LES COMMUNISTES DE LA DROME DE LA LIBERATION AU PRINTEMPS 1981

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De la Libération au début des années quatre-vingt, le communisme drômois a connu deux moments remarquables : d'abord un temps exceptionnellement fort après la guerre, ensuite l'amorce d'un déclin historique à partir de 1981. Comprendre pourquoi un corps social a accueilli aussi favorablement une idéologie et l'organisation qui l'incarne, avant de s'en détacher hâtivement, est naturellement source d'interrogations.
Publié le : vendredi 1 octobre 1999
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EAN13 : 9782296395930
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LES COMMUNISTES DE LA DRÔME DE LA LIBÉRATION AU PRINTEMPS 1981

"

Collection Mémoires du XXe siècle

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Gross-Rosen, Buchenwald), 1999.

Alain CHAFFEL

LES COMMUNISTES DE LA DRÔME DE LA LffiÉRATION AU PRINTEMPS 1981
De l'euphorie à la désillusion

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8261-9

à mes enfants, Aurélie et Boris.

Remerciements

J'exprime toute ma reconnaissance à Yvonne Allegret, Jean-Pierre Basset, Jean-Michel Bochaton, Nicole Bisio et Robert Pénelon. Sans leur volonté d'ouvrir les archives de la fédération de la Drôme du PCF à un non communiste, ce travail n'aurait pu s'appuyer sur une documentation aussi riche. Je tiens à manifester ma très vive gratitude à Roger Pierre et à Philippe Steinmann pour la relecture minutieuse de plusieurs chapitres du manuscrit. Je remercie le personnel des archives départementales de la Drôme, en particulier André Brochier dont le concours fut précieux pour réaliser les différentes cartes de cet ouvrage. Je remercie également tous ceux - Communistes, "ex" et personnalités diverses - qui m'ont aidé par leurs témoignages. Je n'oublie pas ce que je dois à Yves Lequin qui a dirigé mes recherches. Ses conseils et ses encouragements m'ont permis de mener à bien cette longue entreprise d'investigation et d'écriture. Quant à Agnès, elle sait que sans son appui et sa patience ce travail n'aurait pu être achevé.

INTRODUCTION

Le phénomène du Communisme a donné lieu à un foisonnement d'ouvrages et de publications. La naissance du PŒ, son implantation, ses liens avec Moscou, ses rites, ses pratiques, son sens du sacré, ses adhérents, son organisation et ses principaux dirigeants ont fait l'objet d'études multiples et variées. Des années soixante au début des années quatre-vingt, l'engouement a atteint un sommet inégalé: témoignagesde dirigeants ou de militants, essais, enquêtes journalistiques et études universitaires, se sont succédés. Si, depuisle déclin du PCF et l'effondrement du bloc soviétique, la vague est retombée, l'histoire du Communisme n'a pas disparu pour autant du champ de la recherche. Moins médiatique, plus universitaire, la recherche a été stimulée ces dernières années par l'ouverture des archives de Moscou et par un meilleur accès à celles du PCP. Historiens, sociologues, politistes et anthropologues, ont pu ainsi poursuivre leur réflexion - avec de nouveaux matériaux et des angles d'approche renouvelés - sur l'un des phénomènes majeurs du XXème siècle. Cependant, si le sujet n'a rien perdu de son intérêt, ni de sa fascination, il a perdu ses aspects polémiques et partisans. Si, naturellement, des désaccords subsistent, la confrontation d'idées a pris le pas sur l'anathème entre chercheurs de tous horizons. Dans le Parti lui-même, le temps semble révolu où toute analyse scientifique était immédiatement disqualifiée dès qu'elle divergeait de l'histoire officielle du Pc. L'approche du Communismeest donc plus aisée, la distanciation avec l'objet observé, plus grande. Reste que, dans ce domaine, rien n'est tout à fait simple, car il s'agit, .
selon la formule de François Furet, de raconter l'histoire d 'hommes et de

femmes, dont "l'investissement psychologique au nom de l'universalité des hommes"!, fut souvent absolu. Croyant au salut terrestre, créant leurs martyrs, leurs persécuteurs et leurs bourreaux, s'appuyant sur une doctrine qui revendiquait la connaissance des lois de l'histoire, ils sont, au plus haut point, un enchevêtrement de générosités et d'aveuglements. C'est pourquoi "il est impossible de ne pas osciller entre une compréhension pleine de sympathie et un rejet sans appel"2,lorsqu'on s'intéresse à leurs trajectoires. Enfin, tout sujet abordé renvoie à une question fondamentale, à laquelle il faut bien tenter de
1. François Furet, u passé d'une illusion, Laffont/Calman-Lévy, Paris, 1995, p. 153. 2. Jeannine Verdès-Leroux, Au service du Parti, Fayard, Paris,1983, p. 49.

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DE L'EUPHORIE À LA DÉSILLUSION

répondre: "D'où parle-t-on, que peut-on dire? "3. Ayant moi même, pendant ma jeunesse, partagé les rêves de ces hommes et de ces femmes, ayant grandi dans un milieu communiste, le sujet que je traite a une résonance particulière. Est-ce un handicap? Je ne le pense pas. D'une part, parce que toute recherche est inévitablement "la médiation par laquelle l 'historien poursuit sa propre quête de lui-même"4, d'autre part, parce qu'une telle expérience a été source d'interrogations sur l'utopie et l'idéologie révolutionnaire, de questionnements sur leur séduction. La distanciation avec l'objet étudié, n'a pu, me semble-t-il, qu 'y gagner.

***
L'étude du Communisme drômois, de la Libération aux début des années quatre-vingt, se justifie à plus d'un titre. La première raison est qu'il y a deux moments remarquables de l'implantation communiste: d'abord un temps exceptionnellement fort aprés la guerre, ensuite l'amorce d'un déclin historique à partir de 1981. Jamais en effet "l'obsession révolutionnaire n'a été aussi visible dans la politique française"s qu'à la Libération, en particulier dans la Drôme, où le PCF s'appuya sur un bastion puissant. Inversement, l'effondrement de 1981 fut, ici, supérieur à la moyenne. Comprendre pourquoi un corps social a accueilli aussi favorablement une idéologie et l'organisation qui l'incarne, avant de s'en détacher hâtivement était naturellement source d'interrogations. Ces années constituent également une période privilégiée d'observation du Communisme du fait de son pouvoir dans le monde depuis la disparition du fascisme. L'intensité du combat politique et la dramatisation des affrontements, au moment de la guerre froide et des guerres coloniales, l'attitude du PCF face au gaullisme triomphant et devant la montée en puissance du partenaire-adversaire socialiste, son regard sur lui même et sur les mutations de la société française, sont autant d'événements majeurs qui permettent de questionner le phénomène. Le cadre départemental représente aussi une aire géographique commode car elle recouvre la structure administrative du PC. L'ancienne région Drôme-Ardèche du PCF ayant éclaté ~n deux fédérations à la Libération, le choix de l'espace drômois s'imposait. Elargir le champ d'étude posait en effet des problèmes de sources difficilement maîtrisables, le restreindre interdisait d'observer le phénomène dans sa diversité. Cependant, cette exploration ne pouvait aboutir qu'appuyée sur une documentation renouvelée, sous peine de redire, en dépit de nuances locales,

3. Michel de Ceneau, La culture au pluriel, Seuil, Paris,l993, p 70. 4. Antoine Prost, Douze leçons sur l' histoire, Seuil, Paris,l996, p.167. S. F. Furet, op. cil. p 446.

