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LES CRAPOUILLOTS BELGES JUIN 1915-NOVEMBRE 1917

De
277 pages
Les " crapouillots " de la guerre de 1914, ce sont les obus d'un mortier trapu qui pouvait être comparé à un crapaud. Jean Verhaegen restera dans cette unité combattante 22 mois . Il aura l'occasion de se frotter aux autres classes sociales que la sienne, découvrir leurs qualités et défauts, s'y faire des amis et tout cela sous le feu de la mitraille qui ne choisit pas ses victimes.
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Collection Graveurs de MémoirePublications du même auteur
Prisonnier des Allemands. 1942-1944
Les éditions Racine, Bruxelles, 1995.
Ma vie et autres textes de ieunesse, édités par Guy et Be-
noît VERHAEGEN, éd. les Blâchères, 1999.
Les Crapouillots belges dans la Grande Guerre. iuin 1915-
1917 , L'Harmattan, Paris, 2001.
Vers la Victoire de 1918- Un Patrouilleur belge à
l'Offensive de Septembre, suivi de « Libéré.. .déc1assé », avant-
propos de B.Verhaegen, éditions Les Blâchères- L'Harmattan
2001.Les Crapouillots belges
Juin 1915 - Novembre1917L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y lK9 HONGRIE ITALlEJean Verhaegen
édité par Guy et Benoît Verhaegen
Les Crapouillots belges
Juin 1915 - Novembre 1917
précédé de Jean soldat par Arthur Verhaegen
et suivi d'autres textes sur la Grande Guerre
Éditions Les Blâchères
F-26510 Montréal-les-Sources
L'Harmattan
7, rue de L'Ecole-Polytechnique 75005 PARISCrédits photographiques:
Sigfried Debaeke et De Klaproos : n02
Sigfried Debaeke et Musée Royal de l'Année et d'Histoire Militaire:
n°S 1,3,7,12
nOS 4, 5, 6, 8, 9, 15Musée Royal de l'Armée et d'Histoire Militaire:
Service photographique de l'Armée: n°s 12, 16
.nosIl, 13, 14, 17, 18, 19,Archives Verhaegen : et ill. de
couv.
Mortier Van Deuren.
Moment de détente. À gau~he Jean yerhaegen.
@ L'Hannattan 2001
ISBN: 2-7384-9782-9Préface
Jean Verhaegen est né en 1892. Il est le cadet d'une
famille de dix enfants. Gâté par sa mère et ses sœurs, il fut
cependant un petit garçon solitaire, triste et renfermé. Il
devint un jeune homme tourmenté par le sexe et le péché,
mais aussi un intellectuel épris de littérature, de peinture,
de musique et de théâtre. Il a 17 ans en 1909 quand il
commence ses études de philosophie à Namur et décide
d'écrire son journal. Des milliers de feuillets seront rem-
plis. L'introspection, l'auto-analyse y tiennent une grande
place. L'amitié, la famille, les engagements sociaux et le
souci des autres sont peu évoqués. En décembre 1913, il
commence une autobiographie qu'il intitule Ma viele Il
choisit d'écrire à la troisième personne. On peut penser
que c'est plus par souci d'humilité et de remise en cause de
soi que par orgueil ou satisfaction de soi. Il termine sa ré-
daction en mars 1914, mais poursuit son Journal jusqu'à la
fin juillet 1914.
En mars 1914, un événement révélateur de l'impatience
de la jeunesse à cette époque se produit à Louvain. Jean
Verhaegen, étudiant effacé jusqu'alors, prend avec d'autres
la tête d'une manifestation étudiante contre monseigneur
Van Cauwenbergh, le vice-recteur de l'université de
Louvain, auquel les étudiants reprochaient des comporte-
ments dictatoriaux et l'utilisation d'un réseau d'espionnage
des étudiants. Une semaine de grève paralysa l'université.
Le clou de la manifestation fut l'enterrement symbolique
du vice-recteur. Jean Verhaegen marchait devant le cer-
cueil. Malgré une tentative de conciliation auprès du
1 Verhaegen Jean, Ma vie et autres textes de jeunesse, édités par Guy
et Benoît Verhaegen, Montréal-les-Sources, Les Blachères, 1999,
243 p. Il s'agit d'une édition familiale dont quelques exemplaires sont
encore disponibles auprès des éditeurs.8
Cardinal, les dirigeants de la manifestation, dont Jean
Verhaegen, sont renvoyés de l'université. Son père qui
était intervenu vainement en sa faveur ne lui fait aucun re-
proche. Jean s'installe à Bruxelles et se prépare à présenter
son troisième doctorat en droit à l'université de Gand.
Jean Verhaegen n'avait rien d'un foudre de guerre. Il
était timide et détestait la violence et les armes.
Adolescent, il avait tué un jeune lapin avec la carabine de
son frère; fort ému à la vue du c~davre, il s'était juré de ne
plus toucher à une arme à feu. A plusieurs reprises, il re-
connaît dans son journal manquer de courage et craindre
le danger. Rien ne le prédisposait donc à un engagement
volontaire dans la guerre, si ce n'est un certain désespoir
proche du désir de mort. En tant que croyant, le suicide lui
était interdit, mais pas une mort involontaire à la guerre,
surtout pour une noble cause. Il faut ajouter à cela le désir
souvent exprimé de prendre ses distances avec un milieu
familial qu'il jugeait contraignant et rétrograde et de
rompre avec un genre de vie trop facile dont il avait honte.
