LES ARCHIVES INEDITES DE LA POLITIQUE ALGERIENNE

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L'ouverture en 1992 des archives de la guerre d'Algérie a permis aux chercheurs de réviser quelques idées reçues, et de répondre aux interrogations posées dans les manuels scolaires et encyclopédies. Depuis, la consultation des archives militaires et diplomatiques non ouvertes, obtenues par dérogation, élargit notre connaissance des faits historiques ; elle éclaire la complexité de la politique algérienne. Les commentaires croisés de diverses personnalités diversifient les points de vue exprimés.
Publié le : lundi 1 mai 2000
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EAN13 : 9782296413351
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LES ARCHIVES INÉDITES DE LA POLITIQUE ALGÉRIENNE
1958-1962

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Dernières parutions

Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA, Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998.

Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI,L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI,Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999.

Gilles LAFUENTE, La politique

berbère de la France

et le

nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED,L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999.

Moktar LAMARI - Hildegard SCHÜRINGS,Forces féminines

et

dynamiques rurales en Tunisie, 1999. Thomas de SAINTMAURICE,Sahara occidental 1991-1999, 2000. Marianne LEFEVRE, Géopolitique de la Corse. Le modèle républicain en question,2000.

cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9117-0

Maurice FAIVRE
Avec le concours de quelques amis et experts

LES ARCHIVES INÉDITES DE LA POLITIQUE ALGÉRIENNE
1958-1962

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR LES NATIONS ARMÉES, de la guerre des peuples à la guerre des étoiles, Economica, 1988 UN VILLAGE DE HARKIS, des Babors au pays drouais, L'Hannattan, 1994 MUSULMANS DE LA GUERRE D'ALGÉRIE, Des soldats sacrifiés, L'Hannattan, 1995 LE GÉNÉRAL PAUL ELY ET LA POLITIQUE DE DÉFENSE (1956-1961) L'Algérie, l'Otan, la Bombe, Economica, 1998 LES COMBATTANTS

Sommaire
Introduction: PARCOURS A TRAVERS LES ARCHIVES Idées reçues et questions posées. Lieux de mémoires et thèmes d'études Les archives du Comité des Affaires algériennes Les archives des négociations avec le FLN. Les archives du Délégué général et de l'Exécutif provisoire Les archives du ministère des Armées et des Etats-Majors

I. THEMES D'ANALYSE Chap. 1.Le Comitédes Affairesalgériennes
Survol des années 1954 à 1960 Statut et fonctionnement du Comité Chap. 2. Pouvoir civil et pouvoir militaire Les compromis de la coordination Militaires et Comités de salut public Les généraux-préfets Cedant anna togae Vers la République algérienne De la militarisation à la civilisation des SAS Le putsch accentue la civilisation L'algérianisation Chap. 3. Maintien de l'ordre et répression
Le contrôle des forces de sécurité Les manifestations de décembre 1960 Priorité à la lutte contre l'OAS Mésentente civilo-militaire Le désordre dans la rue L'OAS éliminée Les forces de sécurité après l'autodétermination La France n'est plus responsable

Chap. 4. La Force locale et les auxiliaires de police Un projet monstrueux Mise sur pied difficile Le constat de faillite Chap. 5. Action politique et information La guerre révolutionnaire du FLN Action Psy et pacification Les militaires bridés par le pouvoir L'action politique du gouvernement Le basculement des populations

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Chap. 6. Négociations: cessez-le-feu,garanties et coopération
Tentatives avortées Propositions de cessez-le-feu Contacts secrets de la Vème République Les hésitations de 1959 Echec de la paix des braves Premières ouvertures Contacts secrets de 1961 - Préliminaires à Evian n° 1 Le dossier d'avril-mai 1961 L'échec d'Evian 1 et de Lugrin.- L'avant-projet du 18 octobre Les rencontres des Rousses Evian 3ème phase - Signature de l'accord Garanties et coopération vues par le Comité Mise en oeuvre de la coopération de 1962 à 1971

Chap. 7. La tin des harkis
Croissance et déflation des effectifs Décisions premières avant le cessez-le-feu La politique de maintien en Algérie Les représailles et les réactions françaises Rapatriement sélectif et accueil par l'année Responsabilités de l'abandon Chap. 8. Effectifs et opérations militaires Lenteurs des renforcements Effectifs et contre-guérilla Les batailles de 1957-58 Le plan Challe et sa prolongation Trêve unilatérale et dégagement Appelés et maintenus en guerre d'Algérie Chap. 9. Défense des frontières Edification des barrages L'ALN face aux barrages Droit de poursuite et opérations trans-frontalières Une victoire militaire inachevée II. COMMENT AIRES CROISÉS Chap. 10. Administration et économie: P.Bataillon et P. Durix Chap. Il. Ofticier chef de harka : F. Meyer Chap. 12. Français d'Algérie: P.Nouvion,R.Tebib e t J. Brune Chap. 13. Historien et manuels algériens: M. Harbi et P.Bataillon En guise de conclusion Abréviations III. DOCUMENTS D'ARCmVES Index in fine 8

97 97 98 99 100 101 104 106 109 111 114 116 118 122 129 130 132 134 137 140 142 147 148 154 157 162 168 172 179 179 182 182 191
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Introduction PARCOURS A TRAVERS LES ARCHIVES

Idées reçues et questions posées
Quarante ans après l'avènement de la Vème République, la politique algérienne de la France a été abordée dans des centaines d'ouvrages: mémoires cherchant à justifier le rôle de leur auteur, témoignages recueillis par des journalistes et des chercheurs, biographies d'un groupe ou d'une personne, analyses d'une activité particulière ou d'une fonction, synthèses historiques plus ambitieuses. Peu nombreux sont encore les historiens qui ont fait des recherches approfondies dans les archives ouvertes en 1992. La connaissance que les Français ont de cette période de leur histoire est donc encore incomplète. Tout en s'efforçant de tenir compte des dernières recherches, les professeurs qui rédigent les manuels scolaires font état de divergences d'opinion entre les historiens, en ce qui concerne les intentions du général de Gaulle ou l'évolution de l'état d'esprit des populations d'Algérie (1). Dans les manuels consultés, la chronologie des évènements est exacte, mais les effectifs militaires et les pertes sont généralement surestimés(2), et certains faits importants sont ignorés ou occultés, tels que le massacre de Melouza, la xénophobie des nationalistes et la référence à l'islam, l'effort financier de la France, l'attitude des militaires face aux deux communautés, l'action humanitaire des SAS. Seul Nathan évoque le terrorisme du FLN, la fraternisation du 16 mai 1958 et le massacre des harkis. On retrouve dans Encyclopedia Universalis de 1996 les mêmes idées reçues, et sous la plume de François Goguel, la mention d'hypothèses contradictoires au sujet de l'évolution politique du général de Gaulle, des initiatives militaires contraires aux directives du gouvernement, du rôle des Services secrets, ou de l'utilisation de l'article 16 en 1961. Les certitudes du Chef de l'Etat, rapportées par Jean Lacouture: l'intégration des musulmans entraînant une algérianisation de la France, le mépris des idéologies, la facilité à se détacher de l'OTAN, sont contestées par les responsables militaires (général Ely par exemple). Sur l'évolution politique de l'Algérie de 1945 à 1962, Abd el Kader Djeghloul reconnaît la violence exercée par l'ALN contre ses ennemis et contre les populations, mais il énonce quelques "vérités" que les historiens français ont
(1) les manuels consultés sont ceux des années 1994-95 publiés par Belin, Bordas, Bréal, Hachette et Nathan. Les manuels plus récents sont encore plus sommaires. Analyse de IP Angelelli (1996) et AIgérianiste de mars 1999. (2) par exemple: un effectif de 900.000 militaires français, 2 millions de jeunes appelés, 25.000 tués au combat, 8.000 civils européens tués, 500.000 victimes musulmanes.

Il

tendance à mettre en doute (3) : les dizaines de milliers de morts de mai 1945, le million de martyrs de la révolution, le soulèvement spontané du Constantinois le 20 août 1955, le basculement des couches moyennes pendant la bataille d'Alger, l'unité du peuple algérien autour du FLN (manifestée en décembre 1960), les milliers de harkis tués dans les mois précédant l'indépendance. Plus manichéistes encore sont les manuels scolaires algériens, qui transfonnent des échecs en victoires et célèbrent l'unanimité du peuple algérien derrière le FLN. Cet inventaire rapide des idées reçues montre que des réponses claires n'ont pas été apportées à certaines interrogations, et que subsistent des divergences d'interprètation. Un premier problème concerne ce que Bordas appelle "l'ambiguité du Général", s'agissant aussi bien de son attitude au 13 mai 1958 que de son évolution vers une politique de "dégagement" et de reconnaissance du FLN comme interlocuteur unique. Alors que l'amiral de Gaulle affinne que son père a essayé loyalement de jouer la carte de l'Algérie française, certains gaullistes, dont Claude Mauriac, estiment que dès 1958 le Chef de l'Etat était décidé à la solution de l'indépendance algérienne. Moins affinnatif, Alain Peyrefitte met en lumière le pragmatisme des "deuxfers au feu", une politique qui selon François Goguel se modèle sur les événements afin d'éviter l'opposition de l'année. L'examen des contacts établis avant 1961, et des directives données aux négociateurs, peut-il apporter une première réponse à la question posée? Face au pouvoir politique, l'année d'Algérie est confrontée aux problèmes de ses effectifs, de la conduite des opérations militaires en Algérie et sur les frontières, de l'action sur les populations. Interdite à l'année, l'action psychologique n'est-elle pas l'anne décisive du Chef de l'Etat, qui se sert habilement du levier de l'opinion métropolitaine et internationale? Peut-on parler de victoire militaire alors que l'année algérienne de Tunisie et du Maroc n'est pas neutralisée? L'armée fait-elle de la politique? L'engagement des musulmans dans la guerre pose une série de questions: leur montée en puissance et leur motivation, les raisons de l'échec des troisièmes Forces, les promesses de maintien de la France faites par les officiers, l'attentisme des populations et leur basculement en faveur du FLN. Le général de Gaulle a-t-il limité le recrutement des supplétifs, et les effectifs français? Les musulmans ont-ils été convaincus par le Général ou par la propagande du FLN, et quand? Les évènements de 1962 en Algérie appellent de nouvelles recherches relatives aux polices parallèles, aux enlèvements d'européens et à l'abandon des supplétifs, à la mission des forces françaises après l'indépendance. La Force de l'ordre locale a-t-elle été utile? Pouvait-elle prendre la place de l'ALN ? Le commandement français s'est-il rendu coupable de non-intervention? Les harkis
(3) sans compter des erreurs de détail: la 25ème DAP sous les ordres de Ducournau en 1955, la grève de huit jours de janvier 1957, les offensives "aéroportées" de Challe, l'oubli de la nahia dans les structures régionales du FLN. 12

ont-ils cru aux garnnties d'Evian ? S'agissant du FLN enfin, on peut s'interroger sur ses luttes internes de nature ethnique, politique ou religieuse, sur la capacité de l'ALN extérieure. Son attitude prudente face aux barrages frontaliers était-elle dictée par la promesse d'une solution politique, ou par les interdits des autorités tunisiennes et marocaines? Les négociateurs d'Evian étaient-ils de bonne foi? Des accords secrets ont-ils été conclus?

