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LES CAMPS DE REGROUPEMENT DE LA GUERRE D'ALGÉRIE

De
320 pages
Près de deux millions et demi d'Algériens enfermés dans des camps de regroupements durant la guerre d'Algérie, sans compter les " recasements " et autres types de centres, soit au total trois millions et demi qui ont dû abandonner leur domicile, c'est-à-dire 40% de la population algérienne. Tout a été fait, des deux côtés de la Méditerranée, pour qu'on n'en parle plus une fois la guerre finie. C'est cette tragique histoire que retrace Michel Cornaton, à partir d'enquêtes, de témoignages et de documents inédits.
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Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Dernières parutions

René TEBOUL, 'intégration économique du bassin méditerranéen, 1997. L Ali Ben HADDOU,Maroc: les élites du royaume, 1997. Hayète CHERIGUI,La politique méditerranéenne de la France: entre diplomatie collective et leadership, 1997. Saïd SMAIL, Mémoires torturées, un journaliste et écrivain algérien raconte, 2 volumes, 1997. M. REBZANI,La vie familiale des femmes algériennes salariées, 1997. Chérif MAKHLOUF, hants de liberté. Ferhat la voix de l'Espoir. Textes C berbères etfrançais, 1997. Mustapha HOGGA, Pensée et devenir du monde arabo-islamique. Valeurs et puissance, 1997. François CLÉMENT,Pouvoir et légitimité en Espagne musulmane à l'époque des taifas (Vè - XIè). L'imamfictif, 1997. Michel CATALA, es relations franco-espagnoles L pendant la deuxième guerre mondiale. Rapprochement nécessaire, réconciliation impossible, 1939-1944, 1997. Catherine GAIGNARD, Maures et Chrétiens à Grenade, 1492-1570, 1997. Bernard Roux, Driss GUERRAOUI(Sous la direction de), Les zones défavorisées méditerranéennes. Etudes sur le développement dans les territoires marginalisés, 1997. Serge KASTELL, La maquis rouge. l'aspirant Maillot et la guerre d'Algérie 1956, 1997. Samir BouzID, Mythes, topie et messianisme dans le discours politique arabe moderne et contemporain, 1997. Haytam MANNA,Islam et Hérésies. L'obsession blasphématoire, 1997. Ghassan ASCHA,Mariage, polygamie et répudiation en Islam, 1997. Patrick DANAUD, lgérie, FIS, sa direction parle ..., 1997. A Abderrahim LAMcHIcHI,L'Islamisme en questions, 1997. Omar AKALAY, e marchand et le philosophe, 1997. L Abderrahim LAMCHICHI, Maghreb face à l'islamisme, 1998. Le Paul SEBAG,Tunis, histoire d'une ville, 1998. Grégor MATHIAS, es SAS en Algérie, 1998. L

Michel Comaton

Les camps de regroupement de la guerre d'Algérie
Préface de G. Tillion

L'Harmattan L'Harmattan Inc. 5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Première édition: Les Éditions ouvrières, 1967

@ L' Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6688-5

DU MEME

AUTEUR

Groupes et société, éditions Privat, 1969, 173 p., réédité en 1972, traduit en italien, espagnol et portugais A la recherchedu pouvoir, éditions universitaires, 1971, 64 p. Analyse critique de la non-directivité, Les malheurs de Narcisse, éditions Privat, 1975, 176 p., traduit en espagnol La Transformation permanente, Pouvoir, autorité, puissance dans l'éducation et laformation, Presses universitaires de Lyon, 1979, 282 p. Pouvoir et sexualité dans le roman africain, Analyse du roman africain contemporain, l'Harmattan, 1991, 128 p. Le Lien social, Etudes de psychologie et de psychopathologie sociales à paraître, PUL, 1998 Ecrits en collaboration:

Options humanistes, éditions ouvrières, 1968, 216 p. Violences et société, éditions ouvrières, 1969, 200 p. Les Changements de la société française, éditions ouvrières, 1971, 240 p. Psychologie sociale du changement, Vers de nouveaux espoces symboliques (sous la direction de), Chronique sociale, 1982, 123 p. La Tolérance au risque de l'histoire, de Voltaire à nos jours (sous la direction de), Aléas, 1995, 246 p. Quelle identité dans l'exil? 256 p. Origine, exil, rupture, l'Hannattan, 1997,

Trente ans après

...

En 1967, lorsque j'ai demandé à l'ethnologue Germaine Tillion de bien vouloir préfacer ma thèse sur les camps de regroupement de la guerre d'Algérie, elle me répondit favorablement tout en déclarant que l'ouvrage venait à un mauvais moment: à la fois trop tard, c'est-à-dire après l'actualité des événements, et trop tôt: "On ne reparlera pas de la guerre d'Algérie avant 20 ou 30 ans. Voyez, on commence seulement à s'intéresser aux camps de concentration nazis... C'est une loi de l'histoire: le silence se fait le temps d'une génération". Chef du réseau de résistance du Musée de l'homme, la rescapée de Ravensbrück (19421945) savait de quoi elle parlait, elle qui enquêta sur les crimes de guerre allemands et les camps de concentration soviétiques (1945-1953), puis sur les lieux de détention en Algérie. Ce que Germaine Tillion ne pouvait prévoir c'est que le livre serait interdit en Algérie... ainsi que son auteur. En 1970, il ne me fut pas possible d'accomplir une mission d'études et de développement pour la Sonatrach et je dus attendre Pâques 1978 pour poser à nouveau les pieds sur le sol algérien. Des deux côtés de la Méditerranée, on ne voulait rien savoir des camps de regroupement et tout a été fait pour me dissuader. Tel officier français tentait de me persuader que je n'avais pas le droit d'étudier des "faits peu à l'honneur de la France". Les pieds-rouges (surnom donné aux conseillers venus de la métropole qui avaient pris fait et cause pour l'Algérie indépendante et adopté parfois la nationalité

n
algérienne) ne savaient pas de quoi je voulais parler. Après avoir séjourné en Algérie en 1963, Pierre Bourdieu m'affirmait que les centres de regroupement n'existaient plus: certes, il voulait défendre son territoire d'études, pour lui et ses étudiants, mais je continue à croire qu'il était de bonne foi et que, comme bien d'autres, il s'était borné à observer la réalité algérienne de la fenêtre d'un des trop nombreux bureaux de la capitale! Du côté algérien, dans les ministères comme dans les préfectures, on se déclarait prêts à m'aider dans tous les domaines, sauf celui des centres de regroupement. Je n'ai jamais pu disposer d'un laissez-passer officiel, aussi tout le temps de mon étude, ai-je vécu dans la

hantise de l'expulsion, que j'ai réussi à devancer le 1er Mai
1965. La question des camps de regroupement a toujours été escamotée, pendant et après la guerre. L'expérience d'autres camps nous met en garde contre les chiffrages approximatifs: s'ils ont été grossis ailleurs, ils sont systématiquement minimisés pour l'Algérie. Ainsi Mohamed Bedjaoui, dans La Révolution algérienne et le droit (préface de Pierre Cot), qui n'a pas de mots assez durs pour la politique de regroupement - "génocide", "déportation", "univers concentrationnaire hallucinant", "régime des réserves de triste mémoire" - parle de 1 500 000 regroupés. Il est vrai que l'ouvrage a été édité en 1961, à une date où l'auteur n'était pas en mesure de disposer de toutes les informations nécessaires. Dans le dossier du Monde, "L'Algérie depuis 1945"1, les quelques lignes consacrées aux camps donnent le chiffre de 1 881 centres et de 1 625 000 regroupés. Une exception pourtant, Benyoucef Ben Khedda, successeur de Ferhat Abbas comme président du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (1961-1962), qui avance le chiffre de 2 500 000 regroupés (Les Accords d'Evian, Alger,
1 Le Monde, Dossiers et documents, "L'Algérie depuis 1945", n° 203, octobre 1992.

