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Le trésor pillé du Roi (T1)

De
682 pages
L'année 1634 est celle d'un calme relatif avant la tempête, l'engagement de la France dans la guerre de Trente ans. Richelieu, pourtant, ne ménage pas ses efforts pour éviter le pire. Au coeur des préoccupations du cardinal demeure la succession au trône. Une éphémère connivence avec le Roi s'établit, renforcée par un constat alarmant : l'amenuisement des richesses monétaires du royaume. Au-delà d'une correspondance inédite, voici une vision totalement renouvelée d'un gouvernement que l'on croyait devenu familier.
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XVII siècle
Marie-Catherine Vignal Souleyreau
(textes établis, présentés et annotés par)
L’année 1634 est celle d’un calme relatif avant la tempête,
l’engagement de la France dans la guerre de Trente Ans,
que les contemporains ont la lucidité de considérer comme
inéluctable. Richelieu, pourtant, ne ménage pas ses efforts
pour éviter le pire. Il doit, comme Louis XIII, composer Le trésor pillé du roiavec une santé chancelante. Le temps est aux négociations
et à la réfl exion. Au cœur des préoccupations du cardinal, courtisan autant
que principal ministre, demeure la succession au trône. À la volonté de Correspondance Richelieu d’inscrire son action sur le long terme, celui de l’historicité,
du cardinal de Richelieurépond la nécessité pour le Roi d’assurer sa descendance. Une éphémère
connivence s’établit, renforcée par un constat alarmant : l’amenuisement
des richesses monétaires du royaume, objets d’un trafi c où les puissances
étrangères concurrentes de la France ont part non-négligeable. La question Année 1634
n’est pas seulement économique, elle est d’abord stratégique. La fi scalité déjà
alourdie s’avère insuffi sante : apparaît la nécessité de réformes structurelles
d’ampleur plus vaste. La première d’entre elles est la réforme judiciaire, tome 1
annoncée solennellement, dès le mois de janvier, au arlement de Paris. Au-
delà d’une correspondance inédite, voici une vision totalement renouvelée
d’un gouvernement, d’une gouvernance, et d’une société, que l’on croyait, à
tort, devenus familiers. On peut encore sonder la profondeur de l’œuvre de
Richelieu, dont la globalité fait fi gure de modèle.
Marie-Catherine Vignal Souleyreau est docteur en Histoire,
ingénieur d’études à l’Institut de Recherches sur les Civilisations
de l’ ccident Moderne (Université Paris-Sorbonne, PRES
Sorbonne Universités). Elle travaille depuis de nombreuses
années à la publication de la correspondance de Richelieu,
qu’elle poursuit aujourd’hui.
Illustration couverture : fac-similé de la signature (probablement autographe) du cardinal de Richelieu.
eIllustration 4 de couverture : Richelieu par Jade Souleyreau, 8 ans, dessin original (tous droits réservés).
ISBN : 978-2-343-00052-7

eSérie XVII siècle
32CHEMINS MEM XVII GF SOULEYREAU TRESOR PILLE ROI T1 i dd 1 14/01/13 222348
Le trésor pillé du roi
Textes établis, présentés et annotés par
Marie-Catherine Vignal Souleyreau
Tome 1





Le trésor pillé du Roi
Correspondance du cardinal de Richelieu
Année 1634

Tome 1
Chemins de la mémoire
Nouvelle série

Cette nouvelle série d’une collection qui fut créée par Alain
Forest est consacrée aux travaux concernant le domaine
historique des origines à nos jours.

Ouvrages parus

POINARD (Robert), L’aumônier militaire d’Ancien Régime. La vie du
prêtre aux armées des guerres de religion à la Première République
(1568-1795), 2012.
LAGARDERE (Vincent), Le Commerce fluvial à Mont-de-Marsan du
e eXVII au XVIII siècle, 2012.
ZEITOUN (Sabine), Histoire de l’O.S.E., De la Russie tsariste à
l’Occupation en France (1912-1944), L’Œuvre de Secours aux
Enfants du légalisme à la résistance, 2012.
HARAI (Dénes), Journal d’un officier de Louis XIII sur le siège de
Montauban (1621), 2012.
PRIJAC (Lukian), Lagarde l’Éthiopien, Le fondateur de Djibouti
(1860 – 1936), 2012.
TARIN (Jean-Pierre), Joseph Lakanal, apôtre de la République (1762-
1845), 2012.
ROSIER (Michel), Vie politique et sociale de la Sarthe sous la
eIV République (1944-1958), 2012.
BERTRAND-CADI (Jean-Yves), Le Colonel Ibrahim Depui, Le pèlerin
de la mer Rouge, 1878-1947, 2012.
BLANQUIE (Christophe), Une enquête de Colbert en 1665, 2012.
LASSERE (Madeleine), La Princesse de Ligne, 2012.
BEZBAKH (Pierre), Crises et changements de sociétés, 2011.
SUISSE (Bernard), La Mandarinade, 2011.
CAIN Julien, Un Humaniste en guerre, tome 1 : « Lettres 1914-1917 ».
Introduction, notes et postface par Pierre-André Meyer, 2011.


Textes établis, présentés et annotés par
Marie-Catherine Vignal Souleyreau








LE TRÉSOR PILLÉ DU ROI
Correspondance du cardinal de Richelieu
Année 1634

Tome 1













L’Harmattan


Du même auteur

Chez le même éditeur :

Richelieu à la conquête de la Lorraine. Correspondance, 1633, Paris,
L’Harmattan, 2010.
La correspondance du cardinal de Richelieu. Au faîte du pouvoir : l’année
1632, Paris, L’Harmattan, 2007.
Richelieu et la Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2004.

Autres :
Richelieu ou la quête d’Europe, Paris, Pygmalion, 2008.
Anne d’Autriche, la jeunesse d’une souveraine, Paris, Flammarion, 2006 ;
Paris, Féryane, 2006.
Les papiers de Richelieu, section politique intérieure, correspondance et
papiers d’État, index des tomes IV, V, VI, corrections et additions (1629-
1631), en collaboration avec Éric de Labriolle, Paris, éditions A. Pédone,
1997.
















© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00052-7
EAN : 9782343000527







Pour Jade, pour Pierrick, pour mes parents.







































« Ceux qui sont appelés au gouvernement des États doivent en avoir la gloire,
l’augmentation et l’enrichissement pour leur principal but »,
A. de Montchrestien, apostrophe liminaire au Traité de l’œconomie politique.




« Il y a longtemps que les princes se servent du nom de paix et de guerre comme d’une
monnaie qu’ils emploient selon qu’il leur vient plus à propos pour l’avantage de leurs
affaires et ils sont beaucoup plus justes quand ils font la guerre ouvertement que
lorsque artificieusement ils déguisent sous un feint nom de paix leur mauvaise
volonté »,
Cardinal de Richelieu, Mémoires, livre XXV (1634).

Introduction

L’année 1634 est celle d’un calme relatif avant la tempête. Le Roi et son
principal ministre sont tous deux contraints de composer avec une santé
1chancelante . Richelieu connaît un épisode particulièrement douloureux au mois de
mai. Immobilisé, il ne peut se rendre auprès de Louis XIII, qui réside à
Fontainebleau, et craint même de ne pouvoir regagner Paris où il pourrait se faire
2soigner. Le 15, il évoque la dégradation de sa santé de manière allusive . Quelques
jours plus tard, ses souffrances, liées à une crise hémorroïdaire, se sont
3considérablement aggravées, et il en informe Léon Bouthillier de Chavigny . Un
tournant s’opère dans l’exercice gouvernemental. À titre officiel, Richelieu s’en
remet davantage à ses collaborateurs. « En 1631, Sébastien Lustrier, le résident
impérial en France […] pensait que François Le Clerc [le père Joseph] était devenu
le maître de la politique internationale du royaume […]. Un avis sans doute exagéré
4que Lustrier confirmera cependant deux ans plus tard » . Il apparaît en 1634 que
5l’opinion répétée du diplomate n’est pas sans fondement . Le père Joseph, lui-même,
maître des rapports entretenus avec le Saint Empire, fait son entrée au Conseil. Léon
Bouthillier, « Monsieur le Jeune », devenu comte de Chavigny, est désormais le
destinataire quasi exclusif des courriers se rapportant aux affaires de Lorraine. Pour
l’année 1632, sur un ensemble de 1300 documents manuscrits dépouillés, à peine

1 Voir en exemple la lettre que le médecin Charles Bouvard adresse à Richelieu le 7 juin, infra.
2 Richelieu à Léon Bouthillier de Chavigny, Fleury, 15 mai 1634, dans L.-M. Avenel (éd.), Lettres,
instructions diplomatiques et papiers d’État du cardinal de Richelieu, Paris, 1853-1877, Collection des
documents inédits de l’histoire de France, 8 vol., t. IV, p. 555-556, d’après un manuscrit conservé au
MAE, coll. MD France, vol. 810, f° 160 : « Deux choses m’empeschent d’aller à Fontainebleau, la
première, que ayant pris hier au soir de la casse à mon accoustumé, je ne puis partir qu’à midi pour faire
un tel voiage, ce qui fait qu’estant incertain si le Roy va à la chasse, je ne voudrois pour rien du monde
faire attendre Sa Majesté et le destourner de ses plaisirs un seul moment. La seconde, que le meilleur
maistre du monde m’a commandé, pour des raisons qu’il vous pourra dire, de ne faire pas souvent la
voiage de Fontainebleau […] ».
3 Richelieu à Léon Bouthillier de Chavigny. Fleury, [19 mai 1634], dans L.-M. Avenel (éd.), Lettres,
instructions…, op. cit., t. IV, p. 556-557, d’après l’original sans signature, de la main de Denis
Charpentier, conservé au MAE, coll. MD France, vol. 810, f° 183 : « pour M. Bouthillier, secrétaire
d’Estat, à Fontainebleau. De Fleury, ce vendredy matin [19 mai 1634]. Il n’y a plus moien de celer que je
suis en grande appréhention d’un nouveau mal comme les passés. Je me fis saigner hier abondamment, ce
qui n’empesche pas que je n’aie du feu aux parties que vous sçavez, ou c’est un feu d’hémoroïdes
internes que l’on ne void pas, ou c’est un nouveau commencement de ce que je crains. Un des plus grands
desplaisirs que j’aie est de ne pouvoir estre auprès du Roy comme je le désirerois, et pour le servir, et
pour ma consolation. Ce que je vous disois hier estant très vray, n’en trouvant point d’égale à celle qui me
vient de toutes les considérations qui le touchent. L’appréhention que j’ay de ne pouvoir gagner Paris
qu’en brancart, si mon mal augmente, fait que j’estime jeu forcé de partir aujourd’huy. Cependant je ne le
feray pas que je n’aie la permission du Roy, que j’atends par ce porteur. Mon dessein est de gaigner Paris
pour estre proche de toute assistance, si j’en ay besoin. Je vous prie de monstrer ceste lettre au Roy, par
laquelle je le conjure de ne se point mettre en peine veu que ce ne peut estre rien de périlleux, et que peut-
estre mesme ce ne sera que les hémoroïdes internes qui me causent ce feu. Mon plus grand desplaisir est
de n’estre pas auprès de Sa Majesté. »
4
B. Pierre, Le père Joseph, l’Éminence grise de Richelieu, Paris, Perrin, 2007, p. 276. Voir aussi B.
Pierre, La monarchie ecclésiale : une histoire des clergés de cour en Europe à l’époque moderne, thèse
inédite d’habilitation à diriger des recherches, Université Paris-Sorbonne, 2010, dir. D. Crouzet.
5 « L’ascendant du Père Joseph, conseiller occulte du cardinal, atteint son apogée de 1632 à 1635 ;
ministre d’État en 1634, jusqu’à sa mort en 1638, son influence s’exerça principalement sur les affaires
d’Allemagne et Chavigny collabora étroitement avec lui », M. Haehl, Les affaires étrangères au temps de
Richelieu : le secrétariat d’État, les agents diplomatiques (1624-1642), Bruxelles, Bern…, P.I.E.-Peter
Lang, 2006, p. 152.
11
9% intéressent Claude Bouthillier ou son fils, en tant que destinataires ou
6signataires . C’est au cours de l’été 1632 que Léon Bouthillier obtient la charge de
secrétaire d’État aux Affaires étrangères, en survivance de son père promu
surintendant des finances. L’année suivante, la proportion des manuscrits qui
concernent le père ou le fils passe à près de 17 %. La plupart de ces pièces
7concernent l’achat, par Claude Bouthillier, de la terre de Chavigny . Pour 1634, sur
un échantillon de 990 documents manuscrits dépouillés, plus de 34 % intéressent
Léon ou Claude Bouthillier. Mais le surintendant des finances n’intervient plus
qu’au niveau d’une pièce sur dix. Selon Michel Antoine, « l’activité de Bullion
8tendit en général à éclipser celle de son collègue » . Claude Bouthillier est en réalité
occupé à une autre tâche : il contribue à définir les termes d’un accord acceptable
avec le duc d’Orléans, exilé à Bruxelles. Le frère du roi de France est influençable et
son entourage semble porter une importante responsabilité quant à ses prises de
9position . Les dépêches en provenance de Bruxelles mettent également en avant la
mésentente qui éloigne de Marie de Médicis celui qui reste l’héritier présomptif de
la Couronne. De vaines querelles déchirent la communauté française exilée aux
Pays-Bas espagnols et Antoine de Laage de Puylaurens est victime d’une
10agression . Après la signature, au mois de mai, par le cadet de France, d’un accord
11secret avec le marquis d’Aytona , Richelieu attire l’attention de Louis XIII sur
l’importance de la naissance d’un dauphin pour mettre fin aux querelles. Non sans
opportunisme, le cardinal-ministre évoque la possible utilisation des dissensions à
12naître, au sein de la haute noblesse, de la trahison du duc d’Orléans . Les
négociations entreprises avec Monsieur et avec son entourage ne sont pourtant pas
interrompues. Malgré les préventions qui demeurent à l’encontre de Puylaurens,
Richelieu parvient à le rallier momentanément à la cause royale en lui offrant une
13duché-pairie et une alliance matrimoniale au sein de sa propre parentèle .
L’influence de Puylaurens sur le duc d’Orléans n’est pas étrangère à leur retour dans
le royaume au début du mois d’octobre, officiellement afin de fuir les menaces
espagnoles. Richelieu justifie lui-même le retournement de situation et la volte-face
du frère du Roi : une intervention de Marie de Médicis auprès du marquis d’Aytona
14afin d’empêcher son fils cadet de se rapprocher de son aîné, et de le faire arrêter .
Tandis que la correspondance établie entre le comte de Chavigny et
Richelieu, devenue quotidienne au mois d’août, permet de mieux appréhender la
gestion des affaires, le mode de travail choisi par le cardinal-ministre et le complet

6
Ces éléments statistiques sont tirés de l’examen des documents publiés dans M.-C. Vignal Souleyreau
(éd.), La correspondance du cardinal de Richelieu. Au faîte du pouvoir : l’année 1632, Paris,
L’Harmattan, 2007 ; de la même éditrice scientifique, La correspondance du cardinal de Richelieu :
inédits, années 1632 et 1633, publication en ligne, octobre 2010,
www.rolandmousnier.cnrs.fr/DonneesPDF/Richelieu.pdf.
7
Voir le corpus réuni par M.-C. Vignal Souleyreau (éd.), Richelieu à la conquête de la Lorraine :
correspondance, 1633, Paris, L’Harmattan, 2010.
8 M. Antoine, Le cœur de l’État : surintendance, contrôle général et intendances des finances (1552-
1791), Paris, Fayard, 2003, p. 186.
9
Voir le mémoire que Richelieu rédige à l’attention du Roi en juin 1634.
10
Voir les dépêches du Verdier, des 6, 13 et 20 mai.
11 Voir infra les principales clauses de l’accord, en date du 12 mai.
12 Mémoire de Richelieu au Roi, juin 1634.
13 Infra le billet de Louis XIII à Richelieu, 29 septembre, celui du cardinal-ministre, vers la même date,
qui y répond, ainsi que l’ensemble des pièces relatives au traité d’Écouen, 2 octobre.
14
Infra pièce préparatoire aux Mémoires du cardinal de Richelieu, vers le 22 octobre.
12
dévouement du jeune homme, d’autres fonctions sont confiées à son père, le
surintendant des finances. Claude Bouthillier est celui à qui peuvent être confiées les
missions les plus délicates. Il est amené à se pencher sur le passé et le passif
imputable au frère du Roi et à ses complices depuis la journée des Dupes : Richelieu
suscite le récit chronologique de l’entrée en dissidence de la Reine mère et de son
fils puîné, à partir du 10 novembre 1630, et jusqu’en 1634. L’aboutissement de la
tâche confiée à Claude Bouthillier constitue le Journal de Monsieur le cardinal duc
cardinal de Richelieu durant le grand orage de la court en l’année 1630 et 1631…,
qui couvre en réalité la période 1630-1634. Claude Bouthillier est secondé par deux
des secrétaires de Richelieu : Denis Charpentier, qui met le projet au net, et Pierre
15Cherré, qui y ajoute, en marge, de pertinentes réflexions . Claude Bouthillier,
preuves à l’appui, met en avant la responsabilité de fauteurs de troubles comme la
comtesse du Fargis, qui, en 1631, aurait osé suggérer à la Reine régnante un possible
16remariage avec le duc d’Orléans . Le Journal ne se limite pas à l’année 1631, il se
prolonge jusqu’à l’accommodement qui intervient au mois d’octobre 1634 entre
Louis XIII et son frère, mais aussi entre ce dernier et Richelieu. Des pièces
justificatives viennent à l’appui du récit. On y trouve, en particulier, la transcription
mede plusieurs lettres rédigées par M du Fargis, au mois de juin 1631, au moment de
son départ en exil, que Claude Bouthillier a repris, précisément à partir du mois de
juin 1634, en les décryptant – elles étaient en partie chiffrées -, et en les
commentant.
La question dynastique se trouve au cœur de l’intention de Richelieu en
1634, et du propos qu’elle inspire. L’exhibition des lettres de la comtesse du Fargis,
très hostile au cardinal-ministre, se présente davantage comme une illustration du
danger représenté, pour le trône, par l’hostilité du duc d’Orléans, que comme une
17vengeance, même si cette interprétation ne fait guère de doute . Le rappel, en 1634,
des événements survenus depuis trois ans ne peut qu’émouvoir Louis XIII. Richelieu
le sait, mais souhaite, par l’ouvrage confié à Claude Bouthillier, lier sa propre
destinée à celle du royaume, comme à celle de son Roi. Il s’agit moins, en 1634,
d’influencer le souverain que de créer une communauté d’intérêt, une connivence de
l’ordre du sensible. L’entreprise de Richelieu témoigne tout à la fois d’une certaine
fragilité affective et de l’impérieuse nécessité de renforcer la position de Louis XIII
sur le trône de France.
mePar une lettre qu’elle a adressée à Anne d’Autriche, le 8 juin 1631, M du
18Fargis a, en effet, évoqué les projets matrimoniaux du duc d’Orléans . Elle a
mentionné la possible union avec la princesse Marguerite de Lorraine, et un projet
plus ancien, l’éventuel mariage de Monsieur avec la princesse Marie-Louise de
Gonzague. En 1631, le père Joseph « avait été chargé d’apaiser le dépit que le bruit
d’un projet d’union de Gaston avec Marguerite de Lorraine inspirait à Marie-Louise
de Gonzague et qui risquait de faire manquer un mariage pour lequel, depuis
l’éloignement de la Reine mère, le Roi et le cardinal ne cachaient plus leur

15
Voir le manuscrit conservé à la BnF, coll. Baluze, vol. 145.
16 Voir le dossier réuni par Claude Bouthillier à la date du 8 juin.
17 me « […] ces lettres que Richelieu ne rougit pas de publier pour déshonorer M du Fargis et le comte de
Cramail. », A. Adam (éd.), Historiettes de Tallemant des Réaux, Paris, Gallimard, 1960, 2 volumes, coll.
Bibliothèque de la Pléiade, t. 1, p. 766.
18
Voir infra, à la date du 8 juin 1634.
13
19préférence » . Marie de Médicis, quant à elle, ne pouvait que déclarer son hostilité
au projet matrimonial caressé par Louis XIII pour son cadet. Dans ces circonstances,
meM du Fargis a écrit ces simples mots : « l’on croit flatter la Royne mère, qui a fait
sçavoir que la suspension de cest affaire estoit nécessaire. La Royne [Anne
20d’Autriche] jugera pourquoy et en faveur de qui » .
En 1631, Richelieu a proposé au Roi une interprétation radicale de la phrase
me: « [les mots de M du Fargis] signifiant qu’elle [Marie de Médicis] empesche le
mariage de Monsieur pour le tenir en estat de pouvoir espouser la Royne, si le
malheur de la France estoit tel qu’elle vint à perdre un si bon Roy que celuy qui la
gouverne ». Le commentaire figure en marge du document repris en 1634. La phrase
mede M du Fargis a été, à dessein, interprétée et instrumentalisée, avec d’autant
moins de scrupule, que l’intéressée n’en avait elle-même aucun. C’est à la suite de la
saisie de ce document que Richelieu, à la demande de Louis XIII, s’est rendu chez la
Reine pour lui demander des explications, en compagnie du garde des Sceaux, le
marquis de Châteauneuf, et des maréchaux d’Effiat et de Schomberg. Mais la Reine
régnante était-elle réellement partie prenante dans l’affaire ? Si Marie de Médicis a
joué de son influence pour écarter la princesse de Mantoue, elle ne s’est pas opposée
au mariage avec la princesse Marguerite de Lorraine. Son but était peut-être
d’assurer la promotion de son fils cadet, préféré, en lui permettant d’assurer sa
medescendance avant son aîné, par l’alliance avec la famille ducale de Lorraine. M
du Fargis a d’ailleurs placé les lignes incriminées dans un développement consacré à
la liaison de la princesse de Phalsbourg avec Puylaurens, favori de Monsieur, et à la
position de François de Vaudémont vis-à-vis de ses filles.
Le but de Richelieu, en 1634 comme en 1631, n’est pas de mettre le Roi en
difficulté, encore moins de le faire souffrir, il s’agit de lui rappeler ses devoirs, de le
contraindre à assumer ses responsabilités. L’entreprise, en 1631, était périlleuse.
Lorsque le problème dynastique ressurgit en 1634, Richelieu sait qu’il n’a pas le
droit à l’erreur. Il lui faut des résultats tangibles. Il choisit de prolonger le procédé
mis en œuvre trois ans plus tôt en s’y associant personnellement, afin de se garantir
mela complaisance du monarque. En dévoilant la lettre de M du Fargis, il dévoile
aussi son procédé. Il joue quitte ou double : Louis XIII peut décider de le conforter
dans ses entreprises, comme en novembre 1630, ou le désavouer. Il lance aussi un
avertissement sans frais à la noblesse en exil, comme aux Grands fidèles du Roi. Ses
angles d’attaque sont redoutables. Il maîtrise un art consommé de la manipulation.
Enfin, et surtout, il conforte le souverain dans sa position de monarque absolu et de
chef de famille, capable d’exiger des comptes de tous, y compris la Reine, légitime
en toute décision, même la plus arbitraire. C’est pourquoi Louis XIII, en cet instant,
ne dit mot, et consent au procédé de son ministre. À l’appui de cette analyse, deux
éléments : tout d’abord la fréquence des courriers que Charles Bouvard, médecin du
Roi, adresse à Richelieu, bien supérieure à celle des deux années précédentes. Le
cardinal-ministre, inquiet, se tient informé de l’état de santé du souverain dès que
celle-ci chancelle. Tallemant des Réaux, ensuite, rapporte, dans son historiette
meconsacrée à Charlotte du Tillet, amie de M du Fargis : « Quand le cardinal de
meRichelieu fit courir les lettres d’amour de M du Fargis à M. le comte de Cramail :
lleque dittes-vous de cela, Mademoiselle ? dit-il à M du Tillet. – Monsieur, respondit-

19
G. Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, Paris, Hachette, 1894, t. 1, p. 580.
20
Voir infra, l’intégralité de la lettre, à la date du 8 juin.
14
elle, je suis vieille, je me souviens de loin ; je vous diray que durant le siège de Paris
tous les passages estoient bouchez, tout commerce estoit interdit, mais les lettres
21d’amour alloient et venoient tousjours » . L’échange a lieu peu de temps avant le
décès de Charlotte du Tillet en 1635. C’est bien en 1634 que Richelieu choisit de
merendre publique la lettre que M du Fargis a écrite à la Reine régnante. La mise en
perspective du document avec le mémoire que le cardinal-ministre prépare à
l’attention du souverain au mois de juin, à propos du duc d’Orléans, ainsi que
l’accord éphémère signé par Monsieur avec le marquis d’Aytona, éclaire les
intentions et la méthode de Richelieu de manière aussi crue que les détails fournis au
mois d’août par le médecin Bouvard. Pour établir les historiettes des protagonistes,
celles de la comtesse de Fargis, du comte de Cramail, et de Charlotte du Tillet,
Tallemant des Réaux a utilisé le Journal du grand orage. Publié pour la première
fois en 1648, celui-ci a pour titre exact Journal de Monsieur le cardinal duc de
Richelieu qu’il a faict durant le grand orage de court en l’année 1630 et 1631, tiré
de ces [sic] mémoires qu’il a escrit de sa main, avec diverses autres pièces
manquantes, qui sont arrivées en son temps. Ce dernier a été établi à partir du
dossier réuni par Claude Bouthillier, et non à partir des Mémoires du cardinal-
ministre dont est par la suite chargé l’évêque de Saint-Malo. Il y figure les pièces
proposées infra, à la date du 8 juin, à l’exception, cependant, de leurs mentions
22marginales. L’ouvrage a été publié dans le contexte houleux de la Fronde .
Tallemant des Réaux a probablement eu accès au dossier manuscrit, peut-être par
23l’intermédiaire de Charles Vialart .
La dimension affective des événements qui se jouent au printemps 1634
comporte un autre volet. À la question du mariage du duc d’Orléans, s’ajoute celle
d’un autre mariage : « […] Nous vismes hier [14 mai] le magazin de complaisance,
qui n’en manque pas maintenant. Je ne sçay si j’en manque en les menant à la chasse
au lieu de rentrer dans le logis et rompre la partie que nous avions faite, mais je ne le
croy pas, veu qu’il s’agissoit d’un des équipages de chasse du Roy, avec lequel nous
prismes un grand sanglier, mariant la dite damoiselle à M. de Tournon, à M. de
24Pedibus, à M. le comte de Carse, et M. le comte de Bioule , après quoy elle dit au
vieux Sainct-Chaumont, et à toute la compagnie, qu’elle les remercioit de l’excedz
de leur affection, qui paroissoit en ce que nous luy avions donné un bossu, un
boiteux, un blessé incurable, et un seigneur qui aymoit tant les voiages qu’il en avoit
25fait en Suède. Nous parlasmes aussy de la querelle du vieux Grandmont et de
Putote, et je devinay celuy qui pouvoit avoir fait le rapport à Putote. Tout cecy ne
passera pas celuy que le gouverneur de Béarn dit avec vérité estre de la meilleure
26compagnie du monde » . Le « magasin de complaisance » est, selon Louis-Martial

21
A. Adam (éd.), Historiettes de Tallemant des Réaux, op. cit., t. 1, p. 75.
22
On trouve en effet à la BnF, coll. Baluze, vol. 145, un manuscrit du Journal, de la main de Denis
Charpentier, avec annotations de Pierre Cherré. Tous deux étaient les secrétaires de Richelieu.
23 A. Adam (éd.), Historiettes de Tallemant des Réaux, op. cit., t. 1, p. 293 et p. 962 note 8.
24
Louis de Cardaillac de Lévis, comte de Bioule, marquis de Cardaillac, est l’héritier de son frère aîné,
Antoine, en faveur de qui la seigneurie de Bioule a été érigée en comté en 1610. Le comte de Bioule
retrouve la confiance du Roi puisqu’il exerce les fonctions de lieutenant-général au gouvernement de
Languedoc en 1638. Il a épousé Marie-Isabeau Mitte de Miolans.
25 Antoine II de Gramont, voir infra le comte de Chavigny à Richelieu, 12 juin.
26 Richelieu à Léon Bouthillier de Chavigny, de Fleury, le 15 mai 1634, dans L.-M. Avenel (éd.), Lettres,
instructions…, op. cit., t. IV, p. 555-556, d’après un manuscrit conservé au MAE, coll. MD France, vol.
810, f° 160.
15
Avenel, une allusion à Marie de Hautefort. L’hypothèse est confirmée par une lettre
que le comte de Chavigny adresse à Richelieu, le 12 juin. Louis XIII semble porter
un intérêt de plus en plus marqué à la jeune femme, qu’il s’agit de marier. Mais
Richelieu, malade, incapable de bouger, d’intervenir ou de s’interposer, est aussi
impuissant à dicter ses sentiments au Roi qu’à trouver un parti à la demoiselle. Un
27projet d’union avec le marquis de Lansac échoue au mois de juillet .
À titre personnel, l’année 1634 est, pour Richelieu, celle de la
concrétisation d’une œuvre qu’il veut imposer sur le long terme, elle est celle de
l’historicité. Le général des feuillants, Charles Vialart, en religion Charles de Saint-
Paul, présente une première version de l’ouvrage que le cardinal, affaibli
physiquement et psychologiquement, lui a commandé, une histoire de son ministère,
dont la publication n’intervient, sous couvert d’anonymat, qu’en 1649, sous le titre
d’Histoire du ministère d’Armand Jean du Plessis, cardinal duc de Richelieu, sous
ele règne de Louys le Juste, XIII du nom, roi de France et de Navarre, avec des
réflexions politiques et diverses lettres contenant les négociations des affaires de
28Piémont et du Montferrat . Dans la même optique, François Fouquet travaille au
classement et à l’exploitation des papiers d’État de Richelieu, que Charles Vialart
utilise, tout comme l’évêque de Saint-Malo, Achille de Harlay-Sancy,
ultérieurement, pour l’élaboration des Mémoires du cardinal-ministre, ou encore
29après eux, Antoine Aubery . Il n’est pas exclu que la rédaction des Mémoires
débutent dès la fin 1634, sous la plume de Charles Vialart, par la reprise des
30documents relatifs aux événements les plus récents . J. F. Michaud et J. J. F.
Poujoulat l’ont noté : « les événements qui remplissent ce livre y sont assez mal
rangés, ce qui est rare dans tout le cours de ces mémoires. Ce qui regarde la Reine
mère et le duc d’Orléans y est conduit fort avant dans l’année ; puis chaque espèce
de fait se trouve repris depuis le commencement et les moindres sont les premiers.
31La rédaction aussi semble plus négligée. » Richelieu entend se doter d’une stature
et d’un statut historique, alors même que l’un de ses ennemis les plus virulents, le
père Chanteloube, souligne, d’ailleurs à juste titre, sa propension à se comporter en
32courtisan du Roi tout autant qu’en principal ministre . Il s’agit bien là d’un des
principaux traits de caractère du personnage et un paradoxe surprenant : Richelieu
est certes principal ministre, chef de gouvernement, attaché à ce titre à son souverain
comme au principe monarchique même. Mais c’est également un homme sensible,
pour qui Louis XIII représente tout, emplit, amplifie et justifie son existence, à qui il
voue certainement une amitié sincère, partagée, que par-dessus tout il craint de
perdre. Quelques mots résument parfaitement l’état d’esprit, et l’état de santé, de
Richelieu : « Sire, ces trois lignes sont pour dire à Vostre Majesté que l’honneur de
sa conversation hier m’a faict dormir jusques à sept heures sans resveiller, ce qui
faict bien cognoistre par expérience que le contentement d’esprit est la meilleure
médecine qui puisse estre pour les corps un peu délicats, comme sont ceus du

