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Le refuge et le piège : les Juifs dans les Alpes (1938-1945)

De
396 pages
Entre 1938, date de l'édiction par le fascisme italien des "Lois sur la race", et 1945, date de l'ouverture des camps de concentration, la situation des Juifs dans les Alpes se dégrada à plusieurs reprises. Ceux qui se réfugièrent dans la partie française du massif virent ainsi le refuge se muer en piège, même dans les endroits les plus reculés.
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LE REFUGE ET LE PIÈGE :

LES JUIFS DANS LES ALPES
(1938-1945)





Série dirigée par
Jean-William Dereymez,
Maître de Conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble


L’édition de cet ouvrage a été effectuée sous la responsabilité de Pierre Croce,
Chargé de mission sur la politique de publication, avec la collaboration de Frédéric
Schmitt, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2.




© L’Harmattan, 2008
5-7, rue de l’Ecole plolytechnique – 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-05572-8
EAN : 9782296055728




Illustration de couverture : Jeunes Juifs en randonnée à Château-Bernard (département de l’Isère), au
pied du Vercors. Derrière eux, l’église de Château-Bernard et les « Deux Sœurs » (Cliché MRDI)

Sous la direction de
JEAN-WILLIAM DEREYMEZ








LE REFUGE ET LE PIÈGE :
LES JUIFS DANS LES ALPES
(1938-1945)


Préface de
ROBERT REDEKER










La Librairie des Humanités
Série « Mémoire des Alpes »



L’Harmattan

La Librairie des Humanités
Dirigée par Thierry Ménissier, docteur de l’EHSS, Maître de conférences de
philosophie politique à l’Université Pierre Mendès France, Grenoble 2, et Pierre
Croce, chargé de mission sur la politique de publication de l’UPMF.
La Librairie des Humanités est une collection coéditée par les Editions L’Harmattan et
l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses
séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son
caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de
jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés.
Membres du Conseil scientifique de la collection : Thierry Ménissier, Sciences de l’Homme
– Alain Spalanzani, Gestion – Fanny Coulomb, Economie – Jérôme Ferrand, Droit
– Pierre Kukawka, Politique et Territoire – Jacques Fontanel, Série « Côté Cours » –
Jean-William Dereymez, séries « Mémoire des Alpes » et « Sentiers de la Liberté »
Série « »
Cette série trouve ses origines dans un programme Interreg Alcotra éponyme,
initié en octobre 2003 et regroupant chercheurs et collectivités territoriales de
Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Piémont, Ligurie. À la différence
de la série « Sentiers de la Liberté », « Mémoire des Alpes » comprend des volumes
attachés spécifiquement au massif alpin, privilégiant la période de la Seconde
Guerre mondiale, sans exclusivité : l’un des principes du programme n’est-il pas
de replacer les Années noires dans la longue durée, d’insister sur les effets de la
mémoire avant, pendant et après le conflit ? Aussi la série scrute-t-elle hommes,
faits, structures en amont comme en aval de la Seconde Guerre mondiale,
l’essentiel résidant dans la recherche des racines de la mémoire de cette région
d’Europe, sinon de l’identité alpine.
Dans la série « Mémoire des Alpes »
Daniel J. GRANGE, Du Môle au Maquis des Glières, Vie et mort d’un jeune Résistant savoyard – Paul Lespine
(1926-1944), 2007.
Hélène BARIOT-DUCHÊNE, Aristide CHAMBAZ et Chantal FONTANEL, Chroniques de Guerre, Anthy
1914-1918, 2007.
Dans la série « Sentiers de la Liberté »
Paul TILLARD, Le pain des temps maudits (roman), suivi de Mauthausen (témoignage), 2007.
DÉFENSE DE L’HOMME, Les témoins qui se firent égorger, 2007.
Amandine ROCHAS, La Handschar, Histoire d’une division de Waffen-SS bosniaque, 2007.
In memoriam
Ces actes sont dédiés à la mémoire de René Rémond, qui avec son
habituelle simplicité, malgré charges et maladie, avait accepté de présider
ce colloque, y fut présent et tira avec son sens aigu de la synthèse, les
conclusions de nos débats, conclusions qu’il n’a pu malheureusement
nous faire parvenir et donc ne peuvent figurer dans ce volume. In medio
stat virtus.Remerciements : Nous tenons à remercier tout spécialement Régine D. Berthet, qui a tant
œuvré pour la réussite de ce colloque et sans qui certains des invités n’auraient pu être
présents.
SOMMAIRE
Table des sigles et acronymes 12
Préface
ROBERT REDEKER,
La mémoire et les mots 15
LOIS
HENRY HUTTENBACH,
La présence juive dans les régions alpines. Étude comparée des politiques
envers les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale (1938-1945)25
MICHELE SARFATTI,
Les caractéristiques de la législation anti-juive dans l’Italie fasciste 31
GABRIELE FASAN,
La presse française et l’antisémitisme en 1938 41
JEAN-BAPTISTE GABBERO-ADAMSKI, JEAN-PHILIPPE GONENÇ
Le statut des Juifs de 1940 et 1941 55
FRANÇOIS BOULET,
Préfets et gendarmes français dans les Alpes face aux Juifs réfugiés
(1940-1944) : répression et protection 67
MARC PERRENOUD,
Les Alpes, la Suisse et les réfugiés politiques. La Grande illusion (1937)
et La Dernière chance (1945) 95
DÉPORTATIONS
JEAN-WILLIAM DEREYMEZ,
Des premiers recensements des Juifs en Isère (1941) aux rafles de l’été 1942.
Le cas de l’Isère 117
CÉDRIC BRUNIER,
Le camp de Ruffieux et les déportations de 1942 en Savoie 137
JEAN-WILLIAM DEREYMEZ,
Les Juifs en Haute-Savoie pendant la Seconde Guerre mondiale (1940-1944) 145
ADRIANA MUNCINELLI,
La Déportation raciale depuis la province de Cuneo : quelques données 153
PARCOURS
PAOLO VEZIANO,
Aux portes occidentales de l’Italie : Juifs étrangers entre lois raciales italiennes
et politique d’accueil française (1938-1940) 165
ALBERTO CAVAGLION,
Juifs étrangers dans l’arc alpin occidental (1939-1945) 179
JEAN KLEINMANN,
Pérégrinations des Juifs étrangers dans les Alpes-Maritimes (1938-1944) 199
RUTH FIVAZ-SILBERMANN,
Par la porte de secours : la fuite des Juifs dans l’après 8 septembre 1943 223
MICHELE GANEM-GUMPEL,
Oser Warzawski, un écrivain juif polonais dans les Alpes (1943-1944) 239
RÉSISTANCES
JEAN-LOUIS PANICACCI,
Les Juifs dans la Résistance azuréenne 251
LIMORE YAGIL,
Des Français et des Suisses qui désobéirent pour sauver des Juifs (1940-1944) 261
ANDREA VILLA,
Prisonniers de l’espoir. Les Juifs dans le sud du Piémont, du refuge
à l’émigration clandestine en Palestine (1938-1945) 283
MÉMOIRE(S)
KARIN DUPINAY-BEDFORD,
Les déportés juifs et les associations de rescapés en Isère.
Occultations et dévoilements 295
PAOLA BERTILOTTI,
Les Juifs d’Italie face au souvenir des Années noires (1944-1961) 311
MICHELE MEROWKA,
De l’amnésie à la mémoire : lieux d’anamnèse de la Seconde Guerre mondiale
dans les Alpes-Maritimes 331
Bibliographie 359
Index des noms de personnes et des noms de lieux 383
TABLE DES SIGLES ET ACRONYMES
Sigle Signification Traduction éventuelle en français
ADIF Association des déportés et internés
de France
ADIRP Association départementale des déportés et
internés résistants et patriotes
AIU Alliance israélite universelle
AJDC (ou American Jewish Joint Distribution Committee Comité américain juif de
JDC ou distribution commune
Joint):
BCRA Bureau central de renseignements et d’action
CAR Comité d’aide aux réfugiés
CDEC Centre de documentation juive
contemporaine (Italie)
CDJC Centre de documentation juive contemporaine
CDLN Comité départemental de Libération nationale
CFLN Comité français de Libération nationale
CGQJ Commissariat général aux questions juives
CIMADE Comité intermouvements auprès des évacués
CLNAI Comitato di liberazione nazionale alta Italia Comité de Libération nationale de
la Haute Italie
CNR Conseil national de la Résistance
COMASEBIT Comitato d’assistenza agli ebrei in Italia Comité d’assistance aux Juifs en
Italie
COSOR Comité des œuvres de santé des organisations
de la Résistance
CRDE Comité de recherche des déportés juifs
CRIF Conseil représentatif des institutions juives de
France
CSS Centre de séjour surveillé
CVR Combattants volontaires de la Résistance
DC Démocratie chrétienne
DELASEM Delegazione d’assistenza agli ebrei emigranti Délégation pour l’assistance aux
12
Juifs migrants
EIF Éclaireurs israélites de France
FFC Forces françaises combattantes
FFDJF Fils et filles des déportés juifs de France
FFIde l’intérieur
FGEI Federazione giovanile ebraica d’Italia Fédération de la jeunesse juive
d’Italie
FNDIRP Fédération nationale des déportés et des
internés résistants et patriotes
FTP Francs-Tireurs et partisans
GMR Groupe mobile de réserve
GTE Groupement de travailleurs étrangers
LICA Ligue internationale contre l’antisémitisme
MJS Mouvement de la jeunesse sioniste
MNRPGD Mouvement national de Résistance des
prisonniers de guerre et déportés
MOI Main-d’Œuvre Immigrée
MUR Mouvements Unis de la Résistance
OJC Organisation juive de combat
ORA Organisation de Résistance de l’armée
OSE Œuvre de secours aux enfants
OVRA Organizzazione per la vigilanza e la repressione Organisation de surveillance et de
dell’antifascismo répression de l’antifascisme
PCI Partito comunista italiano Parti communiste italien
PNF Partito nazionale fascista Parti national fasciste
PQJ Police des questions juives
RG Renseignements généraux
SEC Section d’enquête et de contrôle
SIE Service des intérêts étrangers
SOE Special Operations Executive Service des opérations spéciales
SOL Service d’ordre légionnaire
STO Service du travail obligatoire
UCII Union des communautés juives italiennes
UGIF Union générale des israélites de France
UJRE Union des Juifs pour la résistance et l’entraide
UNRRA United Nations Relief and Rehabilitation Administration des Nations unies
Administration pour l’aide et la réadaptation
UUJJ Union universelle de la jeunesse juive
13
PRÉFACE
La mémoire et les mots
1ROBERT REDEKER
EPUIS QUE J’AI VU, pour la première fois, le chef-d’œuvre de ClaudeD Lanzmann, Shoah, ce sont les voix qui se sont imposées à moi – la
mémoire du terrible événement se conserve en passant par les mots et les
voix, par « l’entendre » et « l’écouter ». Les nazis ne sont pas parvenus à
tout à fait tuer les mots, pas plus qu’ils ne sont parvenus tout à fait à
exterminer les voix, dans la mesure où, par exemple dans le film de
Lanzmann, il demeure possible d’en ouïr certaines et d’en imaginer
beaucoup. D’en imaginer la plupart – qu’on excuse ce paradoxe : imagi-
ner ce qui est d’audition intérieure, les voix. Imaginer les voix qui ne sont
plus là. Et pourtant, les mots de ces voix sont l’objet, dans l’espace
public contemporain, d’usages dé-mot-ivants. Je veux dire : d’usages qui
enlèvent aux mots leur motivation et leur motif. Sur RFI et TV5, chaînes
du service public à la française, il a été possible d’entendre, à plusieurs
reprises durant l’été 2004, que le pénitencier de l’Académie de marine de
Buenos Aires était « l’Auschwitz argentin ». Le philosophe italien Giorgio
2Agamben pousse dans un mauvais livre, État d’exception , la perversion
jusqu’à avancer que la situation des détenus talibans de Gunatanamo ne
peut se comparer qu’à celle des Juifs dans les Lager nazis. L’ignominie
d’Agamben va jusqu’au point suivant : les prisonniers des nazis, « avaient
perdu toute citoyenneté, identité juridique, mais gardaient au moins celle de Juif »,