INTRODUCTION

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ce que d'autres avaient déjà démontré, souvent avec brio, pour l'ensemble du pays. Afin que ce travail de recherche ait un réel intérêt, il fallait qu'il ne limite pas son champ d'investigation à la presse (communiste ou non), aux rapports des préfets et des renseignements généraux (quand ils sont accessibles), ou aux bilans électoraux mais qu'il puisse "partir des hommes"6. Or cela fut possible grâce aux dirigeants communistes de la Drôme qui m'ont ouvert les archives de leur fédération. Ce fond, ni classé, ni répertorié, qu'il a fallu commencer par trier est d'une grande richesse. Il comporte plusieurs types de documents que j'ai systématiquement dépouillés: procès-verbaux de nombreux comités fédéraux et de quelques comités de sections; rapports de conférences fédérales; rapports du secrétariat fédéral au Centre et directives de ce dernier à la fédération; états d'organisation concernant les effectifs (nombre d'adhérents et implantation géographique); dizaines de biographies destinées à la section des cadres; comptes rendus sur les écoles du Parti; lettres de militants adressées aux secrétaires fédéraux (ainsi qu'un certain nombre de réponses) ; listes partielles d'adhérents; dossiers volumineux sur chaque élection; informations sur l'action du Mouvement de la Paix au moment de la guerre froide; plusieurs budgets fédéraux; la presse locale du Parti: journaux de cellule, tracts et affiches. En outre, cette abondante documentation, a été complétée par les archives privées de trois dirigeants de premier plan: Antoine Plan, Maurice Michel et Roger Pierre. Secrétaire fédéral de 1944 à 1951, le premier a dirigé le PC à son apogée. Secrétaire fédéral et député, le second a marqué de sa personnalité le PC pendant des décennies. Membre du bureau fédéral durant une quinzaine d'années, le troisième, fut, pendant plus de trente ans, la figure de proue des enseignants communistes drômois. Les articles du dictionnaire biographique du mouvement ouvrier ont également été consultés, ainsi que les biographies et les notices nécrologiques publiées dans la presse du Parti. Vingt-sept témoignages de militants ont par ailleurs été recueillis. Programmés sur plusieurs années, de 1991 à 1996, et non concentrés au début de la recherche car il était indispensable de connaître

la vie des militants pour obtenir des résultats satisfaisants - ces entretiens ont parfois été suivis de plusieurs rencontres, pour préciser tel ou tel point, réentendre un jugement ou affiner une explication sur un sujet sensible. D'une durée variable (3 à 4 heures le plus souvent), ces interviews ont porté de préférence sur des militants fidèles et expérimentés - les cadres anciens ou plus récents du PC - et non les "ex", "plus enclins à voir les.contraintes qu'ils ont pu subir, qu'à élucider ce qu'étaient leurs intérêts et leurs gains''? Les fidèles au contraire, malgré leurs oublis, leurs confusions, leur réécriture souvent légendaire de l'histoire, donnent du PC une image plusjuste, révélatrice de la qualité et de la profondeur de l'engagement militant. De leurs propos se déga-

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6. Y. Lequin, Les ouvriers de la région lyonnaise (l848-1914).laformalion Presses Universitaires de Lyon, 1977, P VII. 7. J. Verdès-Leroux, op. cil. p 25-26.

de la classe ouvrière régionale,

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gent un climat, une atmosphère, une façon d'être avec le Parti et avec ses dirigeants - 'Thorez parlait 10langues",affinne émerveillél'un d'eux - qui révèlent les différents visages du Communisme. Si l'on en apprend peu sur les faits eux-mêmes - ma démarche a consisté à faire raconter les mêmes événements par tous les témoins ., si la quête d'infonnations précises ou originales est souvent déçue, malgré les multiples recoupements, (la documentation écrite est d'une richesse incomparable dans ce domaine), si leur discours cherche à "imposer une représentation de ce que devrait~être le réel"8, il est néanmoins porteur de vérités essentielles sur leurs habitus et leurs motifs d'adhésions.

Monographique dans son projet, cette étude sur le Communisme drômois s'oppose cependant à toute tentation localiste. Phénomène planétaire, le Communisme ne peut en effet se réduire à une échelle départementale. Pour "sunnonter le paradoxe qu'il y a à vouloir étudier l'internationalisme en province" - comme le souligne Michel Hastings9 - et tout en replaçant les Communistes dans leur cadre régional, il faut montrer comment ils réagissent aux événements nationaux et internationaux.L'étude du Communisme revient par conséquent à analyser comment fonctionne l'imaginaire des adhérents et des militants sur le discours national et international du PCI0; comment celuici s'inscrit concrètement dans leur pratique militante; quels rapports ils entretiennent avec leurs dirigeants -leurs "grands hommes" -, mais aussi avec la littérature, la mythologie et les symboles du Parti. Elle exige de connaître leur origine sociale, le poids respectif des hommes et des femmes, ainsi que leurs attaches affectives et culturelles avec le PC. Elle demande aussi de s'interroger sur les mécanismesde sélection des cadres, sur leur fonnation, sur les liens qu'ils nouent avecl'organisation, sur la compositionet la distribution des générations dans la hiérarchie du PC. Elle consiste naturellement à saisir l'importance du PC dans la vie locale, ses effectifs et ses électeurs, son adaptation ou son inadaptation au milieu, ses zones de force et de faiblesse, ses relations avec les autres courants politiques ou avec les syndicats et les "organisations de masse", sa politique municipale etc. Il s'agit en particulier de savoir si "l'appartenance sociale détennine ou conditionne le vote" et l'adhésionll. Il s'agit au bout du compte de multiplier les éclairages sur un même objet, de croiser les différentes sources afin d'en saisir la complexité et les évolutions successives.En revanche, faute de travaux similaires sur la même période dans d'autres départements, toute réflexion sur le Communisme drômois ne peut s'appuyer sur des éléments comparatifs d'échelle identique. Elle n'est mesurable qu',à l'aune de la métropole, et ne peut donc prétendre à l'exemplarité.

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8. J. Verdès-Leroux, op. ciJ.. p 27. 9. Michel Hastings, Halluin la Rouge 1919.1939, Presses Universitaires de Lille, 1991, p 8. 10. Pierre Laborie, «Imaginaire social et identité nationale, histoire politique et histoire des représentations mentales», in Hisloire poliJique el sciences sociales, Complexe, Paris, 1991, p 155-169. Il. Serge Berstein, «Les paros», in Pour une hisloire politique, Seuil, Paris,1988, p 67.

