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Le scoutisme entre guerre et paix au XXe siècle

De
246 pages
Il n'est pas possible de parler de l'histoire du scoutisme sans parler de guerre. Né avec un siècle qui fut celui de deux conflits mondiaux le mouvement a largement emprunté à l'armée ses formes d'organisation. Cependant il faut aussi souligner l'intensité des liens que le scoutisme a entretenu avec l'idéal pacifiste. Comment comprendre ce paradoxe? Comment prétendre travailler à la promotion de la paix tout en distribuant insignes et uniformes aux jeunes gens et en leur apprenant à ramper dans les bois pour attaquer une équipe adverse?
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Le scoutisme entre guerre et paix au xxe siècle

site: \v\v"W.librairiehannattan.cot11 diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr L'Harmattan, 2006 '" ISBN: 2-296-00605-1 EAN : 9782296006058

Sous la direction de Arnaud BAUBÉROT et Nathalie DUVAL

Le scoutisme entre guerre et paix au xxe siècle

Ouvrage publié avec le concours du Centre de recherches en histoire du XIX (Universités Paris l et Paris IV). siècle

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via DegIi Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Jeunesse, scoutisme, société Collection dirigée par M Gauthé
Cette collection se propose de contribuer à la recherche sur les mouvements éducatifs de jeunesse qui se développent en Europe et dans le monde depuis le XIXe siècle. À l'image du scoutisme fondé en 1907 par Baden-Powell, les mouvements de jeunesse constituent un lieu largement sous-estimé de la formation aux responsabilités de générations de femmes et d'hommes. Instrument de contrôle autant qu'outil d'émancipation, facteurs de liberté, outil de transmission de valeurs religieuses et profanes, les mouvements de jeunesse recouvrent des réalités multiples, parfois très éloignées les unes des autres mais toujours très riches.

REMERCIEMENTS

L'association 1907 tient à exprimer sa profonde gratitude envers MM. les Professeurs Jean-Pierre Chaline et Jean-Noël Luc (de l'université Paris IV-Sorbonne), dont le soutien a permis la réalisation de cet ouvrage.

Préface

1er

août 1907: vingt garçons de 9 à 16 ans, conduits par un of-

ficier général de l'armée britannique de cinquante ans, campent une semaine dans le sud de l'Angleterre sur l'île de Brownsea. L'aventure du scoutisme vient de commencer. En quelques années, il se répand dans le monde entier. En 1914, le seul empire britannique compte déjà 200 000 scouts et le mouvement existe dans une trentaine de pays.
«

Une "Histoire du Scoutisme", pourquoi pas? À première

vue, l'alliance des deux mots a de quoi surprendre. » C'est en ces termes qu'en 1947 Henri van Effenterre introduisait l'un des premiers ouvrages envisageant le scoutisme comme un objet d'investigation historique1. Le spécialiste d'histoire hellénistique en parlait néanmoins comme d'un «fait historique de portée universelle». Cet ouvrage pionnier, dédié à Baden-Powell et rédigé par un homme qui assurait, la même année, le commissariat général du Jamboree scout mondial de Moisson, laissait cependant poindre une contradiction. Peut-on envisager, en effet, de concilier l'enquête historique - nécessairement libre - avec l'affirmation d'une fidélité indéfectible envers l'acteur principal du fait que l'on souhaite étudier? De cette contradiction découle probablement le fait que le scoutisme a longtemps été considéré