Lieux de mémoire et thèmes d'études
La table ronde des historiens français et algériens, organisée en mars 1996, apporte quelques réponses aux questions posées ci-dessus (4). Les contributions de C.R.Ageron, J. Frémeaux, D. Lefeuvre, G. Pervillé, M. Harbi, H. Remaoun et F. Soufi contribuent à l'établissement d'une histoire scientifique et dépassionnée. De nouvelles recherches sont en cours, de nombreux étudiants rédigent des mémoires et des thèses sur des aspects particuliers de la guerre d'Algérie. Ils ont justement recours aux archives militaires, administratives et diplomatiques, dont on voudrnit maintenant donner un aperçu. Trente ans après l'indépendance de l'Algérie, et conformément à la loi du 3 janvier 1979, les archives se rapportant à la politique algérienne de la France ont été ouvertes en juillet 1992, à l'exception des documents pouvant mettre en cause la sûreté de l'Etat, la Défense nationale, la sécurité et la vie privée des personnes, qui ne seront ouverts qu'en 2.022 . Cependant les chercheurs peuvent obtenir des dérogations pour consulter des documents soumis à ce délai des 60 ans. La plupart des documents analysés dans cet ouvrage ont bénéficié de cette autorisation (5) . S'agissant d'une guerre, il était nonnal que l'intérêt se porte d'abord sur les archives militaires. Mais l'Année exerçant en Algérie des fonctions administratives et ayant pris des options politiques, tout en étant soumise aux décisions du gouvernement, les documents administratifs et politiques doivent ensuite être recherchés dans les archives de la Présidence de la République et des Ministères concernés, notamment: Défense, Intérieur, Affaires étrangères, Mfaires algériennes. L'historien qui veut comprendre l'enchaînement des évènements et des décisions doit donc parcourir les lieux de mémoire où sont
(4) La guerre et les Algériens. Sous la direction de CR Ageron. A. Colin. 1997. (5) Les archives judiciaires, les dossiers des personnels et les dossiers médicaux seront ouverts respectivement 100, 120 et 150 ans après clôture des affaires et date de naissance des personnes. On notera d'autre part que toutes les archives n'ont pas encore été répertoriées et que certaines sont en cours de classement. La loi de 1979 serait en cours de révision pour tenir compte des demandes relatives à la manifestation du 17 octobre 1961 à Paris.

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conservés les documents officiels. Au Chateau de Vincennes, les Services historiques des trois Armées renferment plus de 8.000 cartons, ainsi que des enregistrements de témoins et des albums de photographies. On y trouve tout ce qui concerne les commandements et les unités terrestres, aériennes et navales en Algérie: organisation, effectifs, et pertes, renseignements sur l'ennemi et les populations, opérations et emploi des forces, soutien logistique et moral des soldats. Les Journaux de marche et d'opérations des unités, et les registres de la Gendarmerie conservés au Blanc (Indre) permettent de suivre la situation au jour le jour. Des dépôts particuliers apportent des compléments sur l'administration des unités (Pau et Agen), sur certaines unités de la Marine (Toulon), sur les hopitaux militaires (Limoges), et sur les photographies de presse (Fort d'Ivry). Les archives non militaires sont elles aussi réparties entre plusieurs dépôts: archives politiques au CARAN (Centre d'accueil et de recherche des Archives nationales), et au CAC (Centre des archives contemporaines à Fontainebleau), archives diplomatiques au Quai d'Orsay et à Nantes, archives politicoadministratives au CAOM (Centre des archives d'outre-mer) à Aix en Provence, archives du ministère de l'Intérieur place Beauvau et à la Préfecture de Police, archives de la Justice place Vendôme. La demande de consultation des archives de l'Intérieur adressée par l'auteur n'a pas reçu de réponse. On voudrait en introduction replacer dans leur contexte quatre séries de documents qui ont une importance primordiale dans l'histoire de la politique algérienne de la France: ceux du Comité des Affaires algériennes, ceux des négociations, de Melun aux Rousses et à Evian, ceux du Délégué général et de l'Exécutif provisoire, ceux des Etats-majors parisiens (Cabinet du Ministre Messmer, Etat-Major des Forces armées, Etat-major de l'Armée de terre). Les informations de ces quatre séries s'enchevêtrent les unes dans les autres et se complètent. La compréhension de l'évolution nécessite donc de confronter ces différentes sources. Il n'est pas possible de publier in extenso l'ensemble de ces documents. On remédiera à cette difficulté, en première partie, par l'analyse de quelques thèmes, éclairés par les déclarations des responsables, afin de mieux comprendre l'évolution de la politique algérienne. Ces thèmes sont: Le Comité des Affaires algériennes Pouvoir civil et pouvoir militaire Maintien de l'ordre et répression Action politique et information Négociations: cessez-le-feu, garanties et coopération La Force locale, et les auxiliaires de police La fin des harkis Les effectifs et opérations militaires La défense des frontières 14

Bien que cette analyse soit centrée sur la période 1958-1962, il sera nécessaire, pour expliquer le contexte de 1958, de rappeler brièvement l'évolution historique depuis 1954. Pour suivre le déroulement de la coopération entre la France et l'Algérie, on évoquera brièvement son prolongement jusqu'en 1966. Cette analyse sera suivie, dans une deuxième partie, de commentaires "croisés" de personnalités diverses, acteurs, victimes ou historiens. Une troisième partie reproduit les archives les plus significatives, à l'exception de celles qui ont déjà été publiées par l'auteur(6) .

Les archives du Comité des Affaires algériennes
Détenues aux Archives nationales (série F60 - Fonds du Secrétariat général du Gouvernement -SGG ), et aux Mfaires étrangères ( volumes du Secrétaire d'Etat aux Mfaires algériennes - SEAA n° 33 à 42 et n° 117), les dossiers du Comité sont soumis à dérogation. Les dossiers IH 1096/1 et 2 du Service historique de l'Armée de terre contiennent des informations incomplètes sur neuf réunions du Comité: 4 en 1960, 5 en 1961. Quelques doubles se trouvent aux Archives d'Outre-mer à Aix en Provence: MA 155, 535, 1372, 1431 . Les dossiers de 13 réunions en 1960, Il en 1961, Il en 1962,5 en 1963,1 en 1965 et 1 en 1966 ont été consultés. La consultation des archives a été suivie d'entretiens avec les ministres et hauts fonctionnaires concernés: P. Messmer, A. Peyrefitte, B. de Leusse, B.Tricot, R. Belin, le général Mathon. Des documents de base définissent les conditions de création et le statut du Comité: - projet de décret du 9 février 1960, corrigé de la main du général de Gaulle le lendemain - décret du 13 février 1960 qui précise la participation permanente de 3 ministres et de 4 hauts fonctionnaires, et désigne les Secrétaires du Comité - lettre Tricot du 20 mars 1962, qui prévoit la participation du Haut Commissaire en Algérie, et décret du 23 mars qui ne retient que trois membres permanents. A partir de mai 1962, le Comité prend la dénomination de Conseil des Affaires algériennes. Après le 3 mars 1966, aucune réunion n'est rapportée dans les archives, qui ne signalent aucune décision de dissolution. Les réunions sont préparées conjointement par la Présidence de la République (Bernard Tricot) et le Secrétaire général aux Affaires algériennes (initialement Roger Moris), puis par le Ministre d'Etat Louis Joxe. Des convocations, accompagnées de fiches préparatoires sur les questions de l'ordre
(6) Il s'agit des documents annexés aux ouvrages et articles suivants: - Les combattants musulmans de la guerre d'Algérie. L'Harmattan 1996
- L'ALN de Tunisie et du Maroc, in Défense des frontières

- les

barrages

CFHM 1997.

- Le général Paul Ely et la politique de défense. Economica 1998. - Services secrets et troisième Force: le FAAD, publié par le CEHD dans Il n'est point de secrets que le temps ne révèle (Lavauzelle 1998) - L'affaire K comme kabyle in Guerres mondiales et conflits contemporains, 1998. 15

du jour sont adressées aux participants. Quelques jours après la réunion du Comité, un relevé des décisions, signé du Chef de l'Etat, est diffusé sous le timbre Secret ou Très Secret par le Secrétaire général de la Présidence (M. de Courcel, puis Burin des Roziers, et parfois J.J. de Bresson et B.Tricot). Il est à noter que du 26 septembre 1961 au 16 novembre 1962, le Secrétaire Général du Gouvernement, M. Roger Belin, note à la main les déclarations les plus importantes des membres du Comité. Ces déclarations complètent celles qu'a rapportées Alain Peyrefitte (qui n'assistait pas à ces réunions). Certains dossiers sont incomplets: deux ne contiennent pas de relevé de décisions, quatre dossiers préparatoires manquent (voir liste en annexe). L'amiral de Gaulle a refusé la consultation du fonds privé du Général.

Les archives des négociations avec le FLN
Le livre de Jérome Rélie (7) sur les accords d'Evian fait état des négociations engagées dans le cadre du tryptique de Guy Mollet, il s'appuie ensuite sur les témoignages des diplomates qui ont négocié à Melun, Lugrin, Les Rousses et Evian. Mais il ne semble pas avoir eu accès aux archives militaires relatives au cessez-le-feu, au fonds privé du général Ely, aux archives du Secrétaire d'Etat aux Affaires algériennes et du délégué général en Algérie. Il peut et doit être complèté. Le dossier IR 367/1 à 6 du Cabinet de M. Messmer contient les propositions en vue du cessez-le-feu des généraux Ely, Salan, Challe, Crépin et Olié, ainsi que les échanges avec le Premier ministre (début 1961) sur l'interruption des opérations offensives et (mai-juin 1961) sur les ensembles stratégiques à conserver. Le Journal de marche et d'activité du général Ely (IR 233/ 21 à 23) relate ses conversations sur la négociation avec M. Pleven, Pflimlin, Debré et de Gaulle. Une étude de Sadek Sellam montre les liaisons établies par Tewiq al Shaoui, émissaire des Frères musulmans égyptiens, avec les chefs du FLN détenus en France, puis avec les islamistes algériens. Conseiller de M. Khider, il décrit les luttes d'influence autour de Ben Bella (8). Le commandant Bouregaa a publié à Alger, en arabe, ses souvenirs qui montrent comment l'affaire Si Salah a été vécue à l'intérieur de la wilaya 4(9) . Le Centre des archives d'outre-mer (CAOM) détient un volume MA 536 sur le dossier de la négociation, dit "dossier Tricot ", établi en avril-mai 1961. C'est aux Affaires étrangères que se trouvent les archives les plus complètes sur les négociations, dans la série du Secrétariat d'Etat aux Mfaires algériennes
(7) J. Hélie. Les accords d'Evian. Histoire de la paix ratée en Algérie. O.Orban. 1992. (8) Article à paraître dans Guerres mondiales et conflits contemporains. (9) L. Bouregaa. Témoin de l'assassinat de la Révolution. Dar el Ihkma. Alger 1998. Article de Sadek Sellam à paraître dans Guerres mondiales et conflits contemporains. 16

