LES CARNETS DE GUERRE D'UN POILU BELGE

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Dans "Les Carnets de Guerre d'un Poilu belge", notre personnage raconte sa vie de militaire dans l'armée de sa majesté le roi Albert Ier en 1914 et 1915. Envoyé au Front, il participe à la défense des villes belges et est fortement impliqué dans la Bataille de l'Yser.
Ce texte, facile d'accès, écrit en "je" et à l'indicatif présent, permet aux lecteurs de prendre conscience de ce que nos hommes ont vécu pendant la Grande Guerre, de leurs souffrances et des dangers qu'ils ont courus.
Publié le : mercredi 29 janvier 2014
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Les Carnets de Guerre d’un Poilu
belge
SION & GATELiège. 4 août 1914.
Retranchés derrière les murs de protection de notre Fort, mes hommes et moi attendons
l’armée allemande de pied ferme. A une petite centaine de mètres de nous, les canons de notre
compagnie tonnent sans arrêt pour retarder l’avancée de nos ennemis.
- Mon lieutenant, puis-je vous poser une question ? me demande soudain le soldat de
première classe Comtesse.
- Allez-y, Comtesse. Je vous écoute.
L’homme de troupe d’une quarantaine d’années s’exprime difficilement, plus habile pour
manier son fusil que pour prononcer les quelques mots qu’il veut m’adresser. Je l’ai placé juste à
côté de moi parce qu’il est grand et qu’il m’inspire confiance. Lorsque je dois quitter ma position
pour mieux organiser mes hommes ou aller prendre nos ordres, il est de taille à occuper sa place
et la mienne.
- Mon lieutenant, j’ai peur de mourir. Pensez-vous qu’on va y passer aujourd’hui ?
- Ce qui doit arriver arrivera, Comtesse : nous n’y pouvons rien. Mais les Allemands sont
encore loin.
Le pessimisme de Comtesse me touche au plus haut point. En tant qu’officier, je dois garder
mon sang-froid. Tel est mon rôle. Mais il est réellement impressionnant qu’un homme si costaud
ait si peur de mourir.
Il y a deux heures, le général Leman a annoncé à tous les officiers que les troupes
prussiennes se trouvent encore à quelques kilomètres de Liège, mais que, ce soir, elles auront
encore progressé, malgré les escarmouches mises sur pied par nos troupes d’élite et les
nombreux guet-apens dans lesquels nos ennemis tombent, abattus par des fusils bien cachés
dont il perçoivent trop tard la funeste présence.
Alors que j’écris ces lignes en cette fin d’après-midi, j’ai l’impression d’aimer ma patrie plus
que les autres jours. Je suis prêt à lui donner ma vie pour empêcher l’envahisseur de la détruire.
Mais je sais que le combat est déséquilibré. A cent contre un, on peut résister un temps en étant
habile et courageux. Mais tôt ou tard, pourtant, le nombre triomphera de la vertu et notre position
sera prise sans que nous puissions rien y faire.
Liège. 6 août 1914.
La ville des Princes-Évêques est tombée aujourd’hui. Nos hommes ont évacué toute
l’agglomération en quatrième vitesse. Seules les garnisons des douze Forts, dont la mienne, sont
maintenues en place afin de retarder au maximum l’armée allemande.
Il y a deux ans, lors de mon incorporation, j’ai décidé de devenir officier de réserve et donc
d’exercer un rôle actif au sein de nos forces militaires. Ce choix n’a pas été difficile pour moi
car je suis monarchiste et je crois que sans le Roi, la Belgique n’existerait pas vraiment.
Originaire de la région de Charleroi, j’ai été intégré, après mon instruction, à la troisième
Division de Liège et attaché spécialement à la défense du Fort de Flémalle. C’est de là que je vous
écris ces lignes aujourd’hui.
Je fais partie de ceux qui estiment qu’en refusant le deux août au général Ludwig le passage
de ses troupes sur notre territoire, le gouvernement a pris une bonne décision. La seule possible
afin de garantir l’inviolable neutralité que nous revendiquons depuis de nombreuses années.
Secrètement, dit-on ici, le roi Albert espérait que l’Allemagne contournerait la Belgique pour
envahir la France par d’autres points stratégiques. Mais il ne fallait pas rêver. Pourquoi les chefs
de l’armée allemande auraient-ils pris soin de ménager la petite Belgique alors qu’ils étaient en
route pour attaquer la grande France ? 
Si cet acte de résistance du Roi et des autorités politiques n’est pas sans conséquence sur ma
vie personnelle, je l’accepte néanmoins avec philosophie… surtout en ce moment où,
contrairement à ce que l’on aurait pu imaginer, le moral de mes soldats et de mes sous-officiers
se porte nettement mieux qu’il y a deux jours. Le fait que les Allemands ne réussissent pas à
s’emparer de nos positions est de nature à leur donner confiance.
- Vous croyez qu’on tiendra combien de jours, mon lieutenant ? m’a demandé tout à l’heure le
sergent Guignet, l’œil vif.
- Je ne sais pas, mais le plus longtemps possible en tout cas. C’est la mission que le Roi nous a
confiée. Nous essayerons de la remplir le plus longtemps possible.     
Liège. 14 août 1914.
Notre Fort, comme ceux de Loncin et d’Hollogne, résiste encore et encore aux attaques
allemandes. Bien que nous luttions à armes inégales, nous avons de plus en plus l’impression
d’être imbattables. Notre moral est en acier trempé, et nous faisons subir, derrière nos remparts
de pierre, de lourdes pertes à l’armée ennemie.
Incapables de nous abattre en nous affrontant dans un dangereux face-à-face, les troupes
allemandes sont en train de nous contourner par le Nord et le Sud. Lors de la réunion des officiers
à laquelle j’ai assisté ce matin, le capitaine Durieux, qui dirige notre Compagnie, a été clair à ce
sujet : 
- Notre Fort est devenu une sorte d’îlot condamné à disparaître dans un avenir proche. La ville
de Liège est tombée il y a huit jours déjà et nous sommes encerclés de toutes parts.
Si nous ne voulons pas tous mourir ou finir prisonniers, nous allons devoir tenter une percée
pour rejoindre une ville encore debout. Comme moi, le major est d’avis que nous devrions sortir
de nuit, mais le général Leman n’a encore rien décidé à ce sujet. Quant à notre destination future,
elle reste également un mystère ! Je crois que notre objectif sera d’aller combattre du côté de
Gembloux ou de Bruxelles !
Liège. 16 août 1914.
Hier, le Fort de Loncin, dirigé par le général, Leman est tombé. Notre chef a été capturé et,
désormais, nous sommes livrés à nous-mêmes.
Nous avons résisté pendant douze jours sous les coups de butoir des Prussiens. Mais la cause
est entendue. Dans une demi-heure, notre Bataillon partira en direction de Namur où nos troupes
résistent vaillamment. Notre fort va tomber, mais notre pays n’est pas encore K.O.
Lors de la réunion de ce matin, le capitaine nous a annoncé que notre repli serait stratégique.
