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Les Athlètes de la République

De
424 pages
Entre 1870 et 1914, on voit naître partout en France des milliers de sociétés et de clubs sportifs, touchant à peu près toutes les disciplines des sports et des jeux traditionnels. Pourtant, l'historien doit s'interroger sur la notion même de sport telle qu'elle était vécue collectivement aussi bien qu'individuellement à la jointure des deux siècles. Car le mouvement sportif est le miroir d'une société et son évolution sur toute cette période cruciale reste étroitement liée à l'Histoire de la République naissante.
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LES ATHLÈTES DE
LA RÉPUBLIQUE Ont participé à cet ouvrage
Gilbert Andrieu, professeur agrégé d'éducation physique, docteur en sciences de l'éducation.
Pierre Arnaud, maître de conférences, docteur d'Etat, Université Lyon 1.
Albert Bourzac, professeur d'histoire au lycée de Beaune, docteur en sciences de l'éducation.
Jean-Marie Brohm, professeur d'éducation physique au lycée Condorcet, Paris, docteur
d'Etat, chargé de cours à Paris VII.
Jean Camy, assistant, docteur en sociologie, Université Lyon 1.
Pierre Chambat, maître de conférences, docteur d'Etat, Université Paris IX.
Jacques Defrance, docteur en sociologie, chargé de cours à l'Université de Paris V.
Bernard Dubreuil, professeur d'éducation physique, diplômé de l'E.N.S.E.P.S., Université
de Nice.
Jean-Louis Gay-Lescot, professeur d'éducation physique, directeur du S.I.U.A.P.S. de
Bordeaux, docteur en histoire.
Bernard Deletang, inspecteur Jeunesse et sport, D.D.J.S. Marne, docteur en sciences de
l'éducation.
Robert Joseph, professeur d'éducation physique, Université de Nancy, diplômé de
l'E.N.S.E.P.S..
Françoise Labridy-Poncelet, professeur agrégée d'éducation physique, maître de conférences,
Université de Nancy.
Bernard Maccario, inspecteur de l'Education nationale, diplômé de l'E.N.S.E.P.S., docteur
en sciences de l'éducation.
Jacques Thibault, professeur à l'Université de Bordeaux II. Sous la direction de
Pierre ARNAUD
LES ATHLÈTES DE
LA RÉPUBLIQUE
Gymnastique, sport et idéologie républicaine
1870-1914
L'Harmattan L'Harmattan inc
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA 112Y 1K9
Collection Espaces et Temps du sport
dirigée par Pierre Arnaud
Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les
problèmes de société qu'ils soient politiques, éducatifs, économiques, sociaux,
culturels, juridiques, ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport
cache mal une diversité aussi réelle que troublante : si le sport s'est
diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument
d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales,
régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence
transhistorique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique.
C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet
dans cette collection qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les
sciences sociales.
Déjà parus
Pierre ARNAUD (ed.), Les origines du sport ouvrier en Europe, 1994.
Joël GUIBERT, Joueurs de boules en pays nantais. Double charge avec
talon, 1994.
David BELDEN, L'alpinisme un jeu ?, 1994.
Thierry TERRET, Naissance et développement de la natation sportive,
1994.
Philippe GABORIAU, Le Tour de France et le vélo. Histoire sociale d'une
épopée contemporaine, 1995.
Michel BOUET, Signification du sport, 1995.
André BENOIT, Sport colonial, 1996.
Pierre ARNAUD et Thierry TERRET, Histoire du sport féminin, 2 tomes,
1996.
Thierry TERRET, Histoire des sports, 1996.
Michel CAILLAT, Sport et civilisation. Histoire et critique d'un
phénomène social de masse, 1996.
Michel FODIMBI, Pascal CHANTELAT, Jean CAMY, Sports de la Cité, 1996.
Jean-Pierre ESCRIVA, Henri VAUGRAND, L'opium sportif. La critique
radicale du sport de l'extrême gauche à Quel Corps, 1997.
Bernadette DEVILLE - DANTU, Le sport en noir et blanc. Du sport colonial
au sport africain dans les anciens territoires français d'Afrique
occidentale (1920-1965), 1997.
Pierre-Alban LEBECQ, Paschal Grousset et la ligue nationale
d'éducation physique, 1997.
Sébastien DARBON, Du rugby dans une ville de foot, 1997.
e Privat, 1987
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-6172-7 Du même auteur
-ARNAUD Pierre, Le Corps en mouvement, précurseurs et pionniers de
l'éducation physique, Toulouse, Privat, 1981.
-ARNAUD Pierre, Les Savoirs du corps, éducation physique et éducation
intellectuelle dans le système scolaire français, Lyon, Presses Universitaires de
Lyon, 1983 (lère édition).
-ARNAUD Pierre et CAMY Jean, La Naissance du mouvement sportif associatif
en France, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1986.
-ARNAUD Pierre, Les Athlètes de la République, Toulouse, Privat, 1987 (1ère
édition).
-ARNAUD Pierre et BROYER Gérard, Corpo e movimento, Collana Scienza e
Sport, Firenze, Borla, 1989.
-ARNAUD Pierre, Le Militaire, l'Ecolier, le Gymnaste, Lyon, Presses
Universitaires de Lyon, 1991.
-ARNAUD Pierre, Sport societies and Nationalism in TOMBS R., Nationhood
and Nationalism, from Boulangism to the Great War, 1880-1918 , London,
Harper Collins Academic, 1991.
-Da l'ecole militaire alla competizione individuale, in A. Notto
et L. Rossi, Coroginnica, Rome, La Méridiana éditori, 1992.
-ARNAUD Pierre et TERRET T., Le Rêve blanc, olympisme et sports d'hiver :
Chamonix 1924 et Grenoble 1968 , Lyon, Presses Universitaires de Bordeaux,
1993.
-ARNAUD Pierre, Commémorer sportivement la Révolution française,
Lyon 1889, in DUJARDIN P., Politique de la mémoire, Paris, Lyon, édit.
P.U.L.-C.N.R.S., 1993.
-ARNAUD Pierre, Les origines du sport ouvrier en Europe, Paris, L'Harmattan,
1994.
-ARNAUD Pierre, Les usages du sport in CORBIN Alain, Les usages
politiques de la fête , Paris, Editions de la Sorbonne, 1994.
-ARNAUD Pierre, Une histoire du sport, La Documentation photographique,
La Documentation française, Paris, avril 1995. ARNAUD P. et WAHL A., Sports et Relations internationales, Metz, Centre -
de recherche sur les civilisations, Université de Metz, 1995.
Mobilisierung des Kôrper und republikanische -ARNAUD P. et GOUNOT A.,
Selbstinszenierung in Frankreich (1879-1889). Ansâtze zu einer vergleichenden
deutsch-franeôsischen Sportgestichte, in François E./Siegrist H.IVogel J. Nation
und Emotion, Berlin Gôttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1995 ( en collaboration
avec Pierre Nora, Maurice Agulhon, J. F. Sirinelli, etc...) , 1995.
Histoire du sport féminin, Paris, Ed. -ARNAUD P. et TERRET T.,
L'Harmattan, 1996, 2 tomes.
-ARNAUD Pierre, Le sport : une histoire dans l'histoire, in SAGNES J., Le
Sport dans la France contemporaine, Perpignan, Presses Universitaires de
Perpignan, 1996.
-ARNAUD Pierre, Le ski, roi des sports d'hiver, in TERRET Thierry (ss. la
dir.), Du sport aux sports, Paris, Ed. L'Harmattan, 1996.
A paraître en 1998 :
-ARNAUD Pierre et RIORDAN James, Sport et relations internationales. Les
Paris, L'Harmattan (ouvrage publié démocraties face au fascisme et au nazisme,
simultanément, après traduction du texte français, en Angleterre et en
Espagne). Remerciements
Nous tenons à remercier non seulement toutes les personnes qui ont accepté
d'apporter leur concours à la rédaction de cet ouvrage, mais également toutes
celles qui, à des titres divers, ont facilité les recherches documentaires, autorisé
les reproductions iconographiques et répondu à nos questions lors des entretiens.
Notre gratitude va tout particulièrement à :
Mmes S. Berriel, A. Charnay, P. Chossat, A. David
MM. C. Albagnac, C. Billon, J.-L. Charrière, R. Delmotte, M. Dupouget, E.
Etienne, P. Guyotot, J. Marinet, A. Rouet, R. Theppe, H. Vergnes
et à l'ensemble du personnel des services des Archives nationales, de la
Bibliothèque nationale et des différentes archives départementales et municipales ;
au Musée pédagogique de Rouen et au Service historique de l'Institut national
de la recherche pédagogique.
Nous remercions plus particulièrement Monsieur le Président de l'Université
Lyon 1 et les membres du Conseil scientifique de l'Université Lyon 1 qui ont,
par leurs crédits de recherche, largement contribué à la réalisation et à la
publication de cet ouvrage.
Toute notre gratitude s'adresse enfin à Monsieur Jean-Claude Autruc et au
Crédit Agricole Mutuel du Sud-Est pour l'aide pécuniaire apportée à la recherche
iconographique. « Le monde du sport est un petit monde,
mais un inonde, une miniature de société »
Georges Bourdon,
La renaissance de l'athlétisme. Préface
Meurtrier, triomphaliste ou profiteur, le sport est aujourd'hui à la mode et
souvent « à la une ». En moins d'un siècle, il est passé du délassement suspect à
l'activité d'intérêt public, qu'un cadre législatif et toute une bureaucratie ont
bientôt normalisé, au même titre que la production de vin ou de betteraves.
Pourtant les travaux sérieux sur le sport et l'athlétisme qui se démarquent des
traités pour spécialistes d'une part, des vulgarisations commerciales et des « livres
de cuisine sportive » de l'autre, ne sont pas nombreux. C'est seulement depuis
peu que des chercheurs comme Georges Vigarello, Jacques Thibault, Jean Durry,
fournissent la preuve par écrit que le sujet se prête à des développements aussi
nécessaires que le syndicalisme, la presse ou l'économie — tous sujets auxquels
il n'est d'ailleurs pas étranger.
Le livre que voici met en relief le rôle de la gymnastique et du sport dans
l'histoire de la Troisième République ; plus précisément, dans cette période
cruciale et agitée qui court des années 1880 à la Première Guerre mondiale.
Pierre Arnaud et son équipe ont bien mérité de leur sujet comme de leur public :
ils nous offrent un ensemble d'études de fond et d'observations thématiques qui
confirment les ressources d'un tel champ et l'ampleur de la tâche dévolue aux
jeunes équipes pluridisciplinaires qui s'y consacrent.
Comme il se doit, le recueil s'ouvre sur l'école (d'où la gymnastique fut
longtemps absente) et les activités d'inspiration patriotique qui, les premières,
allaient familiariser la jeunesse avec les exercices physiques. Avant déjà, mais
surtout après 1870, il fallait former de futurs soldats : robustes, disciplinés, exercés
au maniement des armes. La première devise de la Ligue française de
l'enseignement, fondée sous le Second Empire, sera « Pour la patrie, par le livre et par
l'épée ». Ce n'est qu'en 1895, un an après la mort de son fondateur, Jean Macé,
que l'épée de la Ligue se transformera en banale fraternité. La République des
républicains sera patriote, ses écoles inculqueront le culte de l'armée avec celui
de la patrie, son civisme prêchera l'hygiène et la morale — le respect du corps
comme celui des lois. Tout cela dans un esprit bien plus pratique que théorique.