1 Agrégé de philosophie, chercheur au CNRS, membre du Comité de rédaction des
Temps Modernes, auteur de Nouvelles figures de l’homme, Utopià e modernità, The New Face of
Humanity, Le Progrès, ou l’opium de l’histoire, (derniers ouvrages parus).
2 Giorgio AGAMBEN, État d’exception (2003), Paris, Seuil, 2004.
15
alors qu’aux Talibans tout a été ôté. Agamben feint d’ignorer que le
crime contre l’humanité ne pouvait être perpétré que du fait de cette
identité de Juif, qu’il n’était possible qu’à la condition que cette identité
se maintienne jusqu’au bout, jusqu’à la chambre à gaz. Outre cela, tout
bien sûr, n’en déplaise à Agamben, sépare Auschwitz de Guantanamo,
où sont emprisonnés, en nombre limité, dans des conditions certes haute-
ment contestables, des suspects de terrorisme en lien avec des crimes
contre l’humanité (l’assassinat des milliers personnes lors de destruction
des Twin Towers et les attentats suicides) et l’islamisme, non point dans le
but de les exterminer (ce qui constituait la finalité d’Auschwitz) mais de
les juger puis de les empêcher de nuire. Enfin, rappelons à Agamben que
Guantanamo ne se remplit pas chaque jour de milliers de personnes
destinées à être assassinées dans les heures suivantes, situation dans
laquelle résidait l’ordinaire d’Auschwitz.
Ces terrifiantes confusions – auxquelles on regrette qu’un philo-
sophe puisse se prêter – exigent d’examiner d’un peu plus près le lien
entre la mémoire et les mots.
La mémoire est, comme saint Augustin nous le suggère au livre XI des
Confessions, le présent du passé. Autrement dit : la mémoire est le véhicule
utilisé par le passé pour ne pas se perdre, pour ne pas passer. La
mémoire est ce présent du passé qui retient le passé dans le présent, qui
empêche le passé de passer. À tous les sens du verbe passer, d’ailleurs :
empêchant la Shoah de se pétrifier comme objet mort dans le passé, de
se figer en « ce qui est passé », premier sens, et, l’autre sens, celui de
digérer, empêchant la Shoah d’être digérée par la culture, de devenir un
élément dans la sphère du culturel, d’être avalée, la maintenant comme
quelque chose qui reste en travers de la gorge. L’empêchant de s’assimiler
à la bonne conscience – assimilation qui définit la digestion. La mémoire
est la fonction qui empêche la digestion. Tant que la mémoire vit, la
digestion est impossible. Une tension peut apparaître entre le devoir de
mémoire et le travail de mémoire : le devoir de mémoire encourt le
risque de la digestion, si ce n’est de la banalisation, tandis que le travail de
mémoire lutte contre la digestion, ne cherchant pas à rendre la souffrance
consensuelle. L’impossibilité de la digestion croise la notion d’impres-
criptible développée naguère par Vladimir Jankélévitch dans un livre
éponyme.
Dans le cas de la Shoah, la mémoire – dans la mesure où elle
demeure vivante, un obstacle au « passer » – est aussi le dispositif permet-
tant de se rendre compte qu’il n’est pas possible, philosophiquement ou
16
spirituellement, de prendre la mesure définitive du crime. C’est cette
difficulté à prendre une mesure définitive qui, outre la souffrance des
familles, maintient la mémoire de la Shoah présente comme une entité
vivante, pour la bonne raison que cette difficulté signifie : nous n’en
avons pas fini avec cet événement, nous ne parvenons pas à écrire le mot
« Fin » sur son histoire. Un passé qui ne passe pas.
Que sont les mots ? Quel est le lien entre les mots et la mé-
moire ? Les mots sont des prises de vue sur la Shoah. Étranges prises de
vue, dira-t-on ! Des prises de vue sans image(s). Dans un premier élan,
on pourrait être amené à suggérer l’idée suivante : les mots sont l’inter-
face entre l’événement et nous. Mais, immédiatement, un doute nous
assaille : interface, est-ce le bon mot, justement ? Est-ce le mot juste ?
Or, voici que les mots calcinés des témoins-victimes hantant le film de
Claude Lanzmann, Shoah, nous reviennent. L’événement nous revient
avec ces mots calcinés, remplissant notre esprit, le plongeant dans une
sombre lumière, et nous comprenons, du fait de cette irruption de
l’événement dans notre être jusqu’à ses plus intimes recoins, au fur et à
mesure que résonnent en nous les paroles des personnes interrogées par
Lanzmann, que ce n’est pas d’une interface qu’il s’agit, que les mots de la
mémoire ne sont pas l’interface entre la Shoah et nous. Une interface est
une entité tournée vers deux côtés opposés, semblable à une pièce de
monnaie à deux miroirs ou à deux écrans, qui, bien qu’assurant la
coexistence de chacun de ces deux côtés, les laisse l’un en dehors de
l’autre, comme des objets. Ici, tenir les mots pour l’interface avaliserait la
mort de la mémoire, le passage de la Shoah dans le passé, son inscription
dans le culturel. Non, un autre mot semble plus juste qu’interface :
fenêtre.
3Fenêtre. Dans son beau livre, Fenêtre, qui est « une chronique du
regard et de l’intime », Gérard Wajcman envisage le lien entre la fenêtre
et la peinture, c’est-à-dire une des guises du faire-image. Nous voulons
plutôt ici associer la fenêtre et les mots. La mémoire est moins une
affaire d’image – en dépit de Saint Augustin pour qui la mémoire est
l’image du passé dans le présent, qui parle du présent du passé en usant
du langage de la vue et de l’image – qu’une affaire de mots. Un passé qui
ne passe pas – un passé sans fin est bien un passé présent, moins un
présent du passé qu’un passé du présent insistant dans l’instant. Appro-
fondissons notre idée : les mots sont la fenêtre par où le passé entre dans
le présent, fenêtre qui peut être ouverte (en l’occurrence l’approche de la