27 Le baron de Charnacé au prince de Condé, le 8 juillet.
28
Voir les courriers que Charles Vialart adresse à Richelieu à la fin du mois de novembre.
29
Infra François Fouquet à Richelieu, 29 juillet.
30
Infra Charles Vialart à Richelieu, fin novembre.
31 Mémoires du cardinal de Richelieu, [éd. J. F. Michaud et J. J. F. Poujoulat], Nouvelle collection des
emémoires pour servir à l’histoire de France, 2 série, volume 8, Paris, chez l’éditeur du commentaire
analytique du Code civil, 1838, p. 512.
32
Lettre du père Chantelouve au cardinal de Richelieu, 1634, imprimé conservé au MAE, coll. MD
France, vol. 811, f° 228-237, repris à la fin de cette publication.
16
meilleur maistre du monde et de la plus fidèle, plus passionnée et plus obéissante
33créature qui ayt jamais esté. »
Malgré les craintes du cardinal-ministre, une réelle sollicitude anime encore
Louis XIII. Son expression apparaît nettement au mois de juin, lorsque le Roi lui-
même se porte mieux et que Richelieu trouve la voie de la guérison. L.-M. Avenel
signale que Louis XIII écrit à Richelieu le 12 juin : « je vous conjure d’avoir plus de
soin que jamais de vostre personne et croire que la mesme affection que j’aye eue
pour vous jusques à cette heure, et plus grande, s’il se pouvoit, durera
34éternellement » . L’historien souligne à juste titre l’insistance mise de part et
d’autre concernant une réelle affection mutuelle, et la juste appréciation par le Roi
des qualités de son ministre. Richelieu, à son tour, écrit au comte de Chavigny, de
Rueil, 18 juin 1634 : « J’ay veu, par vostre lettre, la bonne santé de Sa Majesté, dont
je ne sçaurois assez me resjouir, et sa bonne disposition en mon endroict, qui me
donne un contentement indicible. Je vous advoue que, bien que je sois si asseuré des
bonnes graces de Sa Majesté que j’en sçay la continuation bien plus certaine que ma
vie, la plus grande joye que je puisse recevoir est d’en avoir de nouveaux
tesmoignages, comme vos lettres m’en rendent souvent de son extraordinaire bonté
envers moy. […] Je vous prie de m’ayder à rendre très humbles graces au Roy de la
grace que deux lignes de sa main m’ont appris qu’il luy plaist me faire et luy
tesmoigner que la saulce m’oblige encore plus que le potiron, c’est-à-dire que sa
façon de faire ses graces est encore beaucoup meilleure que quelque bien qu’il
35puisse faire […] ». Vraisemblablement au cours de l’été, Richelieu écrit encore au
Roi, avec une désarmante sincérité : « ma tendresse esgalera asseurément, comme
elle a tousjours fait, ma fidélité. Je ne responds pas que la jalousie ne soit quelques
36fois de la partie, mais je suis seur que Vostre Majesté le trouvera bon […] » . La
question dynastique est, pour Richelieu, particulièrement sensible, et tout l’enjeu
sous-jacent à la relation nouée par le souverain avec Marie de Hautefort.
Claude et Léon Bouthillier à ses côtés, Richelieu n’est pas seul. Il sait
s’entourer. C’est précisément en 1634 que Pierre Séguier impose ses compétences
d’administrateur, de juriste, et de fiscaliste. Un homme d’État en devenir, un
37serviteur de la monarchie méconnu, s’impose sans ostentation ni lutte d’influence .
1634 voit l’émergence de ces serviteurs du pouvoir, qui mettent en exergue
l’affaiblissement économique, fiscal et monétaire du royaume, alors même que les
victoires militaires en Lorraine, tout comme les alliances hollandaise et suédoise,
pourraient offrir l’illusion d’une relative force tactique par rapport aux Habsbourg,
alors même que s’impose l’inéluctabilité d’une confrontation. Richelieu, à une
échelle plus restreinte, sollicite aussi l’expertise d’hommes de confiance, comme
François Fouquet ou François Joly de Fleury, concernant sa situation financière

33 Richelieu à Louis XIII, vers le 26 octobre 1634, L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t.
IV, p. 634. Original autographe.
34
L-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t. IV, p. 573.
35
L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t. IV, p. 572-574.
36
Richelieu à Louis XIII, vers la mi-1634, infra pièce 396.
37 Infra lettres de Pierre Séguier, principalement à l’automne 1634. Voir aussi F. Hildesheimer,
« Richelieu et Séguier ou l’invention d’une créature », dans B. Barbiche et Y.-M. Bercé (dir.), Études sur
l’ancienne France offertes en hommage à Michel Antoine, Paris, École des Chartes, 2003, p. 209-226 ; et
surtout R. Mousnier (éd.), Lettres et mémoires adressés au chancelier Séguier (1633-1649), Paris, PUF,
1964, 2 vol.
17
particulière, dans l’exercice de ses charges propres, ou dans la gestion des affaires
38familiales, notamment dans le cadre de la liquidation des successions y afférentes .
À la veille de l’entrée en guerre ouverte, se dresse, au travers des papiers
d’État et de la correspondance de Richelieu, un bilan des forces et des faiblesses du
roi de France. Au duc de Guise, pourtant exilé, soulignant le danger représenté par
une flotte espagnole croisant en Méditerranée, répond l’envoi, en Provence, du
marquis de Saint-Chamond, afin de s’assurer de l’obéissance des États et d’établir
39un bilan complet du système défensif du littoral . Aux comptes-rendus réguliers
40adressés par le marquis Armand Nompar de Caumont de La Force , répondent les
efforts déployés par son père, le maréchal Jacques Nompar de Caumont de La Force,
afin de consolider le système défensif et offensif déployé aux limites orientales du
royaume, en particulier le long du Rhin. Si la déclaration de guerre n’est pas une
fatalité, Richelieu le note dans ses Mémoires : « Il y a longtemps que les princes se
servent du nom de paix et de guerre comme d’une monnaie qu’ils emploient selon
41qu’il leur vient plus à propos pour l’avantage de leurs affaires... » . Mazarin partage
cette analyse. Il déclare au marquis de Saint-Chamond « […] qu’il ne croyoit pas que
les Espagnols voulussent attacquer la Provence, mais seulement donner de la
42jalousie en divers endroictz pour divertir les forces du Roy » . Le cardinal-ministre
répugne à user de l’intimidation qu’il considère comme une arme galvaudée. Il
préfère la voie diplomatique. Par ailleurs, si la raison guide ses décisions, toute
action doit également être conforme à la morale chrétienne et y puiser sa
justification. L’entrée en guerre ouverte contre une puissance catholique ne peut
constituer que l’ultime recours à une situation politique et militaire devenue
préjudiciable aux intérêts du monarque français. « […] Richelieu s’avance dans cette
guerre ˵à pas de plomb ˶, n’entendant s’engager qu’une fois toutes les autres
43possibilités diplomatiques explorées » . Le Testament politique a justifié les choix
d’un gentilhomme devenu prélat. Pour l’année 1634, d’autres considérations sont
mises en lumière par la correspondance et les papiers de l’homme d’État. Chez le
cardinal-ministre, le pragmatisme domine : le principe de dissuasion ne doit pas être
assimilable à une monnaie dévaluée ou rognée, mais à un ensemble de mesures
positives qui ne se limitent pas à la gestion, déjà cruciale, des armées. Des réformes
essentielles sont entreprises, indissociables d’un horizon brusquement assombri à
Nördlingen : en matière fiscale tout d’abord, afin de pallier les défaillances des
finances royales et faire face à un effort de guerre déjà considérable en temps de
guerre couverte. En matière judiciaire ensuite, le souverain rappelle avec force ses
prérogatives et étend son autorité grâce à l’envoi dans les provinces de serviteurs
dévoués. En matière monétaire enfin, l’usage de la livre tournois montre ses limites.
Louis XIII peut prendre la mesure de la fuite, hors des frontières du royaume, des
espèces françaises, tandis que la question de la parité des monnaies en circulation

38 Infra François Joly de Fleury à Richelieu, 9 mai ; François Fouquet à Richelieu, 12 mai.
39 Infra le duc de Guise à M. Rabut, consul de France à Livourne, 6 octobre 1634 ; « Relation de M. de
Saint-Chamond… », 26 décembre 1634 ; le rapport d’Henri de Séguiran sur la fortification des îles
d’Hyères, vers le 24 décembre, est rédigé dans la même optique.
40
En particulier, celui du 5 octobre, adressé au comte de Chavigny, infra.
41 Mémoires du cardinal de Richelieu, (J. F. Michaud et J. J. F. Poujoulat éd.), Nouvelle collection des
emémoires pour servir à l’histoire de France…, 2 série, volume 8, Paris, chez l’éditeur du commentaire
analytique du Code civil, 1838, livre XXV (1634), p. 512.
42
Infra le marquis de Saint-Chamond à Richelieu, 25 octobre.
43
F. Hildesheimer, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004, p. 352.
18
sur le continent européen trouve une nouvelle acuité face à la menace d’un conflit
avec les Habsbourg, face à l’imminence du recours à la force de frappe.
Par ailleurs, la correspondance de Richelieu rappelle que des malversations
entravent l’administration du gouvernement de Bretagne, dont le cardinal-ministre
est pourvu depuis 1631. La Provence est l’objet de toutes les attentions en raison de
sa façade maritime, alors que la suprématie en matière de forces navales reste encore
l’apanage des vaisseaux du roi Philippe IV, alors que la faiblesse des infrastructures
de défense rend le littoral vulnérable, en raison des résistances du parlement d’Aix à
accepter la réforme de la gabelle voulue par Richelieu, et plus généralement en
raison de la résistance de la province à l’installation d’élus pour la répartition et la
perception de l’impôt. En Lorraine, le processus d’assimilation se poursuit, le
conseil souverain de Nancy voit le jour, qui complète les compétences dévolues au
parlement de Metz. Ce dernier s’attribue définitivement les pouvoirs judiciaires
détenues jusqu’alors par l’évêque, pourtant Français, Henri de Bourbon-Verneuil,
demi-frère de Louis XIII. Henri de Rohan déclare même au comte de Chavigny :
« j’espère de voir bientost une réunion de la Lorraine à la couronne, estant
44nécessaire de ne biaiser plus en cette affaire » . Le duc Charles IV est cependant
loin d’avoir renoncé à la souveraineté et reste viscéralement attaché à
l’indépendance de ses États, autant qu’à la sienne propre. Ses hésitations sont autant
force que faiblesse, car il demeure insaisissable et imprévisible. Son procès s’ouvre
au parlement de Paris, il choisit l’exil, tandis que le duc d’Orléans se résout à
composer. Le traité d’Écouen (2 octobre) scelle un fragile accord qui ne remet pas
en cause la procédure initiée par le Roi pour tenter d’obtenir l’invalidation du
mariage contracté par son cadet avec la princesse Marguerite de Lorraine. En
matière de politique extérieure, enfin, les forces en présence se jaugent, jusqu’à la
bataille de Nördlingen, le 6 septembre, à laquelle prend part le duc de Lorraine, qui
bouscule soudain le relatif attentisme du souverain très chrétien et de son ministre.

Souveraineté française et souveraineté lorraine

Les premières semaines de l’année 1634 s’ouvrent sur le front lorrain. À la
45fin du mois de décembre, Charles IV est subitement revenu à Nancy . Le comte de
Brassac, gouverneur français imposé par le Roi dans la capitale ducale, craignant un
coup de main contre la garnison française, en renforce la défense et tient désormais
prêts les canons qui se trouvent sur les bastions de Notre-Dame et de Vaudémont. Le
duc de Lorraine a tôt fait d’assimiler les mesures prises à une menace physique
directe. Il préfère passer une nuit blanche aux aguets et quitte sa capitale pour un
46long exil . Louis XIII lui transmet l’injonction de placer son armée sous le
commandement du maréchal de La Force, de cesser les levées de troupes, et lui
47annonce que sa présence à Nancy n’est plus souhaitée . Pour Richelieu, le duc de
Lorraine n’a plus aucun sujet de plainte. À la suite des démarches du cardinal
Nicolas-François de Lorraine, Louis XIII a demandé aux Suédois de ne plus ravager

44
Infra Henri de Rohan à Léon Bouthillier de Chavigny, 11 décembre 1634.
45 Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 21 décembre 1633, MAE, coll. CP Lorraine,
vol. 13, f° 681-682.
46 Ibid.
47
Instructions de Louis XIII au comte de Brassac, Saint-Germain-en-Laye, 26 décembre 1633, MAE,
coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 685-686.
19
les duchés et ordre a été transmis au parlement de Metz de ne pas étendre le ressort
48géographique de sa juridiction . Le 31 décembre, Brassac confirme que le duc de
49Lorraine a obtempéré, au moins en ce qui concerne le séjour dans sa capitale . Mais
ses armées sont toujours sur le pied de guerre, la princesse Marguerite s’est
échappée, et les forteresses de La Mothe et de Sierck demeurent bastions d’une
possible reconquête par l’ennemi.
Sierck se situe sur la frontière de l’électorat de Trèves et du Luxembourg,
au confluent de deux vallées étroites et profondes, celle de la Moselle et celle du
ruisseau de Montenach. L’ouvrage militaire lorrain proprement dit a été construit sur
une éminence difficilement accessible, dominant la ville étalée à ses pieds. Le
promontoire barre la route du Rhin qui suit la vallée de la Moselle. Il constitue un
obstacle important pour les armées françaises en route pour les États allemands.
Sierck est aussi l’une des résidences préférées des ducs de Lorraine. Le 2 janvier
1634, conformément aux instructions de Louis XIII en date du 26 décembre, le
lieutenant du comte de Brassac, le chevalier de Miraumont, vient trouver Charles IV
50à Mirecourt . Il demande que la place de Sierck soit mise à la disposition du roi très
chrétien pour deux ou trois mois, et s’engage à la rendre telle qu’il la recevra. Le roi
de France souhaite contrôler la place pour surveiller les armées espagnoles
stationnées à proximité. Il considère la cession comme une juste compensation à la
51fuite de la princesse Marguerite dont le traité de Charmes prévoyait l’envoi à Paris .
Le duc de Lorraine sait qu’il ne peut compter ni sur l’Empereur ni sur Philippe IV
d’Espagne. Il n’a plus les moyens de résister à la volonté de Louis XIII et promet de
s’exécuter. Le 5 janvier, il fait officiellement répondre par le sieur de Contrisson
qu’il commande au gouverneur lorrain de Sierck, Antoine de Stainville, de laisser
52entrer la garnison française que le chevalier de Miraumont veut y loger . L’envoyé
de Charles IV est chargé de transmettre un acte écrit de cession temporaire, en
réponse à la démarche de Miraumont, qui n’a exhibé aucune instruction de
Louis XIII. Le texte rédigé par le duc de Lorraine témoigne autant de son
affaiblissement et de son impuissance, que de sa volonté de préserver la
53souveraineté territoriale dont il dispose encore . Mais le maréchal de La Force

48
Mémoire au sieur de la Garde allant trouver M. de Lorraine de la part du Roy, 13 octobre 1633,
conservé au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 476-477.
49 Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 31 décembre 1633, MAE, CP Lorraine, vol. 13,
f° 710-711.
50
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 3 janvier 1634, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 14,
f° 20-21.
51
Traité franco-lorrain de La Neuveville et de Charmes, 6 et 20 septembre 1633, dans M.-C. Vignal
Souleyreau (éd.), Richelieu à la conquête de la Lorraine : correspondance, 1633, Paris, éd. L’Harmattan,
2010, p. 433-434.
52
Charles IV à Louis XIII, Mirecourt, 5 janvier 1634.
53
L’acte de cession de Sierck a été publié par F. des Robert, Campagnes de Charles IV, duc de Lorraine
et de Bar, en Allemagne, en Lorraine et en Franche-Comté (1634-1638) d’après des documents inédits
tirés des archives du Ministère des affaires étrangères, Paris, H. Champion et Nancy, Sidot frère, 1883,
p. 446-448, d’après l’original conservé dans les archives de Ligniville : « Mais d’aultant que Sa dite
Altesse s’est portée librement promptement à élargir ce qui est en son pouvoir pour le bien du service du
Roy, encor qu’elle n’ayt appris plus particulièrement les intensions du Roy, Son Altesse espère de la
bonté de Sa Majesté qu’elle aura aggréable de luy expédier une déclaration suffisante par laquelle Sa
Majesté témoigne avoir désiré la dite ville de Siercques luy estre confiée pour le dit temps de deux ou
trois mois, comme estant empruntée pour servir au bien de ses affaires pendant le dit temps, et, iceluy
expiré, estre restituée ez mains de Son Altesse en pareil estat auquel elle estoit, lorsqu’elle auroit esté
mise ez mains de Sa Majesté, au désir qui sera employé, de sa part ou de ses successeurs ducs, à la
20
envoie aussitôt sur place un détachement de troupes, placées sous le commandement
du capitaine Deschapelles.
Dans les jours et semaines qui suivent, Charles IV semble céder au
découragement. Il a non seulement perdu sa capitale, mais il doit également
abandonner une place essentielle à la défense des duchés. Il est parfaitement
conscient que Louis XIII a désormais les moyens logistiques de faire main basse sur
l’ensemble de ses États, et d’y imposer la souveraineté française, notamment en
matière judiciaire. La cession de Sierck est sans doute envisagée par le duc de
Lorraine comme une concession indispensable alors que le roi de France entreprend
contre lui une action judiciaire au parlement de Paris, pour le rapt du duc d’Orléans.
Charles IV garde encore l’espoir de faire renoncer le roi de France. Dans ce but, il
dépêche à la cour le sieur de Villiers, exempt de ses gardes, qui s’était déjà rendu à
erParis au mois d’octobre 1633. Le 1 janvier 1634, Richelieu transmet ses
54instructions au comte de Brassac, par le biais de Léon Bouthillier de Chavigny . Le
gouverneur de Nancy doit se procurer auprès de Charles IV tous les renseignements
nécessaires concernant le mariage de Monsieur et de la princesse Marguerite. Il est
chargé de lui arracher des aveux en présence de Claude Gobelin, maître des requêtes
ordinaires de l’hôtel, qui a ordre de les enregistrer par procès-verbal. Il doit
également réunir les preuves de l’invalidité de la cérémonie, notamment en ce qui
concerne la publication des bans. Puis le 2, Louis XIII et Richelieu déposent une
requête au Parlement, afin que celui-ci diligente une enquête concernant
l’enlèvement dont aurait été victime le frère du Roi, et l’invalidité du mariage qu’il a
contracté. L’objectif immédiat de Richelieu est d’obtenir un écrit de Charles IV par
lequel ce dernier reconnaîtrait que le mariage de la princesse Marguerite s’est fait
55sans son consentement, et sans celui de Louis XIII . Le cardinal-ministre, en dehors
de toute considération religieuse et sacramentaire, pourrait exhiber la preuve
irréfutable de l’irrégularité du mariage célébré hors la loi. À défaut d’un écrit, un
témoignage verbal, dans le même sens, enregistré par Claude Gobelin, pourrait
servir la cause du Roi dans la procédure judiciaire lancée au parlement de Paris.
La tâche confiée au comte de Brassac est ardue. Retenu à Nancy, ce dernier
charge dans un premier temps le chevalier de Miraumont de régler l’affaire pour lui,
56et d’obtenir la cession de Sierck . Le 10 janvier, le duc de Lorraine met ses troupes
en marche dans la direction d’Épinal pour les faire sortir de Lorraine. Brassac

recevoir. Et d’aultant que Sa Majesté et Monsieur [le] Cardinal ont assez faict cognoistre à Son Altesse
que l’intention du Roy estoit qu’il ne fust faicte aucune entreprise par le parlement de Metz sur les terres
possédées par Son Altesse et que les choses demeurent ez mesme estat qu’elles estoient selon mesme que
Sa Majesté l’auroit déclaré sur la remontrance qui luy en fust faicte au dernier voyage qu’elle a faict en
Lorraine, ayant mandé à Messieurs du Parlement de n’entreprendre aucune juridiction sur les dittes terres
appartenant à Son Altesse, par elle possédées, néanmoins, le dit Parlement ne délaisse d’y contrevenir et
d’entreprendre sur les dittes terres au préjudice de Sa dite Altesse et de ses droits. Et partant, Sa Majesté
sera suppliée de divertir les dittes entreprises et nouveautés, et mander au dit Parlement de ne prendre
aucune cognoissance ou jurisdiction ès dicts lieux et autour, qui ont esté de tout temps, et plus
qu’immémorial, possédées par Son Altesse, et déclare que ce qui a esté entrepris par le dit Parlement ne
pourra préjudicier aux droits de Son Altesse. »
54
L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t. IV, p. 512-519, d’après un manuscrit conservé au
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 14, f° 4-9.
55 Le 10 janvier, Richelieu réitère en ce sens ses ordres au comte de Brassac. Le Roi lui-même en atteste
solennellement par une « déclaration […] de n’avoir jamais donné son consentement au prétendu mariage
de Monsieur », le 27 janvier.
56
Le chevalier de Miraumont au comte de Chavigny, Nancy, 13 janvier 1634.
21
57dépêche alors auprès du duc le sieur de Carnet pour obtenir un rendez-vous . Dans
le même temps, le marquis de La Force s’avance de l’électorat de Trèves vers
58l’Alsace pour couper le chemin au comte de Salm, sorti d’Haguenau .
L’administrateur de l’évêché de Strasbourg souhaite se retirer vers Brisach. Le
marquis de La Force s’oppose non seulement à sa retraite, mais l’oblige à un repli au
59château de Haut-Barr et à capituler . Dès la fin du mois, le comte de Salm signe un
traité par lequel il s’engage à livrer à Louis XIII les places d’Haguenau et de
60Saverne .
Charles IV est plus que jamais persuadé que le roi de France cherche à
s’emparer de lui pour instruire son procès. Indécis sur la conduite à tenir, le duc de
Lorraine consulte longuement celui qui, sans conteste, est son meilleur conseiller
politique, le curé de Mattaincourt, Pierre Fourier. Arrivé à Mirecourt le 6 janvier,
l’homme d’Église s’enferme avec le duc durant sept heures afin d’évoquer la
61situation . Le 19, Charles IV signe un acte d’abdication à Mirecourt en faveur de
62son frère . Le cardinal Nicolas-François accepte par une déclaration datée du même
jour. Le duc de Lorraine démissionnaire abandonne Mirecourt, officiellement pour
un pèlerinage à Notre-Dame de Sion, et fait savoir au comte de Brassac qu’il ne peut
63le recevoir . Entouré de nobles, de seize cornettes de cavalerie et de deux mille
erhommes de pied, Charles IV gagne la ville de Thann, passe le Rhin, à Brisach, le 1
64février , puis se retire à Besançon. Les motifs du geste de Charles IV restent
obscurs : lui était-il impossible de vivre dans un pays occupé par l’ennemi ?
L’abdication est-elle pour lui le seul moyen de sauver l’indépendance des duchés
face à la France ? L’appel de l’aventure a-t-il été le plus fort ? Richelieu est informé
des événements par le sieur de Contrisson. Il ne s’oppose pas immédiatement au
65changement, mais évite de reconnaître le nouveau duc de manière formelle .
Mathieu Molé a, dès le mois de septembre 1633, parfaitement évalué les
implications d’une démission possible de Charles IV. Il a d’ailleurs mis Pierre
Séguier soigneusement en garde : reconnaître la validité d’une cession équivaudrait
à reconnaître le principe de succession en ligne masculine dans les duchés de

57
Claude Gobelin au comte de Chavigny, Nancy, 18 janvier 1634.
58
Le marquis de La Force à son père, 24 janvier 1634.
59
Le maréchal de La Force au comte de Chavigny, Saint-Avold, 28 janvier 1634.
60 Richelieu au maréchal de La Force, 2 février 1634.
61 H. Derréal, « Saint Pierre Fourier et ses rapports avec la cour de Lorraine », dans L’Université de Pont-
à-Mousson et les problèmes de son temps : actes du colloque organisé par l’Institut de recherches
régionale en sciences sociales, humaines et économiques de l’Université de Nancy II, Nancy, 16-19
octobre 1972, Nancy, [Université de Nancy II], 1974, p. 217-233.
62
Acte de cession conservé au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 14, f° 91-92.
63 Billet de Charles IV destiné au comte de Brassac, en date du 19 janvier, transmis par M. de Carnet. Le
duc de Lorraine adresse au gouverneur de Nancy un second courrier, le lendemain, annonçant l’obligation
dans laquelle il se trouve de quitter les environs de Mirecourt [dans « Les Mémoires du comte de
Brassac… », article cité, p. 345] : « Monsieur, j’auroy esté fort ayse de vous veoir, suivant que je l’avoy
respondu au sieur de Carnet mais la procédure extraordinaire qui se faict contre moy touchant à mon
honneur et ne me laissant plus de seureté dans mes estats, j’ay esté obligé de m’esloigner ainsy que vous
dira de ma part le sieur de Couvonges que j’envoye vers vous à ce subject. Cela, pourtant, ne me fera pas
perdre le désir ny la volonté de rentrer aux bonnes grâces du Roy, toutes fois et quantes il luy plaira, ayant
cependant à me plaindre de mon malheur et vous asseurer que je suis […] ».
64 F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 1-2.
65 L’argument avancé ne manque pas de sel : « […] à la fin, M. le cardinal de Richelieu s’estant aperceu
qu’il [Charles IV] avoit de la jalousie de son frère, il luy fit entendre que le Roy n’agréoit point la
démission qu’il avoit faite en sa faveur, le dessein de Sa Majesté n’ayant jamais esté de le dépouiller de
ses Estats […]», dans « Les Mémoires du comte de Brassac… », C. Pfister (éd.), article cité, p. 329-330.
22
Lorraine et de Bar et réduirait à néant les dispositions testamentaires du duc Henri le
66Bon en faveur de la princesse Nicole . Richelieu contraint donc François-Nicolas de
67Lorraine à soumettre l’acte d’abdication à Louis XIII . Puis, il déclare le nouveau
duc solidaire des promesses de Charles IV. Richelieu rappelle que l’essentiel aux
yeux de la France est l’application du traité de Charmes. Il exige à nouveau
l’inexigible, la dissolution du mariage de la princesse Marguerite, que seul le Pape
pourrait prononcer. Comme la confiscation de souveraineté opérée en 1624-1625, le
ministre de Louis XIII conteste la validité d’une cession réalisée entre deux princes
qui ne peuvent se considérer comme usufruitiers des duchés de Lorraine et de Bar
puisque la princesse Claude serait, de droit, l’héritière de Nicole, si celle-ci décédait
sans enfant. Pas plus que la cession de 1625, Richelieu ne peut accepter le transport
de 1634. En reconnaître la validité reviendrait à entériner l’éviction définitive des
princesses Nicole et Claude de Lorraine.
Les filles du duc Henri le Bon sont cantonnées à Nancy, en compagnie de la
princesse de Phalsbourg. La famille ducale paraît en cet instant plus divisée que
jamais. La princesse Nicole fait état de pressions, de la part de son entourage, qui
l’incite à céder ses droits à sa sœur cadette, dans la perspective d’un mariage avec
68leur cousin, Nicolas-François . Elle réclame la protection française puis se déclare
prête à feindre la maladie pour rester dans la capitale ducale et faciliter son transfert
69vers la France . Il est envisagé que le comte de Brassac fasse venir Nicole de
Lorraine à Paris, escortée de quatre cents chevaux que fournirait le maréchal de La
70Force. Richelieu juge d’abord le projet inopportun et prématuré . Mais alors qu’il
s’apprête à transmettre ses instructions, le 26 janvier, le sieur de Contrisson se
présente et lui annonce le départ de Charles IV. Richelieu change d’avis. Le
gouverneur de Nancy est également chargé d’interroger Nicolas-François de
Lorraine à propos du mariage de Marguerite. Le frère de Charles IV arrive à Nancy
le 2 février. Au cours d’une entrevue, il remet au comte de Brassac un questionnaire

