Le piège calédonien

De
Publié par

Voici le témoignage d'un Haut-Commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, élu socialiste devenu représentant de l'Etat, peu sensible aux logiques politiciennes de l'appareil. Il a été l'interlocuteur de tous les acteurs du "théâtre" calédonien et, en particulier, de Jean-Marie Tjibaou quelques années avant son assassinat, mais aussi celui de François Mitterrand. Il a dû faire face à la violence endémique de la société calédonienne, à l'hypocrisie des hautes sphères de l'Etat et à la richesse et la pesanteur de la Coutume...
Publié le : dimanche 1 février 2009
Lecture(s) : 125
EAN13 : 9782296215276
Nombre de pages : 219
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LE PIÈGE CALÉDONIEN

(Ç) L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-07359-3 EAN : 9782296073593

Jacques ROYNETTE

LE PIÈGE CALÉDONIEN

L'

~mattan

à ma femme à tous les miens avec mes remerciements au quotidien Les Nouvelles Calédoniennes qui m 'a permis d'accéder à ses archives

Avaut-propos De la politique à la préfectorale

Comment peut-on être préfet après avoir été président d'un conseil général? Qui plus est: comment peut-on être préfet après avoir été président de conseil général « socialiste» d'obédience affichée? Telle était la question que me posaient invariablement les journalistes lorsque je prenais un nouveau poste. C'était comme un cas d'école, comme une incongruité qui dérangeait les esprits simples épris de clairvoyance. Voire, le comble de l'imposture. Car dans l'inconscient populaire et le désir inavoué d'une partie de « l'establishment », un préfet peut être tout, sauf de Gauche. Ainsi donc, se disait-on dans les rédactions et dans les salons où l'on entend s'intéresser aux affaires publiques, on nous colle un préfet « socialiste ». Il y avait même, dans certains milieux branchés commerce, industrie ou diocèse, le sentiment d'être véritablement l'objet d'une provocation. Les raisons en sont multiples et confuses. Elles tiennent pour l'essentiel au fait que, l'ordre étant par nature considéré comme « de Droite », et comme l'apanage de ceux qui détiennent le pouvoir économique ou spirituel, un préfet ne peut être que du même bord. Je me souviens d'une interview donnée à un éditorialiste régional peu de temps après mon installation dans une préfecture du Midi de la France. Mon interlocuteur, avec qui j'avais à évoquer de nombreux problèmes urgents relatifs aux affaires du département, ne démordait pas de l'idée selon laquelle j'avais le devoir de m'expliquer clairement, et sur le champ, quant à ce qui semblait relever pour lui du forfait inexpiable. Son insistance reflétant une réelle angoisse métaphysique et le temps pressant, je dus lui concéder que j'avais quelque penchant pour les concepts relevant de l'humanisme universel, qu'il m'arrivait souvent d'avoir plus de compassion pour les faibles que d'admiration pour les forts, que je me sentais à mon aise dans un monde de laïcité et de tolérance, ce qui tendait à prouver, il pouvait au moins en convenir, un attachement certain de ma part aux valeurs républicaines que j'avais pour mission de servir. J'aurais pu lui demander s'il manifestait autant d'exigences inquisito-riales à l'égard de tous les préfets quant à leur intime conviction. Ou appeler son attention sur le comportement de tel et tel collègues qui assurément de Droite - avaient, l'un fait campagne pour Giscard dans

l'exercice de ses fonctions en 1981, l'autre ouvertement manifesté son hostilité à l'affichage du portrait de Mitterrand dans son bureau, et qui tous deux avaient été traités avec une surprenante mansuétude par le Gouvernement. J'aurais pu lui dire que les valeurs républicaines ne s'apprennent pas qu'à l'ENA ni dans les seules officines où l'on prétend gouverner le monde de père en fils. J'aurais pu aussi lui demander quelles étaient ses propres convictions, à supposer qu'il en ait ou que je ne les connaisse pas. Mais chacun sait que nul n'est habilité à interroger un journaliste; ça le déstabiliserait... Ce qui m'importait, et il le savait bien, étant le papier qui allait sortir le lendemain et la place qu'il consentirait à consacrer aux affaires pour lesquelles nous étions convenus de nous rencontrer, nous en sommes restés là sur ce sujet. Cette question m'a certes souvent été posée par des gens de tout bord et je n'ai jamais eu de mal à y répondre dès lors qu'elle apparaissait comme légitime et dénuée de tout caractère suspicieux. Mais j'avais le sentiment, peut-être à tort, que l'éditorialiste en question mourait d'envie de m'allumer à la Une. Ce dont je n'avais - autant par méfiance instinctive que par
expérience des médias
-