3 Gérard WACJMAN, Fenêtre, Lagrasse, Paris, Verdier, 2004.
17
Shoah par le biais de l’art) ou bien fenêtre qui peut être fermée-refermée
(situation qui vise le phénomène de la « langue de bois », les mots ne
laissent plus rien entrer, ils sont alors verbalement la censure de la vie
autant qu’ils sont celle de la pensée).
Qu’est-ce qu’un mot ? Une fenêtre. Une fenêtre est autre chose
qu’un écran. L’écran de télévision n’est certainement pas la fenêtre sur le
monde que ses thuriféraires y voient. Un mot est une fenêtre qui permet
de voir, mais autrement que sur un écran de télévision. Très exactement,
les mots – là nous nous sommes vraiment éloignés de Saint Augustin et
de la place de l’image dans sa conception de la mémoire – permettent de
voir sans voir. Ou bien : les mots sont un regard sans la vue. Toute la
force du film de Claude Lanzmann, Shoah, repose sur ce paradoxe : les
mots des témoins interrogés, dans la dimension maïeutique développée
par Lanzmann, sont ces fenêtres ouvertes sur un événement permettant
de le voir sans que rien cependant n’en soit visible ni peut-être même
représentable. On pourrait dire que lorsqu’il s’agit de la mémoire, les
mots jouent un double jeu : celui du voir verbal et celui du verbe voyant.
Le film de Lanzmann est cela : voir verbal et verbe voyant. Une
remarque de Bernard Cuau nous éclaire : « Au moins Lanzmann ne nous
4permet pas un instant d’être spectateurs » . Associer la fenêtre et les mots, dans
ce voir qu’est la mémoire, dans ce voir les mots et cet imaginer les voix,
ne revient pas à donner un privilège à l’écrit (bien que la lecture du film
Shoah, en livre, soit un événement en soi, parallèle à l’événement du film :
5on entend ce qu’on lit ), bien au contraire, c’est une affaire de voix, de la
voix vive des témoins, de parole voisée. Les mots de la mémoire, ces
fenêtres ouvertes sur le passé du présent, sont des paroles proférées par
des voix. Étant des fenêtres plutôt que des interfaces, les mots non figées
dans une langue de bois font de nous des voyants – par ce chemin, nous
rejoignons Rimbaud et saisissons à quel point l’approche de la Shoah par
l’art est pertinent, maintenant sa mémoire vivante dans le présent. Shoah
ne fait pas de nous des spectateurs, il fait de nous des voyants par les
voix-les mots.
Les mots transportent le passé dans le présent, certes. Mais nous
vivons le temps du retournement des mots – des mêmes mots – dans le
but d’empêcher l’événement de demeurer dans le présent de la mémoire.
Dans le but de réaliser la digestion de l’événement. Longtemps cette visée
demeura cantonnée à l’extrême droite, même si la minutieuse enquête de

4 Bernard CUAU, « Dans le cinéma une langue étrangère », in Au sujet de Shoah, Paris,
Belin, 1990, p. 17.
5 Claude LANZMANN, Shoah, Paris, Fayard, 1985.
18
6Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France met en évidence cer-
taines passerelles entre l’ultra-gauche et l’extrême droite nostalgique du
nazisme ; aujourd’hui, postérieurement à la situation décrite par Valérie
Igounet, cette envie de digérer la Shoah, de la faire passer, semble
s’élargir. D’où l’incandescente actualité de l’enjeu des mots – ces
fenêtres : il faut qu’une fenêtre soit ouverte ou fermée –, non d’autres
mots que ceux que nous employons lorsque nous parlons de la mémoire
de la Shoah, mais, nous insistons sur ce point, des mêmes mots. Car un
même mot peut être une fenêtre ouverte ou fermée, affaire de voyant ou
affaire d’autruche. Il arrive désormais – le feuilleton Dieudonné en livre
l’un des multiples index –, qu’on se serve de mots empreints d’une
légitime dignité – par exemple : liberté et histoire, dans « la liberté des
recherches historiques », ou « liberté de l’information » – non pour leur
faire dire le contraire de leur contenu mais pour le détruire (ici pour
détruire la mémoire de la Shoah). Le retournement des mots – fermer la
fenêtre ouverte – n’est pas l’affirmation de leur contraire mais la
destruction de ce qu’ils font entrer dans la mémoire. La liberté dont se
drape ce retournement y devient purement formelle – une forme vide
extensible à l’infini – aux dépens de la liberté réelle, celle qui s’affronte à
la réalité historique dans la tâche infinie de la compréhension. Une cer-
taine façon d’utiliser les mots les plus nobles produit l’effet pervers de
détruire la mémoire – stratégie généralement délibérée. La liberté
revendiquée de façon perverse dans cet usage est pétrifiée dans le formel,
ne manquant pas de ressembler à cette liberté dont se réclament les
négationnistes, permettant de dire tout et n’importe quoi, d’évacuer le
passé, de frapper d’interdit la mémoire.
On pourrait développer des raisonnements analogues en exami-
nant le rapprochement de plus en plus fréquemment facilité par les
médias de masse entre les Israéliens et les nazis. C’est ainsi qu’en dépit de
la vérité du conflit, les événements de Jénine furent, soir après soir,
présentés comme un quasi génocide. Il ne s’agit pas ici de porter une
appréciation politique sur cette bataille, mais d’épingler comme sympto-
matique d’un temps de retournement des mots contre la mémoire la
façon dont cette bataille a été narrée. La mémoire offre à ce qui fut/ce
qui eût lieu l’heur d’avoir lieu, sur un autre mode, par exemple celui de
l’inconsolable douleur, d’avoir un lieu dans le présent. Le retournement
des mots, même quand les mots sont les mêmes que ceux de la mémoire,
efface ce lieu, détruit cette place, obtenant le résultat suivant : il n’y a plus