66
Réponse de Mathieu Molé au garde des Sceaux, après la lettre de ce dernier en date du 11 septembre,
publiée dans les Mémoires de Mathieu Molé, op. cit., vol. 2, p. 181-182.
67
L’acte de cession du duché de Lorraine par le duc Charles IV en faveur de son frère, le cardinal
Nicolas-François de Vaudémont, est établi à Mirecourt, le 19 janvier 1634. Il a été publié par le comte
d’Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, vol. 1, p. 551-553, d’après un
manuscrit conservé à la bibliothèque de l’Arsenal. Des copies figurent également au MAE, coll. CP
Lorraine, vol. 14, f° 91-92, et f° 93-98. Charles IV cède les duchés de Lorraine et de Bar à son frère cadet,
en qualité d’héritier présomptif de la couronne, et au terme de l’ordre successoral que lui-même et son
père ont imposé en 1624-1625. Il n’opère en réalité qu’une délégation temporaire de souveraineté, comme
le montrent les événements ultérieurs.
68
On trouve au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 13, f° 723-724, une minute rédigée en ces termes par la
duchesse de Lorraine, à la fin de l’année 1633 ou au début 1634 : « Sire, ayant desjà plusieurs fois supplié
Vostre Majesté d’interposer son authorité pour me tirer du misérable estat où je me voiois réduitte dans
l’appréhension que j’avois que Monsieur mon mari ne m’emmenast avec luy hors de mon pais pour me
forcer à faire des choses contre ma volonté, j’ay recours encore à présent à sa bonté pour le conjurer
autant qu’il m’est possible de donner ordre à ceux qui commandent ses armes dans la Lorraine de me
recevoir et protéger en son nom, afin que je ne sois pas violentée à me démettre du droit que j’ay sur cet
Estat, ainsy qu’on m’en presse tous les jours, entre les mains de Madame la princesse Claude ma sœur,
pour faciliter son mariage avec M. le cardinal de Lorraine. Je doibt donner à Vostre Éminence afin que
départant son asistance à tous ceux qui ont l’honneur d’estre ses alliés, elle ne le doive pas à celle qui sera
toute sa vie ».
69
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 5 janvier 1634.
70
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 14, f° 126-128.
23
71qui lui a été envoyé quelque temps auparavant à ce propos . Louis XIII « trouva ses
72réponses non seulement ridicules mais offensantes » . Le cadet des Vaudémont
essaie de gagner du temps en tergiversant. Il fait tout pour éviter de fournir au Roi
des éléments qui pourraient être utilisés contre la maison de Lorraine.
Les projets de Charles et de Nicolas-Français de Lorraine sont
suffisamment élaborés pour contrecarrer de manière efficace les tentatives françaises
d’ingérence dans l’ordre de succession à la couronne ducale. Si défense est faite à
Nicolas-François de Lorraine de recevoir le serment de fidélité des officiers de
justice et de l’hôtel de ville de Nancy, si le comte de Brassac reçoit l’ordre de ne pas
73l’appeler « Altesse », c’est bien à lui, jugé pourtant si timoré , que revient le
sauvetage de la dynastie qu’il est amené à perpétuer. Il n’a reçu que les ordres
memineurs et peut retourner à l’état laïc. Un projet d’union avec M de Combalet a été
écarté aussi vite qu’il avait été envisagé. Pour renforcer ses droits et éviter le risque
représenté par une alliance de la dernière héritière du duché de Lorraine avec un
prince français, de concert avec sa sœur Henriette, il met tout en œuvre pour épouser
sa cousine Claude, avant que le comte de Brassac ne la fasse emmener à Paris.
Nicolas-François, Nicole et Claude se retirent à Lunéville. Bien que la place soit
investie par les troupes du maréchal de La Force, le 17 février, en tant qu’évêque de
Toul, le cardinal de Lorraine s’octroie les dispenses de parenté et de bans
nécessaires au mariage avec sa cousine germaine. Il renonce aux dignités d’évêque
de Toul et de cardinal de Lorraine. Le lendemain, il convole avec la princesse
74Claude . La cérémonie nuptiale est célébrée par un chanoine de l’abbaye Saint-
Rémi de Lunéville, en présence de la princesse Nicole et de quatre témoins. L’union
est aussitôt consommée afin qu’elle ne puisse être défaite.
Sur le chemin de retour vers la capitale du duché, la famille ducale est
75arrêtée par les troupes françaises . Le duc et la duchesse, la princesse Nicole et la
princesse de Phalsbourg sont gardés à vue au palais ducal. Jugeant Nancy peu sûre,
76le comte de Brassac demande de nouvelles instructions à Paris . Le 24 février,
Louis XIII répond en insistant sur l’attention à porter à la princesse de Phalsbourg,
qui aurait l’intention de se rendre en Flandre. Le Roi demande au comte de Brassac
77de l’empêcher de sortir de Nancy . Il demande ensuite au gouverneur de négocier,
en compagnie de Claude Gobelin, avec le nouveau duc de Lorraine à propos du
mariage de la princesse Marguerite. Louis XIII complète enfin ses directives en
donnant l’autorisation au comte de Brassac de laisser sortir Nicolas-François de
Nancy et de retenir « civilement » Nicole et Claude Lorraine dans Nancy. Nicolas-
François de Lorraine envoie dans le même temps Charles de Lenoncourt en France
pour annoncer officiellement son mariage, puis protester contre l’occupation illégale
de Lunéville, et contre la détention abusive de la famille ducale à Nancy. La réponse
de Richelieu est tellement évasive que l’ambassadeur lorrain l’interprète comme

71 MAE, coll. CP Lorraine, vol. 30, f° 248-249 ; publié par C. Pfister, « Les Mémoires du comte de
Brassac… », op. cit., p. 353-356.
72
L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t. VIII, p. 266-267.
73
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 5 janvier 1634.
74
De leur union naissent trois enfants : Ferdinand de Lorraine, né à Vienne le 30 décembre 1639 et
décédé à Paris en 1658 ; le futur Charles V de Lorraine ; Anne-Marie-Thérèse de Lorraine, abbesse de
Remiremont, décédée en 1661 à Paris, à l’âge de 13 ans.
75 Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 19 février 1634.
76
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 21 février 1634.
77
Instructions de Louis XIII au comte de Brassac, 24 février 1634.
24
l’intention inavouée du cardinal d’occuper définitivement le duché. Puis le 6 mars, à
la grande honte du comte de Brassac, Henriette de Lorraine parvient, comme la
princesse Marguerite, à s’échapper de Nancy, cachée dans le carrosse de Broons,
78écuyer du prince de Phalsbourg et gouverneur de Damvillers et d’Yvois . Elle
79gagne rapidement la Franche-Comté .
De leur côté, les armées françaises stationnées dans les duchés se
rapprochent de Bitche et de La Mothe, les deux seules forteresses importantes
restées aux mains des Lorrains. Nicolas-François demande alors à Hennequin, son
secrétaire, d’adresser un billet chiffré au gouverneur lorrain de La Mothe, Antoine
80de Choiseul d’Isches, pour l’enjoindre à résister, quoi qu’il advienne . La teneur du
billet, intercepté par les soldats du vicomte d’Arpajon, est connue grâce au secrétaire
du comte de Brassac, Marivin, qui le déchiffre. Un autre courrier de Charles IV,
codé de la même manière, et de teneur similaire, tombe également entre les mains
des Français. Le sieur d’Isches, ne recevant aucune directive, devine ce qui s’est
passé et refuse de livrer la place. Le 16 mars, Louis XIII donne ordre au vicomte
81d’Arpajon d’entreprendre le blocus de La Mothe .
À Nancy, la peste a fait sa réapparition. Le comte de Brassac parvient à
enrayer l’épidémie par des mesures draconiennes. Il interdit par ailleurs aux
82capitaines français d’enrôler des soldats lorrains et renvoie ceux qui l’étaient déjà .
L’agitation contre la France est surtout entretenue par les religieux de la ville.
Claude Gobelin poursuit l’enquête qui lui a été réclamée sur les circonstances du
83mariage de Nicolas-François et de Claude . Mais les dispenses accordées par le
84pape Urbain VIII parviennent à Nancy . Le 20 mars, le curé de Saint-Èvre réitère le
mariage dans la clandestinité. Le même jour, M. de Magnas remet au comte de
85Brassac un mémoire de Richelieu, daté du 16 . Le gouverneur de Nancy doit
sommer Nicolas-François de quitter la ville, surveiller Claude et Nicole, et les
envoyer à Paris. Le gouverneur de Nancy, immobilisé par la goutte, fait transmettre,
par le chevalier de Miraumont, au duc en titre, les instructions qu’il a reçues.
Nicolas-François refuse de quitter son épouse. Brassac en réfère aussitôt à la cour,
par le biais du vicomte d’Arpajon, remplacé devant La Mothe par le colonel
86 erHebron . Dans la nuit du 31 mars au 1 avril 1634, comme avant eux la princesse
Marguerite et la princesse de Phalsbourg, le duc et la duchesse de Lorraine
87parviennent à sortir du palais et à prendre la fuite . Un carrosse attend les fugitifs

78 Carnet au comte de Chavigny, Nancy, 8 mars 1634.
79
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 10 mars 1634.
80
« Mémoires du comte de Brassac… », C. Pfister (éd.), article cité, p. 376.
81
Arpajon au comte de Chavigny, La Mothe, 24 mars 1634.
82 Placard du 9 mars 1634, mentionné par C. Pfister, article cité, p. 377.
83
Les interrogatoires des pères Aubry, Perpets, Jacques et Durand (9 et 10 mars 1634), sont conservés au
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 14, f° 267-271 et 274-278. Voir infra.
84
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 23 mars 1634.
85 Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 20 mars
86 Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 23 mars 1634.
87
Le comte de Brassac, dans un mémoire destiné à la cour et confié spécialement à Marivin [C. Pfister
(éd.), op. cit.], narre ensuite les circonstances de leur fuite : « […] la façon de laquelle ils sont sortis est
celle-cy. Il y a une porte dans la chambre de la princesse, couverte d’une tapisserie et d’un grand coffre,
laquelle sort sur un grand escalier qui ne descend pas en bas, mais qui va en haut, sur un grenier qui a esté
autrefois bruslé [un incendie a ravagé les combles du palais en 1626], et, passant au travers, l’on
rencontre au bout un grand escalier qui descend dans la cour. Le cardinal prit l’habit d’un valet de
chambre et sortit par le dit escalier avec un autre valet de chambre. La sentinelle qui estoit en bas de
l’escalier et la garde qui estoit à la porte du palais les laissa passez pour ce que les valets de chambre
25
près du pont de Malzéville. Malgré les précautions prises par le comte de Brassac
pour surveiller la famille ducale, l’alerte n’est donnée que tardivement. Après une
halte au château de Menoux près de Vesoul, le couple gagne sans encombre la
Toscane et la cour de Florence.
Le mariage de Nicolas-François et de Claude de Lorraine confond
désormais les droits à la couronne ducale de la branche aînée et de la branche
cadette de la famille. L’opposition du régime de la quenouille à la loi salique pour la
succession aux duchés n’a plus lieu d’être. Seule Nicole reste à Nancy, réellement
88malade . La faiblesse de la princesse et la crise de goutte du comte de Brassac ont
empêché l’exécution immédiate des ordres de Richelieu, et permis au duc et à la
89duchesse de Lorraine de profiter de l’instant pour prendre la fuite . Le mariage de
Claude bouleverse le point de vue et les intérêts de sa sœur aînée. Après onze jours
90 91de fièvre tierce , Nicole est conduite en France . Elle arrive à Paris le 7 mai 1634 :
92elle ne retournera plus à Nancy jusqu’à sa mort . La duchesse s’installe à l’hôtel de
Lorraine, 13 rue Pavée-du-Marais. Avant de quitter ses États, il semble que Nicole
ait pris le soin de rédiger un acte par lequel elle protestait d’avance contre tout écrit
93qu’on lui ferait signer ultérieurement . En sens inverse, au début du mois d’avril,
l’ingénieur Pierre d’Argencourt part en Lorraine pour dresser les plans d’une
forteresse mieux adaptée à la défense de Nancy. Vingt-cinq mille livres sont
destinées aux premiers travaux.
La famille ducale est désormais, et pour de longues années, totalement
disloquée. Alors que Charles IV gagne l’Empire et prend la tête des armées de la
Ligue catholique, Dom Calmet évoque plusieurs tentatives d’assassinat visant sa
personne. Un soldat allemand, qui a demandé une entrevue au duc de Lorraine
démissionnaire, est arrêté, porteur d’un pistolet. Une lettre empoisonnée lui est

avoient acoustumé de se retirer quand ils estoient couchés, entre neuf et dix. Quant à elle, elle sortit aussy
par le mesme escalier, qui est derrière la tapisserie, monta en haut dans les galletas, et puis alla prendre le
grand escalier qui descend dans la cour, estant habillée en laquais, alluma un flambeau, et passa ainsy
dans le corps de garde qui estoit, comme dit est, à la porte du palais. Le mal procède donc de ce petit
escalier desrobé, qui a tousjours esté inconnu pour estre couvert de la tapisserie et d’un coffre, et, par
conséquent, n’estoit pas gardé. Estans l’un et l’autre sortis en cette façon, ils s’en allèrent chez le sieur de
Bornay, premier gentilhomme de la chambre du cardinal, duquel l’on a apris toutes choses, lorsqu’il a
esté interrogé par M. Gobelin. Un nommé Beaulieu [gentilhomme de la suite de Nicolas-François de
Lorraine], qui a esté autres fois gouverneur de Jametz, s’y estoit aussy rendu, lequel, dès le soir, y avoit
porté des habits, feignant de les aller voir souper comme leur domestique. Et ce fut encores luy lequel,
pendant la nuit qu’ils passèrent chez Bornay, aller chercher un habit de paysan et un autre de paysanne,
sous lesquels ils sortirent de la ville avec chacun une hotte, apparamment remplie de fumier, mais, en
effet, n’y en avoit que la superficie. Et s’estans rendus l’un et l’autre à l’ouverture de la porte Notre-
Dame, où il se treuva grand peuple, tant pour sortir que pour entrer, l’on dit que la princesse fut versée
par terre entre les portes avec sa hotte et fut relevée par le cardinal, que l’on prenoit pour un paysan.
Assez près de la porte Notre-Dame, au-dehors, il y a un lieu bas où il y avoit un carrosse attelé de six
chevaux qui les attendoit et estoit relayé de quatre lieues en quatre lieues. Estant sortis des portes, ils
jettèrent leurs hottes et se mirent dans ce carosse. À sept heures, la porte fut ouverte, et à onze heures M.
de Brassac fut adverti, et non plutôt, pour ce qu’il ne se levoit jamais avant cette heure-là. Et incontinent,
l’on ne manqua de faire toutes sortes de diligences pour les atteindre avec la cavalerie que l’on fit monter
à cheval, mais inutilement, à cause de la grande avance qu’ils avoient. »
88
Nicole de Lorraine à Louis XIII, Nancy, 28 mars 1634.
89 Claude Gobelin au comte de Chavigny, Nancy, 29 mars 1634.
90 Le vicomte d’Arpajon au comte de Chavigny, Nancy, 11 avril 1634.
91 Le vicomte d’Arpajonte de Chavigny, Toul, 25 avril 1634.
92
Le 23 février 1657.
93
Le comte de Brassac au comte de Chavigny, Nancy, 29 avril 1634.
26
94 95également envoyée . Les Mémoires du baron Hennequin font encore état des
entreprises criminelles de M. de Besme. Gouverneur de Saint-Dizier, soupçonné de
collusion avec Monsieur, déchargé de ses fonctions, il aurait tenté de tuer Charles IV
96pour obtenir les faveurs de Louis XIII .
Nicolas-François et la princesse Claude séjournent près de leur tante, fille de
Charles III, et grande duchesse de Toscane. Ils voyagent aussi à Rome et à Naples.
Ils résident au total trois ans à Florence. Le couple passe ensuite en Bavière puis à
Vienne où naissent ses enfants. La princesse de Phalsbourg, quant à elle, retrouve la
duchesse d’Orléans à Bruxelles.

Gouvernance et souveraineté en Lorraine

L’exil de Charles IV, puis celui de Nicolas-François et de Claude de
Lorraine entraîne de fait la vacance du pouvoir en Lorraine. Pour faire face à la
carence gouvernementale engendrée par la dispersion de la famille ducale,
erLouis XIII et Richelieu, dès le 1 avril 1634, étendent les responsabilités dévolues
au comte de Brassac à toute la Lorraine. L’extension de l’administration française
dans les duchés est devenue inévitable après la prise de Nancy et la démission de
Charles IV. La fuite de Nicolas-François de Lorraine accélère encore le processus.
La promotion en ce sens du comte de Brassac, d’abord gouverneur de la capitale
ducale et de Lunéville, a été prévue dès le mois de novembre 1633. Ses lettres de
97provisions de gouverneur de Lorraine portent la date du 6 décembre . Au
gouverneur de Lorraine, habilité à nommer à tous les bénéfices ecclésiastiques
vacants pourvus jusque-là par le duc, revient la responsabilité de superviser la
mainmise française sur l’ensemble des États de Charles IV. Le 12 août 1634, la
charge de bailli de Nancy est également instituée. Elle est confiée à un noble lorrain
qui a choisi la cause française, Ferry de Haraucourt de Chamblay.
Samuel de La Nauve, de son côté poursuit l’exécution matérielle de la
saisie du Barrois mouvant. Le 10 septembre 1633, il a installé d’une part Antoine
Barrillon de Morangis comme intendant de justice et finance au duché de Bar,
98d’autre part Louis Chantereau-Lefebvre comme « intendant de finances et
99domaines ou de tailles, gabelles, bois au duché de Bar et prévôtés de Lamarche ,
Châtillon-sur-Saône, Conflans-en-Bassigny [auj. Conflans-sur-Lanterne] et
Gondrecourt, qui sont mouvantes de nous ». Dans les mois qui suivent, l’officier

94
L’incident est aussi rapporté par F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, p. 29-30.
C’est la princesse Claude qui avertit sa sœur de l’attentat. Le 21 juillet 1634, la princesse Nicole évoque
la tentative d’empoisonnement dont est victime son mari, dans une réponse adressée à Claude.
95
François Hennequin est d’abord le secrétaire de la duchesse de Toscane, Christine de Lorraine, puis
l’intendant de la maison de Nicolas-François. Il obtient des lettres de reconnaissance de gentillesse le 20
janvier 1635. Il est l’auteur de Mémoires aujourd’hui disparus, souvent cités par Dom Calmet dans son
Histoire de la Lorraine […], Nancy, 1752-1757, 7 vol. Voir infra, à la date du 9 juin.
96 Dom Calmet, Histoire de la Lorraine…, op. cit., t. VI, p. 153-154.
97
Elles sont publiées chez Antoine Charlot, à Nancy. Concernant les gouverneurs français successifs
e
envoyés en Lorraine, voir E. Duvernoy, « Gouverneurs et intendants de la Lorraine au XVII siècle,
Annales de la Société d’Histoire et d’Archéologie de la Lorraine, 1929, p. 1-32.
98 Les papiers de l’intendant des finances au duché de Bar sont aujourd’hui conservés à la BnF, coll. Ms.
fr., vol. 4845 à 4873. Une partie de la correspondance entretenue par Chantereau-Lefebvre avec Léon
Bouthillier de Chavigny et Sylvestre Crugy de Marcillac se trouve également au MAE, coll. CP Lorraine,
vol. 15, 26 et 28 ; et coll. MD France, vol. 816.
99
Auj. dép. Vosges, arr. Neufchâteau, chef-lieu de c.
27
français va de ville en ville procéder à la mainmise française. Samuel de La Nauve
reçoit les clés, fait prêter serment aux officiers, abroge la coutume locale au profit de
celle de Sens. Il procède selon la même méthode à Épinal, Châtel-sur-Moselle, Pont-
à-Mousson, Frouard, Pompey, Conflans, Étain et Stenay. Les résistances sont vite
matées. Les États généraux de Lorraine ne sont plus réunis. Alors que les assises de
la chevalerie lorraine et les Grands Jours de Saint-Mihiel ont peu à peu été
dépouillés de toute compétence par la famille ducale depuis le règne de Charles III,
puis par les fondations judiciaires françaises successives, subsiste un parlement à
Saint-Mihiel, compétent pour le Barrois non mouvant, composé de neuf magistrats
lorrains : Jacob Rutant, président ; et huit conseillers, Étienne de Rosières ; Gérard
Gervaise, seigneur de Froideau ; Sarrazin d’Amblemont, Jean Rutant (fils de Jacob
Rutant) ; Charles Bousmard ; Thiéry ; Philippe de Gondrecourt ; Jacques II
100Bournon . Il s’agit en réalité de la chambre des comptes de Saint-Mihiel, doublée,
depuis 1532, d’une commission permanente de juristes, contrainte d’entériner la
nomination d’Antoine Barrillon de Morangis et d’enregistrer les lettres royales
émises en sa faveur. Jean Bourgeois, qui détenait la charge de procureur général ès
provinces du Barrois en survivance de son père depuis 1602, en raison de son refus
de prêter serment de fidélité au Roi, est démis de ses fonctions et remplacé par un
avocat au parlement de Paris, Joseph Bolengis. Jean-Henri Humbert, procureur
101général de Lorraine, est évincé pour la même raison . Le maintien provisoire dans
le duché de Bar d’une instance judiciaire lorraine était peut-être une concession aux
usages locaux et le moyen de préserver un semblant de légalité féodale à la
mainmise française, qui ne pouvait se passer de telles compétences en territoire
décentré. Concession à un droit multiséculaire, et aux droits de l’Empereur, par
respect de l’historicité dont Richelieu tout à la fois se prévaut pour justifier son
action et se démarque pour mieux s’ancrer dans la modernité et les impératifs
stratégiques de son temps.
La famille ducale n’abandonne cependant pas totalement l’administration
du pays en choisissant l’exil. Le conseil ducal, dirigé par le garde des Sceaux de
102Lorraine, Charles de Remoncourt, abbé de Gorze , conserve des attributions
judiciaires et législatives concurrentes des institutions françaises. Au mois d’août
1634, le conseil de Charles IV et de Nicolas-François se compose, outre l’abbé de
103Gorze, de Gaspard de Ligniville, comte de Tuméjus , du frère cadet de celui-ci,

100 P.-D.-G. de Rogéville, Dictionnaire historique des ordonnances et des tribunaux de la Lorraine et du
Barrois…, op. cit., tome second, p. 28-29.
101
P.-D.-G. de Rogéville, Dictionnaire historique des ordonnances et des tribunaux de la Lorraine et du
Barrois…, op. cit., tome second, p. 697.
102 Fils bâtard du duc Charles III, Charles de Remoncourt a pris possession de l’abbaye de Gorze en août
1608, à la mort de son frère aîné, Charles de Lorraine, primat de Nancy, auquel il a également succédé en
cette qualité. Il a été nommé chef des conseils d’État et privé le 10 octobre 1632. Il reste longtemps à
Nancy dans une situation ambiguë. Il est pourvu, en commende, de l’abbaye de Senones en 1634, à la
suite de l’abandon de l’état ecclésiastique par Nicolas-François de Lorraine, son neveu. Après la rupture
de la Petite Paix, il quitte la Lorraine (1643). Mais il y revient et cumule de nombreux bénéfices jusqu’à
sa mort, le 26 juin 1648.
103
Gaspard de Ligniville, comte de Tuméjus, de Vitel, seigneur de They-sous-Monfort, est le fils aîné de
Christophe de Ligniville et de Catherine de Sandrecourt. Comte du Saint Empire, conseiller d’État, il
détient la charge de premier gentilhomme de la chambre de François de Vaudémont, père de Charles IV.
Nommé général de l’artillerie des princes catholiques d’Allemagne en 1620, il est l’un des témoins de la
cession opérée en 1625 par François de Vaudémont, devenu duc François II de Lorraine, en faveur de son
fils aîné. Sénéchal du duché de Bar en 1632, il est chargé du gouvernement de la ville et du château de
Bitche qu’il doit livrer au maréchal de La Force au mois de mai 1634. Il a épousé, en 1593, Renée
28
104Philippe-Emmanuel de Ligniville, prévôt de la collégiale Saint-Georges de Nancy ,
de MM. de Ludres, Liégeois et Prudhomme père, maîtres des requêtes ordinaires, de
Jean Bourgeois, démis par le roi de France de ses fonctions de procureur général ès
provinces de Barrois, et maître des requêtes ordinaires, de Claude Janin, secrétaire
d’État, des commandements et finances de Charles IV, de J. Perrin, de MM. Royer,
de Chastenoy, d’Armaucourt, de Leschicault, N. Arnoult, de MM. Philibert et F.
Perrin, maîtres des requêtes ordinaires, de MM. Humbert, C. Prudhomme, Matereille
et de Claude Machon. Réuni à Nancy, il rend un arrêt par commission en faveur des
professeurs de l’université de Pont-à-Mousson et de leurs veuves, prévoyant leur
exemption du logement des gens de guerre et des contributions. L’arrêt devient
105définitif au mois de septembre . Six mois à peine après l’abdication, Charles IV
exprime officiellement la nécessité dans laquelle il se trouve de rendosser la dignité
ducale, dans son exercice plein et entier. Il le fait savoir par un manifeste qu’il
106parvient à faire diffuser et placarder à Nancy au mois de juin . Le duc
démissionnaire s’insurge contre l’occupation française et formule ses droits à la
souveraineté. Il intime ordre à ses sujets d’entrer en résistance contre l’autorité
royale. Pour faire pièce au parlement de Metz, il institue une cour souveraine de
107Lorraine, composée de conseillers fugitifs, qui rend ses propres ordonnances .
L’assemblée voulue par Charles IV doit remplacer les assises de la chevalerie, dont
les décisions étaient déjà régulièrement contestées devant le conseil ducal depuis le
108règne de Charles III, et concrétise des projets autoritaristes . La cour souveraine est
d’abord installée à Vesoul. Elle siège ensuite au gré des circonstances à Sierck,
Vaudrevange, Longwy et même à Luxembourg. Pour Charles IV, une telle
institution revêt une portée symbolique essentielle : celle de la réalité et de la
légitimité de son autorité souveraine. C’est également pour faire pièce à la cour
ambulatoire que Louis XIII et Richelieu opposent, au mois de septembre 1634, un
conseil souverain en même temps que la domination militaire sur l’ensemble des
duchés de Lorraine et de Bar. Dans les années qui suivent, la cour souveraine de
Charles IV est totalement ignorée des officiers français. Installée à Sierck, elle est
présidée en 1637 par le président de Rutant, de la cour de Saint-Mihiel. Il est alors
109assisté de deux conseillers nommés le 17 janvier, et de deux greffiers .



d’Anglure, puis en secondes noces Philiberte-Angélique d’Houécourt. De cette union est né Philippe-
Emmanuel de Ligniville (1611-1664), qui épouse en mai 1633 Alix de Véroncourt.
104
Philippe-Emmanuel de Ligniville est le fils cadet de Christophe de Ligniville et de Catherine de
Sandrecourt. Il est aussi le frère du comte de Tuméjus. Tous deux se partagent la succession et les biens
de leur père en 1608. Philippe-Emmanuel de Ligniville détient la charge de conseiller d’État, et celle de
grand prévôt de Remiremont et de la collégiale Saint-Georges de Nancy. Il est aussi abbé de La Chalade,
prieur et seigneur d’Affonvel. Élu évêque de Toul par le chapitre, il ne peut cependant accéder à la dignité
épiscopale, conférée à Jean des Porcelets de Maillane. Il est l’un des témoins au mariage de la duchesse
Nicole et du duc Charles IV de Lorraine en 1621.
105
P.-D.-G. de Rogéville, Dictionnaire historique des ordonnances et des tribunaux de la Lorraine et du
Barrois…, tome second, Nancy, chez la veuve Leclerc, 1777, p. 593.
106
Le placard du duc de Lorraine est daté de Besançon, le 13 juin 1634.
107 F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 28.
108 L’année précédente pourtant, le duc de Lorraine, pressé par les besoins d’argent, n’osait plus lever
d’impôts de sa propre autorité. Il s’est alors résolu à réclamer des subsides aux assises de Nancy,
promettant de faire ratifier l’irrégularité de procédure par les états généraux…
109
Un registre de la cour de Sierck est tenu à partir du 6 octobre 1639.
29
Le conseil souverain de Nancy

La création du conseil souverain de Nancy s’inscrit dans une série de
mesures prises de manière systématique, afin d’asseoir l’autorité du roi de France
sur les États du duc Charles IV. Si l’érection du parlement de Metz reste à cet égard
l’initiative la plus symbolique, il paraît nécessaire de rappeler que les Trois-Évêchés,
depuis les années 1620, voient peu à peu se substituer au régime de protection
simple celui de protection souveraine, et que le sort réservé à Metz, Toul et Verdun
est indissociable de celui de la Lorraine en son ensemble. Richelieu et le roi de
France entament le processus par l’envoi d’un intendant dans les Trois-Évêchés. Ses
missions ne sont au départ que temporaires et ponctuelles. L’intendant joue un rôle
moins important dans les Trois-Évêchés que le gouverneur et le président royal. Sa
fonction n’est qu’intermittente et ne devient permanente qu’en 1637. Avant cette
date, les missions des intendants à Metz, Toul et Verdun se résument à l’inspection
des travaux supervisés par les officiers royaux, et à leur contrôle. Dès 1624-1625,
l’un des objectifs assignés à Cardin Le Bret est d’y contrôler l’administration de la
110justice . À la fin de l’année 1630, Issac Juyé, sieur de Moricq, est à son tour
diligenté à Metz pour y surveiller l’exercice de la justice et l’administration des
finances. Créature zélée, Moricq dénonce les ingérences des officiers du duc de
111Lorraine et l’absentéisme du président Charpentier . Si Louis XIII a, en théorie,
« rompu la solitude des hommes du roi qui incarnaient depuis 1552-53 le régime de
protection en substituant un parlement au seul président chargé d’ ˵exercer et régler
la justice ˶ (août 1633) et en flanquant le gouverneur ˵ès ville et citadelle de Metz et
pays messin ˶, ou son suppléant, d’un intendant, de police, justice et finances en août
1121637 » , il instaure dès le mois de septembre 1633 une double charge
d’intendant. Au mois d’août 1634, le roi de France promulgue un édit portant
suppression de la juridiction du maître-échevin, du conseil des Vingt-cinq et des
113Treize de Metz, ainsi que des autres juridictions du ressort . Le même texte crée