aucune envie. Cela dit, j'ai toujours tenu compte

des interrogations que suscitait le caractère atypique de ma position. Je n'en étais d'ailleurs que plus enclin à faire preuve d'impartialité dans mon comportement, et ce, bien entendu, dans les limites où l'impartialité peut exister quand on a pour mission à la fois de représenter l'État et d'appliquer et faire appliquer les décisions gouvernementales avec la rigueur qui sied. Au surplus, je n'avais aucun motif à dissimuler mon parcours avec des airs de fausse modestie et à donner l'impression que j'avais quelque chose à cacher. Nul ne peut prétendre en effet être seul détenteur de son histoire personnelle dès lors qu'on exerce une fonction publique relevant de la politique ou de la haute administration. J'aurais eu d'autant plus mauvaise grâce à me dérober que cette étrange position était le fruit de circonstances d'une certaine manière fortuites, et que, si l'on peut parler de vocation, ce n'est qu'en tant que découverte innocente et tardive. Il va de soi que j'avais par ailleurs mille raisons de me poser la question. Avant d'être débarqué de la présidence du conseil général de Seine-et-Marne en mars 1982, j'avais en effet été amené à mettre en œuvre les débuts de la politique de décentralisation conduite par le Gouvernement de Gauche issu des urnes de 1981. Cette politique avait, entre autres, pour but de dépouiller le préfet de toute une série de prérogatives -hormis celles notamment qui relèvent des missions régaliennes de l'État - et de partager entre le conseil général, émana-tion du département, et l'État, non seulement des services, mais aussi des locaux, et surtout des hommes et des femmes contraints de choisir entre deux statuts. 8

Et dans nos rangs, Ge veux dire: ceux de la majorité de Gauche du conseil général), des voix n'avaient pas manqué de s'élever pour profiter de la circonstance et réduire le préfet «a quia». Tel aurait bien aimé qu'il fût chassé du somptueux palais que la République mettait à sa disposition et que, à la manière des sans-culottes, nous en prissions possession au nom du peuple. Certains allaient même jusqu'à considérer qu'un appartement en HLM pourrait très bien lui suffire. Quant à sa voiture de fonction, une 2CV aurait pu faire l'affaire en lieu et place de la confortable berline que le conseil général lui payait et entretenait. Bref, soufflait alors un esprit de révolte et de revanche qui avait pour cible la fonction de préfet, mais qui n'était que la manifestation, somme toute assez banale, d'une hostilité foncière à tous les symboles de l'autorité. Tout cela était naturellement très velléitaire mais ne nous empoisonnait pas moins la vie. Jusqu'alors, le train de vie du préfet était à la charge des départements. Il y avait les bons départements réputés pour leur générosité, et ceux qui, sous couvert d'une gestion de père de famille, faisaient preuve d'une désolante ladrerie. Ce qui, dans un cas comme dans l'autre, faisait du préfet un personnage dépendant des humeurs locales, voire des petits chantages entre gens de bonne compagnie. En décidant de transférer au Gouvernement lui-même le soin de financer la fonction préfectorale, il en faisait une fonction libre de toute pression financière. Et c'était très bien ainsi. Je n'eus pas trop à batailler pour faire valoir d'abord que, dès lors que l'État envisageait de se substituer au département pour assurer au préfet les moyens matériels et financiers de sa fonction, nous n'étions pas très bien placés pour exercer des représailles ou lui couper les vivres. Mais je dus surtout, rejoint en cela par la plupart de mes collègues, mettre en évidence la nécessité de ne pas affaiblir le rôle de l'État et de ses représentants au moment précisément où les lois de décentralisation en cours d'élaboration allaient les priver de nombre de moyens techniques et politiques. En somme, la dialectique était simple: plus le pouvoir central décentralise, plus il doit pouvoir affirmer les prérogatives qui restent les siennes, notamment en ce qui concerne l'application des lois républicaines. Cela relevait à mes yeux du simple bon sens. À condition, bien entendu, que nous puissions exercer nos propres prérogatives sans autre entrave que les contrôles de légalité. Et c'est dans la plus grande confiance réciproque que nous pûmes, le préfet d'alors et moi-même, mettre en application les prémices des lois dites «Defferre». Ce qui permit en outre d'éviter aux personnels, inquiets et tiraillés, d'être l'objet d'un marchandage et d'une concurrence revancharde qui auraient pu laisser de nombreuses et profondes blessures. Je me souviens que tel ne fut pas le cas dans tous les départements. Le préfet d'alors me conta même une séance de travail au ministère de l'Intérieur où, en présence du ministre lui-même, chacun des préfets était 9

convié à exposer les conditions dans lesquelles s'organisaient les partages et passations de pouvoirs entre les services de l'État et ceux des conseils généraux. Il en était ressorti que, au moins en Seine-et-Marne, les choses allaient plutôt bien. Voilà pourquoi je n'avais eu aucun mal à changer de casquette et pourquoi je me sentais à l'aise dans ce rôle. Mais je n'ignorais pas pour autant que je serais classé dans la catégorie des repêchés du suffrage universel et que, dès lors, les choses me seraient plus difficiles.

10

I
Le parcours initiatique

Mai 1982
L'appel téléphonique de Pierre Bérégovoy n'a rien de surprenant en soi. La proposition qu'il est chargé de me faire l'est davantage. En accord avec le Premier ministre Pierre Mauroy et le président, il me suggère en effet de réfléchir à la possibilité de rejoindre la Préfectorale et, ainsi, de mettre mon expérience d'administrateur local à la disposition de la collectivité nationale. Il souhaite que je le rappelle sans trop tarder, mais me précise que, dans l 'hypothèse où j'accepterais, un certain délai serait nécessaire avant de passer à exécution, les mouvements préfectoraux étant toujours le fruit d'une alchimie compliquée.

