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Le port de pêche de Lorient-Keroman

De
284 pages
À rebours du débat opposant les "amis des pêcheurs" et les "amis des poissons" qui s'est cristallisé lors des discussions sur les pêches profondes, ce livre s'intéresse aux tendances de long terme de la pêche française à travers l'examen détaillé du principal port de pêche industriel français. L'ouvrage donne à la pêche la place qu'elle mérite dans la recherche historique, et beaucoup se retrouveront dans l'évocation de cette histoire singulière marquée par un fort interventionnisme public.
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Olivier Busson
Le port de pêche
de Lorient - Keroman
Histoire du premier port de pêche français
des origines à nos jours




Le port de pêche
de Lorient- Keroman
Olivier BUSSON




Le port de pêche
de Lorient- Keroman

Histoire du premier port de pêche français
des origines à nos jours























DU MÊME AUTEUR
La pêche à Mayotte. Entre archaïsme et post-modernité. Paris, L’Harmattan,
2011.


6

À Solal et Sasha































INTRODUCTION
Le port de pêche de Lorient a réussi le défi de rester dans les trois
premiers ports de pêche français, le classement en valeur pouvant alterner
chaque année entre Le Guilvinec, Boulogne et Lorient. Ce dernier a pu
même être considéré comme le tout premier port de pêche industriel
moderne.
Pourtant, dans le même temps, la nostalgie des grandes heures de la
pêche gagne les quais : un mouvement est né par exemple pour que la grande
glacière du port de pêche, témoignage de la grandeur passée de cette place
portuaire, soit classée au patrimoine national.
Dans le même temps, d’anciens marins issus de la pêche artisanale ou
industrielle sont de plus en plus nombreux à témoigner grâce à des
1expositions, des conférences , parfois des livres, de leur expérience de
pêcheurs et des évolutions de leur travail qui est avant tout un métier de
passion.
Car l’excellente tenue des résultats de Lorient par rapport aux autres
places portuaires nationales ne masque pas les mutations majeures de la
pêche et notamment la forte réduction globalement du format des flottilles.
Simple hasard ou bien conjonction de nostalgies personnelles et
collectives regrettant le temps d’une pêche florissante et miraculeuse ? Se
remémorer les grandes heures des pêches lorientaises pour mieux conjurer la
certitude d’un déclin irrémédiable face à la raréfaction des ressources, aux
contraintes toujours plus fortes de la politique commune des pêches, aux
préoccupations environnementales croissantes et à l’augmentation régulière
du prix du gasoil, ou tout simplement pour témoigner avant que les souvenirs
ne s’effacent ?
En effet, qui se souvient encore de ce que fut le port de pêche au début du
XXème siècle et dans les années 1980 ? Qu’y a-t-il de reconnaissable entre
les quelques bouts de quai situés à l’Estacade à proximité de l’actuel bassin à
flot au cœur de Lorient, où débarquaient quelques voiliers qui faisaient
sécher leurs filets de chanvre sur les matures, et le port industriel moderne,

1 Cf. par exemple Gilles Tourmelin, patron de navires de pêche industriels lors du festival
« Pêcheurs du monde » en 2013.
où l’affluence obligeait le gestionnaire du port à faire accoster les chalutiers
à couple ou en pointe ?
Que de transformations aussi entre ce port moderne, bouillonnant,
hyperactif et le port actuel, qui a perdu près de 80% de sa flotte en 30 ans !
Aujourd’hui, le niveau d’activité de la pêche à Lorient, mesurée par le
nombre de navires, de marins et les tonnages de poissons débarqués, n’est
pas fondamentalement différent de celui qui existait au début du XXème
siècle, juste avant sa création en 1927, toutes choses égales par ailleurs.
Un retour à la case départ ? Pas vraiment, car entretemps une véritable
tradition de pêche s’est instaurée et, aujourd’hui, l’ensemble de la place
portuaire est très mobilisé pour que l’activité se stabilise enfin. De fait,
Lorient reste une place importante pour la pêche au niveau national : le plus
gros armement industriel français y a son siège, le secteur de la
transformation en a fait une plate-forme incontournable du commerce de
poissons et la pêche artisanale a su tirer son épingle du jeu en misant sur la
qualité des produits pêchés et la durabilité de son activité.
Malgré tout, la rhétorique de la crise persiste. Le secteur de la pêche est
perçu comme un secteur en déclin, comme l’était le secteur minier en France
dans les années 80. Beaucoup d’indices indiscutables le laissent penser :
chaque année, le nombre de marins, de navires et les apports diminuent.
Pourtant, comme le soulignent les rapports annuels des activités
2maritimes du Morbihan , la pêche lorientaise génère des bénéfices parfois
substantiels et son économie peut être prospère.
Ainsi, la notion de crise est-elle galvaudée et le thème éculé. Déjà en
1723, l’inspecteur des pêches Le Masson du Parc était missionné par le roi
pour faire un état des pêches maritimes au sein de l’Amirauté de Vannes,
3suite à des plaintes sur la raréfaction des fonds .
A force de parler de crise de la pêche et ce depuis des décennies, il paraît
urgent de faire un point pour replacer la situation actuelle dans des
perspectives de long terme.
Le thème de la crise de la pêche occulte pourtant plus souvent qu’il
n’éclaire la complexité et la pluralité de la situation des pêches maritimes.
Pour pouvoir porter un jugement sur la situation actuelle des pêches, une
bonne méthode consiste en fait en un double mouvement complémentaire
consistant en une prise de champ temporelle et une focalisation
géographique.
Pour interroger la notion de crise, il est intéressant de mettre en
perspective les données d’activité contemporaines avec les données de long
terme. L’exercice est très difficile car peu de statistiques cohérentes ont été
tenues sur une longue durée. Et il est important de faire un point

