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LE VERCORS ET LA ZONE LIBRE DE L'ALTO TORTONESE

De
444 pages
L’histoire d’un pays européen peut-être bien comprise si le travail historiographique va au-delà des frontières et si on utilise des sources et des méthodes propres à d’autres sciences sociales. Ce travail établit un parallèle entre l’histoire et la mémoire de la « république du Vercors » (1944) et celles de l’Alto Tortonese (1944-1945), (Piémont). L’auteur se penche sur les aspects utopiques et sur les aspects concrets que présente la vie à l’intérieur d’une « zone libre ». Étudier la mémoire signifie également étudier son contraire, c’est à dire le refoulement individuel ou collectif de la violence qui a bouleversé ces deux zones.
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AnnaBALZARRO

LE VERCORS ET LA ZONE LIBRE DE L'ALTO TORTONESE RÉCITS, MÉMOIRE, HISTOIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ItaUa Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN: 2-7475-3349-2

Je voudrais ici remercier les Archives Nationales (Paris), les Archives Départementales de la Drôme 01alence), les Archives Départementales de l'Isère (Grenoble), le Service Historique de l'Armée de Terre (Vincennes), la Commune de Saint Nizier, la Commune de Vassieux-en-Vercors, la Commune de La Chapelleen-Vercors, la Commune de Saint-Julien-en-Vercors, la Commune de Saint-Martin-en- Vercors, M. Joseph La Picirella du Musée de la Résistance du Vercors, le Mémorial du Col de la Chau, M. Jean Claude Dupuis de l'Institut Géographique National, M. Herbert Regensburger de l'US Army Map Service, M. Gilbert Gelly, Mme Arlette Giraud-Chapays, M. Jacques Edouard Jouanneau, M. Marcel Reppellin. Je tiens également à témoigner ma gratitude à l' Archivio Centrale di Stato (Rome), I'lstituto Gramsci (Rome), I'lstituto per la storia del movimento di liberazione in Italia (Milan), à M. Roberto Botta et à l'Istituto per la storia della Resistenza e della società contemporanea in provincia di Alessandria, l'Istituto storico della Resistenza in Liguria (Gênes), l'Istituto storico per la storia deI movimento di liberazione in provincia di Pavia, l'Istituto storico della Resistenza in Piemonte (Turin), à l'A.N.P.I. de Alexandrie, l'A.N.P.I. de Novi Ligure, l'A.N.P.!. de Tortona, à M. Tito Anselmi, M. Bruno Bonzani, M. Mario Carniglia, à la famille de Mme Delfina Corso, à Mme Maria Crosa, M. Dante Fossati, M. Bruno Piansola, M. Marco Serratto, Mme Iolanda Tacchella, M. Fedele Tranquilli, à Mme Stefania Tavella pour l'interview à Sœur Maria Agostina. Je voudrais en particulier exprimer ma reconnaissance à tous les Professeurs qui m'ont suivie et encouragée dans mon travail: M. Alain Joxe, directeur de thèse, M. Claudio Natoli et M. Giuliano Procacci, qui ont dirigé mon mémoire de maîtrise sur la zone libre de l'Alto Tortonese, M. Robert Paris, co-directeur de thèse, ainsi qu'à M. Antonio Bechelloni, M. Marc Ferro, M. Gilles Vergnon, M. Olivier Wieviorka, membres du Jury. Tous mes remerciements vont également à M. Franco Barella, à M. Lilio Giannecchini, à M. Paul Jansen dont je veux rappeler ici la mémoire ainsi qu'à Mme Denise Vallier Jansen, à M. Pierre Lassalle, M. Giambattista Lazagna et Mme Aurora Pertica Lazagna, à M. Albert Materazzi, M. Antonio Parisella, M. Jacques Roux et Mme Denise Roux et à M. Giovanni Traverso.

La version française de cet ouvrage a été réalisée grâce à la précieuse collaboration de : Anne Charlotte Signoret, Graziella Farina, Bernadette Rigaud, Elisabetta Carpitelli et Jean-Pierre Lai. *** Ce livre est dédié au souvenir de trois personnes chères qui ne pourront le lire: à Giuliana Foscolo, Carlo Galante Garrone, Paul Jansen qui ont tant fait pour la Résistance et pour en conserver la mémoire.

INTRODUCTION

Les mouvements de Résistance font partie d'un phénomène politique et militaire qui relie, tout en respectant leurs histoires et leurs caractéristiques, les événements des peuples des pays européens occupés par les troupes nazies. Si chaque pays a une histoire bien à lui particulière, nous pouvons cependant avancer que la condition même de nation occupée implique une série d'attitudes et de comportements à l'égard de l'envahisseur qui peuvent être comparés. En effet, malgré les différentes politiques adoptées dans ces territoires au cours du conflit, l'occupant auquel il faut faire face est le même. Ce qui est aussi commun à tous les pays est la "totalité" de la guerre que l'on vit et où sont impliquées au sens propre du terme de façon extraordinaire les populations civiles. Ce qui est commun est donc le caractère "civil" de la guerre européenne dans sa double acception. D'un côté, c'est un conflit qui divise transversalement les nations en collaborateurs et résistants; de l'autre, c'est le deuxième conflit qui, en trente ans, bouleverse l'Europe en déclenchant une attaque contre le "concert" européen ratifié par le Congrès de Vienne et contre ce sentiment d'appartenance à une koinè européenne, basée sur une même façon de vivre, présente surtout dans les classes les plus cultivées même si les passions nationales se radicalisent à un niveau plus basI. Quand on examine la période 1939-1945 et qu'on en évalue les effets dans la construction des souvenirs collectifs, on rencontre inévitablement une mémoire "forte" ; il serait même plus correct de dire que l'on se trouve face à une série de mémoires différentes et que chacune d'elles ne constitue pas un élément statique mais est sujette à une évolution continue. Sortir du cadre national pour rapprocher deux ou plusieurs expériences signifie mettre en lumière des différences qui dérivent du background (des traditions démocratiques plus ou moins importantes; en Italie, l'expérience de vingt ans de fascisme), de la durée (en Italie, l'occupation et la Résistance durent vingt mois à la différence d'autres pays européens), des
1 Claudio PAVONE, "La seconda guerra mondiale: una guerra civile europea?", [Gabriele RANZA TO éd.] Guerre fratricide. Le guerre civili in età contemporanea, Turin, Bollati Boringhieri, 1994, pp. 86-128.

Il

caractéristiques (le rôle des partis politiques et des forces militaires, des figures charismatiques comme, par exemple, De Gaulle pour la France) qui varient d'un pays à l'autre. L'étude comparée du phénomène est utile parce qu'elle permet d'insérer un mouvement national dans le contexte plus général où il naît et parce que, à travers les différences et les analogies, elle permet de comprendre ce qui est commun et ce qui est original et spécifique. Dans ce travail nous avons choisi deux cas nationaux, celui de l'Italie et de la France, analysés non pas dans leur totalité (même si les phénomènes généraux sont pris en considération) mais en comparant l'histoire et la mémoire de deux zones libres: le Vercors, un plateau à cheval sur les deux départements de la Drôme et de l'Isère, et la zone libre de l'Alto Tortonese (en province d'Alexandrie, Piémont). Le choix d'étudier deux zones libres répond aux caractéristiques spécifiques de ce type d'expériences où se mêlent des problèmes d'ordre militaire (le contrôle et la défense du territoire qui s'ajoute à l'action de guérilla), politico-administratif (la gestion et l'organisation du territoire même) et social (le rapport avec les populations qui l'habitent). Les "zones libres" sont des territoires de grandeur limitée (une ou plusieurs vallées, quelques communes, un plateau...) que les partisans réussissent provisoirement à soustraire à l'occupation ennemie pendant le conflit. Ce sont des îles de liberté anticipée que l'on rencontre dans différents pays. Nous avons dit que si les différences entre les Résistances européennes sont nombreuses et complexes, il est néanmoins possible de trouver de fortes affinités qui relient entre elles les histoires des différentes zones libres2: le problème du contrôle et de la défense militaire des territoires libérés, leur gestion administrative, le rapport entre les aspects politiques et militaires de cette gestion, la répression qui, en général, conclut ce type d'expériences. Chaque cas est naturellement différent et ce non seulement entre une nation et l'autre mais aussi au sein d'un
2 Massimo SAN!, Rapport présenté au séminaire sur les Résistances en Europe organisé par "Movimento politico per l'Altemativa" ("Repubblica e Resistenza : 4 seminari per conservare la memoria di un periodo fondamentale della nostra storia" Rome, 30 mars, 6, 13 et 27 avril 1995).

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même mouvement de Résistance. Par exemple, en Italie, les quelque 15 zones libres sont différentes au niveau du temps, de la durée, de la physionomie politique des formations qui libèrent le territoire, de l'articulation plus ou moins évoluée des organismes administratifs qui règlent la vie de ces zones. Particulièrement frappant dans I'histoire des zones libres est celui leur caractère d' "île" et d' "anticipation du futur" qui nous rappelle, mais seulement par cet aspect, la création d'un territoire heureux projeté vers l'avenir typique de certains utopistes. Pour le reste, les "zones libres" ont des attentes qui font référence à des projets concrets: l'avancée des troupes alliées et, pour le Vercors, le débarquement de contingents aéroportés, les parachutages d'armement lourd. Les cas dont nous nous occupons dans ce travail se prêtent bien à ce genre d'analyse et de parallèle entre histoires et mémoires des expériences de Résistance. Le Vercors est, comme nous l'avons dit, un plateau à cheval sur les deux départements de la Drôme et de l'Isère; un lieu qui, à cause des événements dont il a été le théâtre à l'été 1944, se prête à être vu comme un élément clé dans la construction de la mémoire de la Résistance française. Pendant l'occupation allemande, selon un projet élaboré par deux civils (Pierre Dalloz et l'écrivain Jean Prévost) et soumis à l'attention des représentants de la "France Libre", on décide que le Vercors doit avoir un rôle décisif au moment du débarquement allié au sud de la France. On pense en effet que le plateau, grâce à sa structure géographique, peut cacher un très grand nombre d'hommes armés, prêts à entrer en action au moment opportun et à se joindre aux troupes débarquées dans la Méditerranée. En réalité, à cause d'une série d'équivoques, la mobilisation du Vercors a lieu prématurément Guin 1944). Au moment du débarquement en Normandie, la radio lance des mots d'ordre relatifs à la mobilisation de plusieurs zones de Résistance intérieure, y compris le Vercors, dans l'espoir de ne pas faire comprendre à l'ennemi l'endroit où aura lieu le débarquement. Aux mois de juin et de juillet, l'activité sur le plateau est fébrile: d'un côté, l'échange de télégrammes avec Alger s'intensifie afin d'obtenir des renforts aéroportés et des parachutages d'armes; de l'autre, le grand nombre de volontaires accourus dans le Vercors 13