6 Valérie IGOUNET, Histoire du négationnisme en France, Paris, Seuil, 2000.
19
de lieu, plus de place pour ce qui fut, plus de place pour la mémoire de la
Shoah. Le conflit israélo-palestinien fournit l’occasion d’un pareil retour-
nement des mots, à travers sa présentation médiatique. Il est même
devenu une sorte de jouet médiatique décollé de la réalité (par exemple, il
est patent qu’en France il s’est emparé du statut d’objet projectif artificiel
sur lequel se concentre l’idéologie de l’innocence de la victime, idéologie
7qui fonctionne selon une loi nouvelle, la victime ne doit pas être juive ).
La fusion de l’idéologie victimaire et du retournement des mots a produit
l’effet suivant : dans l’actualité la victime ne peut pas être juive (d’où la
minimisation médiatique des actions antisémites) et le juif ne peut pas
être une victime. Depuis les années 1970, on croyait le négationnisme
cloisonné à l’extrême droite. Dans les années 1980 on l’a décrété mort.
Or la thématique négationniste est revenue en renaissant du soutien au
mouvement palestinien, de la fréquentation de l’islamisme, de l’anti-
capitalisme systématique (retrouvant des accents de Toussennel et, de
Leroux), rencontrant le pacifisme, par l’association États-Unis-Israël-
Capitalisme-Juifs. Elle est revenue par l’extrême gauche, le pacifisme, et
l’altermondialisme, où elle a pu trouver quelques oreilles complaisantes.
Plus généralement, le discours anticapitaliste-antiisraélien, antiaméricain-
altermondialiste a fragilisé les défenses immunitaires contre l’antisémitis-
me et contre le négationnisme sans pour autant pouvoir être accusé de
ces deux perversions. Du coup, si Bruno Gollnisch s’est exprimé sur le
négationnisme dans les termes qu’il a choisis, c’est parce qu’il sait bien
qu’une partie de l’opinion à gauche et du côté de l’altermondialisme, bref
une partie contestataire-radicale, entée sur l’impératif de la radicalité en
politique, ne trouve plus ses propos inaudibles, peut les écouter.
Comment cette situation est-elle devenue possible ? Parce que nous
avons pris le pli de vivre au milieu de certains mots sans plus les écouter.
L’heure est venue de conclure. La mémoire de la Shoah est portée sur-
tout par des mots dès lors que ces mots sont eux-mêmes portés par des
voix. Le lieu de cette mémoire est l’imaginaire – mais, chacun sait que
c’est dans l’imaginaire que la vérité prend forme, que l’imaginaire est la
voie d’accès au vrai.
Le retournement des mots, dont nous venons de donner quelques
exemples, fait taire les voix – on n’entend plus rien derrière les mots,
proférés pour ne plus être écoutés – renvoyant les voix au silence. Les
voix s’éteignent avant les mots – mais les voix sont la garantie de la

7 Jean-Jacques DELFOUR, « La victime n’était pas juive », Paris, L’Arche, octobre
2004.
20
rectitude des mots, qui perdent leur épaisseur de vérité dès qu’ils se
décollent des voix, dès qu’ils perdent la voix.
Si l’on souhaite la sauvegarde de la mémoire comme passé du
présent se maintenant dans l’instant, si l’on veut que les mots soient liés à
un contenu de sens et non pas déliés dans une folle liberté qui les
conduit à être les émissaires verbaux de tout et n’importe quoi, de toutes
les inversions de vérité, il importe d’apprendre à écouter, y compris les
voix vraies venues du passé que nous entendons grâce à l’imagination. La
tâche d’écouter est sociale et politique, celle d’enseigner à écouter est
pédagogique. Qu’est-ce que le devoir de mémoire sinon l’obligation de
veiller à ce que les voix continuent à pouvoir être écoutées ? Qu’est-ce
que le travail de mémoire, sinon, précisément, d’écouter ces voix, de les
écouter dans l’imagination bien après que matériellement elles se soient
tues.
21
LOIS1HENRY HUTTENBACH
La présence juive dans les régions alpines
Étude comparée des politiques envers les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale
(1938-1945)
OUR QUI S’INTÉRESSE À L’HISTOIRE JUIVE aux jours de la solution finale
et de la Seconde Guerre mondiale, la situation frontalière dans la régionPalpine occidentale présente un grand intérêt. À l’intérieur de ses frontières
respectives, chaque gouvernement élabora des politiques qui affectèrent tant le
sort des Juifs soumis à son pouvoir direct que ceux vivant au-delà de ses fron-
tières. L’application par divers gouvernements de règles contradictoires et de
lois particulières engendra une série de situations politiques qui furent favora-
bles ou défavorables aux Juifs. Sans aucune coordination et sans considération
pour l’intérêt des pays voisins, chaque gouvernement établit unilatéralement sa
politique envers les Juifs. Les entités gouvernementales dont il est question
dans cette communication sont : le Troisième Reich, la Suisse, l’Italie, la France
de Vichy, la France occupée par les Allemands et la France sous contrôle
italien. Trois de ces gouvernements se trouvaient à la tête d’États souverains.
Un d’entre eux jouissait d’une semi-autonomie. Deux autres ne disposaient, de
jure, d’aucune indépendance, mais, de facto, décidaient de leurs politiques envers
les Juifs. Ainsi, selon leur lieu de résidence, les Juifs oscillaient entre espoir et
désespoir. En bref, vu le caractère changeant des circonstances politiques dans
la région alpine occidentale, le lieu de résidence devint, au quotidien, une
question de vie ou de mort.
Au cœur des différentes politiques antisémites se trouvait évidemment
la question du génocide des Juifs. À la suite de sa prise du pouvoir en 1933, le
Troisième Reich institua des lois de plus en plus agressives à l’égard des Juifs,
dans le but avoué de les marginaliser et de les forcer à l’exode. Avant 1939,
quatre cents lois antisémites furent promulguées. La vie des Juifs d’Allemagne
devint intolérable et la moitié d’entre eux émigrèrent outre-Atlantique. Cepen-