2 Cf. par exemple : Direction départementale des Territoires et de la Mer. Monographie des
pêches maritimes et des cultures marines du Morbihan. Lorient, 2008, 44 p.
3 LE MASSON DU PARC. Amirauté de Vannes. Procès verbal de la visite faite concernant
la pesche le long des costes du ressort de l’amirauté de Vannes. 1728.
10 méthodologique sur les statistiques. Certes, la nécessité d’encadrer l’activité
de pêche est apparue assez tôt ; le « Service des pesches », lointain ancêtre
de la Direction des pêches maritimes, apparaît dès 1726, mais ne dispose de
statistiques annuelles que depuis 1865. Et quand celles-ci existent, il
convient de les considérer avec la plus grande circonspection.
Les données relatives au nombre de marins sont assez précises. En effet,
tous les inscrits maritimes devaient être répertoriés pour faire leur service
dans la marine de guerre. Ainsi, le 10 novembre 1756, le ministre adresse
une lettre au commissaire de la marine de Port-Louis : « La Compagnie des
Indes n’ayant pas encore, Monsieur, le nombre de matelots nécessaire pour
compléter les équipages des vaisseaux qu’elle fait armer…il importe que
vous fassiés de votre costé tous vos efforts pour tirer encore… tous les sujets
qui peuvent être en état de service…ceux qui ont coutume de se borner au
cabotage et à la pesche…il faut dans cette occasion les obligés d’y servir, en
les avertissant que s’ils y résistent, ils seront aussitôt commandés pour
4Brest…» Des statistiques précises sont alors demandées à cet effet. Il en est
de même pour les données relatives à la flotte de pêche, car tout bâtiment
pouvait être réquisitionné.
Toutefois, pour des raisons politiques et stratégiques, les statistiques
peuvent être occultées. C’est le cas pendant la Seconde Guerre mondiale, où
le gouvernement interdit dès le début des hostilités la publication « de tous
5documents statistiques susceptibles d’être utilisés par l’ennemi ».
Après la Seconde Guerre mondiale, un système de comptabilisation plus
performant est mis en place et ne cesse de s’améliorer depuis. La
construction européenne oblige ensuite les États adhérents à mettre en place
des statistiques fiables.
En revanche, en ce qui concerne les données de production, celles-ci ne
sont souvent qu’approximatives. Dans le rapport annuel des statistiques des
pêches maritimes de 1891, l’inspecteur général de l’Inscription Maritime
précise : « aussi les données des ports sont-elles…fournies de manière
6variable et, nous devons le craindre, peu exactes le plus souvent. »
Aujourd’hui encore, et alors même qu’un système performant de
transmission des statistiques est en place avec la généralisation progressive
des journaux de pêche électroniques (JPE) pour les navires de plus de 12
7mètres , il reste parfois difficile d’avoir une idée totalement exhaustive de la
production. En effet, la vente ‘hors criée’, qui est légale, y échappe assez
largement.

4 Archives Départementales du Morbihan (ADM), cf. Bibliographie.
5 Marine Marchande. Statistiques des pêches maritimes. 1948.
6 Secrétariat d’État à la Marine Marchande, Direction des Pêches. Statistiques des pêches
maritimes. Imprimerie nationale, périodique annuel de 1886 à 1956.
7 Le Centre national de Surveillance des Pêches (CNSP), chargé de recueillir ces données, est
créé par un arrêté interministériel du 17 avril 2012 ;
11 Par ailleurs, la tenue rigoureuse de ces statistiques dépend souvent de la
perception, par l’administrateur des affaires maritimes en poste, de
l’importance de l’enjeu qu’elles représentent. Et l’abandon parfois de la
synthèse annuelle des pêches maritimes rompt le fil d’une tradition
centenaire, pourtant fort utile aujourd’hui.
On est là au cœur d’une problématique déjà soulevée par le sénateur
Philippe Marini dans son rapport sur les politiques publiques maritimes, dans
lequel il dénonce le « manque d’informations (qui) affecte le processus de
décision et d’évaluation », car il existe en effet un lien direct entre la
méconnaissance d’un secteur, la faiblesse de données statistiques sur le
8secteur et sa situation.
Ensuite, les statistiques ne recouvrent pas forcément les mêmes données
d’une année sur l’autre : par exemple, les structures administratives peuvent
évoluer. Ainsi, le « quartier de l’inscription maritime de Lorient » a-t-il eu
des contours évolutifs. On appelle « quartier » de « l’inscription maritime »,
puis des « affaires maritimes », la circonscription administrative
d’enrôlement des gens de mer, c’est-à-dire d’identification des marins et
d’immatriculation des navires.
En général, les quartiers répartis sur l’ensemble du littoral comprennent
plusieurs subdivisions, appelées sous-quartiers, eux-mêmes composés de
« syndicats » appelés plus tard « stations », qui sont de petites entités
administratives placées au plus près des populations de marins afin de leur
faciliter les démarches administratives.
En 1856, les syndicats de Doëlan, Larmor, Hennebont et Groix ainsi que
le sous-quartier de Port-Louis sont rattachés au quartier de Lorient. Les
statistiques des pêches maritimes de la marine marchande de cette année
rassemblent ainsi sous le terme « quartier de Lorient » l’ensemble des
données de ces différents ports. Puis Groix devient un sous-quartier et
PortLouis un syndicat. En 1881, Groix accède au statut de quartier à part entière
jusqu’en 1928, date à laquelle il retourne dans le giron de Lorient jusqu’en
1946. Et, depuis 1960, Groix est à nouveau rattaché à Lorient. Le quartier
d’Etel a connu des évolutions semblables (rattaché à Lorient, puis dissocié,
puis à nouveau rattaché) à des dates différentes. Le contenu des données
statistiques émanant du quartier de l’Inscription maritime puis des affaires
maritimes de Lorient est donc évolutif.
Il conviendra donc de conserver en mémoire ce qu’écrivaient les frères
9Goncourt dans leur Journal au milieu du XIXème siècle : « La statistique
est la première des sciences inexactes ». On attribue généralement aussi à