vit une expérience de liberté dans la France occupée. Sur le plateau, en effet, flotte le drapeau tricolore, on proclame le retour de la République et les décrets de Vichy sont abrogés jusqu'à ce que la répression brutale des Allemands mette fin à cette expérience. En tant que terre soustraite à l'ennemi, le Vercors a été l'objet d'un rapport présenté par Fernand Rude à un colloque sur les zones libres de la Résistance européenne à Domodossola en 1969.3 Cette interprétation du Vercors comme "zone libre" a stimulé l'idée d'une comparaison entre son histoire et celle d'une zone libre italienne et entre les façons dont se sont construites les mémoires respectives. Le parallèle avec la zone de l'Alto Tortonese a été privilégié pour les raisons suivantes: a) Le relatif voisinage géographique des deux régions (France du Sud-Est/Italie du Nord-Ouest). b) le milieu naturel et le contexte social des deux zones (territoires de moyenne montagne à économie en grande partie basée sur I' élevage) c) L'aspect d' "île" dont il a été question à propos des zones libres est particulièrement évident dans ces deux cas. d) Certains caractères de la répression subie (viols commis par les troupes "mongoles" encadrées par l'armée allemande). Dans la première section de ce travail (1ère et Ilème partie), nous approfondirons les aspects de reconstruction historique afin de mettre en évidence les affmités et les différences entre les deux expériences. Une ultérieure raison de cette comparaison est le poids des deux événements dans la Mémoire nationale des pays respectifs. Le Vercors est généralement connu par les Français tandis que la mémoire de la zone libre du Tortonese semble réservée à un milieu de spécialistes et revêtir une dimension purement locale. La seconde section de ce travail (1llème et N ème parties) sera consacrée à la construction de la mémoire au sens le plus large du terme. Nous prendrons en considération les mémoires édités des protagonistes, nous considérerons le rôle de leurs témoignages au
3

F. RUDE, "Politici e militari nella Repubblica deI Vercors", Le zone libere nella Resistenza italiana ed europea, rapports et communications présentés au Colloque international de Domodossola, 25-28 septembre 1969, Istituto Storico della Resistenza in Novara e in Valsesia 1974, pp. 239-260. 14

sein des travaux historiques et, de façon plus générale, nous nous occuperons du rapport entre le travail des historiens et les initiatives des anciens partisans consacrées à la conservation de la mémoire. Enfin, nous nous arrêterons sur les "lieux de mémoire" dans l'acception indiquée par Pierre Nora4 de "lieux physiques" et de "lieux symboliques" représentatifs pour la construction d'une identité collective. En outre, grâce au contact toujours plus étroit entre le travail de l'historien et celui du chercheur en sciences sociales, le thème de la mémoire est lié de façon particulièrement forte à un filon d'études d'histoire contemporaine. Ces dernières années, un ouvrageS a été publié en Italie dont le titre est analogue à celui de Nora; ce qui démontre combien les chercheurs italiens, eux aussi, jugent riche ce filon interprétatif, capable de fournir des points de réflexion et d'approfondissement. Une étude comparée sur les histoires et les mémoires des deux événements qui offrent des points de comparaisons significatifs mais aussi (surtout dans le domaine des mémoires nationales respectives) d'importantes différences permet de réfléchir selon quelles manières et suivant quelles formes l'histoire et la mémoire de la Résistance se sont construites en France et en Italie ainsi que sur le rapport qui s'est établi dans le temps entre l'une et l'autre. Un rapport qui est constamment soumis à des vérifications et à des changements liés à l'évolution continue de notre présent.

4 [Pierre NORA éd], Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992. 5 [Mario ISNENGHI éd.] I luoghi della memoria, 3 w. , Bari, Laterza, 19961997. 15

PREMIÈRE

PARTIE:

LE VERCORS DANS LA RÉSISTANCE FRANÇAISE: ORIGINES ET EXISTENCE DE LA « ZONE LIBRE ». LA RÉPRESSION.

1.1 : LE VERCORS, NORMANDIE

DE 1941 AU DÉBARQUEMENT

EN

1.1.A : Les débuts de la Résistance politique En août 1941' cinq hommes' d'idées politiques socialistesI se réunissent dans un café de Grenoble, le «Café de la Rotonde »2. Grenoble et le Vercors font partie de la région Sud de la France qui n'est pas formellement occupée par les forces de l'Axe jusqu'en novembre 1942, en vertu de la collaboration qui s'instaure entre l'Allemagne nazie et le gouvernement que le Maréchal Pétain inaugure à Vichy le 2 juillet 1940. Les cinq hommes sont Aimé Pupin, propriétaire du café, Eugène Chavant3, ancien maire de Saint-Martin-d'Hères, lui aussi cafetier Gusqu'en 1935, il a été agent de maîtrise), Paul Deshières, employé des chemins de fer, Eugène Ferrafiat, garagiste et Léon Martin, pharmacien4, ancien maire de Grenoble et ex-député socialiste, c'est un des parlementaires qui le 10 juillet 1940 ont voté contre les pleins pouvoirs à Pétain. Le docteur Léon Martin veut exposer à ses compagnons le projet d'un autre ex-député pour réorganiser clandestinement leur parti (S.F.I.O.) en le transformant en un véritable organisme de Résistance.

1

Cf Gilles VERGNON, "Le Vercors, un «maquis socialiste» ?", [Pierre

GUIDONI et Robert VERDIER éd.], Les socialistes en Résistance, Paris, Seli Arslan, 1999, pp. 153-162. 2 Cf. Paul DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, Arthaud, 1984, pp.7-14 ; Patrice ESCOLAN Lucien RATEL, "Août 1941, au café de la Rotonde", Guide mémorial du Vercors Résistant, Le Cherche Midi éditeur, 1994, pp. 33-43 ; Paul DREYFUS, "Cinq hommes dans un bistrot", Vercors citadelle de liberté, Arthaud, 1969, pp. 11-18; P. DREYFUS, "Cinq hommes dans un bistrot", Dauphiné libéré, 14/6/1964, Archives Nationales [AN] 72 AJ/87 dossier 1 (Vercors) ; Pierre VIAL, "Introduction: Résister", La bataille du Vercors 1943-1944, Presses de la Cité, 1991, pp. 9-20 et plus p. 11. 3 Sur le personnage de Chavant, cf. ce qu'écrit Paul Dreyfus à l'occasion de la mort du "chef civil" du Vercors: P. DREYFUS, "Eugène Chavant, chef civil du Vercors, Compagnon de la Libération est mort", Dauphiné libéré, 29/1/1969, AN, 72 AJ/120 (Drôme). 4 J. M. GUILLON, "Résistance et classes moyennes en zone sud", [Antoine PROST éd.], La Résistance, une histoire sociale, Paris, Les Editions de l'Atelier,lÉditions Ouvrières [Collection Mouvement Social], 1977, pp. 97-111. 19

On décide alors d'instituer une sorte de commission clandestine du Parti dirigée par le propriétaire du «Café de la Rotonde», Aimé Pupin, qui prend « Mathieu» comme nom de guerre et qui est aidé par celui qui sera la principale autorité civile du Vercors, Eugène Chavant sous le pseudonyme de « Clément» . Agent de maîtrise jusqu'en 1935, Chavant est, selon Jean Marie Guillon, le modèle même de cette «classe moyenne» qui constitue le noyau initial de la Résistances. Son activité et celle des autres consistent à renouveler les liens avec les autres socialistes de Grenoble et de l'Isère. Un contact important est établi en été 1942 grâce à la rencontre de Jean Pierre Lévy, fondateur du mouvement de Résistance « Franc-Tireur» à Lyon. Dans les notes rédigées par Aimé Pupin sur les débuts de la Résistance du Vercors, on lit:
"JUILLET 1942 (depuis le 12) Jean Pierre LEVY, créateur et chef national FRANC-TIREUR avait visité plusieurs fois déjà le Dr MARTIN (...) Le Docteur lui donnait des indications mais FRANC- TIREUR piétinait et le 12 juillet, Jean Pierre LEVY fit ce par quoi il aurait dû commencer. Il demanda tout bonnement au Docteur de le mettre en contact avec quelqu'un de GRENOBLE. Le Docteur s'échappant de sa pharmacie arrivait chez moi en courant me demandant si je voulais me charger de FRANCTIREUR. Nous décidâmes d'accepter...et une heure plus tard Jean-Pierre m'était présenté.6"

À partir de ce moment-là, les socialistes de Grenoble décident de ne pas se limiter au recrutement des militants du Parti mais d'accueillir tous ceux qui ne sont pas disposés à accepter I'humiliation du Pays: dans cet esprit, ils affrontent la manifestation du 14 juillet 1942 qui est l'objet d'une grande
5

