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Les catholiques et la paix au temps de la guerre froide

De
430 pages
Au temps de la guerre froide, le thème de la paix a longtemps structuré les débats entre l'Est et l'Ouest. L'église catholique s'est également lancée dans la bataille, devant l'influence grandissante du Mouvement de la paix auprès des catholiques. Cet ouvrage livre les aspects encore ignorés d'une contre-influence organisée à partir du Mouvement catholique international pour la paix Pax Christi, repris en main par la hiérarchie en 1950 et qui joua un rôle central dans la socialisation des catholiques en faveur de la paix et du développement, notamment lors du Concile Vatican II.
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Les catholiques et la paix
au temps de la guerre froide Religions et relations internationales »
dans la Collection du
Centre de Recherche sur la Paix
Institut Catholique de Paris
François Mabille
Les catholiques et la paix
au temps de la guerre froide
Le mouvement catholique international pour la paix Pax Christi
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE © L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-5913-6
EAN : 9782747559133 Introduction générale
Le mouvement international catholique pour la paix Pax Christi
Cet ouvrage, tiré d'un travail de thèse achevé en 1996 à l'Institut d'Etudes
Politiques de Paris, porte sur la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale
et couvre pratiquement trois pontificats. Il bénéficie de la découverte de dépôts
d'archives considérables, archives jamais classées et bouleversées par des
déménagements successifs : au total, ce sont plusieurs milliers de documents qui
ont été consultésl. Pour cela, cinq années de travail ont été nécessaires, avant de
disposer d'un regard complet sur la période analysée et donc de pouvoir
commencer à écrire sur l'organisation choisie.
Initialement, le travail devait porter sur la seule section française. Mais la
recherche a montré que les dirigeants français se sont occupés du Secrétariat
international de Pax Christi de 1951 à 1964, et qu'il était ainsi nécessaire, pour
produire une étude approfondie, d'adopter une démarche doublement
comparative : les archives autorisent à élargir les investigations auprès des autres
sections, et donc à les comparer dans leur structuration et dans leur évolution, à la
section française. Le changement d'équipe internationale, en 1964, incite à analyser
les méthodes de travail, les ecclésiologies et les théologies respectives des
responsables internationaux successifs. En prenant en compte la section française
de Pax Christi dans ses relations avec les autres sections, de sa création - novembre
44 - au départ de son principal dirigeant en 1976 (c'est-à-dire pratiquement à la fin
du pontificat de Paul VI), la recherche porte sur un collectif, associant membres
de la hiérarchie catholique, laïcs et prêtres, de dimension internationale,
européenne pour la majeure partie de la période considérée. Ce collectif constitue
selon la terminologie catholique un " mouvement ", - mais il convient de préciser
que la sociologie le perçoit comme une " organisation "- et associe démarche
spirituelle, réflexion intellectuelle et, selon son vocabulaire, " action ".
L'organisation est encore en situation de monopole dans l'espace catholique,
" ecclésiosphère , jusqu'au concile Vatican II auquel ses évêques-présidents et
certains de ses membres, en qualité d'experts, participent.
L'Eglise catholique, le mouvement international Pax Christi et la paix
Le choix de ce sujet est le chemin emprunté pour répondre à une interrogation
principale : que dit et comment mobilise l'Eglise catholique dans le domaine des
1 Ces documents ont été transférés en 2000 aux Archives de l'Institut Catholique de Paris, où ils sont
actuellement en cours de classement. (21 rue d'Assas, 75006 Paris.) Les références des archives
données dans ce travail sont celles propres au classement initial du Mouvement Pax Christi. D'où,
parfois, leur caractère imparfait qui pourrait étonner les historiens.
2 Selon le sous-titre donné par Emile Poulat à son ouvrage L'Eglise, c'est un monde. Paris : Cerf, 1986.
282p.
5 relations internationales et plus particulièrement de la paix, question qui à partir de
l'étude du mouvement Pax Christi se décline en plusieurs autres.
Que signifie la paix pour l'Eglise ? De quelle paix est-il question : paix intérieure,
spirituelle, paix sociale, internationale ? Et si ces différentes dimensions sont
présentes, comment sont-elles articulées, quelle est la cohérence, la logique de
leurs relations ? D'où provient ce discours ? Comment le situer par rapport au
discours social catholique, s'agit-il de la même matrice ? Comment réagit-il aux
sollicitations extérieures que sont les événements contemporains : Auschwitz,
Hiroshima, les guerres de décolonisation, la guerre froide pour n'en citer que
quelques uns ? Quelle part laisse-t-il aux expériences de paix tentées, connues ou
éprouvées par les catholiques? On comprend bien que la seule étude des textes
officiels du Magistère ne saurait suffire pour y répondre. Le présent sujet non
plus, mais il présente l'avantage de pénétrer à l'intérieur de l'Eglise catholique,
corps social se décomposant en de multiples entités dont l'organisation Pax Christi
est l'une des figures : d'où un jeu de relations qui se laisse plus ou moins aisément
appréhender. Cette recherche en appelle d'autres, à l'évidence.
La notion de changement
Les limites chronologiques choisies pour l'étude autorisent également à intégrer la
comparaison dans le temps d'une même organisation sur un même sujet.
Rapidement exprimé, cela signifie que cette étude s'empare de la question du
changement : changement de l'organisation Pax Christi, de son discours et pendant
la même période, de l'Eglise catholique à la fois dans son analyse sur la paix et
dans son ecclésiologie - ainsi que l'impact de cette dernière sur les structures
organisationnelles. Tout en précisant immédiatement qu'il s'agit bien d'une
question - le mouvement international avec ses différentes sections change-t-il
dans sa conception de la paix et dans sa pratique, l'Eglise catholique connaît-elle
aussi des changements sur ce même thème, y-a-t-il corrélations et en quel(s) sens
entre le mouvement international Pax Christi et le Magistère ? -, il est néanmoins
nécessaire de ne pas se laisser abuser par la notion de changement : en effet, celle-
ci est en tant que telle une valeur de la modernité, sous cette appellation ou sous
d'autres comme celle de progrès dont les figures antithétiques se nomment par
exemple immobilisme, conservatisme ou décadence. Autrement dit, la notion de
changement relève d'un discours situé dont il faut se démarquer. D'autant plus
que l'Eglise catholique est engagée dans un procès en ce domaine ; le différend qui
l'oppose au monde contemporain tourne en partie autour de cette notion :
il y a ceux qui présentent le changement comme un fait inéluctable de société
auquel il faut se rallier - et qui réifient en quelque sorte le changement -; ceux qui
accusent l'Eglise de ne pas changer et de ne pas s'être ralliée aux valeurs
modernes, disons celles issues des Lumières; ceux qui au contraire voient dans le
Ralliement, puis dans le discours catholique sur les droits de l'homme un
changement complet et un oubli des " droits de Dieu " ; le Magistère catholique
qui prétend que l'Eglise a toujours changé mais " in eodem sensu" et qu'elle est
toujours prête à changer - ecclesia semper reformenda - mais pas à n'importe quelles
conditions ; ceux enfin qui reconnaissent que l'Eglise catholique change, mais qui
en déplore le caractère tardif, sous forme de concessions. Le débat est aggravé,
6 compliqué, par un événement ecclésial - le concile Vatican II -, par le vocabulaire
l'aggiornamento conciliaire ", choisi par Jean XXIII pour présenter sa démarche : "
par l'interprétation de ce dernier - le concile Vatican II se situe-t-il en rupture ou
en continuité avec l'histoire antérieure de l'Eglise catholique -, et en dehors de
l'Eglise catholique, par la crise générale que connaît le monde moderne, qui se
traduit notamment par l'apparition d'une nouvelle expression, " l'ère post-
moderne ".
Aussi prendra-t-on garde au vocabulaire choisi et à s'appuyer sur des questions
précises pour aborder ce thème. Vocabulaire choisi : comme le rappelle Emile
Poulat3, le catholicisme possède six termes spécifiques relatifs au changement : la
Réforme, l'adaptation - idée d'aggiornamento - le développement (autour de
Newman), l'ouverture ou le refus de condamner et la volonté de dialoguer,
l'émergence - l'idée fait place au rôle des novateurs- la mutation enfin qui va au-
Le vocabulaire (les vocabulaires ?), le langage des membres delà de l'aggiornamento.
de Pax Christi se doivent d'être situés au sein de ces notions. Ces questions
demandent à être traduites dans le cadre de l'histoire de l'organisation étudiée :
ainsi, comment les responsables du mouvement Pax Christi en viennent-ils à parler
de développement, comment lient-ils le développement à la paix ? Comment
passe-t-on de l'acceptation de la conception augustinienne : « la paix universelle
c'est la tranquillité de l'ordre », à une définition nouvelle promise à une grande
fortune : « le développement est le nouveau nom de la paix ?» Comment le
discours militant de cette organisation intègre-t-il les innovations technologiques,
comme l'arme nucléaire et ses améliorations techniques sans fin ? Peut-on
comparer le discours tenu à cette occasion au discours des catholiques durant la
Première Guerre mondiale lors de défis importants ? Il est alors nécessaire de se
demander si la spécificité de l'arme atomique a été perçue, comment, par qui et
quand, et quelles catégories intellectuelles ont été alors utilisées : de façon plus
globale, que devient l'habituelle doctrine catholique de la " guerre juste " à l'heure
de la bombe H ? Comment les dirigeants de Pax Christi International en viennent-ils
dans les années 60 à proposer à leurs militants d'envoyer des questionnaires aux
hommes politiques, alors que quelques années plus tôt ces mêmes dirigeants
refusaient l'idée même d'une incidence entre les activités de leur mouvement et les
choix politiques de leurs adhérents ou avec la politique de leurs pays ? L'analyse se
poursuit ainsi par comparaison et par la recherche de différences. Mais la
précision du vocabulaire, aussi utile soit-elle, ne suffit pas. Les questions posées
obligent à s'interroger sur l'origine des éventuelles différences ou dans d'autres cas
des nouveautés (par exemple le développement) : L'Eglise catholique modifie-t-
elle son discours sous la pression de son environnement ou mue par des raisons
internes ? Causes endogènes et/ou exogènes ?
La paix catholique, la politique, la culture sociétale
L'exemple précédemment cité du questionnaire soulève le problème du rapport
entre la politique et la religion (catholique dans le cas considéré). Plusieurs
3 Cf. Modernistica. Paris Nouvelles Editions Latines, 1982. pp. 253 et suivantes, avec une remarque
particulière sur le problème de la paix, p.267.
7 approches demeurent possibles, celle qui privilégie l'analyse de l'attitude des
électeurs restant la plus empruntée.
L'ouvrage, par son sujet même, choisit d'autres voies, complémentaires à vrai dire.
Le choix de rester en paix ou de faire la guerre relève des attributions de l'Etat, du
pouvoir politique. En France, de par la compréhension et la pratique de la
,me République, les décisions relatives à la paix et à la guerre Constitution de la 5iï
renvoient aux prérogatives du chef de l'Etat. Depuis le début des années 60 enfin,
les lois de programmation militaires sont votées par le Parlement. Dès lors que
traite de la paix, internationale notamment, les l'organisation Pax Christi
implications politiques sont obligatoires, ne serait-ce que dans les principes, les
orientations, les valeurs sur lesquels repose le cadre des débats et des choix
politiques: un pacifisme absolu débouche sur un conflit avec les prérogatives de
l'Etat, tandis qu'une acceptation conditionnée de la guerre comme l'est la doctrine
de la " guerre juste " implique un droit de regard sur les décisions des dirigeants
politiques (droit de regard qui dans le discours catholique s'est traduit par une
" jus in bello") et donc des relations avec distinction entre le " jus ad beilum" et le
l'autorité politique, relations qui sont conditionnées par la compréhension que l'on
a de la notion même d'autorité. L'ensemble des attitudes possibles est tributaire
d'un rapport entretenu avec le régime politique - et sa philosophie sous-jacente - :
acceptation de la démocratie par exemple. Concrètement, cela signifie que lorsque
les dirigeants de la section française de Pax Christi prétendent ne pas faire de
politique mais laisser aux hommes politiques et aux citoyens le domaine des
décisions, lorsqu'ils soutiennent des organisations internationales comme l'ONU
ou souhaitent même leur renforcement, il existe chez eux des conceptions
politiques implicites, qui ne sont peut-être pas reconnues mais pourtant hien
présentes : un siècle plus tôt, le débat ne se serait pas présenté dans les mêmes
termes. Preuve entre autres que la légitimité de la démocratie politique,
parlementaire, ne pose pas problème, pas plus que n'est soulevé, au moins de
façon aiguë, ce que pourrait être une " nation chrétienne " (à opposer notamment
aux nations païennes) et sa mission.
Le rapport entre la religion catholique et la politique se situe ici dans l'acceptation
d'une philosophie politique que l'étude se doit de montrer : l'implicite renvoie à
une mémoire oubliée des luttes et débats antérieurs. Second aspect du problème :
les événements contemporains. Dans la devise de Pax Christi, " prière, étude,
action ", le second terme suppose une prise en compte de l'environnement ; il ne
s'agit donc pas d'une organisation préconisant la « fuite hors du monde ». L'étude
débouche forcément sur un jugement et donc une prise de position : ainsi en
1952, lors du congrès international de Pax Christi au sujet de la " guerre froide ",
les arguments avancés pour comprendre le mécanisme de cette guerre ne suffisent
pas à occuper les congressistes : encore faut-il entrevoir des voies pour surmonter
l'antagonisme entre les deux blocs, donc que les participants se situent par rapport
aux thèses en présence et que l'on apporte des solutions au problème considéré.
La question est d'autant plus importante que la période est riche en tensions
internationales et en guerres. Le troisième terme du triptyque, l'action, est lui aussi
porteur d'une conception des relations entre la religion et la politique et plus
largement de la situation de la religion au sein de la société.
8 En fait, c'est la conception de la religion qui est ici doublement en jeu:
l'organisation de la société se réalise-t-elle, peut-elle encore se réaliser à partir 1)
des conceptions religieuses ? L'Eglise est-elle au-dessus, à côté ou dans le monde :
le concile Vatican II entérinera les conceptions de l'Action Catholique en parlant
de l'Eglise dans le monde ;
Catholicisme. Les aspects il faut rappeler le titre d'un livre du père de Lubac : " 2)
et qui concerne ici les implications sociales ou/et internationales sociaux du dogme",
de la notion catholique de la paix.
Pax Christi agir en tant que tel Le refus ou l'acceptation de voir le mouvement
dans le débat politique, de créer un parti politique catholique pour la paix, la
Pax volonté que l'organisation ne fasse que préparer à l'action - le mouvement
comme facteur de socialisation politique -, sont autant d'indices d'un Christi
rapport entre religion et politique. Enfin, une prise de position commune sur un
choix politique renvoie à l'étude d'une organisation religieuse comme acteur
politique. Mais la difficulté à obtenir une position commune à tous les membres
de la section française pose la question plus large du pluralisme politique des
catholiques et de la façon dont une même profession religieuse aboutit à des
engagements différents. Ce qui peut être formulé autrement : la pluralité des
engagements ou des options politiques à partir d'une foi dite commune, n'oblige-
t-elle pas à remettre en cause cette communauté de foi ? De plus, comment cette
inscription sociale rétroagit-elle sur les convictions religieuses initiales ? L'étude de
avec ses différentes composantes, débouche Pax Christi International,
nécessairement sur le problème de la place dévolue aux organisations catholiques
dans la société, et donc sur le thème de la sécularisation de la paix. La remarque se
dédouble quand on considère les sections nationales de Pax Christi et leurs divers
positionnements sur ce sujet : d'où un autre axe de la recherche, centré sur la
notion d'internationalisme catholique. En posant la paix comme un bien - et donc
la guerre comme un mal -, le mouvement Pax Christi est porteur d'une éthique.