Lecture, écriture, mathématiques, le programme des cours ne laissait pas beaucoup 10 Les athlètes de la République
de temps ni d'énergie pour les exercices du corps, auxquels d'ailleurs la dignité
du maître se prêtait mal.
C'est ici que se situe l'épisode des bataillons scolaires, brève rencontre de la
politique républicaine et d'un patriotisme largement urbain : culte de l'armée,
culte du drapeau, « volonté, comme l'écrit le Progrès de Lyon (15 juillet 1886), de
participer au redressement national ». Si les indications que fournit Albert Bourzac
suggèrent une implantation bien superficielle, limitée à quelques régions, ce n'est
pas seulement que l'initiative paraissait puérile (c'est le cas de le dire) ou qu'elle
grevait les budgets municipaux de l'instruction en rognant sur les crédits alloués
à la musique, au dessin, et à la gymnastique même. C'était aussi et surtout parce
que les bataillons scolaires devenaient, comme toute chose en France, un enjeu
de la politique des partis. La Ligue des patriotes, encore gouvernementale,
approuvait l'initiative, exaltant le « mâle bataillon imberbe » :
« Leurs clairons lancent fièrement
Des hautains défis dans l'espace...
Voici la Revanche qui passe ! »'
D'autres dénonçaient les clairons comme « un nouveau fléau » de la
trompettomanie, leurs défis comme jetés surtout aux adversaires politiques'. Cela ne
dérange pas les bons républicains aussi longtemps que la Revanche ne vient pas
s'identifier au général Revanche, c'est-à-dire à Boulanger, qui défie la République.
L'oeuvre patriotique était-elle une école du devoir ou poussait-elle à une
militarisation de la jeunesse qui risquait de se retourner contre la République ?
Les bataillons scolaires prospèrent tant que Boulanger prospère. Leurs clairons
seront mis en sourdine avec sa déchéance.
En 1890, huit ans seulement après leur naissance, les bataillons scolaires
sont abolis à Lyon, ville patriotique et républicaine. Ils survivront encore quelques
années ici et là, comme ils avaient vécu, sans grand effet sur la régénération
physique de la jeunesse française ni même sur sa préparation militaire. La
« nécessité patriotique et sacrée » de l'exercice physiques trouvera des positions
de repli dans les sociétés de gymnastique (l'Union des sociétés de gymnastique
de France avait été fondée en 1873), si populaires parmi la petite bourgeoisie,
surtout en province. Ce sera au gymnaste de seconder l'instituteur et le militaire ;
et il le fera au delà de la simple gymnastique, en s'exerçant aux mouvements
d'ensemble, à la marche et à la topographie, au tir, à la manoeuvre des pompes
d'incendie et des appareils de sauvetage, aux défilés avec musique et drapeaux.
A la fin du siècle, plus de huit cents sociétés de gymnastique recenseront quelque
trois cent mille membres : force trop bien organisée pour passer inaperçue des
groupements politiques, notamment de la Ligue des patriotes, avec laquelle les
relations restèrent étroites. Mais la gymnastique manque de prestige social. Elle
fait partie de la pédagogie répressive qu'on commence à dénoncer tout en la
pratiquant : ceux qui l'enseignent ne sont ni universitaires, ni bourgeois'. La
jeunesse des écoles ne s'y intéresse guère, la jeunesse ouvrière a des
préoccupations plus pressantes. Ce n'est pas par la gymnastique que les activités athlétiques
entreront dans les moeurs.
Préface 11
L'inspiration patriotique préside aussi à la prolifération des sociétés de
marcheurs, de touristes, mais surtout à celle des sociétés de tir. Robert Joseph
nous révèle ce qu'était la passion nationale pour le tir pendant ces années. Les
sociétés de gymnastique, de marche ou de tourisme pratiquent aussi le tir, comme
les sociétés hippiques et vélocipédiques, les lycées, les écoles normales, les écoles
primaires et primaires supérieures, les amicales laïques et les patronages
catholiques. Tout le monde s'y met. Et R. Joseph nous parle des sociétés de tir qui
poussent comme des champignons en Meurthe-et-Moselle par exemple, passant
de neuf en 1880 à 142 en 1914. Encore une fois, la contingence politique modèle
l'activité sportive. Les bataillons scolaires s'étaient emballés au moment de la
crise boulangiste ; les sociétés de tir et de préparation militaire pullulent après la
crise de Tanger (1905) et tout le long du renouveau nationaliste de 1905 à 1914 ;
sur cette même période, toujours en Meurthe-et-Moselle, les sociétés de
gymnastique passeront de 26 à 60 ; les amicales et les patronages sportifs fleuriront
aussi. Paroxysme de militarisation de la jeunesse, écrit Jean-Louis Gay-Lescot à
propos de l'Ille-et-Vilaine. Peut-être. Mais aussi, mais surtout, élargissement de la
portée des exercices physiques aux jeux et aux activités sportives.
C'est à la Belle Epoque (c'est-à-dire les quinze années environ précédant la
guerre), nous dit Pierre Arnaud parlant de Lyon, que le sport moderne devient
un phénomène social. Et de noter l'essor de la sociabilité sportive des ouvriers
du lyonnais, surtout ceux des industries nouvelles, plus prospères. Ce qui confirme
l'apparition d'un mouvement sportif proprement ouvrier, ou plutôt spécifiquement
socialiste. En effet, comme nous l'apprend Bernard Deletang, s'il y avait bon
nombre d'ouvriers sportifs, le mouvement sportif ouvrier n'en comptera pas
beaucoup. Les patronages catholiques (mais aussi les laïques), dont Bernard
Dubreuil décrit l'activité, les avaient déjà embrigadés. Il reste que, en 1903, le
conseil municipal d'Ivry ne soutenait pas moins de sept clubs athlétiques. En
1910, toutes les communes industrielles de la banlieue parisienne comptaient des
associations de football rattachées à des organisations politiques de jeunesse. Et
le 26 décembre 1903, 1'Emancipation socialiste de Saint-Denis donne des
instructions aux mères pour la confection de l'uniforme de l'équipe communale (jerseys
noirs parsemés d'étoiles rouges). Le prix d'une bicyclette, équivalent à 1655
heures de travail en 1893, était descendu à 357 heures en 1913. Toujours très
cher pour des bourses étiques. Et pourtant, en 1903 déjà, la proportion des
conscrits capables de monter à bicyclette atteignait 25 % à Pantin et 58 % à
Puteaux5 .
L'essor sportif de la Belle Epoque se confirme aussi statistiquement : les 337
associations sportives recensées en 1902 passent à 664 en 1907, puis à 2049 en
1913 6... Plus significatif peut-être : au cours de cette même période, les associations
scolaires, prépondérantes pendant les débuts de la vie sportive de 1880 à 1895,
cèdent rapidement le pas aux clubs civils dont le nombre sera bien supérieur à
celles-ci dès la fin des années 1890. Des activités plutôt marginales, d'abord
limitées à quelques enthousiastes et aux élites, s'inscrivent donc bientôt dans le
paysage quotidien. La presse parisienne leur accorde une attention croissante. Si
(l'Est républicain n'ouvrira la presse régionale, en revanche, continue d'être rétive
12 Les athlètes de la République
une page sportive hebdomadaire qu'en 1914), les publications spécialisées
deviennent de plus en plus nombreuses.
Ainsi, la République « à mi-course » compte à peu près un million de
pratiquants sportifs. Il convient cependant de rester lucide : elle le doit moins
aux efforts officiels (même relayés par l'instruction et la presse) ou à
d'hypothétiques progrès du sens patriotique et civique, qu'à l'instinct grégaire. Cela ressort
clairement des pages que nous donne Jean Camy sur les fêtes et les banquets de
famille, qui sont aussi des gargantuesques gueuletons à la mode du temps, où
sportifs, boulistes, jouteurs et autres fêtards perpétuent la saine tradition selon
laquelle on peut faire le bien tout en s'amusant. Cela se lit aussi entre les lignes
du chapitre que Pierre Arnaud consacre à la sociabilité sportive. Les buts déclarés
des sociétés conscriptives sont hautement respectables, mais aussi tout à fait
conformes aux normes des autorités dont elles sollicitent l'approbation. Si l'on
veut tirer à l'arc, jouer aux boules, pêcher des grenouilles ou simplement se
réunir entre amis, on insiste sur les avantages eugéniques, hygiéniques,
patriotiques, militaires et civiques de telles activités. En fait, le but civique compte
moins que les moyens ludiques, et la popularité des activités sportives tient plutôt
aux occasions de divertissement et d'émancipation offertes par les sports dans
leurs nouvelles pratiques.
Nous arrivons ainsi à l'avènement de ces sports étranges et étrangers —
course à pied, tennis, rugby, football — qui allaient captiver la jeunesse bourgeoise
avant de fasciner à son tour le public populaire. Pour le Dr. Tissié, le « sport
anglais » apportait aux adolescents (à certains adultes aussi d'ailleurs !) « une
enivrante impression de liberté » 7. Mais il écrivait de Bordeaux, bastion de
l'anglomanie ; et les jeux importés d'Angleterre inspiraient autant de réserves que
d'enthousiasme, la prudence médicale devant le surmenage ou de possibles
blessures venant conforter la méfiance patriotique, voire le chauvinisme.
Dans son avant-propos aux Sports athlétiques de Frantz Reichel, publié en
1895, Georges de Saint-Clair, du Racing et l'U.S.F.S.A., rappelait que le terme
que l'auteur avait choisi pour son titre, paru en 1889, « effraya les uns et exaspéra
les autres ». Pour les premiers, il évoquait le cirque et les acrobates ; pour les
autres, il était synonyme des courses de chevaux, des paris, des bookmakers. La
lecture des Athlètes de la République nous aidera à comprendre que ces réserves
n'étaient pas si ridicules qu'elles peuvent paraître aujourd'hui. Sans parler de
l'accusation portée contre les nouveaux jeux de favoriser l'importation de valeurs
britanniques, alors à la mode dans la haute société mais irrecevables pour le
patriotisme sourcilleux du moment. Et Saint-Clair de citer Paschal Grousset,
ancien Communard et bon connaisseur de l'Angleterre où il avait passé son exil,
qui met les lecteurs du Temps en garde contre les « très sérieux inconvénients
moraux que peut avoir cette misérable idée de sport introduite dans les moeurs
scolaires, du pari et des vies anglais venant à la suite... » 8 .
Même sans la menace des « vices anglais », le dévergondage français portait
tort à l'idéal sportif. Les jeux bucoliques de Bougival — déjeuners fins et femmes
faciles — discréditaient le canotage en tant que sport. Coubertin déplorait « les
insupportables souvenirs d'Asnières ». Un sénateur de 1890 se dressait contre la
Préface 13
course à pied, « institution récemment créée » qui faisait concurrence au hippisme
et menaçait « de développer la vanité des jeunes sous prétexte d'hygiène et de
force physique » 9 .
Le fait est que les sociétés de courses à pied (Racing 1882, Stade Français
1883) avaient semblé faire concurrence pour un temps aux hippodromes, qui
traversaient leur propre crise. Les coureurs s'inscrivaient sous des noms d'emprunt
pour des prix en espèces, comme le faisaient aussi de nombreux coureurs
cyclistes ; les courses attiraient les joueurs et les bookmakers. Jusqu'à ce que
s'ouvre ce que Reichel nomme « une période plus saine, celle du vrai sport » 1 °.