1. M. GUILLON, "Résistance et classes moyennes en zone sud", [Antoine PROST éd.], La Résistance, une histoire sociale, op.cit., p. 109. 6 Notes originales d~imé Pupin sur la première histoire du maquis du Vercors, Archives Départementales de l'Isère [ADI], Fonds Dalloz, 89J3. cf. aussi A. PUPIN, "Récit de «Mathieu»", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, ouvrage édité par l'Association Nationale des Pionniers et Combattants Volontaires du Vercors, Grenoble, 1990, p. 22. 20

participation populaire à Grenoble. En outre, ils commencent à diffuser, en plus du journal plus étroitement politique Le Populaire, le Franc-tireur, l'organe du mouvement de Résistance homonyme qui prend ainsi pied en Isère aussi 7. À cette époque, le Vercors vit encore une période tranquille, même si certains habitants plus sensibles politiquement se réunissent pour écouter les émissions de la BBC. C'est le cas d'un groupe de personnes de Villard-de-Lans formé en grande partie par des socialistes et des francs-maçons qui se retrouve à la pharmacie. Le mari de la pharmacienne, le docteur Samuel, est médecin et n'est pas bien vu par la police de Vichy car il est juif, socialiste et franc-maçon. Ce groupe d'amis refuse d'attendre passivement la fm de la guerre mais voudrait créer de nouveaux contacts avec les habitants du Vercors (ils recrutent un boulanger, un scieur, un laitier, un directeur de maison d'enfants, plusieurs cultivateurs) et avec les autres groupes clandestins qui sont en train de s'organiser à Grenoble, à Lyon et dans d'autres centres de la France. Le contact avec le noyau socialiste de Grenoble a lieu le lundi de Pâques 1942 et entraîne la décision de créer, à Villard-de-Lans aussi, un embryon du Parti Socialiste clandestin, un noyau de Résistance qui adhérera en bloc à « Franc-Tireur» . Le docteur Martin, un des organisateurs de la Résistance de Grenoble, se souvient ainsi de cette rencontre: "Le lundi de Pâques 1942, je suis à LANS et reçois la visite de RACOUCHOT, de RAVALEC de VILLARD-de-LANS, qui sont des résistants sûrs et diligents. Ils ont déjà reçu des résistants que nous leur avions adressés, les ont cachés et placés dans des fermes du plateau -Autrans, Méaudre, Corrençon, chez des militants connus et sûrs. RACOUCHOT et RAVALEC sont enthousiastes, dynamiques. «Adressez-nous tous ceux qui sont traqués, nous leur trouverons un refuge», ils tiennent parole.,,8
7

Cf. Alban VISTEL, "Comment naît <<FrancTireur»", La nuit sans ombre,

Paris, Fayard, 1970, pp. 98-120. 8 Exposés sur la Résistance dans le Vercors, par le docteur Martin, ADI, Fonds Dalloz, 89J3.

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La liaison entre Grenoble et le Vercors est assurée par un service de cars, les cars de Victor Huillier qui collabore de cette façon à la Résistance. Selon le témoignage rédigé par le docteur Martin: "Les cars Huillier continuent à monter les réfractaires,. un service s'organise à FONTAINE pour en monter 20 à 30 à la fois.,,9 En cas d'alerte, les résistants de la vallée peuvent se réfugier dans le VercorslO : un lieu qui se prête à l'accueil de qui veut se cacher grâce à sa structure géographique de plateau difficile d'accès avec des villages situés à 1000 mètres d'altitude environ et dont les ressources en lait et en bétail sont caractéristiques de l'économie locale:
"C'est pas l'agriculture de culture, c'est l'agriculture d'élevage; l'élevage de vaches laitières, donc c'est le lait, les produits laitiers. Donc à ce moment là, il Y avait une laiterie sur SaintMartin qui faisait le beurre, le fromage. On n 'a pas un climat ni une terre qui convient aux céréales tellement les gens l'ont toujours fait, pour élever leur volaille, leur bétail... mais pas pour II vendre."

Région d'élevage, donc, mais avec peu de scieries et, par conséquent, un déphasage entre l'aspect géographique de «pays du bois» et l'activité économiquel2. La vie des habitants du Vercors a toujours été liée à leur milieu selon des rythmes bien scandés:
9 Exposés sur la Résistance dans le Vercors, par le docteur Martin, ADI, Fonds Dalloz, 89J3. 10P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cil., p. 18 Il Témoignage d'Arlette GIRAUD-CHAPAYS, Interview d'Anna BALZARRO à Arlette GIRAUD-CHAP AYS, Saint-Martin-en- Vercors, 10/7/1997 . Voir aussi le témoignage de Gilbert GELL Y. Interview d'Anna BALZARRO à Gilbert GELL Y, La-Chapelle-en- Vercors, 12/7/1997. Pour une analyse géographique et sociale du plateau du Vercors, cf. Jean-Claude DUCLOS, Michel WULLSCHLEGER, Le Vercors [ collection Pays, Paysans, Paysages, Musée dauphinois éd.], Grenoble, Glénat, 1990, pp. 11-20. 12 Pierre EUST ACHE, La province alpine et son économie. Essai sur la détermination des provinces, Grenoble, Arthaud, 1946. 22

"(...) Je connaissais les robustes paysans du plateau, et je me prenais parfois à envier la vie rude de ces éleveurs et de ces bûcherons dont l'existence se déroulait ainsi en symbiose avec la montagne, dans le rythme heureux des saisons alternées.", lit-on sur la première page du Monde le 8 août 194513. Le contraste entre cette existence vécue en symbiose avec la nature et les bouleversements causés par la guerre est donc particulièrement criant. La situation générale de la guerre prend une tournure lourde de conséquences pour toute la France, en particulier pour cette région encore formellement non occupée: à la suite du débarquement des Alliés en Afrique du Nord le 8 novembre 1942, les forces de l'Axe occupent tout le territoire français. Grenoble fait partie de la zone contrôlée par les troupes italiennes Gusqu'à ce que, après la signature de l'armistice de septembre 1943 entre l'Italie et les Anglo-américains, les Allemands remplacent leurs anciens alliés) tandis qu'à Lyon et à Vienne les Allemands occupent les casernes le 27 novembre 1942. L'occupation du territoire national pousse quelques militaires français à choisir la clandestinité. Certains d'entre eux seront des figures clé de la Résistance du Vercors: le Général Delestraint, délégué militaire national; Marcel Descour, qui détient le commandement militaire clandestin de la région RI (qui correspond géographiquement à la région Rhône-Alpes) ; Alain Le Ray, fondateur avec Yves Farges et Pierre Dalloz du premier comité de combat du Vercors, chef militaire du Vercors de mai 1943 à février 1944 et chef des F.F.I. pour l'Isère en mai 1944; François Huet commandant général du dispositif militaire du Vercors à partir de juin 1944 ; Costa de Beauregard, à la tête du 6 B.C.A. et au commandement de la zone Nord du Vercors; Narcisse Geyer ("Thivollet") qui reconstitue dans le Vercors un noyau du Il ème Régiment de Cuirassiers: pendant un certain temps, il sera le chef militaire du Vercors "remplaçant" de Le Ray puis, après la nomination de Huet, il commandera la zone sud du Vercors.

13

ADI, PER.1337/3.

23

1.1.B. : Le « Plan Montagnards» Pour comprendre la signification du Vercors et les attentes placées en lui, il faut, en premier lieu, prendre en considération un projet mis au point entre 1941 et 1943. À la base de ce plan, se trouve une idée que partagent deux civils, Pierre Dalloz et l'écrivain Jean Prévost qui combattra dans le Vercors et mourra au cours d'une bataille au début du mois d'août 1944.14 Au printemps 1941, Dalloz, qui a une expérience d'alpiniste et a collaboré avec la revue du Club alpin français, voit le massif du Vercors comme une «citadelle naturelle» et cherche comment utiliser cette caractéristique au moment de la libération du PayslS. La morphologie du plateau lui suggère l'image d'une forteresse à utiliser pour accueillir un nombre considérable d'hommes armés: non seulement les volontaires mobilisés dans différents points du Vercors et des alentours mais aussi des troupes aéroportées à faire entrer en action au moment du débarquement Allié en Méditerranée. Au point de vue géographique, le Vercors présente des zones plates protégées par une sorte de « muraille de Chine» de rochers à pic avec peu d'accès qu'on pourrait barrer pour protéger les hommes et favoriser la descente des parachutistes alliés sans courir le risque d'incursions allemandes dans le Vercors. Jacques Roux, maire de Vassieux de 1962 à 1995 et premier instituteur à avoir travaillé à Vassieux après la fin de la guerre parle ainsi du «Plan Montagnards» tel qu'il s'est fixé dans sa mémoire et probablement dans la mémoire collective de son village:
14

Cf. P. DALLOZ, "Hommage à Jean Prévost", Cahiers de l'Alpe, revue

culturelle, économique et sociale des activités dauphinoises, savoyardes, provençales et vivaroises, n047, 1970, pp. 152-153 ; Jean Prévost, écrivain combattant mort pour la France (prospectus dactylographié, Mission d'information.0912/INF/EXT, 15/11/1944) ; Odile YELNIK, Jean Prévost portrait d'un homme, Fayard, 1979 ; Jérôme GARCIN, Pour Jean Prévost, Gallimard, 1994. 15 P. DALLOZ, "Naissance du plan <<Montagnards»",Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op. cit., pp. 25-27. "Ainsi naquit le plan «Montagnards» qui devait faire du plateau une base offensive", une enquête de Paul Dreyfus, Dauphiné libéré, 15/6/1964, AN, 72 AJ [Comité d'Histoire de la Hème guerre mondiale] /87 dossier.l (Vercors).

24

" ... Ce «Plan Montagnards», il est très simple, on disait: le Vercors, c'est un porte-avions qui est ancré en terre occupée, c'est un morceau d'île qui est déjà libéré, par contre, là, il accueillera des résistants et des gens qui veulent se soustraire aux recherches allemandes mais l'important c'est que (...) il sera un point de parachutage pour les troupes anglo-américaines qui constitueront un réservoir de matériel et le rôle des maquisards sera de conduire, après, les parachutistes américains ou anglais qui débarqueront dans le Vercors, les diriger vers les points
stratégiques. ,,16

Pendant deux ans, le plan reste une simple idée que Dalloz expose à son ami Jean Prévost avec lequel il fait de temps en temps des excursions d'agrément sur le plateau. En décembre 1942, l'encouragement de Jean Lefort, sous-lieutenant de chasseurs alpins plus au courant des questions militaires pousse Dalloz à mettre un plan sur papier. Sur cet entretien avec Jean Lefort, Pierre Dalloz a écrit en 1947 :
"Je lui traçais en quelques mots mon plan d'invasion, non sans guetter curieusement les expressions de son visage. Tandis qu'il m'écoutait, je vis ses yeux briller, j'eus la joie17 le voir sourire: , de j'avais placé une arme à portée de sa main. '

À cette époque-là, Dalloz ne connaît pas encore les organisateurs de la Résistance civile de Grenoble et du Vercors mais il se rend à Lyon avec Jean Lefort pour rencontrer un des organisateurs les plus significatifs de la Résistance, le peintre Yves Farge qui se charge de transmettre le projet à "Max", c'est-à-dire à Jean Moulin, le fondateur du Comité National de la Résistance (CNR)18.
16 Témoignage de M.ROUX. Interview d'Anna BALZARRO à M. et Mme ROUX, Vassieux-en-Vercors, 30/5/1996. 17 P. DALLOZ, "Naissance des maquis du Vercors", Mercure de France, 1/11/1947, pp. 405-418, p. 414, ADI, 89J/3. 18 Sur Jean Moulin cf. Henri MICHEL, Jean Moulin l'unificateur, Paris, Hachette, 1964 ; Laure MOULIN, Jean Moulin, Paris, Presses de la Cité, 1982; Daniel CORDIER, Jean Moulin, l'inconnu du Panthéon, Paris, IC.Lattès, 19891993. 25