C'est aussi l'un des enjeux de la thèse que d'étudier comment se publicisent,
s'institutionnalisent des problèmes moraux dans un corps social comme l'Eglise
catholique qui peut lui-même être considéré comme un acteur éthique et
comment toute organisation présente, dans ses structures, une éthique implicite.
L'étude de la section française de Pax Christi constitue ainsi l'une des approches
possibles pour aborder les questions de paix catholique, de changement religieux
et social, de relation entre la religion catholique et la politique. L'avantage de
l'organisation choisie apparaît rapidement : celle-ci est internationale, ce qui
permet éventuellement des comparaisons entre sections nationales, elle est
hybride dans sa composition : des évêques présidents, des délégués nationaux
ecclésiastiques et laïcs, des adhérents prêtres, religieux, laïcs, des générations
différentes, elle entretient un rapport permanent avec le Magistère et possède une
structure qui entend allier action et réflexion. Enfin le thème même de la paix
facilite la démarche: la paix est en effet une valeur et un projet catholique, qui
bénéficie d'un traitement multiséculaire de la part du Magistère ; mais la paix
internationale est un enjeu contemporain, objet de nombreuses tractations entre
Etats : la paix est une notion totalement sécularisée, qui relève d'une approche,
d'une technique, qui obéissent à la logique propre - ou la passion - des
9 gouvernements et des peuples, et la religion catholique apparaît désormais comme
l'un des agents du système international, mais n'en constitue pas le régulateur
suprême. La paix se joue au mieux au sein de l'O.N.U., au pire dans des rapports
de force entre un Etat et un groupe terroriste : mais il n'existe guère d'exemple de
paix rétablie dans l'Aula de Saint-Pierre. Que le Saint-Siège le déplore ou pas, le
que l'Eglise catholique soit reconnue dans souhait de Pie XI (Cf. Ubi Arcano Dei)
ses anciens habits de pacificateur suprême n'a pas été exaucé - les mentalités
contemporaines perçoivent même plus souvent son lointain successeur comme le
Grand Inquisiteur - et l' Eglise catholique se trouve dans l'obligation de prendre
en compte cette réalité d'un inonde travaillant pour la paix en dehors d'elle. On
peut interpréter en ce sens la venue de Paul VI dans l'enceinte de l'O.N.U. ou la
visite de Jean-Paul II à l'U.N.E.S.C.O. : quel que soit le jugement porté sur les
discours tenus à ces occasions, quelle que soit la motivation de chacun de ces
papes lors de leurs déplacements - réaffirmer leur place dans le concert
international ou porter un message d'humanité par exemple -, rien ne peut
occulter que ces deux papes ont voyagé hors de la Cité du Vatican pour faire
entendre leurs discours : signe d'un rapport de force, signe également que
l'universalisme revendiqué par le catholicisme est pour le moins concurrencé par
un universalisme de fait : celui que constitue l'O.N.U., signe enfin que la place
Saint-Pierre ne constitue plus le meilleur amplificateur pour les voix pontificales.
Ajoutons que l'époque contemporaine, qui a vu l'émergence des sciences de la
religion, donc de l'analyse non confessionnelle du phénomène religieux- ce qui ne
signifie pas toujours sans motivation voire appartenance religieuses -, est celle qui
a posé de façon de plus en plus extérieure la question: les religions, facteurs de
paix ou facteurs de guerre ? L'interrogation demeure aujourd'hui mais elle change
de sens selon la fonction du locuteur : pour la collectivité internationale, les
religions font partie des facteurs de guerre qui obligent à une attention particulière
et à un traitement ; les responsables religieux quant à eux présentent plusieurs
réponses, qui ont entre autres pour noms : l'oecuménisme, le Conseil Mondial des
Religions, la Rencontre inter religieuse d'Assise mais aussi le Liban ensanglanté,
l'Irlande divisée, l'Inde, le Sri Lanka, l'Affaire Scorcese, l'Affaire Rushdie (et les
différentes déclarations de certains prélats catholiques sur ces sujets), le problème
de la laïcité, l'implosion de l'ex-Yougoslavie etc. Le bilan est contrasté.
Les enjeux du travail
L'institutionnalisation du Mouvement
La période 1944-1950 constitue-t-elle une préhistoire du mouvement
international, ou faut-il considérer que l'année 1950 provoque une rupture ? Les
dirigeants de Pax Christi International ont toujours privilégié l'année 1950 comme
date de création de leur organisation. La recherche fait remonter cette création à
1944. Il s'agit ainsi à la fois d'expliquer la création du Mouvement Pax Christi, son
évolution jusqu'à la crise de 1950, et de montrer comment les problèmes soulevés
durant ces six années, loin de se réduire uniquement à des querelles de personnes,
posent en réalité des questions fondamentales pour toute organisation catholique
souhaitant aborder le sujet de la paix. L'insistance est mise sur les structures du
10 et sur la notion de paix : c'est poser la question de l'origine mouvement Pax Christi
de l'intuition qui préside à la genèse de l'organisation, de ses relais dans l'opinion,
catholique essentiellement. Le poids de l'épiscopat, les jugements de ce dernier
sont traités. L'aspect structurel est abordé sous deux angles : celui du partage des
responsabilités, lequel, jusqu'en 1950, laisse la part belle aux laïcs. De façon plus
Pax Christi fait l'objet d'un traitement générale, la cohérence de l'organisation
particulier. Par ailleurs, de quelle paix est-il alors question, quelles ecclésiologies et
théologies sont-elles à l'oeuvre chez les dirigeants? D'abord non liés entre eux, ces
deux problèmes finissent par s'entrecroiser vers 1949, lorsque la paix évoquée
n'est plus seulement spirituelle : la question de l'action devient celle des rapports
entre des catégories théologiques, le temporel et le spirituel, et celle de la place
respective des laïcs et des clercs. Enfin est abordée une notion issue de la
sociologie des organisations, la notion d'environnement : le contexte tant ecclésial
qu'international de 1950 n'est pas le même que celui qui prévaut à la fin de la
guerre. La crise de 1950, son déroulement et surtout son règlement obligent à
s'interroger sur la marge d'autonomie d'une organisation catholique: celle-ci ne vit-
t-elle que de son processus interne, sa logique propre - la restructuration de Pax
Christi en 1950-1951 se fait-elle uniquement en raison des problèmes internes qui
ont causé cette crise ou existe-t-il également une pression des événements
extérieurs - quelles sont ses relations avec les catholiques des pays considérés et
notamment avec la hiérarchie catholique, perçoit-on des interférences entre la
forme d'organisation, les objectifs et le contexte politique, économique, social et
culturel de l'époque ?
La doctrine de la paix de Pax Christi International
L'apport principal réside dans l'hypothèse que le mouvement international Pax
Christi constitue la première tentative catholique pour traiter dans son intégralité le
thème de la paix. La présente étude entend soulever la place de Pax Christi dans un
catholicisme intégral tel que l'ont étudié J-M Mayeur et E. Poulat. En 1951, les
dirigeants de Pax Christi International ne disposent pas d'un véritable corpus sur le
thème " paix et guerre ". Les archives montrent très clairement qu'il leur a fallu
rechercher dans l'enseignement catholique des éléments de formation et
d'informations ; l'organisation s'est dotée progressivement de références, d'une
mémoire. En témoigne une série de documents intitulée " les précurseurs ",
catholiques ayant travaillé sur le thème considéré et vis-à-vis desquels les
dirigeants de Pax Christi ont voulu se situer 4. Mais aucune référence antérieure
n'avait pu, et pour cause, intégrer la Seconde Guerre mondiale, l'arme nucléaire, et
la guerre froide. L'analyse a pour principal objectif de montrer comment une
réflexion s'est faite, intégrant des éléments déjà anciens de doctrine mais devant,
pour répondre à la demande des militants et par exigence intellectuelle, élaborer
une nouvelle synthèse et apporter des réponses satisfaisantes à des problèmes
nouveaux. Sont ainsi successivement étudiés la guerre froide, la construction de
l'Europe, les institutions internationales, la non-violence, le développement. Outre
4 On soulignera ici l'intérêt qu'il y aurait à reprendre cet aspect à la lumière des travaux de Pierre
Legendre.
11 la cohérence dans l'apparition de ces thèmes et les relations établies entre eux,
l'ouvrage met en évidence certaines catégories théologiques significatives du mode
de réflexion : ainsi celles de surnaturel ou d'ordre. Dans le cadre de négociations
sont fixées ; Pax Christi International entre sections, les limites du programme de
c'est le sens de la devise " prière, étude, action ". La paix réfléchie, élaborée par
l'organisation, s'étend de l'intimité personnelle - la paix intérieure - aux relations
internationales. Il s'agit d'un projet englobant, projet personnel de vie et projet de
société, qui trouve sa légitimité dans le Nouveau Testament et l'enseignement de
l'Eglise. C'est en ce sens que l'on peut évoquer un thème intégral et, par certains
ont également Pax Christi International aspects, intransigeant. Les dirigeants de
pensé que seul un ordre bâti sur les valeurs chrétiennes déboucherait sur la paix.
La préparation aux responsabilités internationales à laquelle l'organisation aspire
pour ses militants relève à la fois d'un souci de former des militants souvent jugés
" pleins de bons sentiments " mais quelque peu naïfs et donc peu crédibles, et
d'une volonté de reconquête dans une inspiration proche de celle de l'Action
Catholique. Le défi essentiel pour les penseurs du mouvement réside dans le
«désenchantement» qui atteint progressivement les militants : outre la conception
de l'action proposée pour la promotion de la paix, c'est également la prière ou plus
globalement la spécificité des réponses chrétiennes notamment lorsqu'est évoqué
le surnaturel, qui est atteint par une perte de crédibilité d'autant plus forte
qu'existe, en même temps, la concurrence communiste. Peut-être est-ce le second
terme de la devise - l'étude - qui est le plus porteur de cette remise en cause de la
pertinence chrétienne. Après deux conflits mondiaux, alors que les conflits se
multiplient encore, il devient de plus en plus difficile de présenter la guerre
comme un châtiment divin, renvoyant à l'athéisme de sociétés déicides. Le
Mouvement international est à son tour confronté à un phénomène de
" modernisme ", certes différent de celui de sa figure symbolique, mais bien
efficace néanmoins.
L'étude oblige à l'analyse des problèmes contemporains relatifs à la paix, à une
progressive compréhension de l'autonomie de ces problèmes et donc à une
réévaluation de la place de l'Eglise catholique et du crédible de sa rhétorique. On
touche ici à l'un des paradoxes de cette organisation : sous son influence, la paix
devient un thème relevant de l'intégralisme catholique alors même que l'étude des
phénomènes contemporains en montre les limites à ses militants et en sape donc
la crédibilité. L'émergence de ce discours relève d'une systématisation de la pensée
catholique, d'un élargissement de ses préoccupations jusqu'à fournir un système
global de compréhension du monde contemporain et de ses devenirs possibles,
selon que l'on emprunte ou pas les solutions proposées par l'Eglise catholique (les
relations entre le Mouvement et le Magistère seront explicitées : elles relèvent du
rôle de l'épiscopat, du caractère international de Pax Christi, et du contrôle étroit
dont l'organisation fit l'objet de la part des autorités romaines).
Les conditions d'un discours : l'organisation sous jacente
Le thème précédent, centré sur la doctrine de Pax Christi, prend appui sur les
recherches concernant l'intégralisme. Il répond à la question : que dit le
12 sur la paix, quelles sont les éventuelles variations de son mouvement Pax Christi
discours ou ses évolutions ? Mais il convient de rétablir les conditions de
production de ce discours : la notion de paix est étroitement liée à une
ecclésiologie sous-jacente, qui organise les structures nationales et internationales
Pax Christi" et en délimite les modalités d'action. Or les du " mouvement
sont le résultat de négociations, tant au sein structures de Pax Christi International
de la section française qu'entre sections. Entre celles-ci apparaissent aussi des
divergences que le Secrétariat international, tenu jusqu'en 1964 par la section
française, tente de contrôler en imposant une conception répondant à
l'ecclésiologie dominante et donc soutenue sinon imposée par le Saint-Siège. Au
lieu d'analyser ces structures de façon classique et de poser la question habituelle
sur la nature du pouvoir dans l'Eglise et sa différence avec les modes
d'impositions politiques, il a semblé plus judicieux de s'appuyer sur les travaux de
Crozier et de Friedberg, et donc de s'occuper du Mouvement Pax Christi
International en tant qu'organisation : quelles sont ses caractéristiques (buts,
structures, règles du jeu, culture...), quelles frontières sont mises en place entre
cette organisation et les influences reçues de l'extérieur : d'où la notion
d'environnement, celle de relais, l'étude du système de relations des différents
acteurs au sein de l'organisation et l'analyse de leur contextualisation. En aucun
cas, il ne s'agit de " plaquer " une théorie ou de se lancer par plaisir dans une
analyse systémique. Il s'avère simplement qu'à l'étude, ce mode de recherche s'est
avéré fécond pour la compréhension de l'organisation et de son évolution.
Quatre périodes sont mises en évidence :
- la mise en place de structures nouvelles en 1951-1952.
- L'imposition des normes : 1952-1955. (Développement de Pax Christi
International, définition de l'orthodoxie, résistances à l'orthodoxie, dimension
internationale de l'organisation comme défi et enjeu).
- Le difficile maintien du système français : 1955-1964 (de la contestation au
dialogue).
- L'impossible unité internationale de l'organisation pendant et après le concile
Vatican II.
Pour ces quatre phases, différents acteurs sont analysés : les dirigeants de la
section française et lorsque cela est possible les autres responsables (ou encore
l'ecclésiologie propre aux autres sections), les membres de la section française,
l'épiscopat français, la Secrétairerie d' Etat, les relais dans les différents milieux.
L'essentiel est de reconstituer les négociations permanentes qui façonnent
l'organisation. Cela suppose une attention privilégiée à l'environnement, à la façon
dont l'ecclésiologie permet, légitime des contacts extérieurs au mouvement et plus
généralement à la sphère catholique. De cette ecclésiologie dépendent la place des
laïcs dans le mouvement, la définition de l'action, la perception de la place de
l'organisation dans la pastorale d'ensemble de l' Eglise, la notion de paix proposée:
cette dernière semble étroitement conditionnée par les conditions d'action que se
crée le mouvement ; de plus, l'analyse met clairement en évidence qu'aucun terme,
aucun thème ne sont neutres, mais sont au contraire susceptibles de recevoir des
13 attributions à usage strictement interne. Un thème peut devenir l'argument d'une
section contre une autre.
Dans cette perspective sont particulièrement analysées les relations avec le
Mouvement de la Paix, et celles avec les autres confessions chrétiennes. Au terme
de cette analyse apparaît le système dans lequel évolue le mouvement, système
établi par ce mouvement : il en existait en effet d'autres possibles. C'est cette
configuration de possibilités qu'il convient de mettre en évidence : faute de quoi,
on ne peut comprendre l'évolution de l'organisation pendant le concile, ni l'impact
de ce dernier sur le Mouvement.
le concile Vatican II Pax Christi International et
Trois débats principaux existent au sujet de ce concile : le concile Vatican II est-il
en continuité ou en rupture avec l'histoire antérieure de l'Eglise catholique? Quelle
est l'homogénéité des textes produits ? Chacun sait qu'il y eut une majorité et une
minorité durant ce rassemblement, renvoyant chacune à une ou des ecclésiologies
et théologies différentes. Parmi les documents conciliaires, doit-on considérer par
exemple que Lumen Gentium et Caudron et Spes participent de la même inspiration ?