Le souci de la défense de la patrie, idéal souvent pro-
clamé dans ses écrits de guerre, ne joua sans doute qu'un
faible rôle dans sa décision initiale. Donner un sens fort à
sa vie, rompre avec son passé fait de compromis, corres-
pondre à l'idéal d'austérité et de fraternité sociale auquel il
aspirait, ces motivations positives guidèrent également son
engagement et lui permirent d'y rester fidèle. Pendant les
quatre années de guerre, il refusa de sortir du rang: simple
soldat au début, il n'accepta que le grade de caporal. Il
connut tout au long de la guerre la vie rude des combat-
tants sans récrimination et sans regret. La camaraderie, la
découverte de la solidarité et de l'amitié entre soldats ex-
posés aux mêmes dangers, aux mêmes conditions de vie,
furent pour lui une révélation et lui permirent de supporter
les dangers et les privations de la guerre. L'importance de
la camaraderie entre soldats du front est évoquée par la
plupart des auteurs ayant traité de manière approfondie de
la Grande Guerre2. George Mosse situe ce sentiment dans
une perspective historique qui concorde avec les écrits au-
tobiographiques de Jean Verhaegen: «...un autre aspect
2 C'est ainsi qu'on a surnommé la Première Guerre Mondiale.Préface 9
de la vie des tranchées marqua les combattants: la cama-
raderie unissait les hommes d'un même peloton, qui parta-
geaient tout et étaient dépendants les uns des autres pour
survivre. Cela fut ressenti, rétrospectivement, comme une
expérience positive car, déjà avant la guerre, nombreux
étaient ceux qui rêvaient, en ce monde moderne, d'une vie
communautaire constructive qui leur offrirait un antidote
au sentiment de plus en plus envahissant de solitude3.»
Jean Verhaegen est l'auteur de deux ouvrages et d'une
pièce de théâtre sur la guerre de 1914-1918 et ses suites.
En 1920, il publie un récit sous le titre Vers la Victoire,
par la souffrance et par la mort. Avec pour sous-titre:
Souvenirs d'un patrouilleur belge à l'offensive du 28 sep-
tembre 1918. Le livre de 147 pages raconte la préparation
et la première journée de l'offensive finale de 1918. Jean
Verhaegen qui a déjà été blessé deux fois en 1914 et en
1915, est blessé une troisième fois de deux balles à
l'épaule et au poignet. La guerre est terminée pour lui. Il
relate longuement le calvaire de l'évacuation des blessés
vers les postes de secours encombrés puis vers les hôpi-
taux de campagne proches de la ligne de front, et enfin
vers l'arrière. C'est l'occasion pour lui de dénoncer
l'égoïsme et le cynisme des civils à l'égard des militaires
mais aussi l'opposition entre les combattants et les mili-
taires embusqués à l'arrière, qui n'ont pas connu le danger
mais en parlent beaucoup. Ce thème revint dans une pièce
de théâtre que Jean Verhaegen écrit en 1919 et qui porte
pour titre Libéré. .. déclassé 14Les inégalités sociales qu'il
dénonce entre les classes riches possédantes et le monde
ouvrier prolongent celles qu'il a vécues pendant la guerre
entre officiers et soldats. Il exprime sa totale solidarité
avec le monde ouvrier des simples soldats auquel il a vo-
lontairement tenu à appartenir pendant la guerre, malgré
3 Georges L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme. La
brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999, p. lO-
ll.
4 Libéré... déclassé! a été publié à la suite de Ma vie dont il est
question à la note n° 1. Les éditions L'Harmattan ont le projet de
rééditer Libéré...déclassé ! en 2001 en même temps que Vers la
Victoire. .. devenu introuvable.10
son diplôme et les protections que sa famille aurait pu lui
faire accorder.
Démobilisé en juillet 1919, il épouse en octobre 1920
Simone Piers de Raveschoot dont il eut cinq garçons. La
nouvelle invasion allemande du 10 mai 1940 et la capitu-
lation belge du 28 mai le choquent profondément. Dès
1941, il s'engage dans la résistance et envoie son fils aîné
Alfred rejoindre en Angleterre les forces de l'armée de li-
bération. En 1942, il est arrêté ainsi que sa femme et deux
de ses fils. Il est libéré en juillet 1944 mais arrêté à nou-
veau en septembre. Il meurt le 17 février 1945, assisté par
son fils Pierre, au camp de concentration de Schandelah
(Kommando de Neuengamme). TIeut le temps d'écrire ses
souvenirs de prison - Prisonnier des Allemands 1942-
1944 - publiés cinquante ans plus tard.
Les Crapouillots belges est chronologiquement le pre-
mier des trois témoignages de guerre de Jean Verhaegen.
Il concerne son expérience des tranchées de juin 1915 à
novembre 1917. Dans ses récits de jeunesse, l'auteur était
le personnage central du récit. Ici, ses camarades de pelo-
ton occupent le devant de la scène et il en trace des por-
traits toujours élogieux. L'introspection presque obses-
sionnelle qui sous-tendait ses récits d'avant-guerre a fait
place à l'observation des autres et à la réflexion concernant
le groupe dont il se sent solidaire. Des valeurs nouvelles
pour lui fondent ses jugements: l'honneur, le courage de-
vant le danger, la défense de la patrie, la solidarité et l'exi-
gence d'égalité ont remplacé la crainte du péché et de l'en-
fer, ainsi que les réflexes d'orgueil, d'égocentrisme et de
vanité. Tout au plus peut-on remarquer que dans certains
de ses textes d'avant-guerre et notamment de juillet 1914,
il souhaite des engagements sociaux qui seront ceux qu'il
réalisera tout au long de la guerre parmi les poilus5. Il
écrit, en juillet 1914, que «tant qu'il ne sera pas habillé
comme le sont les ouvriers et qu'il ne peinera pas à leurs
5 Le terme de poilu est attesté dans l'argot militaire dès 1897 au sens
d'«homme brave qui n'a pas froid aux yeux» ; pendant la Grande
Guere, dès 1915, il devient synonyme de «combattant» parmi les
civils de l'arrière. Sources: Dictionnaire historique de la langue
française, Paris, Le Robert, 1992.Préface Il
côtés, il aura des remords et sera malheureux». La guerre
lui permet d'accomplir cet idéal qu'il réaffinne à la fin de
sa pièce de théâtre de 1919. Raoul, le personnage principal
de la pièce, rompt avec sa fiancée et sa famille pour cher-
cher du travail dans les charbonnages à Charleroi. Il ex-
plique son geste: «Ce n'est que la continuation, la suite
logique de ma vie pendant la guerre.»