- Il n’est pas question de battre en retraite sans tenter de retarder l’avancée de l’armée
allemande, a-t-il martelé à plusieurs reprises. Vous utiliserez la technique de la volte-face tout au
long de votre marche. Entendu.
- A vos ordres, mon capitaine.
- Rompez, Messieurs, et à vos postes, conclut-il pour nous congédier.
De retour près de mes hommes, j’ai rassemblé les sous-officiers et je leur ai rappelé, pour le
principe, en quoi consiste la volte-face.
- A certains moments, certaines sections reviendront en arrière et tendront des pièges à
l’avant-garde de l’armée allemande. Répétez à vos hommes de ne pas prendre de risques inutiles
et de viser juste.
Attentifs, les sergents ont enregistré toutes les informations que je leur ai communiquées. Il
en va de leur propre vie et de celle des hommes dont ils ont la charge.
- Nous devrons régulièrement attendre l’ennemi et lui adresser un feu nourri, ai-je encore
précisé avant de mettre un terme à la réunion.
Il est possible que nous mourions tous lors de ces mouvements insolites et que je sois en train
de rédiger les dernières lignes de ces Carnets de Guerre. De toute façon, vous saurez bientôt si je
m’en suis sorti et, surtout, dans quel état. 
Huy. 17 août 1914.
Arrivés dans Huy, nous avons effectué une volte-face qui a surpris les deux Compagnies qui
nous suivent depuis que nous avons quitté Flémalle. Le combat a été rude, mais la plupart d’entre
nous s’en sont sortis indemnes. Tapis dans les maisons désertes, nous avons arrosé de pruneaux
mortels les Allemands qui avançaient franc battant et à découvert. Le carnage a laissé des traces
chez nos ennemis, mais également parmi nous. Mes hommes ont puisé dans cette attaque-
surprise une envie nouvelle de lutter, renforcée par une rencontre salutaire et inattendue. Alors
que nous approchions de Couthuin, nous avons été accostés par une importante troupe de
cavaliers français : culottes rouges, vestes bleues et casques blancs.
Heureusement pour nous car quelques kilomètres plus loin, deux autres Compagnies de
soldats allemands semblaient nous attendre, comme pour nous prendre en tenailles. Peu
expérimentés, ceux que nous avons abattus étaient vaillants, mais bien jeunes pour jouer à la
guerre. Bons vivants et fins stratèges, les Français nous ont, par contre, impressionnés par leur
organisation et leur détermination. Prêts à tout pour détruire leurs ennemis séculaires, ils n’ont
pas eu peur de se jeter dans la bataille en prenant de gros risques. Nombre d’entre eux sont
morts et quelques-uns de mes camarades sont également tombés au champ d’honneur.
Jusqu’à présent – touchons du bois ! – les balles m’ont personnellement épargné. J’ai parfois
l’impression d’être une sorte d’ange à l’invincible cuirasse. Mais pour combien de temps encore le
destin me protégera-t-il de la sorte ? Je commence à avoir peur,  je ne vous le cache pas. Notre
fuite en avant me fait craindre le pire, mais, malheureusement, elle n’en est qu’à ses
balbutiements... 
Andenne. 18 août 1914.
Aujourd’hui, nous avons intercepté trois espions allemands qui se donnaient des allures de
bourgeois flamands. Nous les avons surpris « Chez Ginette » sur la route d’Andenne. Ils
complotaient avec un homme qui tenait en main une carte détaillée des chemins de fer. Les
quatre individus ont été arrêtés et remis aux gendarmes.
Mes hommes et moi sommes convaincus que le quatrième larron, le seul qui parlait français,
était, en fait, un cheminot véreux qui comptait leur remettre, probablement contre une belle
somme d’argent, des informations stratégiques sur notre réseau ferroviaire. Mais, à l’heure où je
vous parle, je n’en sais pas plus puisque, après avoir livré les criminels, nous avons continué notre
route en direction d’Andenne.
Ce soir, notre Compagnie bivouaque dans une ferme située à un kilomètre de la bourgade. En
théorie, nous sommes tranquilles pour la nuit. Mais avec ces diables d’Allemands, imprévisibles
bagarreurs, on n’est jamais réellement à l’abri d’une attaque-surprise. Donc, nous ne dormirons
que d’un œil, malgré la fatigue qui nous accable. 
Andenne. 19 août 1914.
Ce matin, le capitaine Durieux a pris une décision importante que nous soutenons avec force :
notre Compagnie s’est mise sous les ordres du Général Michel qui dirige la quatrième Division
basée à Namur. Et cette après-midi, nous avons livré avec elle une terrible bataille contre les
troupes allemandes venant de Durbuy et de Ciney. Nous avons fait sauter le pont de fer qui
enjambe la Meuse et qui ouvre la route en direction de la cité namuroise. Les Prussiens, furieux
d’avoir ainsi été bloqués, tentent en ce moment de passer sur la rive gauche en établissant des
ponts de bois, mais ils n’y parviendront pas aujourd’hui.
Andenne 21 août.
Le village est à feu et à sang. Les Allemands à qui nous avons mené la vie dure au cours des
derniers jours s’emparent peu à peu de toutes les maisons. Les nombreuses détonations que nous
entendons nous font craindre le pire. Il y a quelques minutes, une jeune fille complètement
apeurée, est parvenue à sortir du village et à rejoindre les bois tout proches où nous sommes
embusqués.
- Ils ont tué mon grand-père et mon père sous mes yeux et ceux de ma mère, s’est-elle mise à
hurler en plongeant dans mes bras. C’est de votre faute, a-t-elle ajouté en me martelant
violemment le torse.
Tandis que j’essayais vainement de la calmer, les coups de fusil se sont intensifiés. Une partie
de mes hommes souhaitait partir au secours de la victoire et aller affronter les Prussiens dans un
corps-à-corps probablement meurtrier. Mais les ordres du colonel Gillieaux, notre nouveau
commandant, étaient formels : nous devions observer les événements sans intervenir et nous
replier, le moment venu, en direction de Namur.
Namur. 23 août 1914.
Nous sommes arrivés dans les faubourgs de Namur hier en début d’après-midi. Trop tard pour
espérer renverser l’ordre des choses : depuis cinq jours, les neuf Forts qui encerclent et protègent
la ville tombent les uns après les autres. C’est inéluctable ! Pourtant, les nouvelles reçues des
autres Fronts de guerre ne sont pas si mauvaises : tout en battant en retraite, nos troupes
mènent la vie dure à l’occupant allemand et le retardent dans son inéluctable avancée vers la
Marne.
- Notre cavalerie vient de vaincre les Uhlans à Haelen, nous a annoncé ce matin le colonel,
une pointe de triomphe dans la voix. C’est une victoire avant tout symbolique, mais nos hommes
l’ont remportée.
A défaut d’être surentraînés comme les Prussiens et dominés largement en nombre
d’hommes, nos cavaliers, dont l’habileté est légendaire, ont témoigné d’un immense courage.
