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Les chrétiens dans la médecine arabe

De
334 pages

L'auteur s'est intéressé à toutes les communautés chrétiennes qui ont joué un rôle plus ou moins important dans la naissance et le développement de la médecine arabe durant toute la période la plus brillante de la civilisation musulmane, c'est-à-dire entre le IX siècle et le XIIIè siècle.

Publié par :
Ajouté le : 01 juin 2006
Lecture(s) : 277
EAN13 : 9782336271200
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Les chrétiens dans la médecine arabe

Peuples et cultures de l'Orient Collection dirigée par Ephrem-Isa Yousif Il Y a au Proche-Orient des peuples, porteurs d'un riche patrimoine culturel, qui ont joué un rôle important dans l'histoire de la civilisation: les Arméniens, les AssyroChaldéens, les Coptes, les Géorgiens, les Maronites, les Melchites et les Syriaques occidentaux. Hélas, aujourd'hui, ils sont peu connus en Occident. Les Éditions L'Harmattan ouvrent encore plus largement leurs portes à tous ces peuples, communautés, pour que leur patrimoine soit valorisé.

Déjà parus

Ephrem-Isa YOUSIF, Une chronique mésopotamienne. Daniel S. LARANGÉ, Poétique de la fable chez Khalil Gibran. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au MoyenÂge.

Raymond Le Coz

Les chrétiens dans la médecine arabe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. Sciences. Soc, Pol. et Adm. BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

75005 Paris

L'Harmattan ltaUa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 I2B2260 Ouagadougou 12 BURKINA FASO

-Jean

Damascène: Ecrits sur l'islam, introduction, traduction et commentaires, Sources Chrétiennes, n° 383, Paris, 1992.

- Histoire de l'Eglise d'Orient, éd. du Cerf: Paris, 1995.
- Les médecins nestoriens au Moyen Age; les maîtres de Arabes, 00. L'Harmattan, Paris, 2004.

www.libtairiehannattan.com diffusion.harmattan@Wanadoo.ft barmattanl@Wanadoo.ft <C> 'Hann~, L 2006 ISBN: 2-296-00682-5 E~:9782296006829

Sommé par le calife al-Mutawakkil d'expliquer pourquoi il avait préféré la prison à la confection d'un poison, le médecin nestorien Hunayn ibn Ishâq a justifié son refus en disant: «Deux choses m'ont retenu de préparer le poison mortel: ma religion et ma profession. La première m'enseigne que nous devons faire le bien même à nos ennemis et, à plus forte raison, à nos amis. Quant à ma profession, elle a été instituée pour le plus grand bénéfice de I'humanité, dans le but exclusif de guérir et de soulager. »

Abréviations

- CEHM

(Bulletin du) : Bulletin du Centre d'Etudes

d'Histoire de la Médecine, Montastruc-Ia-Conseillère. - DOP : Dumbarton Oaks Papers, Washington. - El: Encyclopédie de l'Islam, Paris. - ETSE (papers of) : Papers of the Estonian Theological Society in Exile, Stockholm. - EU : Encyclopaedia Universalis, Paris. - IFAO : Institut Français d'Archéologie Orientale, Le Caire. - JA : Journal Asiatique, Paris. - PG : J.-P. Migne, Patrologia Graeca, Paris. - PL : J.-P. Migne, Patrologia Latina, Paris. -PO: Patrologia Orientalis, Paris. -REB : Revue des Etudes Byzantines, Paris.

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Introduction

On admire encore de nos jours, et à juste titre, le rayonnement de la civilisation arabo-musulmane au Moyen Age, en particulier le développement et la qualité de sa médecine, inspirée de la doctrine hippocrato-galénique, donc de la médecine grecque antique. Or, les Arabes ont toujours ignoré la langue d'Homère. Ces conquérants, héritiers de la langue parlée par Dieu Lui-même, selon leur tradition, ne pouvaient s'abaisser à apprendre l'idiome des peuples conquis. Comment, dès lors, les Arabes ont-ils donc pu connaître et assimiler cette science qui leur était étrangèrel au point d'en faire une des principales réussites de leur civilisation? Il a fallu des intermédiaires pour traduire les textes de l'Antiquité et pour initier ces nouveaux venus à des techniques dont ils ignoraient tout. Les intermédiaires nécessaires ont été les chrétiens qui vivaient dans le monde soumis à l'islam2 et qui avaient été arabisés en grand nombre. Il ne faut
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La médecine, tout comme la philosophie et plusieurs autres disciplines,

sera d'ailleurs toujours considérée comme une science étrangère à l'islam, une science grecque (iunânî). La vraie médecine musulmane est appelée «médecine du Prophète)} et repose sur le hadith, c'est-à-dire sur des paroles prononcées par Mahomet ou qui lui ont été attribuées. 2 Quand il s'agit de la religion, islam s'écrit avec une minuscule; on écrit Islam avec une majuscule lorsque l'on parle de sa civilisation et de son contenu socio-culturel. Il