Pierre Bérégovoy était alors secrétaire général de l'Élysée. Nous nous connaissions depuis près de vingt ans. Nous faisions partie de la cohorte de ces militants venus du PSU1 qui avaient soutenu la candidature de François Mitterrand à l'élection présidentielle de 1965. Il faut dire qu'à cette époque cette candidature était loin de faire l'unanimité au sein de cette formation vibrionnante, à la recherche éperdue et pathétique d'un corps de doctrine validable, tiraillée entre le confort d'un gauchisme rédempteur et le sentiment qu'il ne sert à rien d'agiter des idées sans les mettre à l'épreuve. Les «tendances» y pullulaient. Plus tard, tous les partis qui y sont confrontés appelleront cela «courants». Puis «sensibilités» pour faire moins vulgaire, quitte à venir ainsi enrichir le grand bêtisier des dérobades sémantiques. On s'y autodécernait volontiers des brevets de virginité idéologique; les « archéos » s'y pinçaient le nez à la simple idée d'apercevoir les allées du pouvoir; les « modernes» ne trouvaient personne d'assez fréquentable pour envisager d'y accéder un jour en bonne compagnie, à défaut de pouvoir y arriver seuls. Mais, quelle que soit la complexité foisonnante de ces « tendances» qui nous voyaient frayer dans des espaces politiques différents, lui mendésiste et moi poperéniste, de notre compagnonnage était née une estime réciproque. C'était par lui que j'avais eu le soutien public de Pierre Mendès-France aux élections législatives de 1968. C'était par des chemins convergents que nous avions participé à la grande aventure de la reconstruction du Parti socialiste

d'Épinay. Nous avions suivi le même parcours et nous en avions gardé l'un et l'autre mémoire. La proposition qui m'était ainsi faite redessinait un horizon qui ne pouvait pas me laisser insensible. Car la majorité de Gauche du conseil général de Seine-et-Marne n'avait pas résisté au retour de bâton de 1981. Et si l'électorat m'avait renouvelé sa confiance pour siéger sur les bancs de cette assemblée, il m'avait privé depuis mars 1982 du fauteuil de président que j'occupais depuis trois ans, en lieu et place d'Etienne Dailly, renvoyé par les électeurs à son seul siège de sénateur. C'était une assemblée comme les autres, c'est-à-dire un théâtre où il était de bon ton de se chamailler avec plus ou moins de véhémence selon l'importance des affaires qu'elle avait à traiter. Rien que de très banal en somme. Mais la «petite politique» veillait à rendre compliqué tout ce qui paraissait facile. Ainsi des querelles de «courants» qui s'invitaient volontiers à la table du groupe socialiste, avec tous les enjeux de pouvoir qu'elles recelaient. Ainsi des conflits d'intérêt personnel et cantonal qu'il fallait contribuer à réduire ou à trancher et qui pouvaient parfois dresser l'un contre l'autre des élus d'une même obédience. Et puis, comme partout, ces petits trucs par en dessous qu'on découvre en séance ou au détour d'une confidence et qui fichent par terre tout un travail de commission. C'était, en dépit de sa modeste place dans la hiérarchie des pouvoirs, une expérience dont on convient généralement de vanter la «richesse» et qui revient à constater que la politique serait d'une tristesse à mourir si elle ne se nourrissait pas d'un peu de ces choses-là. Il faut dire, à la décharge des protagonistes des interminables psychodrames auxquels j'ai dû assister, et hélas participer, que le système électoral qui fait prévaloir la notion de territoire cantonal sur celle d'entité départementale incite chaque conseiller général à devenir un petit propriétaire terrien clientéliste animé d'une tentation patrimoniale. Il faut avoir assisté à la commission des Finances du conseil général, où se distribuent une foule de petites subventions (mille francs pour ton club de foot si tu m'en donnes deux pour mes majorettes), ou vu, en séance publique, de grands politiques comme Alain Peyrefitte plaider pour quelques centaines de mètres de bordures de trottoirs, pour mieux appréhender ce qui se passe derrière la façade respectable du pouvoir. Et que dire des trésors de persuasion qu'il faut déployer parfois, jusqu'à convaincre par exemple un conseiller général épris d'écologie que, non, le passage du TGV au travers du plateau de la Brie n'affectera pas la pollinisation du blé. Ce qui pourrait passer pour une caricature n'est qu'une illustration. Et il y fallait de la pédagogie, de la patience, parfois de l'autorité aussi, si l'on ne voulait pas que l'emporte l'exaspération.