Mais ce triomphe de la troupe n’aurait pas été possible sans l’admirable ingéniosité dont ont fait
preuve ses officiers en montant des mitrailleuses sur des charrettes tirées par des chiens. Surpris
par le caractère inattendu de ce coup d’éclat, les soldats allemands ont paniqué. Ils ont connu une
véritable débandade et ont dû se replier sur d’anciennes positions. Des centaines d’hommes ont
été blessés ou tués, et l’armée de nos ennemis a été stoppée net.
Gembloux. 25 août 1914.
Finalement, mes hommes et moi n’avons pas eu l’occasion d’entrer dans Namur. Au moment
où nous nous mettions en route, la retraite générale a été sonnée et nous avons pris la direction
de Gembloux. Personne parmi nous ne se fait plus d’illusion sur l’avenir de la Wallonie. De jour en
jour, nous reculons de plus en plus face aux vagues assassines qui déferlent sur nous. Bientôt, la
Belgique se réduira à la seule terre flamande.
Hier, le soldat Gilsoul est mort à quelques mètres de moi, le front troué par une balle venue
de nulle part. Et ce matin, trois de mes hommes, touchés par les éclats d’un obus, ont, eux aussi,
perdu la vie. Miraculeusement,  je continue à bénéficier d’une incroyable chance même si je mets
un  point d’honneur à être toujours aux avant-postes. Il y a trois jours, une balle a effleuré mon
casque y laissant une petite cicatrice et avant-hier, c’est ma gourde qui est morte pour la patrie.
Moi, par contre, je ne souffre pas, si ce n’est moralement, bien entendu, comme tout le monde…
Louvain. 27 août 2014.
Nous avons abandonné Namur le vingt-trois août. Vu les pertes subies et le manque de
puissance de notre armée, le roi Albert a dû se résoudre à regrouper l’aile droite et l’aile gauche
afin de partir protéger le port d’Anvers. Cette décision, lourde de conséquences, a, d’office,
condamné Bruxelles. Sans protection suffisante, notre capitale a perdu pied et les Allemands s’en
sont emparés sans difficulté. Depuis le dix-huit août, ils y paradent, en grande pompe, paraît-il,
imposant aux habitants qui n’ont pas fui de nouvelles règles de vie.
Depuis que nous sommes remontés vers le Nord, mes hommes et moi avons été
constamment talonnés par les troupes allemandes. En état d’alerte permanente, nous avons
battu petit à petit en retraite en nous repliant méthodiquement. Quand nous étions à l’arrière-
garde, nous pouvions souffler un peu, mais lorsque nous nous retrouvions sur la ligne de Front, les
combats faisaient rage, et le danger surgissait de partout. A tout bout de champ, des camarades
tombaient, plus ou moins loin de moi, sous les balles des Prussiens. Perdre un compagnon
d’infortune est profondément douloureux, et chaque mort accroît l’impression de vulnérabilité qui
nous habite en permanence.
Depuis le vingt-quatre août, il n’a pas plu. Dormir sous la chaleur apaisante des rayons de
l’été ou sur la paille d’une étable en terre flamande est plus agréable que de subir les pluies
abondantes que nous avons connues quand nous étions en terre hesbignonne. Heureusement que
la rapide remontée qui nous a été imposée par les événements s’est effectuée sous de bonnes
conditions météorologiques !
Au cours des deux derniers jours, nous avons parcouru plusieurs dizaines de kilomètres. Nous
sommes passés par Wavre sans connaître de nouvelles escarmouches. Et notre trajet jusqu’à
Louvain s’est également déroulé sans encombres.  
Malines. 28 août 1914.
Ce soir, nous sommes en alerte générale. Nous ne sommes pas entrés dans la ville par peur
de nous faire surprendre par les Allemands. Les ordres sont formels : ni fumée ni feu. Impossible,
dès lors, de se réchauffer. J’ai même dû interdire à mes hommes la moindre cigarette, ce qui les
rend particulièrement nerveux.
Le général Laonnois a convoqué tous les officiers pour vingt heures. Selon la rumeur qui court
à la vitesse de l’éclair, il nous annoncerait qu’une grande bataille se prépare…
Malines. 29 août 1914.
J’ai perdu quelques hommes aujourd’hui…
En fin de nuit, nous nous sommes mis en route avec la ferme intention de déloger les
Prussiens qui ont pris leurs quartiers de l’autre côté de la ville épiscopale. À cent mètres de la
gare, nous avons commencé à entendre le sifflement des obus qui tentaient de nous atteindre.
Mais, mal positionnés et incapables de nous repérer,  les canons de nos ennemis se sont montrés
impuissants. Ils visaient en priorité l’église Saint-Rombaud, leur seul point de repère. En agissant
ainsi, assez naïvement je trouve, ils ne risquaient pas de nous conduire à notre perte, ce qui nous
a permis de retenir encore un peu notre souffle.
Mais nous ne perdrions rien pour attendre : arrivés au sommet de la colline, nous avons été
pris sous le feu de leurs fusils. Le temps de nous à mettre à couvert, quelques-uns de mes
hommes étaient tombés. En tentant de leur sauver la vie, le sergent Guignet a reçu une balle en
pleine tête. Mort sur le coup, le plus courageux de mes sous-officiers…
Heureusement pour nous, nos canons se sont montrés plus précis que les leurs : les dégâts
qu’ils ont causés nous ont permis d’aller de l’avant et les ont obligés à reculer, abandonnant peu
à peu les positions qu’ils occupaient jusqu’alors.
Au fur et à mesure que nous avancions, j’ai croisé de plus en plus de morts. C’était la
première fois depuis le début de la guerre que je voyais tant d’hommes tués. C’est horrible un
homme tué au combat, même lorsqu’il s’agit d’un ennemi.
- Achevez-moi, s’il vous plaît, m’a demandé en français un officier allemand qui mesurait au
moins deux mètres.
Le militaire, complètement couvert de sang mais presque exsangue, gisait à côté de moi et
tentait d’attraper ma jambe. Il semblait avoir été criblé de balles. Il n’en avait plus pour très
longtemps, il le savait, je le savais.
- Boudart et Mouchet, allez chercher une civière et emmenez cet officier près d’un médecin,
ai-je ordonné à deux de mes hommes, pour ne pas me laisser attendrir.
- Ne faites pas cela, s’il vous plaît. Tuez-moi ici. De toute façon,  je suis cuit.
Même si j’aurais peut-être dû exaucer sa demande répétée, je n’ai pas eu le courage de
mettre fin aux souffrances de cet homme. J’ai continué ma route, redoublant de prudence, en
essayant d’oublier le drame que je venais de vivre en direct.
Lierre. 30 août 1914
Hier,  la journée a été bonne : nous avons obligé les Allemands à reculer de dix kilomètres.
Salement touchés par les petits canons très efficaces de notre artillerie légère, leurs soldats ont
payé un lourd tribut qui a poussé ceux qui étaient indemnes à se débander et à nous laisser le
champ libre. Mais, durant la nuit passée, ils ont eu le temps de se regrouper et de ressouder leurs
rangs, pendant qu’à bout d’énergie, nous reprenions nous-mêmes des forces.