110 Voir l’ « Instruction [du Roi] à Lebret et à de Lorme touchant les affaires de Metz, Toul et Verdun »,
daté du 7 décembre 1624, A. Wild (éd.), dans Les Papiers de Richelieu, section politique extérieure,
correspondance et papiers d’État. Empire allemand, t. 1 : 1616-1629, Paris, éd. A. Pédone, 1982, p. 72-
76.
111 Moricq à Richelieu, Verdun, 5 mars 1631, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 10, f° 20.
112 Y. Le Moigne, « Hommes du roi et pouvoir municipal à Metz (1641-1789) », dans Pouvoir, ville et
société en Europe, 1650-1750. Colloque international du CNRS (octobre 1981), actes réunis et publiés
par G. Livet et B. Vogler, Paris, éd. Ophrys, 1983, p. 571-589, citation p. 571.
113
La mesure est révélatrice du tournant préabsolutiste qui s’opère dans l’exercice de la justice royale. Fin
1633, après la mise en place du Parlement, les trois ordres de la ville de Metz ont adressé à Louis XIII
leurs doléances et réclamé le maintien de leurs anciens privilèges, notamment la conservation de la justice
souveraine, prérogative particulière du maître-échevin. Le 12 février 1634, le roi très chrétien répond à
ces prétentions en confirmant les articles de l’édit de janvier 1633 consacrés à la juridiction dévolue au
maître-échevin. Le 18 mai, le parlement de Metz enregistre les réponses de Louis XIII et les cahiers des
ordres messins. Il précise prudemment : « […] à la charge, restriction et modification [que] le mot de
protection dont usent les gens des trois ordres dans leur requête, ne préjudiciera aux droits dudit seigneur
et de sa couronne » (E. Michel, Histoire du Parlement de Metz, Paris, J. Tichener, 1845, p. 39). Abraham
Fabert et le magistrat de Metz ne sont pas seuls à entrer en conflit avec le parlement de Metz. Le cardinal
de Lorraine, évêque de Toul, le maître-échevin et les dix justiciers de cette ville ne tardent pas à s’opposer
à la juridiction souveraine imposée par le roi de France. Le 12 février 1634, un arrêt du conseil de Roi
doit confirmer le maître-échevin et l’évêque dans leurs droits de justice, mais dans les limites tracées par
l’édit de création du Parlement. Le même jour, un second arrêt repousse les prétentions de François de
Lorraine-Chaligny, évêque de Verdun, tout en déclarant que Louis XIII n’a pas eu l’intention de porter
préjudice aux anciens droits, privilèges et immunités de l’évêque et du chapitre de Verdun. Ce second
30
cinq bailliages dans les villes de Metz, Toul, Verdun, Vic-sur-Seille et Mouzon,
auxquelles sont ajoutées huit prévôtés dans les villes et bourgs de Clermont-en-
Argonne, Gorze, Nomeny, Château-Renaud, Stenay, Varennes-en-Argonne, Les
114Montignons [Montzéville] et Vienne-le-Châtel . C’est également au cours de
l’année 1634 que le gouvernement militaire des Trois-Évêchés passe au cardinal de
La Valette, sans pour autant apaiser le conflit ouvert avec les parlementaires, bien au
contraire puisque celui-ci débouche sur l’exil des magistrats à Toul.
Au cours de l’été 1634, Louis XIII fait préparer par le comte de Chavigny
une commission destinée au comte de Brassac « pour estre du conseil souverain
115estably à Nancy et estre au-dessus du président quant il y yra » . D’emblée, le Roi
prévoit une prééminence protocolaire de l’autorité militaire sur l’autorité judiciaire
qu’il décide d’établir. La désorganisation de la justice, les vacances administratives
consécutives à l’exil des serviteurs du duc de Lorraine, et les initiatives mêmes de
Charles IV, obligent le roi de France à créer un organisme judiciaire particulier. La
lettre adressée au gouverneur de Lorraine le 15 août, en même temps que le projet de
commission qui lui est destinée, précise : « M. de Chamblay me mande que le duc
de Lorraine a escrit affin qu’on ne reconnoisse point pour duc le cardinal son frère
[…] parce que cela peut servir au dessein que l’on a de réunir la Lorraine ». La
vacance du pouvoir est totale et les hésitations de Charles IV à abandonner ses
prérogatives, plus qu’un désaccord entre les deux frères, ne font qu’ajouter à la
erconfusion. Le 1 septembre, le comte de Brassac en apporte la preuve : « quelque
diligence que j’aye faite, je n’ai pu recouvrer aucun acte que le duc de Lorraine
Charles aye fait comme souverain despuis sa cession et y a un homme de Sainct-
Nicolas qui a mieux aymé estre fugitif que de donner deux décrets qu’il avoit
116obtenus dudit duc sur un procès » . Les 16 et 17 septembre 1634, Louis XIII
117procède officiellement à « l’établissement d’un conseil souverain dans Nancy » .
Le ressort de la nouvelle cour est étendu à l’ensemble du duché, à l’exception
toutefois du Barrois non mouvant, dont le ressort reste dans l’immédiat au parlement
de Saint-Mihiel. Le conseil souverain est chargé de rendre la justice au nom de
Louis XIII, et d’assister le gouverneur militaire de la Lorraine dans l’administration
de la province nouvellement conquise. Le Roi très chrétien considère le duché de
118Lorraine comme « réuny à nostre couronne » . Bien que méfiant à l’égard des

arrêt confirme cependant bien l’édit qui a supprimé leur droit de justice souveraine pour l’attribuer au
Parlement. Seule la suppression complète de ces juridictions si longtemps souveraines fait cesser leur
résistance.
114
Par la suite, les ordres des Trois-Évêchés font encore de nouvelles représentations au Roi. L’édit du
mois d’août 1634 n’est envoyé au parlement de Metz qu’à la fin de l’année 1640 ! Le délai ne correspond
qu’à six années de flottement, alors qu’une exécution rapide aurait pu mettre un terme à des luttes
incessantes et aurait facilité l’action du Parlement si scrupuleusement entravée par les potentats locaux.
L’enregistrement de l’édit n’intervient que le 21 février 1641 et son exécution ne débute qu’à cette
époque.
115 Le projet de commission établi par le comte de Chavigny porte la date du 15 août 1634. On en retrouve
les dispositions dans l’acte précisant les modalités d’établissement du conseil souverain de Nancy (17
septembre), puis dans une déclaration du Roi en date du 30 novembre.
116 er
Le comte de Brassac à Léon Bouthillier, Nancy, 1 septembre 1634.
117
BnF, coll. Cinq cents de Colbert, vol. 441, f° 359-365 ; la déclaration du Roi est aussi conservée au
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 15, f° 197-209. La transcription de cette seconde copie est proposée ci-
dessous, à la date du 17 septembre. Voir également A. Gain, Le conseil souverain de Nancy (1634-1637),
Metz, Imprimerie Paul Even, 1937.
118
Déclaration du Roy portant attribution de gages aux officiers du conseil souverain de Nancy, qui suit
la déclaration d’établissement du 16-17 septembre, infra.
31
parlementaires, il compte sur le symbole de souveraineté que représente une telle
cour de justice pour étendre son autorité des Trois-Évêchés aux duchés de Lorraine
et de Bar. Il envisage le parlement de Metz et le conseil souverain de Nancy comme
les moyens nécessaires à l’assujettissement et à l’annexion au royaume. À l’exemple
des parlements, le conseil souverain se compose d’un premier président, de deux
présidents, de dix-sept conseillers, d’un avocat du Roi, et d’un procureur général
(avec connaissance des affaires civiles et criminelles), tous empruntés à
l’établissement messin. La permanence du personnel, malgré les difficultés que
celui-ci rencontre avec l’autorité militaire, est un indice supplémentaire de l’usage
que Louis XIII et Richelieu souhaitent faire du second outil institutionnel qu’ils
mettent en place.
L’édit royal annonçant la création de la nouvelle instance est daté du 16
septembre. Le lendemain, Louis XIII fait diffuser une déclaration qui établit le
tribunal, et précise les raisons qui ont présidé à l’érection d’une telle institution, les
trahisons dont le duc d’Orléans et la famille ducale se sont rendus coupables, alors
même que le parlement de Paris prononce une condamnation. Le conseil souverain
de Nancy est envisagé comme une mesure de représailles et d’assujettissement
nécessaire à la pacification, et à l’occupation avant l’incorporation, de la Lorraine.
Le rôle essentiel dévolu au conseil souverain de Nancy est bien celui d’un Parlement
de province occupée. Ses principales fonctions sont la surveillance des officiers
locaux, des notables laïcs et ecclésiastiques, et la justice en appel. Le conseil
souverain de Nancy est conçu non seulement comme un organe de substitution aux
instances ducales sises jusqu’alors à Nancy, mais aussi comme un organe de
contrôle indirect de celles de Saint-Mihiel. Il est à noter cependant que le Roi
n’institue la nouvelle cour de justice que par provision. Il se réserve la possibilité
d’en modifier l’établissement. Le souverain souhaite éviter de réitérer à Nancy les
impairs commis à Metz, et empêcher les débordements d’un personnel commun aux
deux assemblées. Non sans ambiguïté, les termes de la première institution du
conseil souverain témoignent de la méfiance du pouvoir central à l’égard de ses
officiers et portent déjà en germes les modifications ultérieures que subit le conseil
souverain de Nancy. De surcroît, l’ambiguïté de ressort induite par la coexistence du
conseil souverain de Nancy et du parlement de Saint-Mihiel est renforcée par
l’évocation de la charge d’intendant compétent pour le Barrois non mouvant. Elle
témoigne des difficultés à maintenir en Barrois deux pouvoirs judiciaires se
rattachant à deux souverainetés antagonistes. Tel est pourtant le choix de Louis XIII,
qui ne va pas sans contradiction. C’est Louis Chantereau-Lefebvre qui exerce, au
nom du souverain français, les fonctions d’intendant dans le Barrois non mouvant
depuis l’année précédente. L’ambiguïté des termes employés à son propos, « qui
présidera au dit Parlement », est à l’origine de prétentions ultérieures de l’intendant
et de la jalousie à son égard des membres du conseil souverain, alors que Michel
Charpentier, déjà président au parlement de Metz, est désigné premier président du
conseil et Claude Gobelin, conseiller aux conseils du Roi, maître des requêtes
ordinaires en son hôtel et intendant de la justice en son armée, second
président. Louis XIII semble dans un premier temps accorder au conseil souverain
un ressort couvrant tous les États du duc de Lorraine, tout en maintenant la
juridiction du parlement de Saint-Mihiel, mais il reprend ensuite au tribunal lorrain
ce qu’il vient de lui laisser. Ce point entraîne des conflits de compétence entre la
cour de Saint-Mihiel, que Louis XIII se décide à supprimer, et le conseil souverain.
32
Ce dernier doit aussi composer avec la susceptibilité du parlement de Metz, dont
l’autorité s’étend sur les Trois-Évêchés. Malgré un personnel commun, des rivalités
de ressort surgissent là encore. Les attributions des chambres des comptes, des cours
des aides et des autres juridictions souveraines de Lorraine passent quant à elle très
explicitement au conseil souverain. Mais la même ambiguïté ressurgit avec la
précision de la compétence attribuée au conseil souverain, celle des affaires
financières et domaniales, y compris les cas ressortant jusqu’alors de Saint-Mihiel.
Pour les affaires criminelles, afin de garantir aux inculpés une certaine équité de
procédure, un collège de sept magistrats est prévu. Faute de ce quorum, la cour est
tenue de se compléter de magistrats locaux.
119Malgré une brève existence – il est supprimé le 13 juillet 1637 - le
conseil souverain de Nancy déploie une activité considérable : dans le règlement des
affaires judiciaires aussi bien que dans la nomination aux offices et aux bénéfices
ecclésiastiques. Il contribue de manière significative à l’introduction de la justice
française dans le duché de Lorraine. Outre les compétences judiciaires, les
attributions incombant au conseil souverain sont multiples : enregistrer les ordres du
Roi, publier ceux-ci dans la province conquise, au besoin les commenter par des
arrêts explicatifs.
L’instance mise en place et modifiée à plusieurs reprises par Louis XIII
entre 1634 et 1637 a tout d’abord un rôle administratif. Elle a la charge de recevoir,
entériner, et publier les ordonnances, règlements et messages du Roi. Au mois
d’octobre 1634, le conseil souverain enregistre la déclaration du souverain français
pardonnant la fuite de Gaston d’Orléans et amnistiant ses domestiques. Le 13
décembre 1634, la commission du comte de Brassac comme gouverneur et
lieutenant général de Lorraine est enregistrée. La tâche la plus importante du conseil
souverain reste cependant l’exercice de la justice. Les lettres d’établissement de la
cour lui attribuent une large compétence : « toutes affaires civiles et criminelles de
police, de domaines, impositions, aydes, tailles, finances et toutes autres généralles
quelconques… ». Le conseil reprend les fonctions de la cour souveraine ducale,
« avec plein pouvoir de juger souverainement et en dernier ressort toutes les dites
affaires, tant en première instance que sur les appellations qui seront interjettées au
dit conseil des baillifs, leurs lieutenants et autres juges… ». En première instance, le
conseil souverain peut lui-même évoquer les affaires ou bien être saisi par les parties
en conflit pour les départager. Les causes qui lui sont déférées sont nombreuses et
d’une grande variété. Les sentences des tribunaux les plus divers sont contestées
devant la cour de Nancy. Elle peut également commuer des peines de prison en
amendes, présider à des réconciliations, voire même les ordonner. Une autre tâche

119
La juridiction et le ressort du conseil souverain de Nancy sont attribués au parlement de Metz séant à
Toul. Ses archives sont également transmises et adjointes à celles de la cour messine. Elles font l’objet
d’un inventaire dressé le 3 septembre 1637 par Michel Marescot, conseiller au parlement de Metz,
désigné par ses pairs pour cette tâche particulière. Les archives du conseil souverain de Nancy suivent
ensuite le parlement de Metz à son retour dans sa ville d’origine et trouvent leur place dans l’énorme
fonds constitué par celui-ci. Elles sont à la base de l’étude rédigée en 1937 par André Gain. L’auteur
signale que les archives du conseil souverain ont été remarquées et isolées par P. d’Arbois de Jubainville
après la première guerre mondiale. Elles sont classées dans la série B des archives départementales de la
Moselle. P. d’Arbois de Jubainville est l’auteur d’un répertoire numérique de cette série : Archives
départementales de la Moselle, répertoire numérique de la série B, Metz, Imprimerie Lorraine, 1930.
André Gain a étudié le conseil souverain essentiellement à partir de la collection conservée à Metz. Il
semble avoir peu exploité les papiers de Louis Chantereau-Lefebvre conservés à la BnF, leur préférant les
volumes de la collection des Manuscrits français.
33
dévolue au conseil souverain est la mise en possession des prêtres et des bénéficiers
ecclésiastiques de leurs cures ou de leurs chapelles. Il peut aussi se substituer au roi
de France pour la nomination aux offices.
Une autre compétence du conseil souverain de Nancy est liée à la
particularité lorraine que constituent les assises de la chevalerie. Depuis les origines
de la féodalité, la chevalerie lorraine rendait la justice en son sein, usurpant ainsi une
partie des pouvoirs du duc. Les assises jugeaient les procès des chevaliers entre eux,
les contestations des chevaliers avec leurs sujets et avec les communautés
d’habitants, sauf en matière criminelle. Le duc lui-même relevait des assises. Celles-
ci jugeaient en dernier ressort sur appel des justiciables qui n’acceptaient pas les
120décisions des juridictions ducales et seigneuriales . Le 9 avril 1627, une
ordonnance de Charles IV a introduit aux assises des conseillers gradués à la
nomination du duc. Charles IV a mis en œuvre la prise de contrôle et le
dessaisissement progressif des assises au profit de juges professionnels. Durant
l’existence du conseil souverain de Nancy, le rétablissement des assises n’est pas
exclu par le Roi. L’éventualité est autant une menace qu’un moyen de pression sur
les magistrats. Au mois de novembre 1634, ces derniers font parvenir à Louis XIII
un Mémoire touchant les assises. Le texte s’efforce d’écarter tout argument
favorable au rétablissement, en ménageant cependant les susceptibilités de la
noblesse. Dans ces circonstances, la nomination par le Roi du baron de Chamblay
comme bailli de Nancy n’est pas anodine.

France et Lorraine, féodalisme et modernité

Si l’incorporation au royaume des deux duchés de Lorraine et de Bar
répond à une utilité stratégique immédiate, constituer la base arrière indispensable à
une offensive au-delà du Rhin, elle est aussi fondée sur un ensemble d’arguments
historiques et juridiques, fournis par les historiographes et les juristes qui travaillent
pour Louis XIII et Richelieu. Les raisonnements proposés par les érudits permettent
de mieux comprendre l’ensemble des enjeux induits par la question lorraine et
d’apprécier à leur juste valeur les choix politiques et territoriaux opérés par le
principal ministre du roi très chrétien, ancrant l’œuvre d’une vie entière dans une
modernité préabsolutiste résolue.
La première richesse de la Lorraine, son premier attrait pour ses puissants
voisins, est d’ordre naturel. Lorsqu’il se rend en Lorraine en 1634, afin d’organiser
le transfert à Paris des archives ducales saisies à La Mothe, Théodore Godefroy
décrit les États qu’il traverse en ces termes : « le duché de Lorraine est environné et
limité (fors en quelques endroicts du costé de la France) de haultes montaignes de
Vosges, qui luy servent comme de fortes murailles et remparts, et de grand nombre
de fleuves et rivières fertiles de toutes sortes et espèces de poissons, limitrophe et
voisin des costez de midy et d’orient des comtez de Bourgongne et de Ferrette, de
Suntgauu, de la plaine d’Aulsais, Walgauu et Palatinat électoral, du costé du
septentrion des principautez des Deux Ponts, Dos de Chien, appellé en Allemand
Hutz Ruch, archevesché de Trèves, duché de Luxembourg, et de la France. Et vers
l’occident du duché de Bar, et partie du Bassigny. Il est enrichy de plusieurs belles
et excellentes singularitez. Si qu’outre les choses rares qui y sont, se trouvent peu de

120
A. Gain, dans Le conseil souverain de Nancy, op. cit., p. 58.
34
régions qui en fertilité et rapport de tout ce qui est nécessaire à la vie humaine (car
seul et sans ayde d’autres provinces et pays, il se peut nourrir et soustenir) luy soient
esgales, tant s’en fault qu’elles le surpassent, ayant en premier lieu le sel, qui en
bonté naturele et sans mixtion quelconque excède tous autres en blancheur, pureté et
salubrité, et en si grande abondance et quantité que non seulement tout le pays de
Son Altesse, des éveschez et citez de Metz, Toul et Verdun, mais aussi les pays de la
Haulte et Basse Aulsais, du Brisgauu, Suntgauu, Ferrette, comté de Bourgongne en
partie, Suisse, Luxembourg, Ardennes, partie du Palatinat, voire quelques contrées
de la France en sont secourues, et abondante en froment, saigle, orge, espeautre,
avoine, toutes espèces de légumes et vins fort délicieux, en bestail, pasturaiges,
fontaines, rivières, lacs, estangs, forests, venaison, gibiers, poissons et toutes autres
choses requises au soustien de la vie humaine. Entre tous les lacs et estangs qui y
sont en fort grand nombre, le plus célèbre et signalé est celuy de Dieuze,
vulgairement appelé le lac de Lindres, au milieu duquel est un très ancien villaige
avec son ban et finaigre, nommé Techempful, jadis bien congneu aux Romains, car
on y trouve journellement des médailles antiques d’or et d’argent et de cuivre, et des
cerreaux de pierres taillées avec inscriptions romaines. Entre les belles montaignes
dont le dit pays est environné, celles des Vosges célébrées par les poëtes et autheurs
anciens, et appellées par nom collectif Vosges, nom comprenant toutes celles qui
commencent du costé de Langres, costoyent et séparent iceluy pays des comtez de
Bourgongne, de Ferrette et du Landgraviat d’Aulsais, jusques au delà du Dos du
Chien, tient le premier lieu pour la grande quantité d’argent, cuivre, plomb, fer,
acier, liturge et autres métaux qui se tirent journèlement de ses veines. Les bains
naturelement chauds, et ausquels ceux dudit pays et de plusieurs et diverses régions
encores que bien esloingnées se retirent en grand nombre et affluence pour recouvrer
guérison, ne sont aussi à obmettre entre autres rivières celles de Voullongne et
Nenny qui produisent des perles approchantes en beauté les orientales. Les grandes
tables de verre de toutes couleurs qui se font ès haultes forests de Vosges esquelles
se trouvent à propos les herbes et autres choses nécessaires à cest art, qui ne se
recouvrent que fort rarement en autres pays et provinces, dont une bonne partie de
l’Europe est servie par le transport et trafic continuel qui s’en faict ès Pays-Bas et
Angleterre, puis delà aux autres régions plus distantes et esloingnées, sans autrement
faire estat d’une quantité et nombre infiny de petits et menus verres, les grands
mirouers ronds à bassins, et toutes autres façons qui ne sont ailleurs en tout
l’univers. Les mines d’azur naturel qui ne se trouvent ailleurs, les mines de
calcédoines, grenats, agathes, les carrières de marbre et jaspe de toutes couleurs et
albastre en grande quantité, le grand nombre d’usines, fermes et moulins à papier,
dont la plus grande partie de la Germanie est servie, et autres semblables choses
121rares, dont ceste noble province est ainsi douée et enrichie [...] » .
L’érudit souligne l’importance des caractéristiques géomorphologiques et
géologiques de la Lorraine autant qu’il s’émerveille de ses richesses naturelles. Les
reliefs, avec le massif vosgien, constituent le premier élément déterminant. Leur
mention permet d’emblée de situer la Lorraine par rapport aux principautés qui
l’entourent. Théodore Godefroy évoque dans un second temps le réseau
hydrographique qui conditionne la répartition de la population et l’activité humaine,

121
Th. Godefroy, Description sommaire du duché de Lorraine, copie conservée à la bibliothèque de
l’Institut, coll. Godefroy, vol. 343, f° 8-9. Le document ne porte pas de date précise.
35
en s’imposant comme axe de développement. Il s’attarde ensuite sur les ressources
een sel disponibles dans le pays, ainsi que sur ses richesses agricoles. Au XVII
siècle, le duc de Lorraine jouit du monopole de production saline grâce aux
gisements de la vallée de la Meurthe, de Morhange et de la région de Sarralbe. Afin
d’assurer la rémunération des officiers siégeant au parlement de Metz, le roi de
France et les magistrats, à partir du mois de mai 1634, tentent en vain d’établir une
gabelle sur l’ensemble de la Lorraine. Le comte de Brassac se réjouit même de
122l’échec de la tentative des juges au mois de juillet . Une attention particulière est
par ailleurs réservée par Théodore Godefroy à la fabrication du verre. Une industrie
active s’est développée en Argonne et près de Darney. Une autre industrie est
mentionnée : celle de la confection du papier. Enfin, les États de Charles IV peuvent
se prévaloir d’un dernier objet de convoitise, les pierres et métaux précieux. Des
mines d’argent sont notamment exploitées dans le Val-de-Liepvre. La description
sommaire de Théodore Godefroy témoigne de l’importance des éléments naturels
epour la compréhension des États lorrains du XVII siècle, en ce qu’ils leur confèrent
une authentique portée stratégique, politique et économique à l’échelle européenne.
Théodore Godefroy fait également rédiger, ou rédige lui-même, avec Pierre
Dupuy, vers 1643, un mémoire intitulé Les Hostilitez exercées contre la France par
Charles, duc de Lorraine, et que le Roy peut retenir ce qu’il possède des duchez de
Lorraine et de Bar, et leurs appartenances, sans estre obligé d’en rien restituer, veu
les fraiz de la guerre et les dommages que la France a receu à cause de ces
123hostilitez, par D.P. . Le traité est une justification des revendications du roi de
France concernant la Lorraine alors que se sont ouvertes, à Münster et Osnabrück,
les discussions préliminaires aux traités de Westphalie. L’auteur justifie ce que la
plupart des mémoires de même facture et d’esprit similaire nomme les « droits du
Roi ». Il donne une énumération déterminée par les intérêts de la France, des
éléments féodaux constitutifs de la Lorraine de 1631, qui, au même titre que les
éléments naturels, font des duchés des États si particuliers : « En quoy consistoient
les estats du duc de Lorraine l’an 1631. Les estats du dict duc de Lorraine en l’année
1631 consistoient aux duchez de Lorraine, et de Bar, en plusieurs villes et
seigneuries tant anciennement possédées par ses prédécesseurs que autres acquises
depuis cinquante ou soixante ans des évesques de Metz, Toul et Verdun, et autres
leurs voisins. Le duché de Lorraine : il est certain que pour le duché de Lorraine, il
estoit vassal de l’Empire, mais moins subject que les autres vassaux de l’Empire. Il
en a esté baillé un mémoire séparé. Le duché de Bar : pour le regard du duché de
Bar, la partie située devers la rivière de Meuse, c’est-à-dire qui regarde la France, est
tenue d’ancienneté à foy et hommage des rois de France, et soubs leur souveraineté
et jurisdiction, car pour l’autre partie, qui est delà la Meuse, elle est tenue de
l’Empire soubs le marquisat du Pontamousson. Neufchastel-sur-Meuse
[Neufchâteau] : pour ce qui est des villes de Neufchastel-sur-Meuse, Frouart,
Chastenoy, Montfort, la moictié de Grand-Espinal, Chastel-sur-Moselle et Bainville,
elles ont esté tenues d’ancienneté par les dicts ducs soubs la souveraineté,
jurisdiction et à foy et hommage des rois de France. Mais pour ce qui concerne les
acquisitions faictes des évesques de Metz, Toul et Verdun et autres voisins, ce sont
ou francs aleus, ou petites souverainetez, ou dépendances des dicts éveschez ».

122
Dans une lettre en date du 10 juillet adressée au comte de Chavigny.
123
Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 338, f° 328-337.
36
Aux duchés de Lorraine et de Bar, s’ajoutent donc les Trois-Évêchés,
auxquels les ducs de Lorraine ont acheté diverses terres. Théodore Godefroy passe
de l’ordre politique à celui de la féodalité. Les liens de vassalité et de suzeraineté
unissant le duc de Lorraine à l’Empereur d’une part, au roi de France d’autre part
sont séculaires. Ils définissent aussi ce qu’est la Lorraine, une principauté là encore
d’une rare complexité, dont le marquisat de Pont-à-Mousson est un exemple, tout
124comme le sont les terres dites de « surséance » . Mais Théodore Godefroy confond
à dessein les termes de « souveraineté » et de « suzeraineté ». Il cantonne la notion
de souveraineté à l’ordre judiciaire, afin de la confondre avec celle de suzeraineté, et
faire de l’exercice de la justice l’élément central de sa définition des États ducaux.
En rappelant que l’appel des sentences rendues en première instance dans les terres
du duc de Lorraine mouvantes du royaume de France est interjeté devant les
instances judiciaires françaises, et en opposant la Lorraine judiciaire de mouvance
française à la Lorraine judiciaire de mouvance impériale (les Grands jours de Saint-
Mihiel), il place directement son propos dans la perspective de l’érection du
parlement de Metz et de la cour souveraine de Nancy La distinction qui s’est opérée
au cours des siècles entre le duché de Lorraine, le duché de Bar, le Barrois mouvant,
le Barrois non mouvant, et les Trois-Évêchés n’a pas empêché la pérennisation du
vocable général de Lorraine. La complexité attachée à ces entités distinctes renforce
epeut-être le particularisme d’une Lorraine, revendiquée dans son entier au XVII
siècle par un duc qui joue de cette spécificité.
De surcroît, il apparaît que l’analyse de Théodore Godefroy ne peut se
circonscrire aux seuls aspects géographiques et féodaux, trop passéistes pour donner
un compte-rendu exact des spécificités lorraines dans les années 1630. C’est
pourquoi il rédige autre mémoire, beaucoup plus complet, conservé parmi les
papiers de Pierre Dupuy, dans la collection éponyme de la Bibliothèque nationale de
e 125France. Ce second document, publié au XIX siècle , est rédigé dans les mêmes
circonstances, pour servir les intérêts du roi de France au moment où celui-ci décide
l’incorporation de la Lorraine au royaume de France. Théodore Godefroy fournit le
détail de la composition du duché de Lorraine (quarante-neuf villes, places fortes et
seigneuries, l’énumération des salines, mines et verreries d’où le duc de Lorraine tire
de substantiels revenus), puis passe en revue les droits du roi de France sur la
Lorraine. Il dénombre les territoires mouvants de la couronne de France et des Trois-
Évêchés, ainsi que les juridictions ressortissantes à la cour de Saint-Mihiel. Il finit
par la description des frontières disputées entre les trois couronnes de France,
d’Espagne et de Lorraine, avec les villages mi-partis ou tripartis entre les trois
souverainetés. L’ensemble des éléments fournis complète de manière significative la
première définition proposée au roi de France et à Richelieu. En 1634, Théodore
Godefroy est chargé d’inventorier les archives ducales mais aussi de procéder à
l’évaluation du trésor des chartes de Lorraine. Les circonstances l’amènent à dresser
126« l’inventaire du pays » en même temps que celui des archives, pour mieux en
apprécier les richesses et justifier leur appropriation. Les éléments constitutifs du
duché de Lorraine stricto sensu se juxtaposent sans pour autant coïncider avec des