12

J'aimais ce que je faisais, mais les électeurs en avaient décidé autrement et je me retrouvais soudain face à moi-même. Durant ces trois années, j'avais beaucoup délégué à mon premier adjoint pour gérer les affaires de la commune dont j'étais maire depuis 1971. Je n'avais aucune raison de lui reprendre une tâche à laquelle il se consacrait pleinement et qu'il accomplissait fort bien. En outre je croyais très sincèrement à la nécessité d'assurer le renouvellement des hommes et des idées. Je l'avais d'ailleurs prévenu deux ans auparavant que je ne briguerais pas un troisième mandat, et que je passerais la main aux élections municipales suivantes, c'est-à-dire en 1983. Me restait la possibilité de m'occuper de mon canton, de mes électeurs et de mes bordures de trottoirs, et de retourner, en adjoint que j'étais administrativement, contribuer aux destinées d'un collège de la banlieue melunaise. Toutes tâches très honorables mais dont j'avais néanmoins l'intime conviction d'avoir fait amplement le tour. Je pouvais aussi avoir encore envie de courir après un destin politique riche de sensations narcissiques. Mais je m'interrogeais depuis un certain temps sur la vanité de ces métiers-là. Je m'étais aperçu en particulier qu'il y fallait beaucoup de souplesse dans la dialectique et que ce que l'on appelle prosaïquement « pragmatisme », pour expliquer savamment les navigations à vue, n'était pas vraiment ma tasse de thé. Comme les fonctions électives que j'avais exercées jusqu'ici m'avaient donné le goût de l'administration des hommes et de la gestion des affaires publiques et que, de l'avis général, je n'y réussissais pas trop mal, je ne voyais pas de raison majeure de ne pas persister dans cette voie. Et puis je devais m'avouer enfin que les vingt années de militantisme politique qui venaient de s'écouler avaient en quelque sorte érodé mon enthousiasme et que les fièvres électorales commençaient à me donner des courbatures. Après les éblouissements de l'engagement néophyte, et les âpres combats électoraux qui m'avaient vu courir les urnes à une époque où il n'était pas très rentable de se présenter comme socialiste, les petits nouveaux, dont le nombre croissant ne pouvait en principe que me remplir d'aise, m'avaient clairement fait comprendre que je commençais à être un peu encombrant et que, d'une certaine façon, je polluais le paysage de leurs ambitions. Que ceux-là sachent qu'ils m'ont rendu alors un signalé service et que je leur dois d'avoir franchi un degré de plus dans la conscience politique et dans la confiance en mes propres capacités. Sans eux, sans le défi qu'ils m'ont alors lancé, peut-être aurais-je jeté l'éponge depuis longtemps pour aller, comme tant d'autres, cultiver mon jardin. Mais quand on peut affirmer qu'on a été, avec tant d'autres -peu nombreux au départ, il faut le dire-la cheville ouvrière de la reconstruction 13

du socialisme démocratique, qu'on a fait ses classes aux Jeunesses socialistes, puis au PSU avant qu'il ne sombre dans la confusion, puis à la FGDS2, puis au Nouveau Parti rassemblé par Alain Savary, et enfin au parti d'Epinay rassemblé sous la houlette de François Mitterrand, on peut se dire que la page militante a été bien remplie. C'est d'ailleurs parce que je ne voulais pas que soient perdues ni galvaudées les récoltes que nous avions semées, que, marginalisé au sein du PS par la nouvelle vague, je m'étais porté à la mairie de Vert-Saint-Denis, au conseil général de Seine-et-Marne, puis à la présidence de cette assemblée. Encore faut-il préciser que beaucoup avait été fait pour m'empêcher d'accéder à cette pourtant modeste fonction. Mais je n'apprendrai rien à personne en disant que le monde politique fourmille de faux amis. Témoin, ce député, plus tard éphémère secrétaire d'État aux Affaires étrangères dans le gouvernement Cresson, qui crut bon alors de se réfugier derrière un prétendu «complot maçonnique» pour m'expliquer, dans un discours pathétique, en quoi ses relations «fraternelles» avaient failli le contraindre à me trahir. Un grand moment dramatique comme chacun peut l'imaginer. À pleurer. De complot il n'y eut point; ou en tout cas de pitoyable essence puisque je fus élu. À une voix près, faut-il le préciser. Enfin, je dois dire que l'approche téléphonique de Pierre Bérégovoy à mon égard ne devait rien au hasard. Elle était en effet consécutive à une démarche que j'avais faite auprès de lui et de Jean Glavany, alors chef de cabinet du président de la République, pour simplement signaler ma disponibilité au cas où mon expérience pourrait être utile à quelque chose. Je ne voyais donc aucune raison de me dérober. Et c'est dans ce sens que j'ai rappelé Pierre Bérégovoy. Il me restait à attendre.
Août 1982 Nous sommes amarrés au ponton, bien calés au fond du port d'Audierne, à prendre un peu de repos après la mer d'fraise et le raz de Sein. Nous venons de rentrer de Cornouaille anglaise dans les mêmes conditions qu'à l'aller. «Mer belle, beau temps, vent variable àfaible» dit le livre de bord. Et nous avons été obligés de solliciter le moteur pour ne pas subir l'effet des courants et pouvoir garder notre cap sur l'Aber Wrach, avant de gagner Bénodet, notre port d'attache. Notre séjour anglais nous a permis de visiter la région de Falmouth, par un temps très «local», et d'apprécier la beauté reposante de ces côtes verdoyantes peuplées de vaches qui semblent venir brouter jusque dans la mer. Nous avons réfléchi pendant tout ce temps aux incertitudes propres à notre situation. Si les affaires vont leur train, ce sera pour moi quelque chose comme le Tarn ou la Lozère, comme il convient à tout bizut de la fonction