Ce matin, vers sept heures, nous avons poursuivi notre marche en avant, que nous pensions
triomphale. Mais nos ennemis nous attendaient aux environs d’Hoofstade. Malheureusement pour
nous, à cause de la voie de chemin de fer toute proche, ils ont profité de nos heures de repos pour
acheminer en première ligne des milliers de soldats frais.
En quelques heures de combat acharné, nous avons été laminés. La plupart de mes hommes
sont morts ou grièvement blessés. A plusieurs reprises, j’ai cru ma dernière heure arrivée, mais ce
n’était pas mon tour. A part quelques égratignures au visage dues à de petits éclats d’obus, je
suis toujours en parfaite santé.
Le problème principal est que nous avons perdu toute l’avance acquise hier et que, face aux 
forces adverses, nous ne faisons absolument pas le poids. Hélas ! ce n’est pas la première fois
depuis le début des hostilités que cette situation se produit : après une première victoire de nos
hommes, les Allemands finissent toujours par l’emporter en raison de leur supériorité numérique
flagrante ! 
Tout à l’heure, en retraversant la ville de Malines, j’ai constaté qu’elle avait été complètement
évacuée. Sur les routes que nous avons empruntées, nous avons croisé des femmes, des enfants
et des vieillards qui ont dû quitter leurs maisons en plein cœur de la cité épiscopale. Les plaintes
nombreuses des civils qui nous supplient de les aider sont à peine compensées par quelques
encouragements que l’on nous prodigue çà et là.
Ce soir, au Fort de Lierre, nos conditions de vie sont difficiles et la nuit risque d’être longue…
Nous avons trouvé refuge dans cet édifice de défense censé servir de premier rempart pour la
protection d’Anvers. Demain, nous arriverons dans la ville des diamantaires et rejoindrons
l’essentiel de l’armée belge qui y est installée depuis plusieurs jours.
Anvers. 1er septembre 2014.
Depuis le vingt août, jour où le roi Albert Ier a ordonné aux restes de notre armée de rallier
Anvers, la ville portuaire a préparé inlassablement ses lignes de défense. Au moment où nous
sommes entrés dans l’agglomération, j’ai été impressionné par l’ampleur des travaux accomplis
par nos hommes en quelques jours. De nombreuses tranchées ont été creusées, et les lignes de
fortifications qui ceinturent la Forteresse ont été renforcées à l’aide de sacs de sable et de pierre.
Dès notre arrivée il y a deux heures, le capitaine Durieux s’est présenté à l’Etat-Major général.
Quand il est revenu près de nous, il nous a précisé la situation avec son habituel franc-parler :
- Nous trouvons ici, comme à Liège, de nombreux Forts et Places fortes construits au 19e
siècle. Ces fortifications, éloignées les unes des autres de quelques kilomètres, obligeront l’armée
allemande à déployer de nombreuses forces pour espérer nous faire lâcher prise, a-t-il
commencé.
Debout autour d’une table recouverte d’une carte de la région d’Anvers, mes trois collègues
et moi écoutions attentivement les propos de notre supérieur. Nous savions tous que notre vie et
celle de nos hommes risquaient de ne tenir qu’à un fil dès le moment où nous serions face aux
troupes allemandes.
- Comme vous l’avez sans doute observé lorsque nous sommes entrés dans l’agglomération,
trois lignes de fortification ceinturent la ville, a-t-il ajouté en les montrant du doigt sur la carte.
Malheureusement, nous ne disposons ni de canons ni de mitrailleuses en suffisance pour rendre
les Forts imprenables, ce qui va rapidement obliger nos hommes à se mettre en danger.
Alors qu’il continuait à nous expliquer ce que l’Etat-Major attendait de nous, un bruit inattendu
nous a tous surpris. Arme au poing, nous sommes sortis du baraquement où nous nous trouvions.
Dans le ciel, très haut, un Zeppelin s’enfuyait au grand galop, tandis que quelques soldats
tentaient naïvement de l’atteindre avec leur fusil.
Nous apprendrions quelques heures plus tard que l’avion avait reçu pour mission de
s’attaquer à notre Roi, mais qu’il avait dû se contenter de lâcher sa bombe dans une rue du
centre d’Anvers, tuant au passage quelques innocents promeneurs.
- Au cours des dix derniers jours, Albert Ier n’a eu d’autre choix que de lancer une attaque-
surprise contre la colonne allemande pour ralentir son avancée et l’obliger à reculer de quelques
kilomètres. Les 150000 hommes qui se préparent à nous attaquer ont ainsi été immobilisés et une
toute petite partie d’entre eux a été tuée ou blessée. D’autres attaques vont suivre. Vos hommes
et vous-même pourrez vous porter volontaires pour y participer…
Sur ces mots lourds de sens, la capitaine s’est tu quelques instants avant de nous annoncer
que nous étions affectés, dès à présent, à la deuxième Division chargée de protéger les Forts
avancés.
- Afin de relayer les troupes qui s’y trouvent depuis une semaine, nous prendrons position à
Lierre dès après-demain, conclut-il avec assurance.
Lierre. 5 septembre 1914.
Depuis deux jours, mes hommes et moi avons pris nos quartiers au Fort de Lierre où nous
avions dormi il y a moins d’une semaine. Notre montée sur Anvers n’a donc été que de courte
durée, mais elle nous a permis de prendre deux bonnes nuits de sommeil, de nous doucher et de
manger à notre faim. Nous avons pu également changer d’uniforme et nettoyer nos armes pour
éviter qu’elles ne s’enraient. Des tâches bien nécessaires avant de retourner au Front.
Le Fort de Lierre est solide et très bien protégé. Les Allemands ne sont pas encore près de
s’en emparer, croyez-le bien.  
Anvers. 12 septembre 1914.
Je n’avais jamais vu Anvers de toute ma vie. Cette ville est un trésor de bienfaits pour les
combattants que nous sommes. Depuis deux jours, après une semaine de service en première
ligne, nous prenons un peu de repos, et les habitants nous accueillent comme des héros. Lorsque
nous nous promenons en rue, certains nous offrent des tartines grillées remplies de beurre et du
chocolat chaud. D’autres sortent leurs meilleures bouteilles. D’autres encore nous invitent à
prendre le repas du soir en leur compagnie.
En ce qui me concerne, j’ai la chance de loger chez un couple de vieilles personnes qui sont
aux petits soins avec moi. Cela fait vraiment du bien de retrouver une salle de bain digne de ce
nom et un lit aussi confortable que celui de la maison. Mariette Determe sait recevoir et elle me le
prouve à chaque instant. Elle a soigneusement fait repriser, laver et repasser toutes mes affaires
par ses jeunes servantes. L’une d’elles, d’ailleurs, m’a un peu tapé dans l’œil. Elle s’appelle
Simone et elle est jolie comme un cœur. Mais je suis fidèle à la femme que j’aime ! Pour
l’éternité ! 
Anvers 17 septembre 1914.
Ce soir, nous avons eu quartier libre, car demain, nous retournons dans notre Fort défendre la
Belgique que nous aimons tant. Avant notre départ, nous avons eu la visite du Roi qui nous a
encouragés et félicités pour notre engagement. Il nous a demandé de tenir Lierre le plus
longtemps possible afin d’immobiliser nos ennemis durant un maximum de temps.