124 Voir infra Périgal au comte de Chavigny, 13 octobre.
125 Département des Manuscrits occidentaux, coll. Dupuy, vol. 430, f° 33-44. Le document a été publié
par J.-A. Schmit, « État de la Lorraine avant la guerre (1631), dressé par ses envahisseurs, après la
conquête (1634) », Mémoires de la Société d’Archéologie lorraine, 1870, p. 40-68.
126
Ibidem, p.44-45.
37
limites territoriales tangibles. Ils forment une mosaïque, dont la globalité définit le
duché de Lorraine. L’originalité du duché de Lorraine réside dans son hétéroclisme.
Le duché de Lorraine politique se définit par rapport à ses places fortes, ses villes et
ses châteaux, auxquelles se rattachent les bourgs et villages des environs immédiats.
Au duché de Lorraine politique se superpose un duché de Lorraine administratif et
judiciaire, avec ses bailliages, ses sénéchaussées, ses prévôtés, ses châtellenies, et
ses villes, qui rendent les deux sphères solidaires. La terminologie qui s’applique, au
eXVII siècle, aux institutions de la Lorraine ducale indépendante est la même que
127 edans le royaume de France . L’affirmation de l’autorité ducale au XVI siècle s’est
faite en même temps que l’affirmation de l’autorité royale en France. Les ducs de
Lorraine ont souvent séjourné à la cour du Roi à Paris et y ont même été éduqués.
L’influence française paraît prépondérante. L’organisation judiciaire de la Lorraine
128est axée autour des bailliages, sénéchaussées, prévôtés, châtellenies et villes . Si en
France, les bailliages se situent au nord du royaume et les sénéchaussées au sud, en
Lorraine, les bailliages couvrent le ressort des sénéchaussées. En revanche, comme
en France, « les bailliages connaissaient des appels des jugements des prévôts et
129châtelains » . Théodore Godefroy fournit également la description du ressort de la
cour de justice souveraine du duc de Lorraine : les Grands Jours de Saint-Mihiel.
L’allusion n’est pas fortuite. L’assemblée est ainsi désignée comme une cible de
contestation. La justice elle-même, en tant qu’exercice d’ordre régalien, symbole de
souveraineté, devient élément des États du duc de Lorraine à conquérir, au même
titre que son assise territoriale. La description de l’étendue géographique du ressort
de la cour de Saint-Mihiel permet également d’apprécier a contrario le ressort de la
mouvance judiciaire française. Au début du règne de Charles IV de Lorraine, la
sphère judiciaire reste en grande partie aux mains du duc. Théodore Godefroy la
place nettement dans la liste des conquêtes réalisables par le roi de France.
L’intention est particulièrement révélatrice de la politique menée par Richelieu en
Lorraine sous son ministère. Elle débouche directement sur la création d’un
parlement à Metz, en 1633, et la création d’un conseil souverain à Nancy en 1634.
Une troisième sphère se distingue ensuite, et non des moindres, la sphère féodale.
Les références qui lui sont faites témoignent d’une tradition séculaire encore vivace
au début de l’époque moderne, qui se ravive même encore à l’époque de Louis XIII
et de Richelieu, à l’occasion de la justification des droits du Roi sur la Lorraine, et
de la défense, par le duc Charles IV de Lorraine, de ses propres droits comme
souverain seigneur. La mouvance féodale est un élément-clé dans la définition du
e eduché de Lorraine et du duché de Bar. Au cours des XV et XVI siècles, la
mouvance judiciaire, associée à la mouvance féodale détenue par le roi de France
dans le duché de Bar, s’étend au détriment des pouvoirs du duc, amputant son duché
de prérogatives d’ordre régalien et réduisant ses éléments de définition. Les appels
des sentences judiciaires rendues dans les bailliages du duché de Bar de mouvance
française se font de plus en plus aux présidiaux de Sens, Vitry-le-François, Châlons-

127
Concernant l’administration judiciaire et fiscale du duché de Lorraine, voir R. Taveneaux, « Les états
e
généraux de Lorraine de l’année 1626 », Annales de l’Est, 5 série, 1951, p. 15-36 ; Nancy, Berger-
Levrault, 1951.
128 e Voir la carte des bailliages et prévôtés de Lorraine au XVII siècle établie par M.-J. Laperche-Fournel,
La Population du duché de Lorraine de 1580 à 1720, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1985,
p. 12.
129 e e
M. Marion, Dictionnaire des institutions de la France, XVII -XVIII siècles, Paris, Picard, 1984, article
« bailliage », p. 32.
38
en-Champagne, Chaumont, voire même au Châtelet de Paris. Le roi de France
profite de cette évolution pour étendre aussi le champ de la mouvance féodale dont il
bénéficie. La complexité des mouvances auxquelles sont soumis les duchés de
Lorraine et de Bar participe à sa définition. Au cours du règne du duc Charles IV, la
distinction entre le simple hommage révérenciel et les foi et hommage lige du duc de
Lorraine au roi de France devient un point central d’achoppement. À la sphère
féodale, s’ajoute enfin la sphère religieuse, où la notion de mouvance vient
également interférer. Les Trois-Évêchés ont pour points centraux des villes libres
d’Empire, où les municipalités conservent jalousement leurs prérogatives face aux
évêques. Seigneurs temporels, ceux-ci partagent leurs pouvoirs avec les magistrats
qui dirigent les cités épiscopales, mais doivent aussi tenir compte des prérogatives
détenues par le duc de Lorraine, le roi de France, l’Empereur et les chapitres
cathédraux. Le roi de France tend à établir une confusion entre les régales du
Barrois, dénombrements du comté, et la régale spirituelle, droit exercé par le
130souverain très chrétien en cas de vacance d’un siège épiscopal . Il met tout en
131œuvre pour ajouter aux clauses du concordat de Boulogne celles du concordat de
132Bologne. Pour Charles IV, ses États sont au contraire des terres d’obédience , où le
clergé ne dépend pas de la France, où le concordat de Bologne n’est pas applicable.
Louis XIII ne possède en réalité au Barrois que fief et ressort.
Le mémoire de Théodore Godefroy rédigé vers 1634 présente toute
l’ampleur de la complexité territoriale qui résulte, en Lorraine, de la cohabitation des
souverainetés et suzerainetés. Il en envisage les conséquences dans le domaine
politique et administratif. Depuis l’implantation en Lorraine des protagonistes cités,
e edes luttes couvertes opposent les détenteurs de pouvoirs. Aux XVI et XVII siècles,
les luttes se cristallisent autour des droits régaliens : essentiellement la justice et
l’impôt. Le mémoire de Théodore Godefroy donne la description du résultat in fine,
sous le règne de Charles IV, d’une telle situation. Il témoigne des rivalités
constantes qui agitent et compliquent les relations entre les ducs de Lorraine, les rois
de France, les empereurs et les évêques. Il fait état de la proximité des intérêts du
duc de Lorraine et de l’Empereur face à ceux de roi de France, tandis que les
évêques conservent au moins dans le domaine judiciaire, la place privilégiée que
leur confère l’administration exclusive du domaine spirituel, et une neutralité
attentive dans le domaine temporel en veillant au mieux à y conserver leur propre
droit de regard. En 1542, le traité de Nuremberg, en confirmant l’autonomie
accordée aux ducs, en officialisant leur indépendance et leur souveraineté, a aussi
opéré un rapprochement politique durable des ducs de Lorraine avec l’Empire.
En 1634, Théodore Godefroy propose une problématique qu’il enrichit
régulièrement. Le 12 février, il apporte une contribution significative à la réflexion
française relative à l’annexion du Barrois. Il rédige à Paris un long mémoire intitulé
Quel est le plus seur moyen pour réunir à la couronne de France les duchez de

130
En vertu de son droit de régale, le roi de France peut percevoir les revenus de l’évêché vacant, et
nommer aux bénéfices et aux prébendes.
131 Le concordat de Boulogne, signé en 1570, constitue la première tentative pour régler les contentieux
franco-lorrains liés à la mouvance judiciaire.
132
L’application du principe des bénéfices réservés détermine la spécificité des pays d’obédience. Voir ci-
dessous.
39
133Lorraine et de Bar . L’érudit se refuse à justifier la réunion par la guerre et la
conquête. Il ne récuse pas le bon droit du Roi à utiliser les armes mais il souligne
que le combat n’est pas mené contre le détenteur légitime des duchés. Il met en
avant l’usurpation opérée par Charles IV au détriment de la princesse Nicole et
dénonce l’illégitimité du principe de masculinité. Il préconise l’accueil et la défense
par Louis XIII de l’épouse spoliée. Puis l’auteur avance une autre justification de
l’annexion du duché de Bar. Il mentionne le grief de félonie dont Charles IV s’est
rendu coupable. La saisie est la sanction prévue par le droit féodal à l’encontre d’une
telle attitude. Théodore Godefroy précise cependant que les représailles n’ont été
engagées qu’en raison du défaut de serment de Charles IV au nom de sa femme
Nicole. Il se fonde sur l’arrêt du parlement de Paris du mois de juillet 1633 qui
ordonne la saisie. Il utilise la décision comme référence de jurisprudence. Il précise
à nouveau que Charles de Vaudémont ne peut être considéré comme duc de Bar
légitime. Il fait même allusion à l’avantage que pourrait trouver le roi de France à
dresser dans cette affaire les intérêts de l’héritière légitime contre ceux de
Charles IV. Puis Théodore Godefroy s’applique à montrer que la confiscation pour
félonie ne peut s’appliquer qu’au Barrois mouvant, c’est-à-dire aux bailliages de Bar
et de Bassigny. Il s’inquiète des répercussions internationales de la saisie et du
jugement porté par les souverains étrangers sur l’initiative de Louis le Juste. Il
reconnaît la violence du procédé. C’est pourquoi il préfère utiliser l’interprétation
juridico-historique du droit féodal pour justifier l’annexion. Les fautes et les
offenses commises par Charles IV à l’égard du royaume de France mériteraient un
châtiment. Théodore Godefroy se place au niveau des principes pour en prouver le
bien-fondé. Il oppose au duc de Lorraine la défense des principes
d’imprescriptibilité et d’inaliénabilité de la souveraineté du roi de France. Il
développe les arguments concrets applicables non seulement au Barrois mais à la
Lorraine tout entière pour justifier l’annexion de l’ensemble. Il rappelle que le duché
ede Lorraine est mouvant du comté de Champagne depuis le XIII siècle, et que
Louis XIII peut contraindre la princesse Nicole à lui prêter serment non plus
seulement pour le duché de Bar mais aussi pour le duché de Lorraine. L’auteur
écarte les prétentions éventuelles de l’Empereur à ce sujet en affirmant qu’en 1218
son prédécesseur n’a bénéficié que du rôle d’observateur, non de suzerain, et que le
Rhin limite les terres d’Empire. Concernant le duché de Bar, le thème de la
mouvance est développé et enrichi des arguments dynastiques formulés par André
134Duchesne . Théodore Godefroy conclut son raisonnement en affirmant la
souveraineté légitime de Louis XIII sur les duchés de Lorraine et de Bar, et les droits

133
Bibliothèque de l’Institut, coll. Godefroy, vol. 335, f° 212-230, 231-243, 244-264, 265-285, 288-297.
En cinq exemplaires, copies. Le document a été publié par le comte d’Haussonville, La réunion de la
Lorraine à la France..., op. cit., t. I, p. 561-570.
134 En 1631, le généalogiste André Duchesne (1584-1640), dans son Histoire généalogique de la maison
de… Bar-le-Duc, imprimée à Paris, soutient que Robert de Bar aurait dû régner. Sa fille Jeanne de Bar,
mariée au connétable de Saint-Pol, après le décès de son grand-oncle Louis, aurait prétendu au duché,
malgré la donation que ce dernier avait faite à René d’Anjou, en vain. Or la petite-fille de Jeanne de Bar
et de Saint-Pol est mariée à un Bourbon-Vendôme, aïeul du roi Henri IV. Ce nouvel argument dynastique
connaît rapidement d’importants développements. Il ne peut que se rapprocher de la défense de la
succession ducale en ligne féminine. Il apporte un intérêt supplémentaire à la lutte contre l’illégitimité de
la masculinité pour la transmission de la couronne, et au grief de la confiscation illicite opérée par
Charles IV et son père.
40
du roi très chrétien à en disposer comme bon lui semble. Une nouvelle fois,
suzeraineté et souveraineté sont savamment mêlées.
Le raisonnement a été bâti progressivement dans un but descriptif puis
justificatif. En proposant une source d’enrichissement importante pour le souverain
qui conquerra la Lorraine par le droit ou par les armes, Théodore Godefroy répond
aux besoins en matières premières et en numéraire qui s’expriment en 1634 dans la
correspondance et les papiers d’État de Richelieu. Plus encore, il décrit la nécessité
d’un modèle de gouvernance administrative, judiciaire et politique pour faire face à
une hétérogénéité génératrice d’abus de pouvoir. Il envisage le féodalisme non par
passéisme, il ne s’agit plus de rapports de protection, mais comme argument
jurisprudentiel pour imposer une sujétion complète. Surtout, en énonçant une
pratique juridique, celle du droit féodal au prisme de l’historicité, il en montre les
limites, posées par la nécessité politique, stratégique et économique immédiate. En
répondant au questionnement de Richelieu, Théodore Godefroy contribue à une
pratique gouvernementale originale, où le pragmatisme finit par l’emporter sur les
considérations doctrinales par une emprise autoritaire affirmée à l’intérieur comme à
l’extérieur du royaume. Le comte de Brassac, dans l’exercice des responsabilités qui
lui ont été confiées en Lorraine, confirme d’ailleurs tout l’intérêt de l’annexion.
Tout comme Théodore Godefroy, le gouverneur de Nancy rédige un
précieux bilan fiscal et judiciaire qui permet de mesurer précisément la valeur
financière du domaine et des États de Charles IV, et de mieux connaître
135l’administration ducale telle qu’elle se pratique jusque vers l’année 1634 . Il
estime que les revenus des duchés, au moment de leur cession, s’élèvent à environ
huit cent mille écus par an. Ils se répartissent en trois catégories distinctes. D’abord
les revenus du domaine, provenant des futaies, des étangs et des rivières, administrés
par le gruyer ; des revenus en grains provenant des terres, seigneuries et moulins,
régis par le cellérier ; des revenus provenant des fermes et redevances domaniales, y
136compris l’aide levée à la Saint-Rémi , gérés au niveau de chaque prévôté par un
receveur des domaines. Il est précisé que dans les villes de Nancy et de Bar-le-Duc
les fonctions de receveur, de gruyer, et de célérier sont distinctes et dévolues à trois
officiers différents. En 1634, à Nancy, il s’agit de Nicolas Henry, Charles Jean et
Claude Cueillet. Ailleurs, la perception des impôts domaniaux peut incomber à une
ou deux personnes. La célérie et la recette du domaine, en particulier, sont souvent
confondues. Il existe un gruyer à Amance, Apremont, Arches, Blâmont, Chaligny,
Châtel-sur-Moselle, Dieuze, Dompaire et Valfroicourt, Einville, Hattonchâtel,
Lixheim, Lunéville, Pont-à-Mousson, dans le comté de Salm, dans le Val-de-
Liepvre et dans le comté de Vaudémont. Dans quelques autres prévôtés, les offices
de receveur et de gruyer sont distingués mais exercés par le même personnage.
Souvent le receveur et gruyer est aussi prévôt. Les officiers ont pour mission de
bailler à ferme tout ce qui peut l’être : la vente du bois, des grains, la pêche… Ils ont
également des responsabilités judiciaires et connaissent en première instance les cas
de malversations de leur ressort géographique. En second lieu viennent les revenus

135
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 15, f° 556-557, C. Pfister (éd.), « Les Mémoires du comte de
Brassac… », op. cit., p. 408-410.
136 er Il s’agit d’une aide ordinaire, payée le 1 octobre (Saint-Rémi), au moment où les récoltes sont
achevées. L’impôt est direct et levé selon la méthode de la répartition, grâce à une taille. L’aide de la
Saint-Rémi est perçue par le duc de Lorraine dans les possessions directes de son domaine jusqu’à la
guerre de Trente Ans.
41
des « conduits et impôts », équivalents des aides et tailles françaises. Revenus
extraordinaires, ils sont votés par les États. Ils dépendent des receveurs du domaine,
qui les afferment, et jugent en première instance des différends liés aux cotisations et
aux adjudications. L’aide extraordinaire, en effet, n’est pas distinguée du domaine
comme dans le royaume de Louis XIII. En troisième et dernier lieu peuvent être
envisagés les revenus des salines. Les appels des jugements rendus par les gruyers,
les cellériers et les receveurs du domaine doivent être interjetés devant la chambre
des comptes de Nancy, ou devant celle de Bar, selon le duché concerné. En ce qui
concerne les conduits et les impôts, les appels se font à la cour des aides. Ce tribunal
particulier est constitué pour juger les contentieux liés à l’impôt extraordinaire, mais
aussi pour contrôler sa levée et son emploi. Il est formé de quatre commissaires,
nommés à l’occasion de la réunion des États de Lorraine. Le premier commissaire
est choisi par le duc, le second par le clergé, les deux derniers par la noblesse. Après
les questions fiscales, le comte de Brassac évoque l’organisation de la justice dans
les duchés de Lorraine et de Bar. En matière criminelle, les jugements sont rendus
par les seigneurs haut-justiciers. Leurs décisions ne peuvent faire l’objet d’appels.
En matière civile, l’appel est prévu devant les assises de l’ancienne chevalerie qui se
tiennent dans les trois bailliages lorrains de Nancy, de Vosges et d’Allemagne, et
jugent en dernier ressort. À Nancy, le maître-échevin est le juge ordinaire. Assisté
des échevins, il connaît tous les jugements en première instance. Dans les autres
villes et localités, une fonction similaire est dévolue aux prévôts ou châtelains. Ce
système est déjà battu en brèche par Charles IV, qui cesse de réunir les états
généraux de Lorraine, puis limite les prérogatives des assises avant de les remplacer
par sa cour souveraine. À partir du mois d’octobre 1634, Louis XIII bouleverse à
son tour l’organisation administrative traditionnelle des duchés. Les chambres des
comptes de Lorraine et de Bar sont supprimées, ainsi que la cour des aides. Leurs
attributions passent au conseil souverain de Nancy. Les offices inférieurs sont en
revanche respectés. Les revenus sont désormais perçus au nom du Roi. Le conduit
continue à être levé, sans consultation des États, le précédent ayant été créé par
Charles IV dès le début de son règne. Et de redevances nouvelles sont ajoutées aux
anciens impôts. Mais ces réformes fiscales n’auraient pu être mises en œuvre sans
l’implantation en Lorraine de structures administratives et étatiques françaises,
tandis que le joug militaire s’accentue.

La Lorraine et la guerre de Trente Ans

La Lorraine, en 1634, représente avant tout le terrain de l’engagement
encore indirect de la France dans la guerre de Trente Ans. Charles IV guerroie
contre les Suédois durant le printemps 1634. Dès le mois de février, il bat les soldats
137d’Oxenstern à Waldkirch . Il prend ensuite le chemin de l’Alsace, mais trouve les
138passages fermés près de Bâle . Le 9 février, la garnison lorraine établie à Saverne
depuis le mois de janvier 1633, placée sous les ordres du marquis de Ville, doit
quitter la place, conformément à la capitulation signée par le comte de Salm le 31
139janvier . Le même jour, le marquis de La Force prend possession de Saverne au

137 F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 2.
138 Ibid.
139
Nicolas-François de Lorraine a dépêché le sieur de Villars au marquis de Ville pour lui donner ordre
de se retirer.
42
140nom du roi de France . Courant mars, Charles IV laisse ses armées sous les ordres
du marquis de Bade et se dirige vers Besançon. Il y retrouve sa tante, Catherine de
Lorraine, ainsi que sa sœur Henriette, et y séjourne jusqu’au mois d’août. La
princesse de Phalsbourg, qui ne manque ni d’humour, ni d’ironie, tient à faire
remarquer au comte de Brassac qu’elle a tenu parole : elle n’a pas gagné Bruxelles,
141mais Besançon… . Fin mars, Henriette de Lorraine demande à Richelieu
142l’autorisation de revenir en Lorraine pour se rendre plus rapidement à Bruxelles .
En l’absence volontaire de réponse, Henriette de Lorraine, déguisée, traverse le
Bassigny, la Champagne et la Picardie, où elle retrouve son amant, qui échappe à
143une tentative d’assassinat (le 3 mai) .
L’Alsace est épargnée par le séjour de Charles IV à Besançon. Le 15 février
1634, Wallenstein est assassiné sur ordre de Ferdinand II qui le soupçonnait de
trahison. Il est remplacé par Matthias Gallas et Ottavio Piccolomini à la tête de
l’armée impériale. Le duc de Bavière décide de confier le commandement de la
144Ligue catholique à son neveu en exil . Le 24, le duc de Feria décède à son tour,
alors que Johann Aldringen s’est mis à la solde de Gaston d’Orléans. Pour sauver ce
qui lui reste de ses États, Charles IV décide de réunir son armée à Thann, sous le
commandement du marquis de Bade et du comte de Salm. Eux-mêmes ont sous
145leurs ordres Gaspard de Mercy et le marquis de Bassompierre . La bataille
s’engage entre l’armée lorraine et celle de la Ligue catholique d’une part et l’armée
du rhingrave Othon-Louis, désormais allié de la France, d’autre part. Les troupes
lorraines et impériales subissent une lourde défaite dans la plaine de Cernay. Le
comte de Salm et Mercy sont prisonniers, Bassompierre est blessé. Le 10 mars, le
rhingrave Othon s’empare de Fribourg-en-Brisgau, ainsi que de Thann, où il bat le
marquis de Bade. Lure se place sous la protection française neuf jours plus tard,
146 147pour échapper au comte du Rhin . Seule la ville de Belfort lui résiste .
En mai, le chef lorrain de la garnison de Bitche, Gaspard de Ligniville,
comte de Tuméjus, se rend au roi de France avec trois cents hommes.
Simultanément le siège de La Mothe est entrepris par les troupes de Louis XIII. La
forteresse domine le Mouzon de 190 m. Elle se compose de huit bastions reliés par

140
Mémoire du maréchal de La Force, Phalsbourg, 7 février 1634.
141 La lettre de la princesse de Phalsbourg au comte de Brassac est jointe aux « Mémoires… », C. Pfister
(éd.), op. cit., p. 374-375 : « Monsieur, si ma santé m’avoit pu permettre d’escrire incontinant mon arrivée
à Bezançon, je n’aurois pas diféré quelques jours d’envoyer vers M. le cardinal de Richelieu sur le sujet
de l’ordre que vous receustes du Roy de m’oster la liberté de sortir de Nancy et de ma propre sortie aussy,
qui ne me peut permettre de vous dire adieu. Je tesmoigne quelque ressentiment à M. le cardinal de
Richelieu de ce que le Roy a douté de la parolle que je vous donnay, Monsieur, il y a quelque temps,
présent M. de Miraumont, comme je n’yrois point à Bruxelles, puisque vous me tesmoigniés que le Roy
ne l’avoit pas agréable. Et, en passant, je vous diray que j’ay à me plaindre de vous, Monsieur, que
nonobstant cela, vous ayés fait courre après moy sur le chemin de Flandres ! Je vous supplie de croire
que, bien que je ne sois qu’une femme, j’ay le cœur et les ressentimens du plus généreux homme du
monde, et par conséquent que j’aymerois mieux mourir de dix mille morts que de manquer à ma parolle.
[…] ».
142
MAE, coll. CP Lorraine, vol. 14, f° 343-344.
143
Infra Le Verdier au comte de Chavigny, 6 mai 1634. Nicolas Goulas attribue, quant à lui, la
responsabilité de l’attentat au père Chanteloube, Puylaurens étant alors favorable à un rapprochement
avec Louis XIII.
144 F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 22.
145 F. des Robert, Les cam de Charles IV-1638, op. cit., p. 24.
146
Ibid., p. 25-26.
147
Saint-Aubin au comte de Chavigny, Metz, 30 mars 1634.
43
une courtine, haute de vingt mètres. Les Français font leur apparition à ses bords
148immédiats dès le 8 mars . Ils entreprennent tout d’abord d’isoler la place en
incendiant le moulin voisin et les villages de Soulaucourt et Outremécourt. Ils
assurent ensuite le blocus par la construction de forts et fortins. Le maréchal de La
Force, aussitôt après s’être emparé de Bitche, arrive sur place. Il fait construire une
ligne continue de circonvallation et fait venir des canons et des mortiers. Richelieu
envoie quatre cents chevaux pour l’attelage des pièces d’artillerie. Le 5 juin 1634,
149les tirs de canon et l’usage de mines occasionnent de sérieuses pertes côté lorrain .
Le gouverneur, Antoine de Choiseul d’Isches, est tué. Il est remplacé par son
150lieutenant, Sarazin de Germainvilliers . La forteresse de La Mothe capitule enfin le
15126 juillet . Louis XIII, après s’être emparé des deux derniers bastions de résistance
lorraine, fait main basse sur les archives ducales. Le butin possède une valeur
inestimable : celle des arguments juridiques et historiques justifiant les droits du
152Roi. Théodore Godefroy est chargé de l’inventaire du contenu des six coffres . Le
28 juillet 1634, la garnison lorraine sort de La Mothe. L’armée de Louis XIII
contrôle désormais la totalité des places fortes des duchés. À Nancy, l’édification
d’une citadelle, ordonnée pour loger les soldats et surveiller la population, est
achevée pendant l’hiver 1634-1635. Parallèlement, Richelieu fait procéder au
153démantèlement des châteaux et citadelles de Lorraine qu’il juge dangereux . Son
objectif est d’éviter que les lieux fortifiés ne tombent entre les mains des ennemis et
puissent servir de points d’appui pour une reconquête. Toutes les places ne sont
cependant pas vouées au démantèlement : la démolition est décidée pour seize
d’entre elles, mais une liste de places à conserver est également établie.
Après la prise de La Mothe et la défaite des troupes lorraines à Cernay,
Charles IV passe dans le Saint Empire. Au mois de juin, il quitte Besançon pour
154rejoindre le cardinal-infant, don Ferdinand d’Autriche, à Innsbruck, au Tyrol . Le
duc de Lorraine démissionnaire joint ses troupes à celles des princes catholiques et
du duc de Bavière. Le 28 juillet, la Ligue catholique a réuni suffisamment de forces
155pour chasser les Suédois des états de Maximilien et reprendre Ratisbonne . Les 5
156et 6 septembre 1634, le cardinal-infant remporte la victoire de Nördlingen . Le duc
de Lorraine y prend une part importante. Une sanglante défaite est infligée à l’armée
germano-suédoise commandée par le maréchal Horn, capturé, et par le duc Bernard
157de Saxe-Weimar, blessé . Le duc de Lorraine est l’un des artisans du
rétablissement des Habsbourg. Il s’empare également de Louvain et de Tübingen et

148
Mémoire du maréchal de La Force, Metz, 14 mars 1634.
149oire du maréchal de La Force, 13 juin 1634.
150
F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 29.
151
Le maréchal de La Force à Léon Bouthillier de Chavigny, La Mothe, 28 juillet 1634.
152
Un premier inventaire sommaire est adressé à Richelieu par Claude Gobelin dès le 15 août 1634. Une
copie est conservée au MAE, coll. CP Lorraine, vol. 15, f° 121-124. Godefroy entreprend son travail le 18
septembre. Il en donne un premier compte-rendu à Mathieu Molé le 12 octobre, en insistant sur la
nécessité de transporter les coffres à la Sainte-Chapelle, à Paris [Godefroy à Molé, Nancy, 12 octobre
1634, MAE, coll. CP Lorraine, vol. 15, f° 262-263].
153
Le 8 août 1634, le cardinal-ministre, en compagnie de son secrétaire, Denis Charpentier, prépare en ce
sens une dépêche destinée au maréchal de La Force.
154 Infra le comte de Brassac au comte de Chavigny, 25 juin.
155 F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 32-33.
156
Ibid., p. 38-39.
157
Le maréchal de La Force à Léon Bouthillier, Metz, 11 septembre 1634.
44
158bat le rhingrave Othon-Louis, près de Strasbourg . La Ligue catholique triomphe.
Les Suédois sont presque anéantis, tandis que l’électeur de Saxe se retire des
combats. Le roi de France ordonne aussitôt le renforcement des contingents engagés
sur le Rhin. Le 14 septembre, la place de Philippsburg est cédée à la France. Le 22
décembre, le maréchal de La Force s’empare d’Heidelberg. La place est
d’importance. Elle est située dans le Haut-Palatinat. Le duc de Bavière la considère
comme sienne depuis que Frédéric V a été dépouillé par Ferdinand II. Dans le même
temps, le rhingrave Othon abandonne au Roi toutes les places du Haut Rhin
occupées par les confédérés protestants. Strasbourg et Colmar reçoivent des
garnisons françaises. Mais Charles IV rejette les troupes françaises en deçà de Rhin
et les oblige à passer la mauvaise saison en Lorraine. Le décalage du conflit vers
l’Ouest, autour de l’axe rhénan, d’Heidelberg à Brisach, où le duc fugitif prend ses
quartiers d’hiver, lui redonne un temps l’espoir de récupérer ses États. L’horizon
s’assombrit pour la France.
Dès le mois de juin, l’électeur de Saxe est entré en négociation avec
Vienne. Il est urgent pour Richelieu de resserrer ses liens avec les Pays-Bas, la
erSuède, et d’en chercher d’autres en Italie et en Angleterre. Le 1 novembre 1634, le
traité de Paris renouvelle celui d’Heilbronn. Louis XIII obtient l’assurance que les
électeurs de Saxe et de Brandebourg, ainsi que les autres princes et États de Haute et
Basse-Saxe ne traiteraient avec les ennemis qu’en accord avec la France et les
confédérés. En cas de guerre ouverte, le Roi s’engage à rétribuer une imposante
armée jusqu’au retour de la paix. En échange, les confédérés acceptent la mise en
dépôt et la mise sous protection de l’Alsace, assurant au souverain français toutes les
villes de la région, y compris la forteresse de Brisach, et l’usage du pont de
Strasbourg. Mais Oxenstern refuse de ratifier les accords. Il envoie Hugo Grotius à
la cour de France pour de nouvelles négociations, avant de venir lui-même à Paris.
L’attitude suédoise n’empêche cependant pas l’application du traité de Paris.
Nördlingen a montré les limites des armées de la reine Christine. Richelieu
préférerait redonner vie au projet de ligue catholique envisagé en 1631-1632. Il tente
une nouvelle démarche à Rome, autour du Pape, pour réunir les princes italiens, les
159Suisses catholiques et la Bavière . Mazarin, nonce extraordinaire du Pape à Paris,
est même chargé d’ébaucher une correspondance avec Maximilien de Bavière.
Urbain VIII oppose une fin de non-recevoir. Richelieu doit se contenter de dépêcher
le président de Bellièvre aux princes italiens pour discuter d’une attaque contre le
Milanais.
Le duc d’Orléans, quant à lui, ne reste pas inactif. Le 12 mai, il signe un
accord secret avec l’Espagne et accepte une pension de quinze mille écus, mais
négocie aussi avec Richelieu alors même que la validité de son mariage est mise en
cause devant le parlement de Paris. Le 8 octobre 1634, il fuit Bruxelles pour rentrer
en France : « l’on jugea d’une telle importance le traitté que Monsieur avoit fait avec
les Hespagnols, et particulièrement le Roy n’ayant point encores d’enfans, qu’il ne
fut rien oublié pour le tirer de leurs mains et à la fin revint à luy, et considérant la
faute qu’il avoit faite, se sauva un jour, en feignant d’aller à la chasse, et retourna en
France où il fut bien receu. La princesse de Phalsbourg escrivit à ses amis que la

158 F. des Robert, Les campagnes de Charles IV… 1634-1638, op. cit., p. 45-46.
159
M. Laurain-Portemer, Une tête à gouverner quatre empires : études mazarines [vol. 2], Paris,
[M. Laurain-Portemer], 1997, p. 446.
45
sortie de Monsieur avoit esté brusque, mais qu’elle espéroit que cela feroit
160l’accomodement de la princesse Marguerite sa sœur » .
À la fin de l’année 1634, de nombreux nobles lorrains rejoignent
Charles IV, malgré une déclaration royale du mois de juillet ordonnant la
confiscation des biens en un tel cas. Les seigneurs français réclament d’ailleurs
aussitôt les dépouilles des richesses lorraines. L’année 1634 voit également l’arrivée
en Lorraine de Robert Arnauld d’Andilly, auquel sont confiées les fonctions
d’intendant des armées d’Allemagne : « En 1634, le Roi fit avancer vers le Rhin ses
principales forces commandées par M. le maréchal de La Force, et résolut d’envoyer
M. le maréchal de Brézé pour les commander conjointement avec lui. J’étois alors à
Pomponne, où je passois avec ma famille et mes livres une partie de l’année dans
une tranquillité d’esprit ; et ce fut là que je reçus une lettre de M. Servien […] par
laquelle il me mandoit que le Roi m’avoit choisi pour m’envoyer intendant dans
cette armée. […] Dans le mémoire en forme d’instruction que je dressai pour moi-
même, et que Messieurs de Bullion et Bouthillier, surintendans des finances,
signèrent, il y avoit un article qui me donnoit pouvoir de disposer de dix mille livres
par mois pour les dépenses que je jugeois nécessaires, sans être obligé d’en donner
aucune connoissance à Messieurs les généraux ; ce que je ne sais point avoir été
accordé à aucun autre intendant des armées du Roi. Rien n’est néanmoins plus utile
pour le service, lorsque l’on en use comme l’on doit, n’étant pas croyable combien
161de petites sommes employées à propos produisent des effets excellents […] » .
L’exceptionnelle autonomie obtenue par Arnauld d’Andilly est sans doute liée à
162l’amitié que lui porte Claude Bouthillier . Mais au cours de la retraite de l’armée,
Arnauld d’Andilly tombe malade. Il doit se faire remplacer par François-Auguste de
Thou. La concomitance de son séjour lorrain et de la soumission du duc d’Orléans,
dont il était un proche depuis de nombreuses années, n’est peut-être pas fortuite.