14

préfectorale. Avec naturellement, pour pimenter l'affaire, la quasi-certitude d'entrer en état de dépendance: dépendance liée à l'exercice de la fonction elle-même (corvéable à merci et «révocable ad nutum»); dépendance consécutive aux aléas de la vie politique et dont je ne peux faire abstraction ne serait-ce qu'en raison de l'étiquette qui me colle au front. Conversation téléphonique avec Maurice Grimaud, directeur de cabinet du ministre de l'Intérieur Gaston Defferre, lequel cherchait à me joindre en mon absence. On souhaite que je me rende à Paris en raison de problèmes liés à la Nouvelle-Calédonie.

J'avais déjà rencontré Maurice Grimaud sur les conseils de Pierre Bérégovoy afin de m'informer des conditions dans lesquelles se déroulaient les nominations préfectorales et pour évoquer avec lui d'une manière informelle la gestion de mon passage du ministère de l'Éducation nationale à celui de l'Intérieur. J'avais trouvé l'homme chaleureux. Et il était pour moi le préfet qui avait réussi à « étaler» les événements de 1968 en évitant mort d'homme, ce qui avait été considéré par tous les commentateurs de bonne foi comme un exploit. Lors de notre seconde entrevue, nous parlâmes Nouvelle-Calédonie. Le haut-commissaire de la République en poste à Nouméa, Christian Nucci, dont la mission de parlementaire venait à expiration, était dans l'obligation de quitter le Territoire incessamment et l'on me proposait de lui succéder. La proposition venait de Gaston Defferre. Elle avait été approuvée par Pierre Mauroy, Premier ministre, et entérinée par le président de la République François Mitterrand. Il ne manquait plus que mon accord pour que le décret soit présenté en Conseil des ministres. Lorsque je fis valoir qu'il serait peutêtre bon de connaître l'opinion du secrétaire d'État aux Dom-Tom, Henri Emmanuelli, on me fit savoir que son avis n'avait qu'une importance toute relative, mais que, bien entendu, une visite de courtoisie de ma part ferait bien dans le tableau. Ainsi fonctionnait la hiérarchie du pouvoir. Je me rendis donc Rue Oudinot, siège du secrétariat d'État aux DomTom où je trouvai un Emmanuelli, que je rencontrais pour la première fois, un peu raide, à l'amabilité bourrue, et étrangement stressé. Il me confia qu'il venait de recevoir une communication téléphonique du président, impatient, me dit-il, de voir appliquer au plus vite les ordonnances3 que le Gouvernement avait fait passer en urgence, et à sa demande, concernant notamment les trois offices (foncier, de développement et culturel), qui devaient permettre de soutenir la relance politique et économique en Nouvelle-Calédonie. Il voyait derrière cette initiative présidentielle pressante la main inamicale de Nucci. Je n'eus pas de mal à comprendre que ce dernier, jouant de sa position de proconsul en mission, n'aimait guère le ministre. «Un banquier, tu te rends compte» me dira-t-il plus tard. 15

Henri Emmanuelli m'apporta quelques indications sur le climat du «Caillou», ce petit monde où tout le monde sait tout sur tout le monde, sur les ordonnances sus-évoquées, sur les rapports existant entre les communautés canaque et caldoche et sur les rapports entre celles-ci et le Gouvernement, à charge pour moi de compléter mon information auprès des services compétents dès que ma nomination serait effective. Il me gratifia de quelques considérations sur la place qu'il tenait dans le dispositif gouvernemental, en prenant soin de préciser qu'il avait ses entrées à Latché et qu'il appelait l'épouse du président par son prénom. Ce que je pris comme une manière de mettre la montre à l'heure face aux petites calomnies ambiantes. Comme on l'imagine, je ne pouvais sortir de là que très impressionné.
Septembre 1982

À la lumière des propos qui me sont ici et là dispensés et des conseils qui les accompagnent, je crois comprendre que l'un des buts de la mission que l'on me confie consiste d'abord à faire revenir la Nouvelle-Calédonie à une gestion administrative plus orthodoxe que celle, très politique, dont elle vient de bénéficier sous l'autorité de Christian Nucci. En effet, celui-ci a mis à profit son séjour pour porter les indépendantistes au pouvoir et il n'a, semble-t-il, pas lésiné sur les moyens. Ces derniers, conduits par Tjibaou, sont aux affaires avec le soutien d'une poignée de Caldoches modérés dont Gaston Morlet et Jean-Pierre Alfa, membres de la Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC). La manœuvre politique, pour réussie qu'elle soit, n'est pas nécessairement porteuse d'avenir pacifié. Il faut alimenter une machine qui intègre les Canaques dans la sphère économique tout en valorisant leur culture et en faisant de la Coutume4 un levier de développement et non un prétexte à ne rien faire. Vaste programme. L'aventure ne manque pas d'attrait mais je me mentirais si je faisais abstraction de son caractère périlleux.

