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Les Déportés en Isère (Tome II)

De
610 pages
La volonté de dire l'horreur des camps existe depuis 1945, et les actions de mémoire portées par les associations d'anciens déportés le montrent. Mais le sens donné à la construction et au dévoilement de la mémoire de la déportation évolue. D'abord conçu comme une mission testimoniale incontournable, le devoir de mémoire devient une mission éducative. Le devoir de mémoire est constructeur d'une mémoire, élément de justice, source d'oppositions politiques.
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Les Déportés en Isère

Histoire des associations : La mémoire
(1945-1995)

Tome II

Série dirigée par Jean-William Dereymez, Directeur adjoint de l’Institut d’Études Politiques de Grenoble L’édition de cet ouvrage a été effectuée sous la responsabilité de Pierre Croce, Chargé de mission sur la politique de publication, avec la collaboration de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt, Université Pierre Mendès France, Grenoble 2.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École polytechnique – 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11870-6 EAN : 9782296118706

Karin Dupinay-Bedford

Les Déportés en Isère Histoire des associations : La mémoire
(1945-1995)

Tome II

La Librairie des Humanités Série « Mémoire des Alpes »

L’Harmattan

La Librairie des Humanités
Dirigée par Thierry Ménissier, docteur de l’EHESS, Maître de conférences de philosophie politique à l’Université Pierre Mendès France, Grenoble 2, et Pierre Croce, chargé de mission sur la politique de publication de l’UPMF. La Librairie des Humanités est une collection coéditée par les Éditions L’Harmattan et l’Université Pierre Mendès France de Grenoble. Destinée à recevoir, dans ses diverses séries, des textes couvrant tout le champ des sciences sociales et humaines, son caractère universitaire lui fait devoir et privilège de promouvoir des travaux de jeunes auteurs autant que de chercheurs chevronnés. Membres du Conseil scientifique de la collection : Thierry Ménissier, Sciences de l’Homme – Alain Spalanzani, Gestion – Fanny Coulomb, Économie – Jérôme Ferrand, Droit – Pierre Kukawka, Politique et Territoire – Jacques Fontanel, Série « Côté Cours » – JeanWilliam Dereymez, séries « Mémoire des Alpes » et « Sentiers de la Liberté » Série « Mémoire des Alpes » Cette série trouve ses origines dans un programme Interreg Alcotra éponyme, initié en octobre 2003 et regroupant chercheurs et collectivités territoriales de Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Piémont, Ligurie. À la différence de la série « Sentiers de la Liberté », « Mémoire des Alpes » comprend des volumes attachés spécifiquement au massif alpin, privilégiant la période de la Seconde Guerre mondiale, sans exclusivité : l’un des principes du programme n’est-il pas de replacer les Années noires dans la longue durée, d’insister sur les effets de la mémoire avant, pendant et après le conflit ? Aussi la série scrute-t-elle hommes, faits, structures en amont comme en aval de la Seconde Guerre mondiale, l’essentiel résidant dans la recherche des racines de la mémoire de cette région d’Europe, sinon de l’identité alpine.
Dans la série « Mémoire des Alpes » Daniel J. GRANGE, Du Môle au Maquis des Glières, Vie et mort d’un jeune Résistant savoyard – Paul Lespine (1926-1944), 2007. Hélène BARIOT-DUCHÊNE, Aristide CHAMBAZ et Chantal FONTANEL, Chroniques de Guerre, Anthy 1914-1918, 2007. Dans la série « Sentiers de la Liberté » Paul TILLARD, Le pain des temps maudits (roman), suivi de Mauthausen (témoignage), 2007. DEFENSE DE L’HOMME, Les témoins qui se firent égorger, 2007. Amandine ROCHAS, La Handschar, Histoire d’une division de Waffen-SS bosniaque, 2007. Jean-William DEREYMEZ, Le refuge et le piège : les Juifs dans les Alpes (1938-1945), 2008.

A Stefan, mon fils
Il est des histoires qu’il ne faut pas oublier, Et transmettre …

Remerciements
E TRAVAIL DE LONGUE HALEINE – doctorat et publication – doit beaucoup à certaines personnes. Mes remerciements iront à elles. Tout d’abord, les témoins. Henry Duffourd, Roger Fleury, Edouard Bordet, Paul Guillerminet, Charles Brun, Camille Armand, Roger Grandoni, Émile Oddoux, et Simone Lagrange ont eu la patience et la disponibilité pour répondre à mes nombreuses questions, les mots pour rire parfois dans ces entretiens empreints de tant de douleur. Qu’ils en soient ici mille fois remerciés. Les nombreux autres me pardonneront de ne pas les mentionner nominativement, mais ils sont présents de toute manière. Ils ont tous apporté leurs témoignages, leurs lumières avec des accents précieux à mon travail d’historienne et chers à mon cœur. La richesse de leur participation est inestimable. Ensuite les historiens, et d’abord Éric Vial, mon directeur de thèse, pour m’avoir suivi et orienté ; sa patience, ses conseils et sa lecture méticuleuse furent eux aussi précieux. Ils permirent un enrichissement intellectuel continuel et des mises en valeur importantes. D’autres par leur réflexion et qui furent des références : Annette Wieviorka pour son travail sur la mémoire de la déportation, Bernard Bruneteau pour celui sur les génocides, René Rémond, Jean-Pierre Azéma et Jean-Jacques Becker pour leur immense culture historique, parmi d’autres. Puis l’Institut d’Études Politiques de Grenoble en la personne du politologue Jean-William Dereymez et les Éditions L’Harmattan par Pierre Croce qui me proposèrent et acceptèrent la publication de ma thèse, dans le cadre du projet INTERREG Mémoire des Alpes et auquel j’ai participé. Qu’ils soient remerciés pour la reconnaissance dont ils me font l’honneur, ainsi que pour le travail que je leur rajoute avec cette publication. Une place doit aussi être faite aux personnes qui apportèrent leurs aides à l’occasion de mes recherches, comme les archivistes des diverses municipalités iséroises, le secrétariat du sanatorium de Saint-Hilaire-du-Touvet, et puis toutes les autres qui à un moment ou à un autre surent répondre à mes attentes. De même, l’ancien directeur de l’Office départemental des anciens combattants et victimes de guerre, M. Zaparucha, ainsi que M. Armand, celui de l’annexe rue des Marronniers, nous apportèrent leurs connaissances et leur compréhension de certains aspects du monde où gravitent les anciens déportés. Enfin, un merci aussi à Céline qui eut la tâche ingrate de la relecture et de la correction, à ma mère qui m’encouragea et me soutint, à tous qui me supportèrent à tout instant, aussi bien dans les moments d’euphorie que dans ceux de doute. Pour achever, que ceux qui ne sont pas cités ne m’en veuillent pas, ils sont dans ce travail, page après page…

C

Sommaire
Remerciements Abréviations Préface par Jean-William DEREYMEZ Introduction FONDEMENTS
Chapitre I :
1945-1946. LES FONDEMENTS DE LA MEMOIRE ISEROISE
DE LA DEPORTATION

9 13 15 17

27

MEMOIRE DE LA DEPORTATION
Chapitre II : Chapitre III :
1945-1971 : DES ACTIONS SOUTENUES 1971-1995 : DES MOYENS RENOUVELES

57 153

MEMOIRE ET IDEAUX
Chapitre IV : Chapitre V :
1945-1995 : DES REVENDICATIONS
AU NOM DE LA MEMOIRE

1945-1995 : DES ACTIONS POLITIQUES ET MORALES

289 323

REFLEXION CONCLUSIVE
Chapitre VI :
MEMOIRE OU MEMOIRES ? LA RHETORIQUE UTOPIQUE DE L’UNION

413 455 471 517 541 569 603

Conclusion Annexes Sources Bibliographie Index des noms de personnes et de lieux Table des matières

Abréviations
Anciens combattants et victimes de guerre Archives départementales de l’Isère Association départementale des déportés, internés et familles Association départementale des déportés et internés résistants et patriotes Association des mouvements de Résistance Archives municipales Archives nationales Association nationale des anciens combattants résistants Association nationale des victimes de l’Allemagne et du nazisme Archives privées de l’Association départementale des déportés, internés et familles de l’Isère AP-ADIRP Isère Archives privées de l’Association départementale des déportés, internés résistants et patriotes de l’Isère AP-Amicale du 11 Novembre 1943 Archives privées de l’Amicale du 11 novembre 1943 ARAC Association républicaine des anciens combattants AS Armée secrète CHOLF Commission d’histoire de la Résistance et de la Déportation CNR Conseil national de la Résistance FNAR Fédération nationale des anciens résistants FNCEAIDP Fédération nationale des centres d’Entraide des internés et déportés politiques FNDIP Fédération nationale des déportés et internés patriotes FNDIR Fédération nationale des déportés et internés de la Résistance FNDIRP Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes FTPF Franc-tireurs et partisans français FTP-MOI Francs-tireurs et partisans – Main-d’œuvre immigrée IHTP Institut d’histoire du temps présent MNGPD Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés MNCR Mouvement national contre le racisme MRDI Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère ONAC Office national des anciens combattants OSE Œuvre de secours aux enfants PCF Parti communiste français PRO Patriotes résistants à l’occupation RG Renseignements généraux SOL Service d’ordre légionnaire SS Schutzstaffel (échelon de protection) STO Service du travail obligatoire UFAC Union des fédérations d’anciens combattants UMAC Union UNC Union nationale des combattants UNADIF Union nationale des associations de déportés, internés et leurs familles UJRE Union des Juifs pour la Résistance et l’entraide ACVG ADI ADIF ADIRP AMR AM AN ANACR ANVAV AP-ADIF Isère

13

PRÉFACE
on le sait, le « Devoir de mémoire » s’impose comme un impératif dit « citoyen », voire une obligation morale, poussant vers le néant le « droit à l’oubli » revendiqué par d’aucuns1. Dans la construction de cette mémoire, le rôle des témoins a été privilégié, prenant même parfois, dans certains cas, l’avantage sur celui des historiens. Ces témoins œuvrent ou plutôt œuvraient – car ils disparaissent progressivement – individuellement mais aussi collectivement dans le cadre d’associations qui fleurirent dès la Libération, associations d’« anciens combattants » dont celles de la Grande guerre avaient fourni le modèle, mais aussi associations de ce type nouveau d’acteurs que généra la Seconde Guerre mondiale, les déportés. Or, si les associations d’anciens combattants ont leurs historiens, au premier rang desquels Antoine Prost2, si la Légion des combattants a aussi trouvé le sien3, il n’en va pas de même pour celles regroupant les anciens déportés. Aujourd’hui, grâce à la thèse de Karin Dupinay-Bedford, consacrée aux associations de déportés d’un département connu pour son rôle dans la Résistance, le département de l’Isère, un nouveau pas a été franchi dans la connaissance de ce milieu si particulier. D’autant que ce travail universitaire s’appuie, comme il se doit, sur un impressionnant corpus, archivistique bien sûr, mais aussi procédant du recueil méticuleux de témoignages oraux. La déportation constitue un phénomène historique ancien, dont nous n’avons pas encore exploré tous les avatars, qui connut des formes paroxysmiques à l’époque contemporaine, avec l’émergence des régimes totalitaires. Aujourd’hui encore, le vocable évoque principalement, dans la mémoire collective, le seul régime nazi et la Seconde Guerre mondiale. Même dans ce cadre historique précis, les termes mêmes de « déportés », de « déportation », prêtèrent et prêtent encore à discussion, voire à polémique, d’aucuns se réclamant, indûment aux yeux des « vrais » déportés, d’une appellation devenue méliorative : ne vit-on pas certains travailleurs en Allemagne, y compris des volontaires, s’autoproclamer « déportés du travail » ? Même en écartant cette catégorie, les clivages persistent entre déportés raciaux, déportés politiques, anciens otages. La déportation ne fut pas une mais multiple, le vécu des uns ne correspondant pas toujours à celui des autres, en dépit de bien des traits communs, l’asservissement, l’humiliation, la souffrance.
Ferenczi Thomas (dir.), Devoir de mémoire, droit à l’oubli ?, Bruxelles, Éditions Complexe, 2002, 286 p. Prost Antoine, Les anciens combattants et la société française. 1914-1939, Tome I : Histoire, Tome II : Sociologie, Tome III : Mentalités et idéologies, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 237 + 261 + 268 p. 3 Cointet Jean-Paul, La Légion française des combattants, 1940-1944. La tentation du fascisme, Paris, Albin Michel, 1995, 462 p.
1 2

A

UJOURD’HUI,

15

Dans ces conditions, la mémoire de la Déportation et, partant, les associations et leur rôle, ne pouvaient être semblables : le déporté du fait de sa seule naissance, celui qui le fut pour ses actions de Résistance, enfin le déporté par hasard, le premier destiné le plus souvent à l’extermination rapide, les autres à la mort lente généralement par le travail, ne véhiculent pas la même mémoire. D’autant que les premiers appartenaient à ce que, faute de terme plus approprié, nous appellerons une « communauté », elle-même traversée du clivage parfois déterminant entre Français et étrangers. La création de l’« Amicale d’Auschwitz », comme le montre Karin Dupinay-Bedford, répondit à cette nécessité de porter un témoignage spécifique, celui des survivants de la Shoah. Partage aussi la Déportation une autre dichotomie, à laquelle nous donnerons une appellation réductrice, mais parlante : la politique. L’enjeu de la mémoire, à la Libération, est tel que les choix politiques des déportés intervinrent quasi immédiatement. Karin Dupinay analyse avec une grande minutie l’apparition, puis l’ossification de clivages politiques entre rescapés, clivages remontant parfois à l’avant-guerre, approfondis par la guerre et surtout par la Guerre froide. Cette coupure entre ceux qu’il faut bien appeler les communistes, arc-boutés à la Libération sur le prestige du « Parti des 75 000 fusillés », alors premier parti de France par le nombre de militants, de « compagnons de route » et d’électeurs, sur celui de l’URSS qui réussissait à faire oublier le mois d’août 1939 et ce pacte qui, à bien des égards, fut une alliance entre les deux môles du totalitarisme, et leurs adversaires politiques d’alors, gaullistes principalement, hommes de droite en général, perdure. Elle prend un tour nouveau avec l’élargissement du recrutement des associations d’abord aux familles, principalement aux descendants directs, puis aux « amis ». Ainsi voit-on aujourd’hui, comme dans le champ de la Résistance, des associations de « Fils et de filles de déportés juifs de France », d’« Amis de la Fondation de la Déportation », conservant les spécificités des déportations : pour ne citer que l’association des « Amis de la Résistance », très active en Isère, ne doit-on pas relever son ignorance systématique – et symptomatique – de l’orthographe même d’« Auschwitz »4 ? En outre, par-delà les clivages politiques, l’instauration d’une certaine mémoire, existaient et existent aussi des intérêts matériels : être reconnu « déporté » par l’État, c’est aussi ouvrir la voie à d’éventuelles compensations financières, au demeurant fort méritées. Ainsi vit-on naguère des enfants de déportés politiques réclamer les mêmes avantages que les descendants de déporté raciaux. Nous n’aurons garde d’oublier non plus les rivalités personnelles, voire de clochers, qui traversent, non sans susciter un humour involontaire par leur caractère picrocholin, cette histoire des associations de déportés de l’Isère. On comprend donc tout l’intérêt que prend l’édition de cette belle thèse de Karin Dupinay : montrer à un public qu’on espère vaste ces cheminements de la mémoire de la Déportation, à travers les différents prismes qu’elle emprunte, les enjeux qu’elle suscite hier comme aujourd’hui, les situations nationales, locales et personnelles.

Jean-William DEREYMEZ, Directeur-adjoint de l’Institut d’études politiques de Grenoble.
4

Cf. certains articles de Martine Peters dans Résistance Isère, le périodique de cette association.