pas oublier qu'ils formeront, longtemps encore, la majorité de la population des pays conquis, au Proche-Orient comme en Egypte. Ils ne seront que progressivement islamisés, mais pas complètement, puisque leurs descendants subsistent encore de nos jours. Qui sont ces chrétiens? Lors des querelles au sujet des différentes natures du Christ, au Ve siècle, les chrétiens se sont déchirés. Le patriarche de Constantinople, répondant au nom de Nestorius, insistait trop sur la nature humaine du Christ, refusant par exemple d'appeler Marie mère de Dieu. Sa doctrine a été condamnée au concile d'Ephèse en 431. Les chrétiens de Perse, accusés à tort d'être ses disciples, se sont vus affublés du surnom de nestoriens. Une autre tendance, défendue en particulier par les chrétiens d'Alexandrie, insistait, elle, sur la nature divine du Christ au point de laisser planer un doute sur son humanité, d'où son appellation de monophysite (du grec monos, seul et phusis, nature). Elle a été rejetée en 451 au concile de Chalcédoine, qui a déclaré le Christ vrai Dieu et vrai homme. Dans cette formule réside désormais l'orthodoxie chrétienne. Ses adeptes sont appelés melkites. Persécuté par l'empereur et sur le point de disparaître, le courant monophysite est relancé au Vr siècle par l'évêque d'Edesse qui multiplie les sacres d'évêques et les ordinations de prêtres, aussi bien en Syrie qu'en Egypte. La branche égyptienne de ce courant est l'actuelle Eglise copte; à la branche syrienne, on a donné le nom de son fondateur, Jacques (Jacob) Baradée. L'Eglise jacobite est également appelée syriaque parce qu'elle utilise le syriaque occidental comme langue liturgique et culturelle1. Copte est une déformation du grec Aïguptos et signifie Egyptien. Les Arabes n'ont retenu que les trois consonnes GPT, dont nous avons
Elle se distingue du syriaque oriental utilisé par les nestoriens à la fois par l'écriture et par la prononciation. 12
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fait le mot copte. Depuis l'invasion musulmane, on réserve ce nom aux chrétiens autochtones de confession monophysite, dont l'Eglise a été fondée par Jacques Baradée, tout comme l'Eglise jacobite; leur langue religieuse est le copte, dérivé de la langue pharaonique. Ces chrétiens sont devenus complètement arabophones vers le XIIe siècle, sauf dans leurs liturgiesl. Un petit nombre d'entre eux s'est rattaché à Rome. Melkite vient de l'arabe malîk, qui signifie roi. Les chrétiens appartenant à des Eglises rivales les ont appelés ainsi pour leur nuire auprès des autorités arabes, car ce nom laisse supposer qu'ils sont partisans de l'empereur de Byzance, l'ennemi, et donc des gens dangereux dont il faut se méfier, des espions et des traîtres en puissance. Les melkites, fidèles aux décisions du concile de Chalcédoine de 451 (le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme), sont en effet de confession orthodoxe, comme les Byzantins, ce qui aurait pu être source de suspicions et de persécutions de la part des musulmans; cela s'est parfois traduit dans les faits, en particulier lors de l'arrivée des Arabes en Egypte. De nos jours, alors que l'Eglise grecque est devenue l'Eglise orthodoxe, on continue d'appeler melkites les chrétiens de rite grec, vivant dans le monde arabe, mais uniquement ceux qui sont rattachés à Rome, alors qu'eux-mêmes se désignent sous le nom de Grecs catholiques2. Depuis les querelles christologiques du Ve siècle, donc, les chrétiens se sont regroupés en différentes Eglises, le plus
Issue de l'égyptien vulgaire de l'époque pharaonique, la langue copte s'écrit avec un alphabet grec, enrichi de certains signes. L'émergence du copte en tant que langue littéraire est due aux chrétiens et date du IVe siècle environ. Il en existait plusieurs dialectes. Du IVe au Xe siècle, c'est celui de la Haute-Egypte ou saïdique qui deviendra la langue culturelle. Quand l'usage courant du copte disparaîtra au profit de l'arabe, le patriarche décidera d'adopter le dialecte pratiqué dans le delta ou bohaïrique, comme langue de la liturgie, encore en usage de nos jours. 2 Ceux qui ne sont pas rattachés à Rome s'appellent Grecs orthodoxes. 13
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souvent rivales entre elles. Les nestoriens de langue syriaque étaient installés dans le royaume perse sassanide, en particulier en Mésopotamie. Les jacobites, qui pratiquaient également le syriaque, se trouvaient essentiellement dans la Syrie actuelle. Les melkites, de langue grecque, étaient installés aussi bien en Egypte qu'en Syrie ou en Irak. Les coptes, qui utilisaient, ainsi que nous l'avons mentionné, une langue issue de l'ancien parler pharaonique, peuplaient l'Egypte. Enfin les mozarabes, mot qui signifie « arabisés », étaient les chrétiens qui vivaient sous domination musulmane dans alAndalus, l'Espagne musulmane. Ils étaient rattachés à Rome et avaient conservé le rite latin. C'est l'histoire de l'apport de ces différentes communautés chrétiennes à la médecine arabo-musulmane que nous rapportons dans cet ouvrage. Signalons toutefois le risque d'erreur possible car il est parfois difficile de déterminer l'appartenance confessionnelle exacte de tous ces médecins, d'autant plus qu'il n'est pas rare de voir certains d'entre eux passer d'une obédience chrétienne à une autre, au gré des circonstances ou en fonction de leur intérêt. Lorsque nous parlons de civilisation arabo-musulmane, précisons que le mot arabe doit être pris dans son sens linguistique et non ethnique. Il s'agit, dans le cas présent, d'une médecine écrite en arabe et non par des Arabes, dans la majorité des cas. Quant au mot musulman, il faut le prendre dans sa dimension géographique. C'est une médecine qui a été pensée et pratiquée dans le monde dominé par l'islam et non uniquement par des adeptes de cette religion, même si ces derniers ont grandement participé à cette aventure intellectuelle et scientifique aux côtés des chrétiens et des juifs. C'est d'ailleurs ce qui a fait la richesse de cette culture. Au lieu de déporter les populations, ainsi que le pratiquaient les conquérants qui avaient envahi ces régions avant eux, les Arabes ont eu l'intelligence, dans un premier temps, de tout laisser en 14

place, sans rien y toucher, aussi bien la religion que l'administration, la monnaie et les langues, prenant ainsi le temps d'assimiler ce qu'il y avait de meilleur dans la civilisation des populations nouvellement soumises. Notre livre comprend deux parties bien distinctes. Dans un premier temps nous racontons I'histoire de ces médecins, véritables fondateurs de la médecine arabe, Eglise par Eglise, en commençant notre enquête à partir du VIe siècle. Ce choix peut paraître étonnant, l'invasion arabe n'ayant commencé qu'après la mort du Prophète, c'est-à-dire vers 632. La raison en est que ces chrétiens pratiquaient déjà, depuis cette époque, ce type de médecinel, aussi bien dans l'Empire byzantin, à partir d'Alexandrie où affluaient de tout l'est méditerranéen des étudiants de langue grecque, que dans le royaume perse, à partir de Nisibe, pour les étudiants nestoriens. Nous arrêtons notre étude au milieu du XIIIe siècle, époque qui voit la prise de Bagdad par les Mongols en 1258, l'arrivée au pouvoir des Mamelouks en Egypte (1250) et enfm la prise de Cordoue (1236) et de Séville (1248) lors de la reconquête chrétienne en Espagne, autant d'événements qui ont entraîné la fin de l'âge d'or de la civilisation arabomusulmane. Des annexes, destinées à éclairer certains aspects de cette discipline dans lesquels les chrétiens se sont particulièrement illustrés, viennent compléter cette étude. Elles rappellent leur rôle dans la naissance de l'hôpital, leur insistance sur I'hygiène alimentaire pour conserver la santé et leur apport dans le développement de l'ophtalmologie. La seconde partie est une anthologie des auteurs qui, par leurs écrits, aussi bien avant qu'après l'arrivée de l'islam
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A laquelle on a donné l'appellation d'Hippocrato-galénique à cause de

son fondateur Hippocrate, 5 siècles avant Jésus-Christ et de son principal commentateur, Galien, qui a systématisé cet enseignement au premier siècle de notre ère.