A partir de juin 1917, des changements se produisent;
l'usure des combattants après 35 mois de guerre dont 32
dans les tranchées, les contrastes croissants entre la vie
des civils et des embusqués6 et celle des soldats du front,
l'incompétence, la lâcheté, le cynisme et la corruption de
certains officiers conduisent à une démoralisation des
poilus des tranchées. C'est l'époque des grandes mutineries
qui secouent l'armée française. La révolution bolchevique
de 1917 contribue à réveiller les appartenances de classe
et fracture la solidarité des combattants. Jean Verhaegen
en témoigne dans plusieurs textes datés d'après juin 1917
et dont on pourra lire des extraits dans la deuxième partie
du présent livre. Il souffre de ces changements, mais les
comprend et partage les sentiments des soldats à l'égard
des embusqués, mais aussi des pauvres à l'égard des
riches.
Après le mois d'août 1918 et l'échec de la dernière
grande offensive allemande, l'espoir et l'optimisme renais-
sent parmi les soldats. L'offensive victorieuse du 28 sep-
tembre 1918 marque sur le front belge le tournant définitif
de la guerre. Jean Verhaegen, qui en décrit dans Vers la
Victoire les préparatifs et le premier jour, revient au récit à
la troisième personne comme dans Ma Vie, son récit auto-
biographique d'avant-guerre, ce qui est le signe qu'il tra-
verse à nouveau une période de crise morale. La fin de la
guerre approchant peut-être, comment vivre, comment
respecter les exigences d'un engagement social et moral
dans un monde dont il mesure à nouveau le désarroi et les
contradictions? Ce qu'il relate dans Vers la Victoire est
6 Le terme d'embusqué désigne tout à la fois le civil qui, en âge d'être
mobilisé, a réussi à échapper à l'enrôlement et le militaire qui, grâce à
son astuce ou à des protections, s'est fait affecter à un poste éloigné du
danger.12
une expérience individuelle, comme si une certaine forme
de solidarité active avait cessé de conditionner sa ré-
flexion. Il n'est plus comme dans les Crapouillots le
simple porte-parole et le témoin d'un groupe; il raconte
une aventure personnelle, celle de sa dernière blessure dès
le début de l'offensive. Les valeurs demeurent celles des
Crapouillots : patriotisme, sens du devoir, courage, hon-
neur, mais elles ne sont plus présentées comme partagées
par un groupe. Les Crapouillots sont le récit d'une aven-
ture collective. Le narrateur est un témoin solidaire du
groupe. TIagit avec lui, il pense comme lui. Tous sont unis
pour le meilleur et pour le pire.
Les éditeurs\ ,,,
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Le combat de Kaaskerke. Jean Verhaegen y fut blessé entre le pont
de l'Yser et la halte de Kaaskerke (Caeskerke).A
BlIlskamp.
Wul\'Cringcm.
HOlltem.
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Izcnbcrgc
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Lcisclc
W cst\'lctcrcn.
La Belgique non occupée et le front tenu par l'armée belge.
Du nord au sud, les secteurs de Nieuport, Ramskapelle,
Pervijze, Dixmude, Lo et SteenstraeteIntroduction
Le manuscrit des Crapouillots belges
Le texte des Crapouillots belges a été établi à partir de
deux manuscrits conservés à Blauwhuis - la maison
familiale des Verhaegen à Merelbeke, près de Gand -
dans les papiers ayant appartenu au caporal Jean
Verhaegen7, volontaire de la guerre 1914-1918.
Le premier manuscrit entaché de centaines de ratures,
de corrections et d'ajouts comporte 452 pages; les sauts
de chapitres ne sont pas marqués précisément et il n'y a
pas de table des matières. Le manuscrit est daté, en pre-
mière page, du 8 décembre 1917. Cette datation est
confirmée en page 14 ; Jean Verhaegen situe le moment
où il écrit 40 mois après le début de la guerre qui a éclaté
le 4 août 1914. Dans sa conclusion, J. V. fait allusion aux
18 mois qu'ils a passés avec la batterie. Comme, il a re-
joint les crapouillots le 5 août 1916, il est probable que
cette conclusion date de février 1918. La rédaction de ce
premier manuscrit s'est donc étendue sur deux mois.