- La lutte sera belle et grande, a-t-il ajouté. Mais les Allemands sont bien préparés et fort
nombreux. Nous les vaincrons, mes amis. Nous les vaincrons…
Fort de Lierre. 23 septembre 1914.
Normalement, nous aurions dû être relevés demain et passer une semaine tranquille à
Anvers. Mais la chance n’est pas avec nous. Les Allemands pilonnent assidument notre position
depuis trois jours et nous sommes enfermés au cœur d’une tourmente qui semble devoir durer
éternellement. Dispersés au sein du Fort, les hommes sont tous prêts à combattre. Il n’y a plus de
nuit, il n’y a plus de jour. Plus de sommeil, plus de repas, plus de conversation.
A plusieurs reprises déjà, l’infanterie allemande nous a attaqués. Les soldats sont tombés par
centaines, explosant sous nos mines et nos torpilles automatiques. Pourtant, dès qu’il fait tout
noir, ils tentent de véritables percées, mais ils sont aveuglés par les projecteurs du Fort, et nous
les abattons comme des mouches. Leurs officiers les envoient au carnage sans état d’âme : nos
cheveux de frise et nos chausse-trappes font merveille.
C’est la guerre ! Mais je ne parviens pas à m’habituer aux visions d’horreur qui noient mes
yeux de chagrin. Je sais que les Allemands n’auront nullement pitié de moi lorsque je serai, à mon
tour, au bord de l’agonie. Mais je ne supporte pas de voir mes ennemis se tordre de douleur
quand ils s’empêtrent dans les fils barbelés électrifiés placés sur leur route. Leurs cris me
révulsent et me rappellent sans cesse que si jamais les hommes naissent bons, la vie en société
les rend mauvais, sournois et cruels. 
Je voudrais sortir de ce cauchemar permanent et rentrer chez moi plutôt que d’assister en
direct à la mort de mes frères humains qui viennent s’empaler sur les pieux dressés par nos
hommes dans les trous qu’ils ont creusés et qui, la nuit, deviennent invisibles, même pour les
meilleurs yeux.
Ostende. 11 octobre 1914. Dans la matinée.
Il y a près de vingt jours que je n’ai plus eu l’occasion de sortir mes Carnets de mon sac. Les
combats ont été terribles depuis le vingt-cinq septembre. Le capitaine Durieux a été tué sous mes
yeux le vingt-neuf lors d’une sortie que nous avions, pourtant, fort soigneusement préparée. Nous
étions dix ce jour-là en partant du Fort. Huit d’entre nous ont été abattus malgré l’effet de
surprise provoqué par notre attaque. Ensemble, nous avons tenu une position pendant près de dix
heures, mais les ennemis étaient trop nombreux. En abattre une centaine n’a pas servi à grand-
chose finalement, si ce n’est à retarder la fin de notre vaine lutte. Grâce à Dieu, le sergent
Meysman et moi-même avons, ce jour-là, échappé de justesse à la mort. Pour regagner le Fort,
nous avons rampé pendant deux heures en nous cachant le mieux possible et cent fois, les obus
nous ont ratés de peu.
Mais la situation s’est encore aggravée il y a quelques jours. Nous avons subi d’intenses
bombardements au cours de la dernière semaine et nous avons été forcés d’abandonner le Fort
de Lierre avant qu’il ne soit trop tard pour sauver notre peau. 
Nous nous sommes d’abord retranchés à Merxem, mais très vite, les obus allemands se sont
faits plus précis. Anvers a été lourdement bombardée et, une nouvelle fois, nous avons dû nous
replier non sans piéger notre route pour retarder l’avancée de nos ennemis.
C’est, d’ailleurs, une ville complètement vide qu’ils ont envahie dès le neuf octobre au matin.
Une ville où nous avons systématiquement détruit ou emporté tout ce qui pouvait leur servir. Plus
de réserve de nourriture. Plus de pétrole. Plus de munitions. Une ville fantôme et vulnérable, voilà
ce que nous leur avons laissé. D’après nos espions, la conquête d’Anvers aurait coûté à l’armée
allemande quarante-cinq mille hommes, morts pour la plupart ou grièvement blessés. Depuis
deux jours, ils contrôlent enfin la ville mais à quel prix ?
Ostende. 11 octobre 1914 au soir.
Hier, une conférence déterminante pour notre avenir a eu lieu ici à Ostende réunissant le roi
Albert, le général Rawlinson qui commande les troupes britanniques dans notre pays ainsi que le
général Pau représentant la France.
Convoqués cet après-midi à l’Etat-Major avec tous les officiers, j’ai appris qu’un repli général
de notre armée derrière l’Yser avait été décidé contre l’avis du maréchal Joffre qui exigeait un
abandon complet de la Belgique. Mais le Roi a tenu bon en refusant de se replier avec nos troupes
en direction de Lille.
La deuxième Division d’artillerie, à laquelle nous avons été intégrés Meysman et moi depuis
notre arrivée à Anvers au début du mois de septembre, partira demain matin en direction de
Nieuport sous la direction du général Dossin. Nous prendrons position le long de la plage mais
également dans le village. Nous contrôlerons aussi les écluses, nombreuses dans notre secteur.
Nieuport. 18 octobre 1914.
Nos tranchées sont construites et renforcées. Nous nous tenons prêts à tout moment au cas
où un petit groupe de soldats allemands parviendrait à s’infiltrer jusqu’à nos lignes. Le sergent
Meysman est toujours avec moi. Avec notre vingtaine d’hommes, nous passons l’essentiel de
notre temps à l’écluse de Ramscapelle que nous surveillons nuit et jour.
Les nouvelles qui nous parviennent au compte-gouttes ne sont pas des plus réjouissantes.
Tantôt nos hommes gagnent un peu de terrain, tantôt ils en perdent, mais toujours un peu plus.
Les Allemands avancent résolument sans se presser, à coup d’attaques violentes…
Nieuport. 22 octobre 1914.
Hier soir, nous avons participé mes hommes et moi à l’ouverture des vannes du vieil Yser afin
d’inonder la crique de Nieuwendamme et de permettre à la mer de se répandre à marée haute
entre Nieuport et Saint-Georges. Pendant que le lieutenant François et l’éclusier Geeraert
effectuaient ces manœuvres délicates mais vitales pour la suite du conflit, nous étions chargés de
les escorter et de les couvrir. Aucun incident n’a entravé notre action, et nous avons pu reprendre
nos postes sans encombres. L’opération a parfaitement réussi, mais il était temps. Les ennemis
sont tout proches. D’ici, j’entends les canons ennemis pilonner Saint-Georges et je crains le pire.
Nieuport. 1er novembre 1914.
Nous sommes sauvés. Provisoirement. Les eaux envahissent maintenant les terres entre
l’Yser et la voie de chemin de fer qui va de Nieuport jusqu’à Dixmude. 
Comme nous l’avions fait le vingt et un, mon unité a participé durant la nuit du vingt-neuf au
trente octobre à la protection des hommes chargés d’ouvrir les vannes du Noordvaart. Une fois de
plus, Geeraert a risqué sa vie pour effectuer correctement les manœuvres indispensables à la
bonne réussite de l’opération.