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dans la région, ont joué un rôle important dans l'apparition et le développement de la médecine dans le monde musulman. Le contact direct avec les textes permettra au lecteur de se faire une idée plus précise sur cette antique médecine, qui a eu cours au moins jusqu'à la fm du XVme siècle, même si, de nos jours, elle nous semble bien aberrante ou, pour le moins, folklorique sous bien des aspects. Aucun ouvrage consacré à l'histoire de cette discipline ne parle de tous ces savants, ou si peu. Leur apport est presque toujours passé sous silence. Tout au plus sont-ils parfois cités au titre de membres de la communauté arabomusulmane, sans qu'il soit fait mention de leurs attaches culturelles et religieuses. Aussi est-il bon de rappeler qu'ils se sont distingués dans l'exercice de leur art au moins deux siècles avant que l'islam apparaisse. De plus, bien que vivant, depuis le Vile siècle, dans un monde musulman où ils sont devenus progressivement, bien que lentement, minoritaires et dans lequel ils subissent la condition de citoyens de seconde zone (dhimmis), ces chrétiens sont toujours restés fidèles à leur religion, même s'il y a eu de nombreuses défections dans leurs rangs. lis ont gardé la langue de leurs ancêtres, même s'ils ont rédigé une bonne partie de leur œuvre en arabe. Leur fidélité s'est maintenue jusqu'à nos jours. Il nous paraît important de rappeler le souvenir de ces communautés, ainsi que le rôle qu'elles ont tenu dans l'histoire de la civilisation, au moment où leur existence même semble mise en péril par les événements qui ne cessent de frapper le Proche-Orientl.

Emigration importante des chrétiens libanais suite à la guerre civile; fuite des chrétiens palestiniens suite à l'invasion israélienne; fuite des chrétiens d'Irak suite aux deux guerres récentes puis à cause des attentats contre leurs personnes et leurs églises; émeutes anticoptes en Egypte, etc. 16

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Je remercie madame Wolska-Conus pour les documents qu'elle a eu l'amabilité de me procurer sur Stéphanos d'Athènes ainsi que monsieur le professeur Gérard Troupeau pour m'avoir autorisé à reproduire la traduction des textes de Yuhannâ ibn Mâsawayh.

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Chapitre I L'héritage byzantin

L'une des grandes gloires d'Alexandrie a toujours été son école de médecine. Il convient naturellement de prendre le mot école dans le sens de courant de pensée, plusieurs traditions médicales ou écoles rivales ayant d'ailleurs coexisté pendant longtemps dans la villel. Mais à partir du IVe siècle la doctrine contenue dans les ouvrages de Galien s'est imposée définitivement dans l'enseignement et s'est trouvée quasiment érigée en dogme. C'est le début de ce qu'il est convenu d'appeler le galénisme2. En plus de toutes les raisons qui ont été avancées pour expliquer ce choix, on peut se demander également si les Pères de l'Église grecque n'y ont pas joué un certain rôle en adoptant et en citant tout au long de leurs écrits la doctrine de ce païen qui n'hésite pas à déclarer: « Il faut reconnaître et révérer la sagesse, la toute puissance, l'amour infmi et la volonté du créateur de l'être.» Il ajoute ailleurs: « (mon livre est) un livre sacré que je compose comme un
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Il existait plusieurs écoles ou « sectes». On parle des écoles dogmatique,empi-

rique, méthodique, rationaliste ou encore pneumatiste. Lire sur le sujet le chapitre de D. Gourevitch, «Les voies de la connaissance: la médecine dans le monde romain », dans Histoire de la pensée médicale en Occident, t. 1, Paris, 1995, pp. 95-122. 2 Sur le Galénisme voir G. Strohmaier, «Réception et tradition: la médecine dans le monde byzantin et arabe}) dans Histoire de la pensée médicale en Occident, t. 1, Paris, 1995, pp. 125-127. 19

hymne véritable à celui qui nous a créés: car je crois que la vraie piété ne consiste pas à saçrifier des hécatombes de bœufs, ni à brûler de la graisse et toutes espèces d'onguents odoriférants, mais d'abord à découvrir soi-même, puis à montrer au reste du genre humain, sa puissance et sa bonté1. » Une telle profession de foi est en effet très proche des convictions monothéistes des chrétiens, mais aussi des juifs et des musulmans, ce qui explique le succès rencontré par Galien auprès de ces différentes communautés. Dès la fondation de l'empire byzantin, l'Église avait pris rapidement une place importante dans la vie de la cité. Elle avait à Alexandrie sa propre école, appelée Catéchèse ou Didascalée, où l'on enseignait une théologie toute imprégnée de culture grecque, en particulier de philosophie néoplatonicienne. Le rayonnement de cette institution n'empêcha pas cependant un certain renouveau de la pensée païenne, jusqu'à ce que la majorité des savants de la ville, en particulier les médecins philosophes qui y enseignaient, se convertissent au christianisme, au plus tard dans le courant du siècle. Cette conversion permit à l'école d'Alexandrie de survivre jusqu'à la conquête musulmane et d'échapper à la mesure qui frappa celle d'Athènes, fermée en 529 sur ordre de Justinien à cause de la fidélité de ses maîtres au paganisme. Cependant, pour bien marquer leur indépendance de pensée vis-à-vis du pouvoir impérial ainsi que de la religion officielle, beaucoup des enseignants alexandrins, en particulier les philosophes, prirent le soin d'adopter une doctrine chrétienne considérée comme non orthodoxe et devinrent membres de l'Église jacobite nouvellement constituée. Pendant toute la période byzantine, tout comme aux époques précédentes, Alexandrie est restée le seul grand centre de formation médicale. Oribase en est la figure la plus connue. Devenu médecin de l'empereur Julien « l'Apostat» dont il était l'ami, il rédigea à sa demande une encyclopédie médicale en 70 livres qui fait le bilan des connaissances de l'époque. Son ouvrage, qui comportait de nombreuses citations, a permis de perpétuer la mémoire de plusieurs de ses prédécesseurs et de conserver différents textes