La condamnation du duc de Lorraine
et la tentative d’invalidation du mariage de Monsieur
au parlement de Paris

La condamnation du duc de Lorraine et la tentative d’invalidation du
mariage de Monsieur constituent les premières étapes de l’important bouleversement
judiciaire imposé par l’autorité royale en 1634. Le discours prononcé au nom du Roi
devant la Grand-Chambre du parlement de Paris, par le garde des Sceaux, Pierre
Séguier, le 18 janvier, en fixe les grandes lignes et s’ouvre symboliquement sur le
cas du duc d’Orléans.
Dès le mois d’octobre 1632, Pierre Dupuy a souligné l’importance du
163mariage lorrain, à la fois pour les affaires intérieures et extérieures du royaume . Il
a dénoncé une collusion avec les puissances étrangères hostiles, qui constitue en soi

160 « Les Mémoires du comte de Brassac… », pub. C. Pfister, op. cit., p. 397, note 2.
161
Extrait des Mémoires d’Arnauld d’Andilly, M. Petitot (éd.), Paris, Foucault, 1824, tome I, p. 39-41,
Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France.
162
« Je ne puis sur ce sujet, avant de passer outre, ne point dire qu’il ne peut y avoir une amitié plus
constante et plus obligeante que celle que M. Bouthillier m’a témoignée jusqu’à sa mort. Quatre jours
avant, il me fit écrire par M. de Chavigny, son fils, à Port-Royal des Champs, où j’étois retiré il y avoit
déjà longtemps, qu’il me prioit de lui donner la consolation de me pouvoir embrasser avant de mourir. Je
partis à l’instant, et sa joie de me voir fut si grande qu’on l’auroit prise pour une guérison », ibid., p. 25.
163
BnF, coll. Cinq cents de Colbert, vol. 83, f° 148-163 et suite aux f° 165-167. Autographe.
46
un crime de lèse-majesté, et mis en exergue le préjudice direct causé à la monarchie
par une alliance matrimoniale avec une maison ennemie sans le consentement du
Roi. L’érudit rappelle la minorité de Gaston d’Orléans à la date du mariage. Or un
fils mineur doit bénéficier du consentement de son père pour contracter une union, a
fortiori un prince l’approbation du Roi. L’auteur rappelle également l’attitude du
duc Charles III lors de la sainte Ligue et sa réticence à reconnaître Henri IV. Il
s’insurge contre le mythe de l’ascendance carolingienne revendiquée par la famille
ducale de Lorraine et contre les prétentions et les ambitions de Charles IV et de son
entourage, qui auraient utilisé la relative faiblesse de l’héritier présomptif de la
couronne de France. Le mémoire de Pierre Dupuy conclut sur la nécessité de casser
le mariage et évoque non seulement le problème de la clandestinité de la cérémonie,
mais également le rapt dont aurait été victime le frère du Roi de la part de la famille
erducale de Lorraine à la fin de l’année 1631. Depuis la bataille de Castelnaudary (1
septembre 1632, Monsieur ne cherche plus à nier l’évidence. Son envoyé auprès de
Louis XIII, Guy d’Elbène, a avoué les circonstances de l’union contractée à l’insu
du Roi, et confirmé les informations récoltées par Monsieur de Guron. L’affaire a
connu de nouveaux développements au cours de l’été 1633. Au mois de juillet, le
même Guron a fait savoir qu’un messager du duc d’Orléans est arrivé à Nancy pour
réclamer l’envoi de la princesse Marguerite au Luxembourg. L’honneur du Roi a
encore une fois été offensé, Monsieur persistant dans une ligne de conduite
irrespectueuse des intérêts de l’État, alors que l’attitude de Charles IV ne laissait
d’autre alternative à Louis XIII que celle d’une nouvelle intervention armée en
Lorraine.
Le problème posé par le mariage de Gaston d’Orléans est crucial. Il revêt
non seulement l’ampleur d’une affaire d’État, en ce que l’intéressé est susceptible de
succéder au roi de France, mais il touche peut-être plus profondément encore à la vie
familiale et intime du souverain, en ce qu’il souligne la stérilité prolongée de son
propre mariage avec Anne d’Autriche. Dans la nuit du 2 au 3 septembre 1633,
malgré la surveillance des Français, Marguerite de Lorraine est parvenue à quitter
l’abbaye Notre-Dame de la Consolation de Nancy, dans le carrosse de son frère
Nicolas-François. Elle a trouvé refuge à Thionville, première ville espagnole sur la
frontière, puis à Bruxelles, où elle a été reçue par l’infante Isabelle-Claire-Eugénie.
Le 6 septembre 1633, une clause du traité de La Neuveville a prévu la remise de la
fugitive à la cour de France. Le 30, le traité de Charmes a confirmé ces dispositions,
qui n’ont pu être appliquées.
Le mariage est un sacrement, un acte purement religieux. La législation
canonique réserve normalement aux seuls juges d’Église les causes relatives à la
validité de l’union. La loi civile et les juges laïcs ne peuvent interférer qu’en cas
d’incompétence des juges ecclésiastiques. Le prétexte du rapt opéré par la famille
ducale sur la personne mineure du duc d’Orléans est repris par Richelieu. Il lui
permet de saisir le Parlement qui avance la notion d’enlèvement comme cause
d’incompétence des juges d’Église. Le cas est d’ailleurs prévu par le concile de
Trente, mais seulement dans le sens de violences commises contre une femme par
son mari. La situation est totalement paradoxale : le Parlement se prévaut d’un
empêchement créé par le concile de Trente, alors que par ailleurs il rejette l’œuvre
disciplinaire de l’assemblée ! Une autre possibilité pour faire juger le problème du
mariage consisterait à porter la cause devant le for ecclésiastique. Le juge compétent
en première instance serait l’officialité de Paris. Mais aucune des parties
47
contractantes n’a déposé plainte et l’une d’elle n’est pas justiciable de cette instance
judiciaire. L’appel de la sentence de l’officialité pouvait ensuite être interjeté devant
le primat des Gaules, à Lyon, puis à Rome. Un mémoire figurant parmi la
correspondance de Richelieu rappelle à juste titre qu’ « il semble que le Roy a deux
voyes, toutes les deux légitimes, pour faire annuller le mariage de Monsieur, la
première, par le jugement qui sera faict en son Parlement, sur la question du rapt, et
la seconde, par la poursuitte qui sera faicte au tribunal ecclésiastique sur la nullité du
164dict mariage » .
La possible naissance d’un héritier issu du mariage de Gaston d’Orléans
avec la princesse de Lorraine constitue un danger réel pour le Roi, qui pourrait voir
la couronne lui échapper au profit de son cadet. Le 2 janvier, par lettres closes,
Louis XIII saisit le parlement de Paris d’une requête à l’encontre de la famille
ducale de Lorraine, bien que celle-ci ne soit en rien justiciable face à l’autorité
française. Pour pallier le défaut de ressort et de compétence, le roi très chrétien, et
Richelieu, entendent faire traduire Charles IV comme vassal félon, puis introduire la
question de l’enlèvement. Le préalable établi, les magistrats pourraient mettre en
lumière l’absence de libre-arbitre, le défaut de consentement du duc d’Orléans au
moment où il a convolé avec la princesse Marguerite, et feraient aussi de la question
sacramentaire une question civile. Deux jours plus tard, les chambres du Parlement
assemblées, Louis XIII fait lire une lettre de cachet par laquelle il fait état de sa
résolution « de déclarer la nullité du mariage de Monsieur et de Marguerite […] par
toutes les voies accoustumées […] et cependant de faire intenter par-devers lui une
165action de rapt » . La demande du Roi est appuyée par l’avocat général Bignon, qui
conclut : « afin de prévenir les inconvénients qui pouvaient arriver, le Roi avait
166commandé d’intenter l’action de rapt » . Le procureur général au Parlement,
Mathieu Molé, dépose ensuite ses conclusions sur la question de l’enlèvement,
demandant au Parlement de lui « accorder commission pour en informer, pour,
l’information faite, requérir ce que de raison ». Puis le parlement de Paris se plie à
167l’autorité royale, et fait droit aux conclusions du procureur .
Puis le 18 janvier 1634, se tient le lit de justice du Parlement en présence de
Louis XIII. La déclaration que le Roi fait lire à l’assemblée appelle d’abord le duc
d’Orléans au devoir et dénonce Charles IV comme l’un des principaux auteurs du
rapt. Par une étrange concordance chronologique, c’est le lendemain même que le
duc de Lorraine se démet de ses fonctions et de ses prérogatives en faveur de son
frère Nicolas-François. L’information parlementaire est confiée à deux conseillers :
168Antoine Bouchet et Samuel de La Nauve . Une semaine plus tard, afin d’étayer le
dossier à charge, le Roi établit une nouvelle déclaration selon laquelle il affirme

164
Mémoire pour justifier que l’action de rap [sic] doit précéder celle de la nulité du mariage de
Monsieur, 1634, MAE, coll. MD France, vol. 812, f° 1-4, minute.
165 Dans A. Degert, « Le mariage de Gaston d’Orléans et de Marguerite de Lorraine », Revue historique,
1923, n° 143, p. 161-180 ; 1923, n° 144, p. 1-57, l’extrait est tiré de la seconde partie de l’étude, p. 7. Les
Mémoires d’Omer Talon sont parus pour la première fois à La Haye en 1732. Ils ont fait l’objet de
e
publications érudites au XIX siècle, notamment celle de Michaud et Poujoulat, à Paris en 1839, dans la
Nouvelle collection des mémoires pour servir à l’histoire de France.
166 Ibid.
167 Arrest du parlement par lequel il est ordonné que commission sera deslivrée au procureur général
pour informer de la nulité du mariage de Monsieur, frère unique du Roi, 4 janvier 1634.
168
Information faite pour justifier que le Roy n’a jamais consenty le mariage de Monsieur, 31 janvier-20
février 1634.
48
169« n’avoir jamais donné son consentement au mariage de Monsieur » . Entre le 31
janvier et le 20 février 1634, neuf témoins, dont Claude Bouthillier, le duc de
Chevreuse, Claude de Saint-Simon, Claude de Bullion et Abel Servien, sont
entendus. Pas un n’a assisté à la réception de Gaston d’Orléans en Lorraine. Il leur
est cependant demandé de témoigner que le mariage n’a pu être célébré que
consécutivement à un enlèvement. Malgré l’expression d’opinions modérées,
comme l’opposition au mariage, non seulement de Louis XIII, mais également de
Charles IV, ou l’insistance sur l’influence de l’entourage du duc de Lorraine,
Mathieu Molé estime avoir recueilli les éléments prouvant l’enlèvement. Le
procureur général obtient l’autorisation de procéder aux assignations, qu’il requiert
au mois de mars. Le 24, un arrêt en ce sens est adopté à l’encontre de la princesse
170Marguerite , du duc de Lorraine lui-même, de la princesse de Phalsbourg, de
Nicolas-François de Lorraine et d’Albin Tellier, le prêtre qui a donné les sacrements.
Les poursuites en vue de l’invalidation du mariage se transforment en procès par
contumace contre la famille ducale. Les inculpés sont hors de prise des juges, qui
n’ont, par ailleurs, nul égard à leurs droits souverains. Nicolas-François est qualifié
de « ci-devant cardinal-archevêque de Toul », Charles IV de « vassal lige de la
couronne ».
Le 24 juillet, le parlement de Paris rend un arrêt pris par défaut : il ordonne
que les inculpés soient « pris au corps et amenés prisonniers ès prisons de la
171Conciergerie au Palais » . Entre le 28 et le 30 août, l’assemblée décide que le
récolement des témoignages reçus par Antoine Bouchet et Samuel de La Nauve vaut
172confrontation. Le 2 septembre 1634, Mathieu Molé présente ses conclusions :
« devers le procès criminel faict par deux des conseillers de la cour à ce par elle
commis à ma requeste allencontre de Charles, duc de Lorrayne, vassal lige de la
couronne, Nicolas-Françoys de Lorrayne, cy-devant cardinal et évesque de Thoul,
Henriette de Lorrayne, princesse de Phalsebourg, et Albin Thelier, François de
nation, religieux profex de la maison Sainct-Lazare lez La Ferté-Milon, pour raison
du rapt commis en la personne de Monsieur d’Orléans, frère unicque du Roy,
informations faictes par les dicts conseillers le XXXI et dernier jour de janvier et
autres jours suivans 1634, suivant l’arrest de la dicte cour du quatriesme jour des
medicts mois et an, arrest du XXIIII mars au dict an, […] et ce faisant ordonné que la
princesse Margueritte seroit assignée pour estre ouye sur aucuns faictz résultans qui
seront extraictz, que les dicts Charles, duc de Lorrayne, Nicolas-Françoys de
Lorrayne, la dicte princesse de Phalsebourg seroient adjournez à comparoir en la
dicte cour pour estre ouyz et interrogez et le dict Albin Thelier pris au corps ; autre
arrest du 3 avril en suivant, par lequel est ordonné que les exploictz faictz aux lieux
y desnommez vauldroient comme s’ilz estoient faictz aux propres domicilles des
dicts accusez ; autres arrestz des XIIII juillet au dict an donnez sur les deffaultz par
moy obtenus, par lesquels la cour ordonne que les dicts duc de Lorrayne, Nicolas-
Françoys de Lorrayne et la dicte princesse de Phalsebourg seront pris eu corps et
amenez prisonniers ès prisons de la conciergerie du Pallais, les deffaultz obtenus

169
Coppie de la déclaration du Roy de n’avoir jamais donné son consentement au prétendu mariage de
Monsieur, Wideville, 27 janvier 1634.
170 Arrest d’adjournement personnel contre la princesse Marguerite, le duc de Lorraine, le cardinal de
Lorraine et la princesse de Falsbourg, 24 mars 1634.
171 e
A. Degert, « Le mariage de Gaston d’Orléans… », article cité, 2 partie, p. 9.
172
BnF, coll. Cinq Cents de Colbert, vol. 83, f° 326-327. Copie.
49
contre les dicts défendeurs et accusez aux présents arrests de la dicte cour ; autre
mearrest du XXVI jour d’aoust en suivant par lequel la dicte cour adjugeant le
proffict des dicts deffaultz a ordonné que les tesmoings ouiz esdictes informations
cy-dessus seroient récolez en leurs dépositions pour leur récolement valloir
confrontation, les dicts récolemens faict par les dicts conseillers commissaires les
meXXIX et XXX du dict mois d’aoust en exécution du dict arrest. Requiert pour le
Roy […] qu’il soit dict que le prétendu mariage de Monsieur le duc d’Orléans, filz
de France et frère unique du Roy, avec la princesse Margueritte de Lorrayne a esté
non valablement contracté, et pour l’attentat et rapt commis par les dicts Charles,
duc, Nicolas-Françoys et Henriette de Lorrayne, princesse de Phalsebourg, le dict
Charles, duc, vassal lige de la couronne, estre déclaré criminel de lèze-majesté,
félonnie et rébellion et pour réparation condemné dire et déclarer au Roy son
souverain seigneur, assisté des princes, ducz, pairs et officiers de la couronne, en tel
lieu qu’il luy plaira, que par complot, trahison et conspiration, il a entrepris de faire
contracter et célébrer le dict prétendu mariage contre la volonté du Roy, son
souverain seigneur, contre l’asseurance qui luy avoit donnée, contre les serments par
luy prestez de ne l’entreprendre jamais sans son consentement et au préjudice de la
fidélité deue par ung vassal lige à son seigneur souverain, mais aussy contre les loix
de la France, les ordonnances des Roys, l’honneur de la couronne et la seureté de
l’Estat, dont il se repend, et luy en demande très humblement pardon. À laquelle
déclaration les dicts Nicolas-Françoys et Henriette de Lorrayne, princesse de
Phalsebourg seront tenus d’assister et oultre les dicts Charles, Nicolas-Françoys et
Henriette de Lorrayne bannis à perpétuité du royaume et tous les biens féodaulx qui
leur appartiennent tenus de la couronne de France médiatement ou immédiatement
estre retenuz, réuniz et incorporez à icelle et tous et ung chacun leurs autres biens
estant en France tant meubles qu’immeubles acquis et confisquez au Roy et afin que
la mémoire de la justice faicte d’un tel attentat, rapt, félonnie et rébellion soit
conservé à la postérité, qu’il sera construict et édiffié une piramide en la principalle
place de la ville de Bar, en laquelle sera mise une lame de cuivre ou de marbre qui
contiendra l’arrest qui interviendra et les justes causes d’iceluy, et pour l’infraction
des traictez, manquemens de parolle et violement de foy en exécution d’iceulx par le
dict Charles, duc de Lorrayne, que le dict seigneur sera très humblement supplié
d’employer sa puissance et sa souveraine authorité pour, par la voye des armes se
faire raison à soy-mesme et se satisfaire sur les autres terres et biens non situez en
France, ainsi qu’il jugera estre plus advantageux pour le bien de l’Estat, le repos de
ses subjects et la gloire de la couronne. Et quant au dict Albin Thelier, pour les cas
résultans du dict procès, qu’il soit banny à perpétuité du royaume avec deffences à
toutes personnes de quelque estat, qualité et condition qu’elles soient de le retirer et
receler, à peine d’estre déclarez criminelz de lèze-majesté et qu’à ma requeste, il
sera plus amplement informé contre les faulteurs et adhérens du dict crime de rapt,
et que l’arrest qui interviendra sera publié par les huissiers de la cour et affiché ès
carrefours et lieux ordinaires de cette ville et envoyé aux bailliages et
séneschaussées de ce ressort pour y estre leu et publié en la manière accoustumée et
enjoinct à mes substitudz d’y tenir la main. Du 2 septembre 1634 ».
Trois jours plus tard, au moment où se déroule la bataille de Nördlingen, le
parlement de Paris adopte un nouvel arrêt, en tous points conforme aux conclusions
de Mathieu Molé. En rendant une telle sentence, le Parlement se fait l’artisan d’un
gallicanisme radicalisé. On imagine aisément le courroux de la papauté. L’argument
50
du rapt lui-même reste très contestable. Le 17 septembre 1634, un édit royal déclare
la réunion au royaume des duchés de Lorraine et de Bar. En ce qui concerne le
duché de Lorraine lui-même, la justification de Louis XIII et de Richelieu repose sur
trois arguments : des « prétentions anciennes très considérables », une « possession
réelle et actuelle par les traités et la force des armes », la « félonie extraordinaire du
duc », ayant occasionné des « dépenses excessives et immenses ». L’invalidation du
mariage de Monsieur et le procès pour rapt apparaissent comme les derniers atouts
de Louis XIII et de Richelieu, les ultimes arguments destinés à provoquer la
condamnation du duc, en tant que vassal, par le parlement de Paris, à justifier
l’annexion complète du Barrois et de la Lorraine, à provoquer la condamnation du
duc en tant que souverain d’un État secondaire pour son ingérence dans les affaires
familiales de la dynastie Bourbon et pour les prétentions de la famille ducale à la
couronne de France. Un document intitulé Mémoire des terres, seigneuries et
justices qui doibvent estre déclarées réunies au domaine de la couronne en
173exécution de l’arrest du 5 septembre 1634 , montre que tous ces aspects sont
intimement liés. La déclaration de Louis XIII prévoyant l’établissement d’un conseil
souverain à Nancy ne porte-elle pas la date du 16 septembre ?
Conscient de l’inévitable mécontentement du pape Urbain VIII, le roi très
chrétien a déjà pour objectif suivant l’annulation du mariage de Gaston d’Orléans
par les autorités religieuses compétentes. Contre l’avis même de Richelieu, dès le
mois de janvier 1634, le duc de Créqui, ambassadeur de France en cour de Rome, est
chargé par le Roi d’expliquer au souverain pontife la procédure engagée devant le
parlement de Paris à l’encontre de Charles IV de Lorraine et du mariage de
Monsieur. Louis XIII charge son représentant d’exprimer sa conviction que l’Église
est la seule autorité en matière de sacrement. Le Roi admet la compétence
ecclésiastique exclusive pour statuer de la validité ou de l’invalidité du mariage. Il
propose au Pape de choisir quatre prélats dans une liste qu’il lui envoie pour juger
de l’affaire. Sont avancés les noms des archevêques de Narbonne, d’Arles, de Tours,
des évêques de Saint-Malo, d’Uzès, et de Saint-Flour, tous connus pour leur
attachement au Roi et à Richelieu. Le 3 février 1634, une audience est accordée par
le souverain pontife au maréchal de Créqui. Urbain VIII déclare que seules les
parties concernées sont habilitées à faire une demande devant lui. L’envoyé du roi
de France se tourne vers le neveu du Pape, le cardinal Francesco Barberini, vice-
chancelier du Saint-Siège, qui lui oppose la même fin de non-recevoir. Aucune
discussion n’est possible. Les démarches préalables de Gaston d’Orléans expliquent
sans doute en partie les refus d’Urbain VIII et de son neveu.
Le 30 mars 1634, Monsieur, renforcé dans ses positions par l’attitude du
Pape, adresse à son frère aîné une missive d’ordre privé, en réponse à la saisie du
parlement de Paris. Il sollicite le pardon du Roi pour ses fautes mais revendique
l’union contractée avec la princesse Marguerite : « Monseigneur, depuis que mes
infortunes m’ont contraint de m’esloigner de vostre court et de sortir de vostre
royaume, j’ay tousjours eu tant de regret et le cœur si plein d’amertumes d’avoir esté
si malheureux que d’estre obligé de desplaire à Vostre Majesté […]. Mais,
Monseigneur, après avoir veu en la dernière déclaration que Vostre Majesté a faicte
au parlement de Paris, la volonté où elle est de faire procéder contre mon mariage, et
les résolutions qu’elle semble avoir prises de ne le jamais aprouver, je luy advoue

173
BnF, coll. Cinq Cents de Colbert, vol. 441, f° 357-358. Copie.
51
que sans l’entière et parfaitte confiance que j’ay tousjours en sa bonté, je n’aurois
peu résister à une affliction si pressante et je serois incapable de toutte consolation,
me voyant blessé en une partie si sensible et en un subject où mon honneur, ma
réputation et ma conscience sont si fort intéressée […]. Je sçay à quoy m’oblige ma
naissance et la subjection envers elle et le respect que je debvois en ce rencontre à
Vostre Majesté, aussy ayant à luy demander très humblement pardon comme je fais
du plus profond de mon cœur de la faulte que j’y ay faicte, je luy rendray maintenant
cette déférence pour m’acquitter de ce debvoir avec plus d’humilité que de ne luy
représenter aucune considération de ma part qui me peust servir d’excuse. Mais,
Monseigneur, si Vostre Majesté me permect qu’en obmettant les raisons qui ne
regardent que ma personne, je la supplie de se souvenir combien de fois par un excès
de bonté elle m’a tesmoigné désirer que je remariasse et comme elle voulut lors de
mon premier mariage que j’espousasse une princesse très estroictement alliée à la
maison de Lorraine, elle me blasmera beaucoup moins […]. Aussy, Monseigneur,
comme les actions d’un si grand monarque me doivent estre tousjours en beaucoup
de vénération, je jugeay ne pouvoir mieux faire que de suivre ses sentimens, ne
pouvant pas sçavoir les vostres. Et cette considération, joincte aux qualitez
personnelles de la princesse que j’ay espousée, me feit désirer passionnément et de
ma pure, franche et libre volonté, l’accomplissement de mon mariage, sans y estre
induict ny persuadé de personne […]. Excusez-moy, Monseigneur, si je vous dis
qu’il ne peut estre estimé clandestin, non pas mesme à l’esgard de Vostre Majesté,
puisque m’ayant osté touttes sortes d’avenues près d’elle par l’arrest qu’elle avoit
faict faire de ceulx que je luy avois envoyez, je n’ay peu m’acquitter du respect que
j’estois obligé de luy rendre en ce rencontre. Quant à ce qui regarde le rapt dont il
est parlé dans sa déclaration et dans les lettres qu’elle à escrittes à quelques-uns de
son Parlement, c’est une chose si peu vraysemblable en l’aage et la condition où je
suis, et une procédure qui doibt blesser si sensiblement un prince de ma naissance,
par tant de raisons que la modestie m’empesche de représenter à Vostre Majesté en
parlant de moy-mesme, que je me contente de luy dire que je souffre avec beaucoup
de patience, et avec tout le respect que je luy doibs, cet effect de son indignation et
de sa cholère envers moy, de ce que j’ay pris une alliance qui ne luy est pas agréable
[...]. Aussy, Monseigneur, si Vostre Majesté considère comme elle avoit permis à M.
le duc de Lorraine mon frère de me donner retraicte dans ses Estats, et qu’avant que
je fusse marié, elle n’avoit encore tesmoigné aucun mescontentement de luy, ne
jugera-t-elle pas que j’avois subject d’espérer, après touttes ces considérations si
fortes et si puissantes, que tenant mon mariage secret pour luy rendre tout le respect
qu’il m’estoit possible, il luy plairoit de l’agréer lors qu’elle me recevoit en
l’honneur de ses bonnes grâces. Mais quand bien Vostre Majesté n’auroit aucun
esgard à touttes les raisons que je luy représente, tant plus elle me croira coulpable,
174elle aura aussy beaucoup plus de gloire à me pardonner […] » .
Louis XIII lui répond par une lettre embarrassée, en date du 25 avril 1634 :
« Mon Frère, j’ay esté bien aise de cognoistre les bons sentimens que vous avez de
vostre debvoir. En suitte de quoy, la présente vous assurera qu’il n’y a personne que
vous ayme tant que moy, ny qui vous en rende meilleurs tesmoignages quant vous
m’y convierez, comme de voyr certainement que vous serez à l’avenir par vostre
conduite. Le sieur d’Elbène m’a dict ce que vous luy avez commandé sur le subject

174
BnF, coll. Cinq Cents de Colbert, vol. 83, f° 330-333. Copie.
52
medu mariage que vous m’escrivez avoir contracté avec M la princesse Marguerite de
Loraine, sur quoy vous ne sçauriez que vous louer de mes intentions puisqu’elles
n’ont aultre fin que de faire soigneusement examiner tout ce qui s’est passé en cette
action, et me remettre à l’événement qu’elle debvra avoir par justice et par raison, en
cela et en toutte autre chose je rendray premièrement à ma conscience ce que je luy
doibs et en suitte voulant vous tenir lieu de père, oultre la qualité que j’ay de vostre
Roy, vous recevrez les effectz de la véritable affection que je vous porte et qui faict
175que je suis vostre très affectionné frère, Louis […] » .
Dans le difficile contexte de la négociation pour la protection de France, le
comte de Noailles vient d’arriver à Rome, qui n’obtient pas plus de succès que le
maréchal de Créqui. Le duc d’Orléans profite du contexte pour y dépêcher à son
tour, à la fin de l’été, « un nommé Passart, contrôleur de sa Maison » afin de plaider
sa cause. Mais ce dernier est arrêté par les hommes du Roi à La Capelle et transféré
176à la Bastille . Le 5 septembre, le parlement de Paris rend son arrêt sur la question
du mariage et de la responsabilité de la famille ducale de Lorraine. Il n’a en réalité
aucune autorité pour émettre un jugement. Toutefois, malgré les contacts pris au
mois de mai par le duc d’Orléans avec l’Espagne, une entente s’esquisse entre les
deux frères, qui débouche sur la signature du traité d’Écouen, le 2 octobre.
Louis XIII s’engage à ne plus tenir rigueur à son frère de ses incartades et trahisons
passées. Les fautes commises par Gaston d’Orléans lui sont même formellement
pardonnées. Les deux frères promettent de se soumettre à une nouvelle instruction et
à un nouveau jugement concernant la validité ou l’invalidité du mariage. Monsieur
doit accepter de résider en Auvergne, Bourbonnais ou dans les Dombes, il obtient le
gouvernement de cette première province, à la place de celui de l’Orléanais. Le Roi
le rétablit en outre dans ses biens et prérogatives et lui concède des troupes placées
sous les ordres de Puylaurens. Ce dernier prend l’engagement, « sur sa vie », vis-à-
vis de Louis XIII et de Richelieu, de faire renoncer Monsieur au mariage qu’il a
contracté. Le 28 novembre, il épouse Marguerite-Philippe du Cambout de Coislin,
fille du baron de Pontchâteau et parente de Richelieu. Il est créé duc et pair
d’Aiguillon. Moins de trois mois plus tard, ses intrigues entraînent sa perte. Les
Mémoires de Monsieur reconnaissent que l’accord du 2 octobre 1634 laisse la
177question en suspens et ne fait que reporter l’affrontement .
Au lendemain de la publication des articles d’accommodement, Monsieur
rentre en France, laissant Marguerite derrière lui. Les circonstances de son retour
sont rocambolesques. Il s’échappe littéralement de Bruxelles et quitte les Flandres à
l’insu des Espagnols et de son épouse. La princesse de Lorraine est avertie par
Nicolas Goulas. Son mari ne la laisse cependant pas sans ressources et lui alloue une
pension. Le comte de Chavigny est dépêché à Soissons au-devant de Monsieur. Le
Roi le charge de nouvelles propositions concernant son mariage : l’amnistie du
passé, une riche pairie, cent mille livres d’argent comptant, le tout contre