Le second manuscrit se compose de 697 feuillets qua-
drillés de format Il x 17,5 cm dont la pagination est par-
fois incertaine. Chaque page, calligraphiée à l'encre noire,
compte en moyenne dix lignes, seul le recto a été utilisé,
le verso demeurant vierge. Si l'écriture n'est pas vraiment
soignée, elle est très lisible et contraste heureusement avec
7 Engagé volontaire comme simple soldat, Jean Verhaegen a été
gepromu brigadier le 4 mars 1916 lorsqu'il servait au régiment
d'artillerie. Il a terminé la guerre comme caporal au 12e de
ligne. Le grade de caporal dans l'infanterie équivaut à celui de
brigadier dans l'artillerie.16
l'écriture à laquelle Jean Verhaegen avait habitué les édi-
teurs de ses textes de jeunesse. Le manuscrit totalise envi-
ron 66 500 mots. Il est divisé en 17 chapitres numérotés
en chiffres romains et encadrés d'un court texte de présen-
tation intitulé Ma Batterie et d'une conclusion tout aussi
concise. De fréquents passages à la ligne divisent les cha-
pitres en paragraphes. Le manuscrit est accompagné d'une
table des matières de la main de l'auteur. L'auteur a relu
son texte et lui a apporté de nombreuses corrections.
Pour reconstituer les manques de la seconde version,
nous avons eu recours au premier manuscrit et notamment
aux pages 356 à 370 (20 pages, compte tenu des fantaisies
de la numérotation). Guy Verhaegen a fait une lecture
comparative des deux versions sans trouver de discor-
dance notable entre elles.
Le second manuscrit est daté de février 1917, ce qui
constitue très certainement une faute d'inattention de la
part de l'auteur: au lieu de 1917, il faut lire 1918. Dans la
foulée de l'achèvement du premier manuscrit, Jean
Verhaegen a donc entrepris de mettre au net son récit. Le
manuscrit porte les traces d'une relecture extensive en oc-
tobre 1918, si l'on en croit les corrections portées à la page
20 du manuscrit. La mention de «40 mois de guerre» qui
nous avait permis de recouper la date de rédaction de la
première version est raturée et corrigée en «50 mois de
guerre». Jean Verhaegen s'attache à améliorer son texte:
par l'ajout de précisions, la correction de certains mots et
le déplacement de membres de phrases. Il lui arrive éga-
lement de supprimer une phrase entière, voire tout un pa-
ragraphe. Octobre 1918 est un mois de loisirs forcés pour
l'auteur qui se remet de ses blessures du 28 septembre
1918 reçues lors de l'offensive des Flandres.
Pourquoi Jean Verhaegen n'a-t-il pas été plus loin dans
la préparation de son manuscrit et pourquoi ne l'a-t-il pas
fait publier, alors que dès 1920, l'éditeur bruxellois
Maurice Lamertin publiait Vers la Victoire, son récit de
l'offensive de 1918 ? La lecture des fragments retrouvés à
Blauwhuis et qui n'ont pas été intégrés dans Les
Crapouillots belges suggère une double réponse à cette
question. L'auteur s'y montre très critique vis-à-vis des
officiers qui commandent la batterie. Ses reproches por-Introduction 17
tent sur l'incompétence professionnelle de certains d'entre
eux, sur la malhonnêteté patente de quelques autres et sur
l'incurie et le favoritisme qui règnent dans son unité: la
charge de travail est inégalement répartie entre les soldats
qui montent aux tranchées et les nombreux embusqués qui
restent au cantonnement; en outre l'équipement indispen-
sable aux poilus - imperméables, lampes électriques,
bottes et même cartouches de revolver - est monopolisé
à des fins personnelles par les officiers et par leurs proté-
gés. Les décorations vont plus souvent aux gradés frous-
sards qu'aux simples soldats courageux. Le capitaine
Pirson lui-même, le commandant de l'unité, n'est pas épar-
gné par Jean Verhaegen qui est d'ailleurs obligé de le me-
nacer pour obtenir d'être muté. L'image positive de la bat-
terie que nous livre Jean Verhaegen dans Les Crapouillots
belges a viré au négatif.
Deuxième raison probable de la non publication: les
conflits d'idées avec ses camarades de combat et notam-
ment avec son plus proche compagnon. Jean Verhaegen
s'est expliqué sur cet épisode dans un texte écrit après la
guerre - probablement le texte d'une conférence - et
dont un fragment a été retrouvé dans ses papiers.
«Je termine ces souvenirs par une page de la guerre qui
m'a été affreusement pénible. Aux lance-bombes, en fé-
vrier 1918, pendant que j'évoluais rapidement intérieure-
ment vers la conviction de la nécessité absolue d'une au-
torité forte, (j'avais fait, si vous voulez, en 36 mois de
guerre l'évolution que pas mal d'hommes subissent entre
20 et 40 ans), j'évoluais assez timidement extérieurement,
de manière à ne pas heurter les sentiments de mes cama-
rades et à garder sur eux, l'ascendant que je crois avoir
exer~é sur pas mal d'entre eux.
«A la même époque (...) celui de mes camarades qui
me tenait le plus à cœur, un jeune ouvrier de Mouscron8,
de cette frontière où l'on a le cœur généreux, mais la tête
près du bonnet et vite révoltée, me lâcha complètement
dans les circonstances suivantes. Dans la même escouade
que lui depuis 1916, j'avais admiré son grand courage, son
8 Il s'agit de Jules Rogge dont J. V. trace le portrait au chapitre X du
présent ouvrage.18
esprit de dévouement, sa franchise, sa droiture obstinée. Je
m'étais lié avec lui. Nous partagions notre repos, nous
dormions sous la même couverture lorsque le froid nous y
contraignait.