vr

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De usu partium, III, 10. 20

anciens dont le souvenir aurait été perdu sans cette utilisation 1. Il est regrettable que les manuels d'histoire de la médecine évoquent à peine cette époque, et encore, lorsqu'ils en parlent, est-ce, le plus souvent, pour la déprécier. Les enseignants y sont décrits, en général, comme étant de simples commentateurs. Il est vrai que les ouvrages de Galien, complétés par quelques auteurs contemporains, comme Rufus d'Ephèse, demeurent les textes de base pour l'élaboration des cours. Cependant, les professeurs d'Alexandrie sont plus que de simples glossateurs, car ils introduisent souvent dans leurs commentaires, ainsi que nous pourrons le constater avec Stéphanos d'Athènes, les données de leur propre expérience de praticiens, et certains d'entre eux n'hésitent d'ailleurs pas à critiquer les Anciens lorsqu'ils estiment que ceux-ci se trompent. Que devient l'école d'Alexandrie dans les temps qui précèdent l'arrivée de l'islam? Max Meyerhof écrivait il y a un peu plus d'un demi siècle: «Aucune période, peut être, de l'histoire des sciences n'est tombée dans un oubli aussi complet que la dernière époque de l'école d'Alexandrie, cette institution célèbre dont les membres ont enrichi le savoir humain d'ouvrages immortels. La fm en est plongée dans les ténèbres, et on peut affImler qu'une étrange incertitude règne sur les deux derniers siècles de son existence2.» Depuis, les recherches menées par différents savants ont permis de mieux connaître le vrai visage de l'enseignement à Alexandrie à partir du vr siècle. La grande nouveauté, c'est que Ammonius, le philosophe le plus éminent de la ville, y commente désormais les ouvrages d'Aristote dont la doctrine supplante définitivement le néoplatonisme resté en faveur jusqu'alors. Quant à son principal disciple, Jean Philopon, s'il n'est absolument pas l'auteur des ouvrages de médecine qui lui sont attribués3, il n'en reste pas
L'ouvrage d' Oribase sera traduit en syriaque, puis en arabe par Hunayn ibn Ishâq. Les médecins de Bagdad auront donc connaissance de cette encyclopédie médicale, dont il ne reste malheureusement plus que 25livres. 2 M. Meyerhof, « La fin de l'école d'Alexandrie », Bulletin de l'Institut français d'Égypte, vol. 15 (1933), p. 109. 3 O. Temkin dans Kyklos, t. 5 (1932), Leipzig, et M. Meyerhof, « Johanes Grammaticos (philoponos) von Alexandrien und die arabische Medezin» BIFE, vol. 2 (1931), pp. 1-21. 21 1

moins qu'il a enseigné sa discipline et donc la doctrine d'Aristote à de nombreux médecins. A partir de cette révolution intellectuelle, les ouvrages de médecine théorique font désormais appel aux principes énoncés dans la Logique du Péripatéticien. Et lorsque les nestoriens et les jacobites prendront, d'une certaine façon, le relais de l'école d'Alexandrie à partir du VIlle siècle à Bagdad, ce sont eux, encore une fois, qui transmettront aux Arabes leur propre admiration pour Aristote. W. Wolska-Conus nous donne quelques précisions sur la méthode utilisée pour l'enseignement des études médicales: « C'est au cours du VIe siècle, dit-elle, que l'on voit apparaître à Alexandrie le courant qui a donné naissance à un nouveau type de savant, philosophe et médecin, souvent astronome, astrologue ou alchimiste, si caractéristique de tout le Moyen Age arabe et occidental. Sans qu'on puisse dire avec certitude, en parlant du VIe siècle, si c'étaient toujours les mêmes hommes qui enseignaient la médecine et la philosophie, on observe un parallèle assez proche entre les écrits de la médecine et de la philosophie [u.] C'est invariablement un commentaire à un écrit d'Aristote, de Platon ou de Porphyre, d'Hippocrate ou de Galienl. » Si Galien estimait que le commentaire était une forme inadaptée à l'enseignement et ne servait qu'à perdre du temps, Stéphanos, l'un des maîtres les plus réputés de l'époque, «au contraire, fait entrer le commentaire dans l'enseignement, mais il en modifie le contenu et la forme. Son commentaire est une leçon conçue à l'intention des étudiants, futurs médecins praticiens2». Partant «d'un verset ou d'une phrase du texte commenté, il fait entrer les doctrines particulières concernant les maladies, les phénomènes physiologiques ou autres théories médicales ou paramédicales dans des schémas établis une fois pour toutes3 ». Si Stéphanos cite généralement Galien, il lui arrive parfois de l'opposer à d'autres auteurs. En plus de la méthode, nous connaissons également avec
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W. Wolska-Conus, «Les commentaires de Stéphanos d'Athènes », RER, t. 50,
op. ci! , p. 80. op. cit., p. 85.

1992, pp. 8 et 9. 2 W. Wolska-Conus, 3 W. Wolska-Conus,

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exactitude le programme des études. Hunayn ibn Ishâq nous apprend qu'au siècle l, un groupe de médecins alexandrins avait mis au point une sélection de seize livres choisis parmi les œuvres de Galien. Ils y avaient ajouté quatre ouvrages d'Hippocrate. L'ensemble, qui sera connu plus tard chez les Latins sous le nom de Summaria Alexandrinorum, formait l'essentiel de l'enseignement. Cette sélection sera traduite rapidement en syriaque et lorsque les Arabes commenceront à s'intéresser à la médecine, elle sera mise à leur disposition par les nestoriens2. Ibn Ridwân, un auteur égyptien du XIe siècle, nous révèle le programme des études dans le détail. Tout d'abord, un cours préparatoire3, sorte de propédeutique aux études médicales, comprend des matières à options, comme le langage et la grammaire, dans le but de rendre les étudiants plus aptes à comprendre les cours et à prendre correctement des notes, mais également des matières obligatoires qui sont: l'arithmétique, des éléments de la Géométrie d'Euclide, les Tables astronomiques et le Tétrabiblos de Ptolémée, l'étude des drogues à partir des livres de Galien et enfm des cours de morale. Viennent ensuite les cours principaux. L'étude de quatre ouvrages de la Logique d'Aristote: Les Catégories, De l'interprétation, le Syllogisme et la Démonstration, abordée dans un premier temps, doit permettre aux étudiants d'arriver à de saines conclusions dans le raisonnement. Puis on aborde les quatre livres d'Hippocrate, qui sont: les Aphorismes, le Pronostic, le Régime dans les maladies aiguës, et enfm Airs, eaux et régions. Les seize ouvrages de Galien sont ensuite assimilés en sept étapes. Le premier degré comprend l'étude des Sectes, de l'Art médical, du Pouls pour les débutants et de la Thérapeutique à Glaucon. Il s'agit d'une introduction aux études médicales pour permettre à ceux qui veulent arrêter là leurs études d'avoir une formation

vr

Dans sa Lettre de Hunayn ibn Ishâq à 'Alî ibn. Yahyâ sur les livres de Galien qui, à ma connaissance, ont été traduits, ainsi que sur quelques-uns qui ne l'ont pas été. 2 La Summaria sera connue des Arabes sous le titre de Recueil des seize livres de Galien qui étaient étudiés à Alexandrie. 3 Dans son Livre utile pour une bonne formation médicale. 23