III éditions OPU, 1986), chiffre qui a toujours été donné par le Secrétariat Social d'Alger, animé par Paul Pépin et Henri Sanson, dont je salue au passage le remarquable travail. De manière générale, alors que se multiplient enfin les documents sur la guerre d'Algérie, c'est l'oubli pour les camps de regroupement. Ainsi La Guerre dlAlgérie et les Algériens 1954 - 1962 2, rédigé par huit historiens algériens et huit historiens français, sous la direction de Charles-Robert Ageron, est l'exemple le plus récent de ce coupable silence: pas un seul chiffre, pas même une ligne d'analyse. A la mémoire des victimes de ces camps nous avons la responsabilité de donner leur nombre avec la plus grande précision possible. L'organisme officiel qui comptabilise les centres de regroupement, le Commissariat aux Actions d'urgence (ex-I.G.R.P.) fournit le chiffre de 2 392 centres et de 1 958 302 regroupés, au 1eravril 1961. Or, dès 1960, le Service de statistiques générales de l'Algérie fixait déjà à 2 157 000 personnes la population regroupée. Après avoir moi-même comparé documents et études sur le terrain, je suis en mesure de démontrer que le nombre de regroupés s'élevait en 1961, à au moins 2 350 000, soit 26 % de la population musulmane, chiffrée à 8 500 000 pour 1 000 000 d'Européens. Dans un pays comme la France un tel pourcentage signifierait 15 000 000 de regroupés! Par ailleurs, on estime en règle générale qu'à deux regroupés correspond un "recasé", sorte de déporté clandestin, dans un village ou une ville. En plus des regroupés, 1 175 000 personnes au minimum auraient donc quitté leur domicile soit 3 525 000 au total. Les centres de regroupement étaient un lourd héritage pour l'Algérie, tant il occasionnaient de misères tragiques et de ruptures de toutes sortes, sans contredit un des problèmes les plus urgents à régler au lendemain de l'indépendance. Aussi quelle ne fut pas notre surprise de ne rencontrer dans
2 Armand Colin, 1997, 346 p.

N

les ministères algériens que des bureaucrates qui, soit par calcul, soit par méconnaissance du bled, affirmaient qu'il n'existait plus un centre de regroupement. Décidément, Alger demeurait la ville trompe-l'oeil qu'elle avait toujours été! J'ai alors parcouru toute l'Algérie, enquêté auprès de 160 centres regroupant 170 000 personnes, pour m'apercevoir que non seulement les centres existaient encore mais que la population regroupée était aussi nombreuse qu'avant l'indépendance, même si elle avait partiellement changé. On aurait pu s'attendre à ce que le gouvernement algérien se penchât sur le sort de ces populations déshéritées. Si l'autorité centrale se désintéressait des regroupés, du moins pouvait-on espérer qu'elle réfléchirait à l'expérience des centres de regroupement avant de se lancer dans une vaste politique de reconstruction. Il n'en fut rien. Par mépris. Nulle part ailleurs, en Afrique, je n'ai perçu plus grand mépris pour les paysans que chez les nouveaux responsables algériens, eux-mêmes fils de paysans. Par peur aussi. Ces masses de regroupés sans travail, qui meurent de faim loin des grands centres et des routes passagères, inquiètent le pouvoir. Pendant qu'Alger fait tous les jours la fête, que les nouveaux cadres pastichent le modèle pied-noir d'arrivisme local, un régime policier s'installe dans les campagnes. Dès 1963, Mohamed Boudiaf est contraint à l'exil: "L'équipe qui se proclame direction du FLN, déclare-t-il, prépare la voie à un régime policier de dictature personnelle ou militaire". Dans les Kabylies, il m'est arrivé plusieurs fois d'être contrôlé par la police gouvernementale et, un peu plus haut dans la montagne, par les rebelles. En 1965 ! Il faudra bien qu'un jour les chercheurs algériens relatent les déplacements forcés de populations et les regroupements effectués.. . après la guerre. Les intellectuels français, peu nombreux en définitive, qui se sont prononcés pour l'indépendance de l'Algérie n'ont pas pu ou su utiliser leur crédit d'autorité et de sympathie auprès du jeune pouvoir algérien. Comme si, après avoir été un

v
Eldorado économique, l'Algérie se transformait en Eldorado idéologique et politique. Trente ans après, je persiste à écrire que l'Algérie a fait les mauvais choix économiques et politiques, en allant chercher ses modèles et ses experts en Europe de l'Est, optant pour les fermes étatisées et l'industrie lourde, là où il aurait fallu une petite agriculture de subsistance et une micro-industrie. Il est vrai qu'à l'époque on croyait qu'il était plus facile de produire une pomme de terre socialiste que de fabriquer un spoutnik. Aucune critique n'était tolérée: "Vous comprenez, me disait ce journaliste de gauche, on ne peut faire le compte rendu d'un livre qui critique la politique de l'Algérie nouvelle". Des exceptions cependant. Jacques Berque, par exemple, qui, le 20 avril 1965, lors d'une conférence sur la décolonisation des peuples arabes à Constantine, rappelait que le djihad se distingue en assaghar et akbar, c'est-à-dire en petit et grand combat. Le petit combat avait été soutenu contre l'étranger, restait à mener le grand combat, celui contre soi-même et les démons intérieurs.

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L'amnésie a été longue. "Les anciens combattants d'Algérie se morfondent dans un pesant oubli qu'ils ont euxmêmes longtemps entretenu. Pendant trente ans, la guerre d'Algérie est restée enfouie dans les mémoires de ceux qui l'ont vécue"3. Près de 2 500 000 jeunes Français ont pourtant été mobilisés, 28 500 sont morts, 200 000 ont été blessés. L'échantillon des interviewés par Rotman et Tavernier est représentatif des jeunes de l'époque: les quelques-uns qui ont refusé de partir par dégoût pour cette guerre qui ne
3 Patrick Rotman, Bertrand Tavernier, La Guerre sans nom, Les appelés d'Algérie 54-62, Le Seuil, 1992, 310 pages.