8 MARINI, Philippe. La politique maritime et littorale de la France : enjeux et perspectives.
Rapport sur les actions menées en faveur de la politique maritime et littorale de la France.
Annexe 5. La pêche. Paris, Assemblée nationale, Sénat. Office parlementaire d’évaluation des
politiques publiques. 1998, 165 p.
9 De GONCOURT, Edmond & Jules. Journal. Mémoires de la vie littéraire - 1851-1865.
Paris, Robert Laffont. Coll Bouquins. 2004. 1350 p.
12 Benjamin Disraeli (1804–1881), Premier ministre anglais, les mots suivant :
« il y a trois types de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et…
10les statistiques » . Sans aller jusque-là, il conviendra en effet de prendre les
statistiques avec précaution. Toutefois, certains chiffres donnent au moins
une tendance.
De même, la réglementation et les unités de mesure ont évolué. Les
définitions juridiques de la pêche artisanale et de la pêche industrielle ont pu
évoluer au cours du siècle.
On retiendra ici d’ailleurs la définition simple suivante : la pêche
artisanale est la pêche effectuée à partir d’un navire dont le propriétaire est
aussi le capitaine. A contrario, la pêche industrielle est la pêche effectuée à
partir de navires détenus par des sociétés et dont le capitaine n’est pas
propriétaire du navire.

Pêche artisanale, pêche industrielle : quelles définitions ?
En droit français, l’entreprise de pêche artisanale est la société de
pêche dont 100% des droits sociaux sont détenus par un ou des pêcheurs
qui sont embarqués sur le ou les navires dont la société est propriétaire
(article L 931 du code rural et de la pêche maritime). Le critère retenu est
donc l’embarquement de l’armateur.
La Commission européenne tend quant à elle à considérer comme
artisanale la pêche effectuée à partir d’embarcations de moins de 12
mètres. La définition même de ces types de pêche est devenue un enjeu
fort dans le cadre de la révision de la politique commune des pêches car
les mesures qui s’appliqueront à l’un ou l’autre pourront être notablement
différentes.
Certains préfèrent utiliser les termes de pêches côtières ou hauturières,
qui peuvent tout à fait convenir… sauf quand les pêches artisanales sont
« lointaines », comme c’est souvent le cas.
Le critère de la taille du navire ne paraît pas non plus tout à fait adapté.
L’agence des Nations Unies en charge de l’agriculture et de
l’alimentation (la Food and Alimentation Organization –FAO) privilégie
quant à elle un faisceau d’indices : peut être considérée comme
industrielle une activité de pêche effectuée à partir de navires d’une
longueur supérieure à 24 m, effectuant des pêches hauturières, appartenant
à des sociétés et disposant d’une logistique importante leur permettant par
exemple de changer d’océans selon la stratégie. A contrario, une pêche
artisanale peut s’entendre communément comme étant une pêche
effectuée à partir de petites embarcations à proximité relative des côtes.


10 “There are three kinds of lies : lies, damned lies and … statistics”.
13 L’unité de mesure de la jauge des navires a également évolué : mesurée
hier en ‘tonneaux de jauge brute’ (tjb), elle est désormais mesurée en unités
de mesure scientifique (UMS) ou Gross Tonnage (GT).
Enfin, il convient de prendre avec précaution les données globales. Ainsi,
les chalutiers à vapeur ont-ils une jauge très importante par rapport à des
chalutiers à propulsion Diesel. Ainsi, une baisse de la jauge globale d’une
flottille ne doit pas systématiquement être interprétée comme le signe d’un
affaiblissement de celle-ci, mais peut traduire au contraire sa modernisation.
Malgré les imperfections qu’elle peut comporter, une prise de champ
temporelle est pourtant indispensable pour porter une appréciation globale
sur la situation actuelle des pêches. En même temps, ce regard sur les
tendances de long terme pourrait perdre son acuité s’il s’appliquait à
l’ensemble du territoire. Car chaque place portuaire a son histoire propre. Il
est donc intéressant de « faire un zoom » sur l’un des plus importants ports
de pêche français.
Le concept de « pêches lorientaises » employé ici correspond aux
activités de pêche rattachées par un lien quelconque au port de Lorient et, de
façon plus large, à l’ensemble des activités en lien avec cette pêche. Les
liens classiques restent constitués par l’identification des marins et
l’immatriculation des navires ainsi que le poisson débarqué et vendu à
Lorient. Mais, pour prendre en compte les évolutions des pêches maritimes,
il convient également d’y ajouter par exemple le poisson d’importation,
transformé sur la place de Lorient, de même que l’activité des navires
industriels qui travaillent en base avancée en Irlande ou en Nord-Écosse. En
revanche, la pêche à pied, bien que maritime et faisant partie du paysage
lorientais, compte tenu de ses spécificités, ne sera pas traitée.
Au total, et malgré la rareté des informations disponibles, il était
important d’écrire l’histoire des pêches maritimes de Lorient et de son port,
partie intégrante et importante de l’histoire des pêches maritimes françaises,
ce qui n’avait jamais été fait.
En effet, les ouvrages sur l’histoire des pêches en France sont rares. Ce
domaine est en effet une branche frêle de l’histoire maritime, « un secteur
11malheureusement trop souvent oublié » . L’histoire maritime elle-même est
un peu à l’écart de l’histoire générale. Il est tout à fait possible d’effectuer en
France un brillant cursus d’historien sans avoir lu un seul ouvrage d’histoire
maritime.
Cette branche particulière de l’histoire est à l’image du secteur maritime
en France, c’est-à-dire trop souvent marginalisée, malgré un net regain
d’intérêt pour le « maritime » depuis quelques années avec tout d’abord le