175 BnF, coll. Cinq Cents de Colbert, vol. 83, f° 335. Copie.
176
Cardinal de Richelieu, Mémoires : livre XXV, Paris, Foucault, 1823, coll. Mémoires relatifs à l’histoire
de France (éd. M. Petitot), tome XXVIII, p. 25.
177 e
A. Degert, « Le mariage de Gaston d’Orléans… », art. cit., 2 partie, p. 23. En cela, le texte paraît avoir
été rédigé avec le souci de ménager la royauté. L’accommodement y est présenté comme conjoncturel. Il
semble avoir été, avant tout, destiné à ménager l’honneur de Monsieur afin de parer au plus pressé : le
faire revenir à la cour, ou au moins à l’intérieur du royaume. Rédigés longtemps après les faits, les
Mémoires du duc d’Orléans semblent bien plus conformes au point de vue du Roi et de Richelieu, qu’à
celui de leur auteur théorique.
53
l’engagement de Monsieur de dissoudre son mariage. Dans ces circonstances, le duc
d’Orléans accepte une commission chargée de statuer sur la validité de l’union
contractée avec Marguerite de Lorraine. Le collège se compose d’éminents
ecclésiastiques : le père Michel Rabardeau, jésuite ; Jacques Lescot, lecteur du Roi
et confesseur de Richelieu à partir de 1639 ; Nicolas Isambert, docteur en Sorbonne ;
le père Charles de Condren, de l’Oratoire, confesseur de Monsieur. Le 6 novembre
1634, les commissaires arrivent à Blois pour rencontrer le frère du Roi, immobilisé
par la goutte, en compagnie du père Joseph, appelé d’Amiens, et de Chavigny.
Gaston d’Orléans insiste sur son entière liberté et sur l’innocence de Charles IV. Les
érudits, quant à eux, tentent de convaincre Monsieur de l’invalidité de son mariage
en s’appuyant sur les coutumes et les maximes des États. Les prémices d’une
nouvelle argumentation soutenant les prétentions de Louis XIII sont formulées à la
fin de l’année 1634.
À Rome, l’arrêt du parlement de Paris du mois de septembre provoque une
vive colère du Pape et de son entourage. Le Saint-Siège proteste contre ce qu’il
considère comme une grave atteinte portée à la juridiction ecclésiastique. Selon
Francesco Barberini, la décision civile allait « directement contre l’autorité de
l’Église, qui seule, private quoad alios, a le pouvoir de juger de la validité ou
178invalidité des mariages » . Le cardinal-neveu charge l’ambassadeur ordinaire du
Pape à Paris, Giorgio Bolognetti, de protester contre l’ingérence du Parlement dans
les affaires de l’Église. Le nonce doit aussi préciser que le Pape se réserve la
décision finale et ne se prononce pas sur la validité ou l’invalidité du mariage.
Urbain VIII prend la précaution d’envoyer un bref à Richelieu, par lequel il le prie
179de faire révoquer la décision du 5 septembre . Quelques semaines plus tard, le
souverain pontife s’adresse directement à Louis XIII. Il lui rappelle que les rois de
France se sont attachés depuis des siècles à la défense des lois de l’Église. Il
souligne l’illégitimité et la vanité de l’arrêt du parlement de Paris et invite le Roi à
180intervenir auprès des magistrats pour imposer le droit du Saint-Siège .
Bolognetti est secondé dans ses fonctions à la cour de France par un nonce
extraordinaire, dépêché spécialement par Urbain VIII pour demander la restitution
de la Lorraine au duc Charles, Giulio Mazarini. Leur préoccupation principale reste
le maintien de la paix entre la France et l’Espagne. Il est significatif de constater
qu’après la publication de l’arrêt du Parlement de septembre 1634, l’affaire du
mariage de Monsieur prend une importance croissante. Le Roi et Richelieu
commandent des travaux complémentaires au garde des Sceaux, qui recourt à l’aide
181de Théodore Godefroy et de Pierre Dupuy . Le droit romain et les annales de
l’histoire de France sont passés en revue pour étayer la position de Louis XIII. Le roi
très chrétien se trouve dans l’obligation de remporter l’adhésion du Pape, puisque le
mariage de Gaston d’Orléans a été réitéré devant témoin faisant autorité, et que le
souverain pontife se réserve légitimement la question de la validité. Mais si le Pape
considère comme suspecte une commission de prélats proposée par ses conseillers,

178
P. Blet, s.j., Le Clergé de France et la Monarchie : étude sur les Assemblées générales du Clergé de
1615 à 1666, Rome, Cura Pontificiae Universitatis Gregorianae Edita, 1959, 2 vol. L’extrait est tiré du
vol. 1, p. 407.
179 MAE, coll. Correspondance politique Rome, vol. 55, f° 129.
180
P. Blet, Le Clergé de France et la Monarchie…, op. cit., vol. 1, p. 407.
181
Voir leurs travaux à la BnF, coll. Cinq Cents de Colbert, vol. 83, f° 13-27.
54
ne pourrait-il adhérer à une décision de l’assemblée du clergé de France ? La
réunion est justement prévue en 1635.

Les querelles bénéficiales, la comprotection de France
et l’ambassade extraordinaire de Mazarin

Au cours de la première quinzaine d’avril 1634, Nicolas-François et Claude
de Lorraine gagnent la Savoie où leur tante Christine, grande duchesse de Toscane,
s’est avancée pour les accueillir. De là, ils se rendent à Gênes, puis sont reçus à
Milan par le cardinal-infant, le 4 mai. Après un passage à Livourne, ils arrivent à
Florence dans le courant du mois d’août 1634. Une correspondance suivie s’établit
182alors entre le duc et la duchesse, et le conseiller d’État lorrain Adam Arnoult . Le 3
mai 1634, Urbain VIII adresse quelques mots à Nicolas-François de Lorraine afin de
lui réaffirmer son affection et souligner le prestige dont jouit la famille ducale au
183sein de la Chrétienté . Le Pape annonce également son intention d’intervenir
auprès de Louis XIII, non seulement pour alléger le sort réservé aux fugitifs, mais
aussi pour intervenir en faveur de l’indépendance des duchés. Profitant des bonnes
dispositions du souverain pontife à son égard, Nicolas-François de Lorraine entend
aussi obtenir des arrérages qui lui sont dus sur l’évêché de Toul, sur ses huit abbayes
et sur le prieuré d’Insming, dont il s’est démis en rentrant dans la vie civile. Le
reliquat permettrait de compenser le non-paiement de la dot de Claude. Nicolas-
François a également la volonté de discuter avec le pape des conditions de
résignation de l’abbaye de Saint-Mihiel en faveur du cardinal Alexandre Bichi.
Lorsqu’Urbain VIII, à l’issue de la nonciature ordinaire en France d’Alexandre
Bichi, nomme celui-ci en commende à la tête de l’abbaye bénédictine de Saint-
Mihiel, les religieux refusent de reconnaître le candidat du pape et préfèrent élire
Dom Paul Cachet, prieur du monastère. Le 22 février 1634, un arrêt de la cour de
Saint-Mihiel confirme l’élection des religieux, comme le fait, de surcroît,
l’archevêque de Trèves, Philippe-Christophe von Sötern. Nicolas-François intercède
en faveur d’Alexandre Bichi qui s’est constitué plusieurs fois, auprès de Richelieu,
le défenseur de la Lorraine. Par une lettre datée de Pratolino, du 15 juillet 1634, il
184charge Arnoult de faire pression sur les bénédictins de Saint-Mihiel . La missive
constitue un témoignage supplémentaire des bons rapports entretenus par la famille
ducale de Lorraine avec la papauté. Malgré ses propres difficultés, le cadet de
Charles IV met en œuvre le peu de moyens dont il dispose face à la France et aux
bénédictins pour faire valoir les droits du candidat d’Urbain VIII à Saint-Mihiel, et
obtient satisfaction. Le cas de l’abbaye de Saint-Mihiel est exemplaire à plus d’un
titre, puisqu’Urbain VIII soutient que les abbayes possédées en commende par les
cardinaux sont dévolues à leur mort, ou après leur démission, au Pape. La
nomination puis la confirmation du cardinal Bichi, remplacé comme nonce ordinaire
à Paris par le cardinal Bolognetti, ne peut que heurter la politique bénéficiale de

182
Adam Arnoult exerce d’abord la charge de conseiller d’État du duc Henri le Bon puis, occupe les
fonctions d’intendant des finances de Nicolas-François de Lorraine. Il détient également la charge de
procureur général de Lorraine. Voir F. des Robert (éd.), Correspondance in édite de Nicolas-François,
duc de Lorraine et de Bar, Nancy, librairie Sidot frères, 1885.
183 gr M F. Bonnard, Les relations de la famille ducale de Lorraine et du Saint-Siège dans les trois derniers
siècles de l’indépendance, Paris, éd. A. Picard, 1934, p. 204.
184
Lettre publiée par F. des Robert, Correspondance inédite de Nicolas-François…, op. cit., p. 17-18.
55
Louis XIII, dictée par le principe de l’indépendance gallicane, mais le roi de France
185adhère au choix du Pape . Un autre bénéfice laissé vacant par Nicolas-François de
Lorraine suscite par ailleurs bien des convoitises, celui d’abbé commendataire de
Saint-Avold.
Le 3 mars 1634, pour récompenser Jules Mazarin de ses services,
Urbain VIII rédige un bref sous forme de bulle qui lui confère le prestigieux
186bénéfice, « par pure libéralité » . Deux jours plus tard, en vertu des règles
187apostoliques, le Pape fait établir un second bref, de type de capienda possessione .
Trois collateurs se disputent en effet l’abbaye bénédictine. Le chapitre de Saint-
Avold, à neuf lieues à l’est de Metz, revendique le statut prévu par le concordat
germanique en matière de provision bénéficiale. Lors du départ du précédent abbé,
Marcel Hann, en 1624, les moines ont élu Dom Pulchrone Lavignon, de la
congrégation de Saint-Vanne. Ce dernier a introduit à Saint-Avold la réforme
monastique engagée par Dom Didier de La Cour et a même reçu les encouragements
de Clément VIII et de Paul V. L’élection de Pulchrone Lavignon a été confirmée par
le vicaire général de l’évêque de Metz, Edme Lancelot, et par l’archevêque de
Trèves. Mais Urbain VIII a décidé de lui opposer un abbé commendataire, le
princier de Metz, Charles d’Anglure de Bourlemont. De longues contestations entre
l’élu des bénédictins et l’élu du Pape ont suivi, devant l’auditeur du palais
apostolique. En 1631, le problème a trouvé une solution provisoire. L’abbé de
Bourlemont a été remplacé par le cardinal Nicolas-François de Lorraine, en échange
de l’abbaye de Belchamp. À la démission de Nicolas-François, Urbain VIII entend
poursuivre la même politique, refuse de reconnaître Dom Lavignon comme abbé
légitime, et nomme Mazarin. Par le bref de capienda possessionne, il charge aussi
l’évêque de Metz, Henri de Bourbon-Verneuil, et l’auditeur du palais apostolique,
d’assister le nouvel abbé et de défendre ses droits contre tout détenteur abusif. Or
Louis XIII intervient à son tour. En vertu du concordat de Bologne, il désigne ses
propres candidats aux bénéfices laissés vacants par Nicolas-François de Lorraine.
Pour l’abbaye de Saint-Avold, Louis XIII choisit le prince de Conti, fils du prince de
Condé. Par souci d’apaisement, le Roi finit cependant par s’incliner et désigne à son
188tour Mazarin, mais le conflit dure plusieurs années .
De même, la démission de Nicolas-François de Lorraine de l’évêché de
Toul entraîne la nomination, au siège vacant, de son suffragant, Charles-Chrétien de

185
Voir infra Louis XIII au comte de Brassac, 9 juillet.
186
M. Laurain-Portemer, Etudes mazarines [vol. 1], Paris, Boccard, 1981, p. 56.
187
Le bref constitue le titre exécutoire qui permet à son bénéficiaire de faire respecter la décision du
souverain pontife. Le bref de capienda possessione s’applique plus spécifiquement aux bénéfices
réservés, dont le Pape se réapproprie la collation, en abrogeant le mode de provision par élection. Au lieu
d’avoir à régler les droits d’annates, une année de revenus, le bénéficiaire ne doit payer que la somme de
cinq ducats à la secrétairerie des brefs pour en obtenir la délivrance, et faire valoir les droits concédés par
le souverain pontife. Il s’agit là d’une faveur exceptionnelle. Dans le cas de Mazarin, la voie secrète lui en
accorde aussi la gratuité. Mais la procédure, faisant fi du droit d’élection réservé aux religieux, et
s’opposant directement aux prétentions du roi de France en la matière, ne peut garantir la jouissance
paisible du bénéfice, d’autant moins qu’elle permet également d’enjoindre à la personne nommément
désignée, ainsi qu’au juge de la cause à Rome (l’auditeur du palais apostolique ou l’auditeur de la Rote),
de procéder à l’éviction d’un éventuel intrus.
188 M. Laurain-Portemer, Études mazarines [vol. 1], op. cit., p. 60, note 1 : Mazarin écrit à Richelieu pour
le remercier le 30 mai 1637. L’expédition du bref de capienda possessionne en date du 5 mars 1634 a lieu
le 28 janvier 1638. Le Pape, Urbain VIII, puis son successeur, s’obstinent à récuser Dom Lavignon
jusqu’en 1660.
56
erGournay, évêque de Sitie. La désignation, par le roi de France, a lieu par brevet le 1
mars 1634, grâce à l’intervention en faveur de l’impétrant de la duchesse Nicole et
de Vincent de Paul. L’installation de Charles-Chrétien de Gournay donne, là encore,
lieu à des difficultés. Le chapitre saisit l’occasion pour interpeller Louis XIII, et
rappeler qu’il a lui-même le droit d’élire l’évêque. L’un de ses membres, Louis
189Machon , est dépêché à la cour et présente, au nom de ses confrères, une
Remontrance au roi Louis XIII pour faire voir à Sa Majesté qu’elle ne peut rien
prétendre en la collation et provision de l’évêché de Toul pour estre entièrement à
la disposition du Saint-Siège. Un accord est trouvé : les chanoines promettent de
nommer Charles-Chrétien de Gournay tandis que le roi de France confirme leur
privilège d’élection au siège épiscopal. Urbain VIII, de son côté, promet à Nicolas-
François de Lorraine le versement d’une pension par son successeur. Or l’évêque de
Sitie tente de se dégager définitivement de l’obligation qui lui a été faite par le Pape,
en versant la somme de deux mille ducatons, soit deux ans et demi de pension. Le
souverain pontife, à la sollicitation de Nicolas-François de Lorraine, considérant que
Charles-Chrétien de Gournay ne satisfait pas à ses obligations, lui refuse ses bulles
190de confirmation . Urbain VIII rappelle que lui seul dispose de l’évêché et réagit
ainsi à ce qu’il considère aussi comme une pression royale exercée indûment sur un
chapitre trop influençable ou trop faible. La collusion, évidente, ne peut que nuire
aux intérêts du Saint-Siège en créant un précédent fâcheux. Proposer le nom de
Charles-Chrétien de Gournay pour l’évêché de Toul serait une concession
inacceptable à un gallicanisme radical. Au moment où Urbain VIII signifie sa
désapprobation à l’encontre du procédé employé, et son refus d’entériner l’élection
du chapitre de Toul, Louis XIII est en position dominante en Lorraine. Il maintient

189 Louis Machon est le frère cadet de Claude, conseiller d’État et lieutenant général au bailliage de
Nancy. Voir R. Céleste, « Louis Machon, apologiste de Machiavel et de la politique de Richelieu.
Recherches sur sa vie et ses œuvres », Annales de la faculté des lettres de Bordeaux, octobre-décembre
1881, p. 446-472 ; et du même auteur, Louis Machon, apologiste de Machiavel et de la politique de
Richelieu. Nouvelles recherches sur sa vie et ses œuvres (1600-1672), Bordeaux, imprimerie G.
Gounouilhon, 1883.
190
Le 2 février 1635, de Florence, Nicolas-François écrit à Arnoult : « Vous avez desjà appris par les
lettres de Hennequin comme je ne puis pas entendre à la proposition que M. de Sytie vous fait, touchant
la pansion que le Pape m’a réservée sur l’évêché de Toul, veu qu’estant de deux mil ducatons, ce ne seroit
que le prix de deux années et demye et un préjudice à l’authorité du Pape sans l’aggrément duquel,
comme vous remarquerez fort bien, je ne puis de rien résoudre. Il m’a promis de ne jamais souffrir qu’on
délivre des bulles qu’on n’eyt consenty à la pension, et j’aime encore mieux courre le risque de [passage
chiffré] que de me relascher de quoy que ce soit en faveur du sieur de Sytie, lequel je crois bien avoir eu
deffense de prester son consentement. Mais je ne doute aussi pas qu’il ne l’ayst recherché, ou du moins,
qu’il n’en aist esté extremement aise, et ce n’est pas le premier effet de méconnaissance que j’ay reconnu
de ceux que j’ay obligé. Je luy en voulois écrire et tesmoigner mes sentimens, mais j’ay creu estre plus à
propos de vous les dire pour les luy faire entendre » [Dans F. des Robert, Correspondance inédite de
Nicolas-François…, op. cit., p. 19]. La princesse Claude de Lorraine témoigne de son irritation contre
Philippe de Bourgogne, conseiller d’État et auditeur des comptes de Lorraine, anobli en 1633 et contre
Vincent de Paul, qui ont refusé à Arnoult les actes nécessaires pour assurer la liquidation de la succession
à l’évêché de Toul. Par ailleurs, Alphonse du Plessis, le frère de Richelieu, lors de son séjour à Rome
pour la défense de Louis XIII dans l’affaire du mariage de Monsieur, met tout en œuvre pour empêcher
l’envoi des bulles pontificales concernant les pensions promises à Nicolas-François. Le baron Hennequin,
à juste titre, craint que son maître ne soit trompé à Rome même. Au mois d’octobre 1636, le Pape cède à
la pression française et finit par envoyer ses bulles à Gournay, qui prend possession de son siège le 14
février 1637. La position d’Urbain VIII entre France et Lorraine a donc pour conséquence une vacance de
l’autorité épiscopale à Toul de trois ans. Il est également à noter que dans le même temps, Richelieu fait
entreprendre des démarches auprès du Saint-Siège pour empêcher Charles de Remoncourt de traiter lui-
même des coadjutoreries de ses abbayes de Senones et d’Allemagne.
57
les chanoines dans le droit que le Pape vient de leur retirer. Désormais, les intérêts
des chanoines se confondent avec ceux du roi de France.
Pour Richelieu lui-même, la question de la collation aux sièges épiscopaux
de Metz, Toul et Verdun n’est pas seulement religieuse, elle est aussi politique : il
s’agit de s’opposer aux prétentions de la famille ducale en ce domaine, ainsi qu’aux
prérogatives traditionnelles, judiciaires et fiscales, des évêques, comme seigneur de
191leur temporel, et vassaux de l’Empereur . Au début de l’année 1634, l’évêque de
Toul n’est-il pas le propre frère du duc Charles IV ? L’évêque de Verdun, François
de Lorraine-Chaligny, n’est-il pas, lui aussi, membre de la famille ducale ? Le
ministre de Louis XIII s’offusque d’une tentative de contrôle que la France a
également tentée d’opérer en imposant sur le siège épiscopal de Metz le demi-frère
du Roi, Henri de Bourbon-Verneuil. Si la France occupe les Trois-Évêchés depuis
1552, elle n’en est ni suzeraine ni souveraine. Les craintes de Richelieu prouvent la
fragilité des positions françaises et la nécessité de les consolider. Pour le cardinal, le
seul moyen de le faire est d’une part de contrecarrer formellement les ambitions
ducales, d’autre part d’obtenir un accord avec la papauté pour la collation aux
bénéfices des Trois-Évêchés, et si possible au dépens de Charles IV. Le cardinal
n’hésite donc pas à faire du duc de Lorraine le principal auteur des atteintes aux
droits de l’Église subies dans les Trois-Évêchés, afin de tempérer le conflit né entre
Louis XIII et Urbain VIII. L’ambition déclarée de Richelieu est de faire glisser les
évêchés de Metz, Toul et Verdun de la sphère d’application du concordat
germanique à celle du concordat de Bologne de 1516. Le contrôle de la collation des
bénéfices des Trois-Évêchés est un enjeu essentiel pour asseoir l’influence française,
non seulement sur les territoires dépendants de Metz, Toul et Verdun, mais aussi et
surtout sur la Lorraine toute entière. En échange du droit de nomination aux évêchés
lorrains, qui officialiserait la protection française, Richelieu propose à Urbain VIII
une augmentation de la fiscalité à Avignon. Le Pape refuse. Louis XIII s’obstine à
revendiquer son droit de nomination à l’évêché de Toul, et à repousser les
prétentions pontificales. Au cours du conflit, le ministre du Roi tente de démontrer
que bien avant le règne de Louis XIII, des désaccords ont opposés les rois de France
aux Papes. Richelieu tente à nouveau de justifier sa politique par celle de ses
prédécesseurs. C’est probablement dans ces circonstances qu’il charge Louis
Machon d’élaborer un Traité politique des différends ecclésiastiques survenus entre
192les Papes et les Rois .
L’abbaye Saint-Mansuy reste enfin à évoquer comme objet des rivalités
entre le souverain pontife et le roi de France. Au printemps 1634, Louis XIII
demande à son ambassadeur à Rome, le comte de Noailles, que les bulles
pontificales de confirmation mentionnent à propos du bénéficiaire quem rex
christianissimus nomavit au lieu du traditionnel pro quo rex christianissimus
193scripsit . Il recommande également au diplomate de consulter deux spécialistes des
questions bénéficiales, le sieur Échinard et le sieur Gueffier, un autre agent français

191
Voir M.-C. Vignal Souleyreau, Richelieu et la Lorraine, Paris, L’Harmattan, 2004, passim.
192
R. Céleste, art. cit., p. 452.
193
O. Poncet, La papauté et la provision des abbayes et des évêchés français de 1595 à 1661 : recherches
sur l’esprit des institutions pontificales à l’époque de la Réforme catholique, thèse de doctorat d’histoire,
université Paris IV Sorbonne, dir. Y.-M. Bercé, 1998, 2 volumes, t. II, p. 516, note 146. Cette étude
fondamentale vient de paraître sous le titre La France et le pouvoir pontifical (1595-1661), l’esprit des
institutions, Rome, École française de Rome, 2011. On se rapportera ci-dessous à l’une ou l’autre version,
en précisant son titre précis.
58
envoyé auprès du Saint-Siège, qui pourtant, au mois de janvier, en est encore à
194négocier pour le roi de France un indult de nomination . Le 17 avril, le Roi lui
même rédige un mémoire à l’attention de son ambassadeur ordinaire à Rome. Il y
répète sa volonté de ne plus voir ses droits contestés dans les Trois-Évêchés.
Louis XIII précise d’ailleurs que le partage des bénéfices du cardinal de Lorraine
doit se faire entre le cardinal Antonio Barberini, Mazarin et Armand de Bourbon, et
que l’évêché de Toul, quant à lui, doit aller à Charles-Chrétien de Gournay. Le
partage ménage habilement les intérêts du Pape. Mais Urbain VIII n’a aucunement
l’intention de renoncer à ses prérogatives. La collation lui appartiendrait à deux
titres : en vertu des réserves pontificales d’une part, par vacance des bénéfices à la
démission d’un cardinal, d’autre part. Richelieu lui-même se heurte à des difficultés
pour obtenir la confirmation de sa candidature comme abbé de Saint-Arnoul de
Metz. Les représentants du roi de France auprès du Saint-Siège sont contraints de
développer leur argumentation. L’entourage de Louis XIII estime qu’une simple
extension du concordat est suffisante et revendique déjà la pleine souveraineté sur
les Trois-Évêchés, en considérant l’annexion comme effective et de bon droit, et en
occultant le principe de protection. Le roi très chrétien prétend même contrôler la
collation aux bénéfices à deux niveaux successifs. Au moment de la proposition
d’un nouveau candidat à Rome, ce dernier doit au préalable obtenir l’aval du Roi ; et
après l’obtention des bulles de confirmation, le candidat doit encore recevoir une
autorisation d’installation à exhiber devant les officiers royaux. La procédure
requise par Louis XIII alourdit considérablement la présentation et la nomination
aux bénéfices mais lui permet d’orienter en sa faveur les provisions apostoliques. Au
cours de l’été 1634, l’arrivée à Paris de Mazarin, en tant qu’ambassadeur
extraordinaire pour la paix en Lorraine, contribue à alléger la querelle bénéficiale.
La papauté redécouvre d’ailleurs au même moment la consultation juridique donnée
à Henri IV au mois de décembre 1601 par le cardinal Arnaud d’Ossat.
L’idée de solliciter un privilège du Pape pour les Trois-Évêchés est apparue
pour la première fois dans une lettre du cardinal d’Ossat adressée à Henri IV, en date
195du 19 janvier 1597 . Le duc de Luxembourg, qui a constaté que les nominations
par le souverain pontife aux abbayes des Trois-Évêchés intervenaient sans que le roi
de France n’ait été consulté, sollicite bientôt, au nom de ce dernier, un indult pour
les Trois-Évêchés, qui s’ouvriraient ainsi au gallicanisme. Clément VIII refuse.
196Appuyé par le cardinal d’Ossat , Henri IV lui-même réitère la sollicitation le 26
mars 1598. Pour la seconde fois, le Pape oppose une fin de non-recevoir. Il justifie
son intransigeance par la référence aux intérêts du Saint Empire qu’il ne peut mettre
à mal. Arnaud d’Ossat suggère aussitôt d’ajouter à l’indult une clause précisant
« sans préjudice de l’Empire et pour autant de temps que la dite protection
197durerait » . Il ne peut vaincre la résistance de Clément VIII. Au mois d’août 1600,
Arnaud d’Ossat écrit à Villeroy : « j’estime que nous devons différer la demande de
l’indult des évêchez de Mets, Toul et Verdun, jusques à ce que nous ayons publié le

194
O. Poncet, La Papauté et la provision des abbayes et des évêchés français de 1595 à 1661, op. cit., t.
II, p. 517. La grâce sollicitée permettrait au roi de France de nommer aux charges ecclésiastiques, ou aux
charges civiles comportant un droit à un bénéfice ecclésiastique, contre les dispositions du Concordat
germanique [D’après, L. Bély (dir.), Dictionnaire de l’Ancien Régime, Paris, PUF, 1996, article
« indults », p. 658].
195 Ibid., t. II, p. 509.
196 er
Arnaud d’Ossat devient vice-protecteur de France le 1 septembre 1599.
197
O. Poncet, op. cit., t. II, p. 509-510, note 112.
59
198Concile, avec laquelle occasion j’espère que nous l’emporterons » . Pour le vice-
protecteur de France, la réponse à espérer de Clément VIII serait donc conditionnée
par la publication en France des décrets du concile de Trente. Un tel point de vue
impliquerait un marché, la publication des décrets contre l’indult. Or le contexte
politique et religieux à l’intérieur même du royaume est trop défavorable à Henri IV
pour que celui-ci envisage de se plier à tel marchandage. Dans un courrier du 22
décembre 1601 adressé au roi très chrétien, le cardinal d’Ossat, prenant acte de
l’inflexibilité du Pape, adopte une position plus modérée : « Bien à droit Votre
Majesté de refuser la possession à celui auquel le Pape aura donné une telle abbaye,
ou autre dignité, si la personne vous est suspecte et la qualité du pays qui est
frontière. Et les marques qui restent prétendues de l’Empire, et encore aujourd’hui ès
villes de Toul et Verdun, tombées en ces dernières guerres ès mains d’un prince
étranger, par le moyen de ses parents qui y commandoient du spirituel, vous peuvent
199et doivent admonester d’en être fort soigneux à l’avenir » . Le vice-protecteur de
France abandonne le projet d’indult et envisage les Trois-Évêchés non dans la
perspective de la collation des bénéfices, mais selon un point de vue politique et
stratégique, que Louis XIII, en 1634, peut à nouveau mettre en avant. Le cardinal
d’Ossat souligne la suspicion à laquelle peuvent être sujets certains bénéficiaires et
met en avant la position stratégique des Trois-Évêchés, entre France, Lorraine et
Empire. S’opposer, pour le roi de France, aux décisions pontificales relèverait de la
plus élémentaire prudence face à la souveraineté impériale, et à l’influence lorraine.
Le cardinal d’Ossat dénonce d’ailleurs la mainmise opérée par Charles III sur Metz,
Toul et Verdun, par l’intermédiaire de son fils, le cardinal Erric de Lorraine, et par le
biais de Christophe de La Vallée et d’Henri de Lorraine-Chaligny. Il est
parfaitement conscient de la fragilité de la position du souverain français en matière
bénéficiale et religieuse, alors que son poids politique, judiciaire et administratif va
croissant. En 1601, le nonce apostolique Innocenzo Del Bufalo n’hésite d’ailleurs
pas à prendre la défense des chanoines de Toul qui ont dénoncé au Pape les abus des
officiers royaux. De surcroît, les tenants d’un gallicanisme radical proposent, à cette
époque, de répliquer aux prétentions pontificales par le rétablissement des élections
aux bénéfices ecclésiastiques. Mais pour le cardinal d’Ossat, s’engager dans une
telle voie aurait exposé le roi de France à trop d’incertitudes et d’aléas. Il développe
son point de vue dans la missive du 22 décembre 1601 déjà évoquée. Pour lui, se
référer aux dispositions du Concordat germanique est contradictoire avec la position
officielle du royaume qui en conteste les termes depuis l’occupation des Trois-
Évêchés. Le vice-protecteur avance un argument supplémentaire : la Rote elle-même
a déjà jugé que l’évêché de Metz et le pays messin ne relevaient ni du Concordat de
200Bologne ni du Concordat germanique . Par cette prise de position, la juridiction
romaine rattache les Trois-Évêchés à la Lorraine plutôt qu’à l’espace germanique,
ecomme le font depuis la mi-XVI siècle les pratiques linguistiques. Henri IV, de
surcroît, ne peut se permettre d’attirer l’attention de Clément VIII sur les libertés
prises par le clergé français vis-à-vis de ces concordats. Le Pape choisit de s’en tenir
à la réserve apostolique. La décision de la Rote lui fournit des éléments de
jurisprudence précieux puisqu’elle lui permet d’avancer soit le concordat soit la
réserve pour contrer toutes les ambitions françaises. Le raisonnement du cardinal