16

INTRODUCTION

8 MAI 1945 MARQUE LA FIN DES COMBATS en Europe avec la signature de l’armistice. Comme l’ensemble des populations, les Isérois saluent le retour officiel de la paix. Mais ces temps font apparaître deux sentiments, deux attitudes, deux systèmes de pensée. Si les populations veulent croire à un monde dénué de souffrances, la réalité les rattrape brutalement, suite de prémices annoncés par la découverte du charnier du Polygone en septembre 19441, et par l’écho des douleurs de familles attendant le retour de leurs absents : prisonniers de guerre, requis du STO et disparus des suites de rafles ou de faits de Résistance. Le département s’est brillamment illustré pendant le conflit, montrant un indéfectible attachement à la patrie, élevant le combat et le sacrifice résistants au rang de modèles, aussi bien pour les locaux que pour les nationaux. Grenoble, surnommée « capitale des maquis », distinguée par le général De Gaulle avec la croix de la Libération le 5 novembre 19442, redevient le siège préfectoral insufflant par là même la réinstauration de la République avec un préfet issu de la Résistance, Albert Reynier3. Surtout, la ville devient le centre d’une réflexion mémorielle sur la place et la reconnaissance du vecteur résistant dans la mémoire de la Victoire, décidant les anciens résistants à fonder leurs associations dans l’agglomération. C’est dans ce contexte particulier que s’inscrivent les rescapés isérois des camps de concentration et d’extermination. Ils commencent à rentrer, pour les premiers durant les derniers jours d’avril 1945, pour la plupart en mai-juin. Ils sont immédiatement confrontés à une incompréhension de la part d’une société qui ne pouvait ni entendre leurs demandes, ni comprendre leur martyre. Alors, les déportés fondent l’embryon d’un groupe de pression le 16 juin4, avant de créer la première association d’anciens déportés le 7 novembre : l’Association départementale des déportés et internés résistants et patriotes de l’Isère
E

L

Philippe Barrière, Histoire et mémoires de la Seconde Guerre mondiale. Grenoble en ses après-guerre (1944-1964), Grenoble, PUG, 2004, p. 51. 2 Philippe Barrière, Histoire et mémoire…, op. cit., p. 99. 3 Albert Reynier est né en 1889. Ancien instituteur et directeur de l’école d’application de l’école normale d’instituteurs à La Capuche, socialiste et franc-maçon, il entre dans le mouvement Combat dès 1941. Il dirige ensuite l’Armée Secrète de l’Isère puis le secteur 6 des maquis isérois et le 5 janvier 1944, à Méaudre, participe à la Réunion Monaco qui décide de l’orientation politique du département à adopter dès la libération. Il siège au Comité départemental de Libération Nationale et le 5 mai 1944, il est désigné Commissaire de la République. Enfin, le 28 août, il devient préfet de l’Isère. Il meurt le 21 janvier 1949. Cf. Pierre Bolle, Grenoble et le Vercors. De la Résistance à la Libération. 1940-1944, Lyon, La Manufacture, 1985, p. 329. 4 Les Allobroges, « Création de l’association des internés et déportés politiques », 18 juin 1945.
1

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(ADIRP)5, affiliée à la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP)6. Son président est Paul Monval7, rapidement remplacé par Louis Baille-Barelle8. Mais si les survivants affirment leur union, cette dernière est un leurre. Les déportés sont rattrapés par les tensions des temps ; la division politique entre les partis sur fond de guerre froide se répercute dans l’association dont le bureau est communiste9. Pourtant, cela n’empêche pas la création de neuf sections intermédiaires, principalement situées dans la périphérie de la commune centrale. Elles se situent dans des villes ou des groupes de villes : Échirolles10, la rive gauche du Drac avec Sassenage, Fontaine et Seyssins 11, puis Saint-Martin-d’Hères et Gières12, La Tour-du-Pin 13, Rives, SaintMarcellin-Vinay-Roybon14, Vizille15, Voiron16, et Vienne17. Mais cette expansion ne fait pas illusion : certains membres revendiquent la prise en compte de leur mémoire propre, gage de leur identité associative : les rescapés de la rafle qui a suivie la manifestation patriotique du 11 novembre 1943. Le 22 septembre 1946, pendant une réunion de l’ADIRP Isère, les survivants de la tragédie de 1943, avec Abel Germain à leur tête,
Le Réveil, « L’association des déportés et internés politiques », 8 novembre 1945. Karin Dupinay-Bedford, Les déportés en Isère. Histoire des associations : Genèse et revendications (1945-1992), Paris, Harmattan. 7 Paul Monval est né le 4 novembre 1903. Il est directeur de la caisse agricole de l’Isère lorsqu’il est révoqué par Vichy. Emprisonné, il est relâché. Il rejoint le PCF et quitte le département pour le Vaucluse où il prend des responsabilités politiques. Il est arrêté le 6 mai 1944 à Avignon et déporté le 28 juillet à Neuengamme. Libéré en 1945, il rentre à Grenoble et s’investit dans le comité des déportés et des internés politiques de l’Isère. Cf. Entretien avec Charles Brun, le 24 avril 2000. 8 Louis Baille-Barelle est né le 27 juin 1908 à Grenoble. Issu d’une famille ouvrière, il est chaudronnier à Neyrpic puis à la Viscose. En 1936, il y désigné comme secrétaire du syndicat CGT. Mobilisé en 1940, il rejoint finalement sa famille et reprend sa place dans l’usine dans laquelle en 1942, il devient membre de la commission permanente du Comité social ainsi que des commissions « jeunes » et « entraide ». La même année, contacté par Georges Bois-Sapin, résistant isérois, il rentre dans le mouvement Combat et est désigné comme responsable des Groupes Francs à la Viscose. Il développe aussi des cercles d’études dans le milieu ouvrier grenoblois, en liaison avec l’École des cadres d’Uriage. Le 27 septembre 1943, dénoncé, il est arrêté par la Gestapo au cinéma Eden, pendant une conférence de Philippe Herriot. Interné à Montluc, transféré à Compiègne, il est déporté à Buchenwald le 16 décembre, puis dans le kommando de Shönebeck. Il rejoint la Résistance communiste. Avec une quinzaine de déportés, il s’en évade le 12 avril 1945 lors de l’évacuation du camp. Pris en charge par l’armée américaine trois jours plus tard, il est rapatrié grâce à la Croix-Rouge, à Grenoble. Malade, il est soigné à la maison de repos de Château-Randon à Saint-Ismier ; cf. MRDI, Déportés de l’Isère. 1942, 1943, 1944, Grenoble, PUG, 2005, p. 271. 9 Karin Dupinay-Bedford, Les déportés…, op. cit. 10 Le Patriote Résistant de l’Isère, « Parmi nos sections. Échirolles », n° 2, décembre 1978. 11 Ibidem, « Parmi nos sections. Canton de Sassenage », n° 2, décembre 1978. 12 Ibid., « Parmi nos sections. Saint-Martin-d’Hères. Gières », n° 2, décembre 1978. 13 Ibid., « Assemblée générale de section. La Tour-du-Pin », n° 31, juillet 1986. 14 Ibid., « Parmi nos sections. Saint-Marcellin, Vinay, Roybon », n°25, janvier 1985. Elle est créée en octobre 1945 par Paul Bonnet et Louis Faure. Ce dernier fut résistant, commandant des FTPF de la région du Bas-Grésivaudan et arrêté par la Gestapo le 3 février 1944 à Rives. Interné et torturé pendant deux mois, Il est déporté à Mauthausen. cf. ibid., « Ceux qui ont fait notre association départementale. Louis Faure», n° 53, janvier 1992. 15 Ibid., « Parmi nos sections. Vizille », n° 2, décembre 1978. 16 Ibid., « Parmi nos sections. Voiron », n° 2, décembre 1978. 17 Pour la référence d’ensemble, cf. entretien avec Henry Duffourd, le 23 janvier 1996.
5 6

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créent l’Amicale des résistants du 11 novembre 1943. Une déclaration de constitution est faite le 8 janvier 1947, en préfecture18. Pourtant, la crise la plus grave qui touche l’ADIRP Isère concerne la scission suivante dans la mesure où c’est son bureau qui est remis en cause, au nom d’une idéologie communiste trop affirmée pour certains adhérents. Trois déportés se distinguent plus particulièrement dans cette rupture : Camille Armand19, Charles Brun20 et Jean Violette21, les deux derniers étant futurs président du prochain groupement de déportés. Le 29 janvier 1950, lors de son assemblée générale, l’ADIRP Isère ne réussit à rassembler que 50 personnes parmi ses adhérents, alors qu’elle en compte près de 500. À cette situation, une réalité s’impose : l’apolitisme pourtant clamé par les statuts de l’association n’est pas respecté22. Le 21 octobre, les Isérois scissionnistes décident leur rattachement au siège national de l’UNADIF et groupent à la fin de l’année une centaine d’adhérents, toutes catégories sociales confondues23. En janvier 1954, le dernier acte de la scission intervient à l’amphithéâtre Marcel Raymond, à Grenoble : Charles Brun quitte la réunion de l’assemblée générale annuelle de l’ADIRP, et décide de rompre définitivement avec elle en fondant l’Association départementale des déportés, internés et familles de l’Isère (ADIF), représentation locale de l’Union nationale des associations de déportés, internés et familles24. Deux autres groupes complètent la représentation des déportés avant 1950 : les amicales de Dachau et de Ravensbrück, avec les époux René et Renée Maire25. Malgré les scissions, ces groupes affirment les mêmes orientations : faire reconnaître le statut du déporté en Isère, revendiquer des droits au service des rescapés, assurer et développer la mémoire de leur calvaire. Mais si tous affirment la même chose, seuls deux s’imposent complètement dans ces actions ; l’ADIRP et l’ADIF suivant leurs implantations géographiques, comme le montre la carte :

AP-Amicale du 11 novembre 1943, Déclaration de modification des statuts de l’Amicale des Résistants du 11 novembre 1943, établi le 16 juillet 1957. 19 Né en 1922, Camille Armand participe au maquis du Vercors. Arrêté, interné à la Centrale d’Eysses, il est déporté à Buchenwald en 1944. Libéré en mai 1945, il rentre à Grenoble. Il adhère à l’ADIRP Isère, mais à la suite de violentes oppositions avec certains membres de l’association, il la quitte en 1954 et fonde avec Charles Brun, déporté résistant, l’ADIF Isère. Il en est actuellement le viceprésident. Cf. Entretien du 26 avril 2000. 20 Il est né le 16 octobre 1922 à Pont-de-Claix. Résistant, il est arrêté le 16 octobre 1943 dans le Jura. Il est déporté à Dachau. À son retour, il adhère à l’ADIRP Isère, qu’il quitte en 1949 pour fonder l’ADIF avec Jean Violette. Cf. Entretien du 2 février 2001. 21 Il est né le 19 septembre 1918 à Tracy-sur-Loire. Il fut arrêté le 28 juin 1944 à Grenoble, au bureau de main-d’œuvre et déporté le 27 juillet 1944 à Neuengamme. Cf. MRDI, Déportés de …, op. cit., p. 144. 22 ADI, 2696 W 18 : Associations de Résistance, Dossier FNDIRP, Compte rendu des Renseignements généraux, le 29 janvier 1950. 23 ADI, 2696 W 18 : Associations de Résistance, Dossier UNADIF, Compte rendu des Renseignements généraux, le 21 octobre 1950. 24 Entretien avec Charles Brun, le 2 février 2001. 25 Entretien avec Henry Duffourd, président de l’ADIRP Isère, le 16 février 2000.
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19

Ces divisions ne manquent pas d’étonner. Les rescapés ont tous été confrontés à l’innommable ; c’est d’ailleurs cette référence qui déclenche la première union associative dans une action d’abord matérielle – il fallait assurer un avenir à ces survivants –, puis presque en même temps, mémorielle, cette dernière conçue comme une obligation incontournable. « En cette Journée du Souvenir, Nous, rescapés des camps de la Mort, nous nous inclinons devant la mémoire de millions d’hommes, de femmes, d’enfants, exterminés par les Nazis dans les camps de concentration. Cette tragique expérience, cette tragédie sans précédent dans l’histoire de l’Humanité, doit demeurer vivante dans la conscience des Hommes. Devant ces Monuments qui rappellent leurs sacrifices, nous assurons les familles de nos sentiments d’affections ; nous disons leur fidélité au souvenir de tous ceux qui ont donné leur vie pour l’Indépendance Nationale, pour la Liberté, ce bien suprême, parfois contesté, toujours d’actualité.

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Fidèles au serment prononcé sur les Places d’Appel des camps libérés, nous rendons hommage à tous les disparus, aux Combattants des Armées alliées, aux Combattants de la Résistance, dont les sacrifices ont permis notre Libération, la capitulation hitlérienne, la VICTOIRE DU 8 MAI 1945. Animés de cet Idéal de Paix, de Justice, dans un Monde meilleur, nous protestons contre la campagne de réhabilitation de la Trahison, contre la mansuétude à l’égard des criminels de guerre nazis, et de leurs complices, en France, alors que des attentats sont dirigés contre d’anciens Déportés, et que les profanations se multiplient. En Europe et dans le Monde, les Associations d’anciens SS agissent librement, tandis que se développe une Campagne de réhabilitation du Nazisme, niant ses Crimes, glorifiant les Maîtres à penser au mépris de leurs Victimes. Trente deux ans après la libération des Camps, nous réaffirmons l’Actualité des Grands Idéaux de la Résistance : Respect de l’indépendance et de la souveraineté de chaque Nation, Respect de la Personne humaine – le développement des libertés individuelles et collectives – en un mot : défense et respect des Valeurs humaines… Aussi voulons-nous être des Artisans de l’Union des Français, indispensable à ce maintien de nos Libertés, dans un Régime Démocratique, conscients de la nécessité pour la France de n’être plus seule à défendre son indépendance et son humanisme. Nous voulons appuyer de tout notre concours, la construction d’une Europe Unie, dans un Monde respectueux des Principes formulés par la Déclaration des Droits de l’Homme, comme par celle d’HELSINKI. A LA JEUNESSE, nous rappelons le sens des sacrifices des Jeunes qui combattirent alors contre le Fascisme qui dominait l’EUROPE. Ils ont donné leur Vie pour l’indépendance de la France, pour que triomphe la Liberté sur l’Oppression, pour que règne la Justice, pour que Chacun ait sa part de bonheur. En les honorant, nous combattons pour leur Idéal, et nous restons fidèles au véritable Sens de la VICTOIRE DU 8 MAI 1945. N’OUBLIONS JAMAIS ».26 Au nom du comité de liaison des déportés, Renée Maire, déportée résistante de Ravensbrück et officier de la Légion d’honneur, s’exprime sur le sujet central du devoir de mémoire dans les associations d’anciens déportés en Isère. Ce n’est pas seulement un mot, c’est en effet une ligne de conduite, un credo, une mission commencée en 1945 et qui ne s’achève qu’avec la disparition des témoins, avant une autre étape, celle de la transmission des souvenirs aux autres, aux jeunes. Le discours ci-dessus a été prononcé à Grenoble, lors de la journée nationale de la Déportation, le 24 avril 1977. Il est à la fois un bilan des actions poursuivies jusqu’à lors, et une introduction à une réflexion et à d’autres actes, à d’autres discours. En effet, le déporté rentre avec une mission : il doit témoigner aux familles des disparus pour leur expliquer l’inconcevable ; il doit également le faire pour lui, pour être
26 AP-ADIF Isère, Dossier « Commémorations », Allocution proposée par Renée Maire pour la journée nationale de la Déportation du 24 avril 1977.

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reconnu dans ses souffrances ; il doit transmettre ce qui ne doit plus être. Mais si la volonté est présente dès 1945, rien n’est simple malgré le Serment de Buchenwald qui fixait les devoirs de chacun des survivants. À cela, plusieurs éléments doivent être considérés. Témoigner et raconter n’est que la partie émergée de leur mission. Les déportés se heurtent à la difficulté de trouver les mots justes, limite relayée par l’historien pour transcrire l’insupportable. Par ailleurs, le récit n’est pas suffisant pour les rescapés. Ils veulent inscrire dans la mémoire de chacun ce qu’ils ont connu, ce qu’ils ressentent à travers des outils divers. Une autre difficulté s’impose, elle est formée par le contexte sociétal. Le rescapé rentre dans un pays qui a repris les joutes d’avant-guerre, politiques aussi bien que sociales, dans un département qui a hissé la représentation résistante à un degré jamais atteint. Et pourtant, le déporté isérois réussit à s’intégrer dans ces différents paramètres, difficilement, lentement mais sûrement. Le texte de Renée Maire en témoigne. Il doit être compris comme l’effet de plusieurs paroles : les siennes, celles des associations et de la société. Ces strates successives signent la complexité du devoir de mémoire. Il est testimonial par l’allusion à la vie dans les camps, pédagogique par l’évocation de la jeunesse, judiciaire par la peur rappelée du négationnisme, porteur d’espoir par l’Europe. Avant toutes analyses du devoir de mémoire, il est nécessaire de rappeler dans quelles considérations se trouve le rescapé en 1945. Il est heureux de rentrer ; il est honteux en même temps. Il l’est parce qu’il a survécu au contraire de beaucoup, ces disparus dont le souvenir est sans cesse rappelé par les familles éplorées, par des populations qui s’interrogent : pourquoi eux et pas les autres ? À ces difficultés sociales et morales, il faut ajouter un vocabulaire qui n’existe pas pour décrire l’innommable. Alors, touchés par leurs souffrances dites ou pas, des Isérois les aident ; leurs origines sont diverses. Représentants de l’État, instituteurs et compagnons de combat disent à leur place jusqu’à la fin de l’année 1945. Mais au-delà, la parole est reprise par des déportés unis dans leur association, dans leurs associations pour développer la mission fixée par les morts : le devoir de raconter. Deux champs chronologiques sont distincts dans ce que nous avons appelé la mémoire de la déportation. Le premier prend effet en 1945-1946 et s’étend jusqu’en 1971. C’est un temps où tout est à faire, outils, forme et fond. Ce travail ardu l’est encore plus par un autre paramètre : les souvenirs des survivants ne peuvent pas être reconnus en dehors de la légitimité donnée par le fait résistant. C’est pourquoi, avant d’avoir une mémoire spécifique, les rescapés souscrivent à ce qui devient peu à peu la déportation résistante, évoquée par l’historien Philippe Barrière dans sa thèse sur les relations entre histoires et mémoires des acteurs isérois de la guerre27. Pour les rescapés, elle est infiniment plus complexe que celle qui prévaut pour les seuls anciens combattants : ils sont soldats de l’ombre, ils sont survivants, ils sont militants. L’Association départementale des déportés, internés résistants et patriotes de l’Isère (ADIRP) joue un rôle fondamental dans cette première étape, insufflant une énergie dont les conséquences sont visibles, brillamment, en fin de période.

27

Philippe Barrière, Histoire et mémoires…, op. cit., p. 403-405.