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d'aides médicaux, et à ceux qui souhaitent se spécialiser de s'orienter ensuite vers la chirurgie. Les Eléments selon Hippocrate, le Tempérament, les Facultés naturelles et l'Anatomie mineure, c'est-à-dire l'étude de ce qui est naturel, constituent le programme du second degré. Les étudiants du troisième degré commentent Les Causes et symptômes, ceux du quatrième Diagnostic des maladies des organes internes et le Pouls. Le cinquième degré porte sur les Types de fièvres, les Crises et les Jours critiques, tandis que la Méthode thérapeutique est au programme du sixième degré. Ainsi, du 3e au 6e degré on étudie les maladies, alors qu'au 7e on inculque des principes d'hygiène avec Comment garder la santé. En outre, pour parfaire sa formation, il est conseillé à l'apprenti médecin de lire une vingtaine de livres supplémentaires, dont Le meilleur médecin est également philosophe de GalienI. Ce programme, mis au point, donc, au VIe siècle à Alexandrie, servira de modèle aux musulmans par l'intermédiaire des chrétiens de langue syriaque qui l'avaient adopté dans leurs propres écoles.
A.Z. Iskandar, « An attempted reconstruction of the late alexandrian medical curriculum », Medical History, 1976, p. 257. On peut ajouter que l'on commençait l'étude de la médecine vers l'âge de 16 ans, pour une durée de 5 à 6 ans. Ces années n'étaient pas sanctionnées par un examen final ou par un diplôme. Le iatrosophiste ou professeur de médecine ne se contentait sans doute pas d'un enseignement théorique et livresque. Quant aux rapports entre la médecine et la philosophie, Isidore de Séville (560-636), évêque de cette ville et le plus grand érudit d'Occident à son époque, rappelle qu'on appelle la médecine « la seconde philosophie ». Ces deux disciplines revendiquent en effet l'homme tout entier: « l'une guérit l'âme et l'autre le corps» (Etymologiae, 4, 13, 5). Les candidats médecins devaient être nombreux, car la situation était plutôt lucrative. Si les médecins municipaux étaient salariés, les autres pratiquaient des honoraires libres. Jean Chysostome, le patriarche de Constantinople, mentionne dans une de ses lettres (Lettres 51, 56) que pour une même maladie on pouvait demander, en fonction de la richesse du patient, de 100 pièces d'or à, très rarement, rien du tout. Enfm de nombreux avantages étaient rattachés à la fonction. Comme les rhéteurs, les philosophes ou les prêtres, les médecins ne payaient pas d'impôt, se voyaient dispensés de nombreuses charges qui revenaient aux autres citoyens et bénéficiaient de privilèges juridiques. (Code de Théodose, 13, 3, 6,. Code de Justinien, 10, 53, 2-4). Sur les privilèges datant de la période romaine voir J. André, Etre médecin à Rome, pp. 140-142. Enfin, comme critères de sélection pour accepter les candidats médecins, on tient compte du niveau intellectuel, de la qualité morale et de la situation fmancière. 24
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Qu'est devenu l'enseignement de la médecine et de la philosophie, qui en est indissociable, après la conquête d'Alexandrie par les Arabes, en 642 ? Dans un premier temps la nouvelle situation politique semble n'avoir apporté aucune modification à la tradition intellectuelle de la ville. C'est ainsi, par exemple, que le dernier grand représentant de son école, Paul d'Égine (625-690), auteur d'un résumé de l'œuvre d'Oribase connu sous le nom d'Epitorné, y exerce toujours sa profession avant d'émigrer à Constantinople. Et, d'ailleurs, les premiers califes de la dynastie Umayyade, installés à Damasl, font appel, lorsque leur santé le nécessite, à des médecins locaux, grecs de formation et tous issus de l'école d'Alexandrie. La disparition de l'école d'Alexandrie n'intervient en fait que plus de 80 ans après la conquête. Elle est mise sur le compte de 'Umar il (717-720), le 8e calife umayyade. C'est le philosophe al-Fârâbî.qui en parle le premier, mais au Xe siècle seulement, dans son Discours sur le nom de la philosophie et la cause de son apparition. Cet ouvrage est actuellement perdu mais le passage qui nous intéresse a été conservé par l'historien Ibn Abî Usaybi' a dans son Histoire des médecins. Nous apprenons ainsi que «l'enseignement fut transféré d'Alexandrie à Antioche et y demeura longtemps, jusqu'à ce qu'il n'y restât qu'un seul professeur dont les élèves étaient deux hommes qui quittèrent la ville en emportant les livres. L'un d'eux était originaire de Harrân2, l'autre de Merw3. Les élèves de celui de Merw furent Ibrâhîm al-Marwâzî et Yûhannâ
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La dynastie des califes umayyades règne à Damas de 661 à 750. Jusqu'au VIlle siècle, le grec reste la langue de l'administration et à plus forte raison des sciences. La majorité de la population de la ville est encore chrétienne. Cf. R. Le Coz, Jean Damascène, écrits sur l'islam, SC n° 383, pp. 33-40.17. Al-Fârâbî (870-950) est un philosophe musulman d'origine iranienne. Ct: H. Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, 1964, pp. 222-233. 2 Harrân, l'ancienne Carrhae des Romains, est une ville du nord de la Mésopotamie. Elle aurait été le dernier refuge des philosophes païens après la fermeture de l' école d'Athènes. 3 Merw, dans l'actuel Tukménistan, est un ancien siège métropolitain, c'est-à-dire un archevêché de l'Église nestorienne. Son premier titulaire fut, selon la tradition, dès la fin du Ille siècle, le moine médecin Bar Shaba originaire d'Antioche et déporté en Perse. 25