(SEAA), qui comprend en particulier les volumes ci-après. 93 97 99 100 101 102 103 1M lOS 107 109 111 112 113 114
Dossier préparatoire aux accords, 1960-61 Protection des musulmans - Questionnaire: Garanties aux Européens Réunion d'Evian et Lugrin, juin 1961 Rapatriement et migration- Note Debré sur l'Algérie algérienneDossier d'avril 1961.. Sahara en avril 1961 Problèmes à discuter: Garanties, Sahara, travailleurs alg. en France Dossier Chayet : les européens. Instruction de Gaulle à Pompidou. Préparation Evian 2. PV de Evian 1 (20 mai-13 juin 61). TO Joxe. Papiers de Leusse. Résultat des négociations, 25 février 62 Comparaison des positions françaises. et algériennes (27-1-62). Négociations 3ème phase. Préliminaires des Rousses CR des séances 7-18 mars 1962.Evian 2 Coupures de presse Télégrammes départ et arrivée - Dossier de Leusse- Période transitoire

Il Ya lieu de se reporter aux Documents Diplomatiques Français (DDF), qui ont reproduit une partie de ces archives, en particulier le verbatim d'Evian 1 et 2, à l'exclusion des négociations des Rousses, qui seront analysées dans le chapitre 6. Le volume SEAA n° 100 traite de l'évolution des problèmes relatifs au cessez-le-feu (novembre 1959), et en janvier 1961, de l'évolution future des forces de maintien de l'ordre, des garanties de l'autodétermination, du rétablissement progressif des libertés, de l'association de l'Algérie avec la France (notes Debré et Gazier). Le dossier n° 97 comprend les réactions des Préfets et de la population européenne sur les projets de garanties. Le dossier n° 114 commente l'évolution de la situation en 1962 et les premières mesures prises par le gouvernement Ben Bella. Dans la série Conservation des Traités, se trouve le texte des accords d'Evian (93 feuillets), avec les signatures de Belkacem Krim, L. Joxe, R. Buron et J. de Broglie. Le chrono n° 2 du SEAA regroupe les notes et correspondances relatives à l'application et aux violations du cessez-le-feu de mars à décembre 1962. Il apparaît en particulier que l'estimation, dite officielle, de 10.000 harkis massacrés est empruntée à l'article de J. Lacouture dans le Monde du 13 novembre. Le témoignage du général Mathon contredit en partie la version Tricot de l'affaire Si Salah. La fin de Si Salah est relatée par trois documents: -lettre Ben Khedda à la wilaya 4 du 12 juin 1961 (lH 1644/1 *), 17

- rapport du capitaine Gaston sur l'opération du 20 juin 1961 (source privée), - fiche du général Hublot du 23 juillet 1961 (IH 1479/1*). La note ultra-confidentielle de M. Barakrok en date du 8 janvier 1961 rend compte au général de Gaulle et à M. Michelet des contacts noués à Genève du 1er au 5 janvier (source privée). Dans son témoignage, M. Barakrok évoque la tentative de négociation de M. Pinay et Michelet en avril 1959. Les témoignages de Mohamed Harbi et d'Olivier Guichard confirment la mission secrète confiée à M. Barakrok dès septembre 1958.

Les archives du Délégué général et de l'Exécutif provisoire
Le Centre des archives d'outre-mer (CAOM à Aix-en-Provence) conserve la plus grande partie des archives des Gouverneurs, du Ministre résidant et des Délégués Généraux en Algérie. Le tableau ci-après reproduit la liste des documents qui ont été consultés. MAA 24 * Rapports des préfets en 1961 Tizi-Ouzou, Oran, Alger. MAA 155 *. Directives pour maintien de l'ordre et rapatriement des musulmans. 13 documents intéressants, dont directives au Haut Commissaire et Commission Massenet. MAA 157*. Comité interministériel des rapatriés. Très intéressant. MAA 157 bis*. Instructions sur les rapatriés en 1962. MAA 159 d2*. Rapatriés. Questions diverses. Instructions. 7 documents intéressants MAA 160 dl *. Rapatriés. Information. Statistiques 1961-62. 2 documents intéressants. MAA 164 dl *. Migrations et transferts des Français musulmans (1961/62). L'immigration algérienne à la fin de 1962 (notes d'évaluation, rapports de police, décisions du CAA). MAA 203*. Dossier Debré. Lettre du 15/1/62 sur retrait des forces en Algérie. MAA 536* . Avis Tricot sur la négociation. Aide-mémoire au CICR de mars 1962. MAA 536 dl *.Dossier négociations. Garanties. Documents très intéressants. MAA 542*. Procès-verbal des négociations d'Evian, du 20 mai au 13 juin 1961. Divergences sur le Sahara, l'association, la partition. MAA 1372 *. Force locale et rapatriement. Lettres Debré, Joxe et Ducournau MAA 1373 *. Etudes sur l'avenir de l'Algérie. 9 documents intéressants, dont directives Debré. MAA 1391*. Messages chiffrés de 1959 du CSFA. Les entretiens de Melun et sur le cessez-le-feu. 15 CAB/5. Rapports trimestriels des Préfets et Directeurs 18

15 CAB/ 143*. Municipalités. Elus locaux. 15 CAB / 144*. Directives pour l'information des populations. D'autres archives du Délégué générnl sont incluses dans les archives du Haut Commissaire et de l'Exécutif provisoire. Rapatriées d'Alger en 1969-70, elles sont conservées depuis 1988 au Centre des archives diplomatiques de Nantes (CADN). La plupart sont soumises à dérogations, difficiles à obtenir. Certains dossiers ne sont pas communicables, entre autres: affaire Ben Bella, Kobus, Bellounis, Melouza, FAAD, sanctions après le putsch, terrorisme en mars 1962, fusillade de la rue d'Isly, enlèvements en 1962, incidents de frontières. La série B, non consultée, comprend les bulletins d'études de la DAP (9 dossiers), des notes sur les personnalités (4 fichiers), les harkis ( 8 liasses), les enlèvements de 1962 ( 15 cartons), et les télégrammes de la Délégation générale (82 classeurs). La série A comprend 132liasses ou cartons, classés comme ci-après. 1 à 25 25 à 41 Documentation générale, monographies régionales, élus, mouvements politiques, déclarations de personnalités Armée et SAS, 3èmes Forces, évènements graves (barricades, putsch, manifestations de 1960 et 1961), tracts OAS, politique du GPRA, action psychologique de l'armée et du gouvernement. Cessez-le-feu, réunions de l'Exécutif provisoire, papiers Tricot, retour des réfugiés de Tunisie et du Maroc Comité des Mfaires algériennes Centres de regroupement Mouvements nationalistes, ALN Démographie, enseignement, ONU, promotion musulmane Mfaires juives Consulats étrangers Elections municipales de 1959

42 à 45 46 à 50 51 - 52 53 à 71 72 à 76 77 78 à 86 87 à 132

Les archives du ministère des Armées et des Etats-Majors
Dans la masse des documents du Commandement en Algérie, la recherche met en évidence l'intérêt des directives militaires et civiles, des dossiers des opérations Challe et des barrages frontaliers (10), de l'engagement des musulmans aux côtés de la France, de l'aide des Sections Administratives Spécialisées (SAS) au développement, des appréciations sur l'état d'esprit des populations et sur le moral des troupes. Les bulletins mensuels des 2ème et 3ème Bureaux constituent de bonnes synthèses de l'évaluation de la situation militaire.
(10) Articles cités

19

Les rapports de la Marine soulignent l'efficacité de la surveillance du littoral et le bilan opérationnel de la DBFM et des Commandos Marine. Dans les archives de l'Année de l'Air, les comptes-rendus de bombardement aérien et les progrès réalisés dans l'emploi des hélicoptères présentent un intérêt tactique et technique certain. Tou~ les documents ne méritent pas la même attention. Les Journaux de marche et d'opérations (JMO) des Divisions par exemple indiquent une masse de détails journaliers, comme les déplacements de tel officier général, mais n'offrent aucune vue synthétique sur la situation dans leur Zone d'action, exception faite des JMO des Divisions parachutistes, très bien rédigés. Les archives du 2ème Bureau conservent une grande partie des documents du FLN-ALN récupérés sur le terrain, ainsi que les déclarations de prisonniers et de ralliés de 1959 à mars 1961 (11) . Ces documents sont précieux pour évaluer le volume et les capacités de l'ALN en Tunisie et au Maroc, l'état d'esprit des djounoud, les campagnes de désertion lancées par l'Etat-major algérien, et ses directives politico-militaires. On y trouve en particulier la lettre de Ben Khedda du 12 juin 1961, concernant le sort de Si Salah et la subordination de la Zone autonome d'Alger. L'organisation du renseignement: Polices, Services secrets, 2ème Bureaux, Ecoutes, formation des officiers de renseignement, réunions et conférences, centres de détention, crédits spéciaux, sont décrits dans des archives du SHAT pour la plupart soumises à dérogation, en particulier sous les cotes IH 1465* à 1492*. Manquent cependant les compte-rendus des écoutes militaires et politiques. Le fonds privé du général Ely est sans doute la source la plus riche en infonnations inédites (12). Chef d'Etat-major général de la Défense nationale (CEMGDN) de 1949 à 1954, puis de 1959 à mars 1961, et entre temps CEMG des Forces armées de 1956 à 1958, il se situe à l'interface du militaire et du politique, du court terme et du long terme. Ses archives (IK 233 - 92 cartons)contiennent les directives importantes concernant l'Algérie, et évoquent sa participation à l'actualité, en particulier sa démission au moment du 13 mai 1958. A côté de ces documents officiels, son Journal de marche et d'activité (JMA) relate au jour le jour les conversations échangées avec les principaux responsables politiques et militaires, son action dans l'affaire des barricades, sa réaction au discours du 4 novembre 1960 sur la République algérienne, et son jugement sur les hommes et les évènements. Le général Olié, qui lui succède, a également laissé des archives fort intéressantes, consultées grâce à l'accord bienveillant de son chef de cabinet.
(11) Selon Mohamed Teguia, historien algérien qui aborde les affaires militaires, il semble que les archives algériennes ne sont pas ouvertes aux chercheurs. D'après Mohamed Harbi, qui a lui-même recopié tous les documents qu'il a eu sous la main, seuls Redha Malek et Ben Khedda ont eu accès aux archives officielles de l'Algérie. (12) M. Faivre. op.cit. 20

On retrouve dans les papiers du cabinet du Ministre des Armées (séries IR et 1K 744) les directives du général Ely, mais aussi celles du général Ailleret et du ministre Pierre Messmer, qui définissent les missions de maintien de l'ordre après le cessez-le-feu et l'indépendance algérienne, conformément aux décisions prises au Comité des Mfaires algériennes. Les synthèses hebdomadaires et les messages reçus en 1961-1962 permettent de suivre la situation en Algérie, ainsi que l'aide que le Maroc et la Tunisie apportent au FLN. L'entretien des effectifs, les pertes et désertions (IR 321 à 333 - 2R 99) y sont suivis en liaison avec l'EMA (1er Bureau - 7T 135-156-157). Les problèmes du statut des supplétifs, de leur "rapatriement" et de l'accueil dans des camps militaires est traité à la fois dans les archives du Ministre (lR336-337), de l'EMA ( 7T 253 - 14T 92), de l'Action sociale des Armées (2T 60), et du Centre des archives d'outre-mer ( série ancienne MA 157 à 164). Une mention particulière doit être faite aux archives du Centre de coordination interarmées (CCI) concernant le Front algérien d'action démocratique (FAAD), qui ont été recueillies auprès de sources privées (13). Il en est de même pour la Force Auxiliaire de Police.