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voulait pas dire son nom, ceux qui sont partis la fleur au fusil et la tristesse au coeur, les plus nombreux, enfin la minorité de ceux qui s'interrogent et veulent comprendre sur place quels sont les enjeux. N'y manque que la proportion non négligeable des pistonnés qui ont réussi à éviter la traversée. Les auteurs insistent à juste titre sur la portée des élections législatives du 2 janvier 1956. Alors que les électeurs votaient majoritairement Front républicain, c'est-à-dire pour une politique de réformes et de négociations en Algérie, ce n'est pas le radical Pierre Mendès-France qui constitue le gouvernement mais le socialiste Guy Mollet; un mois après, il nomme un autre socialiste, Robert Lacoste, ministrerésident en Algérie. Le 12 mars, l'Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux par 455 voix contre 76, principalement celles... des poujadistes. Dès lors, la répression militaire s'intensifie. Pour nous qui avons tout juste 20 ans, l'espoir s'en va et nous nous sentons brutalement très seuls, sans guide. Ceux d'entre nous qui sont communistes sont lâchés par le Parti, qui a voté les pouvoirs spéciaux. Du côté chrétien, l'archevêque de Paris, Mgr Feltin, qui a le titre de Vicaire aux Armées, nous prescrit, dans un langage évangélique plus paradoxal que jamais, d'obéir à Dieu, et à César... mais de préférence à César. L'Eglise de France reste fidèle à ellemême: attentiste, sinon lâche, tout comme au cours de l'occupation nazie. La résistance à la peur, à la haine et à la répression aveugle provenait essentiellement des jeunes troufions qui avaient des convictions communistes et chrétiennes. Nous pensions, à tort ou à raison, que nous n'avions pas à nous dérober, malgré le lâchage de nos Eglises respectives, mais à être présents, dans la "pâte humaine", parmi la "masse", pour reprendre le langage de l'époque. Les autres, pour la plupart, préféraient se planquer. Le black-out était presque total dans la presse et l'édition4
4 Il est vrai, ainsi que le rappelle Le Monde diplomatique de navern bre

vu
- ne parlons pas du reste! Nous partions 28 mois avec comme seuls viatiques, Témoignage chrétien, le Pierre-Henri Simon Contre la torture, mais aussi La répression et la torture, essais de philosophie morale et politique, de J. Vialatoux. Avant d'embarquer, la plupart d'entre nous faisions nos classes en France, durant quatre mois particulièrement éprouvants: marches forcées, parcours quotidiens du combattant, opérations héliportées, combats de nuit. Les corps rompus de fatigue, nos esprits n'offraient plus guère de résistance à un véritable bourrage de crâne. Après avoir refusé de préparer les E.G.R., Ecole d'officiers de réserve, je fus affecté pour ma part à un bataillon de chasseurs alpins, le 7° B.C.A.. J'ai alors découvert ce qu'était le conditionnement psychologique et la facilité avec laquelle n'importe quel homme, dans certaines conditions, pouvait être transformé en pâte à modeler. Il faut y ajouter, dans l'épreuve, le sentiment d'une solidarité sans faille entre nous. Nous devions être prêts, physiquement et psychologiquement, à "casser du fellouze". Issus pour la plupart de la région Rhône-Alpes, les soldats du contingent rencontrés par Rotman et Tavernier sont affectés majoritairement aux chasseurs alpins et se retrouvent sur les pitons de Grande Kabylie. Et là, c'est la guerre: les opérations de nettoyage, Etincelle, Jumelles, Neige, les "corvées de bois", l'instauration des zones interdites, les camps de regroupement, les centres de transit, les DGP (Dispositif opérationnel de protection), bâtiments fermés et discrets affectés à la torture, mais aussi les officiers et personnels des SAS qui se préoccupent d'une population "indigène" dont personne ne s'était soucié jusqu'à présent, en construisant routes, dispensaires, écoles, qui choisissent de ne pas partir en permission pour être sûrs qu'il n'arrivera rien de préjudiciable à "leur" centre de regroupement. A juste titre,
1992, qu'entre novembre 1954 et juin 1962, 269 journaux et magazines furent saisis en métropole, 586 en Algérie.

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plusieurs des interviewés relèvent que les abus d'autorité et les excès proviennent fréquemment d'appelés qui, pour la première fois de leur vie, se trouvent en position de commandement. Je crois que mon intérêt pour la psychologie sociale provient de cette expérience-là. Ce dont je suis sûr en tout cas c'est que depuis, lprsque je dois agir et décider, presque malgré moi j'ai tendance à juger les êtres et les situations à l'aune de la guerre d'Algérie. Les témoignages recueillis reflètent bien la diversité des situations et des hommes. Un coup de chapeau est donné en passant aux soeurs blanches de l'hôpital de Michelet qui, dans les mêmes dortoirs, soignent les blessés des deux camps. Si ma mémoire est bonne, elles étaient les seules à circuler jour et nuit sans escorte. Je voudrais associer à l'hommage qui leur est rendu les soeurs blanches, canadiennes et françaises, d'Azazga et de Fort-National, citadelle de la Grande Kabylie, appelée à présent Larbaa Nath Iraten, pour leur attitude durant la guerre puis après l'indépendance. Relevons que "l'oreiller du silence", dont parlait l'historien Pierre Vidal-Naquet, s'est posé aussi sur la littérature. Alors que la guerre 1914-1918 a inspiré Roland Dorgelès, avec Les Croix de bois (1920), la guerre de 1939-1945, Roger Vailland, Drôle de jeu (1945), il aura fallu attendre trente années un grand roman sur la guerre d'Algérie: Algérie, bords de Seine, de Pierre-Je,an Rémy.

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Algérie, terre de sang, encore et encore... Car ce qui se passe là-bas, si près, doit être d'abord référé à la longue histoire de ce pays supplicié, antérieure à la colonie, aux guerres de colonisation et de décolonisation, à la politique économique et sociale de l'Etat algérien.

IX

L'indépendance une fois acquise, l'islam a commencé à s'imposer comme un facteur d'unité dans un des pays les plus composites de la planète, en raison de son hétérogénéité géographique, climatique, historique, linguistique et culturelle. Quelques mois seulement après l'indépendance, nous assistions, dans les cafés, à des tracasseries policières journalières. Pour des motifs divers, des villageois furent à nouveau déplacés manu militari. Quand est-ce que de jeunes historiens algériens enquêteront sur les bombardements postérieurs à l'indépendance et attribués à la France? Par l'intermédiaire des Editions nationales algériennes, qui devinrent la SNED, la censure fut rapidement instaurée. Les termes "éradiquer", "éradication", "éradicateurs", si utilisés en ce moment en Algérie à l'encontre des islamistes, ont d'abord consisté en une éradication de bidonvilles. Toujours est-il qu'en l'espace de deux années l'Algérie était devenue un Etat policier, à l'atmosphère irrespirable. Par ailleurs, la jeune République algérienne allait chercher ses modèles et ses experts politiques et économiques au pire endroit, l'Europe de l'Est, mais aussi en France. Les mauvais choix économiques ont achevé la paysannerie algérienne en transformant des millions de ruraux en assistés. Dans le même temps, Ben Bella, déportait des milliers d'Algériens dans le Sud - le président de la première assemblée constituante de l'Algérie, Ferhat Abbas, était de ceux-là - et en contraignait autant à l'exil, parmi eux, Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992, et Aït-Ahmed. Enfin, à l'instar de ce qui s'est passé en Tunisie et au Maroc, le pouvoir algérien a constamment financé des groupes islamistes afin de les dresser contre les syndicalistes et les opposants politiques. Mais il n'est pas concevable d'expliquer ces 38 années de violence qui ont suivi l'indépendance sans prendre en compte la violence fondatrice de la colonisation et de la décolonisation. Existe-t-il une autre colonie française où les paysans furent à ce point dépossédés? La loi Warnier de 1873 avait en effet "francisé" toutes les terres. En dépit du