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1971 est l’année où la mémoire de la déportation se distingue des souvenirs résistants sans toutefois s’en séparer complètement. Si le contexte de l’étape précédente avait mis en valeur les discours et les prises de position de l’ADIRP, ceci de manière presque exclusive, il n’en est plus ainsi après. L’Association départementale des déportés, internés et familles de l’Isère (ADIF), l’amicale du 11 novembre 1943 et l’Amicale d’Auschwitz et des camps de Haute-Silésie imposent leurs souvenirs propres, les premiers identiques à ceux affirmés d’abord par Louis Baille-Barelle, les autres de manière plus spécifique, particulièrement pour la Shoah dont la particularité est refusée en Isère jusqu’au cinquantenaire de la libération des camps. Que reste-t-il de ces oppositions, de ces rapprochements, de ces volontés ? Qu’ont fait les déportés pour promouvoir leur mémoire ? La division en deux périodes distinctes pour l’expliquer correspond aux efforts fournis par chacun. 1945-1971 est le cadre d’actions mémorielles nombreuses et innovantes. 1971-1995 l’est aussi mais avec des outils et des discours repensés, améliorés, affinés, renouvelés. Mais si ces actions développent ce qui devient une pédagogie pour mieux transmettre, un discours parallèle est assuré, volontairement analysé ensuite et à part pour mieux le mettre en valeur ; il s’agit de celui du militantisme au nom des ayants droit et d’un idéal de justice, celui qu’évoque Renée Maire dans son discours le 24 avril 1977. Il fallait témoigner, il fallait soutenir des veuves et des orphelins, mais il fallait aussi juger pour punir ceux et celles qui avaient commis les crimes dont les déportés portent les stigmates. Bien vite, cette considération est élargie. Il ne pouvait pas en être autrement : l’ADIRP a un bureau majoritairement communiste, l’ADIF refuse le discours de la première, et les amicales de camps acceptent ou font scission. Cette multitude de discours contribue à la richesse morale des associations. Toutefois, par leur profusion, une question se dégage. Pour quelle raison les groupes de déportés se sont-ils autant opposés alors qu’ils tendent tous à affirmer la même chose ? En 1945, l’ADIRP s’est créée au nom de l’union. L’ADIF a fait de même, tout comme les amicales, mais en ajoutant leur spécificité propre. Pour ce faire, elles se sont désunies. Alors, en définitive, cette histoire des associations d’anciens déportés en Isère, faite au prisme des relations avec des partenaires très différents, semble affirmer une évidence : tous les discours et les actes ne seraient-ils pas une manière de dire leur volonté d’être ensemble ? Leur volonté d’être entendu, tous au même titre même si leurs adhésions politiques imposaient la division ? Mais laquelle ? La mémoire de la déportation se heurte d’abord à une autre mémoire, celle de la Résistance, qui écarte la déportation parce qu’en 1945-1946 celle-ci est difficilement assimilable à un acte de combat. Cet isolement de facto ne décourage pas les survivants : ils doivent témoigner. Ils l’ont promis aux moribonds. Ils le feront. Mais comment et avec quels outils ? De la même façon que dans les revendications, les rescapés sont moins unis qu’ils ne le disent. Ils agissent souvent contre certains de leurs membres, au nom d’une mémoire concentrationnaire. Dépassés les discours utopiques faits dans les camps pour assurer le souvenir de leurs souffrances. Dépassée l’union relative de novembre 1945. L’activité mémorielle des associations est riche en actions, diverses et renouvelées, jamais achevées. Notre propos est distribué en quatre parties, respectant ainsi, d’abord les différentes strates des orientations associatives dans la mise en place et le développement de la mémoire de la déportation, ensuite la mise en valeur de cette mémoire.

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Les fondements des actions pour la mémoire se situent dans les camps puis dans les premiers mois du retour des survivants en Isère. Devant l’inconcevable, les déportés savent qu’ils doivent raconter pour transmettre le souvenir de l’ignominie et de la négation de l’homme, afin de mettre en garde et de perpétuer la mémoire de ceux qui ne sont plus. Les retours ne sont pourtant pas comme ils l’imaginaient : ils se heurtent au refus de croire, pire, à l’indifférence même. Néanmoins, la mémoire de la déportation s’impose, timidement et dans un cadre résistant d’abord, brillamment à partir de 1971, avec toujours l’opposition entre les deux principales associations de rescapés en Isère. Mais la transmission de cette mémoire sert aussi à affirmer les idéaux d’hier, ceux qui ont unis dans le combat des hommes et des femmes, ceux qui poussent les survivants à témoigner pour dénoncer les crimes, les idéologies extrémistes. De cette union dans le verbe naît également des revendications au nom de la mémoire concernant les ayants droits de déportés. De ces actions et de ces prises de position, une interrogation court en filigrane : qu’en est-il de cette union affirmée en 1945 ? A-t-elle servi la mise en valeur de la mémoire de la déportation en Isère ? En effet, nous parlons d’une mémoire alors que deux associations et trois amicales existent à Grenoble, en 1950. Cette situation évoque donc la question des choix, des rôles de chacun des groupes, de la portée des actions et de leur compréhension dans la société iséroise, cadre dans lequel la mémoire de la Résistance est affirmée comme un élément de l’identité dauphinoise, fondement même de l’engagement de beaucoup des déportés.

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FONDEMENTS
« Je reviens d’un autre monde Dans ce monde Que je n’avais pas quitté Et je ne sais Lequel est vrai Dites-moi suis-je revenue De l’autre monde ? »1.

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Charlotte Delbo, Auschwitz et après, tome II : Une connaissance inutile, Paris, Minuit, 1970, p. 183-184.

Chapitre I

1945-1946 Les fondements de la mémoire iséroise de la déportation
« Je pus m’isoler quelques instants. J’avais à la main la photocopie du répertoire du camp. Je lisais ces noms venus de toute l’Europe et tombés dans l’oubli. À mon tour, je pouvais faire l’appel. J’ai murmuré les premiers noms de la liste : Rutar, Baron, Cano, Mendez, Cudrado, Alcade […]. La Gorgone n’avait pas fait de distinction. Ces morts numérotés, emportés par le vent, étaient pour toujours introuvables. Ils n’avaient pas pu s’accomplir. Personne ne les avait accompagnés. Où étaient-ils ? Je regardais cet étroit vallon enserré entre des arbres sombres »1.

PRÈS LA JOIE ET L’ÉMERVEILLEMENT DE LA LIBÉRATION, et alors que les déportés pensaient rompre à jamais avec un passé fait de tortures et de négation, la réalité les rattrape. Leur réinsertion est difficile, leur prise en charge est lacunaire et la compréhension de leurs martyres est superficielle. Face à eux, les populations et les services de l’État sont confrontés à un fait nouveau. Mais au-delà de ce cadre où les personnes font références à des réalités différentes, ce sont davantage les conditions de ces dernières qui nous intéressent. En effet, elles participent à l’affirmation d’un principe, né dans les camps, et poursuivi sans faillir depuis le retour : témoigner de leurs expériences. Ainsi, les associations d’anciens déportés se distinguent du reste du monde des anciens combattants, avec ce devoir de mémoire orienté par la détention dans la machine concentrationnaire nazie. Jamais un homme ou une femme n’avait subi un tel mépris et une telle négation de la vie. Cette spécificité est revendiquée par les survivants, comme un message au nom de leurs compagnons morts dans cet enfer ou des suites, mais aussi envers les vivants. Ceci s’exprime à travers des moyens et des supports originaux, dès 1945. Les actions commencées cette année-là, et poursuivies
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A

Hélie de Saint-Marc et Laurent Beccaria, Mémoires. Les champs de braises, Paris, Perrin, 1995, p. 28.

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jusqu’à nos jours, reposent sur une définition faite de souffrances et de réflexions, dans un contexte où les premiers témoignages sont faits. Un élément s’impose comme vecteur mémoriel. Si la volonté de transmettre des souvenirs et des moments de vie apparaît comme un objectif majeur, les rescapés se demandent aussi s’il y aura vraiment un retour puisque les portes des camps continuent à s’ouvrir dans leurs pensées alors que les populations veulent croire à la fin du martyre des déportés. Hélie Denoix de Saint-Marc2 faisait remarquer qu’il savait qu’aucun ne pouvait être indemne au sortir d’une telle épreuve, en évoquant le « décalage insurmontable entre notre épreuve et la vie des gens ordinaires. Je faisais partie des trente survivants d’un convoi de mille déportés »3. Que se cache-t-il derrière leur sociabilité qui les intègre au monde, tout en les écartant ? Ainsi, avant l’analyse des actions menées par les déportés pour perpétuer la mémoire concentrationnaire, c’est par une définition qu’il faut commencer, objet de ce chapitre. Qu’est-ce que le devoir envers les morts et les vivants ? Quelles sont les spécificités et les références des déportés ? Si le premier point met en exergue la relation entre souvenir des morts et valeur testamentaire, le deuxième montre davantage la recherche d’une pédagogie pour assurer le transfert des principes appris dans les camps – solidarité et entraide. Dans les deux cas, le poids de la société est indissociable des premières affirmations des devoirs moraux des rescapés. À cela, l’Isère se fait un point d’honneur de rappeler le fait combattant de ces hommes et de ces femmes, avant la déportation. Cette donnée participe de l’idée que la Résistance est la référence dauphinoise qu’il faut honorer, et que tous les déportés ont embrassée par leur survie. Néanmoins, témoigner pour souscrire à l’engagement pris dans l’adversité s’avère une tâche difficile, parce que cela admet le caractère public dans des révélations privées sur l’avilissement. Dans cette nouvelle épreuve, les survivants bénéficient d’une aide particulière et inespérée, celle de l’une des structures de la République : les instituteurs qui obéissent ainsi à une lignée citoyenne. Aussi, notre seconde partie analysera le syndrome du survivant. Il explique les débuts timides des témoignages, élément qui se rajoute à la relation rescapés-population, au gré des aides d’une poignée d’individus et des omissions mémorielles, premier fondement du devoir de mémoire porté par les associations départementales de déportés, mais avec des discours individuels : le devoir de mémoire.

Laurent Beccaria, Hélie Denoix de Saint-Marc, Paris, Perrin, 1988. Il est né le 11 février 1922 à Bordeaux. Se destinant à une carrière militaire, il devient un membre de la Résistance bordelaise pendant la guerre, jusqu’à son arrestation le 13 juillet 1943 par la Gestapo, alors qu’avec quinze autres jeunes, il cherchait à rejoindre l’Espagne. Interné dans la citadelle de Perpignan, il est transféré à Compiègne, puis déporté à Buchenwald en septembre 1943. Libéré le 11 avril 1945, il est hospitalisé et rentre à Bordeaux en juin. Après des mois d’absurdité concentrationnaire, il envisage l’incorporation dans La Légion étrangère qui le mène dans les régions de l’Empire français qui connaissent les sursauts de la décolonisation : Indochine, Suez, Algérie. Après le putsch d’Alger à la tête du 1er Régiment étranger de parachutistes, il est jugé et emprisonné pendant dix ans à la prison de Tulle. Le personnage est ambigu par les engagements successifs qu’il a pris, mêlant héroïsme et marginalité. 3 Hélie de Saint-Marc, Mémoires…, op. cit., p. 89.
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I. 1945 : UN PUISSANT VECTEUR. LE DEVOIR ENVERS LES MORTS ET LES VIVANTS
Les survivants isérois reviennent avec une mission qu’ils ont promise d’honorer, pour leurs compagnons de détention disparus et pour eux-mêmes. Ils doivent devenir les voix des disparus pour affirmer un fait : tous se sont battus pour leur pays, et les morts témoignent d’un sacrifice dans des conditions jamais connues jusque-là. Les disparitions deviennent donc un souvenir qu’il faut transmettre aux autres, à ceux qui n’ont pas vécu cette horreur et qui ne peuvent pas imaginer le mal absolu. Ainsi, le devoir envers les morts doit être envisagé et compris à partir d’une douloureuse nécessité : la valeur testamentaire du souvenir qui s’impose comme point de départ dans cette logique. Après le retour, les données changent avec une réalité : beaucoup de déportés sont portés disparus, d’autres meurent devant les yeux de populations épouvantées par la tragédie. Pourtant, le devoir est aussi conçu pour les vivants, rescapés, familles et générations en devenir, cette fois pour avertir et enseigner.

A – Un devoir envers les morts
La mission de mémoire du déporté doit avant tout être assurée pour rendre hommage aux disparus. Elle repose sur deux éléments qui la structurent. Le premier est une nécessité difficile à observer et à développer. Le deuxième, l’aide que reçoivent immédiatement les déportés pour les assister : les Résistants, ces compagnons de combats, disent à la place des rescapés la souffrance, non pas ici pour la nécessité de les entendre, vecteur de l’union, mais pour dire autre chose en relation avec une explication : ils ont survécu. Si leurs discours ne sont pas l’effet d’une complète vérité, l’emphase supplantant le réel, il n’empêche que ces récits restent les jalons précoces de la mémoire de la déportation en Isère.

1 – Une douloureuse nécessité : la valeur testamentaire
Quand la terreur et la mort étaient leur lot quotidien, les déportés s’étaient fixés pour objectif majeur de survivre, ce qui apparaissait comme l’ultime sabotage des doctrines nationales-socialistes. C’était un enjeu personnel mais aussi collectif : leurs compagnons de misère qui ne revinrent pas, l’avaient demandé et espéré afin que le témoignage de leur calvaire soit assuré. « Si tu rentres, dis-leur ce qu’ils nous ont fait »4 est devenu une litanie dans les camps. Ainsi, le témoignage revêt une valeur testamentaire, qu’Olga Wormser-Migot a cernée au début de sa thèse : « Je voudrais que ce livre rappelât le souvenir de tous ceux que nous avons attendus, le souvenir des millions de victimes appartenant à 21 nations, que le système concentrationnaire a effacé du monde et souvent, trop souvent, du cœur des vivants »5.

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Entretien avec Noël Cohard, le 16 janvier 1996. Olga Wormser-Migot, Le système concentrationnaire na933-1945), Paris, PUF, 1968, p. 19.

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Lorsque le témoignage est fait, il est accompagné du souvenir des souffrances qui précédèrent la mort des compagnons de misère. Ces éléments blessent un peu plus, chaque fois, par les images qui affluent dans une vie reconstruite, comme en témoigne une déportée de Ravensbrück : « Chez les plus heureuses, les voix et visages de celles qui sont restées là-bas surgissent comme ceux de naufragés dont on aurait dû partager le sort parce qu’on les aimait, parce qu’on était totalement leur égale »6. Cela contribue donc à affirmer le poids des morts chez les survivants, rupture immuable, inscrite dans les esprits et les chairs, y compris pendant des événements sources de joie. La libération du camp reste le premier souvenir heureux pour le déporté, celui d’une cassure supplémentaire ; il s’agit du dernier abandon : « J’ai souffert horriblement d’avoir laissé au crématoire mes meilleures amies, et ça, vous le savez, c’est un souvenir qui ne s’effacera jamais »7. Le docteur Robert Zarb, déporté de Mauthausen, adhère complètement à cette explication lorsqu’il évoque l’arrivée d’une patrouille américaine de reconnaissance à l’entrée du camp : « Ce fut du délire, nous ne sommes pas devenus fous, mais nous ne valions guère mieux… On se regardait, tout bête, ne pouvant croire que ce cauchemar était vraiment fini. Nous étions des hommes libres […]. Nous avons pensé à tous les morts, à tous nos camarades qui avaient payé de leur vie pour que l’Europe puisse être un jour libre à nouveau, pour que les pays puissent se délivrer du joug nazi. Mais cette victoire a été chèrement achetée, elle a coûté son prix de sang »8. Le sentiment est analogue lorsque la capitulation allemande est connue rapporte une rescapée anonyme : « Aucun signe d’allégresse : quelque chose de profond, et de trop bouleversant pour que nous puissions l’extérioriser. Nous étions avec ceux, avec celles qui n’étaient plus, qui avaient tout donné pour que cette heure vienne »9. Le témoignage des déportés s’adresse donc d’abord aux disparus. Et cela pour raconter leur calvaire et leur existence, comme le dit avec beaucoup d’émotion, Jeanne Astier, assistante sociale à Grenoble, confrontée aux rescapés que les populations interrogent, dans l’espoir de glaner quelques informations sur les proches non rentrés : « Les larmes aux yeux, la gorge nouée », ils évoquent « leurs copains qui n’étaient pas revenus, et qui étaient restés à jamais dans l’enfer des camps nazis »10.
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Amicale de Ravensbrück et ADIR, Les Françaises à Ravensbrück, Paris, Gallimard, 1966, p. 306. Ibidem, p. 295. 8 MRDI, Mémoires du docteur Robert Zarb. Il est né le 10 février 1921 en Égypte. Résidant à Grenoble, il rentre dans la Résistance et est arrêté le 2 mars 1943 à Sète dans l’Hérault. Il est déporté le 16 avril 1943 à Mauthausen et transféré à Loibl-Pass, cf. Musée de la Résistance et de la déportation, Déportés de l’Isère. 1942-1943-1944, Grenoble, PUG, 2005, p. 155. Il est rentré et adhère à l’ADIRP Isère. 9 Amicale de Ravensbrück et ADIR, Les Françaises…, op. cit., p. 294. 10 Témoignage de Jeanne Astier, recueilli par Le Dauphiné Libéré, Rubrique Rescapés de l’enfer (IX), « Jeanne Frénoux : l’accueil des déportés », 26 mai 1995. Jeanne Astier, devenue Frénoux, était assistante sociale en 1945, et à la demande de la société, elle entre au COSOR. Son témoignage s’inscrit dans une collecte générale liée à la commémoration du cinquantième anniversaire de la Libération des camps de concentration nazis. Outre les conditions et les moyens mis en place pour accueillir les rescapés, elle se souvient des attitudes de ces derniers lorsqu’ils évoquaient leur vie de détenu.
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En effet, si le fait concentrationnaire développe un taux de mortalité terrible dans les camps pendant la guerre, les retours ne signifient pas pour autant que les rescapés ont réussi à dépasser les dangers liés à une santé désastreuse. Ils rentrent dans un état déplorable, gonflés par les sulfamides. Devant eux s’ouvre le temps des sanatoriums et de la valse des consultations médicales ponctuant la réinsertion dans le monde des vivants. La valeur testamentaire du devoir de témoigner entre concrètement dans les esprits de ceux qui n’ont pas connu les camps, et qui ne les imaginent que par les récits de la presse grenobloise.