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INTRODUCI10N

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Le cadre de ce travail de recherche posé, une présentation du terreau dans lequel s'est enraciné le Parti Communiste est nécessaire. En effet, s'il est difficile d'évaluer l'importance du milieu, s'il faut se méfier des réponses abruptes et de tout déterminisme excessif, si le succès ou l'échec d'un parti n'ont rien de prévisible, l'environnement conditionne cependant un certain nombre de pratiques politiques, qui, selon les époques, sont plus ou moins favorables à l'organisme qui souhaite s'y implanter. Divers et composite, l'univers drômois a ainsi accueilli le Communisme dans un contexte particulier. Région de transition entre le Lyonnais et le Midi Méditerranéen, la Drôme n'a pas d'unité réelle. Au contact des Alpes, bordant la rive gauche du Rhône sur une centaine de kIns, elle se compose de trois régions naturelles: la dépression rhodanienne à l'Ouest, le Vercors au Nord-Est, le Diois et les Baronnies au Sud-Est. Le premier ensemble se caractérise par une alternance de défilés et de plaines fertiles qui s'appuient à l'Est sur un réseau de collines. Le second comprend un vaste massif qui culmine à 2041 m dans sa partie drômoise et dont les falaises dominent les plaines environnantes de plusieurs centaines de mètres. Le troisième connaît un relief tourmenté dont les principales lignes de crêtes oscillent entre 1000 et 1600 m. Les sols y sont rares et médiocres, les possibilités agricoles réduites. Forte de 327000 habitants au recensement de 1851, la Drôme a connu une sévère décrue démographique par la suite. La baisse de la natalité, un solde migratoire négatif et la première guerre mondiale, sont responsables de cette hémorragie qui s'est arrêtée dans les années 1930. Le déclin cependant ne fut pas général. L'exode rural a vidé progressivement les zones de montagnes et les campagnes reculées, mais les principales agglomérations des vallées du Rhône et de l'Isère se sont étoffées. Après la seconde guerre mondiale la courbe s'est inversée. L'accroissement naturel et surtout l'apport migratoire ont dynamisé la démographie drômoise. Le département a connu dès lors une vive expansion (267000 habitants en 1946, 389000 en 1982). Or, cette croissance a encore accentué les disparités internes au profit des vallées du Rhône et de l'Isère. Si l'essor de l'irrigation a favorisé l'arboriculture de plaine, c'est surtout l'équipement industriel de l'axe rhodanien qui a enregistré les principales mutations de l'économie locale. La concentration urbaine s'est intensifiée et ce mouvement s'est accompagné d'un élargissement des banlieues au profit des villages voisins. Dans le même temps, la zone des Préalpes a poursuivi son déclin12. Ces mutations ont modifié la répartition des emplois et bouleversé la société aprés la seconde guerre mondiale. Le déclin du secteur primaire a été particulièrement rapide (le pourcentage a baissé de 50,1 % en 1946, à Il,4% en 1982). Parallèlement, le secteur secondaire n'a cessé de se renforcer de 1946 à 1968, passant de 24,3% à 40,6%. Stable jusqu'en 1975 (40,1% des actifs), il a par la suite amorcé une décrue du fait de la crise économique et des restruc-

12. Alain Sauger, La DrôrM,

Editions la Mirandole,

Pont-Saint-Esprit,

1995, pages 265-293.

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DE L'EUPHORIE À LA DÉSILLUSION

Département

de la Drôme:

le relief

. . . .

Limites

départementales en m

Altidudes

200 500 1000 1500

o

10 '

ALPES DE HAUTE-PROVENCE

INTRODUCfION

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turations (37% des actifs en 1982). De son côté, le tertiaire a connu la plus forte progression durant toute la période. Son poids a doublé de 1946 à 1982 (de 25,6% à 51,5%). TIest devenu le premier employeur du département à partir des années soixante-dix, principalement dans le commerce, les services aux particuliers, les services publics et les transports. Ces modifications structurelles se sont naturellement accompagnées d'une transformation des couches sociales. Deux catégories ont perdu du terrain: les paysans, de façon spectaculaire, et les patrons de l'industrie et du commerce, dans une moindre mesure. Rassemblant la moitié de la population active à la Libération, les agriculteursn'en regroupentque 10,6%au début des années quatre-vingt. Composés essentiellement de propriétaires, ils gèrent le plus souvent de petites exploitations en faire-valoir direct13.Chefs d' entreprise, artisans et commerçants ont, en revanche,moins reculé. Leur poids dans la population active est passé de 12,6% en 1954 à 9,3% en 1982. Les autres catégories ont progressé mais ont connu des sorts contrastés. Majoritaires dés le début des années soixante, les ouvriers n'ont cessé de gagner du terrain jusqu'en 1968 (38% en 1968, contre 26,8% en 1946) avant de stagner (37,9% en 1975), puis de reculer sensiblement (36,2% en 1982).Les cadres - moyens et supérieurs - ainsi que les employés, ont, en revanche, connu une expansion soutenue et régulière: de 7,1% à 19%pour les premiers, de 8,4% à 17,8%pour les seconds. Si cette évolution est conforme à la tendance nationale, la Drôme offre néanmoins un visage particulier. Le monde paysan reste constamment plus influent ici que dans l'ensemble du pays. Les ouvriers, proportionnellement moins nombreux dans le département sous la IVème République, n'atteignent une importance comparable à la moyenne nationale, qu'au cours des années soixante. Enfin, la proportion d'employés et de cadres est systématiquement plus faible dans la région. Remarquables, ces différents éléments donnent au Communisme local une coloration spécifique, qu'accentue l'absence de véritable pôle universitaire. Les premiers pas du PC ont part ailleurs été particulièrement difficiles dans la Drôme. Des années vingt à la veille du Front Populaire, ce dernier a subi la concurrenced'une SFIOhégémonique a bénéficié à la suite du qui radicalisme - de la traditionrépublicaine locale.S'appuyantsur des effectifs squelettiquesjusqu'au milieu des années trente, le PC n'a pu atteindre le seuil des 5% d'électeurs inscrits (3,9% en 1932, contre 38,2% à la SFIO). Tardif, son enracinement dans le tissu drômois n'a commencéqu'en 1936,où il a multiplié par 4 son poids électoral (de 3,9% à 15%des inscrits). Zone de faiblesse du Communisme français avant 1936, la Drôme est alors devenue une région de bonne implantation, supérieure à la moyenne nationale.

-

13. La diminution'du nombre d'exploitations a été moins forte dans la Drôme que dans le reste du pays et il n'y a pas eu de regroupemenlS massifs dans le cadre de grands domaines. 78% des paysans cultivent des fermes de moins de 20 hectares en 1970 (ils sont 65% au plan national).

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Les grands traits de la géographie électorale du Communisme drômois se sont dessinés à ce moment là. La plus forte poussée a concerné les régions rurales du Sud et de l'Est où n'existent pourtant, ni pôles industriels, ni agglomérations importantes, Montélimar excepté. Les cantons du Diois, du Nyonsais, des Baronnies et du Tricastin - dominés par un électorat de petits paysans - ont constitué des bastions remarquables où le PC a dépassé souvent 25% des inscrits. Son implantation est devenue bonne également, mais à un degré moindre car plus localisée, dans le Nord urbanisé et industrialisé. En revanche, le Vercors, le Royans, les plaines du Nord et du centre, Valence et sa région, sont restée~ rétives au vote communiste. Ces succès électoraux se sont accompagnés d'une très forte progression des effectifs. Avec 2500 adhérents en 1937 (en décembre 1935 la Région Drôme-Ardèche n'en comptait que 385)14, la Drôme se situe désormais dans le peloton de tête des départements français pour la densité communiste (9,5 pour 1000 habitants). Elle participe ainsi à l'expansion du PŒ dans le Midi et dans son excroissance rhodanienne1s. Associée au département voisin de l'Ardèche, l'organisation régionale du PCF dispose pour la première fois d'un permanent à temps plein, d'un local, et d'un hebdomadaire16, La Voix Populaire. Depuis juillet 1937,le PC dirige également la CGT, dont lèS effectifs se sont considérablement étoffés: 7000 environ en décembre 1935, près de 30000 en 193717. La rupture du Front Populaire et l'échec de la grève du 30 novembre 1938, n'ont pas entraîné de recul sensible de l'influence communiste. C'est donc un PC toujours puissant qui a reçu de plein fouet le choc du pacte germano-soviétique. En quelques semaines les effectifs se sont effondrés, et les rares militants fidèles ont été mis au ban de la société. La défaite, et l'installation du régime de Vichy ont aggravé encore la situation. Ceux qui ont conservé leur confiance au Parti ont du reconstruire une organisation exsangue, dont la remise en état fut lente et difficile. En revanche, lorsque le PC est apparu comme le grand triomphateur de la Libération, l'ancienne Drôme radicale, qui avait assuré le succès de la SFIO entre les deux guerres, a accordé une place de choix aux Communistes qu'ils conserveront durant toute la IVème République.