Le 31 janvier 1943, Farge se rends à Grenoble où il rencontre Dalloz et lui dit que "Max." a été très touché par le projet et lui offre de l'argent pour en mettre au point la réalisation. Quelques jours après, par l'intermédiaire de Farge, Dalloz rencontre le général Charles Delestraint, délégué militaire national. Celui-ci prend vision du projet, s'informe sur les mouvements de résistance actifs dans le Vercors (sur le plateau, nous l'avons vu, le mouvement "Franc-Tireur" s'est organisé) et s'engage à montrer le dossier à De Gaulle à l'occasion de son prochain voyage à Londres. Dès lors, le projet prend le nom de "Plan Montagnards" et certaines tâches sont fixées: Farge doit assurer les contacts avec Jean Moulin et avec les mouvements de résistance tandis que Dalloz doit mettre sur pied un petit comité pour effectuer une étude militaire du projet. A la fin du mois de février, Dalloz apprend l'opinion favorable de Londres grâce à un message codé transmis par la B.B.C. : "Les montagnards doivent continuer à gravir les cimes" . Il s'agit là d'un message important et Dalloz en éprouve une émotion profonde:
" -Les montagnards-, énonce la voix, -doivent continuer à gravir les cimes.- Cela veut dire pour moi: -Allez de l'avant, Londres est d'accord-.

a vous qui avez attendu et entendu un jour votre premier message, cette voix dans la nuit qui s'adressait à vous, qui, du captif que vous étiez, faisait enfin un homme libre, vous pourrez tous en témoigner: la minute était belle et valait tous les . ,,19 rIsques... . Delestraint retourne donc en France et, après avoir été chargé d'évaluer de près l'état du projet par De Gaulle, il reprend contact avec Dalloz et ses collaborateurs. Dans cette période, Dalloz est en contact avec l'inspecteur des Eaux et Forêts du Nord du Vercors qui lui assure la complicité des gardes forestiers et une couverture pour ses nombreux voyages sur le plateau, transformés en inspections forestières. En outre, il charge le commandant

19

P. DALLOZ, "Naissance des maquis du Vercors", op.cit., p. 418. 26

Marcel Pourchier20 de dresser un inventaire des routes et surtout des ressources du Vercors pour juger combien d'hommes peuvent trouver un refuge et un accueil adéquats sur le plateau: selon le compte-rendu obtenu, plus de soixante mille hommes pourraient être accueillis dans les villages et dans les fermes et pourraient compter sur des approvisionnements en viande, lait, fromage et pommes de terre, tandis que d'autres denrées, comme la farine, manqueraient vite21. En ce qui concerne la définition plus étroitement militaire du projet, Dalloz s'en remet à Alain Le Ray, jeune officier ayant une expérience d'alpiniste qui forme autour de lui un "Comité militaire,,22 du Vercors avec la collaboration de deux autres officiers. Dans l'esprit de Dalloz, de Le Ray et de leurs camarades, il y a certains points fermes quant à la signification du projet et à ce qui est nécessaire à son organisation:
"1) Il n'est absolument pas question de s'installer dans le Vercors pour y attirer des forces allemandes importantes et mener contre elles une bataille défensive.

2) Il faudra attendre pour agir que l'ennemi soit «inquiet et
désorganisé».

3) L'occupation par surprise du Vercors par les Alliés ne doit être que la première étape d'une libération plus étendue"23 Le plan est donc ambitieux (le Vercors est vu comme lieu d'où part la libération de tout le territoire national) et suppose certaines conditions dont il faut tenir compte: que la mobilisation du
20

Cf. P. DALLOZ, "Un pionnier du Vercors. À la mémoire de notre collègue le Commandant Pourchier", Alpes Maritimes, Bulletin Trimestriel de la Section des Alpes Maritimes du Club Alpin français et du Ski Club Alpin de Nice, juin 1949, tome V, n.o2, pp. 37/40. 21P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., p. 50. 22 A. LE RAY, "Les deux comités de combat initiaux", Le Vercors raconté par
ceux qui l'ont vécu, op.cit., pp. 38-40.

23 Ibid., p. 53. Cf. la version plus complète du projet, datée d'avril 1944 et reconstruite par la suite par Dalloz, Projet d'utilisation combinée du Vercors et de l'Oisans, ADI, Fonds Dalloz, 89J2. 27

Vercors dure peu de jours et que l'ennemi se trouve dans un état de faiblesse. Au printemps 1943, Delestraint revient de Londres et se rend dans le Vercors où il veut connaître tous les collaborateurs de Dalloz et leurs propositions pour la réalisation du plan. Pendant ces mois, une série d'arrestations pousse des figures-clés comme Farge ou Dalloz à se tenir loin du plateau. La principale responsabilité du projet est donc laissée à Le Ray par Delestraint. C'est une des dernières initiatives que Delestraint prendra en tant que commandant en chef de l'Armée secrète, née de la fusion des formations paramilitaires des trois principaux mouvements de la zone sud (Franc-Tireur, Combat, Libération). Enjuin 1943, Moulin sera arrêté et mourra à la suite des tortures subies; Delestraint sera arrêté par la Gestapo à Paris et mourra à Dachau le 19 avril 1945. L'organisation du Vercors aussi eut à souffrir de leur arrestation.24 Après celle de Delestraint, Dalloz quitte la France pour suivre d'Alger puis de Londres les développements du plan. Dans ses mémoires il a écrit que, pendant son séjour à Alger, il s'est rendu compte que pour les responsables de la "France Libre" le Vercors était un maquis comme les autres et qu'ils n'avaient pas l'intention de faire connaître le «Plan Montagnards» aux Alliés25. Ceux-ci en effet, selon Dalloz, n'avaient pas pris connaissance du «Plan Montagnards» et surtout ne l'avaient jamais approuvé formellement:
"Tout permet de penser que le Commandement interallié n'eut jamais connaissance du projet «Montagnards» soit qu'il ne lui ait pas été communiqué, soit qu'il n'ait pas frappé son attention. À ,,26 plus forte raison, jamais ce projet ne fut «approuvé».

C'est précisément pour savoir ce qu'est devenu le «Plan Montagnards» qu'en mai 1944 le chef civil du Vercors, Eugène
24

Cf. à ce propos P. DALLOZ, Vérités sur le drame du Vercors, Paris, Fernand

Lanore, 1979, pp. 81-95. 25 Ibid., p. 169. 26 P. DALLOZ, "Le projet «Montagnards» fut-il approuvé par le Commandement interallié?" Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit., p. 28.

28

Chavant (Clément) part pour Alger où il rencontre un commandant américain, un officier supérieur anglais et un français. Chavant revient en France avec la conviction que le Vercors continuera à revêtir la même importance dans les stratégies militaires alliées et qu'il recevra bientôt les aides nécessaires afin d'appliquer le «Plan Montagnards» au moment voulu: on lui a donné une feuille de papier sur laquelle il est écrit que les instructions relatives au Vercors transmises par Delestraint en 1943 sont encore valables. La remise de cette note allait donner au voyage de Chavant un poids significatif quant à l'évolution des événements dans le Vercors et faire l'objet de polémiques dans l'après-guerre. Dalloz écrit dans ses mémoires:
"Si j'avais rencontré fin mai 1944 le colonel Constans et Chavant, dans cet état-major interallié qu'était le S.P.O.C. (Special Projects Operational Center n.d.a),j'aurais enfin trouvé la chance, désirée depuis si longtemps, de faire parvenir directement au Commandement anglo-américain mes rapports de décembre 1943, avec des cartes, d'être invité peut-être à les commenter. Le colonel Cons tans, Chavant et moi aurions pu mettre au point un questionnaire appelant des Alliés des réponses claires. Jacques Soustelle (et le général De Gaulle) eussent été ipso-facto informés, et cela aurait au moins évité d'envoyer dans le noir la fameuse décision du 30 mai 1944, que rapporta Chavant au Colonel Descour, et qui eut pour effet d'engager le Vercors dans un fatal malentendu. J'accepte le reproche, que me feront certains, de n'avoir pas demandé audience au Général De Gaulle, à mon arrivée à Alger, fin novembre 1943. Mais il reste que les responsables militaires français auxquels je remis personnellement mes rapports, et ils étaient, pour deux d'entre eux au moins, les collaborateurs directs du chef de la France libre, ne paraissent les avoir jamais transmis.27"
27

P. DALLOZ, "Le projet «Montagnards» fut-il approuvé par le Commandement interallié?" Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit., p. 29. Ct: aussi P. DALLOZ, " À propos du voyage de Chavant (Clément) à Alger", Ibid., p. 60. P. DREYFUS, "Près de Saint-Tropez une vedette rapide 29