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"tout-ce-que-Ia- France-a-fait-en- Algérie" (les routes, les écoles, les hôpitaux, les gendarmeries, etc.), que l'on enseigne encore dans nos lycées et collèges, force est de constater qu'à peu près rien n'avait été fait pour la masse algérienne. A la veille de la guerre d'indépendance, les illettrés atteignaient la proportion de 95 % des hommes et 98 % des femmes. Les "indigènes", sur leurs bourricots, n'avaient que faire de nos routes. Les choses ont-elles véritablement changé? On dit aujourd'hui en Algérie: "Achtirakiyya, al-404 leik wa alhimâr leîyya" ("Le socialisme, c'est la 404 pour toi et l'âne pour moi "). La famine n'était pas qu'un mauvais souvenir ~ en prolongeant les courbes de la production et de la population, ainsi que le conseillait René Dumont, on se rendait compte qu'elle était une menace constante (cf. Albert Camus, Actuelles III, Chronique algérienne). L'Algérien était devenu un "étranger dans son propre pays" (cf. l'émouvant discours prononcé par Jean Amrouche, à la salle Wagram, le 27 janvier 1956, à l'occasion du meeting organisé par le Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre d'Algérie). Dans sa "Lettre à un jeune Français d'Algérie", Sénac écrit à Jean-Pierre, personnage du Soleil interdit.: "Connais-tu, Jean-Pierre, l'histoire des hommes morts pour le soleil? Cela se passait, je crois, en 1941, à Cheragas. Le maire fit placarder: cette plage est interdite aux juifs, aux arabes, et aux chiens. Alors, des hommes interdits, des ouvriers arabes à qui on avait déjà pris le pain et la dignité, ne purent supporter qu'on leur enlevât le soleil et la mer, les seules richesses qu'il leur restait au monde, et ils se jetèrent, nus et fiers, dans les vagues. On les enferma dans un minuscule cachot où beaucoup moururent asphyxiés. Certains se battirent sauvagement pour respirer plus longtemps par le trou de la serrure. Des hommes à qui on vole même le soleil !... Je ne connais pas de pire forfait. A lui seul il justifierait les réactions les plus violentes" (Esprit, mars 1956). Cet événement eut lieu en fait à Zéralda, au mois d'août 1942. Cinquante ouvriers algériens furent enfermés

XI

dans les geôles municipales, vingt-sept d'entre eux périrent d'asphyxie. Le maire assassin ne fut même pas poursuivi. L'indépendance a été obtenue dans les pires conditions. Sur moins de 10 millions d'habitants que comptait l'Algérie en 1954, des centaines de milliers ont été tués, des dizaines de milliers ont été torturés, 2 350 000 ont été regroupés dans des camps. L'O.A.S., si vite amnistié par l'Etat français, a causé le départ précipité d'un million de Français d'Algérie5. On ne peut non plu~ passer sous silence cette sorte de guerre civile entre le MNA et le FLN des deux côtés de la Méditerranée. On se souvient de Melouza, où, en juin 1957, 300 Algériens, suspectés de sympathie pour le MNA, furent massacrés par le FLN. L'Algérie a été moulée dans la terreur, aussi la violence de l'Etat y est-elle plus légitime qu'ailleurs. Comment la démocratie pouvait-elle surgir d'un tel enfer? Ne nous étonnons pas que, depuis quarante ans, le seul pouvoir véritable soit celui de l'armée. Et pourtant le fLN, ce parti unique de plus en plus corrompu, a réussi à redonner une légitimité historique à un Etat algérien. Il, a construit des milliers d'écoles et 25 universités, des centaines d'hôpitaux. Il a édifié des centaines de villages, électrifié la presque totalité du pays. Sur 30
5 Voici ce qu'écrit de l'O.A.S. Roger Curel, dans son époustouflant Eloge de la colonie, Un usuel de la destruction, éditions Climats, 1992 : "O.A. S. Qu'on nous passe les réflexions, les regrets, les états d'âme et surtout cet honneur inconsidérément flexible qui s'adapte à toutes les circonstances: il se perd souvent mais se retrouve toujours dans ces Mémoires sans vergogne qui fleurissent sur le sang des victimes. Souvenons-nous qu'Hitler, dans sa marche au pouvoir, n'avait encore brûlé que des Iivres, que Pinochet n'avait pas osé toucher à Neruda tandis que ces gens-là ont programmé de sang froid la mort des poètes et des écrivains. Si je devais retenir un seul crime contre euxje rappellerai cet homme qui n'avait que sa plume pour se défendre, assassiné un matin sur le chemin d'El Biar, comme jadis à Grenade le poète aux yeux noirs. Je ne dirai rien de plus sur la lâcheté des hommes de main qui perpétrèrent ce meurtre: je garde mon mépris pour l'incommensurable arrogance de ceux qui donnèrent les ordres, de ceux qui se voulaient la conscience de cette félonie, de ceux qui furent l'âme de ce désastre" (p. 171).

)fi

millions d'Algériens, 12 sont en formation, du jardin d'enfants à l'Université - l'Education nationale engloutit près du tiers du budget de l'Etat. Dès lors, pourquoi le FLN a-t-il échoué? "Parce qu'il n'a pas su faire les bons choix quand il le fallait, parce qu'il était autoritaire, méprisant, dictatorial, corrompu, perverti, à un point inimaginable"6 Relevons tout particulièrement son mépris pour deux catégories de population: les intellectuels et les paysans. Ajoutons la pratique courante de l'assassinat. Le mépris à l'égard des paysans explique pour une part la passivité des autorités politiques et militaires à l'occasion des massacres effectués dans le bled. "Le mépris mêlé à la crainte et à la suspicion qu'éprouvent depuis toujours les dirigeants de l'Algérie envers leurs intellectuels, libres ou inféodés, expliquent dans une large mesure la clochardisation et l'élimination de certains d'entre eux, sous couvert d'attentats islamistes. Les islamistes eux-mêmes n'ont rien innové en la matière: ils n'ont fait qu'imiter des méthodes déjà mises à l'épreuve par leurs aînés, l'armée et le FLN, qui, avant 1992, n'avaient pas hésité à faucher par chapelets des centaines de manifestants désarmés parmi lesquels des enfants de 9 à 12 ans, notamment lors de la révolte de Constantine de décembre 1986 et d'Alger en octobre 1988"7 S'il faut en croire Boudjedra, les nombreux jeunes qui ont rejoint le AS (41 % des jeunes, de 18 à 29 ans, votent AS, dont 50 % des jeunes chômeurs et 44 % des jeunes ouvriers) ne sont pourtant pas tous les victimes d'un système injuste et corrompu. Beaucoup préféreraient le chômage à un travail pénible et salissant, aussi l'agriculture, le bâtiment, l'artisanat manquent-ils de bras. De manière générale, écrit-il, les jeunes
6 Rachid Boudjedra, FIS de la haine, Denoël, coll. Folio, 1992, réédité avec une postface, 1994, p. 14. Terrible pamphlet contre le AS, mais aussi le FLN et la politique de la France en Algérie. 7 Ahmed Rouadjia, Grandeur et décadence de l'Etat algérien, Karthala, 1994, p. 209. Un véritable ouvrage d'histoire contemporaine de l'Algérie écrit par un historien algérien.