«Je me sentais vraiment de cœur avec lui dans presque
toutes mes grandes émotions éprouvées. Lorsque je sen-
tais que nous n'étions pas pleinement d'accord sur de
grandes questions, je percevais très nettement que cette
divergence n'était pas due chez lui à sa nature fruste mais
honnête, mais à des préjugés de classe, combien compré-
hensibles pour un ouvrier jeune et ardent. Je le voyais su-
bissant la dure influence de sa vie et de son milieu de
jeune prolétaire d'avant-guerre et ce désaccord apparent ne
me froissait pas. D'ailleurs à force de vivre ensemble, les
mêmes misères et dangers, à force de subir l'influence des
événements et des réactions pareilles pour tous deux, nous
avions rapproché peu à peu la plupart de nos idées, j'avais
abandonné nombre de préjugés de bonne foi dus à l'igno-
rance où me maintenait le contact d'avant-guerre, presque
uniquement avec une classe sociale; lui de même avait
adouci certains angles et il était devenu moins injuste dans
ses jugements. Eadem velie, eadem nolle. Nous étions de-
venus de vrais amis de guerre. (...)
«Et voilà qu'en 1917, au moment de la révolution bol-
cheviste de Russie, la question des embusqués et parasites
riches se glissa peu à peu entre nous dans son esprit. Dieu
sait pourtant que je ne les défendais pas, que je ne cher-
chais pas à les excuser ni à atténuer la responsabilité des
chefs et du régime coupable de cet état des choses. Mon
ami ne pouvait donc me reprocher de penser autrement
que lui sur cette question; mais alors que chez moi, cela
engendrait la colère contre tous les responsables, chez lui,
il se formait peu à peu un abcès qui infectait toute son
âme. C'était de la haine contre tous les riches, de l'aveu-
glement voulu sur l'action bonne et utile de certains
d'entre eux, c'était la rancœur contre toute élite autre que
celle qui existe uniquement chez les ouvriers. Ce qu'il
voulait, ce n'était pas le redressement des abus, l'évolution
du régime, mais bien la destruction de la société toute en-
tière, qui permettait de telles infamies. Il n'y avait pas de
remèdes.Introduction 19
«S'il avait pu réaliser ses théories, c'était le sabotage de
l'armée et de la lutte contre l'envahisseur de notre pays
pour commencer : [le] soldat allemand, son frère, opprimé
comme lui par tous les capitalistes de tous les pays l'aide-
rait à la Révolution.
«Après le sabotage, la révolte, le vol des riches, on dé-
truirait le gouvernement bourgeois. Voilà quelles idées
germaient obscurément dans ce cerveau. C'était du nihi-
lisme assez nébuleux.
«Avec des idées pareilles, moi qui étais d'origine aisée,
qui restais patriote, qui comprenais chaque jour davantage
la nécessité de la discipline malgré les erreurs de certains
détenteurs de l'Autorité, moi qui faisais tous mes efforts
pour que le Service marche, en vue de la victoire, on com-
prendra que je lui devenais peu à peu antipathique.
«En peu de mois, je devins le bouc émissaire à ses
yeux, et je portais le poids de toutes ses amertumes accu-
mulées. Je personnifiais la classe dirigeante et possédante,
et comme il sentit qu'il pouvait me faire souffrir par sa
conduite, il n'y manqua pas: il fut sec avec moi, distant,
fermé, prit son demi-pain à part et au premier changement
de cantonnement, se mélangea à un autre groupe de sol-
dats, tire-au-flanc et d'allure louche. Il alla dans son éga-
rement jusqu'à prononcer de méchantes paroles sur mon
compte. (...)
«C'est en partie à la suite de cet événement malheureux
que je quitte les lance-bombes pour passer aux patrouil-
leurs du 12e de ligne, excellent régiment où l'esprit était
des meilleurs.»
Il est donc probable que Jean Verhaegen, ayant décidé
d'abandonner les lance-bombes pour rejoindre son régi-
ment d'origine, ait également renoncé à l'idée de faire pu-
blier Les Crapouillots belges.
Le temps ayant fait son œuvre et tous les protagonistes
du récit étant décédés depuis de nombreuses années, Guy
et Benoît Verhaegen ont jugé que l'heure était venue de
publier le livre de leur père. Le premier problème rencon-
tré a été l'absence de qualité littéraire du texte. En tant
qu'éditeurs de Ma Vie, Guy et Benoît savaient que Jean
Verhaegen écrivait mal avant la guerre. lis savent mainte-20
nant que la vie des tranchées n'a pas opéré de miracle sur
ce point. Le texte des Crapouillots belges a donc dû être
entièrement réécrit en suivant quelques règles simples:
a. La structure du texte a été respectée. La division en
chapitres, voulue par Jean Verhaegen, a été conservée
même si les intitulés ont été modifiés pour faire mieux
coïncider titres et contenus.
b. L'ordre des paragraphes, à l'intérieur de chaque
chapitre, a été respecté mais souvent plusieurs para-
graphes ont été regroupés pour faire coïncider sauts de
paragraphe et de contenu.
c. La construction des phrases a été modifiée tant pour
redresser les nombreuses incorrections grammaticales que
pour le confort de lecture.
d. Certains belgicismes ont été conservés, d'autres
remplacés lorsqu'ils risquaient de rendre le texte incom-
préhensible au lecteur non familiarisé avec le français que
l'on parle en Belgique.
e. L'orthographe, notamment celle des noms de lieux9,
et la ponctuation ont été corrigées et uniformisées.
Le résultat donne un texte que les éditeurs espèrent li-
sible mais sans aucune prétention littéraire et donc
conforme aux volontés de Jean Verhaegen telles qu'elles
sont formulées dans sa conclusion. Le lecteur pourra me-
surer le travail accompli en comparant l'écriture des
Crapouillots belges avec celle des fragments qui forment
la seconde partie de l'ouvrage et qui ont été regroupés sous
le titre de : Autres textes de guerre. Ces fragments sont
donnés tels quels, sans réécriture.