2 – Et après le retour ?
En effet, parmi les rescapés qui rentrent en Isère, certains décèdent immédiatement ou peu de temps après11. Ainsi, au lieu de se cantonner au rappel des compagnons qui ne reviennent pas, le témoignage implique aussi ces morts, tardifs par la chronologie concentrationnaire, précoces pour les populations qui découvrent, horrifiées, les conséquences du crime nazi, d’autant plus que dans ces cas-là, la famille et la population sont les témoins. Des explications sont demandées.

a – Réflexions et réalité : une relation difficile
Ainsi, lorsque le jeune Raymond Gonzales12 décline et agonise, ses amis s’interrogent : qu’a-t-il pu connaître et vivre pour arriver à cet état de délabrement ?13 Le décès impose
Beaucoup de déportés ne sont revenus que pour mourir. Sur une période englobant les dix premières années qui suivirent la libération des camps, la proportion des rescapés décédés à cause des séquelles de leur détention est de un sur deux. Ceci n’inclut pas ceux qui meurent de manière prématurée au-delà de cette date ou ceux qui ont mis fin à leurs jours. 12 Si son cas est identique à d’autres déportés qui, comme lui, meurent des séquelles physiologiques trop grandes héritées de la déportation, son calvaire est médiatisé, mais pas en 1945. Ses parents ont découvert son journal quelques semaines après sa mort. Le défunt avait rédigé un journal durant son incarcération, et continué jusqu’à sa mort, à Grenoble. Il est constitué de deux petits carnets et d’une quarantaine de feuillets qui prennent toutes les formes et toutes les origines, le tout étant enveloppé dans un papier rugueux vert. Le manuscrit fut transmis au jeune musée de la Résistance de l’Isère, dans les années 1960 ; la nouvelle n’est connue que dans les années 1960, lorsque le musée de la Résistance de Grenoble est ouvert au public. 13 MRDI, Mémoires de Raymond Gonzales. Si Claude Muller et François Blanco, journalistes du Dauphiné Libéré (cf. « Les rendez-vous de l’Histoire. Le journal d’un déporté (II) », 17 mai 1995), rappellent également la découverte et la présentation du document inestimable qu’est ce journal, ils se trompent dans l’analyse des conditions de sa rédaction. En effet, ils évoquent l’écriture serrée, l’apparente urgence avec laquelle est rédigé le témoignage. Ne pouvant évidemment pas avoir l’explication par le protagoniste, la référence à certains déportés, qui ont écrit de la même façon, est éclairante sur ces points. En effet, le témoignage est en réalité l’expression de plusieurs sentiments. Le premier est lié à la personne même. C’est une façon de créer des repères, l’écriture apparaissant un moyen de s’affirmer comme individu obéissant à une norme civilisatrice et à des limites, de la même manière que celles qui font la vie quotidienne de tout un chacun. Le deuxième est un témoignage de l’inhumanité à laquelle le déporté est confronté ; l’écriture sert à accepter temporairement l’horreur, les mots jouant le rôle d’échappatoire. Le troisième est un message pour autrui, destiné à la transmission à l’aide d’une preuve rédigée, et irréfutable. Cf. Primo Levi, Si c’est un homme, Paris, Julliard, 1987, p. 248. Cf. aussi du même auteur, Le devoir de mémoire, Paris, Mille-et-une-nuits, 2001, p. 7-9. Ainsi, il est certain que l’urgence était présente. En effet, bien souvent, pour les quelques rares écrits du même type, la rédaction était un secret, menée dans l’obscurité ou pendant un moment d’accalmie. Elles sont
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dans les esprits le rappel des souvenirs du garçon, contraire à la réalité de 1945, comme l’explique un de ses anciens amis, André Sauvage, le 4 septembre 1945 : « Il avait dix-neuf ans lorsque je le connus à la Fac, et tous ceux qui furent, comme moi, ses condisciples, savent combien je suis sincère en disant qu’on ne pouvait que l’aimer… Il animait [les rencontres] par sa joie de vivre ; il nous attirait tous par sa loyauté et sa grande bonté. À une époque si rude pour la jeunesse – où les meilleurs d’entre nous gagnaient parfois leur coin d’endurcissement – il avait su garder dans sa plénitude le sens de la fraternité humaine. À cela s’ajoutait son courage ; un courage où entrait une bonne part d’héroïsme et que j’appelais, pour le plaisanter affectueusement, sa fierté castillane, ce même courage qui lui faisait aimer à la fois Péguy et Malraux, et qui était non seulement […], intrépidité et mépris du danger, mais aussi cette vertu plus rare de supporter dans l’espoir et la dignité les plus grandes souffrances et les pires humiliations »14. De manière non préméditée, et dans les camps, Raymond Gonzales avait répondu à l’apparente dualité de ses choix et de sa personnalité, ses paroles semblant s’adresser aux interrogations formulées par son homologue étudiant, qui ne peut se résoudre à l’absurdité : « Toujours mon martyre, le temps perdu, l’idiotie de mon arrestation. Je pense pour la France. Je pense au retour : les internés politiques auront les honneurs : je ne pourrai pas supporter, ce n’est pas pour moi »15. Ainsi, à travers ces deux témoignages par des protagonistes de ce devoir, envers les morts, c’est bien la valeur testamentaire qui s’impose. L’un honore les qualités qui ont fait l’humain chez un déporté rentré pour mourir sur son sol. L’autre explique le principe du devoir. Il a vécu un quotidien éprouvant qu’il qualifie à juste titre de « martyre », expérience qu’il a certes pensée et réfléchie, comme une nécessité, induite par la nation et son geste patriotique avec la participation à la manifestation du 11 novembre 1943, mais aussi comme une ouverture sur un autre monde, celui de la déportation. Il avait clairement précisé, comme d’autres, que les rescapés obtiendraient la reconnaissance du pays, annonçant ainsi la possibilité de réinscrire dans le souvenir les disparus parmi lesquels il se rangeait déjà. Par ailleurs, Raymond Gonzales est montré comme tel en raison de ses caractéristiques. Il est jeune, a manifesté son engagement citoyen par des actes de Résistance16 ou de manifestation, et peut ainsi être défini comme un héros, sa mort le
effectivement « un peu noyées au début » dans d’autres réflexions, historiques et littéraires, le fait n’étant pas lié à la peur viscérale que le journal soit découvert – les déportés savaient qu’ils n’avaient pas le droit d’écrire et encore moins de laisser un témoignage de leur incarcération concentrationnaire – mais à la nécessité de se rattacher à un monde connu, celui qui était, avant la déportation, même en l’absence d’une relation avec la profession. Cf. Primo Levi, Si c’est un…, op. cit., p. 264. 14 Témoignage d’André Sauvage, recueilli par Le Dauphiné Libéré, Rubrique Les rendez-vous de l’Histoire, « Le journal d’un déporté (I) », 16 mai 1995. La suite du témoignage a paru le lendemain, et fut suivi d’autres, cette fois de déportés racontés par eux-mêmes, jusqu’au 30 mai 1995. 15 MRDI, Mémoires de Raymond Gonzales. 16 Il appartenait au réseau de Résistance « Témoignage chrétien », cf. MRDI, Ibidem. Le Dauphiné Libéré a également rappelé son action dans les deux articles qu’il lui a consacrés, pour Les rendez-vous de l’Histoire, « Le journal d’un déporté (I) », 16 mai 1995 et Le journal d’un déporté (II) », 17 mai 1995.

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faisant entrer au panthéon des martyrs17. Les décès se multipliant, les populations du département font l’amalgame. Mais surtout, elles participent à l’élargissement du concept de devoir envers les morts. Jusque-là, seuls les déportés semblent pouvoir le porter, puisqu’ils sont les plus à même de comprendre les circonstances des décès, et les resituer ainsi dans un contexte particulier, à la différence d’un homme ou d’une femme restés en France, y compris les résistants. La mort liée aux séquelles de la déportation déclenche un transfert du devoir. Les familles découvrent la réalité, implacable, et s’unissent dans la commémoration du souvenir des morts pour la France, sur le sol national, comme en témoigne un article, paru dans Le Réveil, durant l’automne 1945, et où on lit : « La fédération des Centres d’entr’aide des internés et déportés politiques. Nous avons appris avec regret, le décès de notre camarade Joseph Jouclard déporté politique, des suites de sa déportation dans les bagnes nazis »18. Ainsi, des rescapés meurent lorsqu’ils rentrent, et plus que les chiffres ou l’absence des trois quarts des déportés en Isère, c’est leur aspect et les conditions dans lesquelles ils disparaissent qui déclenchent, dans la douleur, le devoir envers les morts.

b – Un devoir élargi
Les Allobroges annoncent le 5 juillet, un deuil familial : « Mme André Mouttet et son fils M. Auguste Mouttet ; les familles Faure et Mouttet vous font part du décès de M. André MOUTTET, déporté au camp de Mauthausen, décédé à Paris le 30 juin, à 24 ans. Obsèques à Gresse le 7 [juillet] à 15 heures »19. Le même jour, un fait analogue a lieu à Mens, cette fois pour un non rentré, comme en témoigne encore Les Allobroges : « Mme veuve Édouard Arnaud, ses fils Édouard et Claude, son petit-fils, Jean-Claude et toute leur famille, remercient sincèrement toutes les personnes qui leur ont témoigné leur sympathie à l’occasion du décès au camp de Neuengamme (Allemagne) de Monsieur Édouard ARNAUD, maire de Mens, déporté politique »20. Les populations se joignent donc aux survivants et prennent part, parfois de manière éclatante, au rappel du souvenir d’un individu à l’occasion de son décès. Ainsi, L’Écho de la Bièvre et des Chambarands rappelle le parcours de résistant d’Antoine Gallois21, aidant
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Pour la définition du héros et du martyr, notions qui participent à la compréhension du déporté, par les populations, en 1944-1945, cf. Karin Dupinay-Bedford, Les déportés en Isère. Histoire des associations. Genèse et revendications (1945-1992), Paris, L’Harmattan, 2009. 18 Le Réveil, « Avis de décès », 8 octobre 1945. 19 Les Allobroges, « Avis de décès », 5 juillet 1945. 20 Ibidem. 21 L’Écho de la Bièvre et des Chambarands, « Victime de la barbarie nazie », Numéro 3, juillet-août 1945. Antoine Gallois est né le 11 janvier 1891 à Bévenais. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, il fut décoré de la Croix de Guerre pour la conduite qu’il eut durant les combats. En 1939, il fut encore engagé dans l’effort de guerre, mais en la qualité d’ouvrier spécialiste à Pont-de-Claix. Il retourne trois mois plus tard chez lui à La Frette. Condamnant la politique du maréchal Pétain, il devient résistant et

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les réfractaires au STO à se cacher, acceptant de transformer son garage en lieu de passage pour les réseaux locaux, actions faites avec « son entrain et sa bonne humeur constante »22 qui en font un « résistant désintéressé et aimé »23. On le voit, la description le montre sous les traits d’un homme jovial et patriote, l’accent étant mis sur sa seule volonté citoyenne. La référence n’est pas anodine puisque déjà, et les déportés le découvrent, les résistants s’opposent sur la délicate question de l’engagement, la précocité devenant gage d’un sentiment national réel contre celui qui fut plus tardif, avec l’image du résistant de la dernière heure. Mais surtout, le devoir envers les morts de la déportation est mis en valeur par l’hommage public. Et cela avec des mots qui empruntent à une subjectivité le disputant à l’idée que le résultat du sacrifice d’Antoine Gallois est la survie d’un village et l’affirmation du principe de liberté dont ses compagnons de combats ont maintenant la charge de rappeler, puisqu’il n’est plus. L’élément l’attache aussi au monde des anciens combattants par l’assimilation suggérée : « Mon cher Gallois, c’est avec beaucoup de peine et de douleur que nous avons appris ta mort. Non, nous ne démériterons pas de ton héroïsme. Jamais nous ne voudrons voir ton pays occupé sans que nous ayons fait le maximum pour chasser les envahisseurs possibles »24. Ainsi, les populations prennent la mesure de la tragédie ; les avis de décès émanant des familles, puis des déportés eux-mêmes, le montrent. Mais le devoir envers les morts se développe également à un autre niveau, étatique cette fois, avec le décompte des seuls morts ou supposés tels pour les disparus, commencé à l’automne 1944, non lié à une compréhension de la déportation à ce moment-là. Toujours est-il que le souci d’y répondre montre un réel investissement des populations dans la recherche de renseignements, base future du dénombrement des déportés en Isère et de l’établissement de leur mémoire spécifique. Les communes en sont à l’origine, comme en témoigne le tableau dressé par la municipalité grenobloise au printemps 194525. Il avait été fait à la demande du préfet de l’Isère, lui-même intermédiaire du ministère des PDR. Monsieur Abel, chef du service chargé des rapatriés et des victimes de guerre, devait le mettre en œuvre26. Le résultat est mitigé. Il fut l’expression d’un bilan introductif de l’ampleur de la répression dans le département, plus qu’un réel tableau catégoriel quant au fait déporté. En effet, nous le rappelons, il se heurta à plusieurs limites. La première fut l’oubli de plusieurs communes, comme Voiron et Vizille, de résultats émanant de villes pourtant concernées par

s’occupe de cacher et transférer dans les maquis, les réfractaires au STO. Propriétaire d’un garage, il accepte qu’il devienne le lieu de réunion et de passage des résistants locaux. Mais les activités d’Antoine Gallois sont dénoncées, en même temps que l’existence de maquis. Le 7 mai 1944, il est arrêté chez lui, emmené à la mairie où il est roué de coups et incarcéré à la prison de Montluc, à Lyon. Transféré à Compiègne, il devait être déporté à Neuengamme, où il décède le 2 mars 1945. 22 Ibidem. Pour le texte entier, voir l’Annexe n° 1. 23 Ibid. 24 Ibid. 25 ADI, 13 R 987 : Morts de la Résistance, listes, Renseignements demandés par le préfet, service des victimes de guerre, prisonniers et déportés politiques, octobre 1944. Cf. Annexe n° 2. 26 ADI, Ibidem.

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l’envoi des documents administratifs, comme Jarrie27. Le colonel Duboin avait cerné la deuxième limite : la non prise en considération des ressortissants isérois disparus dans la Drôme ou dans les Savoies28. La troisième montrait une prise en compte ambiguë des déportés juifs. D’une part, la municipalité grenobloise ne précisait pas qu’ils étaient juifs, mais « étrangers », empruntant encore au vocabulaire vichyste29 ; d’autre part, les Juifs arrêtés et déportés d’Isère ne furent appréhendés que s’ils avaient le statut de résident local, oubliant ceux qui étaient étrangers ; enfin, les enfants ne furent pas comptés, masquant ainsi un des aspects de la déportation dite raciale30. On le voit, la comptabilité est présente, mais largement lacunaire. Certes, elle participe au devoir de mémoire envers les morts, ici avec le chiffre, mais elle nie en même temps une partie de la réalité concentrationnaire, la plus tragique, et qui concerne des familles entières exterminées, donc une partie des déportés disparus. Cela participe au début d’une occultation terrible pour la mémoire juive de la Shoah, pour les trente années qui suivent, nous l’avons vu31. Néanmoins, comme premier du genre, et référence numérative, située entre le recensement de 1945 et les décomptes aussi bien associatifs qu’étatiques ultérieurs, le tableau
27 ADI, 13 R 987 : Morts de la Résistance, listes, Lettre du colonel Duboin, directeur de la protection civile, au préfet de l’Isère, le 20 octobre 1944. 28 ADI, Ibidem. 29 L’héritage vichyste dans le vocabulaire employé est chose commune dans l’administration française en 1944 et 1945 – comme le vocabulaire de Vichy peut lui-même être hérité de la période précédente, cf. Pierre Laborie, Les Français des années troubles. De la guerre d’Espagne à la Libération, Paris, Seuil, 2003, p. 131. En effet, si la Libération a marqué la disparition de la France de Vichy, il n’en reste pas moins que dans les lois et les habitudes restent le vocabulaire de Vichy. Cette situation peut paraître étonnante dans un département qui se revendique avant tout comme résistant, et de plus administré par un préfet issu de ces mouvements combattants et patriotiques, Albert Reynier. Cette différence donne naissance à une correspondance fournie entre les divers protagonistes qui assurent le suivi des mesures prises par le gouvernement, en Isère. Ainsi, dès le mois de septembre, si la directive est l’épuration d’une administration davantage collaborationniste que résistante pendant les années noires (ADI, 13 R 1016 : Résistance et Libération. CNR. Renaissance française. 1944-1946, Compte rendu de la réunion au vélodrome d’Hiver le 7 octobre 1944 à Paris), d’autant plus obligatoire avec les demandes récurrentes des municipalités et des administrés (ADI, 13 R 1015 : Résistance-Libération. Comité départemental. 1943-1945, Lettre de monsieur Garapon, avocat, à Roger Bonamy, le 19 février 1946 au sujet d’un nommé Pierre Bernard, milicien et Waffen S.S qu’il faudrait interroger pour collecter des informations sur d’autres collaborateurs notoires de la commune de Saint-Jean-de-Bournay), beaucoup de lois nouvelles montrent une évolution notable, comme l’ordonnance n° 45-770 du 21 avril 1945 portant sur la restitution des biens juifs spoliés, cf. AMG, 4 H 113 : Journal Officiel du commissariat de la République (Rhône-Alpes). 1944-1946, ordonnance publiée au Journal Officiel n° 95 du 22 avril 1945. Mais le discours tend encore à observer les inflexions données par Vichy, visible par la dénomination « d’étranger » encore donnée aux Juifs, effet d’un antisémitisme latent. En effet, Renée Poznanski faisait remarquer que la France de 1944-1945 connaissait encore, malgré les preuves de l’horreur concentrationnaire et de la tragédie, des relents de racisme, cf. Être juif en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Paris, Hachette, p. 673 et 685. Le discours tenu par un employé à la préfecture de l’Isère en est donc un exemple, cf. ADI, 13 R 1014 : Résistance-Libération. Comité départemental de Libération. 1943-1945, Note du Cabinet du préfet dans le compte rendu de la réunion du COSOR, le 5 février 1945, sur les catégories de victimes concernées par les aides médicales. 30 ADI, 13 R 987 : Morts de la Résistance, listes, Lettre du colonel Duboin au préfet de l’Isère, le 20 octobre 1944. 31 Pour l’occultation de la mémoire juive, cf. in Jean-William Dereymez (Dir.), Le refuge et le piège : les Juifs dans les alpes (1938-1945), Karin Dupinay-Bedford, « Les déportés juifs et les associations de rescapés en Isère. Occultations et dévoilements ».