(13) M. Faivre, articles cités 21

I QUELQUES THEMES D'ANALYSE
Nous sommes de ceux que l'Histoire intéresse autant par l'étude de ce qui a été fait que par la recherche de ce qui aurait pu être. Jacques Bainville

CHAPITRE LE COMITE DES AFFAIRES

1 ALGERIENNES

La création de ce Comité, en février 1960, marque un tournant de la politique algérienne, dont il convient de rappeler l'histoire depuis le début de la révolte en novembre 1954.

Survol des années 1954 à 1960
Déclenchée le 1er novembre 1954 par une poignée de nationalistes, la rébellion a profité des hésitations des gouvernements de la IVo République pour étendre, par la propagande et le terrorisme, son action sur tout le territoire algérien et obtenir le soutien des pays arabes et socialistes. L'action terroriste la plus grave a eu lieu le 20 août 1955, tentative rapidement réprimée cherchant à soulever les populations du Constantinois. Un an plus tard, les chefs de la rébellion se réunissent dans la Soummam et adoptent le premier programme de la révolution. Au début de 1958, l'Année de Libération Nationale (ALN) compte 20.000 hommes armés dans 126 katibas (compagnies) et 28.000 auxiliaires en Algérie, et commence à s'implanter en Tunisie (5.000 combattants) et au Maroc (2.000 combattants). Le quadrillage renforcé des effectifs français ( 400.000 soldats en juillet 1956), l'implantation de 500, puis 700 SAS (Sections administratives spécialisées) chargées de reprendre le contact avec la population du bled, la bataille d'Alger contre le terrorisme remportée par les paras du général Massu, l'édification de barrages et la bataille victorieuse des frontières, ont produit un net redressement de la situation militaire, cependant qu'à la suite de l'acceptation par le gouvernement des bons offices anglo-américains, la crainte d'un Dien Ben Phu diplomatique conduit les Algérois, le 13 mai 1958, à envahir le Gouvernement général et à constituer des "Comités de Salut Public ". Canalisé par le général Massu, qui impose la présence d'officiers et de musulmans dans ces Comités, contrôlé avec souplesse par le général Salan et exploité par des militants gaullistes, ce soulèvement ramène au pouvoir le général de Gaulle. Chef du Gouvernement le 1er juin, il est élu Président de la République le 21 décembre. Dans un premier temps, il semble se rallier à la politique dite d'intégration des européens et des chefs militaires. Mais son action prioritaire est de restaurer l'autorité de l'Etat par un référendum 25

plébiscitaire, et l'indépendance de la France. C'est ainsi que le premier Comité de défense n'est pas consacré à la situation en Algérie, mais au rééquilibrage des liens stratégiques dans l'Alliance atlantique (1) . Après le succès (sauf dans la Guinée de Sékou Touré) du referendum du 28 septembre 1958 et le lancement, le 3 octobre, du plan quinquennal de Constantine, la situation continue de s'améliorer en 1959. Alors que le Délégué Général Delouvrier pilote le développement économique et social, le général Challe assainit les massifs montagneux en y appliquant d'ouest en est les divisions parachutistes, les régiments de Légion et de tirailleurs, puis les commandos de chasse. L'engagement massif dans la guerre de supplétifs, d'engagés et d'appelés musulmans concrétise le succès de la politique française et le déclin du Front de Libération Nationale. Les appels à "la paix des braves" n'ayant pas produit les effets rapides escomptés, le général de Gaulle décide de laisser les Algériens choisir démocratiquement leur avenir. Son discours du 16 septembre 1959 sur l'autodétennination leur propose trois solutions: francisation, sécession, association avec la France, cette dernière ayant alors sa préférence, dans le cadre d'une Communauté élargie à l'Afrique noire. Approuvée par les partis politiques, et à l'ONU par les alliés de la France, cette nouvelle politique, qui désavoue le principe d'une Algérie intégrée à la France, déçoit les espoirs des Français d'Algérie et confinne les soupçons des militaires. Ayant fait part de sa déception à un journaliste allemand, le général Massu est relevé de son commandement; ce rappel du général le plus populaire d'Algérie produit la révolte des activistes, qui le 24 janvier 1960 mitraillent les gendannes mobiles et édifient des barricades au centre de la ville d'Alger. La fenneté patiente de M. Delouvrier et du général Challe soutenus par le général Ely, et le souhait de "la solution la plus française", exprimé de façon équivoque par le Chef de l'Etat, découragent les insurgés et incitent le gouvernement à reprendre en main la situation. A côté du droit de légiférer par ordonnance, obtenu du Parlement, la création du Comité des Affaires algériennes est une de ses réactions à l'affaire des barricades. Il convient de noter que sur le plan international se produisent en 1960 des évènements importants, qui dans l'esprit du Chef de l'Etat apparaissent primordiaux par rapport à l'affaire algérienne: - l'aggravation de la tension EstOuest au sujet de Berlin et l'échec du sommet de Paris le 16 mai -l'éclatement de la Communauté et la décolonisation de l'Afrique française à partir de juin(2) .
(1) Cette politique sera concrétisée par le mémorandum du 17 septembre 1958, et par le retrait de la Flotte française de Méditerranée en mars 1959. Réf. : Note EMGA du 24 juin 1958 - GH Soutou. L'Alliance incertaine. Fayard.1996. - CEHD. La France et l'OTAN. Ed. Complexe. 1996 - Fonds privé général Ely. (2) A la suite de la Loi du 4 juin 11960 instituant une Communauté rénovée, dans laquelle chaque Etat peut être indépendant sans cesser d'appartenir à la Communauté, les 14 Etats de cette Communauté proclament leur indépendance de juin à août 1960. Réf. X.Yacono. La décolonisation française. PUF 1971. p. 95. 26

Statut et fonctionnement du Comité des Affaires algériennes
Le Comité des Affaires algériennes est créé par décret du 13 février 1960, qui précise: Article 1. Est institué auprès et sous la présidence du Chef de l'Etat.un comité des Affaires algériennes. Le Comité des Affaires algériennes comprend: Le Premier Ministre, le Ministre de l'Intérieur et le Ministre des Années. Article 2. Assistent aux séances du Comité: le Délégué Général du Gouvernement en Algérie, le Secrétaire Général pour les Affaires algériennes, le Général Chef d'Etat-Major Général de la Défense nationale, ainsi que chaque fois que cela est possible, le Général Commandant en chef en Algérie. D'autres Ministres ou Secrétaires d'Etat peuvent prendre part aux travaux du Comité pour les questions qui les concernent. Article 3. Le Comité des Affaires algériennes arrête les décisions concernant l'Algérie pour autant que celles-ci ne sont pas prises en Conseil des ministres. Article 4. Le Secrétaire général de la Présidence de la République et le Secrétaire Général pour les Affaires algériennes assurent conjointement le Secrétariat du Comité. Article 5. Le Premier Ministre est chargé de l'exécution du présent décret. Un premier projet de décret du 9 février a été corrigé le 10 février de la main du Général de Gaulle, qui a éliminé les Ministres de la Justice, des Affaires étrangères et des Finances. Le 20 mars 1962, M. Bernard Tricot écrit à M. Joxe de prévoir la participation du Haut Commissaire en Algérie, et précise que le Général de Gaulle ayant décidé de ne pas convoquer tel ministre ou Haut Fonctionnaire, il est préférable de ne prévoir que trois membres permanents. Le Décret du 23 mars 1962 modifie ainsi le décret du 13 février 1960 : Le Comité des Affaires algériennes...comprend le Premier Ministre, le Ministre d'Etat chargé des Affaires algériennes et le Haut Commissaire. D'autres Ministres ou Secrétaires d'Etat, ainsi que des Hauts fonctionnaires civils ou militaires peuvent prendre part aux séances. Selon Bernard Tricot, le Comité n'a pas pour objet de définir les grandes lignes de la politique algérienne, qui relèvent du Président de la République, mais de traiter les questions courantes liées à l'actualité, et d'assurer une exécution rapide, par les autorités d'Alger, des décisions prises. Sa création a également pour résultat - est-ce son but? - de retirer au Premier Ministre une partie de ses attributions dans la conduite de la politique algérienne. Partisan de l'Algérie française, Michel Debré s'efforce de convertir à ses vues le Chef de l'Etat. Plusieurs observateurs politiques ont mis en évidence la fêlure qui sépare l'Elysée d'un côté, Matignon et le Palais Bourbon de l'autre. Gaulliste convaincu, c'est avec déchirement que le Premier Ministre se rallie en 27

définitive aux vues du Général. Ce dernier le ménage, parce qu'il estime sa rigueur intellectuelle et morale, ainsi que sa connaissance des dossiers, et sans doute parce qu'il lui sert de caution vis-à-vis des milieux conservateurs (3). Dix mois plus tard, le Premier Ministre sera même dessaisi du dossier algérien par le décret 60.1275 du 3 décembre 1960, selon lequel "les attributions du Premier Ministre sont exercées par le Ministre d'Etat chargé des Affaires algériennes. Le Délégué général en Algérie, et le Secrétaire Général pour les Affaires algériennes relèvent de l'autorité du Ministre d'Etat". M. Debré reste cependant responsable de la politique militaire, ce qui ne manquera pas d'introduire une certaine incohérence dans les décisions. Louis Joxe conservera ces attributions algériennes jusqu'au 22 décembre 1962, date à laquelle elles reviennent au Premier Ministre, qui les délègue alors à un Secrétaire d'Etat pour les Affaires algériennes, en la personne de J. de Broglie. Les décisions du Comité semblent rédigées dans l'urgence, en vue d'une application rapide. Leur style ne témoigne pas d'un grand souci littéraire, les formules administratives y sont redondantes: "il Y a lieu de...en matière de...en ce qui concerne. ..etc.. It; la ponctuation est parfois oubliée. En revanche, les décisions de l'ex-Comité devenu Conseil, en date du 3 juillet et du 16 novembre 1962 sont bien écrites, comme si l'on voulait masquer les difficultés rencontrées par la noblesse de l'expression. A partir de 1963, l'Algérie n'est plus une préoccupation prioritaire pour le Gouvernement; les réunions s'espacent: 5 réunions en 1963, aucune en 1964, une en 1965 et une en 1966. Le Conseil disparaît. Les sujets traités au cours des réunions seront évoqués dans les chapitres suivants. Ils ont trait à : l'ordre public, l'administration, l'économie et le budget, les élections et les Commissions d'élus, l'information, la Justice, l'immigration, l'Éducation nationale, le cessez-le-feu, les relations avec les autorités algériennes. Certaines questions toutefois, couvertes par le secret, comme les négociations avec le GPRA, ou l'utilisation des Services spéciaux ne sont pas abordées.

(3) Réf. M. Debré. Gouverner, p. 194, et Entretiens avec le Général, p. 24 à 34. J. Lacouture. Algérie, la guerre est finie. p. 26 et 35. J. Fauvet dans Le Monde du 20 septembre 1959 souligne l'existence de deux partis gaullistes. Témoignage du général Mathon, selon lequel l'entourage "Algérie française" du Premier ministre observait avec consternation les revirements de son chef. Hassan II. La mémoire d'un Roi. Plon. 1993. p. 124-126. Le général de Gaulle se sert de l'entremise du Prince du Maroc pour assouplir les positions de Michel Debré.