Je fus dès lors abreuvé de notes en tout genre, préparées d'une manière très professionnelle par les différentes directions du secrétariat d'État aux Dom- Tom, et particulièrement la direction des Affaires politiques, conduite par Jean Montpezat, gentleman au parler exact dont j'appréciais la finesse d'esprit. C'était du beau travail. Une sorte de vade-mecum pour hautcommissaire débutant. Ce que j'étais. Mais il régnait comme une étonnante discrétion sur la situation politique locale et j'avais du mal à discerner ce que cette maison pensait réellement de la tournure prise en Nouvelle-Calédonie pendant les dix mois écoulés. Quelques commentaires discrets, quelques allusions furtives, me laissaient néanmoins pressentir que l'on n'approuvait pas avec un grand enthousiasme les manières de mon prédécesseur. Peut-être 16

voulait-on ainsi ne pas me décourager. Il est vrai que l'on me connaissait encore trop peu pour se laisser aller aux confidences. Quelques données historiques et factuelles commençaient néanmoins à me servir de repères. - L'assassinat de Pierre Declercq, secrétaire général de l'Union calé-donienne5 en septembre 1981, qui avait été à l'origine de graves désordres et qui avait conduit les indépendantistes à hausser le ton et à exiger l'accélération des procédures tendant à faire droit à leur revendication d'indépendance. - La proximité idéologique revendiquée par ces derniers avec le -gouvernement de Gauche issu des urnes en 1981 et qui stimulait leur impatience. - La nomination de Christian Nucci, parlementaire en mission, destinée à reprendre la main, et qui s'était traduite par la constitution d'une alliance nouvelle entre indépendantistes et modérés de tendance centriste, écartant ainsi du pouvoir le RPCR, réplique locale du RPR. Et l'urgence qu'il semblait y avoir à assurer sa succession. - Les troubles à l'ordre public, les menaces contre les biens et les personnes, les manifestations, les affrontements incessants, parfois armes à la main, qui témoignaient d'un climat général profondément dégradé. - La manifestation du 22 juillet 1982 qui avait vu des antiindépendantistes faire irruption dans l'Assemblée territoriale alors qu'elle délibérait sur les projets d'ordonnances gouvernementales qu'elle avait d'ailleurs rejetés, les nouveaux alliés des indépendantistes s'étant abstenus. Certains, à Paris, voyaient dans cet épisode comme une tentative de putsch.
-

La tentation, palpable partout, d'établir un parallèle avec l'Algérie.

- L'instabilité statutaire récurrente du Territoire. J'essayais de faire le tri dans cette masse d'informations. Mais, au moins, je savais que j'allais mettre les pieds dans un joli guêpier dont, à la fin des fins, je ne pourrais comprendre l'ampleur qu'une fois en situation. Il me fallait mettre des visages sur des noms, des certitudes à la place des doutes, traquer les réalités dans un paysage peuplé d'ombres et de chimères et apprendre à connaître ce nouveau Conseil de gouvernement de coalition6 avec lequel j'allais devoir travailler. Il me fallait pour cela être à pied d'œuvre.
22 octobre 1982

Nous serons à Nouméa en fin de matinée. Nous avons fait escale à Los Angeles et profité de cet intermède pour rencontrer furtivement Christian Nucci: garde montante et garde descendante. J'ai tenu, en prenant prétexte des règles qui prévalent dans les chassés-croisés de préfets, à ce qu'il ait quitté le Territoire avant mon arrivée. Entrevue de pure forme, à sa demande, et qui nous vaut quelques complications en dépit de nos 17

passeports diplomatiques. Nous venons de faire escale à Papeete, le temps d'un petit-déjeuner avec Jacques Fournet, secrétaire général de la Polynésie. Je me suis fait expliquer les rites à respecter relatifs à l'arrivée et à l'installation d'un nouveau haut-commissaire: uniforme et gants blancs, honneurs militaires, présentation aux personnalités... Je n'éprouve étrangement aucune appréhension, convaincu, pour assez bien connaître les aléas de l'exercice du pouvoir, que la durée en est légitimement limitée.