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14. Roger Pierre, La DrôfM ell' Ardèche elllre deux guerres (1920.1939), Editions Notre Temps, 1977, page 199. 15. Rapports du Comité Central pour le Xlème congrès du PCF, 25-28 juin 1947 (pages 238 Philippe Buton, «Les effectifs du PCF», ComnwnisfM N"7, 1985. 16. Roger Pierre op. cil., pa~es 202 et 203 : La Voir Populaire a été lancée le 1er août 1936 et le secrétaire Régional a été crée le 29 août 1937. 17. Articles Charles Doucet et Marcel Argaud : dictionnaire du Mouvement Ouvrier. Roger Pierre p.190.

Valence, et 258). poste de op. cil.,

INTRODucnON

19

Mon travail, qui donne à la lecture sociologique des faits une place privilégiée, est parti du constat qu'il n'existe pas, ou peu, de "volonté de s'affranchir des tutelles centralisatrices, nationales et internationales"18, dans la Drôme, lorsque la politique générale du PCF est enjeu. L'alignement sur les positions de la direction et l'idéalisation de l'URSS sont restés la règle. Il faudra attendre le milieu des années soixante-dix pour que le modèle soviétique soit contesté, et la rupture de l'union de la gauche, en 1977-1978, pour que le Communisme local commence à se déchirer sous l'impulsion d'une minorité de militants. Pourtant cet alignement sans faille n'a pas nécessairement concerné le choix des cadres. Les directives du Centre, à propos du dosage des catégories sociales aux différents échelons de la hiérarchie, sont parfois restées lettremorte. Par ailleurs les facettes du Communisme local sont multiples. Marquée en particulier, mais pas uniquement, par la dualité villes-campagnes, cette hétérogénéité s'est traduite par des pratiques politiques diverses, des fidélités inégales, des responsabilités différentes et des résultats hétéroclites. Enfin l'inégale adaptation du PC au milieu caractérise la période observée. Très favorable au Communisme sous la IVème République, 1'humus local s'est par la suite fortement détérioré, sans que militants et adhérents puissent trouver les parades nécessaires. Plus qu'ailleurs, le PC a souffert des mutations rapides de la société et de l'économie drômoise, ainsi que du choc gaulliste en 1958 ou de la concurrence socialiste au cours des années soixante-dix.

Sur une période relativement longue (près de 40 ans), aussi riche en bouleversements, où l'influence du PC a connu des variations spectaculaires, la chronologique s'imposait. Le triomphe des Communistes à la Libération et l'entrée dramatique dans la guerre froide constituent la premiere partie (19441953). La sortie lente du ghetto et la marche vers l'union avec les Socialistes forment la seconde (1953-1972). La troisième analyse les réactions des militants et des dirigeants lorsque le PC entre dans la spirale du déclin
(1973-1981).

18. Michel Hastings, op. cil., p 10.

PREMIÉRE PARTIE

LES COMMUNISTES
.-

A LA LIBÉRATION

ET AU DEBUT DE LA GUERRE FROIDE (1944- 1953)

I
LES COMMUNISTES A LA LIBÉRATION: REVES ET RÉALITÉS

L'interdiction du Parti en septembre 1939 et la mobilisation des hommes sous les drapeaux en 1939-40,ont isolé et coupé de l'organisation de nombreux adhérents. Perquisitions, révocations et aITestationsont acbevé de les décourager. Très faible jusqu'en 1942, le Parti Communistedoit sa survie à une poignée de militants fidèles et courageux. Il faut en effet attendrele printemps 1943 pour que son influence commence à progresser sensiblement; l'occupation du département en novembre 1942 et la naissance des premiers maquis FfP l'année suivante favorisant un premier essor. Pendant toute la durée de la guerre, celui-ci reste néanmoins limité. Quelques centaines d'hommes et de femmes seulement ont, malgré les sacrifices et les risques encourus, choisi la fidélité au communisme. Le 30 août 1944, Romans, Bourg-de-Péage et Portes-lès-Valencesont libérées, le 31 c'est au tour de Valence1.Désormais l'activité des militants communistes va se développer au grandjour. Dans l'euphorie de la victoire les adhésions se multiplient à un rythme accéléré. Le 17 septembre,moins de trois semaines après le départ des Allemands, la Drôme compte déjà 1200 Communistes (deux fois plus qu'à la fin août). Fin octobre, le Parti retrouve son niveau d'avant guerre (2334 adhérents),un mois plus tard il le dépasse largement (3478 adhérents)2.La marche triomphale des Communistes drômois commence, elle ne cessera qu'en 1947.

Rêve révolutionnaire
Pour les historiens communistes, il ne fait aucun doute que le PCF a toujours voulu respecter la légalité républicaine à la Libération. Roger Martelli et Jean-Paul Scot récusent ainsi toute stratégie de "double pouvoir" à l'image des bolcheviks, estimant que le PCF s'est engagé dans la voie légaliste par choix
1. Pour l'Amour de la France. Fédéraûon des Unilés Combattantes ~ditions Peuple Libre, Valence, 1989. pages 453 et 459. 2. Rapport de Eymes à la Conférence Régionale le 1er avril1945. de la Résistance et des FFI de la Drôme,

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DE L'EUPHORIE

À LA DÉSILLUSION

politique et patriotique3.L'historiographie non communiste en revanche est d'un avis opposé: elle juge au contraire que le PCF voulait s'emparer du pouvoir. Pour elle, l'insuccès de cette stratégie serait dû à un rapport de force défavorable. Plùlippe Robrieux estime que Moscou ne voulait pas d'insurrection communiste en France4. Jean Jacques Becker pense que le retour de Maurice Thorez à Paris le 27 novembre 1944, a porté un coup d'arrêt à la tentative de conquête du pouvoirs.Stéphane Courtois démontre que le PC voulait "écraser la bourgeoisie" pour mettre en place "un pouvoir communisant en attendant que l'année Rouge crée les conditions de cet écrasement". L'échec de cette politique aurait, d'après lui, fait,revenir le PCF à une stratégie "frontiste" d'investissement progressif de l'Etat et de la société6. Dans le même registre, Philippe Buton montre que le PCF n'a pu s'appuyer sur des insurrections urbaines après le débarquement, bien que toute son activité se soit orientée depuis 1943 vers la prise du pouvoir au nom de la Résistance? Si l'échelon local ne pennet pas de trancher avec certitude,il tend cependant à valider les interprétations des historiens non communistes. En effet, si les témoignages,- tardifs - de vieux militants récusent tout désir'de conquête de l'appareil d'Etat par un processus révolutionnaire, leur unanimité sur un sujet aussi controversé est pour le moins suspecte.En outre, si le Parti peut se targuer d'avoir au bout du compte accepté le fonctionnement démocratique des institutionspendant les mois qui ont suivi la Libération, sa propagande n'a cessé d'exalter la Révolution. Pour des militants qui avaient lutté contre les Allemands et contre Vichy, la victoire devait se tenniner par l'échec de l'impérialisme et par le triomphe du socialisme. Or, la progression spectaculaire des effectifs du Parti dès le mois de septembre 1944 a nourri cette espérance. Les CommuIÙstesne peuvent cependant revendiquer une légitimité pour avoir lancé une vaste insurrection populaire contre l'occupant. lis vont par conséquent essayer de contrôler le Comité Dépanemental de Libération (CDL) et les comités locaux (CLL) tout en renforçant les "organisations de masse" qu'ils tiennent en main. Ils vont parallèlement mettre en scène trois mythes majeurs pour mobiliser la population: le mythe du peuple en marche se battant pour sa liberté (allusion à 1789), le mythe du complot qui menace cette marche en avant de 1'histoire (la Sème colonne) et le mythe des milices patriotiques (chargées de pourfendre les comploteurs). Libération de la Drôme et stratégie communiste Ils sont dirigés depuis juillet par un officier de carrière membre de l'AS, le
3. Roger Manelli. Communisme Français, fditions Sociales, Paris, 1984, pages 108-109. Jean-Paul Scot, Cahiers d' histoire de IRM, N° 61,1995. /' 4. Philippe Robrieux, Histoire Intérieure du Parti communiste (Tl). Fayard, Paris, 1981, page 18. 5. Jean Jacques Becker, Le Parti Communiste veut.il prendre le pOIlVOÎT ?, Seuil. Paris. 1981. page 159. 6.Sléphane Cou nais, Le PCF dans la Guerre, Ramsay, Paris, 1980, pages 460-467. 7.Philippe Buton. Les lendel1lilins qui déchantent, PFNSP, Paris, 1993, pages 104 et 124.
'.