Mais les hésitations avaient duré quelques années, puisque le Racing, fondé en
1882, n'abandonna la casaque et la casquette du jockey pour le costume anglais
(jersey et shorts) qu'en 1886. Tout cela est contemporain de la grande crise du
pari (mutuel et à la cote) qui sévit sur les hippodromes et les vélodromes pour
culminer entre 1887 et 1891, dont les effets sur la pratique des sports en général
gagneraient à être mieux connus.
Intérêts commerciaux et « préoccupations patriotiques »" confondus ajoutent
à l'intérêt du public : le hippisme (comme la vélocipédie) maintiendra le jeu et le
professionalisme ; l'athlétisme les exclura. « Ils ne contamineront jamais les sports
pur. » 12 En athlétiques, déclare Reichel, l'amateurisme restera l'amateurisme
conséquence, il y aura moins de coureurs, moins de spectateurs aussi. Mais ceux
qui renoncent — du moins le dit-on — sont ceux que le vrai sport, hygiénique
et récréatif, n'intéresse pas vraiment. Point de vue hautement élitiste (pourquoi
assurer un salaire de base aux députés et sénateurs, et non aux jouers de balle
ou aux coureurs de fond ?) qui a obnubilé bien des athlètes, et des meilleurs.
Que le sport suscite un certain puritanisme idéaliste" n'était pas surprenant
dans le climat de régénération physique et morale dans lequel il se développait.
« La génération présente est née fatiguée », déclare le bon Dr. Tissié. 14 Il fallait
la revigorer, lui donner des muscles. « Beaucoup de jeunes gens sombrent dans
la neurasthénie, quelques-uns dans la folie, et un grand nombre dans l'impuissance
du vouloir ... Leur caractère et leur volonté ne sont pas développés... ce qui est
la caractéristique de la fatigue ou de la fin de race. » 15 Une hérédité affaiblie était
confirmée par une éducation affaiblissante, « étroite, renfermée, vieillotte, trop
prudente », que le Petit Journal dénonçait à ses lecteurs' 6. Paschal Grousset l'avait
déjà dit avec moins de ménagements quand il critiquait « l'éducation homicide
qui a si longtemps abâtardi et émasculé notre race, qui s'est incarnée... dans le
petit crevé»'. Il ne s'agit pas seulement de redresser les muscles et avec eux la
18, de leur enseigner « la vitalité des petits crevés, mais les « bronzer moralement »
droiture physique et morale » qui seule « fait les vrais champions »' 9 .
Mais quelle droiture ? Encore une fois, la politique s'en mêle. Comme le dit
Bernard Maccario, l'enfant en jeu devient enjeu : on aura des gymnastes de droite
et des gymnastes de gauche, le sport catholique et le sport laïc, des clubs de
coloration politique diverse, comme on avait déjà des orphéons et des fanfares,
des colombophiles et des pompiers bleus, blancs ou rouges 20. Et la presse sportive,
comme le reste de la presse, reflétera les scissions politiques du moment : il suffit
14 Les athlètes de la République
de consulter, par exemple, le Vélo du 31 juillet 1898 et des mois suivants, pour
qui s'ensuivra. l'Affaire Dreyfus et la fondation de l'Auto-Vélo
Mais la politique n'est pas seule en cause Sports, jeux, athlétisme, comme
tout phénomène social, reflêtent les valeurs et les problèmes de la société qui les
sécrète. Le chapitre de Gilbert Andrieu sur la gymnastique commerciale est
important dans ce contexte, et trop isolé. Dans un roman publié en 1899, Henri
Desgrange (lui-même !) mettait en relation « le formidable mouvement de
régénération physique que nous subissons en ce moment » et « le mouvement d'affaires
21. Voici un aspect des activités que cette révolution dans nos moeurs allait créer »
athlétiques et sportives qui mériterait des études plus approfondies que celles
inspirées par la répulsion que suscite la commercialisation d'activités réputées
trop nobles pour être monnayées. Laissons de côté (mais le peut-on jamais ?) les
jugements de valeur : force est de constater que la floraison de fédérations, de
fabricants, de journaux et de modes qui accompagne l'essor sportif de la fin du
siècle contribue à la reprise des affaires qui permet de transformer celle-ci en
« Belle Epoque ».
On remarquera la concordance entre la dimension spectaculaire et
compétitive d'une certaine évolution du sport et les valeurs dominantes de l'époque. Le
goût de la performance et du record s'inscrivent dans la stricte perspective du
positivisme, du taylorisme et du productivisme. La « championnite », le
starsystem, importés des pays anglo-saxons, alimentent et facilitent la publicité. De
plus, ils traduisent le souci de l'accomplissement mesurable et chiffrable avec une
précision elle aussi nouvelle. Cela ne veut pas dire que le champion soit « réifié »,
encore moins qu'il devienne « fantôme quantitatif.. image mathématique »22 . Au
contraire, il incarne des images et des valeurs qui, en son absence, resteraient
trop idéales et sans prise directe sur l'imagination du public. Il représentera aussi,
et très efficacement, cette idéologie de la mobilité grâce au rendement, ces
perspectives de promotion sociale par l'effort individuel, que J.-M. Brohm dénonce
dans Corps et politique, et qui joue un rôle crucial dans l'idéologie de la
Troisième République.
Dans ce contexte, il faut regretter le peu d'attention prêté à la vélocipédie,
cruciale dans la propagation des activités sportives, leur popularisation et, bien
sûr, leur commercialisation. C'est la bicydette qui enseigne les joies « de la vitesse,
vertigineuse, sensuelle, énergique, sauvage » ; l'ambition « de dévorer l'espace »,
et « les plaisirs ardents de la locomotion rapide »23 . C'est elle qui vulgarise la
notion de championnat et du record. C'est elle, la première, qui inaugure la
démocratisation d'activités jusque là réservées aux riches. A la fin du siècle, il ne
restait « que deux raisons pour refuser de goûter aux délices de la vélodpédie :
la pauvreté et les hémorroïdes »24 . Peu d'ouvriers accédèrent à ces délices avant
1914 ; toutefois, des gens de condition bien modeste les goûtaient déjà au
tournant du siècle.
Dans les pages qui suivent, on retrouvera la vélodpédie pour le grand rôle
qu'elle joue dans la concurrence entre fédérations sportives régionales, décrite
dans un des essais de Robert Joseph. Mais n'a-t-elle rien à faire dans les
imaginaires féminins dont s'occupe Françoise Labridy-Poncelet ? La contribution
Préface 15
de Jacques Thibault témoigne du contraire. Sport de dasse, certes, mais
émancipateur du corps comme de l'esprit. Surtout pour les femmes. Même le Dr.
l'Hygiène du Tissié, hostile au cyclisme féminin dans la première édition de
vélocipédiste (1888), allait changer d'avis pour la seconde édition, celle de 1893.
La femme restait « un utérus entouré d'autres organes », mais les
perfectionnements de la selle et des caoutchoucs rendaient la nouvelle bicyclette plus viable.
« Que la femme monte donc à vélocipède, qu'elle revête surtout un costume
décent, et avant peu, chaque fiancée voudra posséder une bicyclette dans sa
corbeille de noce » 25 .
C'est également la bicyclette qui posera le problème du « sport spectacle » :
ce sont les courses cyclistes, sur piste et plus encore sur route, qui mobilisent le
public par le grand branle-bas publicitaire qu'elles occasionnent. Divertissement
populaire dès ses débuts, le sport spectacle commercialisé, politisé, chauvinisé,
sera bientôt dénoncé. Toutefois, nul ne se risque à proposer une autre forme
d'activité moins aliénante susceptible d'un enthousiasme collectif de même
ampleur. A vrai dire, où qu'on le cherche dans l'espace et le temps, le modèle
idéal fait historiquement défaut.
Le lecteur aura à choisir entre deux lectures d'un même fait social : celle de
Pierre Chambat, pour qui les rituels pacifiques de la gymnastique contribuent à
l'acculturation et à la « nationalisation » des masses ; l'émulation sportive remplace
la guerre sociale, les sociétés athlétiques canalisent la violence, orientant les jeux
traditionnels et les coutumes locales vers la mode nationale ; à l'opposé,
JeanMarie Brohm dénonce la confiscation du mouvement sportif naissant « au service
des objectifs politiques impérialistes, nationalistes et militaristes de la bourgeoisie
française, toutes tendances et factions confondues » et présente le baron de
Coubertin comme le représentant exemplaire de la classe bourgeoise ...
Pour ma part, je trouve que les objectifs de la bourgeoisie française (notion
plutôt floue) étaient multiples et souvent divergents. Et, si la majorité de la
bourgeoisie — comme la majorité des Français de ce temps en général —
s'accordait sur certaines valeurs de base (travail, famille, patrie, épargne)
communes, mutatis mutandis, pour nombre de sociétés traditionnelles, l'idéal de l'élite
sociale était tout autre : il prônait l'effort gratuit, l'exploit inimitable, cette
kalokagathia qui joint la beauté physique à la distinction de l'âme. L'esprit sportif
tâchera de concilier les deux systèmes de valeur, mais il n'y parviendra pas
toujours dans le même temps. Exclusif et élitiste à ses débuts, il ne se démocratise
que sur le tard par le truchement de la politique et du commercialisme, gardant
toujours le respect de la distinction — accessible mais inégalitaire. Ce qui rappelle
encore l'idéal révolutionnaire et républicain de la « carrière ouverte aux talents
et à l'effort ». Affirmer que cela fait le jeu de la dasse dominante, c'est, me
semble-t-il, dire trop ou pas assez.
Que jeux ou autres exercices physiques fassent aussi partie de stratégies
des suppôts de répressives, qu'affabulations et mythologies sportives soient aussi
l'idéologie bourgeoise, comment le nier tout à fait ? Les sociétés traditionnelles
les avaient déjà mobilisés pour canaliser tant soit peu la violence ambiante,
aménager (sinon dompter) les énergies de la jeunesse, ordonner leurs rythmes et
16 Les athlètes de la République
leurs structures. Le pari, le jeu, le gain, la gloire, personnels ou par délégation,
n'en ont jamais été exclus. Le mot athlète lui-même dérive d'athelo: se disputer
un prix (athlon). Le sport, comme tout « théâtre de l'action », est surdéterminé et
surdéterminant. Il peut ètre aliénant ou cathartique. Le dénoncer comme
exclusivement aliénant est aussi naïf que de le revendiquer comme exclusivement
cathartique.
Il est vrai par ailleurs, et nous l'avons bien vu, que la popularité des sports
modernes — comme la popularisation des sports naissants — n'est pas venue
d'elle-même. Elle résulte de prosélytismes et de campagnes publicitaires inspirés
par des fins dernières : patriotisme, profit, défense sociale. Le droit au sport n'a
pas été revendiqué, du moins par le grand nombre, au même titre que le droit
au travail — voire le droit à la paresse... Mais si la propagande en faveur des
activités athlétiques a des motivations politiques évidentes ou sous-jacentes, le
progrès des sports et l'engouement dont ils deviennent l'objet témoignent de leur
capacité d'inspirer l'enthousiasme et l'engagement individuel. Le nombre croissant
des pratiquants et des spectateurs reflète l'éventail croissant d'options tant sociales
que matérielles, un choix plus varié comme une plus grande égalité d'accès au
marché des loisirs. Comme tout homme, comme toute femme vivant en société,
les « athlètes de la République » et leur public étaient nécessairement conditionnés,
parfois même manipulés. Mais ils suivaient leur vocation, choisissaient leur métier
et leurs divertissements un peu plus librement que les générations qui les avaient
précédés. Au regard de l'Histoire, un tel progrès revêt une valeur certaine.