1 Professeur au City Clollege (New York), fondateur et directeur du Journal of Genocide Reserch..
25
dant, un grand nombre de Juifs s’exilèrent dans les pays voisins, notamment en
France et en Italie où, sans papiers et constamment menacés d’expulsion et
d’incarcération, ils ne purent que mener une existence précaire ou clandestine.
Après le déclenchement de la guerre, les nazis appliquèrent leurs politiques anti-
sémites aux pays occupés. Dès lors, il ne s’agissait plus seulement des Juifs
d’Allemagne, mais de tous les Juifs d’Europe. Forts de leurs victoires militaires
et diplomatiques, les nazis voulurent ainsi exterminer tous les Juifs du continent
européen. Pays alliés et neutres furent incités à promulguer et appliquer des lois
racistes. Certaines nations collaborèrent plus que d’autres, en proportion de
l’intensité de l’antisémitisme de leurs populations. Quant aux Juifs d’Allemagne
qui n’avaient pu fuir, ils tentèrent de traverser les frontières, notamment vers la
Suisse toute proche. Dès le début des années 1930, la Suisse leur ferma ses
portes. Plusieurs Juifs qui se rendirent en Suisse munis de visas de tourisme, se
virent refuser l’asile politique. Afin d’empêcher une immigration massive, les
autorités suisses proposèrent au gouvernement allemand de marquer les passe-
ports juifs d’un « J », proposition qui fut acceptée avec enthousiasme. Il est à
noter que ce « J » apparut dix ans avant l’infâmante étoile de David cousue sur
les vêtements. Stigmatisés de la sorte, les Juifs d’Allemagne ne pouvaient se
rendre en Suisse que par train par l’Italie. Par ailleurs, aux gares situées en territoire
helvétique, il leur était interdit de descendre. Pendant la guerre, prétextant la
neutralité, la Suisse ferma davantage ses frontières. Aucun Juif, quelle que fut
son origine, ne put alors entrer en Suisse, à l’exception des enfants de moins de
seize ans. Cette politique de fermeture des frontières fut suivie à la lettre, sauf
pour quelques riches Juifs qui purent corrompre les autorités et ouvrir un
compte dans une banque suisse. En fait, il était plus facile à l’argent juif qu’aux
Juifs d’entrer en Suisse. En règle générale, les sans-papiers qui traversaient la
frontière suisse étaient déclarés Juifs, à moins de pouvoir prouver le contraire.
S’ils étaient allemands, les Juifs se voyaient arrêtés par la Gestapo. S’ils étaient
français, ils étaient remis aux autorités de Vichy qui, à son tour, les renvoyaient
aux autorités allemandes chargées de la déportation vers les camps. Certains
Juifs purent s’échapper après avoir offert des pots-de-vin aux policiers de
Vichy, mais ce fut rare.
La France de Vichy fut à la fois une zone de sûreté et le lieu de tous les
dangers. Il était possible de s’y cacher, surtout avec l’aide de la minorité protes-
tante, ce dont nous ne pouvons parler, faute de temps. La France de Vichy, dite
de la zone libre, ne fut guère plus accueillante envers les Juifs que la France
occupée. Pourtant, le gouvernement de Vichy ne reçut des nazis aucune direc-
tive précise quant au traitement des Juifs. En fait, de son propre chef, Vichy
établit des lois antisémites qui furent impitoyablement appliquées. Les pratiques
du gouvernement de Vichy n’étaient guère différentes de celles de la police de
Paris dont les rafles restent tristement célèbres. Plusieurs des lois antisémites
françaises, comme celles ouvrant la voie à la déportation des Juifs étrangers,
furent d’abord décidées à Vichy, avant même d’être promulguées dans la France
occupée. Le gouvernement de Vichy était composé de certains des éléments les
26
plus réactionnaires de la politique française, ceux-là mêmes qui, en 1936, crièrent :
« Mieux vaut Hitler que Blum ». Comme on le sait, l’antisémitisme français se
fit virulent lors de l’affaire Dreyfus et fut ensuite diffusé par des écrivains
comme Charles Maurras.
De nombreux Juifs de la zone occupée passèrent dans la zone libre afin
d’échapper aux nazis. Après s’être naïvement déclarés aux autorités, ils s’aper-
çurent que le gouvernement de Vichy se révélait aussi impitoyable à leur égard
que les Allemands. Vichy ne se montra pas moins antisémite que l’occupant. En
fait, la frontière entre nord et sud n’existait qu’en théorie, du moins en ce qui a
trait au sort réservé aux Juifs. Certes, il n’y avait pas de soldats allemands au
sud. Il se trouvait cependant au sein du gouvernement une foule de collabora-
teurs trop contents d’abuser de leur pouvoir pour débarrasser la France de ses
Juifs. Vichy disposait d’espions et de dénonciateurs prêts à débusquer les
traîtres et les Juifs. Il était sans doute plus facile de se cacher à Paris que dans
les campagnes du sud. Parce que la situation y était claire, il était aussi sans
doute plus simple d’être Juif dans le Paris occupé. Le climat d’incertitude de la
zone libre poussa plusieurs Juifs à chercher refuge en Suisse, ce qui, comme il a
été mentionné plus haut, s’avéra souvent désastreux. Puisque la Suisse acceptait
les enfants juifs de moins de seize ans, certaines familles se séparèrent. D’autres
Juifs prirent la route de Nice, occupée à partir de novembre 1942 par les
Italiens.
Les autorités militaires italiennes d’occupation permirent aux fugitifs
juifs de demeurer dans les régions alpines occupées par les forces italiennes. Si
aucun effort ne fut jamais fait pour aider les Juifs à venir dans cette zone
italienne d’occupation, aucune tracasserie administrative ne leur était faite une
fois entrés. La bonne nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Arrivé à
la frontière de la zone occupée italienne, il ne s’agissait plus que d’acheter le
silence des douaniers de Vichy, ce qui était relativement facile. Qu’est-ce qui
rendit les autorités italiennes d’occupation si complaisantes envers les Juifs ? Leur
laxisme n’allait pas, en tout cas, dans le sens des politiques officielles du régime
fasciste.
Entre 1933 et 1938, l’Italie accueillit plusieurs milliers de Juifs alle-
mands. La signature du pacte italo-allemand mit fin à cette hospitalité. L’entente
prévoyait l’interdiction de l’immigration des Juifs allemands en Italie. Selon
cette entente, tous les détenteurs de passeport allemand vivant en Italie devaient
se signaler aux autorités tous les six mois, sous peine d’expulsion. Pour les Juifs,
il devenait impossible de reconduire leur passeport, marqué du fameux « J ». Ils
risquaient la déportation vers l’Allemagne, où l’emprisonnement les attendait.
Ces concessions du gouvernement italien aux nazis furent très mal reçues par la
population. Un grand nombre de Juifs furent cachés par les Italiens avant de
s’enfuir en Angleterre et aux États-Unis. Pourquoi les Italiens furent-ils si
bienveillants ? Un patriotisme qu’il faudrait qualifier d’anti-mussolinien peut
expliquer l’attitude des Italiens. La soumission de Mussolini à Hitler fut vécue
comme une humiliation nationale, surtout par l’armée italienne. Par ailleurs,
27
pendant la Première Guerre mondiale, officiers et soldats italiens forgèrent des
liens très forts avec leurs camarades d’origine juive. Dans ce contexte, les
exigences nazies paraissaient insultantes. Rétive, l’armée italienne ne prit pas de
mesure particulière contre les réfugiés juifs, tant en France qu’en Slovénie et en
Croatie, autres pays qu’elle occupa. Ce refus d’appliquer les règles se voulait un
défi à Mussolini, au Troisième Reich et à la France.
Que peut-on conclure de cet aperçu sur la condition des Juifs dans la
région alpine occidentale ? Avant la révolution industrielle, grâce à la topogra-
phie, il eût été possible aux Juifs de se cacher dans les innombrables vallées des
Alpes. À l’ère industrielle, il était devenu plus difficile d’échapper aux filets de
l’ennemi nazi fort de sa bureaucratie et de ses services de renseignements. Il
était difficile de ne pas se trouver sur l’une des listes des autorités de Vichy, des
Allemands ou de leurs collaborateurs. Les faux papiers et les changements
d’identité ne trompaient pas une police redoutable et méfiante. Le téléphone
était plus rapide que le bouche à oreille. Les voitures et les motocyclettes roulaient
plus vite que les bicyclettes. Les chiens retrouvaient aisément les fugitifs cachés
dans les bottes de foin. Équipés de radios et de télégraphes, les nazis battaient
la campagne. Les Juifs n’avaient que très peu de chances de s’échapper. La
technologie annulait tout avantage que pouvait offrir la topographie et les
frontières. Même les lieux les plus sûrs, telles les régions alpines françaises
occupées par les Italiens, s’avérèrent finalement dangereux après la chute de
Mussolini en juillet 1943 et l’armistice de septembre de la même année. En
quelques heures, les Alpes se retrouvèrent sous contrôle allemand. La vie des
Juifs qui y avaient cherché refuge s’en trouva menacée.
Cela dit, les contextes politiques étaient changeants. La prise de contrôle
de la zone alpine par les Allemands coïncida avec la fin des velléités d’indépen-
dance du gouvernement de Vichy. Cette fusion des pouvoirs, qui aurait pu sonner
le glas des Juifs en France, fut neutralisée à l’été 1944 par les débarquements
alliés de Normandie et de Provence qui forcèrent les Allemands à se retirer vers
l’est. Les Juifs purent ainsi trouver de nouveaux refuges. Toutefois, pour les
Juifs d’Allemagne et de Suisse, rien ne changea. La Suisse n’ouvrit jamais vraiment
ses frontières aux Juifs. L’Allemagne poursuivit sa politique de génocide jusqu’à
la fin du conflit.
En conclusion, le sort des Juifs de la région alpine occidentale, comme celle de
tous les Juifs d’Europe, se joua au gré de contextes politiques façonnés par des
décisions administratives et militaires. Ces décisions eurent des répercussions
directes et indirectes, positives et négatives. Les politiques de la Suisse et de
l’Allemagne furent sui generis ; celles de la France occupée en dérivaient, alors
que celles de Vichy les imitaient. Les politiques de l’occupant italien des régions
alpines étaient de leur côté peu orthodoxes. Ces imprévisibles conditions poli-
tiques permirent la survie de certains Juifs. Dans une Europe absolument
dominée par les nazis, les Alpes occidentales constituèrent un refuge, au moins
pour ceux qui disposaient d’assez d’argent pour acheter silence et passage, pour
28
ceux qui eurent la chance de rencontrer de bons samaritains, pour ceux qui
firent preuve de courage.
Des six politiques juives traitées, cinq ont été bien étudiées. Un travail
d’archive reste à faire quant aux politiques bienveillantes de l’armée italienne
d’occupation dans le bassin sud-est de la Méditerranée. Était-ce une forme de
philo-sémitisme ? Était-ce de la désobéissance politique ? Était-ce du patriotis-
me ? Était-ce un défi à Mussolini pour sa complaisance envers Hitler ? Les
réponses à toutes ces questions relèvent de la conjecture. Ce qui rend ces
questions si intéressantes, ce n’est pas tant la géographie, mais bien la compa-
raison des différentes politiques juives de pays souverains.
29
1MICHELE SARFATTI
Les caractéristiques de la législation anti-juive
*dans l’Italie fasciste
N ITALIE, la persécution des Juifs s’est déroulée en deux phases. De
1938 à juillet 1943 la promulgation de lois et de dispositions adminis-Etratives a limité ou annulé la présence des Juifs dans la fonction publi-
que, dans le monde du travail, dans l’enseignement et dans la vie civile. Cette
phase est appelée « période de la persécution des droits des Juifs ». De septembre 1943
à avril 1945 se produisirent les arrestations, l’internement et la déportation,
principalement à Auschwitz-Birkenau, c’est-à-dire la chasse au Juif et la vie
clandestine. C’est la « période de la persécution de la vie des Juifs ».
Cette communication examine la première phase. Elle examine non pas
le déroulement matériel, mais bien les caractéristiques générales qui concernent
sa signification dans l’histoire de l’Italie, elle examine le contexte européen, la
décision de promulguer cette législation, son fondement raciste, ses objectifs
généraux. En relation avec ces aspects, j’ai cherché à développer des considé-
rations qui soient utiles à l’étude comparée parce que je suis convaincu que c’est
justement ce type d’étude qui pourra nous apporter beaucoup de fruits au cours
des années à venir.
LA SIGNIFICATION
Tout en étant similaire à l’orientation raciste prise en 1936-1937 contre les
sujets des colonies africaines et en particulier contre les populations d’Éthiopie,