ibn Haylân 1; ceux du harranien l'évêque Isrâ'îl et Quwayrî. Ces deux derniers se rendirent à Bagdad où Isrâ'îl s'absorba dans sa religion, tandis qu'Ibrâhîm al-Marwâzî alla s'établir à Bagdad. L'élève d'al-Marwâzî était Mattâ ibn Yûnân2». Ce récit est repris par un contemporain d'al-Fârâbî, l'historien Mas'ûdî qui, dans son Livre de ['avertissement et de la révision, donne donc une version identique des faits3. Cependant, même si le récit de cette délocalisation est encore repris de nos jours par plusieurs auteurs, il ne manque pas de soulever de nombreuses questions. Nous avons vu, en tout premier lieu, qu'il ne s'agissait pas d'une école au sens propre du terme, mais de la concentration dans une même ville de savants qui acceptaient de faire bénéficier de leur savoir, moyennant fmances, des disciples accourus de tous les horizons. Il est donc impossible de déplacer une institution qui n'existe pas. De plus, les narrateurs présentent le calife 'Umar II comme un ami des sciences de l'Antiquité. Ce serait, selon eux, dans le but de sauver et de promouvoir la philosophie, comme la médecine, qu'il aurait procédé à ce transfert. Or, si la tradition islamique considère les califes umayyades comme de mauvais musulmans, un seul d'entre eux échappe à la critique et c'est justement 'Umar II, que l'on compare volontiers à 'Umar 1erpour sa piété et sa rigueur morale4. N'oublions pas que la tradition musulmane a voulu faire de ce dernier l'incendiaire de la bibliothèque d'Alexandrie, qui, selon lui, ne présentait aucun intérêt aux yeux de l'islam. Et ce geste, qui lui est attribué à tort, est
Le chrétien Yûhannâ ibn Haylân enseigna la philosophie péripatéticienne à alFârâbî à Bagdad. Matta ibn Yûnan (ou Yûnis), moine nestorien du monastère de Dayr Qunna, spécialisé dans la formation de secrétaires destinés à l'administration caIifale, aurait également enseigné la philosophie au même al-Fârâbî, le premier grand philosophe hellénisant de religion musulmane après aI-Kindt 2 Traduction de M. Meyerhot:« La fin de l'école d'Alexandrie», p. 117. Sur Matta ibn Yûnis voir E.I. Yousif, Les philosophes et traducteurs syriaques, pp. 117-122. 3 Traduction française du Kitâb al-tanbîh wa l-ishrâf par Carra de Vaux, Paris, 1897. Voir en particulier les pages 169 à 171. 4 L'un comme l'autre font appliquer strictement la loi musulmane dans tous les domaines. Si 'Umar II encourage l'étude, c'est uniquement celle du Coran et de la Tradition. La seule véritable science aux yeux des musulmans est en effet celle qui concerne l'étude de la loi islamique. 26 1

considéré comme un acte de piété. Comment, dès lors, est-il possible de croire que 'Umar II, contrairement à son modèle, aurait pris la défense de la philosophie hellénique accusée, par les docteurs de la loi, de pervertir les bons musulmans. N'importe quel autre calife umayyade, peut-être, mais surtout pas lui! Enfin pourquoi 'Umar II aurait-il choisi Antioche plutôt que Damas, sa capitale, où Mu'âwiya, le fondateur de la dynastie, avait déjà créé une amorce de bibliothèque pour y regrouper les ouvrages récupérés lors des conquêtes et surtout les écrits concernant les débuts de l'islam1? A cette époque, en effet, Antioche a beaucoup perdu de sa splendeur. Ravagée le siècle précédent par les invasions perses et victime de plusieurs tremblements de terre, elle n'est plus désormais qu'une petite ville frontière, servant de base militaire aux troupes qui partent attaquer Byzance ou effectuer des razzias en Anatolie. Antioche n'a plus rien de la grande ville universitaire qui, dans certains domaines, pouvait prétendre rivaliser avec Alexandrie. Cependant, elle est encore le siège du patriarche de l'Église jacobite. Cette Église possède dans la région de nombreux couvents, dont celui de Quenneshré, qui sont autant de foyers intenses de culture grecque. On y entreprend, dès le VIe siècle, la traduction des écrits des Pères de l'Église pour les besoins des chrétiens de langue syriaque; dans le même temps on y ajoute les principaux ouvrages de la philosophie antique, en particulier ceux d'Aristote. Le principal traducteur est un ancien étudiant d'Alexandrie, le prêtre médecin Sergius de Rêsh'aïnâ, qui, en plus des ouvrages de philosophie s'est également attaqué aux textes d'Hippocrate et de Galien, en particulier à la Summaria alexandrinorum. C'est donc l'initiative de ces chrétiens jacobites de langue syriaque qui a perpétué, dans un premier temps, la culture antique dans la région d'Antioche, et non la soi-disant décision d'un calife rigoriste. Cette
On doit à Mu'âwiya « la fondation d'une bibliothèque privée (ou semi-privée), appelée Bayt al-hikma, destinée à servir de dépôt aux livres acquis au cours des conquêtes ou fruits d'acquisitions personnelles ainsi qu'aux notes écrites ou dictées par les savants musulmans. Des employés rétribués se chargeaient de l'entretien et de la lecture des livres de cette bibliothèque». (M. Abiad, Culture et éducation arabo-islamiques au Sâm, Damas, 1981, p.59). 27 1

culture sera transmise aux musulmans à l'époque des califes de Bagdad grâce aux traductions arabes effectuées par d'autres chrétiens, en particulier les nestoriens
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Quant au calife 'Umar TI, c'est sans doute lui qui a bel et bien mis un terme à l'enseignement des sciences à Alexandrie, décision tout à fait conforme à ce que l'on connaît du personnage, non pour le délocaliser, mais pour y mettre fm tout simplement. Il faudra désormais attendre le Xe siècle et la prise du pouvoir par d'autres califes, les Fatimides2, pour que l'étude de la philosophie et de la médecine reprenne vie en Egypte, dans leur nouvelle capitale, Le Caire.

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Il ne faut pas oublier que, pendant ce temps, la philosophieet la médecineconti-

nuent de se développer à Constantinople, tout au moins jusqu'au sac de la ville, en 1204, par les chrétiens d'Occident, lors de la quatrième croisade. 2 La dynastie fatimide est de confession shî'ite. Venue de Tunisie, c'est elle qui a fondé le Caire au Xe siècle. 28

Chapitre II Les nestoriens, médecins des califes de Bagdad

L'époque sassanide Dans la Perse sassanidel, la religion officielle est le mazdéisme, réformé par Zoroastre2. Les médecins nestoriens, grâce à la position qu'ils occupent à la cour, jouent un rôle important, mais pas toujours à leur honneur, dans les rapports entre l'Eglise et le Roi des rois, gardien de la religion nationale mazdéenne. L'histoire de ces médecins nous est rapportée essentiellement par des chroniques ecclésiastiques, rédigées en langue syriaque3. De ce fait, nous ne connaissons que les médecins «mondains », soit parce qu'ils gravitent dans l'entourage du pouvoir, soit parce qu'ils accèdent à un poste élevé dans la hiérarchie de l'Eglise nestorienne.
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Les Sassanides,dynastie perse, ont remplacé les Parthes au lIe siècle et Zoroastre a imposé le dogme du dualisme absolu. Le monde est la créa-

sont restés au pouvoir jusqu'à l'invasion musulmane.

tion de deux dieux: celui du mal a créé la matière, le corps, celui du bien a créé l'âme. 3 Pour mieux connaître cette Eglise, voir R. Le Coz, Histoire de l'Eglise d'Orient, ouvrage qui lui est entièrement consacré. 29