Un texte qui hésite entre histoire et mémoire
Les Crapouillots belges se présente comme un témoi-
gnage de guerre. L'auteur se propose de faire l'historique
gede son unité, la batterie de mortiers intégrée au IVe
gegroupe du régiment d'artillerie né du dédoublement le
9 Pour les toponymes, les éditeurs ont adopté l'orthographe en vigueur
à La Poste (Walhem, par exemple, devient Walem) sauf pour les villes
(Dixmude ne devient pas Diksmuide).Introduction 21
10 juillet 1916 du 3e régiment d'artillerie. Ces deux régi-
ments formeront désormais la 3e brigade d'artillerie de la
3e division d'armée de l'armée belge -la 3e D. A. - dont
geil sera souvent question dans les pages qui suivent. La
batterie de mortiers Van Deuren est l'héritière du peloton
de canons de 58 mm créé le 4 juin 1915 qui prendra l'ap-
pellation de batterie à partir du 25 mai 1916, à la faveur
d'un renforcement des effectifslO. Les canons de 58 mm et
les mortiers Van Deuren qui équipent successivement la
ge batterie sont des obusiers à faible portée utilisés dans
les tranchées. Dans l'argot des armées, les poilus les appel-
lent des crapouillots en raison de leur aspect de crapauds
trapus, d'où le titre du livre.
Le projet de Jean Verhaegen l'amène à écrire sur des
événements qu'il n'a pas vécus puisqu'il ne rejoint la bat-
terie que le 5 août 1916, soit 14 mois après la création du
peloton. Les sept premiers chapitres des Crapouillots
belges, qui couvrent la période allant de la création de
l'unité à l'arrivée des renforts issus de l'artillerie et dont
fait partie Jean Verhaegen, ont été écrits par l'auteur à
partir du témoignage des anciens mais on ne s'en rend pas
compte à la première lecture parce que le récit est rédigé à
la première personne comme le sont la plupart des témoi-
gnages autobiographiques. L'auteur ne fait rien pour dissi-
per l'ambiguïté qui naît de sa construction narrative.
D'autant que cette première période de la vie de la batterie
est décrite comme un âge d'Of où l'héroïsme était pratiqué
au quotidien sous les ordres d'un officier de légende, le
lieutenant Pirson.
À partir du chapitre VII - les luttes de bombes du
mois d'août 1916 - on se trouve devant un authentique
récit autobiographique, mais on n'a pas pour autant quitté
le terrain de la reconstruction. Car même si Jean
Verhaegen écrit comme il le dit lui-même dans des abris,
sur les genoux, au cantonnement ou dans les cafés sur un
coin de table, il ne s'agit jamais d'un journal écrit au gré
des impressions du moment. «.. .il ne s'agit pas exacte-
10 Ces dates diffèrent de celles données par J. V. dans le corps du
getexte. Nous nous sommes basés sur l'Historique du régiment
d'artillerie (voir bibliographie en fin de volume).22
ment d'une source directe mais, déjà d'une reconstruction,
d'une réécriture de l'expérience de guerre. Avec ce texte,
on entre bien dans le genre spécifique de l'écriture de té-
moignage, avec ses règles et sa logique propres. [L'auteur]
inscrit son travail dans une perspective particulière, celle
d'un devoir de mémoire.»ll
Jean Verhaegen a le sentiment d'appartenir au groupe
formé des soldats de sa batterie. TIcraint que la dissolution
de ce groupe, prévisible en raison de la fin de la guerre,
n'efface définitivement de la mémoire des hommes le sou-
venir de tant de mois de vie commune. Il a besoin de la
présence de ses camarades autour de lui pour entreprendre
son effort de remémoration. Tant il est vrai qu'il n'est de
mémoire individuelle qu'enchâssée dans une mémoire col-
lective12. Jean Verhaegen que son appartenance sociale
Il L'auteur dont il est question dans cette citation de Stéphane
Audoin-Rouzeau n'est pas Jean Verhaegen, mais bien l'historien
français Marc Bloch qui, comme J. V., a écrit des souvenirs de guelTe
parallèlement au journal succint qu'il tenait au jour le jour (voir
introduction de Stéphane Audoin-Rouzeau à Marc Bloch, Écrits de
guerre, p. 18, 19). Il Ya d'ailleurs beaucoup de similitudes entre les
deux auteurs. Marc Bloch né en 1886 était rainé de J. V. de sept ans.
Ils participent tous les deux à la campagne et à la retraite de 1914 et,
universitaires, ils commencent la guerre dans les tranchées. Marc
Bloch finira la guerre comme officier de liaison, tandis que Jean
Verhaegen, refusant toute promotion, restera en première ligne.
Résistant pendant la deuxième guerre mondiale, Marc Bloch sera
torturé et fusillé par les Allemands à Montluc en juin 1944. Jean
Verhaegen, résistant également, arrêté à deux reprises mourra au
camp de concentration de Schandelah en février 1945, suite aux
mauvais traitements subis au cours de sa captivité. Tous deux ont
laissé un témoignage posthume de leur expérience de la guerre de
tranchées en 14-18, ainsi qu'un récit de leur implication dans le
deuxième conflit mondial. Les Souvenirs de guerre 1914-1915 écrits
par Marc Bloch quelques mois après son éloignement du front on
connu une première publication dans le n° 29 du Cahier des Annales
avant d'être repris tout récemment dans Écrits de guerre 1914-1918,
Paris, Armand Colin, 1997, 195 p.