* Traduit de l’italien par IVANO RENZETTI
1 Michele Sarfatti est, depuis 2002, directeur de la Fondazione Centro di documentazione ebraica
contemporanea (CDEC), de Milan. Il a fait partie de la Commission gouvernementale italienne
d’enquête sur les biens des Juifs pendant la période des persécutions 1938-1945 (Commission
Anselmi), 1998-2001. Il est correspondant étranger de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah,
Paris. Il a publié entre autres Mussolini contro gli ebrei. Cronaca dell'elaborazione delle leggi del 1938,
Turin, Zamorani, 1994, 200 p. ; Gli ebrei nell’Italia fascista. Vicende, identità, persecuzione, Turin, Einaudi,
2000, XII-338 p. La Shoah in Italia. La persecuzione degli ebrei sotto il fascismo, Turin, Einaudi, 2005.
31
d’Érythrée et de Somalie, la persécution anti-juive lancée en 1938 fut différente
parce qu’elle eut pour objet des citoyens de l’État. Elle a donc constitué une
rupture du pacte d’égale citoyenneté conclu au cours du Risorgimento. Elle a
constitué en outre, de même que les autres législations anti-juives européennes,
un renversement des principes de la Révolution française et des principes du
libéralisme du dix-neuvième siècle.
Il faut rappeler que l’Italie fasciste n’a pas promulgué une loi d’annula-
tion de la citoyenneté italienne des Juifs italiens. Elle les a toutefois exclus d’une
manière généralisée et définitive des Forces armées, du Parti national fasciste
(PNF) et de toute la vie de la nation. Enfin, en 1938 l’épisode d’histoire natio-
nale commencé avec le Risorgimento prit fin. Un professeur d’histoire de l’art,
persécuté, écrit ces jours-là : « Toute activité de citoyen et de chercheur m’a été arrachée à
l’improviste : expulsé de l’armée, de ma chaire, de l’école par l’intermédiaire de mes livres,
2.j’assiste à la destruction de ce qui constituait la raison même de ma vie »
Ainsi l’année 1938 a constitué pour moi une césure dans l’histoire
d’Italie. Et cela s’est produit indépendamment de la conscience qu’ont pu en
avoir les victimes et les autres Italiens. La législation anti-juive a impliqué l’Italie
dans son ensemble, et non pas uniquement sa vie politique, sociale, écono-
3mique ou culturelle . Du point de vue fasciste elle a introduit une réforme
permanente dans le cadre général. Benito Mussolini décida que le fascisme et
l’Italie entière devaient être aryens et antisémites. Et l’un et l’autre le sont devenus
ou ont commencé à le devenir. Il s’agit évidemment d’une transformation de
procédure, progressive mais non linéaire. Dans quelques domaines, la procé-
dure n’était pas encore achevée à la fin de la guerre alors que dans d’autres elle
avança très rapidement.
LE CONTEXTE
Au cours des années 1930, toute l’Europe connut la croissance, de manière à
chaque fois différente, de l’anti-judaïsme et de sa justification. La réglemen-
tation de la persécution introduite par le nazisme en Allemagne à partir de 1933,
d’une part fut un produit et un témoignage d’un tel processus, et constitua
d’autre part un fort stimulant pour son développement ultérieur, parce qu’elle
montra au continent qu’il était possible techniquement, politiquement et morale-
ment de légiférer contre ses propres citoyens juifs. Cela étant dit, il faut prendre
acte que l’on n’a pas trouvé de document ou d’indice qui témoigneraient des
interventions directes ou indirectes du Troisième Reich sur d’autres États au
cours des années 1930 afin que ceux-ci adoptent des législations similaires aux
siennes.

2 Paolo D’ANCONA, Ricordi di famiglia. Note personali, dactylographié, 1939.
3 Sur les persécutions anti-juives, voir M. SARFATTI, Gli ebrei… op. cit., Turin, Einaudi, 2000.
32
erConcernant la période qui précède le 1 septembre 1939, date du début
de la Seconde Guerre mondiale, nous pouvons dire que parmi toutes les légis-
lations anti-juives promulguées, celles du Troisième Reich et celles du Royaume
d’Italie furent les seules de type « raciste biologique » (deux parents de « race
juive» engendrent automatiquement un fils de « race juive »), puisque les lois
promulguées en 1938-1939 en Roumanie, Hongrie, Slovaquie tenaient compte
ou bien de la nationalité d’origine des Juifs, ou bien de la date de baptême des
4fils de deux Juifs . Le fait que ces dernières législations aient été moins radicales
dément la supposition suivant laquelle au cours de cette période, plus un pays
était faible, plus il était prêt à « importer » le « racisme biologique » allemand.
Elle témoigne en revanche, que la décision italienne en 1938 fut celle d’un pays
fort et autonome.
Si nous examinons la période entière 1933-1945, et si nous comparons
attentivement toutes les législations nationales anti-juives nous pouvons relever
un autre élément intéressant. L’introduction de la classification « raciste biologi-
que » et l’introduction de l’interdiction de nouveaux mariages « racialement mixtes »
se produisirent toujours simultanément, autrement dit, elles étaient toujours
contenues dans la même loi. Seule exception cependant, la faible France de
Vichy n’interdit jamais de tels mariages. C’est justement cette exception qui
permet d’affirmer que le choix accompli par Mussolini en 1938 de s’opposer au
Saint-Siège, fut un acte volontaire, non contraint.
Le caractère radical de l’anti-judaïsme fasciste en 1938 ressort aussi
d’une comparaison technique entre la réglementation de Berlin et celle de Rome.
Dans son ensemble la première eut plus recours à la persécution que la
seconde. Mais il est intéressant de remarquer qu’en septembre et octobre 1938
Mussolini précéda Hitler dans des domaines législatifs tels que celui de
l’expulsion généralisée des Juifs de l’enseignement public, de l’expulsion du pays
des Juifs étrangers et de celui de la limitation de la propriété d’entreprises et de
5biens immobiliers . Ce « record » italien dura à peine quelques semaines, parfois
peu de jours et fut dépassé par la nouvelle radicalisation allemande de la
deuxième moitié du mois de novembre. Or ce qui nous intéresse ici c’est que le
fait se soit produit, et non pas sa durée.
D’une manière plus générale, il faut observer que le nazisme et le
fascisme furent également capables d’une action anti-juive « raciste biologique »
et que la différence entre eux concerna le développement chronologique d’une
telle action et surtout la présence de violence physique à côté et au-delà du
travail législatif.