1. H. Van Effenterre, Histoire du scoutisme, Paris, PUF, coll. «Que-saisje ? », 1947. 5

Préface
comme un objet historique mineur, cantonné au domaine de la chronique locale, de la brochure commémorative ou du récit hagiographique. Après que Maurice Crubelier, à l'extrême fin des années soixante-dix, eut posé les premiers jalons d'une analyse scientifique de l'éducation et la socialisation de l'enfance dans la société contemporaine2, les enquêtes monographiques qui se sont succédé sur ce thème sont venues en révéler la fécondité et lui ont permis d'accéder au statut de champ légitime de la recherche historique. Parmi les travaux consacrés aux diverses formes d'encadrement des loisirs juvéniles, comme les colonies de vacances, les sociétés sportives ou les patronages, le scoutisme - et plus spécifiquement le scoutisme catholique - figurait en bonne place. L'imposante histoire des Scouts de France, réalisée par le sociologue Philippe Laneyrie, et l'ouvrage collectif sur les mouvements de jeunesse, dirigé par Gérard Cholvy, tous deux publiés par les éditions du Cerf en 1985, allaient permettre à l'histoire du scoutisme d'accéder à plus de légitimité scientifique3. Témoin de cette évolution, une entrée «scoutisme» faisait son apparition dans les très sérieuses Bibliographie annuelle de l'histoire de France du CNRS et Bibliographie d'histoire de l'éducation française, publiée par la revue Histoire de l'éducation de l'Institut national de la recherche pédagogique. Les publications se succèdent dans la décennie suivante, privilégiant le dialogue entre historiens de métier et anciens membres des organisations de jeunesse4. De même, les travaux universitai2. M. Crubelier, L'Enfance et la jeunesse dans la sociétéfrançaise (1800-1950), Paris, Colin, 1979. 3. P. Laneyrie, Les Scouts de France, l'évolution du mouvement des origines aux années 80, Paris, Cerf, 1985 et G. Cholvy, Mouvements de jeunesse, chrétiens et juifs. Sociabilité juvénile dans un cadre européen, 1799-1968, Paris, Cerf, 1985. 4. Notamment M.-T. Cheroutre et G. Cholvy (dir.), Scoutisme féminin et promotion féminine 1920-1990, Montpellier, CNRS GRECO 2, 1989 ; G. Cholvy, B. Comte et V. Féroldi (dir.), Jeunesseschrétiennes au XX: siècle, Paris, édi6

Le scoutisme

entre guerre et paix au xxe siècle

res consacrés au scoutisme et aux mouvements de jeunesse connaissent une croissance rapide. Deux maîtrises sur le scoutisme avaient été soutenues avant 1970. De 1970 à 1980, on en dénombre 9, puis 10 de 1981 à 1985, 22 de 1986 à 1990, et enfin 42 de 1991 à 1997. Le nombre de maîtrises soutenues a donc pratiquement doublé tous les cinq ans de 1981 à 19975. Au même moment apparaissent les premières thèses d'histoire portant sur le sujet. En 1992, Christian Guérin soutient sa thèse sur le système de représentation du scoutisme catholique. L'année suivante, Alain Michel consacre la sienne aux Éclaireurs israélites de France6. Puis viennent celles de Marie-Thérèse Cheroutre, sur les Guides de France7, et de Christophe Carichon sur le scoutisme catholique en Bretagne8. La thèse de Philippe Da Costa sur le projet éducatif des Scouts de France annonce de nouveaux contacts avec les sciences de l'éducation9. Enfin, plusieurs colloques placent le scoutisme au cœur de problématiques nouvelles, comme celles de la formation et du métier des cadres de

tions ouvrières, 1991 et M.-T. Cheroutre et G. Cholvy (dir.), Le scoutisme. Quel type d'homme? Quel type defemme? Quel type de chrétien ?, Paris, Cerf, 1994. 5. Pour le détail de ces travaux, cf J.-J. Gauthé, Le scoutisme en France. Inventaire de la bibliographie et des sources, Montpellier, Centre régional d'histoire des mentalités, université Paul Valéry, 1997. 6. Respectivement dirigées par René Rémond (Université Paris X) et Antoine Prost (Université Paris I), ces thèses ont été publiées: L'Utopie Scouts de France. Histoire d'une identité collective, catholique et sociale 1920-1995, Paris, Fayard, 1997 et Scouts, juifi et Français. L 'histoire des Éclaireurs israélites de 1923 aux années 1990, Jérusalem, Elkana, 2003. 7. M.-T. Cheroutre, Le scoutisme au féminin, les Guides de France, 1923-1998, Paris, Cerf, 2002 (la thèse a été dirigée par Antoine Prost). 8. Le scoutisme catholique en Bretagne, des origines aux années 1970, sous la direction d'Yvon Tranvouez, Université de Bretagne occidentale, 2002 (à paraître). 9. Les Scouts de France: une identité entre fidélité et innovation, sous la direction de Guy Avanzini, Université Lyon II, 2001. 7