En aoOt 1944 plus de 4000 FFI harcèlent les Allemands dans la Drôme.

LES COMMUNISTES À LA LmÉRATION : RÊVES ET RÉALITÉS

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commandant Legrand8, dont l'adjoint, le commandant Constant, représente les 2500 FTP. Les maquis FTP infligent de sérieux revers aux Allemands dans les petits villages de moyenne montagne du Sud - Montelus, Buis-lès-Baronnies, Montbrun, Séderon - et à Nyons9,mais ne peuvent provoquer d'insurrections victorieuses dans les principales villes, associant, comme à Marseille, la population et les forces résistantes1o. C'est l'arrivée des Américains qui entraîne le départ des Allemands le 1er septembre 1944. La libération des centres urbains n'est donc pas venue de la Résistance. Celle-ci a soutenu les armées alliées mais n'a pas eu les moyens de les précéder. Lorsqu'elle a voulu le faire, à Die et à Romans, sans d'ailleurs que les Communistes soient à l'origine du mouvement, la réaction allemande a été terriblell. Encore relativement faible à la fin du mois d'août, le PC ne peut donc légitimer son autorité par une quelconque insurrection populaire. Il doit également composer avec les FFI dirigés par l'AS et non par les FfP. Son influence va cependant s'accroître rapidement. Sans attendre, il en profite pour définir sa conception du pouvoir. La Drôme en Armes, journal dans lequel Louis Aragon et Elsa Triolet écrivent les principaux articles, avait fixé dès le 26 août les buts à atteindre et précisé le rôle des CLL et du CDL: "C'est aux CL qu'incomberont les premiers travaux de déblaiement. Ces CLN sont composés de tous les partis de la Résistance représentés au CNR : le FN, les MUR, le PCF, la CGT auxquels se joignent des personnalités marquantes de la résistance locale et s'il y a lieu, les représentants d'autres groupements ou partis qui se sont montrés actifs contre les Boches dans la région. Les CL sont l'organisme civil qui remplace le conseil municipal et le maire. Le CDL fonctionne comme un conseil général auprès du préfet." CLL et CDL ont donc pour mission d'incarner le pouvoir populaire issu de la Résistance. aefs de la vie politique locale, ils doivent permettre au PC d'administrer le département et de placer militants. et sympathisants dans les nouvelles délégations municipales qui remplacent les commissions administratives nommées par Vichy. Cette volonté d'occuperle terrain s'appuie également sur une analyse à sens unique de la défaite allemande. Le 9 septembre, La Voix Populaire de la Drôme12 estime en effet que l'Allemagne a été battue par quatre forces: L'armée Rouge d'abord, dont les "coups répétés" ont permis l'écrasement "des hordes hitlériennes". - Les FTP, les FFI et les milices patriotiques ensuite, qui ont "chassé les Boches et les vichyssois de Valence, Montélimar, Romans et de toute la Drôme". -,Le Parti Communiste également, présenté comme le "champion" de la libération de la France, comme le "seul parti qui n'a pas fait faillite et qui a

-

8. POUT l'AmoUT de la France. page 549. et Lucien-Edouard Dufour. alias Capitaine Paris. Mémoires de l'ombre. Scriba. page 220. 9. Lucien-Edouard Dufour. alias Capitaine Paris. Mémoires de l'ombre. Scriba. page 251. 10. PhiliPr.:, Buton. op. cil.. page 104. Il. POUT I Amour de la France. op cit. pages 302.321.350-53,434 et Interview Julien Roben du 17-02-1994. 12. La Voix Populaire de la DrôTrU! (hebdomadaire communiste) rayonnait avant guerre sur les deux départements, Elle sort son premier numéro à la libération le 09-09-1944 (ADD CP 207-208).

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perdu plusieurs dizaines de milliers de ses membres assassinés par les Boches ou les Vichyssois". - Le peuple enfin, promu au rang de résistant collectif. Dressé contre ses

oppresseursil s'est "battuvaillamment" pourconquérirsa liberté.

.

Pour l'hebdomadaire communiste l'interprétation de la défaite a donc un sens précis. Elle transforme la libération en geste révolutionnaire puisque
les champions de la liberté sont les Communistes

leurs alliés soutenus par le peuple. Pas un mot en effet sur les Américains et sur leurs souffrances alors qu'ils viennent de libérer le département, rien sur De Gaulle ni sur les Anglais, rien sur la faiblesse des effectifs du Parti durant l'occupation (en particulier au début), rien sur le pacte germano-soviétique et sur ses conséquences. Cette réécriture immédiate de l'histoire montre à l'évidence dans quelle direction s'orientent les responsables du Parti: ils veulent légitimer leur pouvoir au nom de la Résistance. Or, le PC se redresse rapidement La reconstruction de son organisation à la fin de la guerre et le prestige que lui confère son action dans la Résistance portent leurs fruits. Si dans les mois qui suivent la Libération, les cadres originaires de Marseille et du Var - René Eymes, Jean Labro, Denis Bizotl3 tiennent toujours en main l'appareil, le retour de plusieurs responsables drômois avant la fin de l'année entraîne une première recomposition de sa direction. Cenains cependant, tel l'ancien secrétaire régional du PC Maurice Michel, toujours prisonnier en Allemagne, manquent à l'appel. C'est Antoine Plan qui prend sa place en novembre 1944. Il est épaulé par Charles Monier
qui dirige l 'hebdomadaire communiste local La Voix Populaire de la Drôme et

- français

et soviétiques

- et

par Lucien Mazelier responsable départementaldes Jeunesses Communistesl4. D'autres, comme Auguste Blanchard ou Louis Bernard, seront également très vite intégrés à la nouvelle direction. Remettre en route cellules et sections, accueillir le flot continu des nouveaux adhérents - les gens font parfois la queue au siège fédéral pour prendre
la carte du Parti

effectifs impose d'ailleurs une modification de l'ancienne structure qui associait la Drôme et l'Ardèche. Chacun des deux départements a désormais sa propre fédération. Les Communistes multiplient les réunions en ville et dans les communes ruralesl5. Sous l'impulsion de militants expérimentés les sections redémarrent. Les succès sont foudroyants. A Tain l'Hermitage par exemple, Clément Delhomme favorise en quelques semaines un redressement spectaculaire. Lorsqu'il reprend la section en main le 1er octobre, celle-ci est encore atone. Les rares adhérents n'ont aucun contact et ne reçoivent pas de directives. Or, en moins de deux mois, Clément Delhomme parvient à relancer l'activité en organisant des réunions de sympathisants. Il peut ainsi créer 7
13. Les Al/obroges du 06-10-1944. 14. Interviews d'Antoine Plan, de Charles Monier et de Lucien Mazelier. 15, Rapport mensuel du préfet de novembre 1944, ADD, 500 W 29.