Enfin, figure une dernière question qui est celle de la réception de Vatican II,
thème qui reprend deux interrogations antérieures mais sur un registre différent :
Le concile constitue-t-il un aboutissement ou un point de départ ? La crise que
connaît depuis l'Eglise catholique lui est-elle liée, en dépend-elle ou au contraire, le
concile a-t-il atténué les effets de cette crise? La notion de réception, dans les
recherches contemporaines, concerne essentiellement la répercussion des textes
conciliaires chez les catholiques, la façon dont ceux-ci ont accueilli ces documents,
les ont repris et assimilé intellectuellement, spirituellement, et les ont mis en
pratique. En ce qui concerne le sujet, les interrogations immédiates sont formulées
ainsi :
- quel est l'éventuel apport du mouvement au concile, et notamment sur le thème
de la paix ?
- quelle est la réception des textes conciliaires au sein de Pax Christi international?
En fait, en raison de la problématique générale de la thèse, quatre aspects sont
abordés :
1) l'apport de Pax Christi International durant le concile, et ses modalités ; des
éléments d'informations nouveaux sont fournis mais peu nombreux. Cet apport
empirique porte sur le rôle de certains experts et sur les intersessions. Ceci n'est
probablement pas le plus important.
2) La réception ; les études actuelles considèrent qu'elle débute au lendemain de la
clôture du concile, après la promulgation des derniers textes conciliaires. Sans
doute l'un des apports de cette étude est-il d'obliger à nuancer ce schéma ou à
enrichir la notion en évoquant non pas une mais deux réceptions. En effet, les
archives de Pax Christi International montrent que la réception du concile
commence dès 1962: les dirigeants comme les militants expriment des souhaits,
ont des attentes très précises à l'égard de ce que doit traiter Vatican II. On ne peut
pas comprendre la réception qui débute à la fin du concile, si l'on ne s'attarde pas
sur cette première phase. Cette première réception constitue comme un filtre par
14 rapport à la réception des textes conciliaires.
Liée à la réception, la compréhension de Vatican II : le concile ne se réduit pas 3)
à un ensemble de textes. Comme le disent certains témoins, il est aussi un
événement, un processus d'aggiornamento. Cette dimension ne doit pas être
Pax Christi International ont-ils organisé durant le occultée: ainsi les dirigeants de
concile, à Rome même, une session internationale de leur mouvement ayant pour
de Pax Christi. Phénomène d'imitation, perception de sujet : l'aggiornamento
nouveautés importantes, réception en fait de la méthode ou de l'esprit du concile.
Pax Christi ; brièvement, il y a nécessité de 4) Enfin l'impact du Concile sur
distinguer :
a) l'impact sur les structures du mouvement,
L'impact sur le système constitué par Pax Christi International. Les dirigeants du b)
mouvement refusaient tous contacts avec les non-catholiques, avec les
communistes : après Pacem in Terris et le concile, comment les dirigeants ont-ils
intégré les changements survenus ?
c) La répercussion sur les objectifs du mouvement, alors que le concile a reconnu
sa conception de la paix et du développement. Au sein de la section française,
cette reconnaissance est vécue comme une satisfaction mais aussi comme une
dépossession : "Pax Christi a-t-il encore sa raison d'être ", tel est le thème officiel
de bien des rencontres. C'est aussi un aspect trop méconnu des recherches
portant sur la réception.
d) On a évoqué précédemment les tensions entre sections nationales. Dans le
débat sur la perception de Vatican II comme rupture, la thèse modifie quelque
peu les enjeux. Le concile se traduit pour cette organisation par la possibilité
d'exprimer librement des conceptions différentes, le concile légitime d'autres
ecclésiologies que celle de la section française. Des divergences existaient au sein
de cette organisation avant le concile. Les mêmes se retrouvent après mais elles
peuvent s'exprimer. D'où des renversements d'alliance. Autrement dit, Vatican II
ne modifie pas le contenu, il permet l'expression d'une diversité de tendances,
désormais toutes légitimes au moins durant la première phase post-conciliaire. Par
ailleurs, la compréhension de Vatican II pose le problème de l'orthodoxie : que
signifie cette dernière, change-t-elle selon que l'on passe d'un système à un autre ?
e) La répercussion sur la culture catholique des militants.
f) La différence de perspective entre certains textes conciliaires et notamment les
deux principales constitutions conciliaires pourra être analysée à partir de la
différence " ad intra" et " ad extra". La compréhension de cette distinction est
enrichie par l'étude de l'histoire de Pax Christi International jusqu'au concile.
L'étude organisationnelle du mouvement montre les conséquences d'une
définition s'attachant prioritairement à l'identité de l'organisation, et se
préoccupant dans un second temps des rapports à l'environnement, et des
attentes des contemporains, c'est-à-dire des relations " ad extra". La
compréhension des processus de mobilisation des catholiques en faveur de la
paix, ou au contraire de leur désengagement de certaines causes s'en trouve
facilitée. Car de l'identité de l'association résultent de nombreuses désillusions, des
réajustements lorsque l'écart devient trop important entre les possibilités offertes
par la structure et les enjeux contemporains perçus comme champ de mission et
15 donc d'engagement. Or, c'est ce schéma, cette opposition que reproduit la
proposition du cardinal Suenens à la fin de la première session (le cardinal
Pax Christi jusqu'en 1962). Cette Suenens qui fut président de la section belge de
Lumen Gentium se distinction accentue les perspectives propres aux deux textes :
situe dans le droit prolongement du concile Vatican I dont il s'agit de rééquilibrer
l'ecclésiologie en travaillant la notion de collégialité épiscopale. Certes, on peut
toujours évoquer une révolution copernicienne en invoquant l'inversion de
priorité entre l'Eglise perçue comme mystère, puis " peuple de Dieu " - en sachant
hiérarchie -, et l'Eglise définie comme société que cette dernière englobe laïcs et
parfaite.
ad Mais en posant comme première la définition de l'Eglise, la distinction "
oblige les pères conciliaires à se situer ultérieurement par infra" /" ad extra"
rapport à cette perspective d'une Eglise posée comme une sorte " d'en soi ", vers
c'est le monde qui va vers l'Eglise, et laquelle tout converge. Dans Lumen Gentium,
non l'inverse. Il est d'ailleurs significatif que le cardinal Garrone ait pu écrire que
le concile Vatican II aurait pu, sinon dû, s'arrêter après l'adoption de cette
constitution. Or Gaudium et Spes semble procéder d'une autre inspiration, ce qui
explique d'ailleurs les difficultés de son élaboration. Cette constitution symbolise
véritablement dans sa genèse l'impossibilité quasi culturelle de bien des évêques à
sortir de schémas intellectuels classiques. Paradoxalement néanmoins, les évêques
Gaudium et et experts de Pax Christi ont participé essentiellement à la rédaction de
Spes. Cela oblige à étudier ce dernier document afin de ne pas lui donner une
interprétation trop unilatérale.
Pax Christi International à l'épreuve d'un double pluralisme
Schématiquement, la situation est la suivante : en 1951, Pax Christi est en situation
de monopole dans le domaine de la paix. C'est particulièrement le cas pour la
section française, malgré ses difficultés d'implantation qui résultent de la
réorganisation des différents mouvements et services catholiques dans
l'organigramme épiscopal, réorganisation survenue durant la période 1945-1950,
c'est-à-dire antérieurement à la propre restructuration du mouvement Pax Christi.
En raison du contexte international, de la volonté des évêques français de lutter
contre le Mouvement de la paix, le mouvement international catholique peut
apparaître comme une valeur refuge ", ce qui n'est certes pas le souci premier de
tous les dirigeants de Pax Christi International mais qui est toutefois un argument
qu'ils savent fort bien utiliser. En raison également de l'ecclésiologie romaine
dominante, l'organisation peut se permettre de se créer son propre
environnement, fait de refus, de barrières: non à toute forme de collaboration
avec toutes forces extérieures à l'Eglise catholique ; au sein de cette dernière,
volonté de fédérer autour de Pax Christi International toute initiative dans le
domaine de la paix. Concrètement, cela signifie refuser de travailler avec -ou
même de contacter ne serait-ce que pour confronter des idées-, les communistes,
les chrétiens non-catholiques, les groupes en marge de l'orthodoxie catholique
comme les non-violents par exemple; c'est également rejeter toute espèce
d'implications ou de conséquences politiques comme résultat des actions du
16 Mouvement, actions qui, pour la plupart du temps, relèvent de la " charité ".
Tout cela au prix de tensions, tant à l'intérieur de la section française qu'entre
sections nationales, et finalement de départs d'un grand nombre de militants,
peut-être même hors de l'Eglise catholique. A partir de 1966, ce système se
transforme : Pacem in Terris, une certaine lecture d'Ecclesiam Suam, rétablissent la
valeur du dialogue. Le concile non seulement autorise mais encourage
l'oecuménisme. La politique est réhabilitée et bientôt se trouve reconnue
l'incapacité pour l'Eglise de tenir en tous domaines, social notamment, un discours
universel. Vatican II, c'est aussi la création, sur recommandations des évêques de
Pax Christi International particulièrement, du Conseil Pontifical Justice et Paix, ainsi
que l'émergence, en partie liée, de commissions nationales du même nom.
L'insistance du concile sur le développement permet la pérennisation, déjà en
cours, du Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement
(C.C.F.D.) créé à l'origine avec l'aide de Pax Christi France. Mais l'existence du
C.C.F.D. constitue le succès d'une forme d'organisation que Pax Christi France n'a
pu faire fonctionner à son profit dans le domaine de la paix dans les années 50, et
en même temps souligne le pluralisme qui affecte le thème de la paix : il faut
savoir retrouver les différentes compréhensions de la phrase : " le développement
est le nouveau nom de la paix ", qui porte sur les rapports entre la paix et le
développement, sur la compréhension même de la paix comme dynamique, mais
qui peut aussi signifier : travailler pour un organisme de développement équivaut à
travailler pour la paix, et donc on peut agir pour la paix ailleurs qu'au sein de Pax
Christi France. L'institutionnalisation de ce pluralisme est progressive : il existe le
mouvement Pax Christi, la commission nationale Justice et Paix (avec son
ecclésiologie sous-jacente), le C.C.F.D. et bientôt les divers mouvements d'action
non-violente, encouragés dans leurs recherches par le concile, et qui bénéficient à
la fois des débats sur la loi de programmation militaire à l'Assemblée nationale et
de la crise de mai 68 : ces groupes sont certes minoritaires mais porteurs de
méthodes d'action qui marginalisent totalement la section française de Pax Christi.
Le pluralisme affecte enfin la section française elle-même dans son identité: l'unité
d'action éclate au profit d'une multitude d'intérêts. Pax Christi France se redéfinit
comme " mouvement généraliste pour la paix ".
Au niveau international, les différences de conceptions tournent au détriment de
la section française. Minoritaire, entendant de pas aller au-delà de Vatican II et
attendant de Paul VI une lettre de mission, les responsables de la section française
sont tout à la fois bloqués par leur compréhension du domaine politique et en
partie obligés d'évoluer sur ce sujet. Les suites de Vatican II se traduisent par une
inflation des communiqués du Secrétariat international sur les problèmes
mondiaux, un blocage institutionnel de Pax Christi International dû la section
française, laquelle, à terme, favorise une évolution du caractère international du
Mouvement au profit d'une conception jusqu'alors toujours rejetée par les
Français : Pax Christi International devient une juxtaposition de sections nationales.
Parallèlement, l'intégralité du thème de la paix fournit l'occasion d'affrontements :
insister sur la spiritualité équivaut à minorer l'engagement social et / ou politique ;
la spiritualité apparaît à l'analyse comme une valeur refuge pour la section
17 française, tout comme l'amitié franco-allemande, dépoussiérée à l'occasion.
L'étude de la section française, menée par comparaison, révèle ainsi la
dérégulation d'un système religieux. Ordonné autour de l'ecclésiologie unanimiste,
ce système implose à l'occasion du concile Vatican II. Il en résulte un pluralisme
interne qui s'institutionnalise soit sous la forme de commissions propres à chaque
section et spécialisées sur une problématique, soit par la reconnaissance de
l'autonomie de chaque section au sein de Pax Christi International. Ce pluralisme est
enfin caractérisé par l'émergence d'un " marché de la paix ", marqué par la
concurrence entre différentes organisations.
Ce second aspect met en évidence l'importance du facteur organisationnel. De
1944 à 1976, perdure globalement une utopie de la paix catholique. Cette paix
catholique trouve ses sources dans " l'Evangile de la paix ", dans la Tradition,
dans l'enseignement pontifical du 2(}ème siècle. Mais selon la période considérée,
elle s'incarne dans des structures différentes, plus ou moins en phase avec les
valeurs issues de la modernité, et avec la culture sociétale. Il convient donc de
préciser qu'à une utopie de la paix fondée sur l'ecclésiologie unanimiste, succèdent
des utopies, plus ou moins intégrales, et plutôt orientées vers des problématiques
précises. Ce n'est pas prétendre qu'une utopie disparaît au profit d'autres. Ce sont
des utopies portées par des structures organisationnelles différentes qui
coexistent, s'avèrent complémentaires ou se concurrencent, rencontrent un
moindre impact social, mais demeurent prêtes à être réactivées selon les
évolutions de la modernité. La mobilisation ou au contraire le désengagement des
catholiques des combats à mener en dépendent largement.
18 Première Partie
Les origines du Mouvement international Pax Christi :
la Croisade Pax Christi in Regno Christi
( 17 Novembre 1944 - 9 février 1951 )
controverse des origines La
Les anciens responsables de la section française, les documents des différentes
sections Pax Christi, le Secrétariat international, font état de plusieurs versions
pour expliquer la genèse de l'organisation. 5
Selon le père Lalande, secrétaire de Monseigneur Feltin, délégué ecclésiastique
de 1951 à 1964, et délégué national de la section international de Pax Christi'
française de 1951 à 1976, le Mouvement Pax Christi International existe depuis
1951.
Certes, le prêtre français reconnaît l'existence antérieure de la « Croisade de
Prières Pax Christi in Regno Christi» présidée par Mgr Théas, cet évêque ayant été
également le premier président de la section française du Mouvement Pax Christi.
Mais d'après Mgr Lalande, d'une organisation à l'autre, les ruptures l'emportent
sur les lignes de continuité : l'équipe dirigeante change en 1950-51, la vocation de
la Croisade s'élargit, ce que traduit la transformation du titre : la « Croisade de
prières Pax Christi» devient « Mouvement international catholique pour la paix
Pax Christi ». Enfin, de 1945 à 1950, la Croisade est dirigée par des laïcs. A partir
de 1951, les évêques prennent en charge le Mouvement Pax Christi, dont le
président de chaque section et le président international sont de droit des évêques:
la Croisade n'était qu'une « initiative privée », en 1951, le Mouvement Pax Christi
est « mouvement d'Eglise ».
L'histoire officielle présentée dans les documents de la section française et dans
ceux du Secrétariat international reprend cette version, avec quelques variantes,
mais ces documents s'accordent pour affirmer que le Mouvement Pax Christi
émane d'une initiative privée de quelques laïcs voulant participer au
rapprochement franco-allemand et qu'en 1951, en raison d'un changement de
contexte international, la hiérarchie catholique a élargi les objectifs initiaux et a
fondé une autre organisation à partir de structures nouvelles. En 1985, à la faveur
du quarantième anniversaire du Mouvement - l'équipe dirigeante internationale
faisant alors pour la première fois remonter la création à 1945 -, le père Lalande
intègre la période 1945-1950 et attribue à Mgr Théas la création de Pax Christi :
« Pax Christi est un mouvement international pour la paix, fondé au lendemain de
5 Documents du Secrétariat international de Pax Christi, à Anvers, archives de Pax Christi France, Pax
Christi Belgique, Pax Christi Pays-Bas et Pax Christi Angleterre.