Préface
l'éducation spécialisée ou de l'éducation populaire10, des rapports entre pédagogie du plein air et idéologie colonialell ou encore de la constitution des identités régionales12. Née dans le courant de l'année 2000, à l'initiative de jeunes historiens, 1'association 1907, réseau interdisciplinaire de recherches sur le scoutisme et les mouvements de jeunesse, tente de promouvoir et de fédérer les recherches menées dans ce domaine. Trois idées animent ses membres: faire reconnaître la légitimité de cet objet scientifique en publiant ou collaborant à des publications collectives à la valeur reconnue, aider les étudiants qui consacrent leurs travaux aux mouvements de jeunesse et décloisonner l'approche de ce thème en se plaçant dans une perspective interdisciplinaire et internationale. Outre leur participation active à divers colloques13, ils ont organisé une journée de formation méthodologique pour les étudiants de second cycle universitaire et co-organisé, en 2002, une journée d'étude à Louvain-IaNeuve sur l'approche comparée de l'histoire du scoutisme en Belgique et en France14. Avec le présent ouvrage, fruit du travail
10. M. Gardet et F. Tétard (dir.), Le scoutisme et la rééducation dans l'immédiat après guerre: lune de miel sans lendemain? Actes du colloque de Vaucresson, 17-18 mars 1994, Marly-le-Roi, document de l'INJEP n° 21, 1995 et le récent colloque sur l'histoire des cadres de jeunesse et d'éducation populaire (1918-1971), organisé par le PAJEP, du 20 au 23 novembre 2003, à Paris. 11. Ch. Pociello et D. Denis (dir.), À l'École de l'aventure, pratiques sportives de plein air et idéologie de la conquête du monde, 1890-1940, Paris, Presses universitaires du sport, 2000 et N. Bancel, D. Denis et Y. Fates, De l'Indochine à l'Algérie. La jeunesse en mouvements des deux côtés du miroir colonial 1940-1962, Paris, La Découverte, 2003. 12. Sous la direction d'Yvon Tranvouez, Scoutisme en Bretagne, scoutisme breton? Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 1997. 13. Cf notamment Le scoutisme: un mouvement d'éducation au XX: siècle. Dimensions internationales, Actes du colloque international de Montpellier, 2123 septembre 2000, réunis par Gérard Cholvy, Montpellier, publications de l'université Paul-Valéry, 2002. 14. Scoutisme et guidisme en Belgique et en France. Regards croiséssur l'histoire d'un mouvement dejeunesse, Actes de la journée d'étude de Louvain-la-Neuve, 25 8

Lescoutisme entre guerre et paix au xxe siècle
collectif de ses membres, l'association 1907 franchit une nouvelle étape dans son ambition de faire connaître la place des mouvements de jeunesse dans l'histoire du xxe siècle. Le titre de ce livre, Le Scoutisme entre guerre et paix, illustre un paradoxe. Fondé par un officier qui s'est ouvertement inspiré de son expérience de la guerre coloniale, souvent perçu comme militariste, le scoutisme s'est également construit, au lendemain de la Grande Guerre, comme un mouvement éducatif mondial, engagé dans la promotion de la paix entre les nations. Alors même que, dans les années 1930, la montée des nationalismes mettait en péril le fragile équilibre du Traité de Versailles, le mouvement scout ne renonçait pas à son rêve de faire naître, grâce à ses jamborees, un sentiment de fraternité par-delà les frontières. La question peut être sérieusement posée de savoir si son ambition utopique de créer une véritable Internationale de jeunesse fut vaine face aux bouleversements du monde qui allaient conduire aux désastres que l'on sait. À l'heure des choix difficiles, les expériences vécues par le biais du scoutisme ou des mouvements de jeunesse ne furent-elles d'aucun effet? Ce n'est pas la moindre originalité du travail de ces jeunes chercheurs que de susciter, à travers l'enquête historique, quelques questions toutes contemporaines.

Jean-Noël Luc
Université Paris-IV Paris-Sorbonne, Président du conseil scientifique du Pôle des archives de jeunesse et d'éducation populaire (PAJEP).

octobre 2002, réunis par T. Scaillet et F. Rosart, Louvain-la-Neuve, AcademiaBruylant, 2004. 9