-, sont

les tâches immédiates. La croissance spectaculaire des

LES COMMUNISTES À LA LIB~RATION : R~VES ET RÉALITÉS

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cellules nouvelles et multiplier par 5 le nombre de Communistes16. e phénoL mène est général, les recrues affluent. Cependant, ces adhésions spontanées et massives ne revêtent pas toujours une "pureté idéologique" sans failles. Dans l'euphorie, certains se laissent porter par l'engouement du moment, d'autres y voient un intérêt immédiat, espérant obtenir plus facilement du ravitaillement ou une promotion17. Cette croissance vive heurte parfois les conceptions de militants chevronnés car les nouveaux venus respectent mal la discipline et les principes d'organisation du Parti. Furieux, Cément Delhomme signale aux dirigeants que certains "adhérents sont irresponsables". La moralité et la foi révolutionnaire de plusieurs "camarades" l'inquiètent également. "J'ai appris" remarque-t-il, "qu'un Communiste vient de s'enrôler dans la prévôté,je me demande si la chose est vraiment heureuse. Pas mal d'individus, des fainéants pour la plupart, s'enrôlent uniquement pour la paie. Je me demande même si le responsable régional du Parti est vraiment à la hauteur de sa tâche et si du point de vue moralité il est irréprochable. Ses relations suivies avec un ancien tenancier de maisons publiques, peuvent laisser planer le doute". Habitué aux méthodes antérieures de recrutement qui contrôlaient les gens à l'entrée du Parti, le "vieux" militant ne peut s'empêcher de critiquer la légèreté de la direction: "Il est incompréhensibleque des responsables régionaux aient pu accorder leur confiance à de tels individus sans faire une enquête préalable"18. Les responsables se méfient pourtant et surveillent particulièrement le retour d'anciens Communistes qui avaient rompu avec le PC avant guerre. Un papetier de Bourg-lès-Valence,exclu en 1938 pour avoir "calomnié les responsables du Parti", est refoulé en 1944. La direction l'accuse de n'avoir eu "aucune activité dans l'illégalité" et d'avoir "donné des camarades". Elle demandeégalementà Jean, exclu en août 1939 - probablement après avoir condamnéle pacte gennano-soviètique- de faireun rapportsur son activitésous l'occupation. Camille doit lui aussi faire un rapport sur son action au maquis et sur les "agissements de sa femme qui travaillait pour la GESTAPO"19. Ces préoccupations sont néanmoins secondaires, l'heure est à l'optimisme, le Parti Communiste n'a jamais été aussi puissant.Fort de centaines de militants, voyant grossir de jour en jour la vague des adhérents,il a les moyens de développer ses idées et d'agir sur l'opinion publique. Épuration et Sème colonne Appelant de ses voeux une France nouvelle qui donnera "la liberté sans restrictions au peuple", le Parti réclame une épuration rapide, sans faiblesses
16. Rapport'de Oément DeIhomme à la fédération du PCF le 10-12-1944. 17. Interview d'Auguste Blanchard, qui signale que certains adhéraient "pour obtenir plus facilement des pneus de vélos ou de voitures". 18. Rapport de Oément DeIhomme à la fédération du PCF le 10-12-1944. 19. Dossiers "cas particuliers", archives de la fédération de la Drôme du PCF. (les noms sont des pseudonymes)

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et proteste régulièrement contre les lenteurs: "n y aura des tribunaux pour nous débarrasserde l'ordure" exige La Drôme en Armes le 26 août 1944."Que tout d'abord justice soit faite des traîtres" réclame t-elle le 5 septembre. "Que la justice soit implacable et rapide" martèle la VoixPopulairedu 9 septembre. Sans désemparer,la propagande du Parti exige davantage de fermeté, un châtiment et une justice exemplairespour les traîtres, les collaborateurs miliciens et les trafiquants du marché noir. Elle réclame aussi que les fonctionnaires de
Vichy soient chassés de toutes les administrations20.Le Parti redoute en effet que ceux qui ont pourchassé et torturé ses militants ne soient pas sévèrement punis. Dans les jours qui suivent la Libération, une justice expéditive dirigée par les FfP ad' ailleurs sévi quelque temps. On assiste aussi à plusieurs règlements de compte. Charles Monier, alors rédacteur en chef à la Voix Populaire de la Drôme, raconte: "Ca ne badinait pas, la plupart des juges étaient FfP, les collabos passaient devant le tribunal qui siégeait en permanence. C'était simple, quand le gars était reconnu comme milicien ou qu'il avait donné quelqu'un, c'était la mort. L'exécution avait lieu le lendemain. De Gaulle avait nommé Yves Farge comme commissaire de la République de la région, il a mis un terme à ces tribunaux populaires''21. S'il est impossible de mesurer l'importance de cette justice, les vieux militants reconnaissent qu'il y a eu - comme ailleurs - un certain nombre de bavures. Certaines les ont marqué. En septembre, un commando FrP pénètre dans la prison de Valence et exécute sans jugement 4 individus accusés d'avoir collaboré avec les Allemands. Leurs corps sont déposés sur la place publique22. A Romans d'anciens sympathisants ou d'anciens membres du Parti sont exécutés pour avoir eu une "position plus ou moins juste sous l'occupation''23. A Bourg-de-Péage, Albert Fave, secrétaire de l'union locale CGT avant la guerre, dont le fils a milité aux JC dans la clandestinité, est exécuté pour avoir participé aux organisations professionnelles de Vichy. Les FTP commandés par un responsable communiste des milices patriotiques, ont organisé l'attentat24. Ces méthodes créent cependant un clivage entre militants communistes.

Certains sont partisans de tels règlements de compte, d'autres
Auguste Blanchard ou Julien Robert

Julien Robert ou Louis Bernard qui ont eu la possibilité d'éliminer leurs dénonciateurs, ont refusé de le faire, estimant que c'était à la justice de s'en occuper. L'analyse des responsabilités est également différente selon que le résistant a été politique ou FTP. Les politiques comme Auguste Blanchard ou Antoine Plan voient la main de quelques FTP dans ces éliminations expéditives, tandis que les FTP comme Julien Robert25en rendent responsables les Milices patriotiques. Tous estiment cependant que l'épuration a épargné bon nombre de collaborateursnotoires.
20. 21. 22. 23. 24. 25. La Voix Populaire tk la Drôme du 09-09-1944. Interview Charles Monier du 20-02-1993. Interview Antoine Plan. Interview Auguste Blanchard. Interview Auguste Blanchard. Interview Julien Robert.

- les condamnent.