Désormais, les Allemands sont bloqués sur le Front ouest. Il ne sera plus possible pour eux de
pénétrer en France par la côte belge. Tenter de franchir les trois kilomètres d’eau qui inonde la
plaine de l’Yser serait suicidaire et les généraux allemands ne sont pas sots !
Nieuport. 12 novembre 1914.
Il a neigé cette nuit. Quand nous nous sommes réveillés, une fine couche blanche recouvrait
nos tranchées. Au loin, j’ai pu apercevoir presque distinctement la station de chemin de fer de
Ramscapelle que nos troupes tiennent en main pour l’instant. La neige aidant, les points
stratégiques surélevés qui nous séparent des troupes allemandes sont plus visibles que
d’habitude. Il ne m’étonnerait pas que la nuit prochaine, quelques échauffourées opposent nos
hommes à nos ennemis !
Nieuport. 15 novembre 1914.
Depuis quinze jours, la vie est calme ici. Régulièrement, nous pilonnons les positions
allemandes derrière l’Yser. Régulièrement, ils nous pilonnent aussi. Mais, en restant bien à l’abri
dans nos tranchées, nous ne risquons pas grand-chose. Les hommes jouent aux cartes, écrivent à
leur famille ou se reposent entre deux gardes. De mon côté, j’ai, ces derniers temps, délaissé mes
Carnets pour me consacrer à mon autre journal, plus intime et plus personnel, celui que j’écris
pour la femme que j’aime de tout mon cœur. 
Nieuport. 28 novembre 1914.
Demain, je quitte Nieuport pour le saillant d’Ypres. Ma Compagnie a reçu l’ordre de se
déplacer vers le Sud afin de renforcer les troupes qui sont en lutte contre l’occupant à chaque
minute du jour et de la nuit. Je suis soulagé de pouvoir, de nouveau, me rendre réellement utile.
Alors qu’ici, à part quelques escarmouches, la situation est stabilisée, là-bas, rien n’est encore
réellement dessiné, semble-t-il. « Les combats ont continué à faire rage durant tout le mois de
novembre », nous a dit le colonel qui nous a briefés hier.
Ypres. 15 décembre 1914.
Dès notre arrivée à Ypres, nous nous sommes portés volontaires, Meysman et moi, pour
participer à des missions qualifiées de dangereuses par l’Etat-Major. Le quatre décembre, nous
avons repris avec la onzième Division la maison du passeur et le village de Weidendreft. Nous y
sommes restés durant trois jours avant de prendre position à Langemarck où une ferme, sous le
feu des canons allemands, risquait de tomber.
Ypres. 25 décembre 1914.
Ce matin, nous avons entendu des chants de Noël venir du camp allemand et nous avons vu
les sapins que les soldats avaient placés le long de leurs tranchées. Soudain, des dizaines
d’hommes sans casque ni arme se sont avancés vers nous. Ils se sont arrêtés au milieu du no
man’s land. Les Anglais, avec lesquels nous travaillons main dans la main, sont alors sortis eux
aussi. Nous les avons suivis prudemment. Pour la première fois, nous avons eu l’occasion de
parler avec nos ennemis et de rire un bon coup avec eux. Cette trêve nous a fait du bien, même si
nous savons qu’elle sera oubliée dès demain matin. 
Ce soir, en écrivant ces lignes, je crois un peu plus en l’humanité que j’y croyais hier. En
discutant longuement avec Ludwig, je me rendu compte qu’il n’avait pas l’âme d’un conquérant
et que, s’il était un vrai patriote, il n’aspirait qu’à une seule chose : retrouver les siens et vivre en
paix.
Ypres. 20 avril 1915.
Je me souviendrai longtemps de ce qui m’est arrivé le vingt-huit décembre dernier. J’ai été
grièvement blessé par plusieurs éclats d’obus qui m’ont atteint au torse et à la jambe droite  alors
que je quittais la tranchée pour rejoindre l’arrière. Ce jour-là, la chance qui m’avait souri depuis le
début de la guerre m’a complètement abandonné puisque je me suis trouvé au seul endroit où il
ne fallait pas être. A un mètre près, je m’en sortais sans la moindre égratignure, mais mon corps a
tout pris, malheureusement.
Je viens de passer pratiquement quatre mois à l’hôpital de Lijssenthoek. Les infirmières et les
médecins anglais qui se sont occupés de moi m’ont fort bien soigné et c’est le cœur vaillant que
j’ai retrouvé mon unité. Le sergent Meysman, qui m’accompagne depuis Liège, est toujours bon
pied bon œil. Il n’a pas été blessé pendant mon absence, contrairement à plusieurs de nos
hommes qui ont été tués ou touchés, plus ou moins gravement.
Ypres. 23 avril 1915.   
Les combats font rage depuis hier, et les Allemands ont commis l’acte le plus barbare que je
connaisse : ils ont attaqué les troupes françaises avec un gaz jaune qui a tué des milliers de
combattants. Selon les dires du vaguemestre arrivé chez nous vers dix heures ce matin, les
hommes ont été asphyxiés en quelques minutes, et la plupart d’entre eux ont vécu une agonie
indescriptible, se roulant sur le sol dans d’atroces souffrances. Ceux qui ont survécu sont
aveugles, car les muqueuses de leurs yeux ont été sauvagement attaquées.
Heureusement pour mes hommes et moi, les nuages toxiques ne sont pas arrivés jusqu’à
nous, mais rien ne dit qu’aujourd’hui, demain ou un autre jour, ce ne sera pas notre tour.
En utilisant le gaz de chlore pour nous déloger, l’Etat-Major allemand est en train de perdre le
peu d’humanité qui lui restait encore. Plus le temps passe et plus je suis convaincu que l’être
humain n’a rien de bon en lui. Mais c’est sans doute la peur de mourir qui m’inspire de telles
pensées.
Je reconnais que, depuis mon accident, je ne suis plus le même homme. Jusque-là, je me
sentais invincible et prêt à courir tous les risques pour défendre ma patrie. Maintenant, je me lève
le matin en me demandant si, le soir, j’aurai encore l’occasion de m’endormir… 
Ypres. 10 mai 1915.
Depuis plusieurs semaines, notre Etat-Major essaie vainement de récupérer les tanks à
pétrole que les Allemands contrôlent sur la rive gauche. De cette position surélevée, ils peuvent
nous observer à leur aise avec leurs jumelles et signaler les quelques mouvements que nos
troupes effectuent.
A plusieurs reprises, de petits commandos composés de quelques hommes ont tenté, de jour
comme de nuit, de s’emparer de cette position stratégique, mais ils se sont fait abattre comme
des chiens par les tireurs d’élite placés en embuscade. 
Il y a quelques jours, une attaque de plus grande envergure a été lancée à travers les polders
marécageux, mais elle a également échoué car nos soldats n’ont pas progressé assez
rapidement. Le risque pour nos hommes était énorme, mais nos généraux ont estimé qu’il devait
être pris. Ils n’auraient pas dû envoyer des pères de familles au casse-pipe dans de telles
conditions : pourtant, tous les officiers savent que les marais se déplacent constamment dans
cette zone et que les routes, tracées par les éclaireurs, ne sont tout à fait fiables que le temps
d’une marée !