Introduction

Est-il possible de parler d'histoire du scoutisme sans parler de guerre? Probablement pas, et ce pour plusieurs raisons. D'abord parce que ce mouvement de jeunesse bientôt centenaire est né avec un siècle qui fut celui de deux conflits mondiaux d'une violence inédite et celui de nombreux conflits locaux souvent tout aussi meurtriers. De fait, s'intéresser à l'histoire du scoutisme en ignorant la guerre reviendrait à omettre l'une des réalités les plus tragiques et les plus évidentes du xxe siècle. Ensuite, parce qu'il ne peut échapper à tout observateur honnête que le scoutisme a largement emprunté à l'armée ses formes et certains aspects de son organisation. Il suffit, sans verser dans l'éternelle et vaine polémique sur le caractère militariste du scoutisme, d'évoquer les uniformes, les insignes ou encore la nomenclature en vigueur dans l'immense majorité des associations scoutes du monde pour se convaincre que celui-ci n'est pas totalement étranger à la chose militaire. Enfin, parce que c'est lors d'une bataille - en l'occurrence le siège de la ville de Mafeking, en 1899, pendant la guerre des Boers - que Robert Baden-Powell est censé avoir inventé le scoutisme. Cependant, il serait fallacieux de faire l'histoire du scoutisme sans souligner l'intensité et la réalité des liens qu'il a, tout au long du siècle, entretenus avec l'idéal pacifiste. L'organisation régulière de grands rassemblements internationaux, la mystique d'une fraternité mondiale promue à l'intérieur même des mouvements nationaux, l'engagement réel de nombre de leurs membres, à commencer par Baden-Powell lui-même, en faveur de la paix suffisent à rappeler la prégnance de cet idéal. On est alors en droit de se demander s'il n'y a pas là un para11

Introduction

doxe : comment les mouvements de scoutisme du xxe siècleontils pu prétendre travailler à la promotion de la paix et de l'amitié entre les peuples tout en distribuant insignes et uniformes aux jeunes gens, en organisant des troupes et des patrouilles et en leur apprenant à ramper dans les bois à l'attaque d'une sentinelle ou d'une équipe adverse? Le mythe fondateur du scoutisme nous conduit au cœur même de ce paradoxe. Des générations d'éclaireurs ont en effet entendu, appris et répété que l'idée du scoutisme vint à Baden-Powell en observant le dévouement et l'efficacité des jeunes garçons de Mafeking, mobilisés au sein d'un corps de cadets pour participer à la défensede la ville:
«

[Baden-Powell]eut l'audace de faire confiance aux civils qui

l'entouraient, et il obtint leur confiance. C'était déjà une sorte de révolution. Mais ce qui l'était encore plus, c'est que, parmi ceux à qui il accordait ainsi crédit pour l'aider à défendre Mafeking, il plaçait une catégorie de la population à laquelle personne alors n'eût songé: les jeunes garçons d'une douzaine d'années. Les services extraordinaires rendus avec enthousiasme par ces adolescents, employés comme estafettes, observateurs, agents de renseignements, en un mot comme "scouts", c'est-à-dire "éclaireurs", devaient rester marqués dans l'esprit de Baden-Powell d'une façon indélébile. Il avait déjà étudié le rôle des éclaireurs dans l'armée et avait même rédigé une instruction à leur sujet. Mais de Mafeking date sa première expérience avec les enfants dans ce rôle qu'il considérait comme essentiel. C'est là qu'il a commencé à mesurer ce qu'il est possible de tirer de leur enthousiasme en
leur confiant des responsabilités1.
»

Le récit de ce qu'il faut bien appeler, sans fausse pudeur, une mobilisation des enfants et des adolescents à des fins militaires a été transfiguré en une geste héroïque exempte de toute réalité guerrière. Point de violences, point de chairs déchiquetées par les obus ni de râles sinistres des blessés dans la mémoire du scou1. Henri Viaux, Aux sources du scoutisme français, Paris, Éditions du scorpion, 1961, pp. 15-16. 12

Le scoutisme entre guerre et paix au ne siècle tisme, mais plutôt le souvenir d'une sone de grand jeu dans lequel s'illustraient la bravoure et l'ingéniosité de l'officier britannique et de ses cadets:
«

[...] par moments, cela tenait du duel entre gentlemen bien

élevés et par moments de la partie de poker. On échangeait des défis ou des politesses, tout en s'épiant férocement; on se faisait une guerre de fausses nouvelles; on rivalisait d'inventions, depuis le pseudo-train blindé qui appuyait au début les sorties des assiégés, jusqu'aux mannequins articulés présentés comme cibles audessus des tranchées. La bataille fut souvent plus psychologique

que militaire. Baden-Powells'y montra de première force2.» L'une des tensions majeures de l'histoire du scoutisme pourrait ainsi se résumer à ce constat: dans le processus d'élaboration de sa mémoire, le mouvement scout n'a pas renié son origine guerrière, mais il a évacué la réalité de la guerre, sa violence et sa souffrance, pour ne conserver que l'exaltation du courage, de l'audace et du dévouement. On aurait probablement ton de négliger toutes les questions que soulève cette tension en stigmatisant ce que la mémoire peut avoir de paniel. En fait, il faut bien mesurer que le scoutisme est né dans un contexte radicalement différent de celui dans lequel il s'est épanoui. Baden-Powell met au point son système pédagogique à une époque où la domination de l'Europe sur le reste du monde apparaît comme une évidence et où le recours à la guerre comme mode de résolution des différends diplomatiques est encore considéré comme parfaitement légitime. De son expérience coloniale, l'officier britannique avait tiré le constat que les réalités de la guerre étaient en train de changer et que la puissance impériale britannique ne pourrait être conservée qu'au prix d'une transformation des méthodes d'entraînement militaire. Convaincu que la force des armées modernes résidait dorénavant moins
2. Henri Van Effenterre, Histoire du scoutisme, Paris, Presses universitaires de France, colI. « Que sais-je? », 1947, p. 19. 13