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demandé par Albert Reynier participe à la première reconnaissance des conséquences de la déportation dans le département. La structuration des différentes prises de conscience met en valeur un autre élément. En effet, lorsque les déportés rentrent, c’est eux qui développent le devoir de mémoire en qualité de témoins directs, seule valeur légitime dans un premier temps. Puis certains rescapés mourant dans le département, quelques semaines après le retour, les populations jouent un rôle dans ce processus durant l’été 1945 qui s’avère primordial dans la naissance et la reconnaissance du premier groupement de déportés32 ; l’impulsion est suffisante pour déclencher l’élargissement du devoir. Si les recensements vont bon train en 1945, participant à la connaissance du fait concentrationnaire en Isère et jouant en faveur du statut du déporté, le dénombrement des disparus est également une donnée qui participe à l’affirmation d’un caractère spécifique du souvenir de ceux qui ne sont plus mais dont la mémoire est entretenue déjà publiquement par la future ADIRP Isère. Si les morts bénéficient d’un hommage spécifique, les déportés ne conçoivent pas seulement leur expérience comme un témoignage pour rappeler les disparus. Les conséquences de l’idéologie nationale-socialiste et de la collaboration de l’État pétainiste, supportées par les rescapés des camps sont aussi un avertissement pour autrui – familles, populations, et générations futures –, comme en témoignent Roger Fleury qui définit le devoir envers les morts : « Nous les rabâchons parce que la folie d’Hitler nous a fait passer, sans transition, de la puberté à l’âge adulte. Nous n’avons pas connu l’insouciance et les joies de la jeunesse. […]. Pendant la période, où plus de cinquante millions d’êtres humains ont trouvé la mort, nous étions peu nombreux à nous battre pour reconquérir les libertés que le fascisme et le nazisme nous avaient confisquées. Ces libertés, nous vous les léguons. Elles ont coûté au monde trop de souffrance et de deuils »33. Le fond du message transmis est un appel pour l’avenir, mais il n’en reste pas moins qu’en 1945, le ton est bien davantage moralisateur, les populations devenant les élèves face à des déportés devenus enseignants afin d’assurer le devoir pour les vivants.

B – Un devoir envers les vivants
« Notre devoir est de conserver et de transmettre cet héritage précieux du genre humain : la Civilisation »34.

Il s’agit de la question du statut et du titre de déporté, affirmés par les rescapés eux-mêmes dans une logique de compréhension d’une spécificité, celle du survivant des camps de la mort, liée à la légitimité des demandes de pensions militaire d’invalidité revendiquées dès 1948, cf. Karin Dupinay-Bedford, Les déportés en Isère…, op. cit. 33 Roger Fleury, Quelques anecdotes en costume rayé (recueillies après avoir voulu jouer au petit soldat contre le nazisme) du 4 février 1944 au 26 mai 1945 à Mauthausen/ Gusen I et Gusen II, Grenoble, 1996, « À ceux qui nous suivrons », non paginé. 34 MRDI, Mémoires d’André Vovk.
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Si le devoir envers les morts est affirmé pour éviter que les populations ne les oublient, le témoignage est avant tout destiné aux vivants affirme André Vovk, rescapé voironnais de Dachau et de Mauthausen, dans cette phrase35. Le récit est conçu comme une leçon importante dont il faut retenir les enseignements. Édouard Bordet disait qu’il se « rappelle pour faire savoir »36, et, outre le désir légitime et personnel de vivre, la survie doit être un moyen de porter un message. Ainsi, une fois encore, la notion de devoir est dite. La tragédie concentrationnaire est un avertissement pour les autres, les nondéportés, ayants droits ou population. Primo Levi l’a fort bien expliqué : « Se souvenir est un devoir. Eux ne veulent pas oublier, et surtout ne veulent pas que le monde oublie, car ils ont compris que leur expérience avait un sens et les Lager n’ont pas été un accident, un imprévu de l’histoire »37. Par conséquent, ce qu’ils ont surmonté, et à quel prix, les déportés ne veulent pas que les nouvelles générations le revivent. À ce propos, un ancien déporté disait que parler de cette expérience était un appel lancé à l’avenir et à l’avenir immédiat, aux hommes et aux femmes de ce temps, et aux générations futures : « Ce que nous savons, nous voulons que chacun le sache. Ce que nous donnons à lire, audelà des mots, est cet appel pathétique à la vigilance »38. Ainsi, le témoignage apparaît comme une mission individuelle ou collective, et urgente. En effet, même si « nous sommes dépassés par notre tragique expérience [dit Léon Halkin], il est vrai, […] il faut bien cependant que nous expliquions aux autres et à nous-mêmes, de crainte que notre aventure ne nous soit un jour expliquée par ceux qui ne l’ont pas vécue »39. En effet, l’inquiétude est réelle : si l’on parle des déportés en 194540, il n’en reste pas moins que la majorité des témoignages émane de non-déportés, parlant au nom de leurs frères et sœurs de combats, de retour des camps, certes en respectant les paroles recueillies, comme dans L’Écho de la Bièvre et des Chambarands, en juillet 1945 où un résistant anonyme parle pour Antonin Gallois41. Loin d’être unique, le devoir envers les vivants est multiple, se développant comme un hommage aux rescapés, avertissant les proches et les populations. Si les morts sont honorés par ceux qui rentrent et les populations confrontées à cette nouvelle réalité, les vivants bénéficient aussi d’une reconnaissance analogue. Les populations participent aux honneurs rendus, nous l’avons vu. Elles se mobilisent pour intégrer, de

MRDI, Ibidem. Résistant, André Vovk est arrêté et déporté à Buchenwald, et transféré à Dachau. Il est libéré le 1er mai 1945 par les armées américaines. Soigné et hospitalisé dans une structure alliée, il est finalement envoyé en maison de repos, à Reichenau sur les bords du lac Constance, le 6 juin. Le 14, il est transféré dans le sanatorium de Saint-Blasien, en Alsace ; il pèse 32 kgs. Le 8 août, il quitte « à regret, ce séjour exceptionnel pour entrer en France, ma patrie, et y commencer un autre genre de combat ». 36 Entretien avec Édouard Bordet, le 23 janvier 1996. 37 Primo Levi, Si c’est un homme, op. cit., p. 248. 38 Roger Arnould, Les témoins de la nuit, Paris, FNDIRP, 1975, p. 28. 39 Léon Halkin, À l’ombre de la mort, Gembloux, J. Duculot, 1965, p. 7. 40 Les déportés rentrent et déclenchent une prise de conscience, mêlant sentiments de refus et ferveur patriotique, sentiments à l’honneur en ces deux premières années d’après-guerre. 41 L’Écho de la Bièvre et des Chambarands, « Victime de la barbarie nazie », juillet-août 1945. Antonin Gallois est né le 11 janvier 1891 à Bévenais. Il est arrêté à La Frette le 7 mai 1944 et déporté le 4 juin à Neuengamme où il disparaît, cf. Musée de la Résistance et de la déportation de l’Isère, Déportés…, op. cit., p. 106.
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facto, les déportés, comme en témoignent les fêtes brézinoises du 13 au 16 juillet 194542. Si ces dernières sont l’occasion de respecter le calendrier commémoratif français, elles sont aussi appelées « Fête du retour : les déportés étaient à l’honneur [parmi les autres rapatriés] »43. Le 15, une messe est célébrée pour les vivants et les disparus, suivie d’un défilé jusqu’au monument aux morts et close par un banquet populaire44. L’hommage est identique à celui mené à Saint-Hilaire-de-la-Côte, au mois de juin précédent, avec en guise d’accueil pour tous les participants, une banderole où l’inscription « Honneurs à nos prisonniers, STO et Déportés »45 annonce l’objectif : reconnaître le sacrifice consenti par les rapatriés, ambigu puisque les STO sont encore assimilés aux rescapés. La manifestation apparaît ainsi comme une introduction à d’autres, identiques, développées uniquement dans le nord de l’Isère, à ce moment-là. C’est une forme de mémoire liée aux exactions allemandes contre les populations de ces villages durant l’été 1944, données qui montrent un traumatisme plus récent46. D’ailleurs, les paroles des résistants de la dernière commune le prouvent : « Ne sont-ils pas les premières victimes des persécuteurs nazis ? Est-ce que les noms de Dachau, Buchenwald, Auschwitz […] ne sont-ils pas des modèles de premier ordre dans le raffinement de la cruauté teutonne ? »47. Le devoir des populations, civils comme combattants, est donc conçu comme un hommage pour les rescapés qui rentrent, mais en même temps, ces derniers l’exercent aussi en faveur des autres : les familles et les jeunes. Au-delà des idéaux de transmission, c’est bien l’action qui prévaut dans le respect de cette attitude. En effet, Henri Bonvallet raconte sa déportation en la mâtinant d’un appel sans fard : « Comprendrez-vous, Français sceptiques et indécrottables, le mal que ces traîtres nous ont fait ; approuvez-vous maintenant le châtiment, jugez-vous à propos de régler les comptes convenablement ? »48. Si le ton annonce un durcissement du concept de devoir de mémoire, par des paroles plus directes, ici l’appel aux populations étant privilégié, il annonce une autre facette du
42 L’Écho de la Résistance de la Bièvre et des Chambarands, « Les fêtes brézinoises des 13, 14,15, 16 juillet 1945 », Numéro 3, juillet-août 1945. 43 Ibidem. 44 Ibid. 45 L’Écho de la Résistance de la Bièvre et des Chambarands, « Saint-Hilaire-de-la-Côte. Fête des Prisonniers et de nos ex-légionnaires », Numéro 2, juin 1945. 46 Si Grenoble et le sud du département sont massivement touchés par la répression, dès 1943, le nord apparaît protégé jusqu’au retrait des troupes d’occupation après les débarquements de Normandie et de Provence. Si dans les deux cas, les souffrances sont identiques, une différence certaine se développe, le premier cadre géographique apparaissant davantage liée au combat de la Résistance que le second, avec des populations civiles victimes de la fureur et de la peur des Allemands des mouvements de Résistance. Pourtant, si dans les esprits, les deux se rejoignent dans le traumatisme, le fait résistant apparaît peut-être plus restreint dans l’histoire de la répression du Sud-Isère, même si la réalité montre une origine identique. C’est bien la présence des combattants de l’ombre qui décide de la répression, quelles que soient les périodes considérées. 47 L’Écho de la Résistance de la Bièvre et des Chambarands, « Saint-Hilaire-de-la-Côte. Fête des Prisonniers et de nos ex-légionnaires », Numéro 2, juin 1945. 48 Ibidem, « Souvenir de l’Affaire de l’École nationale de Voiron. Un déporté vous parle », Numéro 2, juin 1945.

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devoir. Les familles qui restent sont orphelines d’époux, de pères, de frères et de fils. Dans cette logique, alors que l’ADIRP Isère n’avait pas repris un discours militant pour soutenir le devoir de mémoire, elle rompt avec cette attitude, en soutenant moralement les veuves, matériellement et socialement les orphelins, le premier arbre de Noël à Grenoble étant un jalon de ce devoir envers les vivants. Ceci répond à une nécessité. Les rescapés assurent leurs devoirs moraux, mais celui de mémoire, comme axe central, est relégué au second plan devant l’ampleur de la tâche qui attend les déportés pour s’assurer une réinsertion que tous considèrent difficile dans l’immédiat, problématique pour le futur. Blaise Giraudi précise ceci : « Il n’y avait pas de devoir de mémoire en 1945, mais des revendications à suivre et à affirmer. Pourtant, nous l’avions, et nous l’avons honoré dès le retour, avec les récits et les actions ouvertes à tous : les expositions ; il est devenu plus important après »49. La mission de témoignage pour honorer la mémoire des morts s’exerce aussi en faveur des vivants, déportés et familles, ces dernières bénéficiant d’un soutien associatif, puisque privées à jamais d’un membre. Si la valeur de cette conduite est affirmée dès les premiers retours, l’objectif est difficile à assumer. Le survivant isérois des camps ne se défait pas d’une culpabilité profonde face à l’évidence : il a survécu et pas les autres. S’il pensait que les populations comprendraient, il abandonne rapidement cette idée. La Résistance joue en faveur des combattants, donnée rattachant le sacrifice au devoir pour la Patrie, muselant la douleur au profit d’une dignité citoyenne ; mais les déportés appartiennent à une mémoire spécifique qui ne leur épargne pas les critiques. Dans la souffrance, les paroles sont dites, le silence est accusateur, éléments participant à l’occultation de beaucoup de récits de déportés, mais bien plus sûrement, vecteur d’un mal-être qui ne quittera plus les rescapés, et appelé communément syndrome du survivant.

II. LA DIFFICULTÉ DE TÉMOIGNER :
ENTRE DOULEUR ET SOUTIEN
Si la volonté des rescapés de témoigner de leurs souffrances et de leurs valeurs résistantes est affirmée, ils n’avaient pas conçu la difficulté d’assumer cet engagement. Avant de revenir, ils savaient que rien ne serait simple, mais ils n’imaginaient pas à quel point. Et pourtant, le devoir envers les morts et les vivants s’affirme malgré le malaise qui l’accompagne, cette culpabilité qui suit le survivant à chaque étape de sa réinsertion et de sa vie. Ainsi, le syndrome du survivant fait l’objet de notre première analyse pour la difficulté de témoigner. Il explique les dévoilements et les silences de ces hommes et de ces femmes qui, avec beaucoup de pudeur, s’interrogent sur leurs expériences et l’attitude d’une société qui les appelle tout en les repoussant. Cette situation explique la prise en charge de cette tâche ardue par les instituteurs. Ceux-ci sont des fonctionnaires de l’État, affirmant une écoute et une prise en considération des déportés, indirectement de leur association, directement de leur demande de reconnaissance.

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Entretien avec Blaise Giraudi, le 22 avril 2000.

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A – Le syndrome du survivant
Le devoir de témoigner apparaît comme une nécessité, mais il est fut bien difficile à remplir. Le 23 juin 1945, rescapé de Buchenwald et de Mauthausen, le professeur Roger Heim essayait d’expliquer les limites du témoignage : « L’homme est habituellement soumis, dans sa brève existence, au renouvellement de douleurs, d’événements pénibles, dont les traces appartiennent à sa nature même. Mais jamais, à aucun moment de l’histoire, depuis l’aube de l’humanité, une telle expérience de souffrances n’avait revêtu une telle ampleur, dans un cadre pareillement expérimental, pareillement prémédité. Jamais autant de millions d’hommes, de femmes et d’enfants, n’avaient été torturés avec un tel luxe de formules préétablies »50. En effet, jamais de mémoire d’homme, un mécanisme de mort aussi minutieux n’avait été construit ; jamais un être civilisé n’avait en un instant, le temps de franchir la porte du camp, subi un tel bouleversement de l’esprit et du corps. Jamais un homme n’avait réalisé et subi un aussi brutal anéantissement de toutes les valeurs sur lesquelles son existence lui paraissait établie : droit à la vie et au respect de la personne. Et au sortir de cette épreuve inhumaine, leurs souffrances sont difficilement explicables. Les sentiments qui animent les rescapés sont ambigus, oscillant entre volonté de témoigner et retenue pudique et honteuse.