XIII

considèrent avec un mépris absolu la notion même de travail; dans un pays où ils constituent l'immense majorité, ces questions seraient taboues.

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A la lecture de ce triptyque, on comprendra peut-être pourquoi nous avons jugé utile de rééditer, sans modification aucune, un ouvrage consacré à l'histoire toujours méconnue des camps de regroupement pendant et après la guerre d'Algérie. Si j'avais à réécrire cette thèse, j'ajouterais simplement quelques lignes de compassion sur les Français d'Algérie, après l'avoir réservée en priorité aux regroupés de la guerre. Aussi attaché à l'Algérie qu'à mon propre pays, je comprends mieux aujourd'hui la souffrance et même le désespoir d'un grand nombre. Nous remercions Bruno Etienne d'avoir bien voulu écrire une postface, Notre reconnaissance de dette à l'égard de Jacques Berque, mort brusquement le 27 juin 1995, se manifeste par la publication de deux de ses lettres, inédites. En 1995, j'avais dédicacé notre ouvrage collectif, La Tolérance au risque de [-histoire, de Voltaire à nos jours, aux Pères Blancs Christian Cheissel, 35 ans, Jean Chevillard, 69 ans, Charles Deckers, 70 ans, Alain Dieulangard, 75 ans, victimes du fanatisme, le 27 décembre 1994, à Tizi-Ouzou (Grande Kabylie). C'est Jean Chevillard qui, le soir même de mon retour à Alger, le 29 juin 1963, me suggéra d'enquêter sur ce qu'il était advenu des milliers de camps de regroupement de la guerre d'Algérie. Je retrouvai Charles Deckers, en compagnie de Alain Dieulangard, au presbytère de Tizi-Ouzou, là où ils furent assassinés et où ils m'hébergèrent en 1964 et 1965. Ce qui se passe à présent en Algérie fait encore partie de l'innommable. Pour avoir refusé de nommer ce qui devait

XIV

l'être, pendant la guerre d'Algérie mais aussi après, la responsabilité de la France, et de nous Français, est grande. Le meilleur service que nous puissions rendre à ce pays supplicié est d'assumer enfin notre passé à son égard.

COLLEGE de FRANCE
Chaire d'histoire sociale de l'islam contemporain

Paris, le 20 octobre 1967

Cher Monsieur, Je vous remercie de l'envoi de vos Regroupements, de l'aimable dédicace, et de diverses citations qui vous montrent en communauté de pensée avec ma propre recherche. J'ai lu ce livre avec grand intérêt, car j'y reconnais l'accent non simulable du réel, une émotion dénuée de complaisance, et un salutaire rejet du psychologisme de service. Permettez cependant une ou deux critiques historiques. L'administration coloniale de haute époque, si l'on peut dire, cherchait à pénétrer les structures naturelles de la société indigène, jusqu'au douar, inclusivement. Elle s'identifiait en fait à la tribu ou au groupe de tribus. La cruelle ironie des SAS est d'avoir transposé dans l'anachronisme et l'odieux les vieilles pratiques des Affaires Indigènes. J'ai bien connu Parlange, pasticheur honnête mais borné de l'esprit lyautéen, et incapable de voir qu'entre l'Aurès de 1954 et le Moyen Atlas de 1914 s'intercalait l'évolution du monde! Extrêmement intéressante, et reposant sur une solide observation, votre analyse du mouvement actuel. Vous avez, je crois, tendance à expliquer certaines différences entre regroupements par la mesure plus ou moins grande où leur fonctionnalité était poussée. Sans vouloir sous-estimer cet aspect, j'insisterais plutôt sur l'étonnante capacité des ex-regroupés à reconstruire, et même, dans certains cas, à "respontanéiser" des situations naguère subies. L'extraction du positif, si je puis dire, la lutte contre la négativité, le corps à corps parfois victorieux, parfois vaincu, avec la nécessité, notamment alimentaire, incombent au regroupement comme à l'Algérie dans son ensemble. En perspective: la commune, elle-même d'ailleurs héritière bâtarde de la vieille jemâa et de tendances de notre droit public, et dont vous ébauchez une critique si lucide. Comme vous le voyez, ma lecture a été toujours participante, J'aimerais poursuivre avec vous l'entretien. Croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs. et engagée.

Jacques Berque

Saint-Julien-en-Born,

le 5 Janvier 1993

Cher Ami,

rai lu avec grand intérêt votre belle étude critique sur un certain nombre d'ouvrages récents relatifs à l'Algérie. l'en ai noté les consonances dramatiques pour la connaissance d'un Maghreb naguère objet d'investigations miniaturistes. Pouvait-on régler la question des "regroupements", a-t-on voulu la régler? J'irai même plus loin: une sociologie rurale de l'Algérie, et du Maghreb, est-elle encore possible? Un sociologue algérien que j'ai formé et qui, depuis, a émigré, me confiait qu'à présent est renversée la formule de mon étude de 1953, dans Mélanges Lucien Febvre, à savoir qu"'au Maghreb seul le local est vrai, et seul le général est juste". Le "local", ajoutait-il, n'existait plus, du fait de l'urbanisation rapide, de la désertion des campagnes, de la dé-ruralisation, etc. Mais, au fait, le travail, essentiellement gênant et critique, du sociologue, est-il encore concevable dans la plupart des pays ex-colonisés? C'est en partie sur ce constat négatif que j'ai moimême, vers la fin des années 60, évolué de la sociologie vers l'orientalisme classique et l'islamologie. Les manuscrits, eux, ne mentent pas, ou du moins ne le font pas à la façon des gouvernants. Je vous remercie d'avoir fait écho à ma remarque sur le djihad, à Constantine, un mois avant la chute de Ben Bella. C'est de cette manière détournée que j'espérais faire passer des recommandations. Je fais souvent ainsi, à l'orientale. Elargissons. Oui, les quelques rares intellectuels qui ont pris parti pour l'indépendance 0 nt évité d'être les censeurs âpres qu'ils auraient dQ être. Mais ne fallait-il pas, un certain temps, faire confiance? C'est vrai que cela a trop duré! N'oubliez pas cependant, en ce qui me concerne, que je me suis brouillé dès 1965 avec Boumedienne et Hassan II, dès 1969 avec Bourguiba (affaire Ben Salah), puis avec l'Egypte au moment de Camp David, avec la Syrie depuis le massacre de Hama. Il est exact aussi que, n'étant pas citoyen de ces pays, le langage de l'observateur doit être mesuré, sous peine de perdre toute audience. n me reste à souhaiter que notre échange, scellé par notre premier entretien, et plus encore par ce beau numéro du Croquant, se ravive par une visite sous nos climats, au printemps qui vient par exemple, où nous pourrions confronter quelques perspectives sur notre temps. Bonnes amitiés. Jacques Berque