Introduction

dans la discipline et la cohésion du groupe que dans l'audace et l'esprit d'initiative des individus qui le composent, il avait mis au point une méthode d'instruction qui visait à faire de chaque soldat un franc-tireur potentiel: le scoutin~. L'expérience de Mafeking et l'encadrement d'un corps de police militaire en Afrique du Sud lui ont permis de mettre ses idées en application. Lorsque, de retour en métropole, Baden-Powell s'attache à promouvoir sa méthode auprès des œuvres de jeunesse, il s'agit autant pour lui d'aguerrir la jeunesse britannique aux techniques de la guérilla en campagne que d'acclimater l'opinion publique à l'idée de la conscription et de régénérer les forces vives de la nation en prévision de conflits futurs. Certes, le système pédagogique de l'officier s'inspire pour une très large part des théories de l'éducation nouvelle et recueille le soutien actif de milieux engagés dans la diffusion de celle-ci. Certes, il apparaît bientôt comme un puissant moyen d'évangélisation de la jeunesse populaire et séduit à ce titre de nombreuses œuvres chrétiennes. Toutefois, c'est bien
parce qu'il a pour principal objet de préparer les adolescents

-

et

à travers eux la société tout entière - à être aptes à accomplir
leur devoir pour maintenir la grandeur de l'empire britannique que le scoutisme reçoit des appuis officiels et, par là même, s'attire l'hostilité des milieux pacifistes. Cette question de l'utilisation militaire du scoutisme fut d'ailleurs l'occasion de plusieurs crises graves dans la jeune Boy scouts Association: dès 1910, Francis Vane rompt sur cette question avec Baden-Powell et emmène avec lui la majorité des troupes de Londres. En 1919, c'est le tour de John Hargrave qui apparaissait pourtant à l'époque comme un successeur potentiel de Baden-Powell. Ce sont d'ailleurs ces mêmes raisons qui déterminent, dans de nombreux cas, la fondation de mouvements analogues dans d'autres pays.
3. Cf Robert Baden-Powell, Aid to scouting, London, Gale and Polden, 1899.

14

Le scoutisme

entre guerre et paix au xxe siècle

Le scoutisme s'épanouit dans un tout autre contexte. En effet, ce n'est qu'après la Grande Guerre qu'il devient véritablement un phénomène numériquement important hors de Grande-Bretagne. Il atteint donc son plein développement à une époque où la guerre est désormais jugée moralement condamnable et n'est plus perçue par les sociétés européennes comme un instrument légitime de la diplomatie. Le mouvement scout ne renie pas pour autant l'inspiration militaire de ses formes et de son organisation ; il reste conçu comme un moyen de régénération de la jeunesse et d'accroissement de la vitalité des nations. Mais, ne pouvant plus se justifier par sa capacité à préparer efficacement les jeunes gens aux guerres futures, il se présente désormais comme un outil au service d'une paix universelle à bâtir. Doit-on en déduire que le scoutisme soit soudainement devenu étranger à tout ce qui touche à la guerre et à la défense armée des peuples et de leurs territoires? Ou, au contraire, penser que le ralliement du scoutisme aux idéaux pacifistes ne fut que de pure circonstance? Voici quelques questions parmi celles auxquelles le présent ouvrage tente de répondre. La période que nous avons choisi d'envisager ici, du lendemain de la Première Guerre mondiale au lendemain de la Seconde, nous a semblé intéressante à plus d'un titre. Tout d'abord, à l'échelle mondiale, elle correspond, nous l'avons dit, à la phase de consolidation et de croissance du scoutisme. Ce qui, avant 1914, pouvait encore apparaître comme une expérience de rénovation des œuvres post-scolaires britanniques adaptée dans d'autres pays avec plus ou moins de succès, s'érige progressivement, à partir du début des années vingt, en un véritable mouvement de masse d'ampleur planétaire. Cette expansion ne va pas sans heurts. Ainsi, Nicolas Palluau nous montre que les conflits qui agitent le scoutisme en France, entre 1918 et 1923, découlent en partie d'une sévère lutte d'influence entre la riche et puissante association des Boy Scouts of America, les groupements français sortis exsangues de la guerre et le mouvement britanni15