28

CHAPITRE

2

POUVOIR MILITAIRE ET POUVOIR CIVIL

La question du partage du pouvoir entre autorités politiques et autorités militaires s'est toujours posée en temps de guerre et a reçu des réponses variables, liées à l'acuité de la lutte, à l'évolution du conflit, aux traditions politiques des nations et aux personnalités en place. Dans une guerre révolutionnaire, où l'objectif des adversaires est de conquérir la population, elle revêt une particulière importance.

Les compromis de la coordination civilo-militaire
Au début de la rébellion, ce que l'on appelle les événements d'Algérie ne sont pas encore reconnus comme une guerre, mais comme une sédition sporadique, passagère et limitée. L'autorité civile est responsable du maintien de l'ordre. Nommé Commandant interannées quatre jours avant la Toussaint sanglante, le général Cherrière reçoit du Gouverneur Léonard, le 1er novembre 1954, l'ordre de "prêter le concours des troupes nécessaires pour rétablir l'ordre dans l'Aurès" . En 1955-56, les opérations militaires sont soumises à "l'agrément des autorités civiles "(IH 1929/1). Les unités sur le terrain sont accompagnées de gendarmes qui établissent des constats en cas de mort ou de blessure d'un hors-la-loi. Une Instruction commune Défense-Intérieur précise le 1er juillet 1955 que" l'autorité civile a la direction et la responsabilité des opérations". On laisse au Commandement militaire" le choix des moyens, et l'initiative du déclenchement en cas de riposte à une action rebelle". L'autorité civile, qui dispose de l'ensemble des sources et des informations, est chargée du renseignement. Le 12 juin 1956, le Parlement vote les pouvoirs spéciaux, qui suspendent en Algérie les libertés individuelles, telles que le droit de circuler sans autorisation, et établissent un contrôle du commerce, en particulier des céréales (décret du 17 mars 1956). Fort de ces nouveaux pouvoirs, le Ministre Résident confirme le 10 juillet que le rétablissement de l'ordre est l'affaire de la Gendarmerie et de la Police, les unités militaires nécessaires faisant l'objet de réquisitions. Une première entorse à ce principe a été consentie en avril 1955 et 29

confinnée en septembre, au profit du général Parlange, chargé, sous l'autorité du Préfet de Constantine, de "diriger les opérations et les actions civiles et militaires dans la zone des Aurès-Nementchas L'expérience des six derniers mois, dit l'Instruction signée par Edgar Faure, Bourgès-Maunoury et Koenig, montre clairement que le succès de la lutte contre le terrorisme dans l'Aurès...dépend au premier chef, d'une étroite coordination de l'action des services civils et de l'armée, sur les plans politiques, administratifs, économiques et militaires" (lH 1809). Le général Olié, devient à son tour Commandant civil et militaire de la Kabylie. Le 15 août 1956, le Ministre Lacoste confie la mission de pacification aux troupes de Secteur et aux SAS. Dans toute l'Algérie, les Commandants de Secteur (1) exercent désonnais cette responsabilité, sauf dans certains arrondissements réputés calmes (Oran, Mostaganem, Ain Temouchent). La directive adressée par l'EMGDN au Commandant Supérieur en Tunisie en septembre 1956 dispose que les activités militaires sont subordonnées aux objectifs politiques, qui visent à réaliser une défense commune entre la France et la Tunisie (lK233/21). Les manoeuvres et atermoiements de Bourguiba imposeront l'abandon de cette politique. La décision d'arraisonner l'avion des "chefs historiques" du FLN le 22 octobre 1956 n'a pas été prise par les militaires, comme l'a prétendu Christian Pineau et quelques historiens. C'est vers 9 heures du matin que Max Lejeune, Secrétaire d'Etat à la Guerre, répond téléphoniquement au général Lorillot:«oui, je vous couvre ». Infonné de cet accord, le général Frandon, commandant la Région aérienne, exige cependant un ordre écrit, que le Secrétaire général Pierre Chaussade signe vers 10 h. sous la forme d'une Instruction antidatée. Débarquant à Maison-Blanche à 19h., alors qu'il est encore possible d'annuler l'opération, Robert Lacoste approuve la décision: « Nous sommes en guerre...Mon devoir me commande de les arrêter». L'avion se pose à 21h 27. Si le gouvernement a été mis devant le fait accompli, c'est par Max Lejeune et non par le Commandant supérieut<2) . La bataille d'Alger constitue un nouvel épisode de dessaisissement des autorités civiles. L'Arrêté du 8 janvier 1957 confie au général Massu les pouvoirs de police à Alger, et le Préfet d'Alger transfère la responsabilité du maintien de l'ordre à l'autorité militaire sur le territoire du département. Le général Ely, chef d'Etat-Major général des Forces armées, considère que la mission de police confiée à l'armée est normale. Il juge sévérement le général
(1) Les Secteurs militaires étaient commandés par un colonel disposant du volume d'un Régiment. Ayant les mêmes limites que les arrondissements, leur PC se trouvait au chef-lieu de la Sous-Préfecture. Les Secteurs étaient divisés en Quartiers de pacification, correspondant au niveau du Bataillon, eux -mêmes articulés en SousQuartiers du niveau Compagnie (Escadron ou Batterie). (2) Jean Boisson. Ben Bella est arrêté. Etudes et recherches historiques. 1978.p. 53-61. Souvenirs écrits du général Wirth. SHAA. Archives orales du général de la Chenelière. 30

de Bollardière, qu'il reçoit le 23 mai 1957, et lui déclare qu'en refusant de fouiller les mosquées, où de l'annement pouvait être caché, il a fait le jeu de l'ennemi, et risqué de causer la mort de camarades (lK 233/21). Adjoint au Commandement des FFI en 1944, avant d'être Directeur du Cabinet militaire du ministre Michelet, puis représentant de la France au Standing Group de l'OTAN, Ely a acquis prestige et autorité dans les années et dans les milieux politiques. Il s'est acquitté avec rigueur et courage de la mission difficile de mettre fin à la présence française en Indochine. Homme de réflexion et de conseil, il suit avec attention la situation en Algérie, qu'il replace dans le cadre général du Maghreb et des pays arabes, et du soutien des pays socialistes. Il prend une part importante à la préparation de l'expédition de Suez. Lors de fréquentes inspections en Algérie, il s'informe auprès des officiers de tout grade. Il oriente la mise en place des titulaires de commandements, le maintien des effectifs, et la conduite des opérations. Il est un peu le guide, le "directeur de conscience" des officiers généraux, dont il s'efforce de concilier l'action avec les orientations du gouvernement, et avec la politique militaire à long terme. Adepte convaincu de la guerre psychologique, il estime que cette action doit être conduite au niveau le plus haut, celui du gouvernement. A la charnière du militaire et du politique, le général Ely est en contact avec les principaux dirigeants politiques, dont il recueille les confidences. Il réunit les Chefs d'Etat-Major en Comité restreint. Il est en liaison étroite avec les officiers placés à la Présidence de la République ou auprès du Premier ministre (de Beaufort, Petit, Nicot, Branet, Mathon), et auprès des Etats-Majors alliés. Il a mis en place un officier auprès du Commandant supérieur à Alger. Lui-même et ses adjoints (Challe, Martin) se rendent fréquemment en Algérie. Il est donc parfaitement informé de la situation militaire et politique en Mrique du Nord, ainsi que de l'ambiance et des idées exprimées dans les Cabinets civils. Constatant que l'unité d'action n'est pas parfaite, le général Ely fait présider par les ministres A. Morice et R. Lacoste un Comité de guerre, à Constantine le 26 juillet 1957. Il estime ensuite que ce Comité devrait se réunir à Paris, au niveau du gouvernement. Partisan pour l'Algérie d'une solution large et libérale, et d'un statut fédéral, il se rend compte de la difficulté de prendre position dans ce sens, il aurait alors une partie de l'année contre lui. Il s'efforce d'assouplir les relations entre le général Salan et les ministres successifs de la Défense (Bourgès-Maunoury, Morice, Chaban-Delmas), qui critiquent l'immobilisme du Commandant supérieur et réclament sa relève. En novembre, il demande que des civils plus nombreux soient affectés en Algérie pour remplir des responsabilités administratives et politiques. Faute de réelle volonté politique, cette demande risque de n'être qu'un voeu pieux.

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Militaires et Comités de Salut public
C'est au soir du 13 mai 1958 que l'unité de commandement et d'action passe en totalité aux mains des militaires. M. Félix Gaillard, puis M. Pierre Pflimlin conférent au général Salan les pouvoirs civils et militaires en Algérie (TO du 13 à 21h35 et du 14 à 03h30). Au nom de l'unité de l'armée et de la nation, le général Ely soutient l'action du général Salan au moment du 13 mai, et démissionne lorsque le ministre de Chévigné coupe toute relation entre la France et l'Algérie, et met en résidence surveillée ses adjoints Challe et Martin. Le 22 mai, le général Allard, commandant le Corps d'armée d'Alger, notifie la délégation des pouvoirs civils aux généraux responsables de Zones (IH 1930). Dès le 19 mai, le général de Gaulle a approuvé l'action de l'armée, dont il a habilement utilisé, pour revenir au pouvoir, la menace d'intervention en métropole (3) : « Les Algériens donnent, en ce moment, le spectacle magnifique d'une immense fraternisation, qui offre une base psychologique et morale aux accords et arrangements de demain, base infiniment meilleure que les combats et les embuscades. Enfin, ils donnent la preuve que les Français d'Algérie ne veulent pas, ne veulent à aucun prix se séparer de la métropole Dans ces conditions, l'Armée qui constatait cette émotion populaire, l'Armée a jugé de son devoir d'empêcher que le désordre s'établisse. Elle l'a fait, et elle a bien fait. Je comprends donc très bien l'attitude et l'action du commandement militaire en Algérie...Les généraux d'Algérie ne sont pas desfactieux...Ce qu'il y a de mieux àfaire, et même la seule chose àfaire, c'est ce qui doit empêcher que l'Algérie s'écarte de la France, ce qu'elle (l'armée) ne veut absolument pas, et la France non plus» (4). La décision de M. Pflimlin est ratifiée par le général de Gaulle (lettre du 6 juin écrite à Oran et décret du 9 juin). Par Arrêté du Il juin, le général Salan, devenu Délégué général du Gouvernement, confie le commandement civil et militaire aux généraux et officiers supérieurs en charge des Corps d'Année, Zones et Secteurs (5). Par décision du 13 juin, la Sûreté nationale confiée au colonel Godard est mise à la disposition de l'armée (IHI930). La plupart des autorités civiles décident alors de se dessaisir de leurs pouvoirs. Les attributions administratives sont cependant déléguées par les généraux à des fonctionnaires du Corps préfectoral (IH 1328).
(3) Sur l'approbation du plan Résurrection par le général de Gaulle, voir Nos guerres perdues. du général Dulac (p.87 à 94), qui contredit la version de P.M. de la Gorse. (4) Historia n° 400, mars 1980. (5) Les commandants des Corps d'Armée d'Alger, Oran et Constantine avaient autorité sur une Région territoriale, elle- même divisée en 4 ou 5 Zones opérationnelles attribuées à un Commandant de Division et correspondant aux départements. Les Territoires du Sud (Sahara) devinrent Commandement Interarmées du Sahara (CIS) en septembre 1%1 et furent articulés en deux Zones. 32