11 COUTEAU BEGARIE, Hervé. L’histoire maritime en France. Paris, Economica, 1997,
116 p.
14 12Grenelle de la Mer puis, plus récemment, la création d’un véritable
13« ministère de la Mer » regroupant les services en charge de ce secteur.
L’histoire maritime a surtout exploré des thèmes considérés comme
« nobles », qui portent sur les grandes découvertes, l’histoire de la marine de
guerre, la Compagnie des Indes et, plus récemment et de façon encore
embryonnaire, sur celle de la marine marchande.
L’histoire de la pêche est encore très peu développée et mériterait sans
doute d’être davantage mise à l’honneur et promue, par exemple au sein de
l’Académie de Marine. Tout d’abord, les activités maritimes en général et de
pêche en particulier requièrent une expertise qui ne va pas de soi.
Appréhender l’histoire de la pêche nécessite d’être marin, ou en tout cas de
connaître la vie en mer et les technologies de pêche, mais aussi l’histoire,
l’économie, le cadre de l’action publique, s’agissant d’un secteur
règlementé.
La pêche mobilise un important savoir technique, nécessite un long
apprentissage et son vocabulaire spécifique est souvent hermétique au plus
grand nombre.
On retrouve en fait à l’heure actuelle deux types d’ouvrages sur le sujet :
soit des récits d’anciens marins, assez rares, car ces derniers ont souvent une
réserve naturelle qui ne les pousse pas à intervenir dans le champ public, soit
des ouvrages très techniques axés sur une seule discipline (géographie,
halieutique, sociologie).
L’histoire des pêches maritimes souffre donc d’une faible mais pourtant
indispensable interdisciplinarité encore très insuffisamment développée dans
les cursus habituels.
Ensuite, la pêche est souvent perçue comme une activité en déclin qui, de
surcroît, ne concerne qu’une petite partie de la population. Les pêcheurs, au
14nombre de 20 000 en 2013 , représentent 0,07% de la population active.
Toutefois, cette activité génère de nombreux emplois à terre et leur forte
concentration sur le littoral leur confère un poids socio-économique et
politique important. On peut même parler de société littorale avec ses fêtes,
ses commémorations, ses modes de vie propres.
Il reste que la logique de reconnaissance universitaire pousse les
nouveaux entrants à s’intéresser davantage aux grands mouvements de
société. Il y a quelques années, le monde industriel, par les enjeux sociaux
qu’il présentait, a suscité tout un mouvement universitaire ; de même, les