1 – Des souvenirs qui font mal
En effet, en racontant, les souvenirs affluent à l’esprit, faisant revivre en pensée le calvaire subi, rappelant l’horreur concentrationnaire avec ses coups, ses brimades, ses morts, sa négation et l’avilissement, sentiment qui fait encore frémir comme le fait sentir Noël Cohard, plein de pudeur : « Non, je ne pouvais pas tout dire… Non, il fallait essayer d’oublier »51. En effet, témoigner, c’est aussi accepter d’avouer à autrui ce que l’on voudrait n’avoir jamais eu lieu, réalité qui empêche de reprendre une vie que le déporté veut inscrite dans la norme sociétale, comme Thomas Regazoni52 refusant systématiquement
Hier cauchemar, aujourd’hui espoir. Bulletin intérieur d’information et de liaison de l’Amicale des Déportés Politiques de Mauthausen, Professeur Heim, « Le camp de Gusen », n° 3, novembre 1945. 51 Entretien avec Noël Cohard, le 23 janvier 1996. Les points de suspension correspondent au silence de notre interlocuteur. Si en 1945, il ne pouvait pas témoigner, par pudeur, surtout pour ne pas à avoir à admettre une fois de plus, qu’il avait été nié en tant qu’être humain, il en est, semble-t-il, resté de même aujourd’hui. Il reconnaît pourtant que certaines choses, dites durant l’entretien, ne l’avaient pas été jusqu’à présent. La pudeur, l’occultation volontaire qu’il a respectée depuis 1945, et le sentiment de malaise rendent ses paroles très actuelles. Il témoigne dans les établissements scolaires, auprès des jeunes générations, afin de dire pour ne pas étouffer dans le mal-être et affirmer sa mission de témoin. 52 MRDI, Mémoires de Thomas Regazoni. Il se rend en Allemagne au titre du « Service du Travail Obligatoire ». Parti pour éviter à son père de le faire, il refuse de faire correctement le travail pour l’ennemi. Surpris pendant un acte de sabotage, il est dénoncé par un Polonais à la solde de la Gestapo. Arrêté le 15 janvier 1944, il est interné à la prison de Freiburgestrasse à Breslau pendant trois mois où il est torturé au cours de 20 interrogatoires. Condamné à mort, il est déporté à Sachsenhausen comme NN. Rapatrié le 12 juin 1945, il reste en sanatorium jusqu’en mars 1947, avec 100% d’invalidité. Son refus de rappeler son incarcération est visible aussi bien dans le témoignage que dans la demande de pension
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tout témoignage, y compris devant les sollicitations de ses compagnons de misère53. Cela ouvre la voie à l’occultation pour une majorité, comme le précise Noël Cohard : « Je voulais vivre, il fallait oublier, se taire, pour … vivre »54, sentiment qu’Édouard Bordet, rescapé de Dora, dit aussi55. Les souvenirs restent à l’état de latence. « Souffrir passe, avoir souffert reste » faisait remarquer Léon Halkin56. Mais au-delà d’un état de souffrance, c’est la justesse des mots pour retranscrire avec sobriété la vie concentrationnaire qui manque. L’épreuve passée semble se fondre dans un imaginaire morbide et irréel lorsque sont évoqués les souvenirs du manque de sommeil, du froid, de la faim, des coups et de cette menace de mort qui allait et venait suivant les lieux et les moments, les âges et les saisons, les événements ou leur absence, défiant toute logique57. Par ailleurs, si l’incarcération était liée à la guerre, à la défaite et aux combats résistants, les camps ne ressemblaient guère à ceux des prisonniers des Stalag et des Oflag. « Les survivants peinent lorsqu’ils cherchent un mot pour les définir : bagne ? Enfer ? » disait une déportée rescapée de Ravensbrück58. Tous ces mots auxquels sont associées des images traditionnelles ne les satisfont pas : « Ils ont le sentiment d’avoir fait une expérience incommunicable, en dehors de toute expérience humaine » rappelle un témoin59. Hélie Denoix de Saint-Marc précisait que « ce qui m’a le plus gêné, c’est cette incommunicabilité que j’ai eue avec les autres, parce que je savais qu’ils n’avaient pas connu ça, qu’ils ne l’imagineraient jamais »60. En effet, reconnaître avoir connu la limite de l’humain est difficile pour soi-même, mais le faire admettre aux autres, l’est encore plus. Blaise Giraudi se demandait s’il allait devoir « avoir dans le nez, toute sa vie, ces damnées odeurs »61. À cela, il faut ajouter une société qui cantonne le déporté dans le rôle du rescapé, élément qui rend le témoignage difficile du fait de l’impossibilité qu’elle a de l’accepter comme un individu porteur d’un message : le déporté agit en faveur des autres, tentant d’épargner aux populations la résurgence des erreurs d’avant-guerre. Pourtant, la limite est vite atteinte62 ; comment dire une réalité que le déporté lui-même
d’invalidité militaire. Finalement, en 1995, il se laisse convaincre par Blaise Giraudi qui recueille son récit, le déporté précisant qu’il le fit « bribes par bribes […] car étant très diminué, aigri, il ne veut plus entendre parler de cette aventure à travers laquelle sa conduite devrait lui valoir sans hésitation possible, le titre de Résistant ». 53 Ibidem. 54 Entretien avec Noël Cohard, le 16 janvier 1996. Il a respecté cette ligne de conduite, celle du silence, pendant une vingtaine d’année. 55 Entretien avec Édouard Bordet, le 16 janvier 1996. 56 Léon Halkin, op. cit., 186. 57 Amicale de Ravensbrück et A.D.I.R., Les Françaises…, op. cit., p. 288. 58 Ibidem. Cette déportée a préféré gardé l’anonymat. 59 Témoignage recueilli par Jean Cherasse, Le Grand retour : les survivants de l’indicible, 2e partie, France 2, 1995. 60 Témoignage d’Hélie Denoix de Saint-Marc recueilli par Jean Cherasse, op. cit. 61 Entretien avec Blaise Giraudi, le 22 avril 2000. 62 Dans les premiers témoignages que nous avons recueillis, tous les anciens déportés nous ont fait remarquer que l’on ne pouvait pas décrire les sentiments ressentis et les éléments qui ont fait la vie concentrationnaire. Souvent, ils utilisent les mêmes mots. Noël Cohard et Édouard Bordet disaient à ce propos : « Vous ne pouvez pas comprendre, la faim n’est pas la faim, le froid est pire que le froid, le manque de sommeil est au-delà de ce que l’on peut décrire en des temps normaux » (Entretiens du 23 janvier 1996). Les autres déportés utilisent la même explication. Elle rejoint les paroles du docteur Fugain, jeune médecin en 1945 qui, confronté aux rescapés, précise que seuls les déportés avaient la justesse des mots dans leurs récits (Entretien avec Pierre Fugain, le 22 avril 2000). La remarque est vraie à une condition près ; les survivants peinent pour trouver ceux qui se rapprochent le mieux de leurs expériences.

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considère comme éloignée de ses propres souvenirs ? Toutefois, les survivants rendent compte de leur calvaire, aidé en cela par les compagnons, à travers les journaux hérités de la Résistance63. Ces limites sont en réalité plus profondes que la difficulté de trouver les mots justes. En effet, elles apparaissent bien davantage liées à une indéniable culpabilité déclenchée par la survie, ainsi qu’aux raisons mêmes de cette dernière, réfléchies et restées inexpliquées. Elles se manifestent dès le retour et sont définies par le terme très général de syndrome du survivant64.

2 – La culpabilité, ce poison
Les déportés sont rentrés en Isère entre avril et juin 1945. Si leur apparence, puis les nombreux décès choquent les populations locales, un autre élément participe à ce malaise. Le regard du déporté trouble par sa fixité, ouverte sur un autre monde, que personne n’entrevoit si ce n’est les rescapés eux-mêmes. À cela s’ajoute le faible nombre des revenants : 3% pour les « raciaux », 30% pour les « politiques ». Si les interrogations sont nombreuses, les populations en formulent une autre, bien souvent occultée, parfois dite, choquante dans tous les cas pour les survivants en présence : qui sont ceux qui eurent le privilège de rentrer ? La réponse paraît simple aux rescapés ; il s’agissait de chance et de hasard. Et pour-tant, elle n’est pas si logique, comme en témoignent les paroles qui fusent, faisant voler en éclat la bienséance devant l’impossible ; Roger Fleury en avait été victime, nous l’avons vu65. Ces paroles pas toujours prononcées, sont relayées par une attitude particulière, où le silence devient plus bruyant que les mots : « Les gens se demandent ce qu’on avait bien pu faire pour en réchapper » se rappelle Noël Cohard66. Les populations sont bien loin d’imaginer que la réalité concentrationnaire de la survie était faite d’un sourire, d’un geste de solidarité, d’une chance pendant une sélection ou l’envoi dans un block plutôt que dans un autre ; « la sélection était faite ainsi » disait Édouard Bordet67. Pourtant,
Il s’agit principalement des trois journaux grenoblois, Le Dauphiné Libéré, Les Allobroges, Le Travailleur Alpin, ainsi que ceux qui continuent à être publiés jusqu’à la fin de l’année 1945, comme L’Écho de la Bièvre et des Chambarands. 64 Le terme a été inventé par des psychologues et des sociologues, pour l’essentiel, comme Terence Des Pres, cf. The Survivor. Anatomy of Live in the Death Camps, New-York, Washington Square Press, 1976, 218 p., ou Bruno Bettelheim, cf. Survivre, Paris, Laffont, 1979, 524 p. Ils se sont attachés à étudier le comportement des anciens déportés et ont isolé des symptômes similaires. Ce travail a servi à des hommes comme le Professeur Charles Richet et A. Mans dans l’établissement d’une pathologie concentrationnaire, cf. Pathologie de la déportation, Paris, Paris, Plon, 1956, 228 p. Cela a permis la reconnaissance des maladies liées à la déportation, avec la présomption d’origine, obligatoire dans l’attribution des pensions. Pour ce point précis, cf. Karin Dupinay-Bedford, Les déportés en Isère…, op. cit. 65 Roger Fleury, op. cit., « Mon retour chez les vivants », p. 4. 66 Entretien avec Noël Cohard, le 23 janvier 1996. 67 Entretien avec Édouard Bordet, le 23 janvier 1996. Pour lui, le facteur santé n’était pas déterminant, préférant évoquer la fatalité. Les nouveaux déportés qui arrivaient malades au camp étaient exterminés dès l’arrivée ou en quelques semaines. La vision est lacunaire puisque tous étaient malades lorsqu’ils rentrèrent. L’image du malade est cantonnée, pour ce déporté, à celui qui arrive, pas celui qui survit, éliminant ainsi l’idée que les rescapés rentrent à la limite de leurs forces, donnée pourtant bien réelle, et d’ailleurs la seule vue par les Isérois. Certains sont sauvés par la maladie, comme Noël Cohard, alité en raison du typhus qui le terrasse : « C’est le typhus qui m’a sauvé. Je n’aurai pas fait un jour de marche »,
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le retour s’avère lui aussi source de conflit en raison des séquelles qui restent au retour, avec un extrême état de faiblesse doublé de la découverte d’un éventuel changement de personnalité : « Officiellement c’est vrai, je suis revenue, mais en réalité qui est revenu ? »68. Il apparaît impossible au déporté d’oublier, les activités du jour pouvant éloigner temporairement les souvenirs, les cauchemars de la nuit les ramenant, avec toujours cette question, cruciale : « Pourquoi moi et pas les autres ? »69. Le sentiment de culpabilité ne naît pas au retour, mais avant, pendant l’incarcération, développé avec celui d’injustice, devant la perte d’amis, relégué au second plan, la survie reprenant ses droits. La libération le rend plus intense en raison d’une vérité mathématique : peu de déportés ont survécu. Comment le dire à ceux – les familles – qui, affamés d’espoir, veulent un mot rassurant. Détruire cet espoir en disant la vérité, n’est-ce pas encourir le reproche d’être resté vivant ? Édouard Bordet ressent violemment ce dilemme70, tout comme une autre rescapée qui, arrivée au Lutetia, s’interroge : « Ces camarades, déjà squelettiques, s’effondrant à côté de nous, emmenées lors d’une sélection, bousculées, battues, mordues, tout cela laisse des images insupportables qui demeurent liées à l’indignation, à la colère en même temps qu’à une cruelle interrogation sur soi-même – elle valait mieux que moi et c’est moi qui aie survécu »71. Roger Fleury réfléchit aussi à cette thématique à Grenoble : « Les meilleurs d’entre nous reposaient en Autriche. Ces copains, s’ils étaient revenus, qu’auraient-ils pensé ? Qu’auraient-ils dit ? Qu’auraient-ils fait ? »72. D’autres refusent le non-vivre, acceptant le souvenir des souffrances communes, mais dépassé par le désir de reprendre un quotidien interrompu par l’arrestation. Ainsi, Roger Fleury, rescapé de Mauthausen, Gusen I et Gusen II, réagit violemment face au sentiment de culpabilité73, certes développé par des survivants, mais encouragé par une société qui ne semble pas accepter la mortalité des trois quarts des déportés isérois, et qui par le refus met en accusation ceux qui reviennent. À cela, il faut ajouter que le contexte est troublé politiquement par les oppositions entre les partis, socialement par les revendications des rescapés qui revêtent un « caractère angoissant » pour les

évoquant les marches de la mort auxquelles il échappe, laissé comme moribond dans le Revier, par les S.S., cf. Entretien du 23 janvier 1996. 68 Amicale de Ravensbrück et A.D.I.R., op. cit., p. 295. 69 Entretien avec Édouard Bordet et Noël Cohard, le 16 janvier 1996, avec Henry Duffourd, le 23 janvier 1996, suivi de nombreux autres, avec Paul Guillerminet, Camille Armand et Charles Brun, le 16 mars 2000, suivi d’autres. 70 Entretien avec Édouard Bordet, le 26 janvier 1996. Si dès son retour il pense à témoigner de son expérience, face aux parents, il se tait par pudeur, égard et peur. Beaucoup de déportés se turent devant leurs proches, cela ne les intéressait pas, cf. Marie-Anne Matard-Bonucci et Édouard Lynch (dir.), La libération des camps et le retour des déportés : l’histoire en souffrance, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 205. 71 Amicale de Ravensbrück et ADIR, op. cit., p. 295. 72 Roger Fleury, op. cit., « Mon retour chez les vivants », p. 4 73 Ibidem.

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populations74, ces éléments ne contribuant peut-être pas à jouer en faveur d’une compréhension plus grande. En guise de réponse, Roger Fleury leur dit : « Ce que j’avais fait était donc mal ? … Ne sortions-nous pas d’une guerre qui avait fait plus de 50 millions de morts et où des Français crevaient encore de faim ? C’est tout juste si on ne m’accusait pas d’être encore en vie. Ne devrais-je pas en demander pardon à la société ? »75. Sa colère est justifiée ; les déportés disparus ne le sont pas à cause de lui ou d’un autre survivant ; ils ne le sont qu’en raison des conditions du camp. Les déportés sont seuls face à leurs interrogations et à la peur du regard d’autrui, l’ADIRP Isère ne se souciant pas publiquement de cette incommunicabilité entre rescapés et populations, mais de manière interne : « On se retrouvait et on se comprenait » disait Édouard Bordet76. Pourtant, c’est là que se situe le noyau du problème de la communication. La société iséroise ne pouvait pas comprendre et entendre dès les premiers retours77, encore après l’été 1945 au moment où les déportés isérois affirment une union pour préciser une définition, clé de la compréhension : le statut du déporté. Néanmoins, si témoignage il y a, il reste difficile jusqu’en septembre 1945, renouvelé après cette première période avec les récits de rescapés eux-mêmes, en même temps qu’un jugement moral populaire. Michael Pollack et Nathalie Heinlich ajoutent que le décalage entre les discours des déportés et des populations accentue le sentiment de culpabilité du rescapé en raison de l’influence des critères de jugement sur les actes du déporté et ceux d’autrui78. Les populations leur prêtent des actes héroïques ayant permis la survie ; les rescapés savent qu’il n’en fut pas toujours ainsi79 tant la vie dans les camps imposait de se concentrer sur un objectif : la survie80. Cet écart crée une situation psychologique intenable pour les survivants, développée de plus en plus, les années du retour s’éloignant : imprégnées d’images de massacres, les populations pouvaient néanmoins mieux comprendre à la Libération que plus tard81.