Le pouvoir politique est alors contesté par les Comités de Salut Public (CSP) constitués par les activistes du 13 mai et dont certains membres se considèrent comme des organes de pouvoir. Peu à peu contrôlés par le général Massu, qui impose la présence de militaires et de musulmans, ils sont légalisés le 22 mai par le général Salan comme représentatifs d'une grande partie de l'opinion algérienne. Le 4 juin, le Comité du 13 mai est présenté au général de Gaulle, qui agacé par leurs revendications politiques, les invite à rentrer dans le rang: « Vous avez été le torrent et la digue. Torrent et digue sont une source d'énergie et d'énergie disciplinée, donc productive...». Le 6 juin le Général écrit à Salan: "Les comités qui se sont spontanément constitués ne doivent empiéter en aucun cas sur les attributions des autorités régulières. Par contre, ils peuvent s'employer sous votre contrôle à une oeuvre d'unité de l'opinion publique et tout particulièrement aux contacts à établir
entre les différentes communautés algériennes"

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Or cette mission correspond tout à fait aux possibilités des CSP, qui étaient décidés à la remplir. Ils avaient été en effet parmi les promoteurs de la fraternisation du 16 mai, dont la vague s'était ensuite étendue à toute l'Algérie. Minimisée par certains commentateurs qui y voient une manipulation des militaires, cette fraternisation ne touche sans doute pas la totalité de la population musulmane, et certains européens sont hostiles à l'égalité des droits. Les profiteurs de la colonisation, européens et musulmans, sont d'ailleurs emprisonnés et expulsés au courant du mois de mai, par les Généraux promus Préfets. La plupart des observateurs sont surpris par cette abolition des privilèges, comme le Préfet de Constantine démis de ses fonctions, ou le colonel Alain de Boissieu qui en décrit les péripéties à son beau-père. Ce dernier l'a approuvée le 19 mai. Le groupe des Sept qui a fomenté le soulèvement du 13 mai ne comprend pas que des poujadistes contestataires de l'Etat. Sous l'influence des officiers parachutistes, du syndicaliste Saïd Madani, de l'idéaliste docteur Lefèvre, le CSP d'Alger adopte une politique sociale avancée, il est soucieux d'améliorer la condition des musulmans et de réaliser leur intégration sociale. Ali Mallem plaide pour la libération de la femme musulmane, Saïd Madani revendique l'égalité des droits et des devoirs, le colonel Trinquier fait doubler le salaire agricole en Mitidja. Le journaliste Claude Paillat, qui les rencontre fréquemment, les décrit comme des socialistes de progrès. Le docteur Lefèvre reste attaché à cet idéal (6): " Pour ce qui est du contenu du mouvement du 13 mai, il faut noter une volonté sincère des participants et de la population, d'établir, en une véritable nuit du 4 août, une égalité civique parfaite entre Algériens de souche et Algériens d'origine européenne. Ceci, de Gaulle ne pouvait l'admettre, lui qui professait un mépris total pour les "Arabes". Un des grands thèmes du CSP AlgérieSahara du 13 mai 1958 a été "Français à part entière". Il est né spontanément
(6) Lettre personnelle du 24 février 1997. 33

au sein du CSP dans un accord unanime, sans préméditation, et la population a suivi. Qui en est l'auteur? Difficile à dire. C'était dans l'air. Cela nous paraissait la seule manière d'arrêter une guerre civile inhumaine. Et de plus ce n'était que justice. Pour ma part j'avais toujours été gêné de cette souscitoyenneté des Algériens de souche. En tout cas, civils et militaires étaient parfaitement d'accord sur ce point. Mais j'ai vite compris que le bât blesserait certainement au niveau politique, l'égalité civique amenant plus de 100 députés au Parlement! n. A Paris, les conseillers civils du Général sont hostiles à cette institution issue d'un soulèvement populaire. Soucieux de réaliser d'abord la réforme de l'Etat, de Gaulle est de plus en plus méfiant face à un mouvement qu'il ne contrôle pas, et sceptique vis-à-vis de l'intégration d'une masse musulmane sous-développée. Il est donc décidé le 12 septembre à séparer le plus tôt possible les pouvoirs civils et militaires. Lors de la préparation du referendum constitutionnel, il impose le retour des élus et des fonctionnaires expulsés après le 13 mai pour leur attitude anti-arabe, et leur réintégration dans leurs fonctions. Cette décision est vivement contestée dans l'armée, ainsi à Sétif le général Gandoët demande le 27 septembre, veille du referendum, à être relevé de son commandement (7). Le 14 octobre, le Chef de l'Etat donne l'ordre au général Salan de retirer les militaires des CSP, ce qui est aussitôt exécuté (8). Ce retrait est mal ressenti par les musulmans amis de la France, et entraîne le déclin de cette institution révolutionnaire, adaptée à la nécessaire révolution des mentalités et de l'action politique. Soutenus et orientés, les CSP auraient sans doute pu élargir à l'ensemble de l'Algérie le mouvement de fraternisation commencé au Forum, et représenter un début de solution politique. L'occasion manquée ne se renouvellera pas. Le nouveau ministre des Armées Guillaumat observe que M. Brouillet, conseiller du Chef de Gouvernement, dessert les militaires dans l'esprit du général de Gaulle. "L'étincelle a jailli, dit-il, à la suite de la lettre adressée à M. Pompidou par le colonel Alain de Boissieu, qui est (alors) un Jana de l'intégration et qui reproche à son beau-père d'être mal entouré"(IK 233/21). L'opposition est totale entre les conseillers civils du Président et ses conseillers militaires (général de Beaufort), comme si, selon la formule d'Alain Peyrefitte, le Chef de l'Etat gardait deuxJers auJeu. La méfiance réciproque qui s'installe entre les militaires, les européens et les musulmans fidèles de la France d'une part, le gouvernement d'autre part, est en partie effacée par les résultats du référendum, par l'annonce du plan de Constantine (3 octobre 1958), puis par les succès militaires du plan Challe. Le
(7) Demande de relève du 27 septembre 1958, rapportée par Serge Douceret dans Paul Gandoet, général, p. 212. (8) Le colonel Trinquier avait souhaité ce retrait en juin, considérant qu'avec l'arrivée au pouvoir du général de Gaulle, les CSP étaient devenus sans objet. 34

17 décembre, M. Guillaumat avoue au général Ely que le général de Gaulle l'a chargé d'éliminer les gens du 13 mai. Lors du comité des Chefs d'Etat-Major, Ely conseille cependant de suivre sans restriction le général de Gaulle, mais il observe que les généraux Jouhaud et Zeller restent impassibles:" ce sont des activistes" (IK 233/22). Alors que le général de Gaulle affirme que la politique, c'est mon affaire, il est suivi aveuglément par M. Guillaumat, qui déclare le 5 février 1959 "qu'il faut abandonner tout espoir de conserver les territoires d'outre-mer, et qu'il est absurde de s'accrocher à Algérie ft.La contradiction ne peut être plus flagrante entre le ministre et les généraux qui lui sont subordonnés. De Gaulle déclare lui-même le 13 février« ilfaut enfinir avec cette guerre, qui est mauvaise pour l'armée...Elle prend le goût de la politique, et ne fait pas là-bas son métier ». M. de Courcel se plaint toujours des militaires qui ne décrochent pas de l'administration en Algérie. Il reproche au général Ely de faire trop de politique, à Delouvrier de se reposer sur Challe et Massu, qui suivent les colonels Godard et Vaudrey, sympathisants eux-mêmes des activistes. Il en résulte qu'il est très difficile de désigner des élus libéraux aux élections législatives. Le général de Gaulle fait l'éloge de Challe sur le plan militaire, mais critique sa position politique sur l'intégration. Challe aurait dit que la guerre serait terminée si l'armée avait prononcé ce mot. Les entretiens du général Ely avec le général de Gaulle et avec Michel Debré, rapportés mot à mot dans son Journal, montrent l'influence qu'il s'est efforcé d'exercer sur la politique algérienne de la France, et sur les relations alliées. Il rapporte mois après mois la mésentente qui s'installe entre le pouvoir et les militaires, et plus particulièrement entre le Chef de l'Etat et -successivement - Salan, Massu, Challe et Crépin.

Les généraux-préfets
Les Arrêtés du 19 décembre 1958 et du 27 janvier 1959 ont confirmé la dévolution des pouvoirs de l'autorité civile aux généraux commandants de Zone, puis de Corps d'année. Le 13 juin 1959, l'Instruction sur l'organisation de la Direction de la Sûreté nationale en Algérie place celle-ci pour emploi à la disposition de l'autorité militaire. Ensuite, le 4 mars 1959, M. Delouvrier réalise l'unité du commandement, en faisant des Préfets les Conseillers politiques des Généraux. Le 27 novembre, la responsabilité du maintien de l'ordre est confirmée aux Commandants des Secteurs militaires. L'unité du Commandement est donc assurée par la collaboration établie entre le Délégué général Delouvrier et le général Challe, chacun étant responsable de son domaine d'activité, principalement économique pour le premier, politicomilitaire pour le second. La mission de pacification conduit en effet le général Challe à vouloir structurer et motiver la population musulmane; il s'occupe ainsi de la formation politique des chefs d'autodéfense, et crée des Centres éducatifs civiques et militaires. 35

Le discours du 16 septembre sur l'autodétennination contribue cependant à éveiller la méfiance des européens et d'une partie des militaires. La simple évocation de la sécession est pour les européens synonyme d'abandon. Certes les éléments raisonnables, tout comme les partis politiques et les milieux internationaux, voient dans cette initiative une avancée vers le rétablissement de la paix et de la légalité. Mais certains cadres pensent que ce n'est qu'un discours destiné à l'ONU. Pour les responsables militaires, le recours aux urnes n'apparaît pas judicieux dans un territoire où la sécurité n'est pas encore rétablie, où les esprits restent troublés et indécis, où les communautés ont renoué avec leurs divisions. «L'autodétermination nous éloigne des musulmans» , déclare le général Gambiez au général de Gaulle. Pour le général de Beaufort, chef de l'Etat-Major particulier du Président, ce discours conduit à la sécession. La situation psychologique est détériorée, estime Challe. De Gaulle ne comprend pas le problème algérien, déclare Massu, la politique du 16 septembre est pleine d'aléas. On a vu plus haut que les critiques du général Massu entraînent son rappel et conduisent à la révolte des activistes, anciens des CSP. C'est "l'étincelle qui met le feu aux poudres" estime le général Dulac. C'est en effet le tournant de la guerre d'Algérie, à partir duquel toutes les oppositions entre la métropole et l'Algérie ne vont cesser de se durcir. Lors de la réunion plénière du 22 janvier 1960 sur l'Algérie, les généraux de Corps d'armée soulignent "les risques considérables d'émeutes à Alger dans les prochains jours". Mais de Gaulle reste inébranlable: "Massu ne retournera pas en Algérie, il y va du bien de l'Etat" (1K233/22). Les relations entre civils et militaires se dégradent, et donnent lieu à des échanges parfois violents. L'officier d'ordonnance de Massu se souvient des éclats de voix qui ont marqué la présentation de son chef à l'Elysée le 23 janvier 1960. Les colonels Argoud, Dufour et Georges de Boissieu viennent à Paris, sans succès, plaider la cause de l'Algérie française. Le 26 janvier, à Alger, Michel Debré reçoit un par un les chefs de corps des régiments parachutistes et leur pose la question «Vos officiers sont-ils partisans de la sécession? ». L'atmosphère est tendue, même dramatique, note le capitaine Forget, l'incompréhension est totale. Lorsque le Premier Ministre évoque le fossé qui sépare les opinions métropolitaine et algérienne, le colonel Georges de Boissieu, chef d'Etat-Major de Challe, déclare: «Vous n'avez convaincu
personne»

.