6 Pour des commodités d'écriture, la tournure « Pax Christi » sera utilisée pour évoquer le
Mouvement Pax Christi, le contexte précisant s'il s'agit du Mouvement international ou de la seule
section française. De même, par convention, on écrira Mouvement (et non mouvement) pour
évoquer le Mouvement Pax Christi et le différencier d'autres organisations.
19 la Seconde Guerre mondiale en France par Mgr Théas, le futur évêque de
Lourdes, afin de renforcer la réconciliation et la paix d'après-guerre. Au cours des
années quarante et cinquante, des centres Pax Christi furent établis en Allemagne,
en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Autriche et en Suisse. C'est le pape Pie
XII qui donna au mouvement sa première bénédiction en 1947, et sa pleine
approbation en tant que Mouvement Catholique International pour la Paix en
1952 »7
En 1983, un document de la section française explique ainsi le tournant pris par
l'organisation en 1950: « La guerre froide : une époque de haute tension politique, 1950-
1956. L 'archevêque de Paris, le cardinal Feltin, un homme prévoyant, avait compris comment
Pax Christi répondait aux besoins d'un propre mouvement pour la paix des catholiques. Surtout
au moment où les dangers de guerre et les tensions internationales en Europe avaient augmenté
fortement. Mais le cardinal Feltin avait également compris qu'alors Pax Christi devait changer.
On ne pourrait plus se limiter à la prière (seul ou en groupe). L'étude et l'action étaient
également des éléments nécessaires pour une action pour la paix : c'est à base de ces trois
éléments, imaginés par Mgr Feltin, que Pax Christi se développera ». 8
La même année, le Secrétariat international du Mouvement est plus expéditif dans
sa présentation : « la section française est sans doute la fille aînée de Pax Christi.
Les promoteurs du Mouvement International Catholique pour la Paix furent tous
des Français : Mgr Théas, Mgr Lalande et le cardinal Feltin ». 9
Les versions émanant de sections étrangères correspondent aux précédentes.
Selon Brendan James, responsable australien, « Pax Christi is an international Peace
movement born in the trauma of post World War 2 in France. The Latin words means « Peace
of the Christ ». Then, as it does toile, prayer, education and action characteri:zed the movement.
Its founder, Mgr Theas, ivanted to heal divisions in the community resulting from N.afi
occupation. By 1952, Pax Christi had achieved international status. Over the next 20 years,
nationals sections were established throughout Western Europe, Britain and the U.S. r.,'0
Fondatrice de la section nord-américaine de Pax Christi, ancienne éditrice de la
publication The Catholic Worker et collaboratrice de Mère Térésa, Eileen Egan livre
son témoignage en 1985 :
« En 1947, je suis allée en Europe pour le Catholic Relief Service". J'ai visité les villes détruites
de l'Allemagne, de l'Italie et de la France etj'ai visité également Dachau. Il est devenu clair pour
moi que l'homme pourrait (se détruire lui-même) et le ferait si on ne quittait pas vraiment les
vieux chemins de la division, de la haine et de la guerre. ,Quand fai entendu parler que
l'archevêque de Lourdes, Pierre Théas, était en train de développer une sorte d'organisation de la
paix, je suis partie pour Lourdes, et nous avons eu un long entretien. L'idée de l'archevêque
Théas était de réunir les catholiques français et les Allemands dans un mouvement pour la
réconciliation et ce fait - la reconnaissance de la nécessité de pardon entre les anciens ennemis en
7 Archives de Pax Christi International, secrétariat international d'Anvers. Echange de correspondance
avec le père Lalande du 22/3/85, et document de présentation de l'histoire du mouvement, p.l.
8 Archives de la section française, dossier Histoire de Pax Christi, document de 1983,
9 Archives de Pax Christi International. Secrétariat international, Anvers. .Quelques sections de Pax Christi,
1983,p.2.
10 Archives de la section belge, Bruxelles. James Brendan. Peace Movenrents : Pax Christi. P.I.
Il Cette importante organisation caritative constitue la branche nord-américaine de Caritas
Internationalis.
20 Europe, commençant par les catholiques, a été la naissance de Pax Christi. L'archevêque Théas
également a espéré que la bombe atomique serait condamnée et ne serait jamais employée. Il a
souligné cela plusieurs fois. « Ceux qui doivent faire cela, sont ceux qui ont employé la bombe
atomique pour la première fois : votre pays, les Etats-Unis. 12
Le travail mené sur les archives du père Lalande et celle d'un autre prêtre, le père
Salles 13, met à jour une histoire différente de celle rapportée précédemment, et que
l'on peut très brièvement résumer ainsi : en 1944, une laïque, Mme Dortel-
Claudot, décide de créer et de diriger une « Croisade de prières pour la conversion
Le but premier réside dans la de l'Allemagne, Pax Christi in R.egno ».
conversion de l'Allemagne à la foi catholique, mais la Croisade s'élargit
rapidement aux autres nations. Sollicité, Mgr Théas accepte de devenir le
président de l'organisation qui prend une dimension internationale dès 1945. En
1949, une crise met à mal l'avenir de la Croisade. Cette crise repose sur un conflit
de responsabilités entre la fondatrice et le président Mgr Théas, un contentieux
entre Mme Dortel-Claudot et les responsables de la Croisade en Allemagne, la
mise en cause de l'honnêteté de M. Dortel, époux de Mme Dortel-Claudot. Les
évêques français ayant soutenu l'initiative de Mme Dortel-Claudot, et Pie XII
ayant donné en 1947 sa bénédiction à Mgr Théas et à la responsable laïque pour
leur action, en raison encore de l'écho rencontré en Allemagne par la Croisade, les
évêques français sont sollicités par le nonce apostolique en France, Mgr Roncalli,
pour trouver une issue à la crise.
C'est finalement à Mgr Feltin, l'un des premiers évêques à avoir soutenu la
Croisade, et nouvellement promu à l'archevêché de Paris, que revient le soin de
régler les différends, charge qu'il accepte alors à titre provisoire. Le « provisoire »
durera quinze ans, puisque après avoir transformé la Croisade de prières en
mouvement catholique international pour la paix, Mgr Feltin en occupe la
présidence internationale jusqu'en 1964. Il existe donc de nombreuses différences
entre l'histoire mise à jour et celle transmise par le mouvement.
Une mémoire sélective
L'écart entre l'histoire du mouvement et la mémoire de ses origines repose en fait
sur des enjeux institutionnels successifs. Les représentations transmises occultent
un premier conflit autour de l'identité du mouvement Pax Christi.
L'initiative de Mme Dortel-Claudot est privée, la prise en charge de Pax Christi par
l'épiscopat en 1951 en fait un mouvement d'Eglise. Le rappel des approbations
pontificales contribue encore à privilégier l'insertion du mouvement dans le
dispositif ecclésial. La mise en valeur du rôle de Mgr Théas au détriment de celui
de Mme Dortel-Claudot revient à privilégier le statut épiscopal au sein de la
Croisade et à relativiser celui des laïcs. Par ailleurs, la relecture qui conduit à faire
de la Croisade une initiative relevant du rapprochement franco-allemand fournit
un point de repère dans l'évolution du Mouvement Pax Christi et constitue un
facteur de légitimité de son action par le passé. Enfin, l'insistance sur la
12 : Archives de Pax Christi International, Anvers. Dossier «Quarantième anniversaire de Pax Christi»,
«dialogue avec Eileen Egan»; p.1.
13 Responsable ecclésiastique diocésain de la section française, à la fin des années 80.
21 modification du contexte international permet d'expliquer un changement de
structure par une nécessité extérieure qui occulte les débats des années 1950-51 et
qui permet de passer sous silence les choix effectués dans le cadre d'une
ecclésiologie précise. Choisir l'année 1944 plutôt que 1950 pour situer la genèse du
Mouvement international Pax Christi procède donc d'un choix qui va à l'encontre
de l'histoire officielle et qui privilégie les problèmes internes pour expliquer la
crise de 1950, tout en admettant que le changement de contexte international a pu
peser non pas sur la crise elle-même, mais dans le cours de sa résolution. C'est
dire aussi que les nouvelles structures mises en place en 1951 ne peuvent se
comprendre que si l'on restitue la référence aux années antérieures.
C'est encore souligner que l'on ne s'explique pas pourquoi telles personnalités et
non d'autres dirigent Pax Christi à partir de 1951 ou pourquoi le triptyque « prière,
étude, action » est choisi, si l'on n'opte pas pour la continuité entre le Mouvement
Pax Christi et la Croisade Pax Christi in Reno Christi, que l'histoire de celle-ci soit
d'ailleurs perçue positivement ou non par les protagonistes. De même, on ne
saurait apprécier avec justesse l'intérêt porté par le Saint-Siège et le rôle joué par la
Secrétairerie d'Etat à partir de 1950, si l'on ne mentionne pas que le 3 juin 1947,
Pie XII, par l'intermédiaire du substitut à la Secrétairerie d'Etat, Mgr Montini
(futur Paul VI), envoie à Mgr Théas et à Madame Dortel-Claudot -
respectivement Président et Secrétaire générale de la Croisade -, et à tous les
membres de l'association, sa bénédiction apostolique.
L'analyse de cette période présente ainsi plusieurs enjeux : relater l'initiative d'une
fidèle catholique dans le domaine de la paix, situer ses références et ses objectifs,
comprendre l'insertion de la Croisade dans le dispositif ecclésial et l'accueil réservé
par la hiérarchie catholique à l'égard de la création d'une nouvelle organisation qui
n'émane pas d'un ecclésiastique, restituer les débats sous-jacents à une évolution
apparemment non conflictuelle mais qui débouche cependant, après plusieurs
années, sur une crise que les responsables ultérieurs du mouvement international
Pax Christi prendront soin d'occulter.
22 Chapitre 1
De l'oraison à l'institutionnalisation d'une Croisade
(17 novembre 1944 - 13 mars 1945)
Née en 1907 en France (Vic-sur-Cère), Mlle Claudot devient professeur de lettres
classiques. Enseignante à Tulle, elle est nommée en 1932 à Bordeaux où elle
demeure jusqu'en 1940. C'est dans cette ville qu'elle fait connaissance d'un
ingénieur des mines, lorrain d'origine, M. Dortel, devenu veuf à la naissance de
son troisième enfant. Leur mariage est célébré par Mgr Feltin, en 1936. En 1940,
le couple quitte Bordeaux, s'installe un temps à Vic - sur - Cère, avant d'arriver à
enseigne jusqu'en 1945) 4 Agen en novembre. Mme Dortel-Claudot y
La prière d'une laïque
Selon son propre témoignage, recueilli par un prêtre, délégué diocésain du
Mouvement Pax Christi dans les années 1970 et 1980, et d'après les écrits de son
beau-fils, le jésuite Michel Dortel-Claudot 15, c'est lors d'une prière nocturne, le 17
novembre 1944, c'est-à-dire avant la fin de la guerre, que Mme Dortel-Claudot
conçoit l'idée d' »une croisade de prière pour la conversion de l'Allemagne».
Madame Dortel-Claudot avance plusieurs raisons pour expliquer son désir : un
argument d'ordre « surnaturel » : l'oeuvre de « l'Esprit Saint » ; un souvenir : celui
de la « Croisade de prières pour la conversion de la Russie » dirigée par Mgr
Feltin, archevêque de Bordeaux, et qui s'inspire probablement d'initiatives issues
de l'entre-deux-guerres 16 ; une influence : celle des Messages de Noël de Pie XII
14 Archives du père Salles. Les documents reposent sur une rencontre de ce prêtre avec Mme Dortel-
Claudot dont il a recueilli le témoignage au début des années 80. L'ensemble des informations
fournies dans cette présentation provient de cette source, ainsi que des documents de Michel Dortel-
Claudot. Il convient toutefois de préciser que les présentations du jésuite sont assez éloignées de
l'histoire de la Croisade, telle que l'on peut la reconstituer.
15 Archives de Pax Christi International, Anvers. Histoire de Pax Christi.
16 Il est fait directement allusion à cette Croisade dans la Lettre-Circulaire de la Croisade de Prières
pour la conversion de l'Allemagne, Pentecôte 1945, p.3. (Le nom de la publication de la Croisade
varie d'un numéro à l'autre, et il est difficile de trouver un terme générique. C'est par commodité, et
suivant le titre que l'on parlera de « lettre-circulaire », de « revue » et de « bulletin.»
Dans la Revue Pax Christi, d'Epiphanie 1950, le délégué diocésain de Paris indique que Mgr Feltin
incita les membres de la Croisade de prières pour la conversion de la Russie à rejoindre l'initiative de
Mme Dortel-Claudot. (p. 67.)
On peut sans doute établir un rapport avec certaines campagnes organisées à l'instigation du Saint-
Siège contre l'URSS. Etienne Fouilloux mentionne quelques initiatives de ce genre dans l'ouvrage
issu de sa thèse (Les catholiques et l'unité chrétienne du XlXième siècle au XXième siècle. Paris : Le Centurion,
1982, 1007p.). Annie Lacroix-Riz fait allusion au rôle tenu par Michel d'Herbigny dans I' « assaut
germano-vatican contre Moscou » (p.226) et aux croisades engagées par le Saint-Siège contre
Moscou. In : Le Vatican, l'Europe et le Reich, de la Première Guerre mondiale à la guerre froide.
23 pendant la Seconde Guerre mondiale, et particulièrement le Message de Noël
1942. La première raison est révélatrice d'une sensibilité religieuse, la seconde
fournit une indication sur une sensibilité plus politique et précise l'esprit dans
lequel Mme Dortel-Claudot se situe vis-à-vis de l'Allemagne, la troisième fait
référence à une ecclésiologie et à une identité catholique.
La genèse de la Croisade est significative de certaines difficultés à analyser les
phénomènes religieux. Emile Poulat va très précisément au noeud du problème :
« Un croyant peut tenir l'alliance biblique et la révélation chrétienne pour une
irruption, une manifestation de l'absolu divin dans l'histoire humaine. La méthode
critique présuppose une renonciation à cette histoire sainte. Dans son exercice,
elle ne rencontre jamais Dieu parmi ses personnages ni le surnaturel à titre de
facteur. Au sein du catholicisme, ce fut l'enjeu de la crise moderniste qui culmina
en 1907 : dans l'encyclique Pascendi, Pie X dénonçait cet « agnosticisme » d'une
science historique qui ne roule que sur des phénomènes ». 17
Le surnaturel apparaît très précisément dans une partie des explications fournies
par Mme Dortel-Claudot, à savoir la décision de créer une Croisade à partir de
l'expérience religieuse qu'est l'oraison, et ultérieurement, dans les objectifs
assignés à son organisation : instituer une « Croisade de prières » pour obtenir la
« conversion de l'Allemagne ». Dans le cas de la Croisade de prières, la difficulté à
analyser les conditions et les causes de la création, est double : il faut à la fois
prendre en compte l'explication donnée par la laïque fondatrice et qui relève de
l'expérience religieuse, et comprendre le passage d'une expérience 18 individuelle,
personnelle, subjective, à une reconnaissance collective que traduit l'adhésion
d'autres personnes à la Croisade. En attribuant à une oraison l'origine de son
initiative, Mme Dortel-Claudot oblige à prendre en compte une expérience
religieuse intérieure dans l'analyse. 19 Mais c'est aussi un contexte culturel que
révèlent les conditions de cette création : la Croisade est créée à la fin d'une guerre
et peut être comparée à ce titre à des initiatives religieuses similaires. 2" De même
que la guerre permet la production d'un type de discours religieux particulier, de
même les fins de conflits créent des conditions de créations religieuses spécifiques
17 Poule, Emile. La galaxie jésus. Paris : éditions ouvrières, 1994. p.19.
18 Sur la notion d'expérience religieuse, l'ouvrage de Michel Meslin présente une analyse approfondie
au chapitre III, pp.99-134. L'expérience humaine du divin. Paris : Cerf, 1988. pp.15-16.