Eugen Weber
Notes
1. Le Drapeau, 12 juillet 1884 ; Le Nouvelliste de Lyon, 7 juillet 1884. Ces deux citations se retrouvent
dans le chapitre 2.
2. Ibid.
3. Préface du Manuel d'exercices et de jeux scolaires (1891), cité par Jacques Thibault, L'Influence du
mouvement sportif dans l'évolution de l'éducation physique dans l'enseignement secondaire français,
Paris, 1972, p. 75.
4. Raoul Blanchard, Ma Jeunesse sous l'aile de Peguy, Paris, 1961, p. 147, raconte comment en 1895
les cagnards du lycée Louis-le-Grand firent le compliment traditionnel de fin d'année au professeur
de gymnastique. L'un d'entre eux, « lui lut un long discours... hérissé de grec et de latin, dont les
derniers mots étaient : « Sursum corda, tout le monde en haut des cordages ! » Et le récipiendaire,
enchanté, de s'écrier : « Bravo ! Je ne savais pas que ça voulait dire çal. »
5. L R. Berlanstein, The Working People of Paris, Baltimore, 1985, p. 132-33.
6. Voir les statistiques de G. Le Roy, Education physique et gymnastique, Paris, 1913, p. 354, cité par
Pierre Arnaud dans le chapitre 19.
7. Cité par J. Thibault, op. cit., p. 76.
8. Frantz Reichel, Les Sports athlétiques, Paris, 1895, p. v ; Le Temps, 16 février, 1890.
9. Cités par J. Thibault, op. cit, p. 86, 116.
Préface 17
10. F. Reichel, op. cit., p. 17, 84-87.
11. « All Right », Les Coulisses du Pari Mutuel, Paris, 1891, p. 28.
12.op. cit., p. 14.
13. Aussi, rappelons le souci de respectabilité et de sérieux des premiers élus ouvriers, qui devaient
aussi prouver la qualité de leur engagement personnel par la pratique des vertus bourgeoises,
c'est-à-dire aristocratiques, y compris le désintéressement.
14. Philippe Tissié, La Fatigue et l'entraînement physique, Paris, 1897, p. 85.
15. Philippe Tissié, in Journal de médecine de Bordeaux, le 19 avril 1896, cité in Urbis, II, 1979,
p. 55.
16. Petit Journal, 8 janvier, 1897: « Les petits Français selon une Américaine ».
17. Philippe Daryl (Paschal Grousset), La Renaissance physique, Paris, 1888, p. 21.
18. Pierre de Coubertin, Pédagogie sportive, Paris, 1972, p. 129, cité par J..M. Brohm, Corps et
politique, Paris, 1975, p. 221.
19. Henry Aurenche, Mémoires d'une bicyclette, Paris, 1923, p. 72-73.
20. Henry Polge, Mon vieil Auch, Auch, 1969, p. 71, raconte comment en août 1888 le Sport
vélocipédique du Gers organisa six courses sous les lumières électriques nouvellement installées
sur les allées d'Etigny. Les lampes ne fonctionnant pas, les courses durent être abandonnées, à la
grande joie des républicains, membres du club rival, le Vélo-Sport Auscitain.
21. Henri Desgrange, Alphonse Marcaux, Paris, 1899, p. 17.
22. J.-M. Brohm, op. cit., p. 197, et ci-dessous p. 195.
23. J.-M. Rosny, Le Roman d'un cycliste, Paris, 1899, p. 18.19 ; Gaston Vuillier, Plaisirs et jeux, Paris,
1900, p. 329, 343.
24. Baudry de Saunier cité par Georges Renoy, Le vélo au temps des belles moustaches, Bruxelles,
1975, p. 13.
25. Edition de 1888, p. 105 ; et avant-propos d'août 1892 à l'édition de 1893, dont aussi les p.
11931. On remarquera par ailleurs que le bon docteur mettait ses lecteurs en garde contre les effets
de la selle de bicyclette sur l'urètre masculin, dont les inflammations pouvaient mener à des
congestions chroniques de la prostate, à la masturbation, le surmenage des organes génitaux, et
l'impotence prématurée, éd. de 1888, p. 102.104. Une partie de ce texte sera abandonnée dans
l'édition de 1893, p. 110-111, témoignant des perfectionnements apportés à la fabrication de la
petite reine. L'esprit des réserves originales se retrouvera pourtant dans les conseils d'Henri
Desgrange aux apprentis de la course cycliste : La Tète et les jambes, Paris, 1898, p. 18 et passim.
Introduction
C'est dans le dernier tiers du >CLIC' siècle que s'organisent et se diffusent
massivement les pratiques d'activités physiques et sportives. Au sens propre, nous
assistons à l'éclosion d'une authentique culture physique : un ensemble de
manières d'agir et de penser entièrement ordonné au développement et au
perfectionnement de l'efficience motrice en fonction d'un système de valeurs ou
de finalités propres à chaque groupe social. La naissance puis l'essor du
« mouvement sportif », l'avènement des premières Unions et Fédérations
gymnastique, vélocipédique, athlétique, etc., l'institutionnalisation progressive de la
gymnastique scolaire, l'apparition de rivalités et de concurrences sévères entre les
idéologies dans la conquête de l'espace des pratiques sont là pour témoigner
d'une transformation radicale de la société française.
On ne peut rester indifférent à cet événement si l'on prend acte qu'il s'insère
dans un contexte politique déterminant pour l'avenir : l'avènement de la
Troisième République. Encore devons-nous nous empresser d'ajouter que les
prémices de cet essor des pratiques d'exercices sont très nettement dessinées,
tant en France qu'à l'étranger, avant 1870. Soit qu'il corresponde à la montée
des nationalismes (particulièrement en Prusse et en Tchécoslovaquie), soit qu'il
exprime les nécessités d'une régénération de la race par l'hygiène (Suède), ou
enfin qu'il réponde à une vision nouvelle de l'éducation globale (Angleterre). En
France, si le mouvement en faveur de la renaissance physique a été plus tardif,
on ne saurait passer sous silence l'oeuvre considérable d'Amoros, celle de l'Ecole
de Joinville (ouverte en 1852), non plus que le rayonnement de Clias, de Triat
ou de Laisne. De fait, on assiste dès le premier quart du X1Xe siècle à une
entreprise de systématisation pédagogique des exercices physiques qui a abouti à
l'édification de méthodes à fort caractère national. Et c'est sur cet amère fond
que se sont développées, particulièrement en France, leurs formes scolaires,
militaires, civiles ou commerciales'.
Ces précautions étant prises, deux circonstances, l'une politique, l'autre
économique, semblent avoir contribué à l'extraordinaire développement de la
pratique des activités physiques et sportives : la défaite de 1870 et la révolution Les athlètes de la République 20
industrielle et technique. S'il n'y a pas de relation causale entre ces événements,
il faut néanmoins noter leur contiguïté temporelle. L'évolution du mouvement
sportif reste inséparable des attitudes qu'il génère et du contexte socio-culturel
dans lequel il s'insère. Sedan a sans nul doute suscité un sursaut d'orgueil
national. La République est née du désastre. Cela est trop connu pour que nous
insistions. Ce qui l'est moins, c'est la lente émergence d'une réaction nationaliste,
patriotique et revancharde qui se traduit par la multiplication des sociétés
conscriptives : gymnastique, tir et instruction militaire. Car c'est un trait particulier
à la société française que d'avoir construit une culture physique sur des bases
militaires : cette incorporation et cette mobilisation des masses, favorisée par la
réforme de la loi militaire sur le recrutement s'est largement appuyée sur
l'instruction physique et militaire dispensée par les sociétés conscriptives, sur
l'école avec l'aide des municipalités, des conseils généraux et des préfets, sans
compter la contribution des puissantes Unions patriotiques, des Ligues et de leurs
Comités nationaux ou régionaux. Il est vrai que, dans le même temps, l'essor
industriel et technique de la France allait, au travers de crises successives,
progressivement transformer les conditions de travail ainsi que les habitudes et
les mentalités 2. L'industrialisation (avec la lente constitution des grands monopoles
et des concentrations), l'urbanisation (avec l'apport de la main-d'oeuvre rurale),
joueront un rôle non négligeable dans l'avènement de ce que nous nommerons
la sociabilité sportive. Entre 1870 et 1914, se créent plusieurs milliers de sociétés
conscriptives, de sociétés de jeux traditionnels ou locaux (tir à l'arc, billes, quilles,
joutes de sociétés vélocipédiques, de cercles, de clubs, d'associations de régates,
d'escrime, de natation, de culture physique, de sports ...
De sports. Le mot est lâché. Mais que désigne le sport en 1870 ? En 1890 ?
En 1914 ? Rien en tout cas de ce que nous connaissons aujourd'hui. Intimement
lié à l'histoire de la société française, il devra néanmoins à son internationalisme
les traits essentiels de sa modernité. Mais à la fin du XIXe siècle et jusqu'en 1914,
il est souvent inféodé aux particularismes régionaux et locaux. Ce n'est que
progressivement que l'idée sportive s'imposera dans les familles qui sont encore
réfugiées dans leurs traditions. Pratiquer un sport c'est, en effet, rompre avec un
mode de vie, une façon de penser le monde et s'engager dans une aventure. Et
il faudra bien un jour étudier de près l'essor de cette idéologie sportive, propre
à une certaine jeunesse à partir des années 1910-1911, qui puise ses inspirations
chez des hommes comme Maurras, Peguy, de Coubertin et bien d'autres encore ...
La Grande Guerre paraît fixer le terme de cette première conquête des
corps et des esprits : si la période 1870-1914 a vu se constituer, souvent de façon
anarchique, au travers de rivalités idéologiques et professionnelles, l'essentiel du
mouvement sportif associatif, c'est après 1920 que seront jetées les premières
structures durables du sport moderne. C'est donc à cette période de gestation
que nous nous intéresserons ici.
La gymnastique puis le sport grandiront avec la République naissante, tout
en étant inévitablement traversés par les conflits, les débats, les choix de la
société française. Phénomène de culture et, en tant que tel, construction humaine,
Introduction 21
le sport n'est pas, ce que l'on croit trop souvent, la simple copie conforme des
pratiques compétitives d'Outre-Manche. Et il fallait bien un jour écrire cette
histoire jusque-là délaissée par l'Histoire. Certes, quelques voix se sont déjà fait
entendre ici et là. Peu nombreuses, elles n'ont guère eu d'écho que pour un
public averti 3. Les travaux publiés, contraints à un lourd travail de mise en
perspective, ont souvent privilégié les grands courants et délaissé les événements
locaux ou régionaux. Il fallait donc restituer du concret sur la base de la
documentation manuscrite et imprimée des archives locales, départementales ou
nationales. C'est à ce travail que l'équipe s'est consacré tout en se fixant trois
objectifs :
Nous avons voulu qu'il soit l'oeuvre du plus grand nombre possible de
professeurs d'éducation physique. Il y a quelques années une telle gageure eut
été impossible. Mais les temps changent, et l'intégration universitaire récente des
études en Sciences et techniques des activités physiques et sportives (S.T.A.P.S.) a
permis à nombre d'entre eux d'effectuer des recherches sur les pratiques dont ils
sont les agents . Cette double situation (acteur et spectateur critique) est originale,
voire sans doute unique dans le monde des historiens. Elle offre cependant
d'indéniables intérêts, ne serait-ce que dans l'élaboration des cursus professionnels
des étudiants. Un tel travail collectif court cependant le risque de la juxtaposition,
de la répétition. L'unité d'un livre n'exige-t-elle pas d'avoir recours à d'autres
critères que ceux adoptés dans un compte rendu de colloque ? Nous assumerons
cette critique, car nous ne pouvions offrir une unité de ton et de composition
que seul un auteur unique pouvait garantir. Au moins espérons-nous ouvrir la
voie à des recherches originales.