- comme

A la fin de la guerre,

LES COMMUNISTES À LA LIBÉRATION: RÊVES ET RÉALITÉS

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Mais l'épuration a aussi une autre signification. Épurer l'industrie privée, l'administration, la presse et la magistrature, est présenté par le PC comme le seul moyen d'assurer "la sécurité à l'arrière"26 qu'il estime menacée par la Sème colonne. Le mythe du complot - qui alimente les fantasmes et les peurs des militants -, est en effet au centre de sa thématique. La Sème colonne est définie comme un ramassis d'individus particulièrement dangereux dont le but unique est de "démolir l'édifice cimenté avec le sang des patriotes''27. Le mythe permet de rassembler sous un même vocable tous les adversaires - réels ou supposés - du Parti, afin de mieux les combattre. La presse soutenue par le PC multiplie les mises en gardes. Le 25 septembre 1944 Les Allobroges dénoncent ainsi la menace: "La Sème colonne était là avant l'arrivée des Allemands. Elle est restée après le dépan des Allemands. Elle a repris immédiatement son sale travail. Elle vous coudoie, loge sous votre toit, mange parfois à votre table. Le jour de la Libération elle arborait les plus beaux brassards tricolores. La Sème colonne, ce sont ces langues fielleuses qui dénigrent l'oeuvre de la Résistance, ce sont ceux qui bénéficiaient de la présence de l'occupant ou du régime de Vichy, industriels et commerçants, fonctionnaires tous tripoteurs. Ce sont les éternels adversaires de tout enthousiasme jeune et viril, les professionnels du sabotage larvé qui freinent l'action révolutionnaire ou la production nationale. Ce sont les suspects encore en libené et pis, les miliciens et autres agents de la GESTAPO qui se regroupent clandestinement et qui n 'hésitent pas déjà à mitrailler les patriotes à bout ponant". Pèle mêle, agents de la GESTAPO, "professionnels du sabotage larvé", adversaires de l'enthousiasme "jeune et viril" et de "l'action révolutionnaire", sont ainsi dénoncés. Tous doivent être pourchassés. Tous, c'est à dire la grande majorité de ceux qui ne sont pas derrière le Parti ou ses alliés et qui ne sont pas favorables à la révolution. Le journaliste termine d'ailleurs son article en exigeant que la Nation prenne immédiatement "des décisions d'exception", en promulguant des "lois dans l'esprit révolutionnaire". La thématique du complot s'inscrit par conséquent dans une stratégie précise, celle de l'idéal révolutionnaire menacé par des factieux. Deux anicles de La Voix Populaire de la Drôme du 9 septembre 1944 montrent comment tous ces thèmes s'agencent pour tendre vers un rêve unique: la prise du pouvoir par un peuple en marche. Le premier décrit la libération de. Valence: "La foule en délire déferle dans les rues, elle acclame follement ceux qui viennent de la libérer, nos glorieuses FFI et les milices patriotiques de Valence. Car ce sont nos vaillants petits gars des maquis qui les premiers pénétrèrent dans Valence, neutralisant rapidement les quelques centaines de boches qui se trouvaient dans la ville. Le 31 août, les milices patriotiques et des groupes de patriotes armés se forment et secondent les FFI. A 10 heures les premières voitures américaines suivies des tanks apparaissent. Sur la place de la mairie les vaillants FFI arrivent en grand nombre, les glorieux FrPF méritent bien d'être à la place d'honneur. Le CLL est déjà entré en
26. Les Allobroges du 06-10-1944. 27. Les Allobroges du 25-09-1944.

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fonction, il remplace Pécherot l'homme des boches arrêté dès la première heure. 12 heures, les Milices Patriotiques opèrent maintenant l'arrestation des miliciens et des collaborateurs. Sur leur passage la foule crie sa colère et réclame un juste et impitoyable châtiment. L'heure des comptes à rendre a enfin sonné pour tous les traîtres. De cette mémorable journée nous en retirons la certitude que la population valentinoise digne de ses ancêtres de 89 a pris conscience du rôle énorme qu'elle avait à jouer dans la reconstruction d'une France nouvelle". Le second article dépeint la fête de la libération de la ville le 4 septembre. La symbolique est aussi forte: "Le défilé impeccable de la fête de la libération à Valence le 4 septembre fut un symbole. Derrière les valeureux FfPF, derrière les vaillants groupes francs, derrière tous ces hommes qui ont tenu bien haut le drapeau de la France, nous avons vu défiler nos milices ouvrières et cette vieille CGT chère à tous les travailleurs. N'est-ce pas un symbole cette jeune. armée populaire et son peuple marchant vers un avenir débarrassé des traîtres, vers une France où le travailleur connaîtra plus de liberté, plus de justice et de bien-être". Revendiquant l'héritage de 1789, la tonalité des deux articles est incontestablement révolutionnaire. "Digne de ses ancêtres de 1789", le peuple victorieux doit construire l'avenir en s'appuyant sur son armée nouvelle, sur ses représentants au CLL et sur la CGT "chère à tous les travailleurs". Ce mythe du peuple victorieux va être pendant plusieurs semaines développé au sein du CDL. Influence du PC dans le CDL et les CLL Le poids du Parti Communiste semble pourtant limité au sommet de la direction du CDL28.La présidence revient en effet à un Socialiste et le PC n'a que 3 représentants sur un total de 21, soit 14,2% des effectifs, chiffre très inférieur à la moyenne française qui est de l'ordre de 30%29. Pourtant cette faiblesse n'est qu'apparente car le PC occupe 2 des 4 postes les plus importants, la vice-présidence avec René Eymes et le secrétariat politique avec Claude Belmas. Le premier est le délégué officiel du Parti, le second est celui du Front National. Le troisième porte-parole du PCF est une femme, Jenny Flachier. Elle occupe cette responsabilité au nom de l'Union des Femmes de France. René Eymes et Claude Belmas participent aussi au comité restreint du CDL. Fort de 5 membres, ce comité comprend en plus des 2 Communistes,les représentants de la CGT, du MLN et de la SFIO. Organe essentjel, il permet au PC de peser de façon significative sur les décisions du CDL. Etudiant chaque matin le courrier, c'est ce comité qui décide des réponses à y apporter, qui prépare les séances plénières du CDL et qui assure l'exécution des décisions. En outre, d'autres membres du Parti collaborent également à plusieurs commissions du CDL. Le PC a en particulier la haute main sur la commission militaire où il détient les postes de président et de vice-président et où il a au moins 5
28. Bulletin officiel du CDL, nOl, mars 1945. 29~P. Ruton op. Cil., page 144.

LES COMMUNISTES À LA LIB~RATION : RÊVES ET R~ALITÉS

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délégués sur 10. Celle-ci organise la préparation militaire de la jeunesse et s'occupe de l'homologation des grades, toutes choses utiles pour qui veut mettre en place une armée nouvelle. Comme de plus, René Eymes préside la commission d'épuration administrative, l'influence du Parti Communiste est donc supérieure aux apparences. Il semble également bien implanté dans les CLL. On dénombre par exemple 7 Communistes sur 16 membres à Romans (43,7%30) et 5 sur 17 à Nyons (29,4%) où le vice-président est communiste3l. De même, des communistes comme Elie Ripert, Elie Boucard et Léon Férodet, sont présidents des CLL de Tulette32, de Montbrun-les-Bains et de Beausemblant33. Emile Bouchet est vice-président de celui de la Motte-Chalancon34, Roger Flachier est membre du CL de Saint-Vallier35, Alexandre Lameloise de celui de Portes36, Léonard Rapaud est au CL de Crest3? Les comités locaux permettent ainsi au Parti de rentrer en force dans la vie politique locale et de participer à de nombreuses municipalités alors qu'il en était évincé entre les deux guerres. A l'époque en effet, il ne dirigeait que deux mairies, celles de Saint-Uze (1515 habitants) et de Montfroc (petit village de 125 habitants)38 et n'avait au total que 25 conseillers municipaux39 répartis dans quelques localités de faible importance. Fort de ce pouvoir tout neuf, le PC peut ainsi peser sur la vie locale et tenter d'y jouer un rôle décisif. Or c'est précisément à Valence que 11 CDL se réunissent le 22 septembre 19444°. Prolongeant la première réunion de Vij:ille du 5 septembre4l, celle de Valence a comme objectif de préparer les Etats Généraux des 37 CDL de la zone SUD qui se tiendront à Avignon les 7 et 8 octobre. Les résolutions adoptées à Valence, se caractérisent par une tonalité révolutionnaire et par un alignement sur les positions du PC. Les CDL se considèrent en effet comme l'expression de la Résistance et de la "volonté révolutionnaire du peuple". Ils rappellent au gouvernement qu'il "tient son existence de l'action victorieuse des mouvements de Résistance et qu'il doit fonder sa politique sur la volonté de ceux-ci". Ils refusent d'être réduits à un rôle purement consultatif et entendent conserver leur pouvoir de décision dans tous les domaines. Ils revendiquent en particulier "l'autorité souveraine des commissions d'épuration", estimant qu'elles seules peuvent
Archives privées de Maurice Michel, ancien secrétaire fédéral. Journal d Albin VilheL Biographie d'Elie Ripert destinée à la section des cadres (1958). Articles Elie Boucard et Léon Férodet. dictionnaire du Mouvement ouvrier. Biographie d'Emile Bouchet destinée à la section des cadres (1946). Biographie de Jenny Flachier destinée à la section des cadres (1946). Biographie d'Alexandre Lameloise destinée à la section des cadres (1946). Article Léonard Rapaud, dictionnaire du Mouvement ouvrier. 38. Alain Chaffel, L'implantation du Parti Communiste dans la Drômede 1920à 1981,DEA,LyonII, 1992. 39. DépêcM Dauphinoise du 08-04-1940 qui donne la liste des Communistes déchus de leurs responsabilités municipales. 40. Les Al£obroges du 25-09-1944. Ce sont les CDLde l'Ain, des Hautes-Alpes, de l'Ardèche, de la Drôme, de l'Isère, du Jura, de la Loire, du Rhône, de la Saône-et-Loire, de la Savoie et de la Haute-Savoie. 41. Deux semaines plus tôt, le 5 septembre, une assemblée comparable avait réuni six CDL du Sud-Est. Vizille avait été choisie symboliquement car c'est ici qu'avait "jailli l'étincelle de la Révolution" (p. Buton, op. cil., page 141). 30. 31. 32. 33. 34. 35. 36. 37.