(Voir également la conclusion).
Concernant l'analyse d'une expérience religieuse, M. Meslin remarque notamment :
« ...la compréhension d'une expérience religieuse intérieure n'est évidemment possible qu'en interprétant l'expression
objective que le sujet en donne, mais cette interprétation suppose d'abord que l'on tienne compte de l'intentionnalité qui
sous-tend cette expérience religieuse et qui la rend différente des autres expériences que l'homme peut connaître, mime si
elle interpénètre toutes ses autres activités ». Op. cit., p. 126.
19 Le problème est identique avec des phénomènes religieux contemporains, comme ceux qui
caractérisent le Renouveau charismatique, et dont les différentes approches aboutissent souvent à
une concurrence d'herméneutiques.
20 Jacques Fontana en fournit de nombreux exemples dans son étude approfondie sur Les catholiques
français pendant la Grande Guerre. Op. Cit. Il cite notamment le cas de la Croisade des enfants, « qui s'est
répandue dans toute la France, grâce au père Bessières, croisade qui a vu le jour au cours Saint-Seurin de Bordeaux ».
(id, p.357). Ces réflexions sur les sanctuaires mariaux sont également utiles pour percevoir l'originalité
de la Croisade de Mme Dortel-Claudot. On notera que le père Bessières rejoint la Croisade de
Prières Pax Christi dès 1945.
24 dont les variations dans le temps et dans l'espace constituent un angle d'analyse
particulièrement pertinent : ainsi Jean Chélini et Henry Branthomme remarquent
fort justement que « 1945 marque une reprise des pèlerinages, dans une ambiance qui en
France ne ressemble pas à celle de 1918-1919. On remercie, mais l'on ne triomphe pas ». 21
Le vocabulaire employé relève également d'une culture religieuse spécifique. Il est
lourd de références et fait appel à une ecclésiologie et à une théologie qu'il est
d'autant plus nécessaire d'étudier qu'elles participent d'une fondation. 22 Une
ecclésiologie particulière se dessine à travers les démarches suivies par Mme
Dortel-Claudot. Cette dernière parle de son projet à son curé paroissial, l'abbé
Dessorbes. Celui-ci est la première figure d'une longue suite de personnalités
religieuses consultées. En effet, sur les conseils de ce prêtre, l'enseignante prend
avis auprès de la Prieure du Carmel d'Agen qui accepte de parrainer la Croisade,
en mettant sa communauté en prières autour des objectifs choisis. Un groupe de
prières se constitue : parmi eux, six laïcs dont plusieurs, assure-t-on, auraient eu à
déplorer des deuils pendant la guerre. Cependant, dès décembre, le petit groupe
accepte de nouveaux membres qui n'appartiennent pas tous au diocèse d'Agen.
Dès lors, les premiers membres décident de demander l'appui de la hiérarchie et
d'obtenir d'un évêque qu'il prenne la présidence de la Croisade.
Mgr Théas, président de la Croisade
Parmi les différentes démarches entreprises, l'une d'entre elles conduit Mme
Dortel-Claudot à rencontrer le cardinal Suhard puis à être présentée le 11 mars
1945 à Mgr Théas, évêque de Montauban depuis 1940, et qui jouit de par son
attitude pendant le conflit d'un très grand prestige. Si sa biographe 23 a su montrer
l'évolution de l'évêque à partir de la première année du conflit, dès 1941, selon
Jacques Duquesne, l'évêque de Montauban a marqué les limites du concours qui
pouvait être apporté au régime de Vichy : « S'il s'agit de la collaboration que nous
apportons en restant sur notre terrain propre, en exerçant une action proprement spirituelle,
donnons cette collaboration pleinement et de grand coeur. C'est d'ailleurs la plus efficace ». 24
Au Nouvel An 1941, l'évêque de Montauban précise : « Nous ne pourrions accorder
une collaboration qui impliquerait une confusion du spirituel et du temporel, et spécialement le
sacrifice de nos mouvements d Action catholique ». 25
Il est également l'un des premiers avec l'archevêque de Toulouse à exprimer sa
21 Chélini, J., Branthomme, H. Les chemins de Dieu. Histoire des pèlerinages chrétiens des origines à nos jours.
Paris : lIachette, 1982. P.351.
22 Emile Poulat fournit de nécessaires réflexions épistémologiques dans son ouvrage cité : La galaxie
Jésus, notamment p.19 et suivantes : « mouvements religieux, communautés religieuses, institutions religieuses, la
sociologie du christianisme est inépuisable comme l'explication est aussi sans fond Mais ce qu'on _y voit encore trop peu,
abandonné à l'hagiographie, c'est une sociologie du fondateur et de sa fondation. Ils sont légion dans k christianisme à
se réclamer du Fondateur de l'Eglise, sans craindre de multiplier les modèles. Quel est donc k secret de cette créativité
qui transcende toute création ? ». Op. cit., p.24.
23 Sylvaine Guinle-Lorinet. Pierre-Marie Théas. Pierre-Marie Théas. Un évêque à la rencontre du 20'"
siècieTarbes / Toulouse, Association Guillaume Mauran / Groupe de recherche en histoire
immédiate, 1993. 537p.
24 Cité par Jacques Duquesne. Les catholiques français sous l'occupation. Paris : Grasset, 1966, éditions
1986. P.52.
25 La Croix, 12-13 janvier 1941.
25 sympathie pour les Cahiers du Témoignage Chrétien. Le 28 mai 1942, Pierre-Marie
Théas fait lire dans toutes les églises et les chapelles de son diocèse une lettre de
protestation concernant les mesures prises contre des juifs :
« Des scènes douloureuses et parfois horribles se déroulent en France, sans que la France en soit
responsable. A Paris, par diaine de milliers, des juifs ont été traités avec la plus barbare
sauvagerie. Et voici que dans nos régions, on assiste à un spectacle navrant : des familles
disloquées, des hommes et des femmes traités comme un vil troupeau et envoyés vers une
destination inconnue avec la perspective des plus graves dangers. Je fais entendre la protestation
indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, quelles que soient leur
race et leur religion, ont droit au respect des individus et des Etats. Or, les mesures antisémites
actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la
personne et de la famille. Que Dieu console et fortifie ceux qui sont indignement persécutés, qu'Il
26 accorde au monde la paix véritable et durable fondée sur la justice et la charité ».
Enfin, après que les Allemands ont incendié des bâtiments dont un presbytère à
Montpezat, l'évêque de Montauban proteste 4 jours plus tard, le 6 mai 1944,
auprès de la Kommandantur : « Défenseur de la justice, gardien du droit naturel, je
manquerais gravement à mon devoir si en lace de tels actes de terrorisme et de barbarie, je ne
faisais entendre la protestation indignée de la conscience humaine et chrétienne ». 27 Mgr Théas
réitère quelques semaines après, le 25 mai. Le 9 juin, il est arrêté par des policiers
allemands et transféré au Stalag 122 à Compiègne d'où il n'est libéré que le 4 août.
C'est cette expérience qui semble avoir légitimé l'accueil positif réservé par
l'évêque à la nouvelle campagne de prières. Selon son propre témoignage, « quand
le professeur dont j'ai parlé me fit sa proposition, un souvenir du camp de Compiègne survint
dans ma mémoire. Le 14 juillet 1944, je prêchais à une trentaine de détenus politiques sur la
charité et spécialement sur l'amour des ennemis. Ce fut ardu et à la fois très beau. Le lendemain,
je célébrais la messe pour les Allemands ». 28 Cette messe dont certains feront
ultérieurement l'origine « spirituelle » de Pax Christi détermine l'acceptation de
Mgr Théas après assentiment de l'archevêque de Toulouse, Mgr Saliège, figure de
la résistance spirituelle catholique durant le second conflit mondial qui reçoit le 12
mars 1945 Madame Dortel-Claudot. L'organisation de la Croisade se précise :
autour de Mgr Théas, le chanoine Dessorbes devient le responsable du Bulletin, la
trésorière est une laïque, Mme Dortel-Claudot étant la secrétaire. L'oncle de la
fondatrice suggère le titre de « Pax Christi in Regno Christi », en référence au sous-
titre donné par Maurice Vaussard à son Bulletin Catholique InternationaP9 durant
l'entre-deux-guerres et qui est repris de la devise de Pie XI. Le comité siège alors
au domicile des Dortel-Claudot, à Agen.
26 Duquesne, Jacques, op. cil, p.253.
27 id, p.344-345.
28 Bulletin religieux du diocèse de Tarbes et Lourdes, n °22, 2 juin 1977, p.227. « Monseigneur Théas, la
réconciliation des peuples et la paix ». Homélie du cardinal Gouyon. Archives de Pax Christi Fiance.
Dossier Théas.
29 Sur le Bulletin catholique international, voir : Vaisse, Maurice. « Le Bulletin catholique international »,
Relations Internationales n°27, automne 1981. PP. 343-360.
26 La Croisade de Prières pour la Conversion de l'Allemagne, héritage de
l'intransigeantisme catholique
Différents numéros du Bulletin de la Croisade présentent les objectifs. « Croisade
dans ce titre qui est un projet, aucun mot de prières pour la conversion de l'Allemagne» :
n'est neutre. Le terme de croisade, pour désuet qu'il puisse paraître aujourd'hui,
est assez fréquemment employé. S'inscrivant dans les perspectives de Pie XI et de
Pie XII l'utilise dans son « Message de Noël » son encyclique Ubi Arcano Dei3°,
1942, en lançant l'idée d'une « croisade des temps nouveaux », de grande portée
sociale, pour travailler à l'instauration de la paix. Quelques mois après l'initiative
de Madame Dortel-Claudot, se tient à Vézelay une « Croisade de la Paix »,
rassemblement qui regroupe six oeuvres chrétiennes (1946). Rappelons enfin
l'existence, déjà mentionnée, d'une Croisade de prières pour la Russie, dans
l'entre-deux-guerres. Le terme fait référence dans la mémoire collective catholique
et il est significatif d'un type de perception du monde contemporain : la
dichotomie Bien contre Mal est implicite. A cet égard, la citation des propos de
Léon XIII dans le Bulletin de Pentecôte 1945 est éclairante : « Les maux que nous
déplorons ne sont point une nouveauté pour l'Eglise : la terre sera toujours un champ de bataille,
le théâtre du bien et du mal, donc de la lutte. Nous prenons tous les moyens humains de faire
prévaloir le bien sur le mal. Mais ne l'oublions pas. Ce qui entretient plus que tout le reste le
souffle vital de l'Église, vieille déjà de vingt siècles, c'est la prière ». 31
« Conversion de l'Allemagne » : l'étude du Bulletin révèle qu'elle ne signifie pas
seulement la prise de conscience par les Allemands de leurs crimes et ne concerne
pas uniquement la période nazie, même si le nazisme constitue le mal suprême. La
« conversion de l'Allemagne » relève d'un objectif spécifiquement religieux : « But :
obtenir par la prière la conversion de l'Allemagne à la Foi Catholique Romaine ». 32
Implicitement, une lecture des causes de la Seconde Guerre mondiale se dégage.
Ce conflit s'inscrit dans la continuité d'une histoire qui marginalise l'Eglise
catholique, privatise son discours, discrédite ses fondements et ses préceptes.
L'Allemagne hitlérienne prend la suite de l'Allemagne protestante et dégagée de
l'emprise catholique. Le retour à la paix passe d'abord par le retour à la foi
catholique, la « conversion de l'Allemagne » devenant ainsi l'objectif premier
donné à la Croisade. La comparaison introduite entre la France et l'Allemagne est
à cet égard intéressante. L'exercice tourne bien sûr à l'avantage de la « fille aînée de
l'Eglise », même si les erreurs de celle-ci, la « laïcisation » particulièrement, sont
également dénoncées :
30 Sur cette encyclique, commentaire de Jean-Marie Mayeur pp. 22 et 23. « Pouvoirs et orientations. I-
Trois papes : Benoît XV, Pie XI, Pie XII ». pp.13 à 43. In Mayeur, Pictri, Ch., Vauchez, A.,
Venard, M. (Sous la dir. de). Histoire du christianisme. Guerres mondiales et totalitarismes (1914-1958). Tome
12. Paris : Fayard, 1990. 1149p. Selon Jean-Marie Mayeur, « l'encyclique Ubi Arcano Dei mérite
d'autant plus d'être commentée qu'elle constitue véritablement le programme du pontificat ».
p.22). On prendra garde de lier ce document à une autre encyclique, antérieure, Pacem de Benoît XV
(23 mai 1920), et dont l'historien souligne que son «importance n'est pas toujours perçue», alors qu" « elle
s'inscrit dans une continuité et amorce aussi un mode nouveau d'intervention du Saint-Siège dans le domaine
international». jean-Marie Mayeur. « Les Eglises et les relations internationales. II- L'Eglise
catholique », p.312. Op. cit., pp.297-345).
31 Lettre circulaire de la Croisade de Prières pour la conversion de l'Allemagne, Pentecôte 1945, p.5.
32 id, p.8.
27
«Ne serait-il pas plus urgent de prier pour nous-mêmes ? D'abord soyons justes : certes, nous ne
nous illusionnons pas sur les nécessités de redressement de la France elle-même, elles sont
urgentes, impérieuses et découlant de maux graves et profonds. Mais on ne saurait comparer la
terre de Marie, peuplée de cathédrales, agenouillées dans leurs robes de pierre, riche de treie
siècles de fidélité à l'Eglise, toute vibrante de la vie féconde de son Action catholique, envoyant
ses missionnaires à travers le monde, peuplant ses innombrables monastères de l'élite de ses fils et
de ses filles, avec un malheureux pays, détaché, en majeure partie, de l'unité romaine depuis dix
siècles, où vient de régner en maître pendant dix ans l'irreligion la plus effroyable et la plus
diabolique, dont les couvents et les séminaires sont fermés, le clergé décimé, les fidèles persécutés,
les consciences déformées, les enfants fanatisés, et où ne restent que des îlots de chrétienté, îlots
héroïques d'ailleurs, dignes des premiers siècles du christianisme et magnifique promesse
d'avenir:33
La France « fille aînée de l'Église », et dont les qualités semblent uniquement
résider dans la vitalité des catholiques - en dépit du constat des abbés Godin et
qui ne constitue pourtant pas une nouveauté Daniel (« La France pays de mission? »)
- contre l'Allemagne sinon infidèle au moins responsable de divisions, ainsi se
présente la compréhension des rapports entre la France et l'Allemagne dans
l'esprit de la fondatrice de la Croisade. L'aspect religieux l'emporte dans la
définition du nazisme qui est présentée comme l'» irreligion la plus effroyable ».