198 Ibid., p. 509, note 111.
199
Ibid., p. 510.
200
Ibid.
60
d’Ossat tel qu’il l’expose le 22 décembre 1601 révèle l’antagonisme irrémédiable
qui sépare Henri IV de Clément VIII. Mais la modération préconisée, ainsi que
l’argument stratégique, ont tout leur sens en 1634, alors que la guerre paraît
inéluctable et que Jules Mazarin est envoyé en France en ultime mission de paix.
Au mois de mai 1634, le souverain pontife doit remplacer le vice-légat
grpontifical à Avignon, M Filippo Filonardi, promu nonce en Pologne. La nécessité
de donner un substitut au légat en titre dans le Comtat Venaissin est apparue au
moment où la légation a été confiée à l’aîné des cardinaux-neveux. Francesco
Barberini cumule les fonctions. Il a également la charge de la surintendance des
États de l’Église, qui le retient à Rome. Au printemps 1634, la légation n’est plus
détenue par Francesco Barberini lui-même, mais par son frère cadet Antonio
201Barberini, à la suite d’un échange . Antonio Barberini réside également à Rome.
erL’envoi d’un vice-légat est impératif. Mazarin est nommé le 1 juillet, pour trois
202 grans , à la place de M Filonardi, car il suit depuis un an les affaires d’Avignon en
qualité d’auditeur du cardinal Antonio Barberini. Le 24, un bref d’Urbain VIII
confirme la députation consentie par le neveu du Pape et les fonctions de Mazarin
comme vicaire général et pro-légat. Les pouvoirs dévolus au diplomate sont
considérables, notamment en matière judiciaire.
Le 21 août, un nouveau bref accrédite Mazarin comme nonce extraordinaire
à Paris. L’ambassade qui lui est confiée répond à deux objectifs : travailler à la
réconciliation entre la France et les Habsbourg et convaincre Louis XIII de restituer
au duc Nicolas-François de Lorraine l’intégralité de ses États. Mazarin n’a, en
réalité, que peu d’intérêt pour les affaires de la famille ducale. Sa seule crainte est
que sa commission ne le compromette auprès de Richelieu. Il prend la route le 26
août 1634, muni d’instructions très détaillées, rédigée le 22 par Francesco
203Barberini . La minute de ce document relate les rivalités entre la maison de
Lorraine et celle de Bourbon, rivalités abolies par la réconciliation du duc
Charles III et du roi Henri IV. Deux points essentiels sont mis en exergue : le
mariage de Gaston d’Orléans ; la fuite, à Florence, du duc Nicolas-François, qui a
tout fait par le passé pour l’entente avec le roi de France. Selon le texte préparatoire,
Louis XIII aurait intérêt à s’en tenir aux derniers traités qui pourvoient à la sécurité
de l’Allemagne et lui livrent les forteresses lorraines jusqu’à la fin de la guerre. Le
texte définitif des instructions transmises à Mazarin est beaucoup plus
complet. Ordre est d’abord donné au nonce extraordinaire de rendre visite à
Florence à la grande duchesse de Toscane, au duc Nicolas-François et à sa femme,
pour leur remettre des brefs d’Urbain VIII et du cardinal-neveu dont il doit être le
porteur, et leur faire connaître la mission dont il est chargé en France. Mazarin doit
ensuite écouter leurs raisons et leurs arguments. Ensuite seulement, il doit gagner
Paris, rendre visite au cardinal Bichi, présenter au Roi les brefs et les lettres,
rappeler les services déjà rendus par le légat lui-même au duc de Mantoue, et se
déclarer à Louis XIII envoyé du Pape pour officiellement réclamer la restitution de
ses États à Nicolas-François. Mazarin reçoit une instruction supplémentaire : « dire
204de vive voix le moyen de s’assurer du duc Charles » . Le cas du duc d’Orléans est
aussi soigneusement envisagé : « en ce qui concerne le mariage de Monsieur, et la

201 M. Laurain-Portemer, Études mazarines [vol. 1], op. cit., p. 61.
202 M. Laurain-Portemer, Une tête à gouverner quatre empires, op. cit., p. 418, note 3.
203 gr
M F. Bonnard, Les relations de la famille ducale de Lorraine et du Saint-Siège…, op. cit., p. 210-212.
204
Ibid.
61
prétendue injure faite au Roi, dans la circonstance, par la maison de Lorraine, le Roi
gagnerait à réfléchir au cas misérable et récent des Gonzague de Mantoue, se
contenter d’une satisfaction où son honneur serait sauf, et envisager la conséquence
205heureuse d’assurer dans sa maison l’hérédité de la couronne » . Mazarin doit
encore prier Louis XIII d’accepter le départ de Nicole pour Florence chez sa tante.
Ainsi l’accusation de séquestration intéressée serait vidée de toute substance, Nicole
ayant fait par avance protestation de tout ce qui lui serait extorqué en France. Les
instructions transmises à Mazarin constituent un véritable plaidoyer pour la maison
de Lorraine. Le sort de la paix lui est également confié. Il est chargé de la
réconciliation des couronnes au bord de la rupture. Les directives de Francesco
Barberini révèlent les dissensions qui divisent l’entourage du Pape et la contestation
dont Mazarin fait l’objet : elles « relèvent à la fois du mauvais vouloir envers la
206personne et de l’hommage au talent » . Le nonce extraordinaire arrive à Paris le 17
novembre 1634. Il entre officiellement en fonction le 26. Sa mission dure seize
mois. Elle est essentiellement consacrée au combat pour la paix, perdu par la
déclaration de guerre à l’Espagne le 19 mai 1635. Mazarin y gagne la confiance de
Richelieu et du père Joseph, même si son intervention lors de l’assemblée générale
du clergé de 1635 est jugée inopportune.
Mazarin est investi d’une mission difficile. Richelieu trouve en lui un
interlocuteur à sa mesure. Il reste d’une intransigeance absolue, ne cédant sur rien,
tandis que le nonce profite de sa mission pour évoquer subrepticement le problème
du gallicanisme, et la querelle bénéficiale. Mazarin est rapidement convaincu que le
problème de la Lorraine ne peut être résolu qu’en fonction des différends qui
opposent plus profondément, et à une plus vaste échelle géographique, la France et
207la maison d’Autriche . Il déploie tout son zèle et ses capacités à provoquer la
réunion d’un congrès de paix général, alors que tous les États se préparent à
l’extension de la guerre de Trente Ans et que le duc de Bavière choisit Charles IV
pour commander les troupes de la Ligue catholique. Le travail à l’accommodement
général auquel se sont attelés Bolognetti et de Mazarin doit tenir compte du contexte
général de la guerre de Trente Ans à la fin de l’année 1634. Les conséquences de la
défaite suédoise de Nördlingen se font sentir. Richelieu cherche à resserrer ses
alliances.
Louis XIII accorde une première audience à Mazarin le 5 décembre 1634.
Selon les instructions qu’il a reçues, le nonce fait appel à la clémence du Roi envers
le nouveau duc de Lorraine. Il sollicite l’application des traités de La Neuveville et
de Charmes. Louis XIII reste insensible ; « Richelieu, tout aussi intransigeant, se
déclare importuné par ces nouvelles instances, ajoutant qu’il s’étonne que Mazarin
208se soit chargé de pareilles commissions » . Les affaires de Lorraine sont traitées en
ayant soin d’écarter Charles IV, indéfendable, et de ne parler que de Nicolas-
François, dévoué à Louis XIII. Richelieu et le Roi ont déjà signifié au nonce
Bolognetti que les ducs de Lorraine ont mérité leur sort. Il est reproché à Nicolas-
François d’avoir favorisé l’évasion de la princesse Marguerite. Le 11 décembre,
Mazarin obtient de Richelieu que l’affaire soit renvoyée au congrès de la paix. Il sait

205 Ibid., p. 213.
206 M. Laurain-Portemer, Une tête à gouverner quatre empires, op. cit., p. 423.
207 Dès 1634, Mazarin établit la nécessité d’envisager le conflit à l’échelle européenne. Il souligne de
manière anticipée l’illogisme des traités de Westphalie qui séparent au contraire les contingences.
208
M. Laurain-Portemer, Une tête à gouverneur quatre empires…, op. cit., p. 447.
62
que le cardinal-ministre ne rendra la Lorraine que contraint et forcé par une
catastrophe militaire. Pour le nonce apostolique, ne pas se voir opposer un refus
catégorique d’envisager la question est un succès. Le fait qu’elle reste en suspens
permet d’espérer une autre issue que l’annexion pure et simple. En fin de journée,
Mazarin écrit au cardinal Francesco Barberini : « je dis qu’il n’y avait pas d’autre
solution que de remettre le duc François en possession de son État, réserve faite des
places fortes en faveur de Sa Majesté, pour être restituées au temps fixé dans le
dernier traité de Nancy. Entendant cela, le cardinal se mit en grande colère, et dit
que mon voyage était d’autant plus inexcusable que je n’avais rien de raisonnable à
proposer. D’ordinaire, je négociais avec avantage, mais, puisque je n’avais à leur
soumettre aucun plan intéressant, il n’y avait pas lieu de parler de l’affaire de
Lorraine. Il protestait ne s’être jamais engagé à donner quoi que ce fût au duc
François, disant qu’à Rome, on sacrifiait tous les intérêts de cette couronne, qu’on y
avait de l’adoration seulement pour les Espagnols. Il en vint à attaquer Sa Sainteté et
le Saint-Siège, et autres choses semblables. Je tâchai de le calmer, et adroitement je
glissai qu’en effet Sa Sainteté avait sujet de se plaindre de beaucoup de choses qui
209se faisaient ici à son préjudice » . Ce récit permet de mesurer tout le talent de
Mazarin et le crédit gagné auprès de Richelieu. Mais le nonce extraordinaire
n’obtient rien, ni pour le Pape, ni pour la Lorraine, ni pour la paix. Il a simplement
acquis la confiance du cardinal-ministre, et trompé celle que lui a accordée Nicolas-
François de Lorraine. Il est trop rusé pour contrarier les projets de Richelieu, alors
210que les péripéties de l’invalidation du mariage du duc d’Orléans battent leur plein .
Entre France et papauté, la question bénéficiale et la position choisie par
Mazarin restent indissociables du débat né, en cour de Rome, de la comprotection,
qui fragilise le crédit des ambassadeurs de Louis XIII auprès d’Urbain VIII depuis
211l’année précédente . La protection en cour de Rome revêtait une importance de
premier plan : elle permettait une intervention directe en consistoire, fermé aux
ambassadeurs, et constituait surtout un point d’appui pour les intérêts français non
212seulement à Rome mais dans l’Italie entière . Maurice, cardinal de Savoie (1593-
1657), frère du duc Victor-Amédée, détenait depuis 1621 la protection de la France
en cour de Rome. Ne résidant pas dans la ville éternelle, il a été associé, par
Louis XIII, au cardinal Guido Bentivoglio (1579-1644), camérier secret du Pape,
nonce en Flandre de 1607 à 1615, puis nonce en France de 1616 à 1622, en qualité
de comprotecteur. Comme son autre frère, le prince Thomas, le cardinal de Savoie

209
Mgr F. Bonnard (éd.), ibid., p. 215.
210
Le 14 juin 1635, Mazarin écrit une lettre à Nicolas-François de Lorraine, datée d’Avignon. Il promet
d’intervenir en faveur de la maison de Lorraine auprès de Louis XIII, en le priant d’attendre la signature
de la paix générale… La mission de Mazarin se poursuit durant toute l’année 1635, malgré la déclaration
de guerre au mois de mai. Il met tout en œuvre pour obtenir l’ouverture de la conférence de paix.
211
M. Le Vassor, dans son Histoire de Louis XIII…, nouvelle édition, Amsterdam, aux dépens des
associés, 1757, 6 volumes, tome quatrième, p. 515-527, en propose un long récit détaillé incluant les
transcriptions des documents d’époque les plus significatifs. On peut également voir la Relation sur la
comprotrection des affaires de France pour le cardinal Antonio Barberin, 1634, A. Aubery (éd.),
Mémoires pour l’histoire du cardinal de Richelieu, Cologne, A. Marteau, 1667, en 5 volumes, tome
deuxième, p. 213. Le mémoire a été rédigé par les ambassadeurs du roi de France à Rome, le maréchal de
Créqui et le comte de Noailles [et non pas « par le cardinal Antonio Barberin », comme le mentionne L.-
M. Avenel, Lettres et instructions…, op. cit., t. IV, p. 552, note 2], et relate les efforts du cardinal Antoine
pour faire accepter au Pape et à son entourage la comprotection qui lui a été accordée par Louis XIII.
212
O. Poncet, La France et le pouvoir pontifical (1595-1661), l’esprit des institutions, Rome, École
française de Rome, 2011, p. 269.
63
se montrait davantage soucieux des intérêts de la maison d’Autriche que de ceux du
213roi très chrétien . De son côté, le cardinal Bentivoglio, malgré les qualités
intellectuelles qui l’avaient fait choisir par Louis XIII, restait un intime de Pierre
Brulart, vicomte de Puisieux, et avait un frère, Entio, passé au service armé de
l’empereur Ferdinand II. Par ailleurs, au printemps 1632, le cardinal Borgia,
ambassadeur de Philippe IV à la cour pontificale, s’est plaint, en termes
particulièrement vifs, du traité de Bärwald et des accords unissant Louis XIII et le
roi Gustave-Adolphe. Le cardinal Borgia a même réclamé l’excommunication des
princes catholiques ayant accordé un secours militaire au roi de Suède. Urbain VIII,
outré de l’insolence du personnage et de son outrecuidance, a chassé Gaspar Borgia
de Rome. Le 20 avril, Richelieu a adressé une lettre de soutien au souverain
214pontife , accusé par la faction espagnole d’être le seul responsable, par son manque
de fermeté, de l’affaiblissement de la catholicité. Afin de se garantir un appui plus
efficient dans l’entourage d’Urbain VIII, Louis XIII envisage, à partir de l’automne
1633, et peut-être à la suggestion de Mazarin, de confier la comprotection de France
au cardinal Antoine Barberini. En 1633, en effet, ce dernier, a été pourvu par
Urbain VIII de la légation à Avignon, et Mazarin, tout juste rentré à Rome après ses
missions diplomatiques dans le nord de l’Italie, a été nommé auditeur du cardinal
215Antoine pour les affaires d’Avignon . Il est cependant nécessaire d’obtenir d’une
part la résignation du cardinal Bentivoglio en faveur du cadet des cardinaux-neveux,
et d’autre part l’aval du souverain pontife. C’est précisément dans ce but que le
maréchal de Créqui est chargé d’une ambassade extraordinaire à Rome, au moment
où le comte de Brassac, ambassadeur ordinaire, est rappelé en France, pourvu du
gouvernement de Nancy, et remplacé par le comte de Noailles. Le maréchal de
Créqui obtient, semble-t-il, des accords de principe avant la fin de l’année 1633. Et
Louis XIII, le 30 décembre, expédie au cardinal Antoine ses lettres de comprotecteur
216de France . Mais la situation change radicalement au début de l’année 1634 : entre
janvier et avril, Urbain VIII se voit imposer la collation française aux grands
bénéfices lorrains laissés vacants par le cardinal de Lorraine démissionnaire, la
compétence du parlement de Paris au sujet du mariage du duc d’Orléans, puis celle
d’un collège d’ecclésiastiques français pour compléter la procédure d’invalidation.
Le pape n’est plus ni décisionnaire ni même arbitre. Urbain VIII n’a ni consenti ni
refusé la démission du cardinal Bentivoglio en faveur du cardinal Antoine Barberini.
Le silence ou l’attentisme du souverain pontife, comme celui du cardinal Francesco
Barberini, peut être interprété comme un consentement tacite, et rien ni personne ne
semble, a priori, s’opposer à la nouvelle comprotection de France. Par ailleurs, les
initiatives de Mazarin sont très diversement appréciées à Rome. Deux personnalités,
en particulier, le voient d’un très mauvais œil soutenir les intérêts français,
notamment à Pignerol : Monseigneur Adriano Ceva, nonce extraordinaire auprès de
Louis XIII en 1632, placé en 1634 à la secrétairerie d’État par Urbain VIII, en
charge des instructions aux nonces, et le cardinal Giovanni Giacomo Panciroli,
nommé nonce extraordinaire en Lombardie, qui a suivi le très hispanophile cardinal
Camillo Pamphili dans l’entourage du cardinal Francesco. Panciroli est devenu le

213 La protection de France lui est d’ailleurs retirée, en 1636, lorsqu’il passe au service de l’Empereur,
pour être confiée au cardinal Antoine Barberini en lieu et place de la comprotection.
214 L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t. IV, p. 284.
215
M. Laurain-Portemer, Une tête à gouverner quatre empires…, op. cit., p. 403 et 409.
216
Ibidem.
64
favori de l’aîné des cardinaux-neveux. Richelieu, pour ce printemps 1634,
précise dans ses Mémoires : « Ils [les Espagnols] divisoient la Maison du Pape et
aliénoient tant qu’ils pouvoient l’inclination que Sa Sainteté avoit pour la France sur
le sujet de la comprotection et de celui des bénéfices de Lorraine. Il y avoit
longtemps qu’ils s’étoient opposés à ce que le cardinal Antoine reçût le titre de
comprotecteur de France, dont le cardinal Bentivoglio s’étoit démis en sa faveur,
avec la permission de Sa Sainteté et la participation du cardinal Barberin son
217frère » .
Urbain VIII a, en effet, confié d’importantes responsabilités à la curie
romaine à ses neveux, tous deux élevés dès les premiers mois de son pontificat, au
218cardinalat, Francesco et Antonio [Antoine] Barberini . L’historien Olivier Poncet
note à leur propos : « Jusque vers 1632-1634, années décisives […] de ce pontificat
[…], Francesco est le dispensateur des grâces pontificales et Antonio semble se
219contenter de la position de ˵numéro deux ˶ qui lui est faite » . Leurs contemporains,
220en particulier les Espagnols, ont noté leurs différends . Mais les deux frères se sont
aussi souvent entendus afin d’exercer au mieux de leurs intérêts respectifs les
charges et honneurs dévolues par leur oncle. Francesco Barberini a ainsi été pourvu
par Urbain VIII de la charge de préfet que lui-même détenait avant son élection à la
papauté. En 1628, l’aîné des cardinaux-neveux s’en est démis en faveur de son
cadet. Au mois de novembre de la même année, Antoine Barberini a encore reçu
l’abbaye de Grottaferratta sur démission de son frère en sa faveur. Il a aussi
bénéficié de la résignation du gouvernement de Tivoli, au moment où Francesco a
reçu en commende l’abbaye de Farfa. Au mois de février 1633, l’aîné a encore
abandonné à son frère la légation d’Avignon, en échange de la sommisterie des
lettres apostoliques, qu’il a réuni à la vice-chancellerie. Mais au début des années
1630, Antoine Barberini se voit parallèlement confier des missions diplomatiques
par Urbain VIII. En 1629, il est nommé légat du Pape et vicaire général, chargé
d’arbitrer la querelle franco-impériale dans la succession de Mantoue, tandis que le
père des cardinaux-neveux, Carlo Barberini, est placé à la tête des armées
pontificales dépêchées à la frontière de l’État ecclésiastique. C’est à cette date, qu’en
compagnie de Mazarin, le cardinal Antoine rencontre Richelieu. Deux ans plus tard,
une nouvelle légation lui est confiée, à Urbino cette fois, dont il doit prendre
possession au nom d’Urbain VIII. Depuis 1626, Francesco Barberini était pourvu de
la protection d’Aragon et de Portugal. Lorsqu’à la fin de l’année 1633, Antoine
accepte la comprotection française, il déclare ne souhaiter exercer la comprotection
qu’à l’arrivée à Rome du comte de Noailles en ambassade ordinaire. C’est alors que
le fragile équilibre vole en éclats.
Le cadet est désormais placé à la tête d’un groupe d’influence
important. Son aîné, poussé par les Espagnols, et le cardinal Panciroli, met tout en
œuvre pour dissuader le souverain pontife d’accepter les responsabilités accordées à
son frère par le roi de France, et pour empêcher Antoine d’exercer la comprotection.

217
Mémoires du cardinal de Richelieu (J. F. Michaud et J. J. F. Poujoulat éd.), op. cit., p. 562.
218
Tous deux fils de Carlo Barberini, frère d’Urbain VIII [Maffeo Barberini] et de son épouse, Constanza
Magalotti.
219 O. Poncet, « Antonio Barberini (1608-1671) et la papauté : réflexions sur un destin individuel en cour
ede Rome au XVII siècle », Mélanges de l’École française de Rome, année 1996, vol. 108, n° 1, p. 407-
442, citation p. 432.
220
Ibidem.
65
Désormais pris en étau, Urbain VIII se montre très réticent vis-à-vis de la décision
prise par Louis XIII. Durant les premières semaines de l’année 1634, il est
impossible pour le maréchal de Créqui d’obtenir l’accord du souverain pontife. Le
comte de Noailles reçoit l’ordre d’insister. Reçu à son arrivée à Rome à la mi-avril
par le cardinal Bentivoglio, comprotecteur en titre, il doit agir dès les premières
heures de son arrivée sur place. Urbain VIII fait appeler les cardinaux-neveux, ainsi
que leur frère aîné Taddeo Barberini, afin de leur interdire d’exercer toute
protection. Il demande à Francesco de quitter celle d’Aragon et de Portugal et à
Antoine la comprotection de France. Le comte de Noailles est déjà informé des
négociations secrètes menées par Francesco avec les Espagnols, par l’intermédiaire
du général des jacobins, Nicolas Ridolfi, pour obtenir l’éviction d’Antoine. Les
ambassadeurs français interviennent non seulement auprès du Pape, mais également
auprès du cardinal Francesco. Ils doivent dans le même temps s’assurer que le
cardinal Antoine ne cède pas à la pression et ne renonce pas. Mais le 21 avril, le
maréchal de Créqui et le comte de Noailles sont informés que le cardinal Francesco,
en accord avec les Espagnols, renonce à la protection d’Aragon et de Portugal pour
contraindre le cardinal Antoine à abandonner la comprotection française. Le 22, sur
les instances du Pape, le cardinal François reçoit les ambassadeurs français et leur
déclare devoir abandonner la comprotection avec le plus grand regret, priant par
221ailleurs Louis XIII de bien vouloir, à son tour, le prendre sous sa protection !
L’ambassadeur extraordinaire sollicite aussitôt une audience auprès du Pape, en
vain. Philippe IV d’Espagne n’a pas hésité à promettre à Taddeo Barberini la
principauté de Salerne, en dédommagement de 250 000 écus prêtés, à la demande
espagnole, par le chef de la famille Barberini à l’Empereur… Une préséance à la
curie a également été promise à Taddeo, en qualité de préfet de Rome, ainsi que
222l’assurance que la France ferait la même concession !
Au début du mois de mai 1634, la confusion règne en maître, et en
particulier dans l’esprit du cardinal Antoine. Malade, Richelieu prépare néanmoins
lui-même de nouvelles instructions pour le maréchal de Créqui et le comte de
Noailles. Vers le 20, il adresse un court billet au comte de Chavigny : « À Fleury, ce
samedy à 4 heures. Monsieur Bouthillier envoiera, s’il luy plaist, à Monseigneur le
Cardinal le mémoire qu’il luy a donné pour faire la dépesche de Rome, auquel il fait
223adjouster beaucoup de choses importantes. On luy renvoiera demain matin » . Le
22426, il adresse des instructions précises au maréchal de Créqui . Louis XIII et son
ministre renouvellent leur confiance et leur soutien au cardinal Antoine, et
dénoncent la faiblesse du Pape et les menées du cardinal Francesco. Ils ont l’habileté
de souligner le danger représenté pour la papauté, et pour les intéressés eux-mêmes à
titre personnel, par les dissensions nées au sein de la famille Barberini. Puis ils
ajoutent : « ils [le maréchal de Créqui et le comte de Noailles] tesmoigneront aussi à

221 Relation sur la comprotrection des affaires de France pour le cardinal Antonio Barberin, 1634, dans
A. Aubery (éd.), Mémoires pour l’histoire du cardinal de Richelieu, édition de 1667, op. cit., tome
deuxième, p. 213 et suivantes.
222
Mémoires du cardinal de Richelieu (J. F. Michaud et J. J. F. Poujoulat éd.), Nouvelle collection des
mémoires pour servir à l’histoire de France…, op. cit., p. 562.
223 L.-M. Avenel (éd.), Lettres et instructions…, op. cit., t. IV, p. 549-550, d’après un original conservé au
MAE, coll. MD France, vol. 810, f° 147-148. L’historien a d’abord daté avec hésitation ce billet du 10
mai. Il est plus probablement du 20.
224
L.-M. Avenel (éd.), Lettres, instructions…, op. cit., t. IV, p. 552-555 et volume des corrections et
additions p. 103.
66
Monsieur le cardinal [Francesco] Barberin que Sa Majesté trouveroit bien estrange
s’il avoit quelque ombrage de la comprotection de France en la personne de
Monsieur le cardinal Antoine, veu qu’elle n’a désiré qu’il exerçast cette charge que
pour faire voir à tout le monde l’affection particulière qu’elle porte à la Maison du
Pape, et avoir plus de moyen de tenir les deux frères unis, lorsque leurs intérests le
requerront davantage. Ils feront aussi sçavoir particulièrement à Monsieur le
cardinal Antoine la satisfaction que le Roy a de luy, et luy donneront asseurance de
son assistance et protection en toutes choses. Ils communiqueront à Monsieur le
cardinal Bentivoglio la résolution que le Roy prend de faire cesser les préconisations
des bénéfices consistoriaux, jusques à ce que le Pape, faisant cesser la défense qu’il
a faite à Monsieur le cardinal Antoine, répare l’injure que par ce moyen on a voulu
faire à la France, et luy feront cognoistre que ce n’est pas que Sa Majesté n’eust très
agréable qu’il continuast toujours à faire la charge de comprotecteur, et qu’il
n’estime grandement sa personne, mais seulement pour ne donner pas cet avantage
aux Espagnols, de penser que la France cède à ce qu’ils désirent. Cependant si Sa
Sainteté, revenant à soy mesme, veut donner à Sa Majesté le contentement que la
justice et la raison requièrent, permettant à Monsieur le cardinal Antoine de faire les
fonctions de la charge de comprotecteur, pour qu’il ne semble pas que le Pape ayt
perdu sa cause, et que le Roy gaigne la sienne, cependant Sa Majesté trouve bon que
Messieurs les ambassadeurs consentent à l’expédient qui s’ensuit, qui est que
Monsieur le cardinal Antoine soit encore un mois sans faire les fonctions de sa
charge au consistoire, à la charge que dès cette heure Sa Sainteté donne parole
auxdits sieurs ambassadeurs que, ce temps-là écoulé, elle trouvera bon qu’il la fasse
librement, sans qu’il luy soit besoin de nouvelle permission de Sa Sainteté. On n’a
point fait cette ouverture à Monsieur le cardinal Bichi, afin que Messieurs les
ambassadeurs la puissent d’autant mieux ménager, qu’il n’y a qu’eux qui en ayent
connoissance. Si le Pape ne s’en contente pas, on lairra les choses en l’estat porté
cy-dessus sans qu’il se fasse aucune préconisation au consistoire des affaires de
France ; et Monsieur le mareschal de Créquy ne lairra pas de s’en revenir par
Venise, tesmoignant à Sa Sainteté que le respect que Sa Majesté porte à l’Église est
tel, que, nonobstant tout ce qui se passe, le Roy n’a pas laissé de luy donner ordre de
s’employer à Venise pour les affaires du Pape, tout ainsi que si Sa Majesté n’en
225avoit point receu de mescontentement . Se licentiant de Sa dite Sainteté, le dit sieur
mareschal luy fera, tant de la part du Roy que de la sienne, tous les complimens qu’il
luy sera possible, l’asseurant bien, cependant, que jamais Sa Majesté ne changera la
résolution qu’elle a prise sur le sujet de la comprotection, ne pouvant
souffrir en aucune façon, qu’aucun autre que M. le cardinal Antoine exerce cette
charge ».
Richelieu et Louis XIII expriment sans ambiguïté leur bonne volonté et leur
souci du compromis. Tous deux craignent qu’Urbain VIII ne se tourne
définitivement vers les Habsbourg. Le roi de France offre également une croix et
une bague de diamants au cardinal Antoine, afin de l’assurer de sa confiance et de le
226conforter dans l’attitude qu’il a adoptée . C’est dans ces circonstances que Mazarin

225 Avenel cite à ce propos le Mercure françois (octobre 1634, t. XX, p. 633) : « Les commissaires d’une
part et d’autre ne voulans rien céder, le duc de Créquy laissa la continuation de cet accommodement au
sieur de La Tuillerie, pour reprendre le chemin de France ».
226
Richelieu à Léon Bouthillier de Chavigny, Fleury, 24 mai 1634, L.-M. Avenel (éd.), Lettres,
instructions…, op. cit., t. IV, p. 557-558, d’après un manuscrit de la main de Cherré conservé au MAE,
67