Dès le me siècle, un moine grec, déporté en Perse, guérit la sœur épouse du roi. Convertie au christianisme, ce qui était absolument interdit à un zoroastrien, et exilée pour cette raison à Merw (actuellement Mary dans le Turkménistan), la princesse fit venir près d'elle son médecin et lui bâtit une église dans sa cité d'adoption. Le moine médecin deviendra le premier évêque du lieu 1. Cent ans plus tard, Marûtâ, l'évêque de Maïpherqat (actuellement Miyafarkin en Turquie) est envoyé par l'empereur en ambassade auprès du roi de Perse et il soigne ce dernier avec succès lors de son séjour. Il acquiert, grâce à cette guérison, une influence si grande sur son malade, qu'il reçoit l'autorisation de réorganiser l'Eglise, décimée peu de temps auparavant lors de violentes persécutions2. Mais ces deux médecins sont des étrangers, venus de l'Empire romain. A partir du VIe siècle, en revanche, ce sont des personnages importants de l'Eglise nestorienne qui se font remarquer par leur habileté dans l'art de soigner les malades. Tous ces médecins, ou presque, sortent de l'école de Nisibe (Nusaybin ou Nisibin en Turquie), sorte de grand séminaire ou d'université chrétienne, dont la mission est de former les cadres de la hiérarchie ecclésiastique. L'enseignement de la médecine y est dispensé très tôt. En effet, pour pouvoir enseigner la philosophie et la théologie à des étudiants de langue syriaque, il a été nécessaire de traduire les auteurs grecs anciens ainsi que les Pères de l'Eglise. Sur leur lancée, les professeurs de l'école se sont intéressés à tous les ouvrages de l'Antiquité, et c'est ainsi que les élèves purent disposer rapidement, dans leur langue, des livres d'Hippocrate et de Galien, ainsi que d'auteurs plus récents3. D'autre part, l'assemblée des évêques nestoriens qui s'était tenue en 410 avait décidé la fondation,
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2 Ibid 3 R. Le Coz, Les médecins nestoriens au Moyen Age, pp. 37-49.

R Le Coz, op. cit., p. 35.

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dans chaque ville épiscopale, d'un hôpital disposant de lits pour soigner les malades, pour loger les indigents et héberger les voyageursl. Les médecins formés à Nisibe deviennent rapidement célèbres dans tout le royaume. Nous connaissons approximativement le contenu des études dispensées à l'école de Nisibe, grâce aux traductions de Sergius de Rêsh'aïnâ. Sergius, qui était prêtre d'une Eglise rivale, l'Eglise jacobite, de langue syriaque également, avait étudié la médecine à Alexandrie, avant de venir l'exercer à Rêsh'aïnâ, ville très proche de Nisibe. Maîtrisant parfaitement le grec, langue utilisée dans l'enseignement à Alexandrie, Sergius traduisit en syriaque l'ensemble des ouvrages alors en usage pour l'enseignement de la médecine dans la grande ville universitaire égyptienne, ensemble connu sous le nom de Summaria alexandrinorum. Il comprenait, avons-nous dit, quatre livres d'Hippocrate et seize livres de Galien. Sans doute Sergius traduisit-il également des ouvrages d'auteurs plus récents, voire contemporains, et composa-t-il, lui-même, plusieurs livres originaux. Les étudiants en médecine de Nisibe avaient donc à leur disposition toute une panoplie d'ouvrages médicaux, parmi les plus importants de l'Antiquité2. En outre, il existait également un autre livre de médecine en langue syriaque, dont le manuscrit a été retrouvé et
1 Synodicon Orientale (recueil des actes des synodes nestoriens), canon VII, trad. J.-B. Chabot, Paris, 1902, p. 265. Rien n'indique explicitement qu'il était question de véritables hôpitaux, mais n'oublions pas que le xénodochéion byzantin a rapidement rempli la triple fonction d'hospice, d'hôtellerie et d'hôpital. 2 Sur Sergius de Rêsh'aïnâ on peut consulter: R. Duval, La littérature syriaque, pp. 254-256 et p. 365. H.Hugonnard-Roche, «Aux origines de l'exégèse orientale de la Logique d'Aristote: Sergius de Resh'ayna (m. 536), médecin et philosophe », JA, 1989, vol. 227, pp. 1-17. A. Baumstark, Geschichte der syrischen literatur, Bonn, 1922, pp. 167-169. G. Troupeau, « Le rôle des syriaques dans la transmission et l'exploitation du patrimoine philosophique et scientifique grec », Arabica, 1. 38, (1991), p. 2. E.I. Yousif, les philosophes et traducteurs syriaques, Paris, 1997, pp. 47-54.

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publié sous Ie titre de Syrian Anatomy, Pathology and Therapeutics, ou, The book of Medicinesl. Il s'agit, selon toute vraisemblance, de la traduction, à partir du grec, des leçons d'un professeur de médecine, datant environ du VIe siècle après J.C. A moins que ce ne soit la traduction de la somme médicale ou Pandecte (Kunnâsh) composée par Abron, un prêtre médecin qui enseignait à Alexandrie à la même époque. On peut penser que les étudiants de Nisibe disposaient de cet ouvrage. Enfin il ne faut surtout pas oublier l'apprentissage pratique qui était dispensé dans le cadre de 1'hôpital créé dès le Ve siècle par le métropolite de Nisibe, Barsauma, également fondateur de l'école. Si les premiers règlements de l'école de Nisibe ont disparu, nous possédons toutefois les statuts de 590, qui introduisent officiellement les études médicales dans cette «université ». Les étudiants - qui, rappelons-le, sont tous des clercs - semblent bénéficier désormais d'une certaine autonomie dans l'étude de cette discipline par rapport au séminaire. Les futurs médecins sont séparés des théologiens, mais ils sont considérés comme inférieurs à ces derniers. Le peu d'estime qu'on leur manifeste s'exprime dans l'interdiction faite aux étudiants en théologie d'habiter chez les médecins de la ville. D'autre part, le règlement spécifie qu'il ne convient pas « d'étudier les livres des sciences humaines (donc la médecine) en même temps que les Livres Saints »2 Dans la réalité, tout se passe différemment. Le droit qui régit l'Eglise nestorienne autorise le clergé à pratiquer la médecine et la chirurgie. Les prêtres et les évêques sont fréquemment médecins, et
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Publié et traduit en Anglais par E.A. Wallis Budge, The Syriac Book of