4 Pour une comparaison des lois anti-juives européennes, voir aussi Anna CAPELLI, Renata
BROGGINI (dir.), Antisemitismo in Europa negli anni Trenta. Legislazioni a confronto, Milan, Franco Angeli,
2001, 304 p.
5 Pour une documentation contemporaine voir Guido Lodovico LUZZATTO, Scritti politici.
Ebraismo e antisemitismo, Milan, Franco Angeli, 1996, p. 83. Le 25 octobre 1938 le quotidien nazi
Völkischer Beobachter écrivit que la législation promulguée par le fascisme « va même en partie au-delà
des mesures allemandes ». Cf. aussi les quotidiens italiens du jour suivant.
33
LA DÉCISION
L’Italie avait conquis son unité nationale même en opposition à la religion de
loin majoritaire dans la péninsule, et dans la deuxième moitié du dix-neuvième
siècle, elle avait eu des groupes dirigeants laïques sinon anticléricaux. Au cours
edes premiers lustres du XX siècle, l’Italie connut l’engagement progressif des
catholiques dans la vie politique, le développement du nationalisme et du lien
Église-Nation, la désarticulation du cadre social précédent déterminée par la
Première Guerre mondiale, et aussi la montée au pouvoir avec le fascisme d’un
groupe dirigeant anti-démocratique, violent, de formation provinciale et tradition-
nelle. Tout cela créa les conditions pour un changement du traitement de la
minorité juive et avant cela pour le repérage des Juifs en tant que groupe ayant
un caractère propre au regard la nation.
Toutefois jusqu’à la moitié des années 1930, le programme du PNF
n’était pas antisémite et des antisémites comme des Juifs adhérèrent à ce parti.
La décision d’introduire dans le pays une législation anti-juive, mûrit entre la fin
de 1935 et 1936. Bien qu’il y eût des interrelations avec d’autres lignes d’action
du gouvernement, processus d’alliance avec l’Allemagne nazie, développement
d’une politique raciste contre les Africains et contre le « métissage », construction
d’une « dignité impériale » et d’un « caractère fasciste » collectifs, structuration du
totalitarisme etc., cette décision constitua une action politique autonome en
liaison avec la politique intérieure et non pas avec la politique étrangère. Les
motivations de cette décision peuvent être ramenées à la croissance de l’antisé-
mitisme dans le pays, dans le groupe dirigeant et auprès de Mussolini, de même
qu’à l’hostilité de ceux-ci envers l’autonomie manifestée à plusieurs occasions
par les Juifs. Entre autres, ceux-ci n’étaient pas apparus aptes aux yeux du
régime à réaliser une fascisation complète de leurs propres structures associa-
tives, les Communautés israélites et surtout l’Union des communautés israélites
italiennes. Ils avaient montré en outre ne pas savoir servir utilement les intérêts
nationaux à l’étranger. En effet, les initiatives que la direction du judaïsme
italien avait aussi entreprises contre les sanctions prises en réponse à l’invasion
italienne de l’Éthiopie en 1935 n’avaient pas obtenu de succès particulier, et la
solidarité des Juifs italiens envers leurs coreligionnaires victimes du nouveau
gouvernement nazi était devenue désormais incompatible avec la nouvelle
orientation de politique étrangère du fascisme. En somme les lois anti-juives
furent non pas un acte instrumental pour d’autres politiques, mais bien un acte
ayant avant tout une « finalité anti-juive ».
Pour ce qui concerne la décision, on n’a pas identifié actuellement de
divergences réelles dans le groupe dirigeant fasciste. Les seules objections et
critiques connues aujourd’hui concernent presque exclusivement l’allègement
partiel de la persécution à l’encontre de certaines catégories de Juifs ; elles
restaient donc internes à la décision de persécution et n’étaient pas dirigées
contre elle. De toute manière l’historiographie jusqu’à présent n’a pas affronté
de manière achevée ni ce sujet, ni ceux de la croissance des courants anti-juifs
34
radicaux à l’intérieur du PNF et de son groupe dirigeant, ou de ceux de la pro-
bable utilisation de l’antisémitisme comme instrument de lutte politique interne
au PNF. Cela dit, il faut garder en mémoire que la montée de l’anti-judaïsme en
Italie et en Europe contribuait à donner un caractère de banalité aux décisions
gouvernementales à ce sujet, et que la décision italienne fut prise par un régime
totalitaire.
LA FORMULATION
En Italie la discussion porte sur le type de législation : était-elle de type « raciste-
biologique » ou « raciste-spirituel », c’est-à-dire était-elle fondée sur le sang ou
sur des caractéristiques non matérielles ? Pour caractériser la réponse nous
devons porter notre attention sur une partie précise de la législation : celle où la
loi même a établi contre qui elle était dirigée et qui en étaient les victimes. Et
bien, la législation anti-juive italienne ne visait pas uniquement les Juifs anti-
fascistes ou non fascistes, ou seulement des personnes inscrites à une commu-
nauté juive. Elle visait toutes les personnes de « race juive ». Et elle classait
comme de « race juive » toute personne née de deux parents de « race juive »
même lorsqu’elle était de religion chrétienne. Enfin quelque choix religieux ou
culturel qu’elle ait pu réaliser, la personne ne pouvait changer ce qu’il lui avait
été transmis automatiquement par ses parents. Il s’agit là indubitablement de
« racisme biologique » et non pas de « racisme spirituel ».
D’ailleurs le document théorique officiel Il fascismo e i problemi della razza
(Le fascisme et les problèmes de la race), connu aussi sous le titre trompeur de
Manifeste des scientifiques racistes, publié le 14 juillet 1938 avait affirmé avec une
6extrême clarté que « le concept de race est un concept purement biologique » . Il est
intéressant de remarquer qu’une partie de la propagande, considérant une telle
formulation raciste biologique comme établie et non plus comme discutable lui
apporta des compléments et des perfectionnements par des analyses prospec-
tives et « spirituelles ». De même qu’il est vrai qu’il existait des formulations de
type raciste spirituel restées apparemment minoritaires au sein du PNF et au
gouvernement. Mais la base de la réglementation anti-juive du fascisme fut
l’analyse du sang et le décompte des « provenances ».
La « race » des parents était établie sur la base de la « race » de leurs pa-
rents et ainsi de suite en remontant dans le temps jusqu’au moment où les
registres d’état-civil manquant on considérait qu’une personne de religion juive
était automatiquement de race juive. Dans le cas de mariages définis comme
« mixtes racialement », la « race des enfants » était déterminée d’après leur
comportement. Le principe « biologique » fut appliqué aussi aux personnes de
religion juive nées de parents de « race » aryenne : elles furent toujours classées
comme de « race aryenne ».

6 « Il fascismo e i problemi della razza », Il giornale d’Italia, 15 juillet 1938 (diffusé le 14 juillet).
35
LA DÉFINITION DU JUIF
La complexe définition juridique d’« appartenance à la race juive » élaborée par le
fascisme, peut se résumer par la liste suivante. C’est seulement pour rendre la
présentation plus aisée qu’elle fait référence à une personne dont les grands-
parents sont des « Juifs purs » ou « aryens purs », dans le cas où elle possédait un
ou plusieurs grands-parents « racialement » mixtes, ils étaient assujettis au même
processus de classification : le descendant de quatre grands-parents de « race
juive » était simplement classé de « race juive » même s’il était de religion non
juive. Le descendant de trois grands-parents de « race juive », aurait pu être classé
7d’après le décret-loi du 17 novembre 1938 de « » ou de « race aryenne »
suivant que lui et son parent mixte aient possédé ou non des caractéristiques
précises. On décida cependant bien vite par une disposition administrative de
classer de toute façon de « race juive » n’importe qui eût « 75% de sang juif » soit
8« plus de 50% de sang juif » .
Le descendant de deux grands-parents « de race juive » pouvait être classé
« de race juive » ou « de race aryenne », il fallait que lui, ainsi qu’au moins l’un de ses
parents mixtes, au cas où les quatre grands-parents aient constitué deux couples
ermixtes, aient appartenu officiellement à une religion non juive avant le 1 octo-
bre 1938. Celui qui à telle date était agnostique ou catéchumène était classé « de
race juive ». Il fallait en outre que ni l’un ni l’autre n’aient accompli après le début
d’une telle appartenance officielle de « manifestations de judaïsme » : telles étaient
considérées par exemple l’inscription à une communauté juive ou aussi bien la
profession de la foi juive, de même, ainsi qu’il fut précisé par la suite, le mariage
avec une personne qualifiée « de race juive » ou la présence d’enfants classés aussi
« de race juive ». Le descendant d’un des grands-parents « de race juive » pouvait
être classé « de race juive » ou « de race aryenne ». Pour être classé « de race aryenne » il
fallait que son parent mixte ou lui-même ait appartenu officiellement à une reli-
gion non juive selon les critères mentionnés plus haut. Pour le fascisme italien,
les descendants de mariages « racialement » mixtes constituaient un problème
sérieux mais contingent destiné à se tarir dans le temps : en novembre 1938 la
célébration de nouveaux mariages de ce type fut interdite et en octobre 1942 il
fut décidé de punir les unions non formalisées, y compris celles sanctionnées
par un mariage religieux catholique.