12 L'importance de la mémoire collective a été soulignée par un autre
contemporain de Jean Verhaegen, Maurice Halbwachs, un collègue de
Marc Bloch à l'université de Strasbourg, dans un livre intituléIntroduction 23
rejette à la marge de son unité est conscient que la guerre
finie, loin de ses compagnons d'armes, il aura toutes les
peines du monde à renouer avec ses souvenirs.
Notons enfin que le récit s'interrompt de façon abrupte
au moment où Jean Verhaegen obtient sa mutation. La vie
de la batterie pendant les derniers mois de la guerre n'est
pas traitée et la conclusion qui tient sur moins d'une page
surprend par sa brièveté.
Autre originalité de ce récit écrit à la première per-
sonne: lorsque l'auteur se met en scène, c'est soit à la
troisième personne, soit à mots couverts: quand il décrit,
au chapitre X, ses deux compagnons de tir, Jules Rogge et
André De Backer, il faut deviner que le gradé dont il feint
d'avoir recueilli les confidences n'est autre que lui-même.
Par contre Jean Verhaegen, l'auteur, est omniprésent: les
faits et gestes de ses compagnons, leurs dits ne sont pas
simplement relatés, ils sont systématiquement décodés.
Isolé au sein d'une unité de combattants d'origine modeste,
surtout des paysans et des ouvriers d'usine, Jean
Verhaegen interprète leur comportement à partir de ses
valeurs et de son expérience de fils de bonne famille. Il se
rend compte que l'exercice est périlleux et il consacre
d'ailleurs un chapitre entier de son livre à expliciter ce
qu'il appelle l'âme de la batterie.
Un dernier trait saillant est la myopie volontaire de
l'auteur qui limite son regard à sa batterie. Il ne nous dira
rien sur les autres unités à moins qu'elles n'entrent direc-
tement en contact avec la batterie, rien sur les Allemands
d'en face, rien sur les opérations alliées qui se déroulent au
même moment, rien sur la situation en Belgique occupée
et peu sur la situation à l'arrière, mise à part l'inlassable
dénonciation des embusqués.
précisément La mémoire collective, Paris, Presses Universitaires de
France, 1950.24
Les autres textes de guerre
Jean Verhaegen a beaucoup écrit pendant la guerre. Il
s'agit souvent de textes d'humeur griffonnés sur des pages
de carnet quadrillées. Il n'est pas toujours possible de
mettre une date sur ces feuillets et souvent les propos se
recoupent. Dans l'impossibilité de tout publier, les éditeurs
ont choisi de donner quelques extraits représentatifs de
l'ensemble. Ils forment la deuxième partie du livre. Dans
leur virulence et dans leur souci de tout dire, même et
surtout les choses déplaisantes, ces fragments forment un
utile contrepoint aux Crapouillots belges où percent la na-
ture indulgente de Jean Verhaegen et son souci de ne pas
blesser inutilement autrui.
Chronologie de la guerre en Belgique
La déclaration de guerre
La guerre de 14-18 est une guerre attendue. Depuis le
début du siècle, elle figure à l'agenda des chancelleries eu-
ropéennes. Le problème n'est pas de savoir si la guerre
aura lieu, mais où et quand elle éclatera et quels seront les
camps en présence.
En Allemagne, la bourgeoisie industrielle et les grands
propriétaires terriens voient dans la guerre une solution
tant aux problèmes extérieurs, les besoins de débouchés de
l'économie qu'aux problèmes intérieurs, les revendications
de la masse des salariés.13 L'Allemagne a signé, à la fin du
13 «Pour le souverain [Guillaume II], événements extérieurs et
intérieurs ne faisaient plus qu'un, comme en témoignent les
instructions qu'il adressait au chancelier [Bethmann-Hollweg] à la
suite de la crise franco-allemande de 1905-1906 et les événements
révolutionnaires de Russie: «D'abord abattre les socialistes; les
décapiter et les empêcher de nuire, si nécessaire par un bain de sang,
et ensuite seulement porter la guerre à l'extérieur.» Jacques Droz , Les
causes de la première guerre mondiale. Essai d'historiographie, Paris,
Seuil, 1973, p. 148.Introduction 25
XIxe siècle des traités de défense mutuelle avec l'Au-
triche-Hongrie et l'Italie: la Triple-Alliance.
En face, la Russie, la France et l'Angleterre ont consti-
tué la Triple-Entente. La Russie est en crise comme en
témoigne la révolution de 1905 : son système politique
autoritaire est en décalage avec les transformations éco-
nomiques qui la travaillent. Là aussi, la solution aux pro-
blèmes intérieurs est recherchée en dehors des frontières:
guerre de Mandchourie contre le Japon, guerres balka-
niques et programme de réarmement. La France qui n'a
pas accepté la perte de l'Alsace et de la Lorraine suite à sa
défaite en 1870, s'est engagée à soutenir la Russie en cas
d'agression extérieure et l'Angleterre s'est jointe à elles, au
nom de la politique de balancier qu'elle mène traditionnel-
lement sur le continent. Au sein de la Triple-Entente, les
visées impérialistes et les besoins d'expansion de l'éco-
nomie capitaliste jouent un rôle tout aussi important que
dans les empires centraux.
Mais à l'été 1914, les jeux ne sont pas faits.
L'Allemagne espère toujours que l'Angleterre se tiendra à
l'écart du conflit et l'Italie, théoriquement alliée de l'Alle-
magne et de l'Autriche, prépare son ralliement à la Triple-
Entente. L'attitude que prendra la Belgique est également
une inconnue. Elle est neutre depuis 1839 et sa neutralité
est garantie par ses voisins. C'est une puissance écono-
mique mais ce n'est pas une puissance militaire: les cabi-
nets catholiques qui se sont succédés au pouvoir ont
longtemps négligé les dépenses militaires. Ils se méfient
du service militaire obligatoire14 et ne croient pas à une
guerre avec l'Allemagne, le partenaire commercial et in-
dustriel privilégié.