Medicines, Londres, 1913. 2 Chabot, «L'école de Nisibe, son histoire, ses statuts », JA., rxe série, 1896, t.VII, p. 43-93. Guidi, GU statuti della scuo/a di Nisibi, Rome, 1890. A. Viiiibus,« The Statutes of the School of Nisibis », Papers of ETSE, XII, Stockholm, 1962. 32

trois patriarches ont même dû leur carrière ecclésiastique à des succès médicaux. Le premier d'entre eux, Elisée, avait appris la médecine au pays des Grecs. Rentré à Ctésiphon, la capitale de l'Empire perse, sa profession lui fait gagner l'amitié du roi et des ministres. Le patriarche Shila, voyant son influence, lui donne sa fille en mariage, et, par testament le désigne pour lui succéder. Or, la loi de l'Eglise précise que le patriarche doit être élu par une assemblée d'évêques. Elisée obtient du roi un décret qui l'installe sur le trône patriarcal en 524. Les évêques, lui reprochant, entre autres choses, ses mœurs scandaleuses, élisent un second patriarche. Le schisme va se prolonger pendant douze ans1. L'histoire du second, Joseph, n'est guère plus édifiante2. Après avoir, lui aussi, étudié la médecine dans l'Empire byzantin, il s'était retiré dans un monastère de Nisibe où il mit en pratique sa science toute neuve. Ayant été présenté au roi Chosroès 1er par le gouverneur de la ville, qui I'honorait à cause de son habit de moine, il soigna le roi avec succès. A la mort du patriarche, en 552, Chosroès exige que son médecin succède au défunt. Le choix n'est guère heureux. Joseph vend les charges ecclésiastiques, pille les biens de son Eglise et persécute les évêques qu'il fait jeter en prison. Moïse, un autre médecin de Nisibe, réussit à faire connaître au roi les plaintes des chrétiens à l'encontre du patriarche. Après avoir été déposé, Joseph est réduit à l'état laïc et redevient donc un simple fidèle. Chosroès 1erimpose encore une fois l'un de ses médecins en 570. Ezéchiel avait su gagner l'amitié du roi « grâce à son savoir faire, à sa profession de médecin et à sa connais1

J. Labourt, Le christianismedans l'Empire perse sous les Sassanides,

pp.160-161. 2 J. Labourt, op. cit., pp. 192-197 ; Chronique de Séert, Ch.XXXII, P.O., pp. 176-178 ; J.-M. Fiey, Nisibe, p.48. 33

sance de la langue persane ». Mais, cette fois, le choix s'avéra plus judicieux, car « il fut, nous dit la chronique, habile dans les affaires profanes, versé dans les sciences, il conduisit très bien les affaires et contenta tout le monde1 ». Les démêlés entre les patriarches qui lui succéderont et les médecins du roi occupent les années qui nous séparent de la conquête musulmane. A titre d'exemple, prenons l'aventure survenue en 590 au patriarche Ishoyahb 1er.Deux prétendants se disputant alors le trône de Perse, le patriarche refusa de prendre parti. Chosroès TI,vainqueur de son rival, lui en tint rigueur. On voit alors le médecin nestorien Timothée de Nisibe exciter le roi contre son patriarche. Ishoyahb 1erdoit fuir loin de la capitale Ctésiphon pour échapper à la vengeance du souveraIn. Mais le médecin qui fera le plus de mal à son Eglise d'origine est, sans aucun doute, Gabriel de SindjâC. Il était devenu le favori du roi Chosroès II à la suite d'une saignée qui aurait permis à la reine Shîrîn (peut-être nestorienne à l'origine, puis devenue jacobite), jusque là stérile, d'avoir un fils. Mais Gabriel est excommunié par le patriarche pour cause de bigamie. Le roi demande, en vain, la levée de l'excommu-nication. Le médecin adhère alors à l'Eglise rivale, l'Eglise jacobite et cherche, par tous les moyens, à faire du mal à ses anciens coreligionnaires. Des événements qui se déroulent à Nisibe lui en donnent l'occasion. A cette époque là, en effet, le directeur de l'école, est en désaccord avec l'évêque de la ville, Grégoire, sur un point de théologie. Trois médecins de la cour, formés à Nisibe, interviennent dans la querelle pour se venger de leur évêque qui les a excommu1

Chronique de Séert, p. 193. Chabot, «L'école de Nisibe, son histoire, ses

statuts », J.A., IXe série, 1896, t.VII, p. 43-93. Guidi, GU statuti della scuola di Nisibi, Rome, 1890. A. Voobus, «The Statutes of the School ofNisibis », Papers of ETSE, XII, Stockholm, 1962. 2 Chronique de Séert, II, LXIX, PO, 1. XIII, p. 498.

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niés, pour cause de bigamie également. Ce sont Jean Sandori, Abraham et Mâr Âbâ. Ce dernier est le type même de médecins savants que nous retrouverons, très nombreux, à l'époque musulmane. Instruit aussi bien en philosophie et en astronomie qu'en médecine, il connaît le persan, le syriaque, le grec et même l'hébreu, nous dit-on. Pour se venger, donc, avec l'appui de Gabriel de Sindjâr, qui profite de l'occasion, ils font chasser de Nisibe l'évêque Grégoire. Conséquence dramatique, 300 des 800 élèves de l'école, ainsi que de nombreux professeurs, suivent le banni dans son exil. L'institution, alors bicentenaire, a du mal à survivre à la crise. Elle ne retrouvera jamais plus son lustre d'antan. La situation s'envenime pour l'Eglise nestorienne lorsque ce même Grégoire, l'ancien évêque de Nisibe, est choisi par ses pairs pour occuper le siège patriarcal. Avec le soutien de la reine Shîrîn et celui des trois médecins excommuniés, qui redoutent l'accession de Grégoire à ce poste, Gabriel de Sindjâr présente au roi un homonyme de l'élu et le fait introniser à la place. Furieux d'avoir été berné et fatigué par toutes ces querelles entre chrétiens, le roi laisse l'Eglise nestorienne sans chef pendant 20 ans. La faute en revient à ce médecin qui ne cherchait qu'à assouvir sa vengeancel. L'Eglise survit quand même dans ce pays grâce à l'action d'un autre médecin, le moine Babaï2. Ancien élève de l'école de Nisibe, il y avait étudié l'art de soigner les malades. Devenu professeur de théologie, Babaï se trouve en désaccord avec le directeur de l'école dont nous avons parlé précédemment. Il renonce alors à enseigner au séminaire pour se consacrer à la formation des futurs médecins tout en exerçant dans l'hôpital de la ville. A la suite d'un songe, Babaï se retire dans un monastère, où il continue d'ailleurs à prodiguer ses soins aux patients. En l'absence prolongée de patriarche élu, c'est
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Ibid., II, LXXX, PO, 1.XIII, pp. 521-525. Ibid, II,LXXXIV, PO, 1. XIII, pp. 530-531. 35