La référence aux premiers siècles du christianisme est révélatrice d'une culture et
renseigne sur l'espérance et sur la vision de l'avenir qui animent Mme Dortel-
Claudot. Un article de cette dernière, signé symboliquement M.M. (Marie-Marthe)
intitulé « Notre croisade », explicite la conversion que doit accomplir la France:
« Daigne Dieu bénir aussi notre France et lui tenir compte pour sa propre conversion et son
propre retour à un esprit pleinement chrétien de l'élan avec lequel, s'oubliant elle-même, elle
consacre sa prière au peuple qui trois fois en un siècle l'a envahie et ravagée. Ainsi elle reprendra,
en travaillant à l'unité des chrétiens, son rôle de fille aînée de l'Eglise et demeurera fidèle aux
traditions chrétiennes qui remontent à son baptême ... » 34
Dans ce jugement sur l'état de la France, on ne trouve aucun mot sur l'attitude des
Français et de leurs dirigeants pendant la Seconde Guerre mondiale. Silence
également sur l'attitude des catholiques français. Aucune parole sur les crimes
subis par les juifs. C'est pour l'Allemagne déchristianisée ou plutôt « dé-
catholicisée » que l'on invite à prier, en ne mentionnant pas le génocide juif. Il est
ici question de la France catholique, la critique de la politique religieuse de la
Troisième République se lit en creux, tandis qu'est rappelé le souvenir des trois
derniers conflits entre la France et l'Allemagne. La conversion doit s'opérer par la
prière. Ce souci de spiritualité se manifeste de diverses façons : prière mariale
quotidienne ainsi qu'invocations au Curé d'Ars, à Sainte Philomène, Saint
Boniface, Saint Pierre Canisius enfin. A la récitation des prières s'ajoutent, dès les
premiers mois, 300 jours d'indulgence. La spiritualité qui s'affirme trahit l'héritage
d'une culture religieuse catholique dont les racines puisent dans le 19'ème siècle et
dont les formes se retrouvent pendant la guerre de 1870 et lors du premier conflit
mondial. Niais la prière atteste aussi la volonté d'affirmer la supériorité des
33 id. p.7.
34 id, p 6.
28 « moyens surnaturels » sur les moyens naturels. A la prière se joint le sacrifice, afin
d'affirmer la » voie supérieure » de la Croix. La Croisade de Prières Pax Christi
« demande à ses adhérents non pas de prier simplement pour la paix [..)), mais nommément,
concrètement pour la prospérité surnaturelle et religieuse des nations autres que la sienne Et,
comme une telle prière suppose un méritoire effort, elle rend meilleur celui-là même qui prie, elle
agrandit son âme à la mesure de la catholicité de l'Eglise, elle lui fait prendre conscience de l'unité
du Corps Mystique. » 35
L'unité des catholiques dans l'Eglise apparaît ainsi dès l'origine comme l'un des
soucis majeurs de la Croisade. Mais l'insistance sur la prière provient également de
la suspicion dans laquelle est tenue la politique et, à la suite, toute véritable action.
Une telle attitude n'est pas le propre de Mme Dortel-Claudot si l'on en juge par
ces propos du cardinal Saliège : « Les hommes d'État batailleront. Ils prendront des
décisions. Ils découperont, ils rattacheront, ils gouverneront. Ils ne convertiront pas. La
conversion, le retournement des coeurs, Dieu seul peut l'opérer, et Dieu écoute, exauce la prière
humble, confiante, persévérante » 36 .
Ces propos de Mgr Saliège sont modérés mais reviennent comme un leitmotiv,
formulé de façon très nettement négative, chez d'autres personnalités. La
préférence accordée à la prière provient du discrédit qui accable la politique. Cette
présentation remet en cause la définition trop souvent donnée des origines de Pax
Christi. Le Mouvement ne fut ni « d'abord un échange de prières entre la France et
l'Allemagne », ni un mouvement de réconciliation franco-allemand comme
l'affirment de trop nombreux textes. En effet, la « croisade de prière » ne devint
échange de prières qu'après la défaite nazie et avec l'occupation de l'Allemagne
par les troupes alliées. La réciprocité ne fut donc pas immédiate ; d'autre part, il
est erroné de mettre ainsi l'accent sur le couple franco-allemand. Des catholiques
français sont à l'origine de la Croisade Pax Christi, mais ils ne s'adressent pas en
premier lieu aux Allemands mais aux autres victimes des nazis : C'est ainsi que le
premier effort de Pax Christi fut en 1945, avant la fin même du conflit, de demander aux
Français, aux Belges, aux Polonais, au milieu de leurs territoires ravagés, alors que leurs
prisonniers souffraient et mouraient encore (et dans quelles cruelles conditions ) de prier pour
cette Allemagne qui avait déchaîné sur eux tant de maux» ». 37
Et ce sont effectivement des catholiques belges puis anglais qui adhérèrent les
premiers à la Croisade.
35 Revue trimestrielle, N ° 10, op. cit., p.71.
36 id, p.1.
37 id, p.71.
29 Chapitre 2
Développement et internationalisation de la Croisade
est le premier à exprimer son accord. En Mgr Feltin, archevêque de Bordeaux, 38
deux mois, ce sont plus de quarante approbations qui parviennent au secrétariat ;
les évêques adhèrent à la Croisade, la caution de Mgr Saliège et la présidence de
Mgr Théas comptant probablement dans ces soutiens. La recherche, voire la quête
de l'approbation hiérarchique, se fonde sur une compréhension très précise, et au
demeurant conforme à l'orthodoxie romaine, des rapports entre les laïcs et la
hiérarchie catholique. Les laïcs peuvent s'organiser dans le cadre d'une mission
donnée par la hiérarchie qui confère la légitimité, juge la conformité de l'action
proposée et en définitif fournit la crédibilité. Les évêques représentent l'Eglise
enseignante et leur adhésion est gage de catholicité, au même titre, toujours selon
les fondateurs, que le recrutement très divers des membres de la Croisade. Cette
légitimité conférée par la hiérarchie permet l'internationalisation de Pax Christi : il
est tout à fait significatif que ce soit Mgr Théas qui contacte le 3 septembre 1945
le cardinal Faulhaber, archevêque de Munich, ou le 1er juin 1946, Mgr Griiber,
archevêque de Fribourg 39. C'est également l'évêque de Montauban, devenu entre-
temps celui de Tarbes et Lourdes, qui se rend en 1949 aux Etats-Unis et au
Canada. Le soutien d'évêques français et étrangers devient alors la manifestation
symbolique de la mystique d'unité qui sous-tend la Croisade.
Archevêque très contesté à la fin de la guerre, transféré au siège primatial de Paris en 1949 et élevé
au cardinalat en 1953. Cf : Montclos, X (de), Luirard, M, Delpech, Fr., Bolle, P. (sous la dir. de).
Eglises et chrétiens dans le Ilième Guerre mondiale. Lyon : Presses Universitaires de Lyon, 1982. 637 p. Voir
aussi : Jacques Duquesne. Les catholiques français sous l'occupation. Op. cit.
39 Appréciation sur cette personnalité catholique, par Annie Lacroix-Riz : « passé du soutien net des
nazis avant leur accession au pouvoir au nazisme pur et dur, ce « 'membre promoteur' de la SS »
(fbrnderndes Metglied payant ses cotisations mensuelles depuis 1933, vite surnommé «l'évêque brun»
(der braune Bischoj), participa aux discussions : lorsqu'il s'installa au Germanicum, fin juin, nul n'ignorait
qu' » il travaill(ait) déjà à la rédaction du Concordat ». In: Le Vatican, L'Europe et le Reich, op. cit,
p.257. En 1935, « son 'manuel des questions religieuses du temps présent'... l'établit en champion du
sang et de la race, l'année des lois de Nuremberg, que l'article 'race' justifiait en droit ». (id, p.274).
Egalement sur Mgr GrOber, et plus largement sur l'Eglise catholique en Allemagne et le nazisme, voir
A. Grosser, Le crime et la mémoire, op. cit., pp.111 et suivantes (p.116 concernant l'archevêque de
Fribourg qui publie encore en 1941 une lettre pastorale « reprochant au Juifs la mort du Christ »).
J-M. Mayeur souligne cependant qu'en 1941, Mgr Grôber était « revenu de ses illusions sur un accord
possible avec le régime », in : « L'Allemagne, l'Autriche ». Histoire du Christianisme, t.12, op. cit., p.583.
Par ailleurs, le cardinal Faulhaber, « la plus forte personnalité de l'épiscopat de l'époque » (id, p.571)
dénonce le nazisme dans ses sermons de l'avent 1933 : « pour la première fois, une voix s'élevait venant de
l'épiscopat. Elle trouva un grand rayonnement : au début de février les sermons avaient été diffusés à 150000
exemplaires». (id, p.580). Sur l'attitude des catholiques allemands face au nazisme, il convient de
souligner le commentaire de Jean-Marie Mayeur : « interrogation capitale, qui renvoie en fait à une
série de problèmes : l'attitude de l'épiscopat, des fidèles, des organisations catholiques, des partis
proches de l'Eglise, centre et Bayerische Volkspartei. D'autre part, dans ce type d'histoire, seule une
prise en compte attentive de la chronologie introduit la clarté et évite les confusions ». (Id, p.574).
31 L'influence des évêques
A partir de 1948, année du retrait du Chanoine Dessorbes, les laïcs dominent dans
la répartition des responsabilités puisque la structure dirigeante se compose de la
façon suivante : Directeur Général, Mgr Théas ; Secrétaire générale : Mme Dortel-
Claudot ; trésorière : Mme Putois (nièce de Mme Dortel-Claudot). Néanmoins, de
1945 à 1950, le poids de la hiérarchie se fait sentir à plusieurs reprises.
A la Toussaint 1945, la 4ième Lettre circulaire paraît, mais elle ne porte plus le
même titre : la « Croisade de prières pour la conversion de l'Allemagne » est
devenue Croisade de prière pour l'Allemagne ». Mgr Théas explique ainsi la raison
du changement : « Il y avait quelques dangers dans notre cèle pour la conversion de
l'Allemagne. Et d'abord le danger de croire que toute L'Allemagne était pervertie et avait besoin
de conversion [...] Il y avait aussi, pour la France, le danger de s'illusionner sur son propre
compte et de ne penser qu'aux péchés d'une nation voisine sans avoir ni le temps ni la
préoccupation de faire son examen de conscience, puis de battre sa coulpe [...1 Comment traite-t-
on, en France, les prisonniers Allemands ? Comment se comportent, en Allemagne, les troupes
françaises d'Occupation ? N'est-ce pas trop souvent d'une manière inhumaine, sauvage,
immorale? La France aussi a besoin de conversion Que des deux côtés du Rhin, on dise :
« Pardonne-nous comme nous pardonnons » et «Que votre règne arrive ». Nous n'avons qu'un
but : édifier avec tous les peuples le Corps mystique du Christ, faire triompher dans le monde la
paix et la charité ».e
La lettre de Mgr Théas présente une image de l'Allemagne beaucoup plus nuancée
que celle véhiculée par les premières Lettres circulaires. Elle fait justice à la
résistance spirituelle qui avait pu s'organiser en Allemagne, en dehors même du
simple espace catholique : « Ey a actuellement, de l'autre côté du Rhin une Chrétienté
vivante, puissante et digne d'admiration ». 41 L'attitude de la France est examinée à partir
d'une situation concrète. La Croisade de prières devient réciproque et peu de
temps après ce changement de titre, des contacts durables sont établis Outre-
Rhin. Cette modification a été demandée de plusieurs côtés, écrit l'évêque de
Lourdes. Il est vrai que des évêques avaient émis déjà des remarques.
Monseigneur Saliège écrivait ainsi dans sa préface à la deuxième Lettre circulaire, à
la Pentecôte 1945: « Croisade de prières pour la conversion de l'Allemagne, Croérade de
prières pour la conversion du monde. Ce n'est pas seulement en Allemagne que le sens chrétien
est atrophié. Il faut des saints partout ». 42 Ce n'est pas la nécessité d'une conversion qui
est critiquée mais d'une part, les attaques portées sur la situation allemande et
d'autre part - voire surtout -, la restriction de la conversion à ce seul pays. Enfin,
une autre influence s'exerce : en août 1945, les responsables de la Croisade Pax
Christi tiennent une importante réunion à Toulouse, dans le cadre de la Semaine
Sociale, sous la présidence d'honneur de Mgr Saliège et sous la présidence
effective de Mgr Théas. C'est durant cette Semaine Sociale que les dirigeants
rencontrent le Nonce Roncalli qui se montre intéressé par la Croisade mais qui,
rétif devant l'idée de conversion, suggère de changer le titre. 43. A la Toussaint
40 Quatrième Lettre-circulaire de la Croisade de Prières pour l'Allemagne. pp.4 et 5.
41 id, p. 4 .
42 Seconde Lettre-Circulaire, op. cit., p.2.
43 D'après les documents du père Salles et de Michel Dortel-Claudot.
32 survient un nouveau changement : l'archevêque de Toulouse, le cardinal Saliège,
explique pourquoi la Croisade de prières pour l'Allemagne est devenue « Croisade
de prières pour les nations » : « Il faut qu'il en soit ainsi. Nous l'avions insinué dès le
début. Le développement qu'elle a pris en France, en Angleterre, en Allemagne ne permet aucune
hésitation ; la Croisade de prières est désormais la croisade de prières pour toutes les nations.
Toutes les nations sont éprouvées - Toutes les nations aspirent à la paix ». 44 Si Mgr Saliège
rappelle qu'il a plaidé pour une extension de la croisade, il donne une autre raison
pour expliquer le changement de dénomination : d'autres nations se sont jointes à
la Croisade. Dans le même bulletin, le recteur de l'Institut Catholique de
Toulouse, également figure de la résistance morale face à l'occupant nazi,
Monseigneur Bruno de Solages, produit un article plus substantiel, et explique que
la transformation est une réponse à l'enseignement du Christ et à la catholicité de
l'Eglise. C'est aussi en se fondant sur l'interdépendance de l'individuel et du
collectif qu'il explique la nécessité d'une prière pour les nations, particulièrement
celles qui furent considérées comme ennemies. Enfin apparaît une substitution de
vocabulaire, la prière de conversion cédant la place à la prière « pour l'avènement
du Royaume de Dieu » : « Si prier pour quelqu'un, ce n'est pas seulement demander à Dieu
&infuser au plus intime de son coeur les grâces de son Esprit-Saint, mais aussi lui demander que
par sa Providence, il dispose les événements généraux qui influent sur son existence de manière à
créer les conditions les plus favorables à l'épanouissement de sa vie personnelle et sa montée vers
la sainteté, on comprend que la prière pour nos frères les hommes ne puisse se désintéresser de la
vie des nations, le milieu collectif où ils naissent„ vivent et meurent. Et si prier pour l'avènement
du Royaume de Dieu, ce n'est pas seulement demander à Dieu que le plus grand nombre possible
d'hommes parviennent, au salut, mais que la marche historique de l'humanité se déploie à travers
le temps de la manière la plus harmonieuse pour le chant de sa gloire, on comprend que la prière
pour l'Eglise qui doit rassembler et comme assumer en elle toutes les richesses humaines, ne
puisse se désintéresser de ces nations dont elle est comme la Mère » 45 .
La notion de conversion mettait explicitement en exergue une situation jugée
déplorable et introduisait l'idée d'un retour à une situation antérieure. La nouvelle
expression met en valeur le travail à accomplir pour l'avenir. Mais, « conversion »
ou « avènement du Royaume de Dieu », le constat sur l'état du monde est bien
identique. La première conception insiste sur la perte, tandis que la seconde met
l'accent sur la conquête. Le passage cité révèle également la croyance en l'efficacité
de la prière, la foi en l'intervention d'un surnaturel élargi aux dimensions des
nations, de l'humanité, alors qu'est rappelée la situation centrale, primordiale
pourrait-on dire, de l'Eglise catholique : celle-ci est « mère des nations » et le pape
Jean XXIII, deux décennies plus tard, précisera : l'Eglise est « mater et magistra ».