C'est pourquoi nous avons délibérément choisi de privilégier simultanément
les sources locales, régionales et nationales. Car il est important que la lecture de
l'ouvrage favorise la mise en relation de phénomènes ou d'événements qui, s'ils
ont eu une ampleur nationale, ont pu revêtir, çà et là, des aspects singuliers.
Que l'on songe en particulier aux luttes entre républicains et cléricaux, aux fêtes
du 14 juillet ou aux bataillons scolaires ... Chaque contribution résulte donc de
l'exploitation des sources documentaires (archives de sociétés, manuscrits, revues,
délibérations des conseils municipaux et généraux) qui ont été récemment classées
par les archives départementales. Cependant, des approches plus globales sont
indispensables afin d'établir un lien, une communauté d'intention entre les
différents auteurs.
Par cette démarche, nous avons donc fondé l'espoir de réinsérer les pratiques
d'activités physiques et sportives dans leur contexte social et culturel. A une
histoire événementielle, nous avons tenté d'opposer une histoire contextuelle. S'il
est vrai que les activités physiques et sportives n'existent que par référence à des
pratiques sociales, s'il est vrai que ces pratiques se parent des traits constitutifs
de la culture propre à chaque époque, s'il est vrai que le contexte social,
politique, économique joue un rôle de « marqueur » sur toutes les productions
humaines, alors il doit être possible d'identifier les traits particuliers de la pratique
des activités physiques et sportives dans le contexte des années 1870-1914. Si la
Troisième République a voulu affirmer sa grandeur et son rayonnement, si elle
Les athlètes de la République 22
a voulu promouvoir un idéal démocratique et égalitaire, comment cela s'est-il
traduit sur le terrain des pratiques sportives ? En quoi la gymnastique, le sport
ont-ils été des auxiliaires précieux de ces valeurs ? Et quelles sont ces valeurs ?
Nationalisme, patriotisme, civisme ? Neutralisme, laïcité, anticléricalisme ?
Expansionnisme, colonialisme ? Démocratie, égalitarisme ? Nombre de questions se
bousculent encore ... les oppositions ville-campagne, zones industrielles-zones
rurales, républicains-cléricaux, patronat-prolétariat, enseignement
public-enseignement privé, dasses bourgeoises-dasses populaires ... et quelques unes seulement
seront abordées. De même, faudrait-il mettre en évidence les rôles joués par
certains « notables » dans la diffusion et la promotion des pratiques d'activités
physiques : Coubertin bien sûr, mais également Deroulède, Buisson, Ferry, Macé,
Barres,Tissié, etc. Dans telle ou telle région, dans telle ou telle localité, leur action
a pu être décisive ... Enfin, comment ne pas évoquer les fêtes, les banquets, les
cérémonies, les défilés, les spectacles dans le concert des fêtes républicaines, mais
aussi dans la vie quotidienne? L'autonomisation du mouvement sportif ne
tientelle pas en partie à la capacité qu'il a eu de se donner à voir ?
C'est un programme bien lourd, et nous ne pourrons le traiter que
partiellement. Mais les questions restent posées et ne manqueront pas d'obtenir
des réponses dans un avenir proche. Le plan que nous avons adopté s'efforce de
prendre en compte les temps forts qui ont jalonné la progression de l'idée
sportive en France tout en insistant sur l'importance des facteurs politiques et
idéologiques. Car les pratiques d'activités physiques et sportives sont, dès leur
origine, affectées par l'idéologie républicaine : ou qu'elles en soient les chantres,
ou qu'elles la contestent. Si les pratiques conscriptives sont à l'image de la société
militaire dans la France républicaine, les fêtes roboratives ont souvent été un
moyen de manifester ostensiblement allégeance ou dissidence au régime. Quant
au sport nouveau, venu d'ailleurs, il ne pourra conquérir son autonomie que par
l'adoption de règles qui transcendent en quelque sorte les divisions et les conflits
sociaux, idéologiques, syndicaux qui le traversent tout en témoignant
paradoxalement de son succès.
La naissance du mouvement sportif en France est incontestablement marquée
par le contexte politique et militaire. Comme le signale M. Spivak, « l'armée, par
sa position dans la société de l'époque, était l'unique institution nationale où l'on
pouvait mettre en application sur une large échelle, le principe de la formation
physique, quels qu'en étaient les objectifs implicites et explicites. En ce faisant,
elle devançait de très loin le domaine civil, créant ou consolidant les fondements
d'un vaste mouvement qui finalement devait déborder du cadre initial et s'imposer
dans le domaine scolaire en particulier. »4 Les lois successives sur le recrutement
de l'armée, celle sur l'intégration de la gymnastique (et de l'instruction militaire)
dans les programmes d'enseignement, l'échec des bataillons scolaires et l'essor
consécutif des sociétés conscriptives, vont contribuer à faire de la France un
territoire pédagogique, lieu d'une véritable mobilisation nationale. Dans ce
contexte, l'école semble avoir joué un rôle moteur dans la promotion des idéaux
patriotiques (A. Bourzac). L'engouement, certes provisoire, pour les bataillons
Introduction 28
scolaires (A. Bourzac, P. Arnaud) a néanmoins contribué à l'essor des sociétés de
gymnastique, de tir et de préparation militaire (P. Arnaud, R. Joseph). Et c'est
encore l'école qui, après 1907, accentuera sa politique conscriptive avec la création
des sociétés scolaires de tir (J. L. Gay-Lescot).
Cette situation s'explique par l'extraordinaire concurrence que se livrent les
sociétés conscriptives, au nom d'une idéologie partisane, dans la conquête
d'adeptes toujours plus nombreux. La pratique de la gymnastique (on devrait
dire des gymnastiques) se partage entre le secteur commercial (G. Andrieu) ou
associatif et, dans ce dernier cas, fournit le prétexte à des affrontements plus
idéologiques que sportifs. Le militantisme de la Ligue de l'enseignement
(B. Maccario) répond à celui de la Fédération catholique (B. Dubreuil) et illustre,
dans un domaine particulier, la guerre incessante que se livrent républicains et
cléricaux. On ne saurait oublier cependant les tentatives du patronat pour
contrôler les masses laborieuses au nom de la morale et de la philanthropie
(J. Defrance). Chacune de ces luttes culmine dans la célébration ostentatoire d'une
identité : c'est le rôle de la fête gymnastique d'édifier les masses tant à Nancy
(R. Joseph) qu'à Lyon (J. Camy) en usant d'un cérémonial propre à émouvoir le
spectateur (P. Chambat).
La multiplication des sociétés conscriptives suscitera de nombreuses critiques.
A partir de 1882, les premières associations sportives inaugurent une partition
nouvelle des pratiques d'activités physiques tout en se réclamant d'une idéologie
libérale et conquérante. Le mouvement sportif associatif va progressivement
s'autonomiser tout en infléchissant les pratiques vers le modèle compétitif. On
ne pouvait oublier l'oeuvre considérable de Pierre de Coubertin J. M. Brohm).
Mais, si le sport est d'inspiration bourgeoise, il contribuera à l'émancipation des
femmes (F. Labridy-Poncelet, J. Thibault) et à l'unification du mouvement sportif
ouvrier (B. Deletang). C'est une façon de faire pièce au mythe du sport neutre
que d'évoquer les enjeux qui ont présidé à l'unification du mouvement sportif
(R. Joseph). La création de fédérations concurrentes (parfois pour un même sport)
semble être le prélude nécessaire à une autonomisation de la vie sportive qui
prend ses racines dans une lente mais inexorable transformation des relations
humaines (P. Arnaud).
Afin de donner plus de vie à chacune de ces contributions, nous avons
choisi de présenter quelques documents, le plus souvent inédits. Ils sont aptes,
croyons-nous, à placer le lecteur dans l'ambiance de l'époque, tout en lui
permettant d'évaluer la distance qui nous sépare d'elle. C'est, à ce propos,
l'occasion pour nous de remercier toutes les personnes qui ont accepté de nous
confier des documents et de les reproduire ou qui se sont, toujours aimablement,
prêtées au jeu de l'entretien.
Nous ne saurions conclure sans remercier chacun des collaborateurs de cet
ouvrage. Nous exprimons également toute notre gratitude à l'Université Claude
Bernard (Lyon 1) qui a subventionné ces recherches et au professeur Chanel, son
administrateur adjoint, pour l'intérêt qu'il leur porte et l'appui qu'il leur offre
depuis de nombreuses années.
Pierre Arnaud
24 Les athlètes de la République
Notes
1. Sur ces points cf. Pierre Arnaud (sous la dir. de), Le corps en mouvement, précurseurs et pionniers
de l'éducation physique, Toulouse, Privat, 1981.
2.. Deux ouvrages récents témoignent de ces lentes mais profondes transformations : Eugen Weber,
La fin des terroirs, la modernisation de la France rurale 1870-1914, Paris, Fayard / Editions
)(De-..70e siècles, tome 1 : Recherches, 1983 et Yves Lequin (sous la dir. de), Histoire des Français,
La société, Paris, A. Colin, 1983.
3. Se reporter à la bibliographie présentée à la fin de l'ouvrage.
4. M. Spivak, « Le développement de l'éducation physique et du sport français de 1852 à 1914 », in
Revue d'histoire moderne et contemporaine, n° 24, 1977, p. 31.
Première partie
Les pratiques
conscriptives « Le jour où il sera bien entendu que nous n'avons pas
d'oeuvre plus grande et plus pressante à faire, que nous devons
laisser de côté, ajourner toutes les autres réformes, que nous
n'avons qu'une tâche, instruire le peuple, répandre l'éducation
et la science à flots, ce jour, une grande étape sera marquée
vers notre régénération. Mais il' faut que notre action soit
double, qu'elle porte sur le développement de l'esprit et du
corps ; il faut, selon une exacte définition, que dans chaque
homme elle nous donne l'intelligence réellement servie par les
organes. Je ne veux pas seulement que cet homme pense, lise
et raisonne, je veux qu'il puisse agir et combattre. Il faut mettre
partout, à côté de l'instituteur, le gymnaste et le militaire, afin
que nos enfants, nos soldats, nos concitoyens, soient tous aptes
à tenir une épée, à manier un fusil, à faire de longues marches,
à passer les nuits à la belle étoile, à supporter vaillamment
(Mouvements.) Il faut pousser toutes les épreuves pour la patrie.
de front ces deux éducations, car autrement vous ferez une
oeuvre de lettrés, vous ne ferez pas une oeuvre de patriotes. »
Discours de Gambetta à Bordeaux, le 26 juin 1871 à
la réunion des délégués des comités républicains de la
Gironde. L'instituteur, le gymnaste
et le militaire
La défaite autrichienne face à la Prusse, le 3 juillet 1866 à Sadowa ébranle,
en France, les convictions les plus assurées en matière de recrutement militaire ;
« une armée de conscrits venait de mettre en déroute l'armée la plus puissante
d'Europe »'. Elle sanctionnait l'oeuvre de redressement national accompli par la
Prusse depuis Iéna tout en donnant aux prophéties de Fichte de singuliers accents
de vérité :
« Il existe un moyen, un seul, de préserver la nation d'une déchéance définitive. Un
peuple qui est tombé sous une domination étrangère ne peut continuer à vivre comme
nation et espérer se relever un jour qu'à la condition de rompre résolument avec les
traditions d'un passé condamné, et d'inaugurer un nouvel ordre des choses. Il faut pour
cela que la génération naissante soit transformée moralement par un système national
d'éducation... » 2
L'expression allait faire fortune : la victoire de Sedan était celle de l'instituteur
prussien. Il avait su former des hommes aptes au combat et au maniement des
armes, capable de se diriger et de s'orienter en pays inconnu et hostile. Ainsi, la
Prusse avait-elle été régénérée par l'instructions. La leçon allait être entendue ...