7 Pour les textes des lois anti-juives italiennes, voir Michele SARFATTI, « Documenti della
legislazione antiebraica. I testi delle leggi », in Michele SARFATTI (dir.), 1938 le leggi contro gli ebrei,
numéro spécial de La rassegna mensile di Israel, vol. LIV, n°1-2 (janvier août 1988), pp. 49-167.
8 Archivio centrale dello Stato (Archives centrales de l’État), Ministero dell’interno, Direzione generale
per la demografia e la razza (1938-43), b. 2, fasc. 6, recueil dactylographié avec corrections manus-
crites, de la susdite Direction, sur les mixtes, sans titre, ayant au commencement les mots “1) Nés
de mariage italien mixte”, rédigé probablement immédiatement après le 23 juin 1939; ibid., b. 3,
fasc. 14, fasc. 2, recueil dactylographié, de la susdite Direction, intitulé Accertamenti di razza, rédigé
probablement après le 27 octobre 1939 (autre copie dactylographiée, au contenu identique mais
rédigée différemment, intitulée Accertamenti razza, in ibid, b. 2, fasc. 6).
36
Sur la base des résultats du recensement spécial racial d’août 1938, on
peut calculer que les personnes classées « de race juive » et soumises à la persé-
cution auraient été environ 51 100, réparties en 46 656 personnes de religion ou
d’identité juive et autour de 4 500 non Juifs. Parmi ceux-ci 41 300 étaient italiens,
mais la loi révoqua la nationalité récemment acquise à presque 1 400 d’entre eux.
Environ 9800 étaient étrangers.
La législation de la persécution réglementa la possibilité d’une exemp-
tion limitée de la persécution pour ces noyaux familiaux qui comptaient un
parent mort à la guerre, pour la cause fasciste ou ayant des « mérites » parti-
culiers d’ordre guerrier (volontaire, blessé, décoré), politique comme l’inscrip-
tion au PNF avant 1923 ou au cours du deuxième semestre 1924, ou de quelque
autre type « exceptionnel ». Elle fut appelée « discrimination », se référant à la
diversité de traitement parmi les Juifs et non pas à la diversité de traitement
entre Juifs et « aryens ». La « discrimination », en substance, faisait porter l’impact
de la persécution sur les Juifs et sur ces milieux sociaux qui n’y étaient pas
préparés. Du reste, à cause de l’impossibilité d’acquérir de nouveaux « mérites »,
le groupe des discriminés était automatiquement destiné à s’éteindre dans le
temps, même sans aggraver ultérieurement les persécutions. En substance, la
« discrimination » ne produisit pas une exemption de persécution et ne contredit
pas le fondement raciste biologique de la législation.
LES OBJECTIFS
Si nous voulons faire une synthèse de l’objectif de la persécution anti-juive fasciste,
nous pouvons dire qu’en 1938-1942 le fascisme avait l’intention d’éliminer tous
les Juifs italiens et étrangers du territoire italien et de la société italienne. Pour
ce qui concerne les Juifs étrangers, en septembre-novembre 1938 le gouver-
nement interdit de nouvelles entrées dans le but de « résider » et ordonna
l’éloignement sous peu de mois des personnes dont la résidence en Italie avait
commencé après 1918. En outre, en août 1939, le gouvernement interdit l’entrée
dans la Péninsule aux Juifs d’Europe centrale dont le but était de « séjourner », et
en mai 1940 à ceux dont le but était de « transiter ».
Quand l’Italie s’engagea dans la Seconde Guerre mondiale (10 juin
1940), le gouvernement établit que les Juifs étrangers encore présents dans la
Péninsule soient internés dans de petites communes ou dans des camps d’inter-
nement, en attendant d’être expulsés à la fin de la guerre. Le gouvernement
interna dans des communes ou dans des camps de la Péninsule aussi quelques
groupes de Juifs qui se trouvaient dans d’autres territoires italiens de la Médi-
terranée. L’internement fut une mesure antisémite, mais, dans les camps, il n’y
eut pas de violences antisémites. Il fut accompagné d’une sévère action de
blocage des entrées individuelles et d’expulsion de ceux qui réussissaient à
entrer clandestinement.
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En ce qui concerne les Juifs italiens, au début le gouvernement œuvra
pour en favoriser l’émigration spontanée. Il annula en outre la nationalité
italienne de ceux qui l’avaient obtenue après 1918. Au sujet de ces actions, il
faut se rappeler qu’une politique généralisée d’annulation de la nationalité,
entraînant la transformation des Juifs italiens en apatrides, puis d’expulsion,
aurait probablement provoqué des actions de fermeture des frontières de la part
des États limitrophes et donc l’échec de la politique italienne. La même Italie
fasciste avait décidé d’expulser en août 1938 les Juifs étrangers justement à la
suite des mesures d’expulsion d’Allemagne, de Roumanie et de Pologne ou
d’annulation de la nationalité.
En 1940-1941 le gouvernement engagea l’élaboration d’une loi d’expul-
sion définitive des Juifs italiens et communiqua officiellement cet objectif à
l’Union des communautés israélites italiennes. Le projet fut cependant vite mis
de côté sans doute parce que l’extension géographique de la guerre avait réduit
au minimum les possibilités d’émigration.
En 1940-1943 des mesures d’internement et de travail forcé furent
décidées même pour les Juifs italiens, au fil des années et avec l’augmentation
des défaites militaires elles devinrent toujours plus généralisées et revêtirent un
caractère de persécution. En mai-juin 1940 fut organisé l’internement des Juifs
considérés comme les plus « dangereux » ; en mai 1942 l’institution du « travail
obligatoire », connu aussi comme « réquisition » ; en juin 1943 l’institution de quatre
« camps d’internement et de travail obligatoire » pour Juifs aptes : cette décision ne fut
cependant pas appliquée à cause de la crise du 25 juillet.
Il faut garder à l’esprit que le fascisme ces années-là souhaitait l’élimi-
nation des Juifs hors du pays, et non pas l’élimination des Juifs du pays. C’est
ainsi que, entre la fin de 1942 et le début de 1943, Rome fixa avec Berlin, ainsi
que le firent de nombreuses autres capitales européennes, neutres ou sympa-
thisantes avec l’Axe, le rapatriement de Juifs italiens des régions où le Troisième
Reich avait désormais entrepris la politique d’élimination des Juifs de l’Europe.
Mussolini frappa les Juifs d’un nombre infini d’interdictions qui eurent pour
objet tous les aspects de la vie d’un individu : à partir de l’automne 1938 les
Juifs furent ainsi expulsés de l’école publique, du secteur du spectacle (théâtre,
musique, cinéma, etc.), des associations culturelles et sportives, de l’édition, des
coopératives, des emplois publics, et d’une manière progressive des emplois
privés, etc.
Ces mesures réalisaient d’une part la politique de persécution des Juifs
et d’autre part la politique de leur séparation des non juifs. Les deux conditions
étaient essentielles pour le succès de l’action d’éloignement/expulsion. Mais 8%
seulement des Juifs de nationalité italienne émigrèrent entre 1938 et l’automne
1940.
Ainsi qu’il a déjà été dit, le fascisme italien avait aussi pour but d’« aryani-
ser » la société italienne. Ainsi les politiques d’expulsion des Juifs de chaque
domaine du travail, de l’enseignement et de la société de même que celles de
séparation, fonctionnaient aussi pour la déjudaïsation, l’« antisémitisation » du pays
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toujours plus caractérisé comme État « aryen » et « racial ». Au cours de la
seconde moitié de 1941, Berlin abandonna l’idée de l’émigration/expulsion de
tous les Juifs du territoire national et développa le projet d’extermination
généralisée de tous les Juifs du continent, y compris des Juifs allemands. Pen-
dant presque deux ans, Rome ne partagea pas ce projet et maintint l’objectif de
l’émigration/expulsion. Comme nous l’avons déjà évoqué, ce projet ne put être
poursuivi à cause de la guerre. Rome en outre consentit le retour dans la Pénin-
sule des Juifs italiens résidents dans les territoires sous occupation allemande.
Cette ligne de conduite était caractérisée par une certaine instabilité. Et,
au fil du temps, c’est-à-dire avec l’aggravation de la guerre et avec la défaite qui
se profilait, elle se mit à faiblir. Concernant les Juifs allemands dans les
territoires sous contrôle italien, le vrai tournant avait déjà été pris le 15 juillet
1943 avec l’ordre du chef de la police italienne de livrer à la police allemande les
Juifs allemands de la France du Sud-Est, ordre qui n’a pas été exécuté à cause
9de la crise du 25 juillet .
Pour ce qui concerne les Juifs italiens le tournant se produisit lors de la
constitution de la République sociale italienne, qui, le 14 novembre 1943, les
déclara « étrangers » et « ennemis » et ordonna leur arrestation généralisée le 30
novembre, se plaçant ainsi aux côtés du Troisième Reich qui avait commencé
arrestations et déportations immédiatement après le 8 septembre.

9 Pour la politique italienne complexe et changeante à l’égard des Juifs italiens et étrangers
hors d’Italie, voir M. SARFATTI, Gli ebrei…op. cit., pp. 179-181, et pp. 203-207; Id., « Fascist Italy
and German Jews in South-Eastern France in July 1943 », Journal of Modern Italian Studies, v. 3, n°3
(automne 1998), pp. 318-328.
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