PRÉFACE
Voici Un livre solidement documenté, et documenté avec bonne foi, sur la tragique histoire des regroupements algériens avant et après l'arrêt de la guerre. Car - et c'est

le grand intérêt de cette étude

--

elle ne s'arrête pas en

1962, et elle nous apprend que les regroupés, en m'ajorité, sont demeurés sur place après que le droit leur a été rendu de revenir dans leur ancien foyer. Pourquoi? L'auteur a interrogé ces hommes dont il affirme que « plusieurs d'entre eux meurent de faim à petit feu », et l'un d'eux lui a répondu: «on n'a plus la patience... ». Un vieux paysan de Petite Kabylie me racontait comment, traditionnellement, fonctionnait la comptabilité du foyer: «Notre provision d'orge était dans l'akoufi» une jarre en terre crue qui peut contenir 45 mesures de 20 litres, avec, à différentes hauteurs, des trous ronds qui permettent de passer la main pour prendre la ration du jour; «en 1908, ma pauvre mère, quand elle mettait la main dans le dernier trou, celui du bas, elle pleurait... ». En Algérie, en France, toute la paysannerie pratiquait encore, il y a bien peu d,e temps, des systèmes analogues de repères: pour mesurer l'eau des irrigations, la proportion des semences, la ration des hommes et des bêtes, ainsi que tous les calculs graves que constitue la prévision vitale sur douze mois. . Lorsque la mère de famille débouchait l'étage le plus

8

LES

REGROUPEMENTS

DE LA DÉCOLONISATION

bas de l'akoufi, chacun savait, sans parole, qu'il fallait diminuer de moitié les parts de galette pour attendre la prochaine récolte, que, d'ici là, on aurait recours à ces plantes sauvages à demi comestibles qui trompent mal la faim: les baies fades du genévrier qu'il faut bouillir trois heures, les racines bulbeuses de la talghouda séchées, écrasées, dont on fabriquera une mauvaise semoule, les feuilles Inauves cuites à la vapeur, les racines amères de tafgha ; l'autre recours c'était, déjà, le départ du père ou du fils aîné pour un chantier ou pour la France. Mais, à cette époque, père et fils revenaient pour rentrer leur blé et leur orge. Sur une terre riche, dans un pays en plein essor, un paysan comme celui-là pourrait observer - comme le fit
Ephraim Grenadou (1) dans sa Beauce natale

-

que,

si

le lait se vend mal, on a plus de bénéfice à engraisser les veaux, qu'i] y a profit à acheter directement ses poulains en Bretagne et à vendre ses moutons à La Villette et qu'une batteuse prise en coopérative représente une économie: «L'histoire d'être culti11O.teur, c'est d'observer », dit Grenadou. « Toutes ces plantes-là, c'e.f)t comme des animaux, ou même des enfants. Je les regarde grandir e't si elles profitent mal, je fais ce que je peux... » Le Français, Grenadou, petit-fils de berger, est né dans une chaumière; sa mère gagnait dix sous par jour à raccommoder «en journée » ; son père dut emprunter deux ans de salaire avant de pouvoir acheter leur unique cheval et il l'attelait avec l'âne du grand-père pour labourer des terres en friche qui, dans ce temps-là, ne valaient rien. Mais le petit Ephraim est allé à l'école jusqu'à quatorze ans, et les modèles de progrès furent sous ses yeux, visibles et accessibles, tandis que toute la mécanique sociale

-

sens. Et Chartres était à quatorze kilomètres, et Paris derrière, insatiable... Malgré cela, sa réussite est individuelle, même en Beauce. Et s'il était né en Bretagne, dans le Velay ou dans le Béarn, avec son intelligence réfléchie, son courage au travail, son amitié pour les bêtes et pour les gens, il pouvait se faire une vie heureuse, mais avec une réussite matérielle très inférieure à celle qu'il a connue.
(1) Ephraïrn Grenadou, Alain Prévost, Grenadou, paysan français. Ed. du Seuil, 1966, p. 210.

l'expansion

nationale,

les lois

-

poussait

dans

le bon

PRÉFACE

9

Sa chance, c'est d'avoir eu, au départ, ce capital d'expérience que Idonne l'enracinement et, à partir de ce capital mais en liaison avec le progrès technique mondial, d'améliorer lentement et régulièrement ce qu'il a reçu, - en évoluant sans brutalité des repères de l'akoufi à ceux du système métrique. Le déracinement casse les points d'appui. Reprendre
pied ailleurs lie, du Canada, ce qu'ont fait les défricheurs de l'Ouest améric.ain de l'Austrac"est possible,

mais il faut au moins de la terre, - beaucoup quand elle est pauvre, un peu moins quand elle est riche. Il faut aussi quelques moyens financiers et des connaissances techniques. Or, le déracinement algérien est survenu, précisément, au moment où les champs nourriciers, émiettés par les partages, décharnés par l'érosion et par le manque d'engrais ou d'assolement, ne suffisaient plus à alimenter les familles qui les cultivaient; depuis longtemps, il fallajt recourir aux expédients pour boucler l'année. Et ce paysan des montagnes n'avait pas été mis en possession des connaissances nécessaires à une réadaptation. La guerre, et plus encore les déplacements massifs de populations qu'elle a entraînés furent pour lui le coup de grâce. On comprend parfaitement que pour cet homme si démuni la proximité d'un bureau de poste (où l'on ira attendre le petit mandat, la promesse d'embauche) représente un profit moins improbable que ce maigre champ redevenu sauvage, qui s'étire sur une crête inaccessible. Dans les plaines riches où les paysans avaient été dépossédés (donc détribalisés) par la coloni8ation française, l'autogestion a créé une nouvelle classe sociale viable et correspondant à une formule sociale moderne: je veux dire basée sur le voisinage et non sur la parenté. Le gouvernement algérien s'efforce acltuellement de l~encadrer dans des communes. Il peut y parvenir sans difficultés excessives. Mais cette classe ne représente qu'une partie de la paysannerie algérienne et les hommes les plus nombreux sont aussi les plus éprouvés: ceux qui peuplent encore des camps. Ils sont, hélas, les plus difficiles à réinsérer dans la vie. Ces petits propriétaires terriens que l'armée française a
arrachés à leurs montagnes

-

apparemment

définitivement

-

étaient

les derniers

représentants

des antiques

tribus

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DE LA DÉCOLONISATION

qui, jusque-là, s'étaient maintenues presque intactes, inentamées par les conquérants et les siècles innombrables; la colonisation elle-même les avait laissé végéter dans leurs structures où la misère montante les assiégeait sans bruit, mais de plus en plus étroitement. Le déracinement a achevé des plantes qui s'é.tiolaient, et m,aintenant leur insertion dans la vie est d'ores et déjà le plus grand problème de l'Etat algérien. C'est aussi un problème mondial, seulement il est plus aigu, plus impossible à différer en Algérie qu'aillel1rs... Et ce problème de toute l'aile sud des vieux peuples civilisés à l'aube de l'histoire, des cham,ps, usés par trop d'usage, sans terre, sans école et sans industrie, il faudra bien qu'on s'en occupe un jour à l'échelle du monde.
G. TILLION.