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"réaliser cette tâche avec le maximum d'efficacité"42. Soucieux de conserver le pouvoir, ils invoquent la nécessité d'attendre le retour des prisonniers et des déportés pour s'opposer à l'organisation d'élections "dans un proche délai". En matière de politique économique les choix de la commission économique sont conformes à ceux du PŒ qui veut abattre les trusts considérés comme responsables de la défaite de juin 1940. L'article 6 précise par exemple que "les industries classées dans les banques ou les assurances doivent devenir propriété absolue et entière de la nation, car ce n'est qu'à ce prix que "la France connaîtra la véritable démocratie". Il souligne également que si "le peuple de France a connu l'occupation des hitlériens" c'est parce que l'on n'a "pas su en 1936, engager la lutte contre les trusts qui ont organisé la défaite de la France". L'alignement sur la ligne du PC est donc quasi absolu43,preuve que l'influence des Communistes a considérablement progressé. Les municipalités nommées par le préfet en octobre et novembre - qui entérinent le rapport de force des CLL - renforcent encore le poids du PC44.A Nyons, Albin Vilhet se retrouve vice-président de la délégation municipale qui remplace la commission administrative nommée par Vichy, Léon Férodet devient maire de Beausemblant4S, ainsi que Marcel Piallat au Pègue, Henri Bonnet à Espenel, Gaston Meffre à Montauban-sur-Ouvèze46 ou Aimé Buix à Buis-lès-Baronnies. Dans les principales villes les Communistes entrent pour la première fois au conseil municipal. A Valence ils sont au moins 5 dont un
adjoint, sur un total de 28 personnes nommées par le préfet47 ; à Romans il sont

3. Ils utilisent aussi les organisations satellites du Parti pour investir les mairies. A Romans, les 3 Communistes officiels sont en compagnie de 4 cégétistes (tous Communistes), de 3 Front National (2 au moins sont membres du Parti), d'une Femme de France, (Communiste) et d'un membre des FUJP (Communiste), ce qui représente un total de 11 militants sur 25 conseillers municipaux4s. Point d'orgue à cette expansion, le PC parvient à pénétrer dans un bastion qui lui était totalement fermé auparavant, avec la nomination en octobre 1944, d'un sous-préfet communiste à Die (Auguste Werly)49. Au même moment, il se lance dans la création de comités patriotiques d'entreprise. Ces comités doivent rassembler dans chaque entreprise les repré-

sentants des salariés - ingénieurs, techniciens, employés, ouvriers - et les membres des différents mouvements de résistance. Ils peuvent aussi accepter éventuellement des patrons qui ont résisté ou qui "donnent la preuve de leur
patriotisme"so. Le secrétaire de l'union départementale des syndicats - membre

42. Les Al/obroges du 25-09-1944. 43. Les Al/obroges du 25-09-1944. NB: En accord avec les décisions prises, le comité drômois est chargé d'organiser avec le CDLdu Vaucluse, la prochaine assemblée d'Avignon. 44.. Rapport mensuel du préfet, octobre 1944,ADD, SOOW 29. 45. Article Léon Férodet, dictionnaire du Mouvement ouvrier. 46. Biographies de Marcel Piallat, Henri Bonnet et Gaston Meffre destinées à la section des cadres. 47. Les Al/obroges du 13-09-1944. (NB : il est évidemment impossible de repérer tous les Communistes). 48. Les Al/obroges du 07-10-1944. 49: Rappon mensuel du préfet, novembre 1944, ADD, 500 W 29. SO. La Voix Populaire de la Dr8tM du 04-11-1944.

LES COMMUNISTES À LA LffiÉRATION : R~VES ET RÉAUTÉS

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du Parti -, se charge d'en expliquer les buts et le fonctionnementdans La Voix Populaire du 4 novembre. TIs'agit écrit-il, de stimuler la reconstruction éco~ nomique du pays en empêchant les "sabotages des agents de la 5ème colonne, des trusts et des vichyssois". Si une usine manque de matières premières, le comité patriotique devra "s'adresser au comité de l'usine qui fournit cette matière première, pour connaître les raisons du retard dans les livraisons. Comme cela, les saboteurs seront vite découverts. De même, lorsqu'un industriel se refusera à vendre ses produits "alors que ses magasins sont pleins", le comité devra dénoncer ce "mauvais français" qui fait passer "ses intérêts égoïstes" avant l'intérêt général de l'entreprise parce que son geste ne peut provoquer que du chômage et nuire à la collectivité51. L'objectif est clair, il s'agit de donner à la classe ouvrière encadrée par le PC, les moyens de contrôler l'entreprise. Défini comme un mauvais français potentiel (ennemi de classe), l'industriel est donc surveillé de près. Mais pour que cet objectif ait quelques chances d'être atteint, il faut qu'il ait une dimension patriotique. C'est la raison pour laquelle ces comités sont d'abord "patriotiques". L'industrie doit par conséquent produire "des armes pour les vaillants FFI", elle doit "armer rapidement ces combattants de l'armée populaire pour qu'ils puissent chasser les boches de France". Ainsi sont associés dans la même opprobre l'ennemi de classe et l'ennemi national qui tous deux s'inscrivent symboliquement dans la thématique du complot contre le peuple52. Sous couvert de lutte contre les "saboteurs", ce nouvel organisme doit permettre au Parti de contrôler la production et les échanges en s'appuyant sur la légitimité de la Résistance.

L'échec des milices patriotiques Proposées de longue date par le PCF, les milices patriotiques ont été officiellement créées par le CNR au printemps 1944. Dans la Drôme, cependant, leur mise en place fut tardive. Les responsables FFI les ont installées progressivement entre le 6 juin et le 30 août. Chargées de recueillir "des renseignements sur les agissements de certains individus", les milices devaient théoriquement se contenter de pallier les déficiences de la police régulière. Début septembre, elles interviennent dans les principales cités et dans plusieurs chefs~lieux de cantons53.Or, dès le 10 septembre, leur action ne se justifie plus qu'occasionnellement car les services de police fonctionnent à nouveau convenablement Dans le but de les affaiblir, un arrêté du 20 septembre, les divise en deux groupes. Un premier groupe, baptisé "Corps permanent de police auxiliaire", fort de 350 à 400 hommes, conserve sa vocation de force de police, mais le second perd ce pouvoir. Le 28 octobre, au moment de la dissolution des milices, la police "auxiliaire" s'appuie sur 383
51. lA Voix Populaire de Ja Drôme du 04-11-1944. 52. P. Buton, op. cil., page 168. 53. RappQn du commissaire de police de Valence au directeur régional des services de police de Lyon, ADD, 500 W 3. .

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