Certes, avant Sedan, quelques voix s'étaient élevées. Jean Macé, en 1863,
réclamait l'organisation immédiate de la Landwehr de l'enseignement. Victor
Duruy s'attachait, sur la base du rapport du docteur Hillairet à introduire la
gymnastique dans les programmes scolaires'. Cette décision, contemporaine de la
réforme (loi de 1868) sur le service militaire, inaugure les relations étroites de
l'école et de l'armée : hésitant longuement sur la nécessité d'introduire l'instruction
militaire dans les écoles, Hillairet finit par céder à la pression politique :
« ... depuis la promulgation sur le recrutement de l'année, l'opinion publique est
devenue très favorable à cette mesure (il s'agit de l'introduction de la gymnastique et de
l'instruction militaire dans les programmes d'enseignement) qui est considérée comme
indispensable »,.
Il reste que l'état de prostration qui a suivi la défaite de 1870 a retardé la
mobilisation massive des populations autour des pratiques conscriptives. Il faudra Les athlètes de la République 28
attendre l'arrivée définitive des républicains au pouvoir, en 1879, pour que les
Ferry en matière exhortations de Gambetta soient entendues. La politique de J.
scolaire, consacrera l'alliance durable de l'instituteur, du gymnaste et du militaire.
C'est ce que nous allons tenter de montrer dans cette première partie, tout en
étant conscient du caractère hypothétique des arguments avancés. Nous attribuons
en effet un rôle moteur à l'école dans le développement de la gymnastique, du
tir et de l'instruction militaire. Lorsque la loi du 27 janvier 1880 est votée à
l'unanimité par le Sénat et la Chambre des députés, elle sanctionne la victoire
des militaires sur les hygiénistes'. Anticipant sur les lois scolaires proprement
dites (gratuité, le 16 juin 1881 ; obligation et laïcité, le 28 mars 1882) elle sonne
l'heure d'une mobilisation patriotique qui jouera un rôle non négligeable dans
l'édification d'une conscience nationale. L'enseignement de la gymnastique, tout
comme celui du français, a largement contribué à l'acculturation des masses.
oeuvrant à la disparition des particularismes régionaux, l'un et l'autre ont, sur le
registre patriotique, forgé l'unité de la France. Selon l'expression d'E. Weber, les
idées de patrie, de nation, d'ordre, de discipline étaient étrangères à la majorité
de la population française et l'école a su insuffler un point de vue national dans
des consciences régionales'. Tâche immense qui, pour être menée à bien, exigera
le concours des communes et de l'initiative privée. La création des bataillons
scolaires créera, pendant un temps, les conditions de ce rassemblement patriotique
tout en contribuant à l'essor des sociétés de gymnastique, de tir et de préparation
militaire. L'orientation militaire de la gymnastique scolaire qui se confirmera avec
la création des sociétés scolaires de tir à partir de 1907 résistera cependant aux
critiques dont elle est l'objet. Elle bénéficiera du soutien actif, particulièrement
entre 1880 et 1887, de puissantes ligues (Ligue de l'enseignement, Ligue des
patriotes) puis, après cette période, des Unions patriotiques et des Fédérations
nationales et régionales de gymnastique, de tir et d'instruction militaire. Leurs
actions conjuguées dans l'espace et dans le temps auront pour effet d'enserrer la
jeunesse dans un véritable réseau pédagogique.
Notes.
corps militaire, politique et pédagogique en démocratie, Paris, AubierMontaigne, 1. A. Ehrenberg, Le
1983, p. 84.
Paris, Hachette, 1911, art. Fichte. 2. F. Buisson, Nouveau dictionnaire de pédagogie,
Sedan et l'enseignement de la Revanche, Paris, Mémoires et documents scolaires, 3. A. Dupuy,
I.N.R.D.P., 1975, p. 16.
4. Décret du 3 février 1869.
5. Bulletin administratif du ministère de l'Instruction Publique (B.A.M.I.P.) n' 201, 12 mars 1869,
p. 281.
6. Cf. Document n° 1.
B.A.M.I.P. n° 449, p. 117-118: loi rendant l'enseignement de la gymnastique obligatoire dans tous 7.
de garçons, dépendant de l'Etat, des départements et des les établissements d'instruction publique
communes.
E. Weber, La fin des terroirs, la modernisation de la France rurale, Paris, Fayard-Recherches, 1983, 8.
p. 691.
1
L'école patriotique
« Il n'y a pas que les textes. Il y a tout ce qui soutient le
rêve : les chansons, les cérémonies, les contes de bonne femme,
les parades, les images. Observer l'évolution des sociétés
iraplique que l'on prenne aussi et peut-être d'abord cela en
compte. Voyez Jeanne d'Arc, son personnage toujours utilisé,
manipulé par l'idéologie dominante ; mais jamais plus
violemment que durant le XIX' et le premier XX' siècle, dans la
montée du chauvinisme et de la bigoterie, dans l'acharnement
des bien-pensants à défendre leurs privilèges. Des complaintes,
qui firent la fortune du libraire Herluson, à Orléans, et l'une
attribuée à Carnot, l'organisateur de la victoire ! Les Triomphes
de l'héroïne sur les assiettes de la bourgeoisie, sur les cahiers
de l'école primaire, effacent les rancoeurs de toutes les défaites,
préparant d'improbables revanches... »
Georges Duby, «Jeanne d'Arc, Le mythe et l'image »,
L'Arc, n° 72, 2' trimestre 1978, p. 67.
L'école républicaine est une école patriotique. Elle est patriotique par
tradition. Elle est patriotique dans son enseignement. Le vrai républicain ne peut
être que patriote : c'est un citoyen, un homme de progrès, un soldat. Tout le
système est fondé sur ces principes. Tout concourt, instruction, éducation civique
et morale, exercices gymnastiques et militaires, à faire du jeune enfant un bon
républicain au service de la Patrie. On ne peut dissocier un seul de ces éléments
sans courir le risque d'en fausser l'interprétation. Le système d'éducation
républicain est un système d'éducation cohérent.
Les documents et les textes présentés ici illustrent quelques aspects de ce
système.




LEC (LIRL
"Le tour de la France par deux enfants"
Morale Instruction histoire géographie calcul sciences gymnastique
La Révolution de 1789 civique exercices militaires
Les grands principes
r l'homme
- -1
Le citoyen Le soldat
L'homme de progrès
(développement de
l'esprit critique)
O
7
/ LE REPLIF31 !CAIN/ ----) anticléricalisme ( 1905)
V ----) la Revanche, ses excès
Revanche ) ----) Nat iona I i sine (Boulanger)
/patriotisme
----) Pacifisme c 0)
o 1,
0 Jules FERRY — c ->, C
D 16 juin 1881 - gratuité de :E
D 0 I' E e , L ,L I ' en s e i gnem en t .
— E
Ci a 0 2 ?.8 mars 1882 - obligation et ....cIci .) — lu o E .0 _0 laïcité de l'enseignement CÉ 1 W0 .r.
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(tl -' - D .2
2 c 2 — D ïr, .5 .0 — r2 % Loi 27 janvier 1880 - Gymnastique obligatoire (garçons)
0 ri 12 = ,,,, 0 c ro Loi 28 mars 1882 - exercices militaires. ,i, — -
l 6 'cu 8 , - , Décret 06 juillet 1882 - 2 y BATAILLONS SCOLAIRES
'e_1 . 1) 1 -o _i
I, I
Décret 03 février 1869 - Gymnastique
01 février 1868 - Loi Exercices militaires.
L'école patriotique 81
Les principes et les moyens
Document n° 1
Arrêté ministériel du 21 janvier 1882 instituant « une commission d'éducation
militaire » (art. 1).
L'article 2 indique « les principales questions que cette commission sera
chargée d'étudier » :
« Enseignement des exercices militaires et du maniement des armes ; choix des armes ;
distribution des fusils et des cartouches ; choix de livres, d'images et de chants ; discipline
intérieure des établissements d'internes ; gymnastique, escrime. — Fêtes, revues tirs,
excursions et, en général, continuation de l'éducation militaire en dehors des écoles. —
Inspection ».
Document n° 2
Allocution de Paul Bert, ministre de l'Instruction publique, lors de la première
réunion de la commission, le 25 janvier 1882 (Extraits).
L'éducation patriotique est « la question la plus importante ».
«Je dis la plus importante, car un ministère dont le véritable nom devrait être « le
ministère de l'éducation nationale », ne doit pas avoir pour seule pensée de fournir aux
intelligences des éléments de culture ; il devrait se préoccuper aussi, avant tout, peut-être
par-dessus tout, de préparer pour la nation des citoyens dévoués, jusqu'au sacrifice
suprême, dans les luttes où peuvent être engagés les intérêts de la Patrie, sa liberté et sa
gloire. »
« C'est à préparer ces citoyens, coeur et corps, que nous devons travailler ici, et c'est
l'ensemble des mesures à prendre qui constitue ce que j'appelle l'éducation militaire. »
La pratique scolaire
La morale et l'instruction civique
Document n° 3
Pierre Laloi, La première année d'instruction civique, Paris, Librairie dassique
A. Colin et Cie, 1880, 180 p., p. 148.
P. Laloi est le pseudonyme d'Ernest Lavisse.
Les athlètes de la République 32
« Le Peuple français doit, plus qu'un autre peuple, respecter la loi, faite par ses
mandataires. »
« Il doit sans murmurer payer l'impôt voté par les Chambres et remplir ses devoirs
militaires. »
« Il doit respecter l'autorité de tous les agents du gouvernement, depuis le plus humble
jusqu'au plus élevé, depuis le garde-champêtre jusqu'aux ministres et au président de la
République, car les agents de l'autorité sont les serviteurs de la loi, et tous sont élus
directement ou indirectement par les mandataires du peuple. »
« Vous avez intérêt à nommer de bons députés et de bons sénateurs, qui fassent des
lois utiles et justes, choisissent un président de la République digne de cet honneur
suprême, et maintiennent le gouvernement dans les bonnes voies. »
« Vous devez faire de bons choix, non seulement par intérêt, mais par amour de la
Patrie. »
« Aimez les institutions républicaines que la France s'est donnée. »
L'histoire
Circulaire ministérielle du 18 octobre 1881 (Extrait) :
« L'Histoire de France reste toujours — le professeur ne l'oubliera pas — le point de
départ et comme le centre de son enseignement : c'est de là qu'il doit partir ; c'est là qu'il
doit toujours revenir. »
Jules Ferry
E. Lavisse, dont les ouvrages d'histoire pour l'école primaire élémentaire
seront publiés dès les lendemains de la défaite, est l'historien républicain par
résume dans cette formule citée par P. Nora dans excellence. Son engagement se
un article qu'il lui a consacré : « E. Lavisse, son rôle dans la formation du
sentiment national » :
« Si l'écolier ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime
son fusil, l'instituteur aura perdu son temps. »
L'enseignement du français, la lecture, le chant
On ne peut pas toujours isoler ces diverses disciplines, tant elles sont
solidaires les unes des autres.
