vie humaine, alors que d'autres historiens, y compris des chercheurs portugais, n'excluent pas la possibilité de l'existence d'une population originaire ou migrante, ayant des relations de commerce avec les Arabes et avec les Lébous du Sénégal; mais cette hypothèse ne s'est jamais vérifiée de façon concluante. Néanmoins, Joao da Silva Feij6 (1), dans une étude consacrée à l'économie du Cap-Vert, est persuadé que quelques îles avaient déjà été visitées avant 1456, date de
(1) Joao da SILVA FEIJ6, Mémoire sur l'orseille du Cap-Vert, Academia Real das Ciencias, Lisbonne, 1815, p. 143-154. SILVA FEIJ6 est aussi l'auteur de L'herbier du Cap-Vert (1783), lequel fut transféré au Muséum national d'histoire naturelle à Paris en 1808 par Geoffroy Saint-Hilaire, pendant les campagnes napoléoniennes au Portugal.

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l'arrivée du premier «descobridor », et il n'écarte pas l'hypothèse de transfert de bétail dans l'archipel, à un moment plus ou moins reculé de l'histoire, par des populations du littoral sénégalais. Les inscriptions et gravures rupestres découvertes à Janela, Santo Antao et Rocha Escribida, dans la région de Ribeira da Prata à San Nicolau, sont très contestées quant à leurs dates, leur nature, voire même leur signification (2). D'autres historiens, et spécialement les Capverdiens, n'hésitent pas à confondre l'archipel avec l'Hespéridum Insulae de Pline, ou les Gorgonides, nom donné successivement aux îles perdues dans l'Atlantique par les Phéniciens, les Carthaginois et les Romains. Indépendant depuis le 5 juillet 1975, l'archipel reste très marqué par cinq cent quinze années d'administration portugaise; le métissage biologique et culturel fait du Cap-Vert un cas bien particulier en Mrique : «Le problème séroanthropologique du Cap-Vert est un des plus intéressants pour l'étude du croisement des races... il s'agit d'une population en Panmixisme et d'un équilibre génétique notoire» écrivent les professeurs Jacques Ruffié et Armelindo Lessa (3). D'origine volcanique, les îles sont montagneuses, le sol est calcaire et argileux. Les points les plus élevés sont: le volcan de Fogo dans l'île du même nom, 2829 m; Pico de Antonia, 1819 m; Serra Malagueta, 1 063 m, à Santiago; et Topo da Coroa, 1 600 m à Santo Antao. Le climat est agréable (18°-30°); les vents marins influent considérablement sur le niveau des températures. Pendant la décennie 1950-1960, la moyenne annuelle des
(2) Auguste CHEVALIER,« Les îles du Cap-Vert, flore de l'Archipel », Revue de botanique appliquée, Paris, T. XV, 1935, p. 18. (3) Jacques RUFFIÉ et Armelindo LESSA,Rapport de la mission séroanthropologique au Cap-Vert, 1956, Annexe, carte génétique des racines de la population du Cap-Vert, Lisbonne, Pub!. Agence d'Outre-Mer, 1957.

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maxima correspondant à l'époque la plus chaude de l'année (mai-novembre) a été de 27,5° alors qu'elle descendait à 21,7° pour la période fraîche (temps des brises) comprise entre décembre et avril. Cela tient à la grande hét6-. rogénéité physique des îles et des régions. La pluviométrie est faible ou plus exactement irrégulière. Les variations des moyennes pluviométriques peuvent être grandes d'une année à l'autre: 100 mm en 1906 contre 30 mm en 1920; 490 mm en 1953 contre 100 en 1960; le niveau moyen des précipitations annuelles augmente selon l'altitude de la région considérée. En 1934, il a été de 100 mm à Praia (moins de 300 m d'alti~ tude), alors que la même année il est monté à plus de 300 mm à Serra Malagueta (1063 m), les deux localités se trouvant à moins de 60 km l'une de l'autre. Deux saisons se succèdent: la saison sèche qui dure de novembre à juin, et la saison des pluies pour le reste de l'année. De tous les archipels de la Macaronésie (4), le Cap-Vert est le plus sec. Le vent d'est, connu sous le nom de Lestada, dessèche l'atmosphère tout en provoquant occasionnellement de faibles précipitations sur les hauteurs. La mousson du sud-ouest qui vient de l'équateur est porteuse d'un vent chaud et humide. D'une grande instabilité, elle peut occasionner des pluies diluviennes dévastant tout sur leur passage, y compris les sols qui, du fait de la disparition des arbres, ne sont plus protégés. La dernière grande inondation date de septembre 1951. A San Vicente, où les enfants nés après 1960 ne connaissaient pas la pluie, les précipitations avaient atteint à l'époque le seuil record de 300 mm dans les faubourgs. Ces derniers sont restés inondés jusqu'au mois de mai de l'année suivante. Néanmoins, les périodes répétées de sécheresse sont cause de famine et de mortalité. Depuis le début du XX"siècle, presque 100000 personnes ont péri; les crises les plus meurtrières ont été celles de 1863, 1903, 1920 et celle de 1947-1949. Pendant la sécheresse des années 1968(4) !les de Macaronésie : Açores, Madère, Canaries et Cap-Vert. 14