Les dernières lignes qui rappellent implicitement les racines chrétiennes des
nations, trahissent d'ailleurs une compréhension de la catholicité non exempte de
regrets à l'égard d'une époque révolue et rappellent que l'Eglise catholique entend
rassembler par-delà différences et divergences. Désormais, la prière ne concerne
plus seulement le salut individuel mais plus largement le développement pacifique
44 Pax Christi in Regno Chrirti, Croisade de Prières pour les Nations, N °4, Toussaint 1946, p.1.
45 id, p.4.
33 des nations au sein desquelles la place spécifique de l'Eglise est affirmée. La
relation souhaitée à l'égard de l'internationalisation du monde relève de l'influence,
de la mission.
Le rôle du laïcat au sein de la Croisade
En juillet 1948, lors du premier pèlerinage international indépendant de Pax
Christi, à Lourdes, Monseigneur Feltin, archevêque de Bordeaux, tient une
conférence sur le « rôle du laïcat dans l'Eglise ». Ce discours, qui évoque la notion
de mandat, constitue une mise en garde sur le rôle respectif des laïcs et de la
hiérarchie à l'intérieur même de la Croisade. Rappelant que la structure
hiérarchique de l'Eglise trouve son fondement dans les propos mêmes du Christ,
l'archevêque de Bordeaux présente le laïcat, « peuple qui, ayant reçu la vie du Christ, par
46 C'est en se le ministère hiérarchique et sacramentel, formera l'assemblée des fidèles ».
référant à l'Action Catholique qu'il explicite les rapports : « Ce n'est pas à dire que ce
mandat fasse passer le laïcat sur le plan de la hiérarchie. Il ne confère au laïc aucun pouvoir
nouveau ; il le fait participant à l'action de la hiérarchie, mais pas à la hiérarchie elle-même, à
ses pouvoirs d'ordre et de juridiction »47 . Après ce rappel très net des distinctions de
statuts, Mgr Feltin apporter une précision supplémentaire: « Ce mandat, du reste,
s'adresse plus à un mouvement, considéré collectivement, pour une tâche apostolique déterminée,
qu'a un individu qui ne peut donner que ce qu'il a personnellement intériorisé et qui n'est
mandaté qu'en vertu de son appartenance à un mouvement reconnu par la hiérarchie ». 48 C'est
dans ce cadre que les fonctions dévolues aux laïcs sont spécifiées, de façon très
classique. On retiendra néanmoins la conclusion de l'archevêque de Bordeaux :
« C'est dans la mesure où les fidèles, selon l'expression de l'Apôtre, sont «pierres vivantes
dans la structure constituée par la Hiérarchie, que l'Eglise loin de vieillir, manifestera une
vitalité toujours jeune et pourra mieux assurer ce que nous sommes venus demander à Notre-
Dame de Lourdes, la paix du Christ - « Pax Christi » ». 49 La conception orthodoxe de
l'Eglise catholique comme institution hiérarchique, fondée sur le respect de
l'autorité par les laïcs, s'affirme. Les possibilités d'action et d'influence de l'Eglise
sont rapportées au degré d'obéissance des fidèles vis-à-vis de la hiérarchie. Le
thème du changement et de la permanence est abordé, à travers une dialectique
entre la hiérarchie - gardienne du dogme, immuable-- et les fidèles, dont la
présence sans cesse renouvelée dans le monde assure à l'institution catholique une
inaltérable jeunesse.
L'insertion de la Croisade de Prières Pax Christi au sein du dispositif
ecclésial
En 1949, la Revue de la Croisade publie un point de vue de Mgr Piguet 50. Pour la
46 Revue trimestrielle Pax Christi in Regno Christi, N°5, Christ Roi 1948, p.21.
47 id, p.23.
48 id.
49 id, p.27.
5° : « Paris déplora en 1945 'l'insuffisance de l'épuration' épiscopale ou le projet d"élévation à la
pourpre de prélats compromis', tels Marmottin, Feltin et Piguet, par leur hyper-activité au service de
Vichy, de la L.V.F. et du S.T.O., origine de 'la déception (et du} malaise r(é)gn(ant) dans les milieux
catholiques; et k veto contre les prélats aptes à rétablir ` la paix des consciences' révélé par la
34 première fois, la Croisade Pax Christi est implicitement mise en parallèle avec
d'autres mouvements de paix. La mise en garde de Mgr Piguet concentre tous les
problèmes auxquels sera confrontée la hiérarchie lors de la reprise en main de la
Croisade en 1950: quelle vocation pour Pax Christi : spirituelle et/ou temporelle?
Quels rapports à la politique ? La Croisade Pax Christi, oeuvre de prière et d'étude
mais pour quelle action ? C'est en tant que « chef» et « père » que Mgr Piguet livre
son orientation : « Les vrais chrétiens, qui ont le sens de l'Evangile et de l'Eglise, les
organisations catholiques ne donneront pas leur adhésion à un mouvement qu'ils ne jugeront pas
assev, pacifique et trop marqué d'un sens unique qui attire la suspicion. En dehors et au-dessus
de toute politique, nous nous unissons au mouvement Pax Christi. Sa pensée est évangélique, son
ambition est en dehors de toute politique, de tout parti, de tout intérêt matériel, de toute nation.
C'est un mouvement spirituel et universel. Ses seuls moyens sont la prière et la formation des
âmes à une volonté chrétienne de paix entre tous les hommes, paix de la conscience, paix des
foyers, paix entre les classes sociales, paix de la vie des nations à l'intérieur, paix des différents
peuples, paix sans exclusivisme, paix aux hommes de bonne volonté, paix à tous les hommes,
sans aucune distinction. Ce sont là nos souhaits, mes chers frères. Ce sont là nos orientations de
chef et de père ». 51
Pour la première fois, la référence au Mouvement de la Paix apparaît dans
l'histoire de la Croisade Pax Christi. Certes, l'organisation d'obédience communiste
n'est pas précisément nommée, mais les caractéristiques négatives dessinent ses
contours. Face à la séduction que le Mouvement de la Paix opère sur de
nombreux catholiques, la Croisade de Madame Dortel-Claudot présente un
nouvel intérêt : celui de fournir une alternative catholique, respectueuse de la
hiérarchie catholique et de son enseignement, aux initiatives communistes. Si, à
cette époque, aucun autre témoignage identique à celui de Mgr Piguet n'est
rapporté, en revanche moins de deux ans plus tard, les réponses de nombreux
évêques français au questionnaire de Mgr Feltin au sujet de la relance de la
Croisade, abondent en ce sens. Il est vrai que Mgr Piguet peut s'appuyer sur la
bénédiction antérieure donnée à la Croisade par Pie XII pour légitimer son
intervention. Le 3 juin 1947, Pie XII, par l'intermédiaire de la Secrétairerie d'Etat,
a apporté sa bénédiction à la Croisade de prières pour les nations, ce qui
représente pour l'organisation de Madame Dortel-Claudot une véritable
consécration : « Les buts et les activités essentiellement spirituels de ce mouvement, son souci
de s'inspirer des directives pontificales, ses rapides développements et l'accueil qu'il a déyâ trouvé
auprès de la hiérarchie de différents pays sont autant de témoignages qui déposent en faveur de
cette initiative et inclinent Sa Sainteté à accorder bien volontiers à ses dirigeants les
encouragements et la Bénédiction qui Lui sont filialement demandés. Le Saint-Père Se plaît à
souhaiter qu'au moment où les hommes travaillent, aux prix de tant d'efforts, souvent stériles, à
l'établissement de la paix dans le monde, la croisade de Pax Christi contribue à répandre
nomination d'évêques 'émigrés de l'intérieur', expression de Pic XII en février 1947 devant Maritain
(`In somme, vous estimez qu'ils sont des émigrés de l'intérieur?') ». In : Annie Lacroix-Riz, op. cit.,
p.500. Ce commentaire mérite d'être rapproché de celui, plus ancien, d'Emile Poulat : « Mgr Piguet
n'était pas un parangon de résistance ni de progressisme ; s'il n'avait pas été déporté, il aurait mérité autant et plus que
d'autres la vindicte du M.R.P. » Extrait du débat entre intervenants, in : Eglises et chrétiens dans la 2'""
Guerre mondiale, op. cit., p.549.
si p.70 .
35 partout la conception chrétienne de la paix et à créer par les prières de ses adhérents et la
diffusion de son bulletin le climat d'entente universelle qui préparera la vraie et profonde
réconciliation entre les hommes et entre les nations. C'est donc de bien bon coeur que le Saint-Père
envoie à Votre Excellence, à Madame Dortel-Claudot, Secrétaire générale de Pax Christi, et à
tous les membres de l'Association, la faveur implorée de la Bénédiction Apostolique. » 52 Cette
lettre, signée par Jean-Baptiste Montini, Substitut de la Secrétairerie d'Etat, permet
de comprendre très précisément les raisons du soutien pontifical : Pie XII prend
acte de l'obéissance des fondateurs et de l'insertion de la Croisade dans le
dispositif ecclésiastique hiérarchique. Habilement, une comparaison entre
l'identité catholique de la Croisade et les efforts stériles d'autres organisations est
introduite, tandis qu'est souligné le travail à effectuer sur les mentalités, par
l'intermédiaire de la prière. Toutefois, en accordant sa bénédiction et en nommant
explicitement non seulement Mgr Théas mais également Madame Dortel-Claudot,
le Saint-Siège apporte une caution qui s'avérera embarrassante quelques années
plus tard et qui expliquera en partie l'intérêt porté par le pape à un règlement de la
crise en 1950.
Une stratégie de visibilité
Dès 1945, les membres de la Croisade de Prière entreprennent une stratégie de
présence dans de nombreuses manifestations catholiques, lesquelles présentent
l'avantage de faire connaître la Croisade Pax Christi, de lui permettre de prendre
l'espace catholique et de tisser un réseau de relations dont place au sein de
certaines se révèlent particulièrement précieuses. Le 2 août 1945, les responsables
de la Croisade participent à la Semaine Sociale de Toulouse. Monseigneur Théas
expose les objectifs de son organisation tandis que le Pr. Luxembourg, membre de
la Croisade, fait une conférence sur « catholicisme et nazisme ». C'est au cours de
cette Semaine Sociale que les dirigeants de la Croisade entrent en contact, pour la
première fois, avec le nonce Roncalli. La Semaine Sociale de Strasbourg s'avère
importante pour la Croisade. Lors de la réunion que tiennent ses responsables le
mercredi 31 juillet, des diocèses trouvent des correspondants tandis que des
centres étrangers, relais de la Croisade Pax Christi, se créent. En 1947, les
responsables français de la Croisade Pax Christi se rendent également à la Semaine
Sociale de Paris. En 1946, en commémoration de la deuxième Croisade prêchée
par Saint-Bernard en 1146, différentes oeuvres ou associations agissant pour la
Paix, dont la Croisade Pax Christi, organisent un Rassemblement à Vézelay.
Puisant aux sources de l'esprit de Saint-Bernard, leur but est de répondre aux
appels lancés par Pie XII lors de la Seconde Guerre mondiale. Les associations
invitantes insistent sur la dimension chrétienne de la croisade : le « sens premier et
profond est essentiellement chrétien. Il est plein de la Croix : « scandale pour les
Juifs, folie pour les Grecs ». 53 La préparation du Rassemblement entend
symboliser l'unité et la catholicité de l'Eglise : quatorze croix, représentant les
quatorze stations du Chemin de Croix, partent de pays étrangers et des extrémités
52 id, pp.1 et 2.
53 id.
36 de la France et traversent le pays jusqu'à Vézelay. 54 Des catholiques allemands
sont présents : « Puis, la présence de cette « quinième croix » «Allemagne 1946 », qui
s'est levée dans le plus poignant silence, est venue joindre aux nôtres les sacrifices si lourds, les
épreuves prolongées, les deuils innombrables des Catholiques d'Allemagne et prouver en même
temps que « l'amour était plus fort que la haine », que les disciples du Christ voulaient tous
a irmer leur fraternité, leur égal stèle à Son service... Les trois prêtres, allemand, anglais et
français qui s'étaient courbés ensemble sous la même Croix sur la route de Véelay, n'avaient-ils
pas aussi symbolisé à merveille cette unité intangible du Corps mystique qu'il importe tant de
resserrer au lendemain de luttes et de persécutions si atroces? »55 Enfin, en août 1947, les
dirigeants et membres de la Croisade Pax Christi participent au 731&-ne pèlerinage
national français qui se déroule à Lourdes en présence du Nonce Roncalli. Plus de
70.000 personnes y participent. La manifestation permet à la Croisade Pax Christi
de montrer pour la première fois son caractère international, puisque sont venues
les délégations anglaise, allemande, canadienne et italienne. La Messe pontificale
du dimanche est célébrée par Mgr Roncalli, entouré du représentant personnel
pour Pax Christi du cardinal Griffin, archevêque de Westminster, et du délégué du
cardinal Von Preysing - évêque de Berlin.
L'internationalisation de la Croisade
Le succès international remporté par la Croisade a plusieurs raisons. D'une part,
la Croisade de Prières est proche dans sa dénomination même des préoccupations
de Pie XII telles qu'elles sont exprimées dans de nombreux discours. Certaines
sensibilités catholiques sont ainsi en partie préparées à entendre les propositions
des fondateurs de la Croisade Pax Christi. D'autre part, la Croisade de prières se
fonde sur la conversion, sur la notion de pardon et correspond à une exigence de
cohérence par rapport à l'enseignement de l'Eglise. L'appui de la hiérarchie
représente une caution doublement efficace, tant au niveau de la crédibilité et de
l'orthodoxie de la Croisade, que des facilités d'implantation à partir de
l'organisation ecclésiale. Les conditions d'appartenance à la Croisade de Prières
facilitent son extension car l'adhésion n'est guère exigeante et surtout non
exclusive ; la seule exigence est de prier et l'adhérent de la Croisade Pax Christi a
rempli son devoir si tant est qu'il s'est acquitté de sa cotisation. Si exigence il y a,
elle se situe dans la tentative de vivre l'esprit évangélique et le pardon, mais non au
niveau de l'engagement à l'égard de la Croisade. En se présentant plus comme
« esprit » que comme « mouvement », la Croisade Pax Christi se défend de toute
rivalité avec des organisations déjà en place : « (Pax Christi) est un esprit qui doit
s'étendre, pénétrer tous les militants des divers mouvements existant... Et cela, nous le répétons,
sans les détacher de leurs formations antérieures ». 56 De nombreuses congrégations
religieuses, féminines notamment, adhèrent. En Allemagne, le Mouvement
Quickborn, fondé par Romano Guardini et le « Friedensbund Deutscher
Katoliken » (F.D.K.) rejoignent Pax Christi, le F.D.K. se considérant même
comme la branche allemande de la « Croisade de Prières pour les nations », au
m La basilique de Vézelay a conservé la croix de Pax Christi, ainsi que des photographies de la
manifestation.
»Bulletin Pax Christi in Regno Christi, Toussaint 46, op. cit., p.13 et 14.