1.I.C : Le

maquis

Le maquis, qui dans le langage commun, est devenu synonyme de Résistance, ne comporte pas tous les aspects de la Résistance française. Celle-ci, en effet, s'exprime sous différentes formes à travers l'activité des mouvements, des partis politiques clandestins, des syndicats et atteint une forme unitaire en 1943 quand, grâce à l'action menée par Jean Moulin, toute la Résistance reconnaît en bloc l'autorité du général De Gaulle. D'autre part, le maquis ne naît pas, à proprement parler, de l'organisation de la Résistance mais est la réponse directe à la Relève, c'est-à-dire à la tentative de pousser les travailleurs français à aller travailler en Allemagne et surtout au Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) décrété par le gouvernement de Vichy en février 1943 après l'échec de la Relève. L'institution du S.T.O. a comme conséquence naturelle le passage à la condition de «hors-la-loi» de tous les jeunes qui refusent d'aller travailler en Allemagne, qui cherchent refuge dans des lieux isolés des grands centres habités, en général dans les fermes. Le grand nombre de réfractaires, leur situation dangereuse poussent la Résistance à se charger de leur protection et à organiser la formation de camps maquis.28 Dans le Vercors, les camps de ce genre sont en général organisés dans les fermes ou dans les maisons forestières29 mais on peut vivre aussi de façon différente, par exemple dans des tentes, comme le camp C2 du Vercors organisé au sud de Correnç on,
attendait le <<patron»pour l'emmener à Alger", Dauphiné libéré, 20/6/1964, AN 72AJ/87 dossier 1 (Vercors). 28 Cf. H. FRENAY, La nuit finira, Paris, Éditions Robert Laffont, 1989, [1ère éd.1973], p. 299. 29 P. ESCOLAN, L. RATEL, op.cit., p. 59 et p. 60. Pour l'histoire de certains camps maquis cf. Marcel Brun BELLUT, "Ambel, premier maquis du Vercors", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit., pp. 79-81 ; "Ambel, premier maquis de France" une enquête de Paul Dreyfus, Dauphiné libéré, 15/6/1964, AN 72AJ/87 dossier 1 (Vercors) ; "Historique du premier camp du Vercors. Le CI", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit., pp. 72-79 ; Paul BRISAC, "Historique de la zone nord du Vercors", Ibid., p. 83 ; Robert SECCHI, "La formation du C3", Ibid., pp. 84-85 ; "Histoire des camps C.6, C.8, C.l1", Ibid., pp. 95-113 ; Lieutenant "STEPHEN" (André VALOT), Vercors premier maquis de France, ouvrage réédité par l'Association nationale des pionniers et combattants volontaires du Vercors, Grenoble,1991 [I éd.1945]. 30

dans un monastère (en novembre 1943, le CIl, né de l'union entre le C6 et le C8, s'installe au monastère d'Esparron dans les contreforts Est du Vercors) ou encore dans les maisons forestières où l'activité clandestine peut profiter de la couverture d'une activité forestière fictive - comme cela s'est produit dans le premier camp maquis qui s'est installé dans la ferme d'Ambel à la fin de 1942 - et qui reçoivent une nouvelle impulsion par l'afflux de recrues après l'instauration du S.T.O. de février 1943 :
"Telle quelle, la ferme d'Ambel peut accueillir une soixantaine d'hommes. Peu à peu, les «recrues» arrivent, qui viennent de Romans, de Bourg-de-Péage, de Grenoble. Le premier camp du Vercors est constitué. (...J Enfévrier 1943, quatre-vingt-cinq maquisards sont réunis dans la clairière d'Ambel. Quatre-vingt-cinq hommes qui coupent du bois, car on a trouvé tout simple de camoufler ce camp militaire en exploitation forestière. Quatre-vingt-cinq hommes armés de vieilles pétoires, de fusils de chasse et de revolvers d'ordonnance. Parmi ces jeunes, les uns sont venus ici pour échapper au S. T.O., les autres parce qu'ils voulaient se battre. Pour tous commence la ,,30 longue, la monotone, l'interminable attente.

De plus, la situation objective de la faiblesse des maquisards impose que l'on donne la priorité aux aspects les plus importants de la survie. On vise donc à "connaître l'environnement, à instaurer des rapports avec la population et à renforcer ces liens qui, en l'occurrence, pourraient se transformer en bases de
soutien. ,,31

Le refrain de la Chanson dédiée au maquis du Vercors souligne clairement que les premiers maquisards ont été ceux qui ont trouvé refuge dans la ferme d'Ambel ("Souviens-toi bien de ceci: les premiers maquis sont venus d'Ambel au pied de Mont- Tui,,)32.
30Paul DREYFUS, Vercors citadelle de liberté, Arthaud, 1969, p. 33. 31 Fernand RUDE, "Politici e militari nella Repubblica deI Vercors", Le zone libere nella Resistenza italiana ed europea, op.cit., p. 241. 32 Chanson dédiée au maquis du Vercors par Fabien Rey (dit "Blaireau"), Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) Nanterre, o pièce 22741.

31

Toutefois, la question relative à l'ancienneté effective d'Ambel comme premier maquis français a quelquefois été contestée: ainsi, certains revendiquent ce primat pour un maquis de Normandie33. Entre février et mai 1943, huit camps maquis situés en différents points du plateau se forment, même s'il faut compte tenir des évolutions et des fusions qui se produisent pendant les mois suivants: en effet des camps naissent de l'union de plusieurs camps créés précédemment, par exemple le camp nOlI est le produit de la fusion entre le C6 et le C8. Les militants du mouvement de résistance "Franc-Tireur" (Pupin, Chavant, le docteur Samuel) font partie des principaux organisateurs du maquis, même si l'intervention du mouvement "Combat" ne manque pas.34 De "Combat" dépend le "camp Collomb" créé à Corrençon par l'abbé Johannès Vincent, ancien aumônier du 143ème régiment d'infanterie alpine35. D'autres camps sont organisés par des militaires, le C9, le CIO et le camp de Malleval formé par les membres de l'ex-6ème Bataillon de Chasseurs Alpins (6B.C.A.) désormais démobilisé, réunis sous l'égide de leur commandant Albert de Seguin de Reyniès36. En outre, certains naissent de l'initiative d'individus
33

Cf à ce propos, la correspondanceque Pierre Dalloz a échangéeavec M. Lévy

et M. Baudot en 1977-1978, ADI, Fonds Dalloz, 89J/8. 34 Sur l'engagement du mouvement "Combat" dans l'organisation d'un camp maquis sur le plateau de Saint-Ange (maquis qui, attaqué par les Italiens au début 1943, s'unira à ceux du Vercors) cf. la synthèse générale de Claude CHAMBARD, "Le drame du Vercors", La Résistance en Dauphiné et en Savoie, (Récits présentés par le colonel "Rémy", Genève, Éd. Famot, 1975, pp. 165189 ; p. 165. 35 P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., pp. 34-35. Voir aussi P. ESCOLAN, L. RATEL, op.cit., pp. 57-61. Sur le camp organisé par l'abbé Johannès Vincent, cf le mémoire de maîtrise de Patrice NONNI, La Résistance dans l'Isère: attitudes des Chrétiens, sous la direction de M. Bolle et M. Godel, Université des Sciences Sociales de Grenoble, Institut d'Études Politiques, 1971-1972, p. 80. Le travail de Patrice Nonni sur les Chrétiens et la Résistance s'ajoute à celui de Daniel ATGER, "Un pasteur au Vercors", Églises et chrétiens dans la IIème guerre mondiale. La Région Rhône Alpes, Actes du Colloque de Grenoble 1976, publiés sous la direction de Xavier de Monclos, Monique Luirardi, François Delpech, Pierre Bolle, Grenoble 1978, pp. 287-294. 36Sur le 6 B.C.A. dans le Vercors, cf. Paul et Suzanne SILVESTRE, Chronique des maquis de l'Isère (1943-1944), préface du général Alain Le Ray, Grenoble, 1978, pp. 100-102 ; "Le 6ème BCA au Vercors", Nos Chasseurs un siècle de 32

isolés. Le cas le plus significatif est celui de l'abbé Pierre qui a formé une petite communauté sur le plateau de Sornin et dont le groupe ne dépend ni de l'organisation civile, ni de l'organisation militaire du Vercors37. Si, dans le camp d'Ambel, on a du mal à organiser une véritable instruction militaire, dans les autres camps du Vercors, au contraire, on prête beaucoup d'attention à la préparation militaire et athlétique des «combattants de l'ombre ». Il faut toutefois considérer qu'en général les maquisards n'ont pas de vêtements adaptés et ne disposent que du peu d'armes qu'ils ont réussi à prendre à l'ennemi :
"Hormis le Cl d'Ambel, tous les autres camps eurent une activité militaire. Si l'instruction eut lieu sous les hangars ou des masures bien souvent délabrées, l'entraînement des trentaines s'effectua I 'hiver, dans la neige, sans gant, en blouson, pantalon de toile et chaussures de ville. Les courses en montagne et une stricte discipline forgèrent l'âme de ces premiers combattants de l'ombre"?8 (...)

"Les premiers groupes constitués furent équipés d'armes disparates prises à l'ennemi, fusils Mauser allemands ou mousquetons italiens. Pour des raisons politiques, le problème de l'armement des maquis ne fut jamais résolu. Lorsque les Anglais commencèrent à croire à l'efficacité des partisans français, ils s'obstinèrent à parachuter des mitraillettes
gloire, numéro spécial supplément à la revue L'Armée française au combat [1945], pp. 25-29. Pour une histoire générale du corps des Chasseurs Alpins voir Jean MABIRE, Chasseurs Alpins. Des Vosges aux Djebels 1914-1964, Paris, France Loisirs, 1984 ; en particulier pour I'histoire des Chasseurs au cours de la IIème guerre mondiale: LE GOYET, "Les chasseurs à pied de 1940 à 1945", Les Chasseurs à pied, numéro spécial de la Revue historique de l'Armée, n02, 1966,p.47. 37P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., p. 80. ; P. ESCOLAN- L. RATEL, op.cit., pp. 171-180 ; Juillet 1942-juin 1944, 23 mois de vie clandestine, Vercors, Paris, Madrid, Gibraltar, Alger, Conférence de l'Abbé Pierre (Abbé H.A. Groués-Pierre) aumônier de la Marine, au Palais de Chaillot le 23 avri11945, ADI, Fonds Silvestre, 57 J/21. 38 Joseph LA PICIRELLA, Témoignages sur le Vercors, Drôme, Isère, Lyon, Imprimerie Rivet, 1976, p. 32. 33

«Sten» au lieu de fusils mitrailleurs, de mitrailleuses ou de mortiers (...) Le manque d'armement handicapa souvent les maquis qui, faute d'armes, ne purent se protéger. Heureusement que la plupart du temps, informés soit par les agents des P. T. T., soit par leurs guetteurs, les maquisards eurent le temps de décrocher et de se ,,39 réfugier sur de nouveaux emplacements.

Le premier comité de combat date de cette période (avril 1943) ; il fut organisé par Delestraint avec l'objectif de créer un rapport de collaboration entre le groupe de Dalloz, le groupe Franc- Tireur dirigé par Pupin et les camps de réfractaires. PierreDalloz, Yves Farge, le commandant Marcel Pourchier, le capitaine Alain Le Ray, Rémy Bayle de Sessé, Aimé Pupin en faisaient partie et avaient les tâches suivantes:
"- engager à [leurs) côtés toutes les personnalités susceptibles de contribuer à l'œuvre commune (mission de Farge, Dalloz et Bayle de Sessé) - régulariser les liaisons avec le gouvernement d'Alger (mission
de Farge) ;

- établir

-

dans le détaille plan militaire (mission de Le Ray) ; organiser le recrutement, l'encadrement et l'administration des ,,40 camps (mission de Le Ray et Pupin).