La convocation à l'Elysée du successeur de Massu, le général Crépin, se déroule dans des conditions moins dramatiques. Crépin estime qu'il faut négocier avec Sapin-Lignères, commandant les UT, qui disposent de 5 à 10 000 armes. Il faut que le Général parle pour ramener le calme dans les esprits. Entre plusieurs formules, le général trouvera une expression habile, mais ambiguë: faire triompher dans l'Algérie la solution la plus française (9)
(9) Témoignages du colonel Pasquelin, des généraux Paul Ely, Michel Forget et Jean Crépin (6 octobre 1995) 36

Ely rencontre Delouvrier et Challe à Reghaia le 29 janvier, et rend compte que l'affaire des barricades est en voie de règlement. La réduction par la force est inexécutable. On ne donne pas un ordre inexécutable. Mais au cabinet civil

du Général de Gaulle, n les partisans de la manièreforte veulent en finir par
tous les moyens n. Ely se demande "si le Chef de l'Etat n'estime pas qu'il n'y a pas eu assez de sang versé, et s'il n'en veut pas à ceux qui ont fait prévaloir une
solution pacifique"

.

Dans les derniers mois de son commandement, le général Challe aurait voulu ressusciter l'esprit de fraternisation du 13 mai, en créant une Fédération des unités territoriales et des autodéfenses, véritable troisième force où se retrouveraient les anciens combattants des deux communautés. Mais dès le 23 février les UT sont dissoutes, alors que quelques jours auparavant un comité intenninistériel avait décidé leur croissance. Le Chef de l'Etat ne pardonne pas à Challe son manque de fermeté dans le démantèlement des barricades, il est relevé de son commandement avant d'avoir pu mener à bien son projet, alors qu'après avoir déposé puis repris une lettre de démission, il avait demandé à poursuivre les opérations engagées jusqu'au 1er mai.

Cedant arma togae(10)
Après les barricades, la reprise en main des affaires algériennes est assurée par le Comité créé par décision du 10 février. Les réunions du 17 et du 24 février ont pour objet de redonner aux Préfets les pouvoirs exercés par les Généraux commandants de Région territoriale et de Zone opérationnelle. Lors de la réunion du 17 février 1960, il est donc décidé que" les préfets exercent les attributions normalement dévolues à l'autorité civile". Ce principe est cependant nuancé par le décret du 20 février qui précise: Art.1. Les militaires restent chargés du maintien de l'ordre Art.4. Les instructions adressées à l'autorité civile par l'autorité militaire engagent la responsabilité de leur auteur. L'autorité civile a l'obligation d'en assurer l'exécution. Elle peut faire des réserves, mais doit exécuter. Ensuite, elle rend compte. Art.5. A titre exceptionnel, l'autorité civile peut être exercée par les militaires. Le 24 février, le Comité définit les zones concernées par l'article 5 : les régions frontalières, les zones des opérations Jumelles et Pierres précieuses, les Aurès-Nementchas, l'Atlas blidéen (Zone sud algérois) et l'Atlas saharien. Le décret du 2 mars confirme que les pouvoirs de police sont confiés à l'autorité
(10) Cet hémistiche a été écrit par Ciceron à sa propre louange, pour célébrer la réussite de son Consulat. En 1945, le général de Gaulle attend du procès du maréchal Pétain, autre militaire égaré en politique, que soit reconnue sa propre légitimité.

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militaire dans les arrondissements de Djidjelli, Collo, El Milia, Mila, Bougie, Sidi Aïch, Akbou, la Fayette, Kerrata, et dans les arrondissements des départements de Batna et Bône. En sont exclus le Dahra, les Atlas blidéen et saharien. Dans chaque Secteur, la coordination est confiée à des Comités mixtes de renseignement (COMIR, qui remplacent les CRA). La liste des arrondissements concernés par l'article 5 est à nouveau révisée par le Comité des Mfaires algériennes du 20 décembre 1961. Après la mise en place de l'Exécutif provisoire, elle ne comprendra plus que "les zones bordant les
barrages ".

Le Premier Ministre fait approuver par le Comité du 9 mars 1960 une note sur les responsabilités gouvernementales en matière d'ordre public, qui précise: " le Premier Ministre étant chargé en particulier des Affaires algériennes, c'est de lui que relève directement ce qui concerne le maintien de l'ordre. Les directives du Premier Ministre sont donc adressées au Délégué Général sous le contreseing du Ministre des Armées. Le DGGA rend compte de l'application au Conseil des ministres.. En cas de violation des instructions du Premier Ministre, le Premier Ministre saisit le DGGA ou le Ministre des Armées. L'exploitation des rapports de la Commission de sauvegarde incombe au Premier Ministre". Cette décision apparaît comme une réaction de M. Debré à la création du Comité des Mfaires algériennes, et comme une réaffirmation de son contrôle sur ces affaires. Au même moment, le ministre des Armées P. Messmer proteste auprès de M. Michelet Garde des Sceaux sur le caractère vexatoire des perquisitions effectuées chez des militaires par la PJ et les RG (lK744/1). Il s'emploie également à mettre en place des généraux fidèles à la personne du général de Gaulle, Compagnons de la Libération ou Polytechniciens sans état d'âme. La poursuite du terrorisme et de la guérilla dans une vingtaine d'arrondissements entrave en 1960 le retour à la légalité du temps de paix, et impose une solution hybride où en Algérie le pouvoir reste partagé entre militaires et civils, alors qu'à Paris la responsabilité de l'ordre est centralisée au niveau du Premier Ministre. Inspiré par les juristes de la Présidence, soucieux de redonner tous leurs pouvoirs à leurs collègues énarques, ce dessaisissement des militaires répondait au voeu du général de Gaulle de ne pas se laisser imposer une solution par Alger, et de respecter le principe Cedant arma togae, qu'il avait un peu bousculé en 1940. Mais ensuite, il a toujours montré sa volonté d'imposer son autorité aux militaires. Il a même limité leurs responsabilités militaires, comme s'il avait été jaloux d'un prestige qui aurait pu amoindrir le pouvoir politique. A Londres, l'amiral Muselier ne l'avait pas supporté. Après qu'il eut" libéré" le Cameroun, le général Leclerc se trouve ramené à un rôle subalterne, dont il saura cependant faire un usage prestigieux. En Indochine, le même Leclerc est bridé par un Amiral de réserve, dépositaire du pouvoir politique. Le général Juin, qui donne la victoire aux alliés en Italie, se voit privé du commandement de l'Armée d'Mrique qu'il avait forgée, et qu'il aurait voulu conduire, à travers 38

les Balkans, au coeur de l'Allemagne. Le général de Lattre de Tassigny, vainqueur sur le Rhin et le Danube (11), signataire de la paix à Berlin, est rappelé à Paris où il ne peut exercer son surplus d'énergie que dans l'organisation de camps légers et la promotion de la gymnastique corrective. Il n'est pas besoin d'insister sur la mise à l'écart des officiers qui ne s'étaient pas ralliés à la France libre, et de ceux qui s'opposaient à la politique algérienne du gouvernement, ou qui la critiquaient. Le préfet Vaujour se demande si le rappel de Challe n'est pas dû à la crainte de voir un général vainqueur, soutenu par des colonels ambitieux, aspirer au pouvoir politique en France. (12) . Plus tard, le général Olié fait état de la jalousie du Chef de l'Etat envers le général Ely, " qui lui porte ombrage" (1K 233/22). S'il est vrai que certains Officiers Généraux n'étaient pas préparés à exercer des fonctions politiques, il est aussi évident que des Préfets de métropole n'étaient pas adaptés à la lutte contre une rébellion année, dans laquelle la légalité du temps de paix n'était pas applicable. M. Patin, Président de la Commission de Sauvegarde des droits et libertés, reconnaît en septembre 1960 que la nature du conflit rend très difficile le maintien scrupuleux de la légalité. Il est à craindre que les mesures de "civilisation" de l'autorité n'entraînent une rupture de l'unité de commandement affinnée par M. Delouvrier, condition nécessaire au succès dans la guerre.

Vers la République algérienne
Rentrant le 5 mars 1960 d'Algérie, où il a évoqué l'Algérie algérienne, le général de Gaulle exprime à nouveau son scepticisme sur l'action de pacification conduite par l'année. <<Le contact est nécessaire, lui répond Ely. Or qui lefait, sinon les militaires?». Il ajoute que l'administration civile n'a aucune influence sur l'opinion algérienne. Mais il ne convainct pas le Chef de l'Etat, et se demande si on ne l'a pas prolongé pour couvrir une politique douteuse en Algérie et dans le monde. Son expérience de 10 années de discussions interalliées amène Ely à exprimer un jugement sévère sur la politique du général de Gaulle, qui " fait fausse route, écrit-il, en créant artificiellement et volontairement le malaise dans l'OTAN, tout en ayant sur les bras l'affaire algérienne qui nécessite l'appui de tous nos alliés ft. Après le discours du 4 novembre 1960, il rend compte au général de Gaulle que l'armée n'a plus aucune confiance en lui. Il
(11) Il était interdit à la Presse de reproduire les communiqués de victoire de la 1ère Armée. Réf. P. Pellissier. De Lattre. Perrin 1998. (12) Le 23 juillet 1943, 400 officiers généraux et supérieurs ont été limogés. En 196162, des juridictions spéciales condamnent à mort trois militaires. 170 condamnations à des peines criminelles, 324 à des peines correctionnelles sont prononcées. 530 officiers sont "dégagés des cadres", 1.300 officiers démissionnent. De 1963 à 1967, on compte 7.172 départs d'officiers. Réf. Michèle Cointet. De Gaulle et l'Algérie française. Perrin. 1996. p. 179. Archives orales de J.Vaujour (3K5, XV) 39