Ypres. 20 mai 1915.
A mon grand dam, me voici à la tête d’une équipe de soldats-fossoyeurs. Le général Jacques,
incapable de reconquérir les tanks à pétrole par les polders, a décidé de creuser au-delà des
tranchées un boyau dirigé vers le Nord afin de nous rapprocher des positions allemandes. Depuis
le dix-huit mai, nous sommes sur place. Nous avançons de quelques mètres par jour, et quatre
équipes se relaient en permanence afin d’augmenter notre efficacité. La tâche est ardue et
chaque coup de pelle nous met en extrême danger. Dès que nous nous rapprocherons
suffisamment des Allemands, ils se rendront compte de ce que nous sommes en train de
préparer, et leur réplique sera cinglante.
Adinkerke. Hôpital militaire Cabour. 10 juillet 1915.
Cette fois, les Allemands m’ont eu et bien eu. J’ai beaucoup de mal à me remettre de mes
blessures. Je crois que la guerre est finie pour moi.
Adinkerke. Hôpital militaire Cabour. 17 juillet 1915.
Je suis arrivé ici dans le courant du mois de juin, au début sans doute. Je ne me souviens plus
de grand-chose à vrai dire, sinon d’avoir participé à des combats au corps-à-corps contre des
soldats ennemis.  La seule chose qui compte à mes yeux, c’est que je parviens à reprendre des
forces petit à petit grâce aux soins que me prodiguent les infirmières. Grâce aussi à la nourriture
qui est très bonne et copieuse, ce qui permet à mon corps de revivre. Sarah, l’infirmière qui
s’occupe de ma rangée, m’a expliqué que j’étais resté entre la vie et la mort pendant plus d’une
semaine après avoir été touché par plusieurs balles. Quand j’étais arrivé à l’hôpital, personne ne
me donnait la moindre chance de survie car mes poumons avaient été touchés. Mais, visiblement,
mon heure n’était pas encore venue puisque je suis capable de vous écrire plus longuement
aujourd’hui.
Adinkerke. Hôpital militaire Cabour. 23 juillet 1915.  
Il y a deux jours, j’ai demandé au médecin pourquoi je ne sentais pas mes jambes. Il m’a
annoncé que j’étais paralysé et qu’il était peu probable que je remarche un jour. Cette nouvelle
m’a mis dans une colère folle, et j’ai hurlé à la mort. Pour me calmer, les médecins ont dû s’y
mettre à plusieurs et m’ont administré une solide piqûre.    
Maintenant, j’ai le moral au point mort. Je n’imagine pas rentrer à la ferme dans une charrette
et me retrouver en face de mon père ou de Catherine. Je n’imagine pas revoir Angélique, ma belle
amoureuse, ni me présenter dans cet état devant elle. Comment pourrait-elle encore désirer un
invalide, incapable de lui faire l’amour ?
Ma vie est foutue à cause de cette sale guerre, et je n’ai plus aucun avenir !
Adinkerke. 30 juillet 1915.
Depuis deux jours, mon moral est meilleur. Meysman vient d’être transféré ici à Adinkerke. Et
le hasard a voulu qu’il se retrouve dans ma rangée. J’ai demandé à Sarah si l’on pouvait me
déplacer pour que je sois juste à côté de lui. Le médecin a accepté : je l’ai remercié
chaleureusement.   
« Enfin, Meysman a été blessé ! » ai-je envie d’écrire un peu jalousement. Malgré les grands
dangers que nous avons courus ensemble avant mon bête accident du vingt-huit décembre et
tous les risques qu’il a pris depuis lors, ce n’est qu’il y a deux jours qu’il s’est fait attraper par un
reste de gaz moutarde. C’est le nom maintenant que l’on donne à cette saloperie que les
Allemands nous envoient à la figure depuis plusieurs mois. Grâce au masque qu’il portait – ils ont
aussi des masques maintenant ! – les dégâts subis par son corps sont relativement limités et,
dans quelques jours, il pourra, m’a-t-il dit, retourné se battre.
Martin m’a aussi expliqué les circonstances qui m’ont conduit ici. Nous nous battions depuis
trois heures farouchement contre les Allemands qui avaient tenté à plusieurs reprises d’assiéger
notre position dans le boyau quand, soudain, inexplicablement, pris d’une sorte de folie
passagère, je me suis redressé et ai commencé à courir dans leur direction. J’ai effectué deux ou
trois mètres à découvert avant d’être abattu. Martin et deux autres de mes gars ont alors rampé
jusqu’à moi pendant qu’un feu nourri protégeait leur avancée. Ils ont vérifié que je vivais encore
et ont décidé de me ramener jusqu’au boyau. Ils m’ont placé sur un brancard et m’ont conduit
vaille que vaille jusqu’à la sortie. Là, on m’a embarqué dans une ambulance et il a perdu ma
trace.
   
Adinkerke. 4 août 2015.
Martin est retourné combattre hier. Nos adieux ont été déchirants, pour lui comme pour moi.
De mon côté, je serai transféré, dès demain, à l’hôpital de Valloires, dans le nord de la France, loin
de la ligne de Front. Le médecin estime que je suis transportable et qu’il est temps que j’entame
ma convalescence ailleurs que dans cet hôpital où, chaque jour, de nouveaux blessés arrivent.
Valloires. 6 août 1915.
Le trajet en ambulance militaire depuis Adinkerke m’a paru très long. Les soubresauts dus à la
route m’ont fait mal dans les bras et le torse. Mon poumon gauche n’est pas tiré d’affaire, mais je
respire avec le droit, c’est mieux que rien. Dans l’ambulance, nous étions quatre : deux soldats et
Sarah qui nous a accompagnés à Valloires.
Parfois, je la soupçonne d’être un peu amoureuse de moi. Elle a une manière tellement douce
de me parler et, surtout, de refaire mes bandages ! Avant que Martin ne vienne s’installer à côté
de moi, je l’ai beaucoup observée et j’ai remarqué qu’elle était moins familière avec les autres
malades qu’avec moi. Je la trouve même un peu sèche avec certains, alors qu’elle a toujours tout
fait pour me rendre service. Dans l’ambulance, elle a été aux petits soins avec moi et elle s’est
moins occupée des deux hommes qui souffraient, pourtant, autant que moi.
Si elle n’est pas amoureuse de moi, c’est peut-être le fait que je sois officier qui la fait agir
ainsi ! En fait, je n’en sais rien, mais l’intérêt particulier qu’elle me manifeste me donne du
courage et m’empêche de sombrer définitivement !
Valloires. 8 août 1915.
Ici, chacun a son lot de souvenirs à raconter. Des souvenirs d’avant la guerre quand l’un
enseignait le français à des jeunes filles en fleur, le deuxième buvait tranquillement son café en
remplissant des dossiers au ministère des finances et le dernier étudiait le droit à l’université. Des
souvenirs de guerre à la bataille de la Marne pour Emile Pirenne, mon voisin de gauche, à la
bataille de Champagne pour mon voisin de droite et à la bataille de l’Yser pour moi.