12 Le Grenelle de la Mer a consisté à partir de 2009 en un vaste mouvement de concertation
associant tous les acteurs du monde maritime afin de contribuer à la définition d’une stratégie
nationale pour la mer et le littoral, en identifiant des objectifs et des actions à court, moyen et
long termes ; déclinaison du Grenelle de l’Environnement, il a permis la définition d’une
politique maritime d’ampleur et ambitieuse.
13
Il s’agit en fait d’un secrétariat d’État aux Transports et à la Mer.
14 Cf. L’emploi et la formation maritimes en France. Paris, Ministère de l’Écologie, du
Développement durable, des Transports et du Logement. Mars 2012, 44 p. ill.
15 transformations du monde agricole ont fait l’objet d’études très
15intéressantes .
Ainsi, le secteur de la pêche maritime et son histoire mériteraient-ils sans
doute que l’on porte un regard plus attentif sur cette activité qui nourrit des
millions de personnes et en fait vivre des milliers directement ou par
l’activité induite (secteur de la transformation des produits de la mer, de la
vente, de la construction et de la réparation navales etc…).
S’il existe un ouvrage sur l’histoire des pêches au niveau national, qui fait
référence même s’il gagnerait, trente ans après avoir été publié, à être
16aujourd’hui actualisé , personne n’a encore écrit l’histoire de la pêche à
Lorient, qui est pourtant l’un des principaux ports de pêche français. Les
deux approches, nationale et générale d’un côté et ‘monographique’ de
l’autre sont tout à fait complémentaires.
L’analyse de l’histoire des pêches lorientaises présente une grande
originalité par rapport à celle d’autres ports. Tout d’abord, Lorient est
considéré comme l’un des tout premiers ports de pêche français pour les
quantités de pêche débarquées, pour leur valeur et la diversité de ses apports.
Ensuite et surtout, le port de Lorient a une histoire extrêmement originale
dans la mesure où, contrairement à la plupart des autres grands ports de
pêche historiques (Fécamp, Dieppe, Boulogne), il a été construit
pratiquement ex nihilo par les pouvoirs publics au début du siècle précédent.
De même que la Compagnie des Indes et l’Arsenal sont des créations pour
lesquelles l’État a eu un rôle primordial, avec des destins contrastés, la pêche
à Lorient est très largement le fruit d’une volonté politique forte des
pouvoirs publics. Dès lors, une relation originale s’est nouée entre les
partenaires portuaires et l’État, et l’histoire de la pêche à Lorient est aussi
l’histoire de cette relation particulière, ce qui permet d’ailleurs de bien
identifier la genèse de cette histoire en juillet 1927, même si Lorient n’a pas
totalement ‘découvert’ la pêche lors de l’inauguration de son port.
Les habitants de la région ont eu de longue date une pratique de pêche,
complémentaire aux revenus issus de l’agriculture, comme dans la plupart
des régions littorales, notamment sous la forme de pêche à pied. Toutefois,
Lorient n’a pas d’histoire longue et significative en tant que port de pêche
important avant 1927. Il n’est pas excessif de dire qu’il n’a pas de tradition
maritime à la pêche avant le début du XXème siècle. Les statistiques sont à
cet égard très éclairantes : avant 1904, il est à peine répertorié dans les
statistiques des pêches maritimes de la Marine Marchande et ne sont
recensés qu’une centaine de marins pêcheurs professionnels et 18
embarcations. A l’époque de la sardine, Larmor, Doëlan, Port-Louis, Etel,
Groix sont les grands ports de la région, même si le siège du ‘quartier
maritime’ est à Lorient, du fait de la présence historique de la Compagnie

15
MENDRAS, Henri. La fin des paysans. Paris, Babel, 1992, 440 p.
16 MOLLAT, Michel. Histoire des pêches maritimes en France. Toulouse, Privat, 1987, 408
p. ill.
16 des Indes et de l’Arsenal. Le port de pêche de Lorient est une greffe, une
création volontariste où l’État, nous le verrons, a eu un rôle de premier plan.
Enfin, le port de Lorient se situe aujourd’hui et depuis quelques années
maintenant à un moment très particulier de son existence : il a connu une
baisse nettement plus marquée de son activité que la moyenne nationale et
que les ports voisins. Il existe donc bien une spécificité lorientaise. Cette
phase particulière est caractérisée notamment par la disparition, en quelques
années, de l’armement industriel historique Jégo-Quéré, qui possédait encore
une dizaine de navires industriels au début des années 90. Ainsi, en une
dizaine d’années, une grande partie de la pêche industrielle lorientaise a
disparu et s’est restructurée.
Mais c’est aussi le moment qu’a choisi le groupe Mer d’Intermarché pour
restructurer une flotte devenue vieillissante et peu rentable, confirmer son
ancrage et son implantation, et développer son activité parfois malgré les
menaces qui ont pu peser sur les pêcheries de grands fonds.
La pêche artisanale a aussi su s’adapter et miser sur la qualité pour s’en
sortir finalement très honorablement. Là encore, il nous faudra éviter la
vision sans doute caricaturale opposant une pêche industrielle qui serait par
définition destructrice pour les ressources et une pêche artisanale qui serait,
quant à elle, par nature une pêche respectueuse de celles-ci.
Il résulte des efforts de l’ensemble des acteurs portuaires une très nette
embellie depuis maintenant quelques années qui permet à Lorient d’être
sinon le premier port de pêche français, au moins l’un des tout premiers.
Le port de Lorient est donc à un moment particulier de son histoire et il
est indispensable de saisir celui-ci en remontant le cours de l’histoire pour
tenter de comprendre les logiques en œuvre, et aussi faire revivre ce qui
constitue d’ores et déjà son patrimoine historique et culturel.
L’objet de cet ouvrage est donc aussi de comprendre le présent grâce à
l’analyse des tendances de long terme, qu’il convient de retracer le plus
objectivement possible, en tentant de ne pas se laisser prendre par les
passions qui animent et opposent parfois « défenseurs des poissons » et
« défenseurs de la pêche ».
***
Le graphique représentant les apports en tonnages à Lorient permet de
visualiser ces différents moments de l’histoire de la pêche à Lorient.
17 Tonnages débarqués et mis en vente à Lorient de 1928 à 2013


La pêche maritime à Lorient commence à se structurer au début du siècle
précédent grâce à la conjonction d’intérêts industriels sans lien avec la pêche
(industrie du charbon, des chemins de fer) et grâce à l’appui des pouvoirs
publics. Cette genèse singulière ex nihilo, unique en France, s’est
accompagnée d’une mythologie particulière chargée de conjurer l’absence de
tradition de pêche à Lorient (première partie).
Ces bases ont permis un développement spectaculaire de l’activité
(deuxième partie) qui s’arrête brutalement au milieu des années 70, pour
entamer un sévère ajustement jusqu’à une période récente. On a alors parlé
de « crise de la pêche »… sans voir que le terme de crise, moment
conjoncturel par définition, utilisé depuis les années 70, n’était pas du tout
adapté. Il s’agit en fait d’une mutation de long terme tandis que le terme de
crise a ou avait pour effet d’occulter le caractère structurel de ce
rétrécissement pour ne pas « désespérer Lorient ».
Mais, entretemps, Lorient s’est construit une véritable tradition de pêche
et un savoir-faire qui lui permettent aujourd’hui de s’adapter et de garder un
dynamisme certain, autorisant un réel rebond afin de rester dans le peloton
de tête des ports de pêche français (troisième partie).
18 PREMIÈRE PARTIE