Introduction que. Ainsi, les rivalités et les affrontements que révèle le cas français suggèrent-ils l'existence d'une zone d'ombre de l'histoire du scoutisme: la lutte pour le leadership au sein du scoutisme mondial naissant. Ensuite, à l'échelle des sociétés occidentales, cette période apparaît comme étant celle d'une tension profonde entre l'espoir sincère de voir s'ouvrir une ère de paix entre les nations et le constat que la guerre n'a pas encore définitivement disparu du quotidien des peuples. Malgré les efforts réalisés pour « rendre la guerre hors-la-loi» et pour obtenir la résolution des différends diplomatiques par la négociation, la poussée des nationalismes agressifs et la peur du bolchevisme fragilisent la paix civile et l'équilibre géopolitique précaire sorti du Traité de Versailles. À partir du milieu des années trente, la guerre d'Espagne et la succession des agressions hitlériennes rendent plus concrète encore la menace d'un nouvel embrasement de l'Europe. Le développement du scoutisme porte, bien évidemment, la marque de ce contexte. L'engagement pacifiste de Baden-Powell - dont les relations avec la SDN sont analysées par Mario Sica - et la volonté de forger une fraternité mondiale par l'organisation régulière de jamborees n'empêchent pas les associations nationales de cultiver un ferme patriotisme et un loyalisme sans faille aux autorités établies. La carrière d'Henri Marty à l'École des Roches et au sein des Éclaireurs de France, dont Nathalie Duval retrace ici les grandes lignes, montre bien la manière dont s'articulent aspirations internationales et exigences nationales, ambitions pédagogiques et nécessités sociales, à l'échelle de l'engagement individuel. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale marque la faillite temporaire des idéaux pacifiques. Seule compte désormais la nécessité d'accroître la vigueur patriotique des populations et, en ce domaine, les mouvements de jeunesse sont généralement mobilisés en première ligne. Toutefois, lorsque l'Allemagne nazie aura imposé son joug à la quasi-totalité de l'Europe et que certains gouvernements prétendront défendre l'indépendance et les 16

Le scoutisme

entre guerre et paix au XXe siècle

intérêts supérieurs du pays en offrant leur collaboration à l'occupant, il deviendra moins simple d'en tirer les conséquences pratiques sur le plan du patriotisme et du loyalisme. L'exemple du pasteur et commissaire Éclaireur unioniste Jean J ousselin est, à cet égard, significatif de la position délicate et ambiguë dans laquelle se trouvent de nombreux cadres des associations françaises de scoutisme au lendemain de l'Armistice de juin 1940. Dans l'article qu'il lui consacre, Lionel Christien montre que son civisme incite Jousselin à la loyauté envers les nouvelles autorités de l'État français et que son souci de servir la communauté, autre valeur cardinale du scoutisme, le conduit à participer activement à la Révolution nationale; mais, dans le même temps, le refus catégorique du totalitarisme et de l'antisémitisme - au nom d'une éthique chrétienne et humaniste dont on peut supposer qu'elle n'est pas totalement étrangère à près de trente années de scoutisme unioniste - impose à cette participation une limite qui conduira finalement à la rupture de Jousselin avec Vichy. Outre l'évocation de ces destins individuels, nous faisons place ici à deux études régionales qui montrent comment, dans des régions aux identités et aux particularismes forts - la Bretagne et l'Alsace, étudiées respectivement par Christophe Carichon et Julien Fuchs -, un ardent patriotisme cultivé par le scoutisme d'avant-guerre a pu déterminer des engagements individuels et collectifs dans la Résistance. Par ailleurs, le contexte de la Seconde Guerre mondiale permet à Clément Million de présenter un aspect peu connu de l'histoire du scoutisme: la formation de groupements scouts dans les camps de prisonniers de guerre français en Allemagne. L'intérêt d'une telle étude va, bien évidemment, au-delà des renseignements qu'elle nous apporte sur la vie quotidienne en captivité. L'organisation de ces sortes d'unités scoutes parmi les prisonniers - malgré les sarcasmes des autres détenus - et le réconfort moral qu'y ont puisé des jeunes gens séparés de leur environnement affectif habituel suggèrent à la fois l'intensité du sentiment personnel d'engagement vis-à-vis du 17