1912, qui a également affecté le Sahel voisin, le pire a été évité grâce à un plan préventif dont le succès est indiscutable, personne n'étant mort de faim pendant cette période. C'est la première fois depuis cinq siècles que le Portugal a pu ou su pallier les caprices de la nature au Cap-Vert. Le mérite en revient à l'instigateur du plan, le général portugais Silvino Silvério Marques, gouverneur du Cap-Vert de 1958 à 1964 (5). Le pouvoir issu de l'indépendance, dépourvu de moyens financiers et techniques, a du mal à élaborer un plan économique susceptible de pouvoir être réalisé. Essentiellement liée à l'agriculture, à l'élevage et à la pêche, l'économie locale ne couvre qu'un pourcentage très faible des besoins de la population. Elle est épaulée par les transferts de migrants capverdiens et l'aide internationale publique et privée. L'agriculture à elle seule occupe 95 % d'une population qui utilise les méthodes de culture les plus archaïques. L'industrie est pratiquement inexistante; l'artisanat qui s'était ébauché au XVIII"siècle a complètement disparu. La production de maïs, principale denrée alimentaire dans l'archipel, ne couvre même pas un dixième des besoins annuels. Les produits d'exportation, souvent cultivés sur les meilleures terres, n'en sont pas moins en baisse lorsqu'ils n'ont pas disparu. La purguère (6), qui était la denrée essentielle d'exportation voilà encore à peine cinquante ans, ne figure plus dans les registres du commerce extérieur. Le café, de très bonne qualité, dont la production actuelle ne dépasse pas les 200 tonnes, représente un cinquième de la production moyenne annuelle du début du siècle. Outre le caractère ingrat du milieu physique, il y a
(5) «Plana de abastecimento do arquipélago de Cabo-Verde em é oca de seca. Praia », dépêche n° 40, 19 mai 1960, B.D. n° 21 du

2 mai 1960. (6) Graine oléagineuse utilisée dans la fabrication de détergents et d'huile de lubrification. Durant la deuxième moitié du XIX' siècle, Santiago et Fogo ont exporté à Marseille des quantités appréciables de ces graines.

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le fait que le pouvoir actuel, issu d'une longue lutte anticoloniale sous la direction d'un parti unique, éprouve des difficultés à mettre sur pied les réformes nécessaires au redressement économique et au rétablissement des garanties démocratiques élémentaires. Le passif de l'administration coloniale est lourd: aucun effort d'industrialisation, une agriculture archaïque, régie par une structure agraire révolue et sans lendemain. Dans le domaine institutionnel, le bilan n'est pas moins négatif. La politique coloniale et le fascisme de Salazar ont empêché de façon systématique toute forme d'expression populaire. La centralisation de tous les organes de décision dans la capitale, et l'absence de véritables élus pouvant défendre les intérêts de la population de l'île de Santiago et des autres îles, ont fait que les règlements administratifs, et même les dispositions législatives, ont conduits à l'arbitraire, ne servant en définitive les intérêts de personne. Toute ébauche éventuelle de progrès dans l'archipel dépendra pour beaucoup de la capacité des Capverdiens à se doter d'institutions valables, et adaptées à leur situation d'insulaires. Il est souhaitable que les institutions futures tiennent davantage compte de la particularité physique et de la réalité sociale, propres à chacune des neuf îles habitées et, surtout, qu'elIes laissent, enfin, à la population une liberté totale dans le choix de ses représentants, ceci dans un cadre de pluralité démocratique. Ce serait un stimulant déterminant pour tout redéploiement économique et social chez des hommes et des femmes épris de liberté. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que les Capverdiens, dont la chanson est le moyen d'expression favori, se consacrent autant à dénoncer l'absence de liberté qu'à pleurer la faim et la misère qui sévissent dans l'archipel.