Document n° 4
journal de l'enseignement primaire (lerjuillet au L'Education nationale,
30 septembre 1893), Paris, Librairie Alcide Picard et Kaan.
L'école patriotique 33
Cours moyen
La Patrie
« Résumé à développer.—La Patrie, c'est notre famille, nos parents, nos amis, tous
ceux qui habitent notre beau pays de France ; c'est tout ce qui nous entoure ; c'est la
vallée fertile, la plaine immense, la montagne qui se perd dans les nues, c'est tout ce que
nous possédons, tout ce qui nous est cher, c'est la gloire de nos pères, notre indépendance,
les droits dont nous jouissons, etc. »
« L'exil est la peine la plus cruelle que l'on puisse infliger à un homme. Qu'y a-t-il de
plus cruel, en effet, que de se voir chasser de sa Patrie, et obligé de vivre loin des siens,
loin de tout ce qu'on a connu et aimé, au milieu d'étrangers qui n'ont ni la même langue,
ni les mêmes moeurs et qui ne savent compatir à votre souffrance ? »
« Le voyageur qui revoit sa Patrie après une longue absence, éprouve un plaisir
analogue à celui que l'on ressent lorsqu'on revoit sa famille après une longue séparation ;
tout lui semble nouveau et superbe ; il ne peut se lasser d'admirer et d'aimer ce qui
l'entoure. (Voir dictée II et l'exercice de mémoire p. 198.) »
Cours élémentaire
Le Patriotisme
« Résumé à développer—Le patriotisme est l'amour de la Patrie.
« On peut faire preuve de patriotisme de mille façons, et dans mille circonstances. »
« Ainsi le soldat qui affronte la mort sur le champ de bataille ; le savant qui expose
sa santé, et même sa vie, pour faire quelques découvertes, pour être utile à sa Patrie ;
l'ouvrier qui par un labeur incessant produit des choses utiles à tous ; l'écolier qui s'efforce
de s'instruire pour devenir un jour un bon citoyen, tous font acte de patriotisme. »
« Conseils.—L'éducation patriotique ne peut se faire en quelques leçons seulement ;
c'est à chaque instant que nous devons parler à nos élèves de notre chère Patrie. C'est par
l'histoire surtout qu'ils apprendront à l'aimer, c'est en leur lisant et leur faisant des récits
d'actes de patriotisme que l'on parviendra à développer en eux ce sentiment. »
Exercice de composition
« Sujet : Dites comment un soldat d'infanterie est habillé et équipé. »
« Développement : (...) Il ne suffit pas, pour être un bon soldat, d'en porter l'habit ; il
faut avant tout aimer sa Patrie et être prêt à donner sa vie pour elle. »
Classe enfantine
Patrie et patriotisme
« Résumé à développer.—La Patrie est une grande famille ; nous devons l'aimer
comme nous aimons notre famille. »
« Un écolier montre qu'il aime sa Patrie en travaillant bien, en cherchant à devenir
bon et à s'instruire pour être plus tard un homme de bien, un homme utile à son pays. »
Exercice de mémoire-0 mon pays (A. Vinet) »
Mes premiers, mes meilleurs amis
Je tiens à toi par l'espérance
Plus encore par les souvenirs;
Les athlètes de la République 34
Témoin des jeux de mon enfance,
Je t'ai dû mes premiers plaisirs.
Tu me rappelles mon bon père,
Mes premiers, mes meilleurs amis,
Les soins, les baisers d'une mère;
O mon pays, mon cher pays ! »
ce morceau avec émotion. Lentement, avec un accent de profonde « Diction.—Dites
tendresse : O mon pays, mon cher pays ! »
Langue française
Conjuguez à toutes les personnes du futur :
«J'aimerai toujours ma Patrie et quand je serai grand, je la défendrai contre ses
ennemis. »
Document n° 5
H. Chantavoine. —« Les enfants du bataillon scolaire » (1891).
Grammaire et composition française, degré préparatoire, Paris, E. Laporte,
librairie classique Paul Delaplane, 1888, 144 p. (23eédition), p. 63.
« Nous sommes les petits enfants
De la vieille mère patrie;
Nous lui donnerons dans dix ans
Une jeune armée aguerrie.
Nous sommes les petits soldats
Du bataillon de l'Espérance ;
Nous exerçons nos petits bras
A venger l'honneur de la France. »
Document n° 6
«La marche des bataillons scolaires » (1884)
Chant patriotique des écoliers : 1884-1921, CRDP Rouen.
« Qui vient là-bas marchant au pas
Avec cette allure guerrière ?
Est-ce vraiment un régiment
Partant protéger la frontière ?
Tambours battant, clairons sonnant
Le béret posé sur l'oreille
Tels des soldats vont aux combats
Avec une ardeur sans pareille.
La foule suit, ciel que de bruit
Et quels tourbillons de poussière !
L'on applaudit, et chacun dit :
Bravo, bravo, bravo le bataillon
Scolaire ! — Bravo ».
35 L'école patriotique
Les bataillons scolaires
Les bataillons scolaires participent aux parades et défilés militaires, aux
cérémonies officielles. Ils seront présents aux funérailles de Victor Hugo (Le Petit
Parisien — 30 mai 1885).
Les images d'Epinal, plus que toute autre forme de propagande, donneront
de jeunes soldats. Elles popularisent les bataillons scolaires. L'enfant, l'homme de
la rue retiennent facilement cette représentation.
Il ne faut pas oublier cependant de rappeler qu'au Salon de 1885, l'école
primaire est à l'honneur ainsi que les bataillons scolaires. Deux toiles sur huit
leur sont consacrées : « Le Bivouac » et « Pour la France ! ». Le C.R.D.P. de Rouen
possède six assiettes décorées consacrées aux jeunes « scolos ».
Deux journaux naissent en même temps que les bataillons scolaires :
L'armement scolaire, un seul numéro (12 novembre 1882) et Le Moniteur des
bataillons scolaires et des sociétés patriotiques, six numéros, 6000 exemplaires
(mars-octobre 1883).
Les thèmes
La barbarie prussienne, l'invasion
Le comportement des vainqueurs est dénoncé comme barbare. La guerre,
l'invasion du territoire ont été des moments douloureux. On rappelle souvent les
exactions et les atrocités commises par les Prussiens.
Document n° 7
Récits patriotiques sur la guerre de 1870-1871. Les massacres de Bazeilles
( 1 er septembre 1870). — Couverture de cahier d'écolier (collection personnelle).
(Voir ci-après, p. 36.)
L'annexion de l'Alsace-Lorraine
André et Julien Volden, les deux héros du « Tour de la France par deux
enfants » choisissent l'exil et quittent la ville de Phalsbourg en Lorraine. De
nombreux Alsaciens-Lorrains suivent leur exemple. L'idée de reconquête apparaît
souvent dans les discours politiques mais aussi dans la vie scolaire.
LES MASSACRES DE BAZEILLES PAR LES BAVAROIS DE VON DER THANN
(1" SI Pl %IBN} 1870)
Pendant la bataille du 1er septembre soldats munis de bottes de paille, de
1870, notre division d'infanterie de seaux de pétrole entrent dans les
marine avait longtemps défendu Ba- maisons et y mettent le feu. Bientôt
zeilles, d'où elle avait infligé des Bazeilles brûle par tous les bouts, les
pertes énormes aux Bavarois. Cette habitants, qui se sont réfugiés dans
résistance indomptable et les vides les maisons, sont condamnés à périr,
creusés dans leurs rangs remplirent car on ne peut en sortir sans être
les soldats de von der Thann d'une achevé à coups de fusil ou percé à
fureur indescriptible, et la population coups de baïonnette.
Avant le 1". septembre 1870, Ba-de ce malheureux village fut l'objet
de telles horreurs, qu'il faut remonter zeilles comptait une population de
jusqu'aux temps barbares pour en 2,048 habitants. Elle est actuellement
retrouver des exemples. de 1,800. D'après la liste officielle
Les ennemis reprochaient aux Ba- dressée, le 23 avril 1871, par le maire
zeillais d'avoir soutenu les efforts de de Bazeilles, le chiffre, aussi exact
nos soldats ; aussi exercèrent-ils les que possible, des victimes des
Bavaplus violentes représailles à l'égard rois s'éleva à quarante-trois. Si, à ce
du pauvre village. nombre, on ajoute les cent cinquante
Une fois maîtres de Bazeilles, ces personnes, qui moururent dans
l'espace de six mois, par suite des vio-valeureux Germains saisissent et
massacrent les habitants qui se présentent lences et des mauvais traitement
sudevant eux. Ni l'âge, ni le sexe ne bis, on trouvera que le désastre de
trouvent grâce ; on fusille, on perce Bazeilles coûta la vie à près de deux
à coups de baïonnette, on assomme cents habitants. Quand aux pertes
même dans les rues. matérielles, elles s'élèvent à cinq
milLe soldat teuton, ivre de fureur, lions de francs.
tue tout ce qu'il rencontre sur son L'incendie de Bazeilles, comme les
passage : de malheureux Bazeillais Allemands ont voulu le prétendre, ne
sont massacrés chez eux, dans leurs peut être attribué aux hasards de la
chambres. Des impotents, des malades guerre ; il fut le résultat d'un ordre
régulier, d'une sentence barbare. même sont tués dans leurs lits, avec
une lâcheté dégoûtante et une férocité C'était une sanglante satisfaction
donde sauvages. née aux cinq mille Bavarois sacrifiés
Ce n'est plus la guerre : c'est la à Bazeilles !
tuerie, c'est l'extermination avec Dieu veuille qu'un jour, au souvenir
toutes ses horreurs. De tous côtés, de ces traitements et de ces massacres
on tue, on égorge, on assasine ; les barbares, nous ne ternissions pas
cadavres s'aplatissent sur les dé- l'éclat de nos armes par des
reprécombres, dans les mares de sang. sailles vengeresses et que nos âmes
Ils brûlèrent et saccagèrent tout, ne soient saisies que de ces saintes
comme pour dissimuler leur sauva- et patriotiques colères, qui doivent
gerie et leurs mains ensanglantées nous faire mépriser, plus que jamais,
sous des monceaux de ruines et des ces vandales du XIX' . siècle, marqués
nuages de fumée. au front par la hideuse tache de sang
Les chefs bavarois donnent l'ordre des victimes de Bazeilles !
d'anéantir le village tout entier. Des DICK DE I (INLAY.
Tiré de Français et Allemands, tome E'r — 10 Centimes la Livraison. Garnier frères et H. Lebrun, éditeurs, Paris. L'école patriotique 87
Document n° 8
Récits patriotiques (monologue en vers). Le jeune Alsacien (1875). —
Couverture de cahier d'écolier (collection personnelle). (Voir ci-après, p. 38.)
La Révolution de 1789 et les enfants héros
Dans les morceaux choisis de lectures, récitations et chants patriotiques Bara,
Viala, le tambour Sthrau, et bien d'autres, sont souvent cités. On insiste sur le
fait que les futurs généraux de la Révolution se sont engagés très jeunes, Marceau
à quinze ans et Hoche à seize ans. Ce sont des figures exemplaires propres à
entraîner la jeunesse.