Introduction

scoutisme et de ses idéaux et la force des solidarités qu'a pu susciter ce type paniculier de sociabilité juvénile. Enfin, deux autres anicles nous permettent de sonir du cadre de l'Europe occidentale pour aborder le scoutisme sur le continent africain. Celui de Charles-Édouard Harang, tout d'abord, s'attache à mettre en évidence les spécificités du scoutisme catholique en Afrique équatoriale française, spécificités que renforce la rupture des liens avec la métropole à la suite du ralliement de l'AEF à la France libre dès août 1940. Quant à celui de JeanJacques Gauthé, il nous présente un document inédit: un rappon rédigé en septembre 1945 par les services de renseignements militaires français sur les liens des Scouts musulmans algériens avec le mouvement nationaliste. Le scoutisme y est présenté comme un instrument de préparation de la jeune génération aux combats pour l'indépendance. Étudier les rappons du scoutisme avec la guerre et la paix, même dans un cadre chronologique restreint, constitue une tâche sans doute trop ambitieuse. Les éclairages que nous apponons, reconnaissons-le d'emblée, restent paniels. La libené laissée aux auteurs dans le choix des thèmes abordés et la relative nouveauté de la recherche historique sur le scoutisme ne permettent pas de procéder autrement que par touches impressionnistes. On nous reprochera probablement la rareté des anicles consacrés au scoutisme étranger (seul celui de Mario Sica son du cadre géographique de la France et de son empire colonial). À cette critique, dont nous reconnaissons la peninence, ajoutons nos propres regrets: les débats internes au scoutisme britannique sur cette question de la guerre et de la paix, le rôle du scoutisme dans le recrutement du corps expéditionnaire britannique au début de la Grande Guerre, le degré de pénétration de la culture de guerre dans les publications scoutes ou la panicipation des associations

d'éclaireurs aux effons de la « guerre totale» auraient mérité des
études approfondies. La question des rappons entre scoutisme et mouvements de jeunesse des régimes totalitaires fait aussi cruel18

Le scoutisme

entre guerre et paix au xxe siècle

lement défaut4. Pour la période de la Seconde Guerre mondiale, pourtant prépondérante dans cet ouvrage, nous déplorons qu'aucune monographie n'ait été consacrée au maquis de Vabre, dans le Tarn, où des unités furent entièrement composées d'éclaireurs israélites et d'éclaireurs unionistes5, ni à l'organisation des Szare Szeregi fondée en 1939 par les scouts polonais pour lutter contre l'occupant nazi6. L'on remarquera que le document proposé et commenté par Jean-Jacques Gauthé, qui montre les liens du scoutisme musulman algérien avec le mouvement indépendantiste, suggère toute l'importance des thèmes de la colonisation et de la décolonisation. Les exemples de Madagascar, de l'Indochine et du scoutisme dans les colonies britanniques, belges ou néerlandaises auraient assurément mérité des études spécifiques7. Enfin, l'impact des débuts de la guerre froide sur les débats internes au scoutisme reste encore totalement igno, re.

4. Un prochain volume sera consacré aux relations entre scoutisme et politique. Il réparera partiellement cette absence en proposant notamment une étude sur les Jeunesses hitlériennes. 5. À ce sujet, on peut trouver une très riche documentation sur le site internet consacré au maquis de Vabre : http://maquisdevabre.free.fr 6. La Pologne est probablement le seul pays dans lequel le scoutisme a délibérément formé une organisation clandestine et des groupes de combat au sein de la Résistance. À l'actif des Szare Szeregi, on peut citer l'exécution du chef de la police nazie de Varsovie, Franz Kuchera, par un groupe de routiers, le 1er février 1944. On trouvera quelques informations en anglais sur les Szare Szeregi sur Ie site internet: http://www.discovermyvillage.com/Articles/Monuments/szare_szeregi.htm 7. Signalons cependant que d'importantes contributions à l'étude des liens entre scoutisme, colonisation et décolonisation ont été publiées dans Christian Pociello et Daniel Denis (dir.), À l'École de l'aventure, pratiques sportives de plein air et idéologie de la conquête du monde, 1890-1940, Voiron, Presses universitaires du Sport, 2000 et dans Nicolas Bancel, Daniel Denis et Youssef Fates (dir.), De l'Indochine à l'Algérie, la jeunesse en mouvement des deux côtés du miroir colonial, 1940-1962, Paris, La Découverte, 2003. 19