ADI, 35 J 103 : CFTC. Union locale de Voiron. Correspondance syndicale 1936-1952. Affiche 1944. États généraux de la Renaissance Française, Instructions concernant l’Organisation des États Généraux dans l’Isère, chapitre VI –Progrès social, b) prisonniers et déportés. Face à ces demandes, la CFTC précise que les rescapés doivent rédiger des cahiers de doléances. Le mouvement de la Renaissance française se développe durant l’été 1945. Ainsi, même si le document n’est pas daté, il est, sans nul doute possible, rédigé entre mai et octobre de cette année-là. 75 Roger Fleury, op. cit., « Mon retour chez les vivants », p. 4. 76 Entretien avec Édouard Bordet, le 23 janvier 1996. 77 Jean-Pierre Azéma et François Bédarida (dir.), La France des années noires, Tome 2, De l’occupation à la Libération, Paris Seuil, 1993, p. 429. Les deux historiens parlent du contexte national, celui qui prévaut en Isère est identique en teneur. En effet, malgré les bonnes volontés, les non-déportés ne peuvent pas comprendre, comme le disent très justement les auteurs de cet ouvrage : l’expérience des déportés sort « des normes qui régissent la commune humanité. L’expérience qu’ont vécue ceux qui reviennent des camps de la mort est unique, difficile, voire impossible à communiquer ». 78 Michael Pollack et Nathalie Heinlich, « Le témoignage », in, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, « L’illusion biographique », Numéro 62-63, p. 26-27. 79 Ibidem. 80 Terence Des Pres, The Survivor…, op. cit., p. 74, 182 et 190. 81 Michael Pollack et Nathalie Heinlich, « Le témoignage », op. cit., p. 26-27.
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Ainsi, ces éléments pèsent de tout leur poids dans la question du témoignage, orientant les discours et le silence des déportés, laissés au libre arbitre de chacun. La représentation résistante s’impose puisque les déportés se revendiquent d’une ligne de conduite combattante, leur incarcération devenant le résultat de leur engagement patriotique et de leurs souffrances. Finalement, l’association commence à jouer un rôle dans l’affirmation de la mémoire spécifique du déporté, l’imposant à la société iséroise avec l’appui des compagnons de combats et de détention.

B – Un témoignage soutenu : le rôle des instituteurs
Les retours et la réinsertion des déportés en Isère développent un intérêt général et populaire, visible par les soutiens accordés aux rescapés. Pourtant, les actions relèvent davantage d’une volonté étatique que d’une décision personnelle. Surtout, les individus apparaissent conditionnés pour assurer l’accueil patriotique dont agents de l’État et résistants rêvent82. Passé les moments d’euphorie, les déportés sont marginalisés dans un oubli relatif. Mais si les rescapés sont peu à peu mis à l’écart, une tentative pour soutenir leur mémoire s’impose toutefois, non portée par des résistants, ni même des déportés ou leurs associations, mais par des individus que les populations écoutent ; il s’agit des instituteurs83. Fonctionnaires de l’État, ils sont les garants d’une éducation citoyenne, et dans ce sens, ils vont agir pour affiner la connaissance du martyrologe local en Isère. Leur rôle s’inscrit dans un contexte particulier où État et associations tendent vers un objectif commun, celui de connaître le nombre des déportés, rentrés ou disparus. Mais il y a autre chose.

1 – Des substituts pour dire
Les instituteurs interviennent aussi pour répondre à un autre besoin : les déportés témoignent difficilement, dans un contexte où les populations mélangent les différents martyres. À l’automne, des enquêtes supplémentaires sont menées à la demande du préfet, par l’intermédiaire des maires des communes84, et dépassent le seul cadre du recensement85. En effet, loin de se cantonner à la sphère des ministères de l’Intérieur avec Albert Reynier86, et de celui des Anciens combattants et victimes de guerres avec Jean Weber87, le phénomène s’inscrit bien davantage dans une logique pédagogique, entrant ainsi dans le devoir envers les morts et les vivants, mission portée jusque-là par les seuls déportés, semblait-il.
Pour la question de l’accueil, Karin Dupinay-Bedford, Les déportés…, op. cit. Pour la figure de l’instituteur comme pilier de la République, voir Mona Ozouf et Jacques Ozouf, La République des instituteurs, Paris, Seuil, 1992, 480 p. 84 ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945. Les enquêtes sont répertoriées par commune, mais apparaissent lacunaires par l’absence de certaines données. Ni les conseils municipaux, ni les instituteurs ne savent toujours ce qu’il est advenu des personnes arrêtées. 85 Que nous avons étudié pour la première affirmation d’un statut du déporté en Isère. 86 Il s’agit du préfet de l’Isère officieusement avant la Libération, officiellement après. 87 Il est le directeur de l’Office des Anciens combattants et victimes de guerre, et a été un des membres du CDL de l’Isère, depuis l’automne 1944, au sein duquel il représentait Henri Frenay.
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a – Un fonctionnaire et une enquête
L’Inspecteur d’Académie, monsieur Richand, est le grand ordonnateur des enquêtes que les instituteurs font, annonçant déjà les relations qui ne cesseront jamais entre les associations des rescapés et de leurs familles d’une part, et d’autre part les structures d’éducation et d’enseignement. Pour ceci, chaque maire reçoit un nouveau questionnaire, plus précis sur la période de l’occupation, les faits de résistance et de collaboration, puis les prisonniers et les arrestations menées sur le territoire de la ville ou du village88. Le représentant communal désigne à son tour un exécuteur en la personne d’un individu qui peut dépasser les réticences liées à une enquête : il est connu par tous dans les villages89. Le pari est réussi. Les résultats affluent à l’Inspection académique qui les envoie à deux structures travaillant sur la mémoire : les archives départementales de l’Isère et le Comité départemental d’histoire de l’Occupation et de la Libération, celle-ci créée pour l’occasion90. En Isère, 147 communes ont été concernées par ce vaste mouvement, assuré par les instituteurs des écoles primaires. L’ampleur de la tâche est indéniable. Par ailleurs, elle apparaît orientée. Certes, les données collectées montrent un parcours de la répression, sans contestation possible91. Dans ce cadre, 564 déportés sont répertoriés, dont on sait dès lors que 236 sont rentrés92. Toutefois, des réserves sont faites pour les comptes-rendus. Elles sont de plusieurs natures et montrent une réalité, celle des conséquences de la déportation. En effet, si la comptabilité des morts fait apparaître un fait concentrationnaire isérois, elle va plus loin. De manière non systématique, les instituteurs mettent en valeur deux mémoires, deux types de rescapés, d’une part les résistants et les raflés lors des arrestations, d’autre part les Juifs. L’allusion est certes rapide, mais affirmée. Ainsi, à Cessieu, deux personnes ont été déportées par la Gestapo ; elles sont
ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Questionnaire de la commune de Pontcharra. Sept parties structurent ce document : l’occupation, l’esprit public-la Résistance-les maquis, la Libération, les prisonniers-déportés politiques, les réfugiés, les bombardements aériens, les papiers des archives communales relatifs aux événements de la période d’occupation et de libération. Pour les prisonniers et les déportés politiques, seul le deuxième point concerne les rescapés des camps de la mort avec cinq questions principales « Y a-t-il eu dans la commune des déportés politiques ? Circonstances et causes de leur arrestation ? Que sontils devenus ? Rapatriés ? Morts en captivité ? ». 89 Comme dans toute enquête orale, l’interrogé peut se sentir agressé par les questions, et se réfugier dans le silence. Pour vaincre les réticences, l’instituteur apparaît comme le personnage qui est accueilli par tous, particulièrement dans les communes rurales, en 1945. Elle met en valeur la considération accordée à ce personnage qui est le représentant d’un état d’esprit, celui de la République, mais aussi le garant de la connaissance, placé en ce sens au même niveau que le curé. Cf. Mona Ozouf et Jacques Ozouf, op. cit. 90 ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Questionnaire de la commune de Pontcharra. 91 Cf. Annexe n° 3. La carte montre les communes concernées par ces enquêtes. On le voit, elles sont réparties uniformément à travers le département, avec une route de la répression qui passe à travers l’Isère, en, direction de Lyon. La localisation fait apparaître les arrestations dans le cadre de la lutte nazie contre la résistance dauphinoise, ainsi que celles faites durant la retraite des troupes allemandes. 92 ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Fiches des communes. Les chiffres sont la synthèse des données collectées par les instituteurs.
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des « membres des organisations de Résistance »93, tout comme à Chapareillan où un homme l’est aussi à la suite de la « dénonciation du commandant de Fort Barraux […] le jour de l’occupation » de la commune par les Allemands94. Par contre, certaines précisent la nature antisémite de l’arrestation de personnes. À Claix, six le furent parce qu’elles étaient juives, on précise d’ailleurs « la politique raciste »95, comme à Corenc où l’on attribue à une personne le terme de « racial »96. Ainsi, le martyre des communes iséroises est élaboré avec des données chiffrées qui participent en premier lieu aux recensements, mais surtout à l’affirmation d’une mémoire de la déportation. Dans ce mouvement, l’ADIRP Isère se borne à affirmer une union dans le fait concentrationnaire ; tous les déportés ont connu une expérience tragique, la mémoire se doit donc d’être unique, les Juifs n’étant pas différenciés. Les instituteurs n’écoutent pas, affirmant au contraire l’existence de deux groupes de déportés, mais dont la différenciation passe inaperçue en raison d’un fait parfois évoqué mais pas systématiquement : il n’est pas demandé d’enquêter sur les catégories qui forment le groupe des rescapés, et le poids du discours uniformisant de la première association du département rajoute à cet oubli. Personne ne relève ce point, y compris les membres du Comité d’enquêtes et l’Inspecteur d’Académie puisque l’union d’une seule représentation est un facteur de légitimité, donnée qui s’insère dans les discours politiques qui prônent le rassemblement de tous en 1945.

b – Des résultats au service des déportés ?
Est-ce à dire que les structures de l’État présentes à Grenoble font le jeu de l’ADIRP Isère ? Il est vrai que les résultats des enquêtes montrent un fait résistant mis en valeur par un rappel inlassable et une diversité des cas. Ainsi, le déporté est un combattant qui au regard de ses engagements patriotiques, a été dénoncé, comme à Bourgoin97, à Domarin pour l’unique déporté de la commune arrêté à son domicile98, ou à Mens, le maire ayant « une attitude favorable au maquis »99. Il peut aussi avoir été arrêté pendant une
ADI, Ibidem, Fiche de la commune de Cessieu. À l’été 1945, le déporté n’est pas rentré. ADI, Ibid., Fiche de la commune de Chapareillan. 95 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Claix. 96 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Corenc. 97 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Bourgoin. Trois personnes ont été déportées ; elles n’ont donné aucune nouvelle, l’instituteur affirme qu’ils sont toujours « en captivité ou sont morts ». Le chiffre ne coïncide pas avec une information supplémentaire : « trois relâchés ». Il apparaît que les collecteurs ont avancé le nombre d’individu réellement déporté, en ne précisant pas au départ, celui des personnes arrêtées. Ces omissions mettent en valeur le fait concentrationnaire comme élément de mémoire douloureuse. 98 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Domarin. On précise qu’il le fut pour actes de Résistance. 99 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Mens. Le maire est arrêté le 3 juillet 1944. Comprenant par « attitudes favorables au maquis », certainement le refus d’obtempérer à une décision, laquelle n’est pas précisée par l’auteur et non mentionnée dans un autre document, livre, archives ou témoignages. Toutefois, les communes rurales étaient assujetties à des prélèvements sur les récoltes, en plus de l’incorporation des jeunes hommes pour le STO, et dont une importante proportion était cachée dans les maquis. Il est donc fort probable que le représentant n’a pas accepté de souscrire aux demandes dont il faisait l’objet, déclenchant ainsi une répression : son arrestation. Ce contexte allié à l’inquiétude d’une troupe allemande harcelée et en retraite, déclenche des massacres et des arrestations arbitraires dans une partie du département jusque-là relativement épargnée, la date à laquelle le maire est incarcéré le montre. Il est mort en captivité le 25 février 1945.
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action de ravitaillement du maquis à Chatonnay100, ou un accrochage avec les troupes d’occupation à Cognin-les-Gorges contre les résistants de Malleval en janvier 1944101, à Rovon suite aux combats dans le Vercors avec sept déportés102, ou encore en raison d’une appartenance plus ou moins vérifiée à un réseau, comme à Meyzieu où l’on précise que les huit déportés appartenaient à une organisation de Résistance103 ou à Pont-de-Claix, où les cinq détenus « aidaient le maquis »104 sans plus de précisions. Les informations données évoquent parfois une « opération de police », comme à Saint-Andréle-Gaz pour les sept personnes arrêtées le 8 juillet 1944105. Et c’est là que se situe le point de rupture dans cette mémoire particulière, suivie par les rescapés de l’ADIRP Isère, précisée par les instituteurs. Si le déporté peut être un résistant avant son incarcération, il le devient aussi par l’épreuve imposée106. En effet, celle-ci joue un rôle légitimant même si l’individu n’était pas un combattant reconnu en tant que tel avant l’internement. Ainsi, une arrestation au cours d’une rafle est assimilée à une action de lutte comme à Pont-deBeauvoisin, où monsieur Nef, l’instituteur, est « pris dans une rafle »107. Le cas est analogue à Saint-Clair-de-la-Tour où le déporté est arrêté à Beaurepaire108. Une précision, unique dans l’ensemble des fiches dressées, met en exergue un événement fondamentalement grenoblois : un déporté de Saint-Pierre-de-Méarotz l’a été durant la rafle qui a suivi la manifestation du 11 novembre 1943109. Ainsi, on le voit, si cette dernière a été considérée, en 1945, comme un acte patriotique par les populations, toutes les autres désignent les personnes raflées par un signe distinctif : elles l’ont été du fait de la politique vichyste. Les victimes ne peuvent être considérées que comme des résistants, en raison d’une réalité, celle de la déportation. La distinction est d’autant plus importante que l’ADIRP Isère commence déjà à l’imposer par l’action de Blaise Giraudi, en
ADI, Ibid., Fiche de la commune de Chatonnay. Trois jeunes gens sont arrêtés à cette occasion. Un est rentré, deux sont disparus à l’été 1945. 101 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Cognin-les-Gorges. Trois déportés politiques sont référencés. En août 1945, un est rentré, le deuxième est hospitalisé en Suisse, le troisième est disparu. 102 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Rovon. Dix déportés sont comptés, mais trois purent s’évader pendant le transport vers les camps de la mort. Les sept autres, revinrent vivants. 103 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Meyzieu. Sur les huit déportés, cinq sont rapatriés au début de l’été, trois sont disparus. 104 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Pont-de-Claix. Au début de l’été 1945, un fut fusillé, deux sont rapatriés, un n’a pas donné de nouvelles. 105 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Saint-André-le-Gaz. Les arrestations peuvent avoir été conduites par la milice ou des forces de police inféodées à Vichy avec des personnages zélés tout entier acquis à la cause du maréchal, ou par la police allemande, le terme apparaissant alors ambigu avec l’absence de différenciation des deux nationalités. Toujours est-il qu’au début de l’été 1945, un déporté est rapatrié, un est décédé en Allemagne et les autres n’ont pas donné signe de vie. 106 Le regard correspond aussi à une population locale qui voulait les voir ainsi, cf. Michael Pollack et Nathalie Heinlich, « Le témoignage », op. cit., p. 26-27. 107 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Pont-de-Beauvoisin. Il est la seule personne dont on précise la profession. 108 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Saint-Clair-de-la-Tour. Même si la date d’arrestation n’est pas précisée, la seule rafle importante qui eut lieu à Beaurepaire est celle du 6 août 1944, où tous les hommes de 17 à 35 ans furent arrêtés et rassemblés sur la place des Terreaux. 50 d’entre eux furent fusillés, les autres déportés. 109 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Saint-Pierre-de-Méarotz. Le déporté est revenu dans la commune en mai 1945.
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faveur de ceux du 11 novembre 1943, référence psychologique de la déportation pour les Isérois en 1945110. La volonté d’inscrire la déportation comme conséquence de l’engagement résistant n’empêche pas la présence de limites. Les données chiffrées en sont un exemple. Si 147 communes se sont désignées comme ayant des victimes de la déportation, avec un de leurs habitants, le fait résistant, s’il est évoqué comme l’explication de ces déportations, n’est pas toujours vérifiable. Seules 59 villes ou villages ont été assimilés à un lieu rattaché à un maquis, ou situé à proximité111. Et pourtant, la majorité des déportés sont appréhendés comme des combattants. Ainsi, si à Mens, le maire est arrêté pour une attitude jugée favorable au maquis, il n’empêche qu’aucun n’est présent aux alentours112. La situation est analogue à Domarin pour l’unique déporté de la commune113. Parallèlement, certaines communes mettent en évidence une attitude combattante, dans un lieu reconnu comme point de rassemblement de mouvements de Résistants, comme en témoignent des données de Lans-en-Vercors où deux déportés politiques sont désignés sous l’appellation de « terroristes »114, pied de nez de l’instituteur vis-à-vis du vocabulaire employé par les Allemands pour désigner les Résistants. D’autres données – les récits des Résistants sur le Vercors, nous l’avons vu – affirment l’appartenance à la résistance, informations normalement retranscrites régulièrement dans toutes les fiches des enquêteurs115. Par ailleurs, alors que la tendance est à la recherche et à la systématisation d’une action combattante, certaines enquêtes respectent les limites des données. Lorsque la cause de l’arrestation ne peut pas être établie, la mairie précise parfois l’absence de « raison apparente » ; celle de Laffrey, commune pourtant intégrée à un maquis, avoue son ignorance concernant la raison de la déportation d’un habitant du village116, celle de Montalieu-Vercieu, l’absence de lien avec la Résistance pour le déporté politique, « un jeune homme de 19 ans arrêté chez lui, a été pris pour un maquisard par les Allemands »117, tout comme à Saint-Gervais où deux prisonniers « n’ont pas été considérés comme des déportés politiques »118.
Karin Dupinay-Bedford, Les déportés…, op. cit. ADI, 13 R 1042 : Guerre 1939-1945. CHOLF. Rapports divers. Occupation, sabotages, libération (combats), photographies, copies. 1945, Liste des communes pour lesquelles des enquêtes furent établies. 112 ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Fiche de Mens. 113 ADI, Ibidem, Fiche de la commune de Domarin. 114 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Lans-en-Vercors. Commune du Vercors, elle est située à côté d’un maquis. Les deux déportés sont « disparus depuis cette date », laquelle n’est pas indiquée. On peut penser qu’elle se situe durant l’été, lorsque les maquis du Vercors sont investis par les troupes allemandes de Grenoble et de Lyon. 115 ADI, Ibid. Les 147 communes mettent en évidence cette référence. Parfois, la mention d’une spécificité résistante est rajoutée. 116 ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Fiche de la commune de Laffrey. La commune compte un déporté, rapatrié en mai 1945. 117 ADI, Ibidem, Fiche de la commune de Montalieu-Vercieu. Il n’est pas rentré, l’instituteur considérant en raison d’un récit fait par un témoin rescapé, qu’il est « très probablement mort en Allemagne, à la suite des brutalités et des privations endurées ». 118 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Saint-Gervais. La commune déclare deux déportés politiques, arrêtés au début de l’occupation allemande, en raison de leur âge, précise-t-on sans plus d’explication.
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2 – Un impact structurant
Ainsi, le poids du sacrifice résistant est important et objet de reconnaissance depuis la Libération pour les non-déportés, depuis mai 1945 pour les rescapés qui rentrent à ce moment-là. Si cette légitimité atteste de la diversité des parcours de chacun, elle est aussi, sans nul doute, celle qui impose l’élargissement du devoir envers les morts et les vivants sur lequel l’ADIRP Isère en premier lieu se base pour affirmer la mémoire du fait concentrationnaire. Les disparus doivent être honorés puisqu’ils ont fait le sacrifice de leur vie pour la nation, et avec la Résistance, comme le précise l’instituteur de Saint-Marcellin, au sujet de Jean Baillet « mort en captivité suite aux mauvais traitements et aux privations au camp de Kempten »119. Dans cette logique, le poids des « sans nouvelles » ou d’un sinistre « n’est pas rentré chez lui » pour un brigadier-chef grenoblois120, prend toute leur importance dans la mission que les déportés développent en mémoire de leurs compagnons de souffrance, mais dont les populations détiennent aussi une responsabilité. Quant aux vivants, ils sont honorés par le simple rattachement à l’idéologie combattante, mise en valeur par une conséquence des souffrances subies – les maladies des rescapés121–, officialisé par les enquêtes des instituteurs durant l’été 1945, intégrant les rescapés dans une légitimité militaire. L’ADIRP Isère qui les réunit, sans en
Il est fort probable que les jeunes gens en question avaient refusé d’accepter un engagement pour le STO, expliquant ainsi leur arrestation par les troupes d’occupation. Jeunes, ils étaient suspectés d’être des maquisards, aux yeux des Allemands. Ils ont été rapatriés le 26 mai 1945. 119 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Saint-Marcellin. La ville déclare deux déportés, Jean Baillet et Paul Lambert, arrêtés à Lyon par la police régionale et la Gestapo, durant la rafle du 21 juillet 1944 où 95 personnes sont appréhendées et 52 déportés. L’instituteur donne une réponse erronée. Jean Baillet a été arrêté, deux mois avant, le 9 mai 1944, et interné à la prison Saint Paul à Lyon, cf. ADI, 13 R 1049 : Listes, Liste des déportés politiques isérois. La date présentée est très certainement celle de sa déportation, l’erreur venant de l’amalgame de deux convois : un vers les prisons de Lyon après la rafle du 21 juillet, l’autre vers Compiègne et les camps, le même jour. 120 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Revel. Le maire déclare un déporté, qui résidait en réalité à Grenoble où il était cantonné en garnison. Revenu chez ses parents après la dissolution de l’armée d’Armistice, il fut arrêté lors d’une rafle à Grenoble, place Vaucanson, en décembre 1943. Si l’enquêteur précise que les dernières nouvelles du jeune homme de 20 ans viennent du camp de Buchenwald, il ajoute que « depuis la paix », aucune nouvelle n’est venue renseigner ses parents sur son sort. 121 La référence à la maladie est faite de trois manières différentes. La première insiste sur un retour terni par la mauvaise santé, élément qui entraîne une hospitalisation, comme pour un des déportés politiques de la commune de Crémieu, en séjour à l’hôpital Bichat, à Paris, cf. ADI, Ibid., Fiche de la commune de Crémieu. Cette dernière compte 15 déportés. Six sont morts, quatre sont rentrés, un est hospitalisé, quatre ont disparu. La situation est analogue pour Jarrie dont l’instituteur note que son déporté rapatrié est « revenu dans un pitoyable état » qui explique son traitement en sanatorium, cf. ADI, Ibid., Fiche de la commune de Jarrie. Le déporté est Georges Vivier. Cf. entretien avec Henry Duffourd, le 16 avril 2000. La deuxième référence met en valeur un retour dans des conditions sanitaires désastreuses qui expliquent le décès du rescapé, comme à Eybens : « Des trois, un rapatrié est rentré gravement malade et est mort après son retour de maladie contractée dans le camp de déportés », cf. ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Fiche de la commune d’Eybens. Celle-ci compte quatre déportés dont trois arrêtés le 11 novembre 1943 et un en raison de son adhésion au PCF. Trois sont rentrés vivants, parmi lesquels un décède au retour. Le dernier est mort à Dachau. La troisième référence est plus généralisante puisqu’elle évoque seulement une santé détériorée comme à Salaise-sur-Sanne où deux déportés sont « encore hospitalisés », cf. ADI, Ibidem, Fiche de la commune de Salaise-sur-Sanne. La commune compte quatre déportés : un est mort en captivité, deux sont rentrés malades et le dernier n’a pas donné signe de vie.