Pupin, en tant qu'organisateur des camps, voit dans cette initiative la possibilité d'une aide économique et d'organisation pour le maquis. Entre autres, ce même printemps 43, des officiers et des sous-officiers de l'armée d'armistice dissoute commencent à arriver dans le Vercors, et prennent part à l'encadrement.41 "Une espèce de division du travail s'instaura rapidement. Néanmoins, même s'ils demandaient des instructeurs militaires, les responsables civils des camps, les chefs de camp, qui avaient le devoir onéreux de les ravitailler, entendaient clairement en
39

40
41

1. LA PICIRELLA, Témoignages sur le Vercors, Drôme, Isère, op.cit., p. 44 Robert ARON, "Vercors", Histoire de la Libération de la France juin 1944mai 1945, Paris, Fayard, 1959, pp. 282-318 ; p. 293.

R. ARON, op.cit., p. 294. 34

conserver le commandement. Tandis que les rares sous-officiers et officiers qui acceptaient d'instruire les hommes ne voulaient pas rester de simples cadres, des aides techniques: ils voulaient commander. D'où un motif constant de friction que souvent, du reste, les bons rapports entre les hommes réussissaient à atténuer. Avant de s'imposer sur les responsables civils, les militaires durent se faire accepter et respecter. En effet, le premier chef de camp du Vercors (Pupin n.d.a.) était ,,42 très jaloux de son autorité.

Au cours de ces même mois, l'organisation du Vercors subit les premiers coups durs. L'D.V.R.A., la police politique fasciste, arrête le Docteur Martin et les premiers responsables de "Franc-Tireur", dont Pupin. Le 9 juin, le général Delestraint est arrêté, tandis que Pourchier et Farge décident d'aller l'un dans les Alpes Maritimes l'autre à Paris à cause du danger. Dalloz, nous l'avons dit, part pour Londres.43 À la suite de ces événements, Le Ray est le seul représentant du premier comité militaire qui reste dans le Vercors dont il assume la direction pour le deuxième semestre 1943. Pendant la période où il est à la tête du Vercors, Le Ray cherche surtout à aplanir des dissensions entre militaires et civils en essayant d'effacer les différences entre les uns et les autres selon le concept de "combattants de la Résistance" qui les définit les uns et les autres. Avant l'été est sur pied un deuxième Comité militaire du Vercors composé d'éléments aussi bien militaires que civils: Chavant, Le Ray, Eugène Samuel, Jean Prévost et Costa de Beauregard.44 Parmi ses initiatives les plus importantes Le Ray prend celle de convoquer tous les représentants de la Résistance civile et militaire du Vercors sur le plateau de Darbounouse pour le 10 août 1943. La rencontre dure deux jours et implique une "équipe

42

43 R. ARON, op.cit., p. 294. 44 P. DREYFUS, Histoire de la Résistance

F. RUDE, "Politici e militari nella Repubblica deI Vercors", op.cit., p.241.
en Vercors, op.cit., p.78.

35

volante" issue de l'École Nationale des cadres d'Uriage.45 L'École d'Uriage est une des institutions les plus importantes ''fondées et soutenues par le gouvernement de Vichy dans le cadre de la Révolution Nationale" afin de former de jeunes cadres. Dissoute par Laval en décembre 1942, elle change progressivement d'orientation par rapport au gouvernement de Vichy et entre enfm dans la Résistance. Le Ray voit dans les équipes formées par les chefs d'Uriage les éléments aptes à transformer des réfractaires au S.T.O. en combattants de la Résistance. Les équipes volantes se rassemblent en un lieu surnommé "La Thébaïde", point de départ des inspections aux différents camps du Vercors46. La réunion de Darbounouse est considérée comme l'un des moments où le Vercors atteint le degré de confiance le plus haut dans ses propres possibilités et apparaît plus uni et compact.47 Cet esprit unitaire, toutefois, ne fait pas perdre de vue à Le Ray la nécessité de mieux définir et distinguer les devoirs de chacun: fin 1943, Chavant, nommé responsable civil de l'ensemble du Vercors, a nommé ses représentants, le docteur Samuel pour la partie nord du plateau et Benjamin Malossane pour la partie sud. Chavant et ses compagnons s'occupent surtout des compagnies sédentaires, c'est-à-dire des groupes constitués par les habitants du plateau, des villages et des villes des alentours qui revêtent des fonctions d'unité de réserve "que les chefs du maquis, faisant
fonction d'armée d'active
48

et

de

centre

mobilisateur,

vont

entraîner pendant l'hiver au maniement de l'armement
la manœuvre en montagne."

reçu et à

Mais, en même temps, les responsables civils doivent aussi continuer à garantir le soutien aux camps maquis surtout en ce qui concerne l'organisation de dispositifs de sécurité: ainsi à
45

Cf. Antoine DELESTRE, Uriage, une communauté et une école dans la tourmente 1940-1945, Nancy, Presses Universitaires de Nancy, 1989; Pierre BITOUN, Les hommes d'Uriage, Paris, Éditions La Découverte, 1988. 46 Sur le travail des équipes volantes voir en particulier DELESTRE, op.cit., pp.211-215, R. ARON, op.cit., p. 295, et le roman autobiographique d'un des principaux acteurs des équipes volantes du Vercors, Benigno CACÉRÈS, L'espoir au cœur, Paris, Éd.du Seuil, 1967. 47P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op. cit., p.80. 48R. ARON, op.cit., p.295. 36

Sassenage, on établit un poste de garde. En cas d'alerte, les sentinelles doivent courir à la poste et téléphoner au directeur de l'usine électrique qui se trouve dans les gorges d'Engins. Celui-ci, à l'aide d'un drapeau le jour et d'une torche électrique la nuit, a pour tâche de signaler le danger, tandis que deux motocyclistes sont prêts à venir de Saint-Nazaire-en-Royans pour donner l'alarme.49 Comme il l'a fait pour l'organisation civile, Le Ray structure l'organisation militaire en deux secteurs: le secteur nord est confié à Costa de Beauregard ("Durieu"), le secteur sud à Jeannest (pseudonyme "Gay") alors que Le Ray conserve la direction de tout le dispositif.50 Mais comment vit-on dans les camps maquis à la fm de 1943 ? L'état d'alerte s'intensifie au moment où, à la suite de l'armistice signé par l'Italie avec les Alliés en septembre 1943, les Allemands arrivent dans les zones occupées auparavant par les Italiens. Le 13 novembre de cette même année, a lieu le premier parachutage important, d'armes légères uniquement, dans le Vercors sur le plateau de Darbounouse. Le jour suivant, on commence à distribuer le matériel reçu mais des polémiques surgissent immédiatement: certains résistants qui agissent dans la région (mais non dans le Vercors) réclament une partie des armes parachutées. Au début du mois de décembre, Le Ray est convoqué à une réunion à Lyon à laquelle participent les principaux délégués militaires de la région ainsi que le chef d'État-major de la région, Marcel Descour qui critique le Vercors et les critères selon lesquels les armes du premier parachutage important en faveur de la région ont été distribuées. Le Ray se sent attaqué personnellement et donne sa démission. Descour l'accepte et désigne à sa place Narcisse Geyer ("Thivollet") "ce lieutenant de cuirassiers qui a pris le maquis en emportant l'étendard de son régiment,,51, au commandement militaire ad intérim du Vercors. Geyer se rend alors sur le plateau à la tête du corps qu'il a constitué avec ses ex-chevaliers du 11ème Régiment de Cuirassiers.
49

50 Ibid., p. 78. 51 Ibid., p. 86.

P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., p.78.

37

Le 6 janvier 1944, les trois hommes qui composent la mission interalliée "Union" sont parachutés sur un terrain près de SaintNazaire-en-Royans. Les missions interalliées sont composées d'un représentant français du B.C.R.A. (Bureau Central de Renseignement et Action, c'est-à-dire les Services secrets français à Londres), par un agent anglais du S.O.E, (le Service Secret Britannique chargé de l'action en Europe) et par un américain de l'O.S.S. (Office of Strategic Service, les Services Secrets U.S.) et sont en contact étroit avec les états-majors interarmes de Londres et d'Alger. Le type de structure de ces missions, leurs liens avec Londres mais surtout avec un centre d'Alger qui s'occupe de la réalisation de "projets spéciaux" (les "Special Projects Operations Center" S.P.O.C.) entrâment que les Résistants attribuent une signification particulière à l'arrivée de la mission "Union" dans le Vercors, car cette arrivée est vue comme la preuve que le Vercors est pris en considération par les Alliés. Dans la même période, l'activité de la Résistance entre dans une phase décidément plus offensive et le poids de l'action répressive de l'ennemi se fait sentir sur les maquisards et les habitants du plateau. Le 18 janvier 1944, au pont de la Goule Noire, dans les gorges profondes de la Bourne, des maquisards font prisonniers quelques civils ennemis. Parmi eux, se trouve le directeur du service allemand de la main-d'œuvre de Valence. Le 20, les Allemands tentent de revenir pour enquêter sur cette disparition mais quand ils arrivent à la hauteur du village de Rousset, leur voiture est touchée par les balles des maquisards: le conducteur et un des passagers meurent mais les deux autres réussissent à s'enfuir et à revenir dans la vallée pour donner l'alarme. Deux jours après, les Allemands reviennent en force, ils sont environ 300, mais sont attaqués près de Sainte-Eulalie par l'aspirant Seguin et par les hommes du CIO. Malgré cet affrontement, ils réussissent à passer. Ils incendient le village Les Barraques d'où étaient partis les derniers coups destinés à leur colonne. Les Barraques est ainsi complètement détruit et les Allemands parviennent à La Chapelle52 et mettent le feu à certaines maisons du village: "Ils ont fait brûler Rousset, une
52

P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., pp. 93-94. 38

scierie d'ailleurs, parce que le scieur était résistant."s3 Selon le témoignage d'André Valot, les Allemands n'ont pas détruit La Chapelle comme ils l'ont fait pour Les Barraques parce qu'ils y ont retrouvé un des leurs qui avait été blessé au Rousset qui a déclaré qu'il avait été bien traité. 54 L'intensification des actions des maquisards et la violence de la réaction ennemie portent les représentants de la Résistance à s'interroger sur les méthodes d'action de la lutte. C'est en effet un des thèmes les plus débattus par les neuf représentants qui se réunissent le 25 janvier 1944 à Méaudre (nom codé de la réunion «Monaco »)55. Deux conceptions s'y affrontent: celle de la guérilla immédiate et celle du chef de l'Armée Secrète, De Reyniès, qui craint les conséquences d'une action capillaire de guérilla sur les populations civiles. Entre autres, de la part du communiste Flaureau, de sérieux doutes à l'égard de la sécurité du Vercors sont émis car il craint que le plateau puisse se révéler être un piège. Le piège se déclenche effectivement quelques jours après pour les ex-chasseurs du 6 B.C.A., pour un maquis provenant du camp de Tréminis et pour le maquis de l'Abbé Pierre. Tous se sont fixés auprès du village de Malleval, dans un endroit isolé de la partie nord-ouest du plateau. Victimes de la trahison d'un Français, ils sont encerclés sans avoir la possibilité de se mettre à l'abri: entre maquisards, civils tués sur place et civils morts en déportation le nombre des victimes s'élève à trente-neuf56.