Avant de prendre l'air à Roissy, il m'avait été fortement conseillé d'aller faire mes civilités au président de la République. Rétiaire ou mirmillon, il était de mon devoir de me rendre auprès du grand sacrificateur avant de descendre dans l'arène. Lequel m'avait reçu fort aimablement, sans s'appesantir outre mesure sur le sens de ma mission. « Vous partez déjà? Oui, m'étais-je permis de répondre; quand on voit comment ça fonctionne, mieux vaut ne pas laisser traîner ». Je dois dire que le courant ne passait pas très bien entre nous. Sans doute y étais-je pour quelque chose face à cet homme énigmatique, pour qui je nourrissais un grand respect en raison de sa ténacité et de son brio mais que, en définitive, je connaissais peu. Je n'avais pas aimé la manière qu'il avait eue, pendant ma traversée du désert au sein du PS, de me tenir en marge, alors qu'il était lui-même Premier secrétaire du Parti socialiste. Nous n'appartenions certes pas à la même filiation; je pensais incarner une certaine fidélité idéologique; lui venait d'ailleurs. Il avait tendance à se tourner d'abord vers ceux qui venaient du même endroit que lui, et à accorder ses faveurs par priorité à ceux qui gagnent. Et je considérais, sans doute ingénument, qu'il devait sa marche vers les sommets à des tas de gens comme mm. Ayant à mon tour gagné, ou plutôt regagné, des galons politiques respectables, jusqu'à exercer, dans mon département, la fonction de délégué représentant le candidat François Mitterrand aux élections présidentielles de 1981, j'étais en quelque sorte rentré en grâce. Les grands politiques ont au moins une qualité: ils ne sont pas du genre à s'offusquer qu'on leur dise ce que l'on pense, fût-ce désagréable. Nous nous étions expliqués. Il m'avait invité à déjeuner à une table renommée. Il avait approuvé ma nomination à Nouméa. Le compteur était remis à zéro. Nous n'en avions plus reparlé. À peine y fera-t-il allusion une fois, et avec le sourire, à l'issue d'un entretien consacré à ma mission en NouvelleCalédonie. Pour parler franc, cette rencontre ne m'avait rien apporté sur le plan politique. Le protocole avait été respecté; voilà tout. Le président n'avait d'ailleurs fait aucun obstacle à la proposition que je lui avais faite de venir le voir à nouveau après quelques mois d'activité à Nouméa afin de lui rendre 18

compte. Mais c'est d'abord du secrétaire d'État aux Dom-Tom que je dépendais et je n'envisageais pas de court-circuiter la voie hiérarchique. C'était là l'idée que je me faisais de l'exercice d'une mission exclusivement administrative. L'avenir se chargera très vite de m'inviter à bousculer ce principe et à constater la nécessité, et aussi l'intérêt, qu'il peut y avoir, pour un administrateur venant du politique, à savoir passer d'un concept à l'autre dès lors que les circonstances l'exigent. Se cantonner dans une posture unique peut en effet revenir à s'amputer d'un bras.
Novembre 1982

Nouméa la blanche. Les conditions de notre installation à la résidence du haut-commissaire, ainsi que les conditions de travail auxquelles j'ai commencé à me frotter ont des petits airs de colonialisme désuet, mais l'atmosphère qui règne a tout d'un colonialisme encore bien vivant. Et si certains Caldoche/ prononcent encore le nom de « gouverneur» au lieu de « haut-commissaire», c'est plus qu'un lapsus révélateur. C'est le témoignage d'une nostalgie tenace. La domesticité pléthorique qui nous entoure à la Résidence résume à elle seule le caractère multiethnique de la Nouvelle-Calédonie: Mélanésiens, Wallisiens, Vietnamiens, Tahitiens... Européens aussi, commandés par un Blanc, cela va de soi. L'emplacement de la Résidence lui-même est significatif: de la terrasse discrètement protégée par une haie de bougainvilliers, nous dominons la ville, le port et l'île Nou, vestige du bagne. La bannière du « gouverneur », bleu, blanc, rouge sur fond bleu, flotte sur la Résidence. Quand il quitte le Territoire, elle est amenée; quand il revient, elle est hissée. Comme à l'Élysée en somme.

Nous mesurons, ma femme et moi, le chemin parcouru depuis l'école de campagne où nous avons débuté: eaufroide sur l'évier, chiottes (il n y a pas d'autre nom) au fond de la cour, rats dans l'escalier lorsque la Marne sortait de son lit... À nous d'en avoir la mémoire présente au quotidien. Nouméa. Sa baie des Citrons et ses belles naïades métissées, sa place des Cocotiers peuplée de Canaques nonchalants. Son économie de comptoir et ses Caldoches et «métros» affairés qui renvoient l'image d'une population en perpétuelles vacances. Nouméa, ville cocardière où les coqs n'ont, paraît-il, pas le droit de chanter. Nouméa et sa presse où tout se publie, même l'impubliable, même les mensonges, parfois même de basses calomnies, le cas échéant les lettres anonymes, le tout, souvent, avec des accents de racisme rigolard et de gourmandise franchouillarde. On me dit que c'est «pour rire)) naturellement. Et il vaut mieux en effet que je m'en convainque car il n 'y a aucune raison que ma fonction et ma personne 19