INTRODUCTION

Notre ouvrage s'inscrit sur cette partie de la mappe]Donde scientifique qu'est la sociologie. Mais, comme il nous est arrivé plus d'une fois de faire éclater les cadres établis de cette science, il nous a paru nécessaire de légitimer notre méthode. Auparavant, nous dirons comment nous vint l'idée de cette étude. Certes, nous n'ignorons pas que c'est en scienc.e surtout que le moi paraît haissable, mais l'expérience personnelle n'est-elle pas la condition sine qua non de toute recherche? Si nous avons cru bon de relater l'expérience d'où procède cette œuvre, c'est parce que tous - parfois contre notre gré -, nous avons été mêlés à des événements toujours inscrits dans le présent et que nous sommes très nombreux, pour des raisons fort diverses, à ne pas vouloir oublier l'Algérie. En 1959, après quatorze mois de service militaire en France, j'étais envoyé en Algérie. J'allais séjourner quatorze autres mois à Fort-National, citadelle de la Grande Kabylie. A tort ou à raison, je n'avais jamais pensé à faire le «grand refus ~ de la guerre d'Algérie. J'essayais de partir sans préjugés ni parti pris. La riche expérience historique de notre pays faisait pourtant prévoir qu'il ne pouvait y avoir d'autre solution pour l'Algérie que celle de l'Indépendance: mais il s'agissait de savoir si l'heure en était vraiment venue. En tout cas, la fréquentation de Clio m'avait appris qu'il importait avant tout de comprendre. A la fin de l'année 1959, je participais aux derniers ratissages de l'opération « Jumelles ~. Je fus ensuite chargé de coder et décoder les messages pour l'état-major du

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LES REGROUPEMENTS

DE LA DÉCOLONISATION

secteur de Fort-National (1). Au fil des jours, se posait de plus en plus à chacun une question qu'on ne réussissait pas tous à éluder: pour qui et pourquoi se bat-on? Au bout de huit mois d'expériences quotidiennes, je doutais sérieusement d'être du bon côté. C'est à ce moment-là que je fus chargé de m'occuper des assignés à résidence surveillée. Plus que son injustice, ce fut la stupidité de cette guerre qui m'apparut, à travers les divers motifs d'assignation à résidence surveillée. Je revois ce vieillard de soixante-dix-huit ans, francophile notoire, qui pleurait dans sa cellule, car, pour la première fois de sa vie, il se trouvait en prison. Or, le motif d'incarcération était le suivant: «suspecté d'avoir participé à une collecte de fonds ». Qu'avait bien pu donner ce meskine ? Par contre, chacun savait, à Fort-National, que M. L., commerçant français, payait le F.L.N. afin de pouvoir recevoir ses marchandises en toute sécurité. Depuis trente-cinq ans, M. L. était conseiller municipal ou maire ou adjoint selon les circonstances, aussi participait-il à chaque cérémonie et banquet officiels (2). Mais à quoi bon ressasser tout cela? Si ce n'est pour montrer que ce sont des faits, et non pas des mots, qui m'ont éclairé. Je me souviens du jour où je compris, définitivement, que si j'avais été musulman je n'aurais' pas été de notre côté. Ce jour-là, je découvris, aux environs de Dra-el-Mizan, ce qu'était un centre de regroupement. A la vue de ce centre, particulièrement démuni, me revinrent à la mémoire ces paroles ,de Camus: «... Vous me demandez pour quelles raisons je me suis placé du côté de la Résistance. C'est une question qui n'a pas de sens pour un certain nombre d'hommes, dont je suis. Il me semblait, et me semble toujours, qu'on ne peut pas être du côté des

camps de concentration. » Je sais, à présent, qu'un centre
de regroupement est très différent d'un camp de concentration, mais c'est la pensée que j'ai eue ce jour-là. Quelques jours avant ma libération, je faisais mes adieux
(1) Au sujet des officiers de cet état-major, je me contente de renvoyer le lecteur à la pertinente remarque d'Alain Jacob, in D'une Algérie à l'autre, p. 125. (2) M. L. est un des personnages du Journal, 1955-1962de Mouloud Feraoun. On aurait pu croire que M. L. serait parti d'Algérie dans les premiers. En 1965, il trônait toujours derrière son com\,toir et me racontait les mêmes histoires qu'à Mouloud Feraoun et à bien d'autres.

INTRODUCTION

13

à une cinquantaine d'assignés à résidence surveillée et, en prononçant des paroles d'espoir, je leur promettais de revenir après l'Indépendance. En atterrissant à Maison-Blanche, le 29 juin 1963, ce n'est pas sans une certaine inquiétude que je venais retrouver une autre Algérie, plus d'un an après les folles journées de l'Indépendance. Comment allais-je retrouver ce pays que j'aimais? Les vieux démons avaient réintégré le passé. Mais n'avaient-ils pas fait place à d'autres démons, «qui ne seront pas moins despotiques, si plus « nationaux» que leurs prédécesseurs » (3) ? Si je venais pour alphabétiser, mon voyage n'était pourtant pas seulement celui de l'amitié toute désintéressée, c'était aussi le voyage de l'étudiant en sociologie à la recherche d'une thèse de troisième cycle. Je m'étais gardé de venir avec une hypothèse de travail: j'allais voir sur place. En circulant dans le pays, en dialoguant avec les fellahs et les responsables, je découvris combien les regroupements de population opérés pendant la guerre avaient bouleversé la société rurale algérienne et je décidai d"étudier les centres de regroupement. Que le lecteur m'excuse d'avoir si longuement exposé les tenants et les aboutissants d'un choix! Je voul~is qu'il comprenne que ce sujet n'a pas été choisI par caprice
intellectuel

-

l'Algérie

est à la mode

-,

mais

parce

que

je suis de ceux qui ont eu mal à l'Algérie. De plus, je sais que, malgré tous mes efforts, il ne me sera pas possible de parler avec une totale objectivité d'événements encore présents. Je serais dès lors porté à croire, après M. Raymon,d Aron, que plus «l'équation personnelle» de l'écrivain est connue, « moins le danger de partialité est grand» (4). Avant de parler méthode, nous définirons brièvement le phénomène du regroupement en Algérie. Nous emprunterons pour cela la définition que donne Michel Launay: «Une sorte de mouvement brownien, diraient les physiciens, anima le pays, et la terre algérienne, dans toute son histoire, ni au moment des invasions arabes ni au moment de la conquête française, ne connut un tel remueménage, une telle «révolution» sur soi-même, d'autant plus profonde qu'elle ne procédait pas par longs et lar(3) Jacques Berque, Dépossession du Monde, p. 11. (4) Dix-huit leçons sur la société industrielle, p. 31.

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LES REGROUPEMENTS

DE LA DÉCOLONISATION

ges mouvements d'émigration, mais par méticuleux «nettoyages », «resserrements» et «concentrations locales de

population

~

(5).