53 Témoignage de Gilbert GELLY. Interview d'Anna BALZARRO à Gilbert GELL Y, cit. [Voir aussi J.LA PICIRELLA, op.cil., p.76]. 54 A.VALOT, "Combat des Grands Goulets", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cil., pp. 151-152 . 55 "25 janvier 1944, Méaudre la réunion «Monaco»", P. ESCOLAN-L. RATEL, op.cit., pp.184-189. Marie Louise BOUISSON, " À propos de «Monaco»", Le Pionnier du Vercors, n° 76, nouvelle série, septembre 1991, pp. 14-15. 56P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cil., pp. 95-96 ; P. ESCOLAN-L. RATEL, "29 janvier 1944, Malleval, l'avertissement", op.cil., pp. 189-199.; Yves PERROTIN "Origines et tendances d'un groupe de maquisards (Trièves -Vercors 1943-1944)", Revue d'histoire de la IIème guerre mondiale, 1963, n049, pp. 11-20, pp. 14-16. 39

Paul Bulle, qui a survécu au massacre, rappelle l'angoisse de ces moments mais aussi le patriotisme et l'esprit de sacrifice de ceux qui sont morts: "J'ai vu unjeune ouvrir sa chemise et offrir sa poitrine en disant: «je n'ai pas peur, vive la France!» Il a été abattu d'une rafale" 57. Après l'attaque de Malleval, le noyau du 6 B.C.A. sera déplacé dans un endroit plus protégé du massif du Vercors: à SaintMartin58. Quelques jours plus tard, le 3 février 1944, les Allemands attaquent les maquisards du C6 et du C8 qui se sont organisés à l'intérieur de l'ermitage de l'Esparron, grand édifice placé sur un éperon rocheux entre deux gorges. Tôt le matin, les maquisards se rendent compte que les Allemands sont en train d'approcher et abandonnent l'édifice par une petite porte donnant sur la gorge. Ils descendent jusqu'au ruisseau et remontent ensuite de l'autre côté de la gorge qui, par chance, est couverte d'une végétation de buis apte à les cacher. Derrière eux, l'ermitage d'Esparron est en flammes: "Chacun derrière son buis, pouvait, le cœur serré, découvrir ce spectacle hallucinant de flammes, de fumée, de crépitement, d'explosions soudaines. Chacun se demandait ce qu'il était advenu des copains. Chacun se posant la question de ce qu'il
deviendrait si une patrouille allemande le découvrait là. ,,59

À partir de ce moment-là, pour ce groupe d'hommes, la conception du maquis change: ils ne seront plus immobiles dans un lieu fixe mais se transformeront en un maquis "nomade,,60. Au mois de mars, les affrontements continuent mais aucun ne semble se résoudre en faveur des maquisards alors que la répression allemande s'abat de plus en plus violemment sur les combattants et sur les populations. Néanmoins, bien qu'elle
57

P. BULLE, "Malleval", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit.,

pp. 148-149 . 58 Commandant Pierre TANANT, Vercors, haut-lieu de France, Arthaud 1947, pp.15-16. 59 Jean SADIN ("Pédago"), "L'attaque allemande du 3 février 1944 contre l'Ermitage de l'Esparron", Le Vercors raconté par ceux qui ['ont vécu, op.cit., pp. 144-146. 60 Ibid., p. 146.

40

atteigne alors son comble, elle fait ressortir des cas de solidarité entre maquisards et population. Nous pensons, par exemple, à ce qui s'est passé lors d'une attaque allemande contre le siège de l'État-Major régional que Descour a posté dans une ferme près du village de Saint-Julien-en-Vercors en mars 1944. On signale, en particulier, le cas d'un maquisard qui a trouvé refuge dans une ferme, mais les Allemands n'arrivent pas à découvrir sa cachette. Sûrs de sa présence puisqu'ils ont trouvé une arme, ils mettent le feu à la ferme pour l'obliger à sortir à découvert. Le jeune, toutefois, pour ne pas exposer aux représailles le civil qui l'a caché et qui s'est refusé à le livrer à l'ennemi, se laisse brûler vif. Le propriétaire de la ferme sera fusillé et mourra en criant «Vive
la France !»61.

Le même jour, plusieurs Allemands se dirigeant vers Saint-Julien arrêtent le car qui se rend à Grenoble par les gorges de la Bourne. Parmi les personnes arrêtées il y a Denise Vallier. Elle n'est heureusement pas fouillée contrairement aux hommes qui se trouvent sur l'autobus. Les Allemands ne trouvent donc pas le faux papier qu'un jeune lui a donné quelques minutes auparavant dans l'espoir qu'il serait mieux dissimulé sur une femme. Le soir même, la jeune femme apprend au téléphone par sa famille qui se trouve dans le Vercors ce qui s'est passé ce jour-là à SaintJulien62. Cet état des choses pousse les responsables du Vercors à transmettre à la fin de mars de nouvelles instructions aux différentes unités qui dépendent d'eux. On se décide donc pour l'état de défense dispersée, c'est-à-dire pour une tactique qui ne prévoit ni actions offensives ni organisation de grands regroupements mais la dispersion en petits groupes, et, si possible, pour ceux qui ne courent pas le risque d'être capturés, le retour chez eux en attendant de nouveaux ordres.63 De plus, quelques jours auparavant, les Allemands ont attaqué en force le grand maquis du plateau des Glières en Haute-Savoie64:
61

62 Denise VALLIER-JANSEN, "Récit. Mars 1944", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit., p. 137. 63P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., p. 100. 64 "Le bataillon de Glières", Charles RICKARD, La Savoie dans la Résistance. Haute Savoie-Savoie, Ouest-France, 1986, pp. 241-250 ; "Combats hélas entre 41

J. LA PICIRELLA, op.cit., pp.95-96.

un petit regroupement d'hommes qui, depuis environ deux mois, s'est retranché sur le plateau et qui, bien que privé d'armes lourdes, oppose un combat défensif à un ennemi doté d'artillerie et d'avions. Participent à l'attaque des soldats de la Wermacht, de la Waffen SS mais aussi des miliciens français65. Les membres de la Milice participent également à une expédition punitive déclenchée dans le Vercors en avril 1944. Entre le 16 et le 24 avril, le plateau est envahi et encerclé66. "Dès le 16 avril, 25 camions de la milice et 25 camions des G.MR. (Groupes Mobiles de Réserve) transportèrent pour cette expédition, près d'un millier d'hommes qui, avec l'aide des soldats allemands cernèrent le massif. Tandis que les miliciens protégés par les Allemands occupèrent les villages du Vercors, les G.MR. demeurèrent au pied du massif afin d'interdire tous les accès. Par cette manœuvre, l'ennemi en coupant le ravitaillement du plateau, espérait contraindre les patriotes à sortir des bois ou tout au moins à se découvrir. ( ) Les Allemands et les miliciens confortablement installés, les premiers à l'hôtel Bellier à La Chapelle, les seconds à l'hôtel Allard à Vassieux, se livrèrent à des beuveries, suivies de pillages et d'incendies de maisons. Afin de justifier leur répression, ils procédèrent à des arrestations arbitraires de civils innocents.,,67 Le tribunal que le chef de la Milice a installé à Vassieux décide l'exécution de trois personnes tandis que six autres sont livrées à la Gestapo puis déportées.68 La solidarité des habitants du Vercors (les appels à la collaboration du chef de la Milice tombent dans le
Français", C. RICKARD, La Savoie dans la Résistance. Haute Savoie-Savoie, op.cit., pp. 251-259 ; "Vérités et mensonges sur les Glières", Ibid., pp.273-285. Brigitte FRIANG, "Les Glières", La Résistance en Dauphiné et en Savoie, op.cit., pp. 89-145; Jean-Louis CREMIEUX-BRILHAC, "La bataille des Glières et la «guerre psychologique»", Revue d'histoire de la IIème guerre mondiale, 1975, n° 99, pp.45-72. 65P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors,op.cit., pp. 100-101. 66 Abbé GAGNOL, "La milice à Vassieux-en-Vercors (16-23/4/1944)", Le Vercors raconté par ceux qui l'ont vécu, op.cit., pp. 138-143. 671. LA PICIRELLA, op.cit., pp. 104-105. 68F. RUDE, "Politici e militari nella Repubblica deI Vercors", op.cit., p. 243. 42

vide) est un des éléments qui expliquent le nombre relativement modeste des victimes provoquées par ces attaques qui n'atteignent pas le but espéré: anéantir le maquis. Un cas significatif est l'aide prêtée par Melle Jeanne Revol. Le 16 avril, quand elle s'aperçoit de l'arrivée de la Milice, elle se rend à bicyclette de La Chapelle à Vassieux pour donner l'alarme. Arrêtée et interrogée, elle est amenée devant la Cour martiale mais elle réussit à se sauver grâce à l'intervention de l'Abbé Gagnol, curé de Vassieux. En avril 1993, Mme Jeanne Barbier, née Revol, reçoit pour cette action la Croix de Chevalier de l'Ordre National du Mérite69. De plus, dans la mémoire directe et indirecte des personnes interviewées (certaines ne vivaient pas dans le Vercors en 1944), la sensation d'une aide populaire générale aux maquisards est restée vive même si le tableau est plus nuancé. Marcel Repellin, anciens maquisard du Vercors, se souvient ainsi de la solidarité des habitants du plateau:
"On avait besoin d'être aidés par les civils quand même...il fallait manger, ... il fallait quand même se cacher et tout. Il y avait des renseignements également, il fallait des renseignements. Des gens nous ont bien aidés quand même. En principe quoi, pas tous ,,70 tous, mais une bonne majorité quand même.