LE MYTHE DES ORIGINES
(DES ORIGINES AUX ANNÉES 30)
L’histoire de la pêche dans le Sud de la Bretagne et particulièrement dans
le pays de Lorient à la fin du XIXème et au début du XXème siècle est
marquée par la place prépondérante de la pêche à la sardine. Cette pêche a
permis le développement de nombreux métiers connexes, comme les
presseurs, conserveurs, ferblantiers, acheteurs, transformateurs, transporteurs,
tous interdépendants les uns des autres, ces activités constituant ce que l’on
pourrait appeler « un système sardinier intégré ».
Pourtant, aussi étonnant que cela soit, Lorient est en partie à l’écart de
cette activité, qui concerne surtout les ports voisins de Larmor, Doëlan,
PortLouis, Etel et Groix.
Coste de Bretagne depuis la rivière de Quimperlay jusqu’auprès de Quiberon,
contenant l’isle de Grois, Port Louis et Port l’Orient / Bellin, 1764.

(Source : BnF)
Et si, dès 1910, « Lorient rassemble déjà le quart des bateaux de pêche
17français » , ce qui laisse supposer qu’il y existe à cette époque une
importante activité de pêche, il s’agit en fait non pas des statistiques du port
de pêche de Lorient, mais de celles du quartier de l’inscription maritime de
Lorient, qui rassemble les ports de Doëlan, Larmor, Groix, Port-Louis, Etel
etc… qui sont, individuellement, des ports de pêche beaucoup plus
importants que celui de Lorient stricto sensu.
La genèse du port de pêche de Lorient est en effet marquée par une
grande originalité : contrairement aux grands ports français de la fin du
XIXème siècle, comme Boulogne, Douarnenez, Fécamp ou Dieppe, qui ont
une histoire qui remonte en général au moins au Moyen Âge, Lorient est
créé pratiquement ex nihilo.
Davantage encore, cette absence de tradition de pêche a même été un
argument puissant justement pour développer là une structure moderne qui
ne s’embarrasse pas des résistances parfois inhérentes aux pratiques
traditionnelles.
La création du port de Lorient est ainsi le fruit d’une volonté étatique
forte et un pari moderniste.
Et les activités traditionnelles de pêche, comme la pêche à la sardine
notamment, ne constituent que le contexte dans lequel s’inscrit la création du
port de pêche de Lorient (I).
Comme pour conjurer l’absence de tradition de pêche, les discours qui
accompagnent la création du port de Lorient, véritable pari sur l’avenir,
mettent l’accent sur la grande modernité du port, qui devient « le premier
18port de pêche du monde » . Pourtant, la réalité est un peu différente car
Lorient n’innove qu’à la marge et les réticences à ce modernisme restent
grandes (II).

17 Ville de Lorient. Slipway Glacière. Art et histoire. Lorient, 2003, 30 p ill.
18 in Le Marin n°24.
20 I. LES ORIGINES :
LA PÊCHE À LORIENT DU MOYEN ÂGE
eAU DEBUT DU XX SIECLE
L’économie du littoral sud-breton sous l’Ancien Régime et jusqu’au
début du XXème siècle est marquée par l’activité sardinière, qui mobilise
non seulement de nombreux pêcheurs, mais aussi des transporteurs de
marées (les chasse-marée) et les ouvriers des presses. L’ensemble constitue
19un « système sardinier » proto-industriel .
Pourtant, Lorient ne participe pas pleinement à cette activité qui est
surtout le fait des ports voisins de Belle-Ile, Quiberon, Etel, Groix, Doëlan,
Larmor et Port-Louis.
Compte tenu de l’importance et de la spécificité de cette activité aux
alentours proches de Lorient, il convient toutefois de rappeler ce qui
constitue le contexte de la création du port de pêche de Lorient en 1927 (B).
D’autres pêches existent également à côté de cette pêche spécifique. La
pêche à la baleine a été expérimentée sur une très courte période à partir du
port de Lorient. De nombreux marins lorientais ou des environs ont participé
aussi aux campagnes de pêche morutière. Enfin, la pêche au thon a constitué
une activité de repli pour faire face à la crise sardinière (A).
A. LES PÊCHES PRATIQUÉES AUX ALENTOURS DE LORIENT
AVANT LE XXème SIÈCLE
Dès le Moyen Âge, l’activité de pêche est organisée et institutionnalisée
(1). Mais la pêche du merlu, de la morue, de la baleine puis du thon ne se
développent véritablement dans le Sud de de la Bretagne qu’à partir du
XVIème siècle (2).