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Chapitre liminaire

Au-delà de la polémique historique quant à l'existence d'une société organisée au Cap-Vert avant l'arrivée de Diogo Gomes et Antonio di Nola, s'affirme la réalité socio-culturelle actuelle: attrait pour des valeurs sociales engendrées à partir de groupes sociaux hétérogènes, en relation les uns avec les autres, dans le cadre de rapports de domination et de contradiction. L'analyse des phénomènes culturels au Cap-Vert ne diffère de ce qui peut se vérifier dans les systèmes coloniaux en général, et en Afrique en particulier, que dans la mesure où l'on peut admettre la particularité qu'offre l'insularité dans la circulation et l'harmonisation de valeurs culturelles. Le territoire étant petit et pauvre, il ne saurait y avoir l'établissement d'une organisation sociale, de type essentiellement coloniale, basée sur le principe du latifundium et la pratique de la monoculture. Malgré des concentrations de terres entre les mains d'une personne ou d'une famille, ce sont plutôt les petites fermes individuelles et les jardins familiaux qui ont servi ici de modèle social de production et de reproduction. La structure agraire a beaucoup influé sur le particularisme socio-culturel des îles. Comme le démontrent les travaux de recherche, effectués notamment aux Antilles, la distribution agraire peut être déterminante dans l'organisation sociale d'un pays. Dans les Caraïbes, la politique agraire détermine le 17

type de rapports entre les couches sociales, et son influence est notoire sur l'habitat, dans le sens de la mutation et de l'évolution sociale. Wolf et Mintz (1) opposent deux systèmes de politique agraire dans l'histoire des Antilles : la hacienda et la plantation. Ces auteurs font très justement remarquer la variabilité des phénomènes qui en découlent, selon l'utilisation de l'un ou l'autre de ces systèmes de distribution. Néanmoins, il n'est pas abusif d'insister sur la possibilité de solutions intermédiaires souples se situant entre ces deux systèmes, aux caractères plutôt rigides. Toujours dans les Caraïbes, il apparaît une grande variabilité de systèmes de panachage se forgeant selon l'étendue du territoire disponible, selon l'abondance des richesses naturelles, et selon le système politique local et environnant. Il ne saurait être ici question de prétendre qu'au Cap-Vert a été substituée la petite propriété familiale au système esclavagiste. Néanmoins, il se révèle, et ceci de façon irréfutable, que les conditions locales ont favorisé l'apparition de la petite propriété familiale dans certaines îles, et que ce mode de production a joué un rôle déterminant dans l'évolution sociale et culturelle de l'archipel. Par ailleurs, il faudra tenir compte des variantes au niveau de l'archipel, et même à l'intérieur des îles les plus représentatives. Outre le manque de grands espaces et les sécheresses cycliques, la mutation opérée dans le courant du XVIIe et du XVIII"siècle a pu se faire, en partie, grâce aux bouleversements qu'a subi la monarchie portugaise pendant cette période. Son emprise sur les colonies est sortie diminuée de l'occupation espagnole (1580-1640); les défaites de l'armée de Philippe d'Espagne ont posé de graves problèmes au Portugal pour réussir à exercer sa tutelle coloniale en Afrique et ailleurs. De ce fait, le poids de l'exécutif centralisateur de Lisbonne s'est allégé au Cap(1) WOLF et MINTZ, «Haciendas and Plantations in Middle America and the Antilles », Social and Economical Studies, n° 3, p. 380-412, Montréal, University of Montreal, 1957.