Document n° 9
Le livre d'or des Enfants courageux. Les Marie-Louise. Couverture de cahier
d'écolier (collection personnelle). (Voir ci-après, p. 39.)
La Première Guerre mondiale
Les documents sont particulièrement significatifs. La guerre ravive les
souvenirs. Par exemple on trouve le jeune enfant en costume marin, armé du
petit fusil de bois, rendant hommage au grand blessé de retour du front.
Le dessinateur alsacien Hansi fait jouer les enfants à la petite guerre, comme
l'avait fait Louis Pergaud dans « la guerre des boutons » (1912). Il reconstitue la
première bataille de la Marne. Des enfants tiennent le rôle des Français et celui
des Allemands. Côté Français, ils sont Alsaciens. Double symbole !
L'école patriotique est le lien privilégié qui unit la communauté nationale
dans l'amour de la Patrie et de la République. La pratique des exercices militaires,
l'instruction scolaire quotidienne, dans une inspiration commune, réalisent cet
objectif, et assurent la domination idéologique des républicains.
La guerre et les combats sont valorisés. L'ennemi est désigné. La mort
glorieuse pour la Patrie est un devoir. La boue et le sang, la souffance et la mort
sur le champ de bataille laissent place aux uniformes chatoyants, aux parades
militaires, aux images d'Epinal. Mors, on peut demander à des enfants qui ne
savent pas ce qu'est la mort, qui sont généreux et courageux, de sacrifier leur
vie.
De nombreux jeunes soldats ont reçu de leurs parents, de leurs
grandsparents et de leurs maîtres cette éducation. Ils partiront « la fleur au fusil » et
connatront l'atrocité des combats.
38 Les athlètes de la République
LE JEUNE ALSACIEN (1875)
Un bruit s'est répandu : la guerre est déclarée.
Puisse la France enfin, de succès-enivrée,
Ressaisir son courage, et, forte de ses droits,
Reconquérir l'Alsace, enfantant maints exploits !
Ainsi pensait Edgar, ô rêve chimérique !
Quand l'âge d'endosser le dolman, la tunique,
Fit germer dans son âme un sentiment d'horreur
Et briser les liens d'attache à l'oppresseur.
Un jour, Edgar s'en va, poussé par l'espérance,
Franchit les Vosges, seul, et veut servir la France ;
Signe l'engagement, gagne la légion,
Et rêve d'accomplir une belle action.
A peine débarqué sous le ciel bleu d'Afrique,
Un gros chagrin troubla son courage héroïque :
Il apprend que là-bas son vieux père est mourant,
Privé d'affection, privé de tout parent.
Son coeur est attristé d'une douleur secrète.
Il retourne en Alsace. Un Allemand l'arrête.
« Halte là ! vil soldat ; d'où viens-tu, déserteur ?
Tu trahis ton pays, tu ternis ton honneur. »
Le bonheur de revoir son père à l'agonie,
Sans espoir de retour, est perdu pour la vie.
Hélas ! Edgar subit un emprisonnement
Qu'un stratagème heureux réduisit à néant.
Il a pu déjouer la faible vigilance
D'un gendarme endormi, puis regagner la France,
Après avoir reçu, souvenir précieux,
Le souffle de son père et ses derniers adieux.
Edgar rejoint son corps, sur le sol d'Algérie,
Impatient de tendre hommage à sa patrie ;
Il dompte son chagrin, bénit son nouveau sort,
Désireux de prouver qu'il dédaigne la mort.
En vain il attendait le moment favorable
De montrer son ardeur, son courage indomptable,
Lorsque soudain le bruit d'une insurrection
Vint mettre en émoi la population
Il fallut, sans tarder, châtier le rebelle.
Le premier bataillon, comme une sentinelle,
Toujours prête à bondir au-devant du danger,
Partit tambour battant d'un pas fier et léger.
Dans l'action, Edgar intrépide et sublime,
Poursuit les ennemis qu'il terrasse et décime,
Sème l'effroi partout jusqu'au bout du vallon
Et brave la fureur de tout un bataillon.
L'officier commandant le vaillant petit groupe
Dut reconnaltre en lui le héros de la troupe ;
Et pour récompenser cet exploit merveilleux,
La Croix d'honneur brilla sur ce coeur valeureux.
ER. RICHA.
C. CHARIER, éditeur à Saumur.
L'école patriotique 39
LE LIVRE D'OR DES ENFANTS COURAGEUX
Les Marie-Louise
Voici ce que raconte un vaillant « du bois pour l'attaquer en même
soldat, le général Fabvier, dans « temps, soutenus de deux
brises récits de la campagne de « gades. Avant le signal, le duc de
France, en 1814 : « Raguse parcourut les pelotons de
« tirailleurs en répétant les ordres ; « Si parmi tant de braves gens,
« à l'un d'eux il demanda : Qui « j'osais faire une mention
parti« commande ici ? Y a-t-il un offi-« culière, ce serait pour les plus
« cier ? Non, lui dit un enfant. —« jeunes : Levés et incorporés à la
« Un sous-officier ? — Non, mais « hâte, leur innocence et leur
sim« nous sommes tous là. » Plus loin, « plicité amusaient les vieux sol-
« un autre lui dit : Oh ! je tirerai « dats — Leur habillement
« bien mon coup de fusil, mais je « consistait en une redingote grise
« voudrais bien avoir quelqu'un « et un petit bonnet qui ressemblait
« pour le charger. » Avec de pa-« à un bonnet de femme. On les
« reilles gens, on pouvait donner « appelait les Marie-Louise. Ces
« le signal ; tout s'élança en même « enfants manquaient de force et
« temps, le bois fut enlevé. « d'instruction ; mais chez eux
« l'honneur remplaçait tout, et leur « Le corps Russe, composé de
« courage était indomptable. Au « neuf mille grenadiers, fut
tota« cri : En avant, les Marie-Louise ! « lement détruit. Le général Russe
« on voyait leurs figures se solo- « fut pris par un chasseur de six
« rer ; leurs genoux affaiblis par « mois de service. — Un enfant
« la faim et la fatigue se raidissaient « de treize ans amena d'une lieue
« pour marcher à l'ennemi. Quant « deux grenadiers. Il avait pour
« à ce qu'ils savaient faire, les « arme un grand couteau de
bou« grenadiers Russes peuvent le cher qu'il brandissait d'un air
« dire ; peut-être se rappellent-ils « tout à fait plaisant. « Ces
gail« Champaubert. A cette bataille, « lards-là voulaient broncher,
di« les Marie-Louise du mar-113e « sait-il, mais je les ai bien fait
« chaient en tête, des pelotons de « marcher. »
« tirailleurs furent placés autour
Imp. Paul AUGUSTE-GODCHAUX et Cie, Édi-
teurs, 10, rue de la Douane, Paris.
2
Les bataillons scolaires
en France
Naissance, développement, disparition
Que ce soit dans l'Antiquité gréco-latine avec Sparte, Athènes ou Rome, que
ce soit à l'étranger au XIXe siècle avec les « Cadets Suisses » ou la Turnkunst en
Allemagne, l'éducation de la jeunesse comporte souvent une formation militaire.
La Révolution française de 1789 fait éclore de nombreux projets dans ce
domaine (Talleyrand, Condorcet, Romme, Sieyes et bien d'autres). Les lycées
mai 1802) par Napoléon prévoient les exercices créés le 11 Floréal an X (l er
militaires (article 11) et empruntent à l'armée punitions, grades et discipline
générale.
Certains régimes politiques associent la jeunesse, qu'elle soit volontaire ou
non, aux organisations militaires ou paramilitaires qu'ils contrôlent. La jeunesse
participe aux combats dans les unités régulières des armées ou aux côtés des
combattants irréguliers, francs-tireurs ou résistants.
Dans les grands moments révolutionnaire qui sortent « des entrailles
populaire » jaillit « l'ardeur des enfants ». Ils monteront sur les barricades de 1848. Ce
sera aussi le cas pendant la Commune de Paris, la répression ne les épargnera
pas
Le modèle d'éducation militaire s'impose aussi à certains instructeurs, à
certains éducateurs, en dehors des écoles militaires proprement dites, pour
rééduquer marginaux et délinquants. Le modèle militaire fondé sur la discipline
et l'ordre est considéré alors comme un facteur positif de rééducation et de
conversion (colonie agricole de Citeaux) 2 .
Enfin, cet ouvrage accorde une part importante à l'activité physique et
sportive, profondément marquée par ces origines militaires.
Il est donc important de déterminer les raisons qui ont conduit les
républicains au pouvoir depuis 1879, c'est-à-dire depuis trois années seulement, à
créer le 6 juillet 1882 les bataillons scolaires, dans une période de grande activité
législative et réglementaire pour ce qui concerne l'Instruction publique. 42 Les athlètes de la République
Les exercices militaires s'intègrent avec les autres disciplines d'enseignement
dans une conception globale de l'enseignement, dans une théorie générale de
l'école. Ils ne sont pas un épiphénomène. Ils n'occupent pas la place marginale
que trop souvent l'histoire des institutions scolaires leur accorde.
Les bataillons scolaires ne sont ni une création spontanée née de l'imagination
d'un haut fonctionnaire de l'administration publique, ni la décision isolée d'un
ministre. L'idée des bataillons d'enfants est ancienne, la participation active de la
jeunesse aux événements révolutionnaires et aux guerres est établie. L'exemple
du passé et l'enseignement que les républicains en tirent s'inscrivent dans un
contexte politique nouveau lié à des bouleversements récents : la Défaite, la
Commune, la victoire de la République. Cette idée ressurgit et conduit les
autorités à mettre en place une instruction militaire à l'école.
Certaines conditions favorisent et justifient la création en 1882 des bataillons
scolaires. Ils se développent puis disparaissent vers 1890. Leur fonctionnement et
leur évolution reflètent sans doute le poids des influences locales, la pesanteur
qu'ils exercent sur la vie quotidienne, les limites des objectifs qui leur étaient
fixés.
Les conditions d'émergence des bataillons scolaires
Les conditions d'émergence doivent être recherchées, au delà des
enseignements et des expériences du passé, dans l'histoire récente : la France en 1870-
1871 a subi une défaite complète, écrasante. La capitulation générale intervient
le 18 février 1871. Le renoncement « aux territoires situés à l'est de la frontière »
consacre l'annexion de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine à l'Empire allemand
(10 mai 1871 —Traité de Francfort). L'opinion réagit vivement. On oppose l'action
patriotique de Gambetta dans la conduite du gouvernement de la Défense
nationale à la trahison de Bazaine. L'un incarne « la foi nationale », l'autre la
trahison, la capitulation devant l'ennemi. C'est ainsi que se développe une
imagerie populaire avec ses traîtres et ses héros. La chanson et l'image participent
à ce phénomène d'exaltation patriotique. « Le café-concert prend le deuil et
change de répertoire avec un flot de " chansons revanchardes ". »3 On exalte le
mépris de l'Allemagne :
«En attendant le jour de délivrance,
Où l'Alsace et la Lorraine, nos sœurs,
Entre nos bras oublieront leurs souffrances,
Il faut jurer guerre et mort aux vainqueurs,
Haine implacable à toute l'Allemagne,
Mort aux espions qui nous ont vendus... »
O. Petit et E. Baulen, La Ligue anti-prussienne, 1873.