19 ROBIN, Dominique. Pêcheurs bretons sous l’Ancien Régime. L’exploitation de la sardine
sur la côte atlantique. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000, 390 p.
1. La pêche : une activité réglementée dès le Moyen Âge
Au Moyen Âge, la pêche se fait surtout à proximité des côtes : les
embarcations ne servent en général qu’à transporter les filets qui sont ensuite
tirés sur la rive et vidés à terre.
Dès le XVème siècle, la taille des mailles et des filets est réglementée :
« La France fut sans doute le pays d’Europe où furent publiés au Moyen Âge
le plus de règlements sur la police de la pêche. Ils se rapportent à tous les
sujets : filets et autres engins permis ou prohibés, calibres de leurs mailles,
époques d’ouverture et de clôture de chaque pêche, dimension minima des
20poissons admis dans le commerce, etc… » .
La mer est alors mal connue et fait souvent peur. Il est plus simple de
pêcher à partir d’écluses à poissons qui se multiplient sur le littoral : le seul
balancement des marées permet alors de prendre au piège toutes sortes
d’espèces.
Les pêches donnent lieu à la perception de nombreuses taxes par les
seigneurs locaux. En 1947, Auguste Thomazi (1873-1959), capitaine de
vaisseau et membre de l’Académie de Marine, publie un ouvrage intitulé
Histoire de la pêche. Des âges de la pierre à nos jours. Si les critiques de
21l’époque peuvent être rudes , son ouvrage reste très intéressant par de
nombreux aspects.
Il décrit ainsi avec précision le système de taxes qui pouvait peser sur les
transactions du poisson et note que « le baron de Névet se faisait remettre le
cinquième des merlus, mulets, maquereaux et sardines pêchées à Tréboul,
Pouldavid et Port-Rhu et en outre les poissons ‘principaux’, morues,
dauphins, esturgeons, turbots, moyennant une ‘galonnée’ de vin et deux sols
22de pains. »
Les échevins, qui sont, au Moyen Âge, mandatés par les seigneurs locaux
pour rendre la justice et percevoir les taxes, encadrent les transactions
commerciales et chaque bateau qui débarque doit payer un droit d’estaple
(d’escale).
Les patrons doivent déclarer exactement les quantités pêchées sur
lesquelles les taxes sont calculées. Ce droit de tonlieu est payé par les
armateurs et seules y échappent les quantités destinées à la consommation
des équipages.
Comme aujourd’hui, l’acheteur est en général aussi un transformateur
(saleur et saurisseur). Le sel permet en effet par osmose de conserver le
poisson : il absorbe l’eau résiduelle et se propage dans les chairs. Il a en
outre des vertus antiseptiques.

20 THOMAZI, Auguste. Histoire de la pêche. Des âges de la pierre à nos jours. Paris, Payot,
1947, 646 p. ill.
21 Par exemple : ALLIX, André. « A. Thomazi, Histoire de la pêche, des âges de la pierre à
nos jours », in Revue de géographie de Lyon. Vol. 26 n°2, 1951. p. 207.
22Histoire de la pêche. Des âge. Paris, Payot,
1947, 646 p. ill.
22 La mise en caisse avant le départ est également surveillée par les
échevins : aucun baril ne peut être fermé avant une inspection minutieuse et
la pose du sceau de la ville sur le couvercle.
En effet, « chaque port tenait à sa réputation, et il ne fallait pas qu’un
23envoi de poisson mal préparé risquât de la compromettre. »
Enfin, le poisson est transporté par des charrettes, appelées chasse-marée,
et chaque entrée sur un nouveau territoire est taxée selon des modalités
variées au profit du seigneur local (droit de passage, droit de prise, de transit,
de barrage, de rive, de chaussée, de travers, de truage…).
Le pouvoir royal a longtemps cherché à supprimer ces droits particuliers
par des ordonnances aux XIVème et XVIème siècles mais ce n’est qu’avec
l’Edit de Moulins de 1566 que l’État a pu le faire davantage appliquer.
2. La pêche du merlu, de la baleine, de la morue et du thon
Dès le Moyen Âge, le merlu et le lieu sont pêchés sur les côtes de
Bretagne ; les deux espèces sont d’ailleurs souvent confondues et sont
préparées et séchées « concurremment sur les grèves de la Bretagne par les
24pêcheurs de Baïonne. »
Simon-Barthélemy-Joseph Noël de La Morinière (1765-1822), rédacteur
en chef du Journal de Rouen, érudit polygraphe et inspecteur général des
pêches de 1806 à sa mort en 1822, a laissé un ouvrage majeur sur l’histoire
25des pêches, qui lui a valu une reconnaissance internationale .
Il note : « Avant la découverte de l’île de Terre-Neuve et de la fécondité
des eaux du Grand-Banc, la pêche du merlus avoit nécessairement sur les
côtes de France une importance dont on ne se fait plus qu’une foible idée :
elle employoit, depuis Ouessant jusqu’à la Loire, un grand nombre de bras ;
elle donnoit un mouvement plus suivi, plus égal aux pêcheurs dont elle
entretenoit plusieurs milliers. »