échappent à ce genre littéraire inédit. À peine débarqué, je figure déjà en bonne place dans les caricatures des Nouvelles Calédoniennes, déguisé en JR, stetson sur la tête, cigarillo aux lèvres. Ce qui, par rapport au reste, est tout à fait gentillet. Petite anecdote révélatrice: à l'occasion d'un contact au demeurant fort sympathique avec des Caldoches désireux de pénétrer les cercles proches du HC, j'ai eu la surprise d'entendre l'un d'eux évoquer l'arrivée probable de chars soviétiques aux portes de Paris; il ne peut pas, pour lui, en être autrement dès lors que le gouvernement de la France comporte quelques ministres communistes. Il est sincère et, visiblement, ses craintes ne se résument pas seulement à un accès de paranoïa. Elles sont le fruit d'un vrai raisonnement politique. Anecdote «parallèle»: à l'occasion d'un voyage en République démocratique allemande, en 1979, j'ai rencontré des responsables du Parti communiste local qui, eux, étaient convaincus que les chars américains pouvaient passer à tout instant la Porte de Brandebourg et que c'était la Military Police qui faisait la circulation à Paris. D'un bout à l'autre du monde, les mêmes fantasmes, les mêmes peurs intimes venues du fond de consciences égarées par des propagandes absurdes; la preuve des ravages que peuvent engendrer l'isolement intellectuel et les murs des idéologies sans fenêtre.

L'installation d'un haut-commissaire dans un nouveau poste, comme d'ailleurs -je le verrai plus tard- celle d'un préfet, ressemble à un parcours initiatique pimenté de petites surprises quant aux êtres que l'on rencontre, d'étranges révélations sur les affaires qui courent et sur les rapports entre ceux qui font l'événement, le tout dans une atmosphère de mondanité convenue. J'avais pris quelque plaisir, allant des parlementaires à l'évêque, en passant par les représentants des multiples communautés, à satisfaire ma curiosité et à tenter de comprendre dans quel monde les circonstances m'avaient plongé. Mais j'avais aussi compris, au terme de ce parcours, qu'il me faudrait encore beaucoup de temps, et sans doute toute la perspicacité dont je serais capable, pour percer à jour tous les petits mystères qu'à l'évidence l'on me celait. Va toujours pour les confidences permettant de créer une proximité avec le nouveau «gouverneur»: ça peut toujours servir. Mais pour le reste, débrouille-toi avec les réseaux d'informateurs, les «honorables correspondants» qui ne travaillent pas pour toi, mais qui te font volontiers l'aumône d'un scoop, et tes Renseignements généraux si décriés mais si utiles si l'on veut tant soit peu travailler les yeux ouverts. Sans compter tous ces « initiés» qui communiquent entre eux en langage codé par goût du mystère, du conciliabule, des relations subreptices et du secret de polichinelle. 20

L'impression de vivre le crépuscule d'un colonialisme épuisé se confir-mait chaque jour, ne serait-ce que par l'obligation de respecter des rites pouvant prêter, pour certains, à hurler de rire. Mon baptême du feu à l'Assemblée territoriale - sorte de Parlement local- en sera l'illustration la plus frappante. Faire le tour du pâté de maisons qui sépare le hautcommissariat du siège de l'Assemblée en grand arroi, limousine pavoisée, « grand blanc », nuée de motards sur leur trente-et-un, toutes sirènes en batterie, accueil compassé du président, installation à la tribune dans un silence de chapelle, discours, applaudissements polis de la Droite, bouderie gênée des indépendantistes qui se surveillent du coin de l'œil pour s'assurer que personne ne soit tenté de trahir, remerciements du président, retour à la résidence dans la même configuration... Je voyais bien qu'il n'était pas encore temps de changer tout cela, sauf à provoquer un véritable séisme. Novembre 1982
Baco. Pour bien mettre en évidence le caractère impératif de leur revendication sur la propriété Devillers, la tribu des Netchaot y a construit une sorte d'abri de tôle baptisé du beau nom de «case symbolique». Cela n'a rien à voir avec une case, mais c'est symbolique. Il n'en a pas fallu davantage pour frôler l'incident majeur. Les broussards sont montés au créneau, ont rameuté quelques gros bras, dont certains de Nouméa. Barrage routier des uns; contre-barrage des autres. Invectives. Menaces. À première vue, c'est assez pagnolesque. À la fois théâtral et sérieux. Il a fallu quand même mobiliser deux escadrons de gendarmes, deux brigades de brousse, un hélicoptère... On n'a pas eu besoin des véhicules blindés légers; mais c'est tout juste. D'après mon entourage, c'est la routine. Ah bon!

La routine... J'allais vite apprendre à la connaître. Car les provocations de cette espèce étaient monnaie courante. Elles avaient essentiellement pour origine des conflits fonciers. Cela se passait souvent le samedi ou le dimanche, jours où, dans les tribus comme chez les Caldoches, on tuait l'ennui, Johnnie Walker à portée de la main. Il suffisait qu'un Mélanésien s'avisât de traverser le champ d'un broussard, un sabre d'abattis à la main, bien en évidence naturellement, pour que toute la communauté caldoche se mette à pousser des hurlements hystériques. La provocation se doublait généralement d'insolence. Elle signifiait: je suis sur la terre de mes ancêtres; vous n'êtes pas chez vous. Pour peu que le cri d'alarme arrivât jusqu'à Nouméa, quelques individus excités bondissaient derechef dans leur pick-up afin de bouter l'imposteur hors du champ dont, généralement, il était parti depuis longtemps. Un truc marchait très bien, comme à Baco: construire une « case» symbolique dans un coin perdu de 21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.