Nous avons décidé d'étudier ce phénomène en sociologue, et dans sa totalité. Sociologue d'intention, nous avons essayé de l'être effectivement au cours de chacune des trois parties de cette thèse. Etant donné que rien de ce qui est humain ne doit demeurer étranger au sociologue, nous nous sommes adressé à d'autres sciences sociales: l'histoire, la géographie, la psychologie, l'ethnolo.gie, l'économie politique. Nous l'avons fait avec d'autant moins de scrupule que, de nos jours, on est de plus en plus convaincu que les différentes sciences sociales doivent être des auxiliaires les unes pour les autres et non plus des rivales. Nous estimons que la sociologie n'est vraiment fructueuse et n'acquiert sa personnalité qu'à la charnière des autres sciences. Nous faisons nôtres ces paroles de Mlle R. Rochefort: « Il me faut bien avouer que je crois aux zones d'interférences, de chevauchements entre disciplines voisines, que je les considère comme un bien, non comlme un mal, et que, à l'exemple des paysans siciliens qtli défrichent clandestinement les «trazzere », ces très larges chemins comm'unaux où défilaient autrefois les troupeaux, je me sens attirée vers ces zones marginales, à la charnière de domaines scientifiques différents ~ (6). Parmi ces diverses sciences, nous avons fait une place toute spéciale à l'histoire et à la géographie, ne serait-ce que parce qu'elles servent de toile de fond à toutes les sciences humaines. Il faut dire aussi qu'un tel sujet ne pouvait assurément pas être traité sans de sérieuses bases historiques et géographiques. Pourquoi? Pour comprendre les centres de regroupement dans leur plus intime et complexe réalité, il nous fallait partirl des faits et non pas de vues de l'esprit qui mènent souvent à l'erreur. Il est si tentant de préférer les interprétations brillantes à l'humble soumission aux faits. Nous avons classé ces faits afin de mettre à nu les lignes de force. Tout en systématisant les phénomènes, nous nous sommes efforcé de leur conserver, d'une part, leur individualité géographique et, d'autre part, leur temps historique. Lorsque nous parlons d'individualité géographique, nous n'ignorons pas la célè(5) Paysans Algériens, p. 185. (6) Le travail en Sicile, p. 3.

INTRODUCTION

15

bre définition d'Aristote: «II n'y a de science que du généraI et du nécessaire» ; mais nous ne devons pas omettre la suite: «l'individuel seul existe ». Dans notre recherche, nous avons toujours affaire avec des faits et des êtres individuels, où le général entre à titre d'élément abstrait. Ne nous en déplaise, sociologues, il nous faut reconnaître que le réel, c'est l'individuel et que c'est nous priver de la connaissance de ce qui est, que de nous cantonner à l'étude du général, c'est-à-dire des phénomènes abstraits qui sont à la surface du réel, alors que l'individuel en fait le fond. Ce n'est pas un des moindres mérites de la géographie que de nous avoir mieux fait percevoir l'hétérogénéité de l'espace: il n'y a pas une Algérie, mais des Algéries. Pas plus qu'aux servitudes de l'espace, le sociologue n'aime s'astreindre aux servitudes du temps. Monté à cru, il parcourt le temps au galop précipité des enquêtes parcellaires. A ce propos, nous ne pouvons résister à l'envie de citer la mise en garde de M. F. Braudel: «Je ne crois pas qu'il soit possible de dérober, ou d'esquiver l'histoire. Il faut que le sociologue y prenne garde. La philosophie (d'où il vient et où il reste) ne le prépare que trop bien à ne pas sentir cette nécessité concrète de l'histoire. Les techniques de l'enquête sur l'actuel risquent de consommer cet éloignement. Tous ces enquêteurs sur le vif, un peu pressés et que bousculent encore leurs employeurs, feront bien aussi de se méfier d'une observation rapide, à fleur de peau. Une sociologie événementielle (7) encombre nos bibliothèques, les cartons des gouvernements et des entreprises. Loin de moi l'idée de m'insurger contre cette vogue ou de la déclarer inutile. Mais scientifiquement que peut-elle valoir, si elle n'enregistre pas le sens, la rapidité ou la lenteur, la montée ou la chute du mouvement qui entraîne tout phénomène social, si elle ne se rattache pas au mouvement de l'histoire, à sa dialectique percutante qui court du passé au présent et jusqu'à l'avenir même ?» (8). Si nous avons été amené, selon l'expression de Lucien Febvre, à «porter un costume mi-partI», c'est parce que
(7) C'est nous qui soulignons. (8) Traité de Sociologie de Georges Gurvitch, tome l, Histoire et SocIologie, p. 97.

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LES REGROUPEMENTS

DE LA DÉCOLONISATION

« tous les paliers ou niveaux de la réalité sociale sont toujours essentiellement et indissolublement interpénétrés »(9), mais c'est encore pour une raison beaucoup plus pratique, à savoir qu'il n'existait pas d'ouvrage sur l'histoire des centres de regroupement. Cette histoire, je l'ai vécue tout d'abord, comme Fabrice deI Dongo, dans un petit coin du pays, en 1959-1960 ; je l'ai revécue ensuite durant mes voyages en Algérie entre 1963 et 1965. Pour recueillir certains témoignages, il importait que cet historique fût effectué rapidement. Je demande au lecteur de pardonner les obscurités et les faux pas inévitables: lorsque l'événement est proche, la march.e vers la lumière est plus ardue. De plus, je n'ai pas pu consulter les archives du Service historique de l'Armée - et cela est un sérieux handicap. Il est possible à chacun d'avoir accès à ces archives, mais «s'il doit y avoir publication, le manuscrit sera soumis à l'approbation ministérielle pour contrôle de l'authenticité des faits relatés ou des citations reproduites». Dans ma recherche de l'objectivité, je n'avais pas le droit d'accepter pareille censure. Par contre, M. le général Parlange et quelques fonctionnaires algériens ont bien voulu me remettre toutes les richesses qu'ils possédaient dans leurs archives. Je dis ma particulière gratitude au général Georges Parlange, pour les sages conseils qu'il m'a prodigués, les documents qu'il m'a com'muniqués et les agréables journées de détente et d'étu,des qu'il m'a fait passer dans sa retraite béarnaise. J'ai aussi recueilli divers documents d'intérêt fort inégal. Grâce à cette documentation, j'ai pu accomplir un des rites les plus sacrés des sectateurs de Clio: le dépouillement .des archives. Que les historiens de métier excusent cette profanation de la part de quelqu'un qui n'est historien que de cœur! J'avais le devoir de faire connaître des documents qui, avec d'autres, pourront peut-être contribuer un jour à l'élaboration d'une étude historique plus importante. Après avoir défini ma méthode, il me faut rendre compte de la façon dont s'est déroulée l'enquête sur le terrain. Je tiens à dire tout de suite que j'ai pleinement conscience de n'avoir pas suffi à la tâche: la complexité du sujet demandait des années de travail - que je ne pouvais pas
(9) G. Gurvitch, La vocation actuelle de la sociologie, p. 53.