Introduction

Quoi qu'il en soit, ces manques - inévitables puisque de toute façon ce premier recueil ne se voulait pas exhaustif - n'oblitèrent en rien, nous en sommes convaincus, l'intérêt des contributions rassemblées ici. Bien plus, ils sont une invitation à aller de l'avant. Nous avons cherché, dans ce volume, à éclairer certains aspects des rapports complexes que le scoutisme a pu entretenir avec les problèmes de son temps. Sa lecture soulèvera de nouvelles interrogations et ouvrira de nouvelles pistes de recherches tant il est vrai que le savoir ne progresse que par étapes, par l'accumulation des connaissances aussi bien que par la confrontation des idées. La démonstration de l'intérêt scientifique de l'histoire du scoutisme et des mouvements de jeunesse est une œuvre de longue haleine. Cet ouvrage, nous l'espérons, y contribue, modestement mais sûrement.
Arnaud BAUBÉROT Nathalie DUVAL

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La crise américaine du scoutisme français
1918-1923

Nicolas P ALLUAU

À l'époque des traités de paix qui suivent la Première Guerre mondiale, le scoutisme français se trouve profondément marqué par la présence américaine. De 1918 à 1923, les Éclaireurs de France, les Éclaireurs unionistes puis, à partir de 1920, les Scouts de France bénéficient d'un investissement philanthropique nordaméricain qui ne considère pas son œuvre achevée avec l'armistice du 11 novembre. Les Américains, en effet, investissent à partir de 1920 les champs éducatifs et sociaux par les méthodes et les institutions scoutes. Figures de cet engagement, les Américaines Anne Morgan et Anne Murray-Dike dotent leur Comité américain pour les régions dévastées (CARD) d'un programme . I I I l I scout comp 1 pour regenerer 1a Jeunesse des zones devastees de et Picardie. Grâce aux fonds américains collectés par les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG), le Suisse Emmanuel Sautter développe des troupes d'éclaireurs dans les implantations de l'Union des foyers américains (UF A) dans le Nord et en Champagne, après l'arrêt des combats. Ces initiatives américaines décalent le centre de gravité de la France scoute de l'après-guerre vers les départements dévastés et bousculent poliment les mouvements français dans leur difficile sortie du conflit. Les initiatives américaines - celle du CARD reste la plus puissante - ne cachent pas leur ambition de résoudre l'énigme numéro un de la France scoute: l'existence de plusieurs associations, réalité sur laquelle les Français ne veulent pas revenir. 21

Nicolas Palluau

L'énergique construction américaine se développe en parallèle de l'action britannique de Baden-Powell, organisateur du mouvement scout international depuis la Grande-Bretagne. La France est une pièce maîtresse de cette géopolitique mondiale de la jeunesse. Les rendez-vous internationaux de 1920 (1erjamboree et 1ère conférence à Londres) et de 1922 (2econférence à Paris) dessinent l'Europe comme centre de gravité de l'internationale scoute. L'engagement américain met en évidence l'existence d'un triangle de relations culturelles entre la France, les États-Unis et la Grande- Bretagne. L'engagement américain en faveur du scoutisme se justifie par l'indispensable relèvement physique et moral d'une jeunesse éprouvée par quatre années de guerre. La construction de la paix exige la reconstruction des corps anémiés et des esprits traumati, ses:
« The Committee has been the means of developing the Boy Scout movement in France. This work with the boys is most important in the devastated districts, where often the only center of recreation is furnished by the buvette, or little saloon, which put in an immediate appearance when the Germans retreated 1. »

Ce volontarisme du plein-air combat la tuberculose juvénile, leitmotiv que justifie encore l'absence de traitement médical. Émerge aussi, dans le discours généreux de l'Amérique wilsonienne, le glissement vers le fléau social de l'alcool. On peut se demander, enfin, si la lutte contre la menace d'une révolution mondiale venue de Russie soviétique ne pointe pas à travers ce projet. L'intérêt du Bloc national pour le scoutisme témoigne également de cette bienveillance officielle à l'égard d'initiatives américaines destinées à contrer toute forme de fermentation ré1. « Le Comité a eu l'intention de développer le mouvement des Boy Scouts en France. Ce travail avec les garçons est très important dans les régions dévastées, où souvent le seul centre de recréation estfourni par la buvette, ou petit cabaret, qui réapparut quand les Allemands se retirèrent», Fund Raising Campaign $250,000December 13thto 2olh,1920, American Committee for Devastated France, 1920.
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