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Vert, le Portugal portant tous ses efforts administratifs sur des territoires considérés comme plus importants. Cette période marque le début du démantèlement de l'empire portugais. Il finit par perdre, en Afrique occidentale, la région de la Casamance (actuellement province sénégalaise) au profit de la France; la colonie britannique de Bolama, en Guinée-Bissau, existe jusqu'en 1870, et ne prend fin que par l'intervention personnelle du général Grant (2). En Mrique australe il perd pour toujours la région comprise entre l'Angola et le Mozambique, ceci au profit du Royaume-Uni. L'affaiblissement du pouvoir central colonial permet l'apparition d'une économie d'autosuffisance qui, même précaire, favorise à la fois l'indépendance relative à l'égard de l'extérieur, et la diminution de l'écart du niveau de vie entre les anciens maîtres, les métis et les noirs affranchis pouvant disposer de leurs propres lopins de terre. Beaucoup de colons, face aux conditions ingrates du milieu naturel, et aux difficultés que pose la possession d'esclaves pendant les années de sécheresse, préfèrent se défaire de leurs terres et de leurs esclaves pour se réfugier dans les ports, et exercer des activités marginales. Ou bien ils choisissent d'émigrer au Brésil et aux Etats-Unis d'Amérique, à la recherche de grands espaces, d'or et d'argent. Selon Antonio Carreira (3), à la fin du XVIIe siècle les hommes blancs de l'île de Santiago étaient tout au plus deux douzaines, et généralement très pauvres. Dans les îles de moindre importance, les anciens maîtres se sont davantage mélangés aux esclaves, faisant ainsi naître des sociétés entièrement métissées, vivant quelque peu repliées sur elles-mêmes. Le Portugal ayant perdu, à partir de 1644, le contrôle des mers, les trafiquants esclavagistes de toute l'Europe peuvent voyager entre l'Afrique et les Indes occidentales,
(2) Général Ulysse GRANT,chef nordiste pendant la guerre de Sécession, Président des Etats-Unis de 1868 à 1876. (3) Ant6nio CARREIRA,Panaria Guineo-Caboverdiana, Lisbonne, Ed. J.LU. (Junta de investigaçôes do Ultramar), 1968, p. 45.

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sans faire halte à Santiago où ils devaient auparavant payer des taxes importantes à titre de droit royal. Le Cap-Vert n'est plus l'axe principal du commerce triangulaire. La confection de pagnes d'habillement, dont les îles étaient le premier exportateur, est en régression; la production de coton est en diminution, tandis que la manufacture de ces mêmes pagnes, qui servent de monnaies d'échange dans le rachat des esclaves, se développe dans les nombreux comptoirs esclavagistes établis sur les côtes africaines. La faillite des négriers du Cap-Vert coïncide avec celle du monopole esclavagiste portugais, de plus en plus concurrencé par les Flamands et les Espagnols. Néanmoins, l'effondrement de la production de pagnes est, entre autres, la conséquence d'une politique économique qui, du point de vue des tenants de l'esclavagisme local, ne pouvait qu'être regrettable. Au fur et à mesure que les pagnes fabriqués à Santiago ont remplacé les produits manufacturés dans le commerce esclavagiste, les trafiquants de tous horizons ont compris l'avantage pour eux de se ravitailler en cette denrée à l'île de Santiago, en payant même plus cher que leurs collègues portugais. Les protestations de ces derniers trouvent un écho favorable en la personne de Joâo Pereira Corte Real, gouverneur du Cap-Vert (de 1628 à 1632). Dans un mémorandum destiné aux autorités de Lisbonne, le gouverneur Corte Real conseille l'interdiction de la vente de pagnes aux étrangers, afin de laisser ce monopole aux seuls nationaux portugais ayant l'aval du pouvoir central. Il déclare alors: «Celui qui veut enlever les esclaves de la côte africaine se doit d'être le seigneur absolu de l'île de Santiago, en raison de l'importance des pagnes de coton dans le rachat des esclaves» (4). La vente des pagnes aux étrangers devient alors, selon les termes de la loi du 16 janvier 1687 (5), un délit passible de la peine
(4) CORTEREAL,Arquivo Hist6rico Ultramarino, Lisbonne, 16281630, Conselho do Ultramar, Cod n° 30, Feuilles 107-109. (5) Alvara (décret sous forme de loi) du 16 janvier 1687, Lis. bonne, Arquivo Historico Ultramarino, Cod n° 93, Feuille 427. 20

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