23 THOMAZI. Ibid.
24 NOEL DE LA MORINIERE, Simon-Barthélemy-Joseph. Histoire générale des pêches
anciennes et modernes dans les mers et les fleuves des deux continents. Paris, Imprimerie
Royale, 1815, tome 1 : 428 p.
25
Pour une biographie, cf. MINARD Philippe. « Éric Wauters, Noël de la Morinière
(17651822). Culture, sensibilité et sociabilité entre l’Ancien régime et la Restauration ». In Annales
historiques de la Révolution française, Année 2004, Volume 335, Numéro 1, p. 218 – 221.
23
(Source : Collection Archives de Lorient)
Une tempête aurait détruit un grand nombre d’embarcations : « La
tradition porte que la pêche du merlus et celle des autres poissons de la côte
de Bretagne furent détruites en une seul nuit, dans les premières années du
XVème siècle. Les archives de Concarneau, de Penmarch, d’Audierne ne
contiennent aucun renseignement à cet égard ; mais … suivant la même
tradition, toutes les barques ou galypes de la côte étant réunies sur le banc
qui règne dans le sud-ouest de Groix et auquel on ne donnoit point de nom
particulier, il survint une tempête affreuse qui les fit périr, sans qu’il pût s’en
26échapper une seule. »
De 1789 à 1793, Lorient connaît une brève expérience de pêche à la
baleine. Les Basques pêchaient la baleine au Moyen Âge (vers 1200) dans le
golfe de Gascogne. Les extraits de journaux de bord révèlent que cette pêche
est d’ailleurs particulièrement dangereuse.
Les quakers, installés depuis longtemps sur l’île de Nantucket, au large de
Boston et du Cap Cod, se sont faits spécialistes de cette pêcherie. Vers 1700,
le Massachusetts devient ainsi un grand centre d’exploitation baleinière et
exporte de l’huile vers l’Angleterre. Cette épopée de la pêche à la baleine est
très bien racontée dans Moby Dick d’Hermann Melville. Après la guerre
d’Indépendance en 1776, les habitants de cette île cherchent de nouveaux
débouchés.
William Rotch, armateur de l’île, est attiré par la France. Dans le même
temps, Louis XVI souhaite recréer une industrie de la baleine et du cachalot.
Cette conjonction d’intérêts pousse le roi, par une lettre du 14 juin 1789, à

26 NOEL DE LA MORINIERE, Simon-Barthélemy-Joseph. Ibid.
24 27autoriser l’armement de navires à Lorient pour la pêche à la baleine. Ainsi,
en 1789, François Rotch, fils de William, s’établit à Lorient.
Il s’agit alors d’une activité très lucrative qui justifie une mise de fonds
initiale importante. Une baleine fournit en moyenne 12 à 14 tonnes d’huile,
qui sert pour les lampes. Le cuir est utilisé pour des ceintures ou des habits et
pour protéger les coques des bateaux.
Duhamel du Monceau (1700-1782) décrit la technique particulière de
cette pêcherie spécifique. Homme de sciences et de lettres, grand commis de
l’État, il est missionné par le département de la Marine dans le cadre d’une
ambitieuse politique de construction navale. Pour cela, il sillonne les ports
français et étrangers et devient inspecteur général de la Marine en 1742 puis
membre de l’Académie de Marine. Il est reconnu comme l’un des pères de la
sylviculture et de l’agronomie modernes.
A propos de la pêche baleinière, il écrit : « On a quelques fois plusieurs
poissons amarrés à l’arrière du navire. Alors on commence par lever les deux
grandes pièces principales ; ensuite on conduit ces baleines l’une après
l’autre à côté du navire, pour lever le reste du gros. Les crocs avec lesquels
on retient la baleine, pour la dépouiller de sa graisse, sont tirés avec des
palans doubles, au moyen desquels on revire le poisson et on le retourne
comme on veut, à mesure que l’on avance au travail. Les harponneurs, qui
sont chargés d’enlever le gros, sont habillés de cuir et ont des bottes armées
de longs clous pour les empêcher de glisser. Ils enlèvent d’abord au poisson
avec un grand couteau la première pièce qui est près des yeux : ils la
nomment l’enveloppe ; c’est la plus grande tranche qui a la plus grande
épaisseur de gras… La graisse, détachée et coupée en morceaux était jetée
dans des chaudières et on recueillait aisément l’huile qui en sortait.
L’opération, d’ailleurs, est toujours aussi simple, bien que l’outillage se soit
perfectionné. Le foie et la langue… donnent de l’huile très fine, recherchée
pour l’horlogerie et la mécanique de précision…la langue, à elle seule, en
28fournit plus de 500 kilos. »
L’activité est très rémunératrice : Graham, ministre de la Marine des
États-Unis précise que pour la campagne de 1849-1850 : « Tout le
commerce américain avec ce qu’on appelle l’Orient, ne vaut pas ce que cette
seule campagne nous a rapporté. » Ainsi, en une seule campagne, un
baleinier rapporte le prix de sa construction, son armement et laisse en plus
du bénéfice de plusieurs milliers de dollars à son armateur.
Mais, dès 1793, la guerre contre les Anglais met fin à cette activité à
Lorient et les Rotch rentrent définitivement aux États-Unis en 1794.

27 ADM 10 B 1 et 2 P 19 II 23(6) : rôle d’armement du navire « Le dauphin » de Lorient (28
oct. 1790) : archives Port de Lorient.
28 DUHAMEL DU MONCEAU, Henri-Louis. Traité général des pesches et histoire des
poissons qu’elles fournissent, tant pour la subsistance des hommes que pour plusieurs autres
usages qui ont rapport aux arts et au commerce. Paris, Connaissance et Mémoires
èreEuropéennes, 1998, 4 tomes (réédition, l’original ayant été publié la 1 fois en 1769).
25 La pêche à la baleine (in Duhamel du Monceau)

(Source : BnF)
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(Source : BnF)
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