En Allemagne, comme en France, la guerre n'est envi-
sageable que moyennant un consensus entre les princi-
pales forces politiques: l'Union sacrée. En s'y ralliant, la
majorité de la social-démocratie allemande espère négo-
cier le suffrage universel et une place dans le jeu politique
14Niemand gedwongen soldaat (Que personne ne soit forcé à devenir
soldat) est une petite phrase programmatique que l'on répétait souvent
dans les milieux catholiques. La tradition orale de la famille
Verhaegen l'a fidèlement transmise de génération en génération.26
plus en rapport avec sa force réelle. La lIe Internationale
qui regroupait les partis socialistes européens s'est pour-
tant toujours prononcée contre la guerre mais son opposi-
tion n'a jamais pris un tour concret. Le 29 juillet le Bureau
socialiste international réunissait à Bruxelles les dirigeants
de la social-démocratie européenne; la seule décision qui
sortit de cette réunion fut d'avancer au 9 août le congrès de
l'Internationale.
«Une fois la guerre déclarée, les différents partis socia-
listes adhérèrent à la défense nationale, en France où,
après l'assassinat de Jaurès, le soir du 31 juillet, socialistes
et syndicalistes se rallièrent à l'Union sacrée, comme en
Allemagne où les sociaux-démocrates acceptent la
Burgfrieden (la paix civile), mais aussi dans la plupart des
autre pays.»15 Il y eut des exceptions; en Angleterre, l'In-
dependant Labour Party appela à la grève générale et en
Russie, les sociaux-démocrates refusèrent de voter les
crédits de guerre.
-'En Belgique, le Parti ouvrier belge dirigé par Emile
Vandervelde, président en exercice de la lIe Internationale,
se rallie également à l'Union sacrée. Vandervelde est
nommé ministre d'état et entre dans le gouvernement
d'union nationale formé le 4 août 1914 en tant que mi-
nistre sans portefeuille. Si la politique d'Union sacrée
marque pour les socialistes belges un virage à 1800, elle
soulève des réticences dans l'aile droite du parti catholique
qui voit d'un mauvais œil les socialistes être associés au
pouvoir. Au sein du parti catholique, d'autres sont pourtant
conscients de l'inéluctabilité du suffrage universel et s'em-
ploient à conquérir une base électorale ouvrière. L'un des
artisans de cette stratégie n'est autre qu'Arthur Verhaegen,
le père de Jean Verhaegen.16
Le 31 juillet 1914, suite à l'entrée en guerre de l'Au-
triche-Hongrie contre la Serbie, la Belgique, à l'exemple
de la plupart des pays européens décrète la mobilisation
15 Jean-Jacques Becker, L'Europe dans la Grande Guerre, Paris,
Belin, 1996, p. 44-45.
16 Sur Arthur Verhaegen, consulter le livre que lui a consacré Jan De
Mayer: Arthur Verhaegen 1847-1917. De Rode Baron, Leuven,
Universitaire Pers, 1994, 696 p.Inuoducdon 27
générale. L'armée compte environ 200 000 hommes aux-
quels viendront se joindre dans les premiers mois de la
guerre les 18 000 miliciens de la levée de 1914 qui
n'avaient pas encore été incorporés et près de 18 000 vo-
lontaires17. Le 2 août 1914, l'Allemagne adresse un ulti-
matum au gouvernement belge, réclamant le libre passage
de ses armées à travers la Belgique. Le gouvernement
belge a 12 heures pour donner sa réponse. Le soir même,
le gouvernement décide de rejeter l'ultimatum et de s'op-
poser par les armes, le cas échéant, à la violation de sa
neutralité.
Le 1eraoût 1914, Jean Verhaegen, étudiant en droit, se
er régiment des grenadiers àprésente à la caserne du 1
Bruxelles. Il est porteur d'un certificat de moralité signé le
jour même par l'échevin Callaert, bourgmestre faisant
fonction de Merelbeke. Le lendemain 2 août, il est re-
connu apte au service par le docteur Paul Couturier, mé-
decin de bataillon, et signe son engagement en qualité de
volontaire pour le temps pendant lequel l'armée restera
ersur le pied de guerre. Il est incorporé au 1 régiment de
grenadiers. Les premiers mois de 1914 ont été difficiles
pour Jean Verhaegen. Il a été renvoyé de l'Université de
Louvain et s'est installé à Bruxelles pour préparer en
catastrophe ses examens de troisième doctorat en droit.
Son journal et l'autobiographie qu'il rédige à l'époque
témoignent d'un état dépressif qui lui fait parfois songer au
suicide. L'engagement et la perspective d'une mort au
combat lui apparaissent comme une porte de sortie à ses
problèmes du moment. Mais Jean Verhaegen partage aussi
les convictions et les valeurs de sa famille, notamment
celles qui touchent à l'honneur de la patrie. La Belgique
est exposée à une guerre de légitime défense contre
l'agresseur allemand. Chacun, sans distinction de classe,
doit faire son devoir; les jeunes, issus des classes
dirigeantes de la société doivent montrer l'exemple et
monter en première ligne. Le 3 août, Jean Verhaegen
reçoit sa feuille de route; il est dirigé sur le dépôt du
régiment des grenadiers à Malines.
17 Ces chiffres sont donnés par Luc De Vos dans La première guerre
mondiale, s. 1., Collet, 1996, p. 21.