Des témoignages analogues ont été donnés aussi par M. et Mme Roux qui sont arrivés dans le Vercors immédiatement après la fm de la guerre: "(...) Si on prend la population elle-même, indigène, il y a très H (mais la peu de gens qui se sont mêlés à la Résistance" population) n'a pas été au dehors à partir du moment où les
69 Sur l'activité de Mme Revol-Barbier et sur sa décoration, cf. "Vassieux en Vercors. Décoration d'une grande Résistante", Le Dauphiné Libéré, 30/4/1993; "Vassieux en Vercors. Madame Barbier honorée. Une âme de Résistante", Peuple Libre, 29/4/1993 (articles aimablement communiqués par M. Pierre Lassalle président de l'Association Nationale des Anciens Maquisards, Combattants et Résistants du Vercors). 70Témoignage de Marcel REPELLIN. Interview d'Anna BALZARRO à Marcel REPELLIN, Saint- Julien-en- Vercors 29/5/1996. 43

résistants sont arrivés, elle a été obligée de prendre la locomotive en marche, parce qu'au moment où il y a eu les résistants dans la population, on doit admirer son courage parce que c'est elle qui a nourri les maquisards, en grande partie, elle [les] a hébergés au départ [c'est elle) qui leur a apporté une aide généreuse et désintéressée. D'ailleurs, si Vassieux a été faite Compagnon de la Libération, c'est pour ça, ce n'est pas pour les combats qu'il y a eu ici. " (Mme Roux) tiC' est l'aide que la population a apportée71 ."

et par M. Gelly, secrétaire de mairie à Saint-Agnan en 1944 :
"(...) Il Y a des résistants qui ont passé deux hivers en montagne dans les chalets forestiers parce qu'il y avait des maisons forestières à 1400-1500 mètres d'altitude, là sur les hauts plateaux au pied du Vémont et ils passaient leurs hivers là-haut et ceux-là vraiment, ils ont souffert et on défendait qu'ils viennent ici dans les villages parce-qu'on avait peur (...) alors on les ravitaillait comme on pouvait, bien souvent on prenait le sac à dos et on montait les ravitailler.72"

M. Gelly afftrme ensuite que les sentiments de la population du Vercors envers les maquisards ont toujours été cordiaux, même après la répression allemande: bien entendu, certains membres de la famille des victimes ont reporté la faute des événements sur la Résistance mais sans qu'il y ait vraiment eu de rejet réel73. La même ligne de pensée est aussi exprimée par Marc Ferro qui soutient que les habitants du Vercors ont toujours été antiAllemands même s'ils ont maudit les maquisards par peur des
représailles
74.

A l'inverse,

dans les oeuvres de "fiction", les sentiments de la

population ne sont pas toujours représentés comme favorables à la
71 Témoignage de M. et Mme ROUX. Interview d'Anna BALZARRO à M. et Mme ROUX, cit. 72 Témoignage de Gilbert GELLY. Interview d'Anna BALZARRO à Gilbert GELL Y, cit. 73Ibid. 74 M.FERRO, Histoire de Russie et d'ailleurs, Entretiens avec Jules Chancel et Jean François Sabouret, Paris, Balland, 1990, p. 33. 44

Résistance; ainsi, dans un feuilleton britannique sur la Résistance75 prend plan un épisode centré sur l'histoire d'un paysan du Vercors qui dénonce aux Allemands le partisan qu'il a caché dans son étable. Au printemps 1944, les attaques allemandes n'obtiennent donc pas les effets espérés aussi bien à cause de la solidarité de la population que grâce à la nouvelle tactique plus souple adoptée par les maquisards du Vercors 76.Mais cette tactique élastique, qui ne prévoit pas la défense du territoire, est très vite abandonnée quand Chavant revient d'Alger avec la certitude que le «Plan Montagnards» va être appliqué.77 A la base de la Résistance et de la "République" du Vercors, nous l'avons vu, se trouvent essentiellement trois facteurs: un noyau de Résistance politique filo-socialiste qui se lie au mouvement "Franc- Tireur", l'organisation du projet "Montagnards" et la création et l'organisation de camps maquis sur le plateau. Des ces trois points le « Plan Montagnards» est celui qui trace le mieux la physionomie de l'histoire du Vercors. Il est particulièrement important dans le cadre de notre travail d'en étudier la conception et l'échec quant à son application, notamment pour ce qui est de l'étude de la mémoire et des imbrications entre romantisme et réalisme. En effet nous touchons au rapport entre projet et réalité, entre les réalisations effectives de la "zone libre" et les réalisations potentielles et nous explorons ainsi ce qui caractérise le Vercors par rapport aux autres zones libres: l'existence d'un plan dont il est l'élément clé. Si en Italie, par exemple, les partisans agissent dans un contexte généralement favorable dû à l'avancée des troupes alliées, dans le Vercors on estime, en revanche, que le débarquement aéroporté se fera précisément sur ce coin de terre. De l'autre, les polémiques de l'après-guerre, particulièrement acerbes à la fin des années quarante mais qui n'ont pas manqué de se faire entendre également dans les années qui ont suivi, se fondent précisément sur l'opposition entre les attentes et la réalité et sur la recherche des responsabilités quant à
75 Wish me luck 15 épisodes fondés sur les expériences d'agents du S.O.E., London, Week-end Television, 1988 et 1989. 76 C'est l'opinion exprimée par Fernand Rude. F. RUDE, "Politici e militari nella Repubblica del Vercors", op.cit., p. 243. 77Voir I.I.B
45

l'échec de ce projet. Une étude sur la mémoire et sur ses aspects politiques doit donc partir du plan de Dalloz et des imbrications entre romantisme (la "muraille de Chine", la terre de Mandrin, le célèbre chef de brigands du XVIIIème siècle) et réalisme qui sous-tendent une telle idée.

46

1.2. : ÉTÉ 1944 : LA RÉPUBLIQUE DU VERCORS, MOBILISATION, DISPERSION, LIBÉRATION 1.2.A : La mobilisation et les premières attaques à SaintNizier, les idéaux et l'organisation; la demande d'aide Pendant que Chavant est en visite à Alger, une nouvelle importante pour l'organisation du Vercors arrive: Descour nomme un nouveau commandant militaire pour l'ensemble du dispositif et lui attribue également la tâche de coordonner l'action des maquisards du Vercors avec celle des maquisards de la Drôme, de l'Isère et des départements voisins. L'homme auquel est confiée cette tâche est le chef d'escadron François Huet ("Hervieux"), un officier de trente-neuf ans qui, en 1940, n'a pas voulu accepter la défaite de son pays ("il s'est battu comme un lion,,78) et s'est ensuite dédié à l'activité de Résistance à l'intérieur d'un réseau de renseignements. Attentif à ne pas blesser l'orgueil de Geyer qui, jusqu'à ce moment-là, avait occupé cette charge à titre provisoire, Huet lui consacre une de ses premières visites sur le plateau et le nomme commandant militaire de la zone sud du Vercors tandis que la zone nord est sous les ordres de Costa de Beauregard79. L'organisation est donc mise au point quand, les premiers jours de juin, la BBC commence à lancer les messages destinés aux maquis de France. L'un d'eux mobilise les patriotes de la Drôme ("Dans la forêt verte, il y a un grand arbre") il y a aussi un message particulier, destiné au Vercors: "Le chamois des Alpes bondit." À l'annonce du 6 juin -les troupes Alliées commencent à
débarquer en Normandie

- Descour,

conforté

par le message

radio

et par les instructions écrites que Chavant lui a livrées à son retour d'Alger, décide de partir pour le Vercors et d'installer sur le plateau l'État-major régional. La conviction que le <<PlanMontagnards» va être appliqué à la lettre et donc que des renforts vont arriver (des troupes
78

79

P. DREYFUS, Histoire de la Résistance en Vercors, op.cit., p. 116.
Ibid., p. 117.

47

aéroportées et des aides matérielles) pousse Descour à ne pas prendre en considération les hésitations de Chavant et de Huet et à ordonner la mobilisation générale du Vercors. La nuit entre le 8 et le 9 juin, tenant compte des ordres du Chef d'État-Major régional, Huet prépare les instructions de mobilisation qu'il fait parvenir aux responsables postés en différents points du plateau ou des alentours (Grenoble, Romans, Valence, etc.). Ceux-ci doivent les transmettre à leur tour aux personnes en contact avec eux et qui attendent le signal établi. À travers ce système d'information "de bouche à oreille", des centaines de volontaires reçoivent la nouvelle de la mobilisation et, le 9 juin, arrivent en masse dans le Vercors:
"Il Y a eu le fameux message de Londres: «Le chamois des Alpes bondit». C'est le signal pour boucler le Vercors. Alors, à ce moment-là, les résistants qui étaient sur le Vercors se sont multipliés par 10, d'un seul coup, parce que vous avez tous les alentours, les villes de Romans, Valence, (...) Grenoble, il y en so avait beaucoup qui étaient dans la Résistance."

L'enthousiasme des volontaires est très grand: les civils mobilisés connaissent les grandes lignes du «Plan Montagnards» et comptent sur l'arrivée de contingents et d'armes francoaméricains parachutés:
"On sentait que ça commençait à vaciller (...) on a été rappelés à ce moment-là. Parce qu'on était des groupes francs mais civils. Ensuite, on nous a militarisés le 9 juin, quand on nous a ramassés, on a passé le conseil de révision et on nous a intégrés dans des compagnies qui existaient. "SI Ils arrivent donc sur le plateau en chantant La Marseillaise, avec les quelques provisions nécessaires pour survivre 48 heures;
80 Témoignage de Gilbert GELL ¥. Interview d'Anna BALZARRO à Gilbert GELL ¥, cit. ; cf. Jeanne DEV AL, "À l'appel du Vercors", L'année terrible. Romans-Bourg de Péage, Portes du Vercors 6 juin 1944, 6 juin 1945, Romanssur-Isère (Drôme), Librairie Rambaud, 1946, pp. 14-16. 81Témoignage de Marcel REPELLIN. Interview d'Anna BALZARRO à Marcel REPELLIN, cit. 48