A tour de rôle, chacun de nous raconte ses exploits en s’accordant plus de courage et de
mérite qu’il n’en a eu. Le plus fort à ce petit jeu-là, c’est le capitaine Francis Loche, un Vosgien
d’un mètre nonante-cinq, « fort comme un turc » (selon ses dires) et mince comme une feuille de
papier à cigarette. Quand il nous parle de la bataille à laquelle il a participé durant l’hiver dernier
dans la région champenoise, il est, à la fois, touchant et drôle à souhait. A l’époque, il dirigeait un
des groupes du 52e Régiment d’artillerie de campagne de la quatrième Armée française.  Durant
tout l’hiver, ses hommes et lui ont combattu dans le froid contre les troupes allemandes du côté
de Massiges, tantôt s’emparant du petit village et tantôt devant le laisser aux Prussiens. Les
anecdotes qu’il nous a déjà contées sur cette période sont croustillantes à souhait et elles nous
ont permis de rire un bon coup même si la bataille qu’il a menée du quatorze décembre au dix-
sept mars l’a marqué à vie.
Il nous a fait beaucoup rire quand il nous a expliqué qu’il s’était retrouvé un soir de janvier
avec une gourde qu’il venait de remplir une heure plus tôt et qui n’était plus qu’un immense
glaçon…
Valloires. 13 août 1915.
Contrairement à Francis et moi, Emile est un homme de la troupe. Universitaire brillant, il
n’aime ni l’armée ni la guerre. C’est pourquoi il est resté simple soldat et qu’il est fier de ne pas
porter de galon. Originaire de Lille où il enseignait le français et la philosophie dans un lycée privé
jusqu’en juin 1914, l’homme parle avec une aisance rare et les leçons qu’il nous a déjà données
sur les causes et les conséquences du conflit que nous menons maintenant de notre lit d’hôpital
sont hallucinantes de sagesse.
Pourtant, ce dont il aime le mieux « disserter » comme il le dit lui-même, c’est de la bataille
de l’Ourcq où, durant cinq jours de combat acharné, il est constamment resté en première ligne.
Membre de la sizième Armée, le soldat Pirenne, artilleur de son état, nous a expliqué avec la
plus grande fierté qu’il avait participé activement à la reprise de Monthyon le six septembre, de
Nanteuil-le-Haudouin le sept, de Trilport le huit et de Silly-le-Long le neuf. A en croire le bon
Pirenne, une succession des victoires acquises sans grande difficulté tant la vigueur et l’efficacité
de la troupe française étaient sans commune mesure avec la mollesse des assaillants
allemands ! 
Valloires. 16 août 1915.
Ce jour est à marquer d’une pierre noire. Sarah est repartie à l’hôpital d’Adinkerke, et j’ai
craché du sang. Même si ces deux nouvelles n’ont rien à voir entre elles, elles n’augurent rien de
bon pour mon avenir, je le sens. J’ai aussi l’impression que, depuis deux ou trois jours, j’ai moins
d’appétit. « Ce n’est jamais bon signe quand on perd l’appétit », disait mon grand-père et j’ai bien
peur que, dans mon cas, il ait diablement raison.
Valloires. 27 août 1915.
Depuis le retour de Sarah à Adinkerke, je n’en finis pas de tousser malgré l’attention que me
porte Hélène, ma nouvelle infirmière. Même si les médecins, qui viennent régulièrement
m’ausculter, prétendent que tout va bien, je sens bien que mon organisme s’affaiblit de plus en
plus. L’emphysème pulmonaire dont je souffre de manière épisodique depuis que j’ai été gazé est
sans doute en train de prendre le dessus sur mes défenses naturelles.
Valloires. 5 septembre 1915.
Le temps passe, et la maladie gagne du terrain lancinamment. Emile et Francis, parfaitement
guéris de leurs blessures, sont repartis au Front, me laissant à mon triste sort. Mes nouveaux
voisins de rangée sont moins drôles que les précédents. Et puis, soyons honnête : je suis, moi
aussi, bien moins rigolo qu’il y a quelques semaines.
Mes douleurs à la poitrine s’intensifient et je crache du sang une ou deux fois par jour. A force
de me parler d’une manière lénifiante, les médecins me donnent la nausée. J’ai le sentiment qu’ils
n’osent pas me dire la vérité en face et que me traiter en adulte responsable pèserait trop lourd
sur leurs frêles épaules.
Valloires. 17 septembre 1915.
Heureusement qu’Hélène se montre consciencieuse et pleine de sollicitude à mon égard !
Quand je lui dis que je vais bien mourir, elle me regarde d’un air désespéré, mais elle a le mérite
de ne pas nier que je suis vraiment mal en point. Elle passe de plus en plus de temps à mes côtés
comme pour me conduire tranquillement dans les bras cruels de la Grande Faucheuse.
Valloires. 30 septembre 1915.
Hier, j’ai craché plus de sang que d’habitude, et le médecin, responsable de ma rangée, m’a
avoué que mon état s’aggravait. Avec un peu de chance, il pense que je pourrai m’en sortir, mais
les mots qu’il a prononcés assez mécaniquement ne m’ont guère convaincu.
Aujourd’hui, j’éprouve vraiment de grosses difficultés pour tenir ma plume. Et je suis déjà
épuisé alors que je n’ai écrit que quatre lignes. J’ai de plus en plus peur de mourir seul, dans ce lit
de misère.
Valloires. 15 octobre 1915.
Mes forces me laissent tomber. Je ne mange presque plus et je tremble de plus en plus fort.
Désormais, c’est Hélène qui me nourrit à la petite cuillère. Une petite bouchée à la fois, je
parviens très difficilement à finir mon écuellée. Mais elle se montre patiente, et c’est
certainement ce qui me fait encore tenir. J’en suis à une dizaine de crachats sanglants par jour. La
fin n’est plus loin maintenant…
Valloires. 25 octobre 1915.
Pour la première fois depuis que j’ai commencé ce journal intime, je n’écris pas moi-même les
mots que je veux lui confier. Je suis trop faible pour prendre la plume. Hélène, la jeune infirmière
qui me soigne depuis le départ de Sarah, a accepté de m’aider ce matin à exprimer mes dernières
pensées et à les traduire en mots.
C’est à elle aussi que j’ai demandé solennellement de remettre mes écrits à Catherine
Lamour, ma sœur jumelle qui m’a tant manqué durant cette longue année de guerre.
Elle m’a promis que, dès qu’elle le pourrait, elle se rendrait dans notre ferme de Gozée, en
plein cœur de ma Thudinie qui m’a vu naître et grandir, mais qui, hélas !, ne me verra pas mourir.
Je fais confiance à Hélène car elle me soigne avec compassion et dévouement. J’attends le
prêtre depuis plusieurs heures. Le temps s’écoule très lentement. Je pense que je ne passerai pas
la semaine. Je ne sais pas…
Adrien LAMOUR, Lieutenant dans l’armée belge …

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