56 id, p.72
37 même titre que la section spécifique Pax Christi. En France, les Compagnons de
Saint-François adhèrent et leur secteur « jeunes » constitue l'embryon des activités
pour jeunes de la Croisade. Dès 1945, un carmel belge adhère à Pax Christi. Le
Bulletin de janvier 1946 mentionne l'approbation du Cardinal Griffin, archevêque
de Westminster. Par l'intermédiaire de Mgr Grôber 57 archevêque du Frisbourg et
par celui de Joseph Probst (de l'ancienne équipe de Marc Sangnier) qui assure le
recrutement et l'organisation, la Croisade Pax Christi implante ses premiers centres
en Allemagne, bénéficiant d'actions également entreprises par des catholiques
allemands : en 1946, une « Croisade des Hommes » - croisade de pénitence et de
sacrifice - se déroule à Aix-la-Chapelle, coïncidant avec le message de paix de la
Croisade de Vézelay. En septembre 1947, à l'initiative du « Mouvement des
Hommes catholiques », une nouvelle croisade de prières a lieu dans tout le diocèse
d'Aix-la-Chapelle. Cette initiative constitua le prélude du rassemblement de
Kevelaer où eût lieu la première conférence des responsables de la Croisade Pax
Christi en Allemagne. Des catholiques de Suisse et de Bolivie s'associent dès
Pâques 1946 à la Croisade. Contacté lors de la Semaine Sociale de Strasbourg, Mgr
de Courrège, recteur de Saint-Louis-des-Français, implante le mouvement en
Italie: Mgr Corbella (Milan) prend la tête de la section italienne. Dès 1947, des
catholiques des Etats-Unis et du Canada manifestent leur intérêt et en 1949,
Monseigneur Théas entreprend un voyage dans ces deux pays afin de mieux faire
connaître la Croisade Pax Christi. Au Québec, le père Archambault, jésuite, en
devient le correspondant. En 1950, le Bulletin présente l'implantation de Pax
Christi. Officiellement, onze secrétariats sont organisés : en Allemagne, Autriche,
Canada, Espagne, France, Hollande, Italie, Luxembourg, Sarre, Suisse, Vénézuela.
Dix sont en voie de constitution : en Angleterre, Belgique, Chili, Ecosse, Finlande,
Irlande, Mexique, Portugal, Suède, Etats-Unis. Quatorze enfin comptent des
adhérents isolés : Australie, Argentine, Brésil, Chine, Danemark, Equateur,
Egypte, Hongrie, japon, Norvège, Roumanie, Tchécoslovaquie, Ukraine,
Yougoslavie. La Croisade est ainsi apparemment présente dans trente cinq pays.
Lorsqu'en 1950 Mgr Feltin prend la direction du mouvement, il lui faut constater
que cet état des lieux est tout à fait déformé. Afin d'établir les forces réelles de Pax
Christi, il faut prendre en compte les participants à la réunion des 16 et 17
décembre 1950, réunion de restructuration et de réflexion sur la Croisade. La
section allemande est présente avec 7 représentants, la Belgique comme le
Luxembourg avec une seule personne, l'Espagne avec deux envoyés. La France a
une délégation de 14 membres, la Hollande n'a, tout comme l'Italie, la Sarre et la
Suisse, que deux représentants. L'ampleur de la Croisade se trouve ainsi
sérieusement modifiée.
Une théologie du monde
Réponse aux appels du pape, diffusion de l'enseignement pontifical, soutien et
approbation demandés à la hiérarchie, refus de constituer un nouveau
mouvement: les conceptions des fondateurs de la Croisade participent d'une
ecclésiologie qui correspond à l'orthodoxie romaine, et attire ceux qui se trouvent
57 D'après les archives de Bernard Lalande. Correspondance de Mgr Théas, juin 45, septembre 46.
38 à l'aise dans une Eglise conçue comme institution hiérarchisée et ordonnée autour
de l'autorité. Mais la Croisade, par son titre même, s'inscrit dans une tradition qui
propose une perception duale du monde et donc offre une compréhension
simplifiée du monde : celui-ci est le théâtre d'un affrontement entre le Bien et le
Mal. De là proviennent notamment l'opposition volontaire entre l'esprit de la
Croisade et les activités des « mouvements », l'insistance sur le surnaturel et sur la
prière survalorisés par rapport aux « activités terrestres» et enfin le caractère
émotionnel qui présente des affinités avec une mystique de la paix favorisée par le
contexte historique de l'immédiat après-guerre. Le témoignage du capucin
Manfred 1-16rhammer, qui fut le premier prêtre allemand à se rendre à Oradour et
qui y célébra avec Mgr Théas la messe -anniversaire du 10 juin 1955, donne un
aperçu des motivations qui animent alors ces catholiques : « L'Evangile est une
exigence, l'exigence du Notre-Père. Et ce soir-là, le 14 juillet, les prisonniers français ont dit le
«Notre-Père », et le 15 juillet, le même évêque mettait le sceau à sa grande action pour les
Allemands, par la messe dans le camp. Lorsque je retrouvais cet évêque en Allemagne, nous
eûmes brusquement l'impression de renouer ce fil rompu d'une vieille amitié Bien plus : nous
eûmes brusquement le sentiment certain de sentir à nouveau l'Eglise, tout de suite après la guerre.
Et ce n'était que la conséquence d'un ancien travail qui nous avait fait rentrer ce message dans la
peau. Pour nous cela signifiait l'avenir, la vie et tout... Ce message se propageait d'abord de
bouche à bouche avec la vitesse du vent. Il atteignait des groupes entiers. Tout cela croissait de
réunion en réunion. [...] C'était un appel qui allait de ville en ville et qu'on devait transmettre.
Les premières années étaient encore portées par les vagues du premier enthousiasme, mais ensuite,
cela devint plus rude et plus dur». 58 L'enthousiasme des débuts est porté par une
utopie de « l'avènement du Royaume » qui puise ses sources dans une théologie
du monde. L'année 1945 constitue à la fois le point de départ d'une nouvelle
période qui doit marquer la fraternité retrouvée entre catholiques et qui se définit
aussi par une tension entre l'Eglise et le monde ou plus exactement qui caractérise
le mode de relation de l'Eglise au monde contemporain. L'urgence porte sur les
actes à accomplir, une incarnation du devoir de paix dans des activités bic et nunc
-ce à quoi renvoie une théologie des réalités terrestres également porteuse d'une
utopie - « nous referons chrétiens nos frères »-, mais s'inscrit essentiellement dans une
vision eschatologique de l'avenir de l'Eglise catholique et du monde.
58 Archives Lalande, Pax aniii France, « les origines de la Croisade en Allemagne ». 3p.
39 Chapitre 3
La Croisade de Prières pour les Nations, de l'approbation
pontificale à la démission de Mgr Théas
(3 juin 1947 - 5 mai 1949)
Les manifestations autonomes de Pax Christi
Lors du pèlerinage de Lourdes en 1947, les délégations conviennent qu'il revient à
la section allemande de Pax Christi d'organiser, à Pâques 1948, des journées de
recollection d'études et de prières. La fondatrice ayant choisi dès 1944 de placer sa
Croisade sous protection mariale, c'est sur un lieu de culte marial que se porte le
choix d'un rassemblement, en 1948. Kevelaer, lieu de pèlerinage marial allemand
très fréquenté, est choisi. Du 1er avril au dimanche 4 avril, la Croisade tient ainsi
son premier rassemblement en terre allemande. Mgr Van der Velden, évêque
d'Aix-la-Chapelle, Mgr Lemmens, de Roermonde, le Cardinal Frings, le visiteur
apostolique et Mgr Théas président le congrès. Le programme, centré sur
l'enseignement pontifical, ne fait guère référence à l'histoire des dernières années
et seule la messe célébrée par Mgr Théas marquera durablement les mémoires.
L'évêques de Lourdes donne « l'hostie pacifique » à 266 enfants allemands qui
font cette année-là leur première communion et pour qui Mgr Théas a obtenu la
libération de quelques parents. Puis l'évêque de Lourdes prononce une allocution
« Je finale sur la réconciliation salue toute l'Allemagne et je lui porte le baiser fraternel de
la France chrétienne, un baiser qui accorde le pardon et qui le sollicite, c'est le baiser de la
réconciliation. Il y a quelques années, la France a beaucoup souffert de l'Allemagne. Par
délicatesse, je n'évoquerai aucun souvenir douloureux. SacherK seulement que la partie vraiment
chrétienne de la France, dont je me fais l'interprète, porte aujourd'hui à 'Allemagne son pardon
et son affection. Ces Chrétiens de France vous disent aussi la douleur profonde que leur cause la
détention vraiment trop prolongée en territoire français de plus de 250 000 prisonniers
allemands. (...J.Notre Dame de Lourdes demande aux nations d'avoir vis-à-vis de Dieu un
esprit de louange et vis-à-vis des hommes un esprit de fraternité Qui ne le voit, si l'esprit de
fraternité et de louange anime les nations, la paix du monde sera infailliblement assurée ». 59
Salué dans la presse locale allemande, ce congrès connaît plusieurs prolongements
immédiats en Allemagne et consacre surtout la prééminence des relations franco-
allemandes au sein de la Croisade de prières pour les Nations, alors même que
celle-ci a changé de dénomination. Après la tenue en avril 1949 d'un second
congrès pascal ville du Piémont, sanctuaire marial (Vierge Noire « Regina montis
Oropa ») et un an après la participation au pèlerinage national de Lourdes en
1948, les différentes délégations de Pax Christi créent un pèlerinage indépendant
annuel à Lourdes, « cité de la Mère des hommes », et par excellence « terre de
59 Revue n°4, Visitation 1948, pp.83-84.
41 réconciliation ». Du 21 au 25 juillet 1949, des participants de 34 nations y
viendront dont 17 archevêques et évêques, 3 cardinaux (Saliège, Gerlier, Schuster)
apportant leur soutien. Ce pèlerinage revêt une double importance pour la
Croisade : il marque une ouverture de l'organisation à d'autres associations et
mouvements ; de plus, abandonnant la seule rhétorique catholique sur la paix, des
expériences menées et des problèmes concrets concernant la paix sont abordés.
Des objectifs élargis
Peu à peu en effet apparaissent de nouveaux aspects dans la Croisade, aspects
dont certains tendent à modifier sa nature même. La Croisade reprend à son
compte la pratique, déjà ancienne, du Dimanche international. C'est vers 1923 que
la pratique du « Dimanche international » se répand, autour de la
« Correspondance catholique franco-allemande ». Un tract de présentation le
définit ainsi : « Le Dimanche International est une application pratique, encouragée par les
épiscopats français et allemand, du devoir de l'amour des ennemis et un puissant moyen d'obtenir
la paix du Christ dans le Royaume du Christ. Il consiste pour les Français à offrir la sainte
communion chaque premier dimanche du mois pour l'Allemagne ; pour les Allemands à l'offrir
pour la France ». 60 A partir de 1925, Maurice Vaussard fait paraître le Bulletin
Catholique International. Il reprend l'idée du Dimanche International, devenu le
dimanche eucharistique international (D.E.I.), dont le 27ème congrès eucharistique
international tenu à Amsterdam a précisé les objectifs. La nouveauté introduite
par Maurice Vaussard tient dans l'élargissement de cette pratique à l'ensemble des
« peuples chrétiens d'Europe », pratique qui est désormais rapprochée de la
communion de Noël. Quelques années plus tard, la « Ligue Eucharistique pour la
Paix du Christ dans le signe du Christ », dont les objectifs sont similaires, fusionne
avec le D.E.I. qui perd de son rayonnement après la disparition du Bulletin
Catholique International en 1933. A la fin 1947, à la demande de nombreux
adhérents, le Comité Pax Christi prend l'initiative de remettre à l'honneur cette
pratique « Une telle Communion n est pas un vain jèrmalisme ; une telle Communion, accueil
du Christ, accueil de nos frères, est un geste efficace pour la paix; c'est à une telle Communion
que l'on s'engage en adhérant au Dimanche Eucharistique International». 61 C'est en
s'inspirant de la Correspondance catholique franco-allemande qu'est organisé un
service nouveau, la « Correspondance Catholique Internationale ». Son but est
d'établir un lien de compréhension mutuelle fondée sur la charité entre
catholiques de différentes nations et plus spécialement entre membres de Pax
Christi. Après des débuts laborieux, la Correspondance rencontre un certain
succès. Par ailleurs, l'intérêt porté aux jeunes apparaît progressivement. L'origine
de cette attention semble double : d'une part, les discours du pape qui mettent en
avant le rôle des jeunes et le soin que les catholiques doivent porter à leur
éducation. Le souci d'intégrer les jeunes provient également de l'influence de la
section allemande de Pax Christi.
60 Revue trimestrielle Pax Christi, N°7, Pâques 1949, p.6.
61 n°2, Epiphanie 1948, p.32.
42 Vers la prise en compte des problèmes politiques ?
Officiellement, de 1944 à 1950, la nature et les objectifs de la Croisade Pax Christi
n'ont pas varié. La lecture attentive du Bulletin oblige à nuancer cette affirmation
et l'on peut dire que pour des raisons diverses, la nécessité de l'action et une prise
en compte des problèmes politiques font l'objet de débats au sein de la Croisade.
Après la prière pour la conversion de l'Allemagne puis des Nations, la cohérence
et la logique portent rapidement à s'interroger sur le problème des prisonniers de
guerre et des personnes déplacées. Et ce souci oblige dans un second temps à
prendre publiquement position et à oeuvrer pour voir ces idées triompher. La paix
entre les nations commence par la paix au sein de la nation : dès lors, comment ne
pas se pencher sur le sort des immigrés en France ? Enfin, lorsqu'on a combattu
le nazisme et que l'on voit dans le « matérialisme athée » c'est-à-dire le
communisme condamné par Pie XI, la nouvelle forme des « Forces du mal », il est
difficile de ne pas s'y opposer. Dès 1945, dans la quatrième Lettre circulaire, Mgr
Théas demande de ne pas céder au pharisaïsme lors de son explication du
changement de dénomination : « Comment traite-t-on, en France, les prisonniers
allemands? Comment se comportent, en Allemagne, les troupes françaises d'occupation? N'est-ce
pas trop souvent d'une manière inhumaine, sauvage, immorale ? La France aussi a besoin de
conversion ». 62 Dans le Bulletin trimestriel du 2 février 1947, Madame Dortel-
Claudot, dans un article intitulé « Un problème moral : les « P.G ». et signé
« M.M. », reprend à nouveau la question. Ses écrits montrent que les limites du
« spirituel » et du « temporel » sont indécises : les conséquences politiques des
choix moraux et religieux apparaissent très nettement :
« D'ores et déjà, nous tenons à préciser :
1) Qu'il ne nous appartient pas de traiter l'aspect politique et économique du problème, œuvre
rigoureusement spirituelle, nous ne nous le permettrons pas.
2) Par contre, en tant que la question relève de la morale chrétienne, elle est de notre domaine, et
à ce point de vue, nous nous associons pleinement à la démarche de l'Episcopat allemand.
Retenir par la force, après l'armistice, des Prisonniers de guerre est un retour au paganisme.
Qu'on ne nous objecte pas que l'Allemagne en a pendant cinq ans donné le triste exemple.
La loi du talion n'est pas une loi chrétienne. Elle ne saurait être la nôtre ». 63
Le Bulletin mentionne fréquemment le problème des prisonniers de guerre.
Rappelons qu'avant sa venue à Kevelaer, en 1948, Mgr Théas obtient la libération
de parents d'enfants à qui il allait donner la première communion. Différents
Bulletins de 1948 traitent du problème des personnes déplacées. Ayant retracé leur
histoire, un article du jésuite R. Braun condamne très nettement la politique
poursuivie et interpellent les catholiques sur ce qu'ils peuvent faire pour changer
cette situation. En 1950, un long article du père Henri Desmettre, professeur au
Grand Séminaire, aumônier des Etrangers du diocèse de Lille et membre de la
Croisade Pax Christi, attire l'attention sur les problèmes des étrangers. Les propos
du prêtre annoncent le développement futur de la Croisade Pax Christi. A partir
d'un examen de conscience, ils placent le membre de la Croisade Pax Christi
62 .Quattième Lettre-circulaire, Toussaint 1946, p.5.
63 Bulletin trimestriel, 2 févricr 1947, Purification, p.9.
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