restera cependant loyaliste envers le gouvernement de la France, et déplorera l'engagement de ses anciens subordonnés et amis dans le putsch. La création par le Comité des Affaires algériennes, le 22 mars 1960, d'une Direction des Affaires politiques confiée à François Coulet, apparaît comme la volonté du pouvoir de contrôler l'action du Délégué général Delouvrier(13). Le FLN accentue sa pression sur les élus locaux. En août 1960, 8 maires et 64 conseillers ont été tués, 14 élus blessés et 73 enlevés, 149 ont reçu des menaces et 103 ont présenté leur démission. Les forces de l'ordre ayant arrêté 3 maires et 80 conseillers, le Délégué général prescrit le 23 octobre d'éviter les maladresses et d'en référer aux Commandants de Zone et aux Sous-préfets avant toute arrestation ( 15 Cab /143). Après le discours du 4 novembre 1960, où le général a fait allusion à la République algérienne qui existera un jour, M. Debré exprime sa stupeur et son désarroi devant cette issue redoutable, et dit à Ely: « Tricot s'en ira discrétement »(14). Selon le général de Beaufort, "tout est perdu, il faut se débarrasser du Général It. Challe est furieux, il estime que l'Algérie, que nous lui apportions dans un plat, est perdue par de Gaulle, il faut qu'il meure. L'aventure de l'indépendance serait à l'origine des pires désordres. Quant à la partition, elle conduirait à une guerre de cent ans. Le général Ely exprime son désacccord de façon moins brutale: "il ne suffit pas de dire: l'armée n'a qu'à obéir. C'est une entité vivante et fragile. Elle ne tient que par la discipline". Il faut évoquer ici la mésentente du général Crépin avec les autorités politiques (15). Dans l'été 1960, il s'oppose à M. Delouvrier et à son conseiller Eric Westphal, qui ont fait libérer des prisonniers FLN, responsables ensuite du massacre de chefs de villages. Moins connu est le désaccord de ce gaulliste réputé inconditionnel avec le général de Gaulle. Poursuivant la politique de Challe, Crépin croyait possible d'écraser l'ALN avant d'engager des négociations. En janvier 1961, approuvé d'ailleurs par P. Messmer, il critique vivement le projet de trêve unilatérale. En même temps il s'engage publiquement et interprète les déclarations des hommes politiques comme des promesses de ne pas abandonner les combattants musulmans, qui doivent être considérés comme des "vainqueurs". Il n'est donc pas étonnant qu'il soit relevé de son commandement au bout de neuf mois, avec une lettre de félicitation du Général :" Votre action a été celle que j'attendais de vous... Quand les circonstances changent, il faut changer les hommes". Non seulement les circonstances avaient changé, mais aussi le projet politique, comme avait pu le constater en octobre 1960 le général Crépin, dont le successeur Gambiez ne sera
(13) Selon J. Morin (de Gaulle et l'Algérie. Mon témoignage. 1960-1962. A.Michel. 1999), F.Coulet aurait eu la peau du général Crépin. Auparavant, il avait demandé l'appui du général Ely pour améliorer ses relations avec l'EM! de Crépin (IK 233/21). (14) M. Tricot serait-il l'inspirateur de la formule "République algérienne", que récuse même M. Joxe ? (15) Entretiens avec le général Crépin (6 octobre 1995) et P. Messmer (9 mai 1996) 40

plus Commandant en chef, mais Commandant Supérieur. La relation de ces mésententes conduit à évoquer le reproche fait aux militaires, aujourd'hui encore, d'avoir fait aux populations musulmanes des promesses qui ne leur étaient pas demandées par l'autorité politique. N'est-ce pas oublier que de 1954 à 1960, ce sont les responsables politiques qui ont fait la promesse d'une Algérie française? Parmi les dernières déclarations, il faut citer celle de Delouvrier à Mostaganem, le 30 octobre 1959 : « Nous nous battons pour une Algériefrançaise. L'armée reste et restera. La France reste et restera ». Le général de Gaulle confinne le 3 mars 1960 à Catinat et Redjas :« La France a le droit de rester en Algérie. Elle y restera ». Et le 8 novembre, il déclare au général Ely: <<Jamais ne donnerai l'Algérie à Ferhat Abbas !». je Engagés dans un combat pour la conquête des esprits et des coeurs, en contact étroit avec une population dont ils observaient les sentiments de peur et d'inquiétude pour l'avenir, les officiers pouvaient-ils ne pas répercuter ces promesses? Les 22 et 24 novembre, la désignation de Louis Joxe au poste de Ministre d'Etat chargé des Affaires algériennes, et du Super-Préfet Jean Morin à la place de M. Delouvrier montre la volonté du Chef de l'Etat d'écarter le Premier ministre des responsabilités algériennes, et d'avoir à Alger un exécutant discipliné. Curieusement, cette mise à l'écart survient au moment où Michel Debré à Paris, et quelques industriels à Alger, lancent le projet d'une République franco-arabe, dont la présidence serait confiée au général Jouhaud (16) Dans sa note du 5 décembre 1960, le chef de l'Etat envisage d'organiser, après le référendum du 8 janvier, un "Conseil exécutif" auquel participeront des "délégués algériens". Il s'agit alors de créer une Algérie algérienne, mission à laquelle s'attache M. Morin, sur laquelle nous reviendrons dans le chapitre 5. Les militaires ne sont pas associés à ce projet, et dans ses directives du 18 février 1961, le Chef de l'Etat demande à M. Pompidou d'infonner les représentants du FLN que "nous entendons que l'armée ne se mêle en rien de l'autodétermination". On voit ainsi se dessiner le projet d'un Exécutif provisoire, proposé jadis par Guy Mollet, étudié simultanément par le Délégué général et par M. Tricot et Cresseyl dans le dossier de la négociation du 14 avril 1961 (note secrète n° Il), et confinné le 29 août par le général de Gaulle: " un pouvoir de fait algérien ne procédant pas directement de nous doit assurer l'exécution du référendum ". Il Y aurait donc à la fois mise à l'écart des militaires et transfert du pouvoir à un organisme franco-algérien. A la fin de 1960, d'autres dispositions confortent l'autorité du pouvoir
(16) Jouhaud, après avoir reçu les émissaires de Paris, MM Legros et Gérard, expose au préfet Vaujour les espoirs qu'il place dans un projet qui est soutenu à Paris par MM Debré, Frey, Foccart et Lefranc, et à Alger par MM Schiaffino et consorts (3K5, XVII). Le fait que Jean Morin soit proche de Georges Bidault ne l'empêchera pas d'exécuter strictement toutes les injonctions du gouvernement, et même de les précéder dans la répression. 41

central et rappellent les militaires à la neutralité politique. C'est les 2 et 21 décembre la décision de transférer le PC du Commandant Supérieur et le Cabinet du Délégué Général à Reghaia et Rocher Noir, où ils seront à l'abri des pressions de la foule algéroise. Dans ce domaine du pouvoir politique, d'autres décisions sont prises le 15 février 1961, qui restaurent les pouvoirs de police des Préfets dans les grandes villes, mettent en place des Préfets de Police à Alger et Oran, et placent les assignations à résidence et les internements administratifs sous l'autorité des Préfets. On assiste ainsi à une imbrication des pouvoirs civils et militaires dans les villes d'Alger et d'Oran. Le Préfet de Police y est subordonné au général Commandant le Corps d'Armée et a sous son autorité le général commandant la Zone ou le Secteur (Zone Alger-Sahel et Secteur autonome d'Oran). Le Corps d'armée ne relève que du Commandant supérieur, et ce dernier n'est pas subordonné au Délégué général.

De la militarisation à la civilisation des SAS
Le projet de "civiliser" les SAS est envisagé lors des réunions des 22 mars et 5 novembre 1960. Le décret du 2 septembre 1959 a redéfini la mission des chefs de SAS, qui sont les représentants des Sous-préfets. Mais la circulaire d'application du Délégué général note, le 24 octobre, que la mission militaire des SAS s'accroît en raison de l'extension des Quartiers de pacification. En effet, le général Challe a engagé une politique contraire, de militarisation des SAS. Il faut rappeler que dès leur création en 1956, les SAS ont participé à la lutte contre la rébellion, notamment par la recherche du renseignement sur l'organisation politico-administrative (OPA) du FLN. Certains maghzens, comme celui de Foum Toub ou d'Arris, s'étaient révélés d'une grande efficacité sur le terrain et avaient été convertis en commandos. Ainsi le général Challe, en mai 1959, a-t-il confié des Quartiers à des SAS renforcées. Cette politique est accélérée en novembre 1959 par le plan Victor, qui répond aux directives conjointes Debré-Ely visant à remplacer peu à peu le quadrillage par une autodéfense active. Il Secteurs d'Oranie sont ainsi réorganisés, ce qui permet de dégager 4 régiments et 4 bataillons qui sont transférés dans l'Ouarsenis et le Constantinois. En mars 1960, le plan Arc-enciel prévoit l'extension des Quartiers de pacification à la moitié de l'Algérois et à 12 Secteurs du Constantinois. Ce plan est ralenti par le successeur du Commandant en chef, le général Crépin; fin septembre 1960, 16 Secteurs d'Oranie, 5 d'Algérois et 1 du Constantinois seulement sont réorganisés (IH 1329-1391-2027-2028) sur ce modèle. Parallèlement, le projet de civilisation est poursuivi par le Secrétariat Général pour les Affaires algériennes, qui en octobre 1960 note que les SAS sont condamnées par deux extrêmes. Le FLN d'un côté constate que les SAS gagnent la confiance de la population, alors que les milieux traditionnels observent qu'elles se montrent dociles à l'influence des notables, et adeptes d'une Algérie nouvelle qui favoriserait les musulmans. D'autres leur reprochent 42

la tutelle pesante qu'elles exercent sur la population, contraire à une vraie démocratisation. (IH 2556/1 - 1304/2). Le 26 octobre 1960, le général Partiot, Inspecteur des Affaires algériennes, examine le projet de réorganisation des SAS. Il souligne les résultats favorables et défavorables de leur activité. Il propose de libérer les maires (depuis août 1959, des Conseils municipaux existent dans 83% des communes) de la tutelle des SAS. Mais l'abandon des Quartiers de pacification serait un recul et obligerait l'armée à rétablir son quadrillage (IH 2028/1). D'autre part les campagnes de recrutement de chefs de SAS civils ont été des échecs. La suppression d'une centaine de Quartiers de pacification, et le remplacement des SAS par 250 Centres d'aide administrative posent au commandement militaire des problèmes d'effectifs, tandis que l'élimination des maghzens aurait enlevé toute protection aux chefs de SAS. Pour le 3ème Bureau de l'EM!, c'est une vue de l'esprit (26 janvier 1961). La civilisation des SAS apparaît au Général Vézinet, commandant le Corps d'Armée d'Alger, comme une erreur politique, les musulmans respectant davantage un képi bleu en armes qu'un sous-Préfet désarmé. Dans la perspective du maintien d'une influence française sur la population algérienne, c'est donc une faute. Pour le capitaine Granier, chef de la SAS de Lamartine, " la suppression des SAS, élément essentiel de la puissance française dans ce Secteur, était le premier coup de hache qui allait aboutir, avec une incroyable rapidité à la montée en flèche, ou plus exactement à la résurrection d'une rébellion exsangue". L'avis négatif du FLN sur les SAS aurait dû constituer un motif détenninant en faveur de leur maintien. Le fait même de prendre en compte cet avis dans l'étude du SGAA ne se comprend que dans la perspective d'un abandon de l'Algérie à l'autorité du FLN. Il est difficile d'imaginer plus grande opposition entre la politique du gouvernement et celle de l'armée (17) Pressé par le Délégué général, le général Gambiez, qui n'est plus Commandant en chef, fait étudier la "civilisation" des SAS par les Corps d'armée. A Constantine, le général Ducoumau estime que cette réforme le priverait de 8.000 combattants, et à Oran le général Cantarel que l'armée perdrait le contact avec les populations.

Le putsch accentue la "civilisation"
Les archives du général Olié, qui a succédé au général Ely en mars 1961, ne sont pas encore ouvertes. On sait cependant qu'elles confirment que peu nombreux sont les généraux qui approuvent la politique algérienne en 1961. Le rapport Olié du 26 mars 1961 évoque de façon lucide le désenchantement des militaires face à l'évolution de la situation. Seuls à être en contact étroit avec les éléments ruraux - population et rebelles - ils expriment leur désaccord sur les
(17) Réf. Nicolas Kayanakis. La doctrine française de la guerre psychologique et la pacification de l'Algérie. Thèse lEP. 1996. 43

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