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faire une ligne de conduite principale, qui apparaîtrait marginale par rapport au siège national122, ne se départit néanmoins pas de cette volonté éminemment dauphinoise de trouver un vecteur unissant l’engagement, la répression et la déportation pour des rescapés qui s’inscrivent dès leur retour, dans une position à part imposée par leur spécificité. Henry Duffourd l’affirme : « il fallait nous réinsérer par la pension, la mémoire ; cette dernière étant résistante. On a pris ce qui s’offrait à nous »123. Ainsi, la mémoire iséroise de la guerre dépasse la référence nationale ; elle émane en partie de la volonté d’Albert Reynier qui distribue des charges précises à ses principaux interlocuteurs grenoblois pour construire cette représentation. Il élargit le groupe des personnes œuvrant à cette mission, en impliquant indirectement le réseau des déportés – il ne leur demande pas une activité particulière mais les rescapés commencent à témoigner –, et l’Inspection académique, structure éducative apportant l’aide de son personnel. L’association des anciens déportés isérois et les représentants des différents services de l’État observent un silence remarquable sur les déportés juifs. Une fois encore, la position de l’ADIRP Isère est développée du fait d’un accord tacite entre les interlocuteurs en présence ; les données collectées sur les individus arrachés au département, et déportés, font apparaître parfois la mention de « Juifs ». 27 personnes sont ainsi répertoriées sous cette qualité. Au contraire des politiques compris comme résistants, ces derniers sont cantonnés à un seul type d’arrestation, limité à une description sans emphase. Par exemple, à Nantes-en-Ratier, l’instituteur précise qu’une seule personne fut déportée en mars 1944 ; elle est juive124. À Noyarey, la situation est identique. Une femme et son enfant réfugiés dans la commune ont été arrêtés à Corenc et disparaissent. L’adulte a donné signe de vie, pas l’enfant125. On le voit, la différence entre les représentations est importante parmi les déportés. Les résistants ou supposés tels sont mis en valeur à l’aide de multiples causes d’arrestations appartenant à la logique combattante et à l’idéologie de la victoire, tandis que les « raciaux » en ont une, liée à la politique antisémite de Vichy et à un temps source de malaise et de honte pour les populations, sentiments doublés d’une ignorance sur leur devenir. Le flou qui entoure leur sort est parfois rappelé au détour d’une phrase ou d’un compte rendu, comme à Bizonnes, par un « on les croit déportés. On ignore leur sort »126, de même qu’à Seyssins où trois rapatriés sont rentrés sur un total de 11 personnes, parmi lesquelles il y avait deux raflés à Grenoble et deux familles étrangères, dont le sort est lui aussi « inconnu », et que l’on complète par une autre imprécision : l’absence de « nouvelle des autres »127.
122 Comme le bureau national, l’ADIRP Isère accepte les adhésions de tous les déportés, sans distinction d’actes de résistance ou de causes d’arrestations. Elle s’oppose sur ce sujet à l’UNADIFFNDIR qui tend à placer le critère résistant comme élément décisif dans l’adhésion à cette seconde association, non représentée à Grenoble en 1945. 123 Entretien avec Henry Duffourd, le 12 mars 2000. 124 ADI, 13 R 1045 : Guerre 1939-1945 : CHOLF. Enquêtes menées auprès des communes : réponses des instituteurs. 1945, Fiche de la commune de Nantes-en-Ratier. La personne est arrêtée à Vizille alors qu’elle se rendait à Lyon, en camion, et il n’y a « aucune nouvelle de lui depuis son arrestation ». 125 ADI, Ibidem, Fiche de la commune de Noyarey. Ils ont été arrêtés dans le car qui les conduisait à Noyarey, au départ de Corenc. 126 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Bizonnes. Quatre déportés juifs sont répertoriés dans la commune. Leur trace se perd puisque aucune date d’arrestation n’est rajoutée, ni de lieu d’internement. 127 ADI, Ibid., Fiche de la commune de Seyssins.

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Ainsi, la première association de rescapés n’apparaît pas comme un acteur central dans ces enquêtes. Pourtant, la recherche du nombre des déportés et des causes de la déportation montrent un intérêt qui n’est pas sans rappeler d’autres enquêtes, celles-là pour attester de la qualité des survivants de retour. Ainsi, il faudrait voir dans ce nouveau mouvement de recherches, l’effet d’une demande, au moins d’une attente émanant des rescapés à un moment où, au nom de l’union, ces derniers insufflent un principe, l’uniformisation de la déportation pour légitimer la création d’une association, déclenchant en même temps, les prémices d’une union de leurs souvenirs. Les instituteurs apparaissent comme des intermédiaires importants dans l’élaboration d’une des premières bases de la mémoire iséroise du fait concentrationnaire. Ils sont apparus comme indispensables en un temps où les rescapés qui rentrent sont tout entiers tournés vers la réinsertion dans une société qu’ils ne reconnaissent plus, et l’affirmation d’une prise en compte, annonciatrice des revendications pour leurs droits matériels et moraux. Surtout, les enquêtes des hussards noirs de la République pallient la difficulté qu’éprouve le survivant à honorer sa mission envers les morts et les vivants. L’aide s’inscrit dans une ligne de conduite où les déportés sont considérés à égalité dans les souffrances, nulle mention publique n’étant faite sur la spécificité de la Shoah. Les résultats de la collecte d’informations ont deux conséquentes immédiates. Ils servent à la première affirmation du statut du déporté durant l’été 1945, participant à une attitude populaire plutôt orientée en faveur d’une reconnaissance, si ce n’est d’une compréhension complète. Le deuxième impact quant à lui, se mesure par la naissance du troisième axe de revendications de l’ADIRP Isère, celui de témoigner et de rendre hommage à l’ensemble des déportés du département. Le devoir envers les morts et les vivants, mission conçue dans les camps, et poursuivie par les rescapés à leur retour, se développe dès le mois de mai 1945. Elle semble difficile, et elle l’est pour ces êtres décharnés qui oscillent toujours entre la vie et la mort, rendant leur avenir incertain. Et c’est ce sentiment d’insécurité qui les pousse vers les revendications des droits qu’ils considèrent comme la dette de l’État d’une part, et l’affirmation du témoignage comme outil d’hommage et de mémoire d’autre part. C’est une manière de se dépasser et d’orienter les esprits vers l’entraide et la solidarité en faveur des familles, puis de se servir de ces informations pour assurer la transmission de leur mémoire spécifique, faisant de souvenirs personnels les enjeux mémoriels d’un groupe, les déportés. Rien n’a été simple en raison des pudeurs et d’une culpabilité entretenue par la critique des populations s’interrogeant parfois sur les raisons de la survie des rescapés, lorsqu’elles comprennent que l’attente des disparus est vaine, accusant alors ceux qui revinrent. Malgré tout, les rescapés transmettent, aidés en cela par le soutien des instituteurs qui, fidèles à leur propre mission, l’instruction des citoyens, contribuent à collecter des informations sur les déportés isérois. Certes, le mouvement est né de la nécessité de recenser les victimes de guerre, à la demande du ministère des anciens combattants et des victimes de guerre, dont Albert Reynier reproduit les directives. Mais passé cette volonté gouvernementale, c’est bien d’une aide précieuse dont il s’agit. Elle va imposer dès lors la première affirmation d’une certaine mémoire de la déportation dans un département où plus qu’ailleurs, l’idéologie de la victoire est avant tout résistante et

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combattante. Alors, ces enquêtes qui prouvent le sacrifice de certains soldats de l’ombre, jusque dans les camps de la mort, commence à poser les jalons de la mise en évidence d’une relation entre ces deux éléments, formant ainsi une mémoire particulière dont l’ADIRP Isère devient le cadre. Les premiers signes de son développement s’appréhendent avec les actions des instituteurs qui jouent un rôle dans le processus qui vise à uniformiser des expériences en mettant en valeur le fait résistant, par le témoignage des parcours. L’ADIRP Isère conçoit la mémoire du sacrifice de ses adhérents comme un devoir et les membres de son bureau cherchent les moyens de parvenir à l’imposer, timidement et indirectement dès l’été 1945 : le bureau de l’association comprend que l’affirmation de leur mémoire, c’est la compréhension de leur sacrifice et la clef de la reconnaissance du statut du déporté en 1945, jusqu’au printemps 1946. Aussi, bien plus qu’un hommage, le témoignage devient un enjeu politique qui permet d’assurer à l’association le monopole pour quelques trente années, de la mémoire de la déportation. Ce délai marque un premier achèvement dans la seule logique résistante, ouvrant ensuite la voie, difficilement aussi, à une seconde mémoire, celle de la Shoah, dans ce qui devient la mémoire de la déportation en Isère.

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MÉMOIRE DE LA DÉPORTATION

« L’oubli n’est pas une solution puisqu’on laisse se remettre en place les conditions de la répétition. Mais la soumission au passé est une préparation à la revanche […] Ni oublier ni utiliser : le seul moyen de s’en sortir, c’est de comprendre »1.

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Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 124.

Chapitre II

1945-1971 Des actions soutenues
pour s’expliquer à eux-mêmes et aux autres de cette indicibilité, introduit des actions multiples qui participent au devoir de mémoire, contre une négation inconsciente des populations et des structures de l’État qui ne veulent pas entendre. Face à l’absence de mémoire officielle dans un premier temps, les associations nouvellement créées tendent à développer leur activité. Dès 1945 à Grenoble, puis en 1946 à Voiron et dans les autres villes de l’Isère, des actions sont mises en place pour pérenniser la mémoire de la déportation. Elles se présentent d’abord sous la forme d’expositions fixes, à Grenoble et à Voiron, et itinérantes à travers le département1. Cela vise à faire comprendre le fait concentrationnaire et à mettre en garde contre les résurgences du phénomène. Parallèlement à cet outil, d’autres sont utilisés : les témoignages directs par la parole, les récits et surtout la presse, particulièrement grenobloise2 : ils touchent ainsi un public plus large du fait de son rayonnement. Par ailleurs, par leur aspect public et officiel, les commémorations en sont un autre outil. Elles se mettent en place dès le retour des déportés, mais de manière inégale. Il est vrai que la mémoire spécifique de la déportation n’est reconnue qu’à partir du 14 avril 1954, première journée nationale de la déportation ; ainsi aucune commémoration antérieure n’est destinée aux seuls rescapés des camps. Cependant, Philippe Barrière précise qu’avant cette date, les « sollicitations de la part des partis politiques, des autorités et des associations de Résistants ne manquaient pas. Le déporté était perçu en 1944 et 1945 (beaucoup moins en 1946) comme un adjuvant symbolique essentiel au bon déroulement d’une cérémonie commémorative, quels que
A DIFFICULTÉ DE PARLER

L

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Entretien avec Blaise Giraudi, le 9 mars 2000. Elle est aussi la source imprimée la plus complète pour le département. Les autres journaux qui ont été créés par les Résistants, pendant l’occupation, puis repris par leurs associations après 1945, sont très lacunaires, même s’ils restent également intéressants par les éléments qu’ils apportent, particulièrement sur la vision du déporté dans le département.

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soient, donc, son objet et sa destination »3. Ces commémorations ont donné lieu à une géographie des plaques destinées à la mémoire des déportés seuls, ou des résistants et des déportés ensemble4. Ces actions évoluent de manière croissante pendant les quarante années de l’après-guerre. Elles contribuent à une pédagogie, que l’on peut qualifier « de l’horreur »5. Celle-ci connaît un tournant dans les années 1960, avec de nouvelles structures ; la compréhension s’inscrit dorénavant dans un cadre civique plus prononcé et surtout plus clair. Notre propos doit s’articuler autour de deux périodes, celle qui s’étend de 1945 à 1971, puis la suivante jusqu’à la fin de la période étudiée ici. La première se complexifie avec deux sous-périodes qui l’expliquent et l’expriment. De 1945 à 1947, la « pédagogie de l’horreur » se développe par les récits des témoins et de leurs soutiens républicains, instituteurs et compagnons de combat. Ceci permet la mise en place des premières expositions, œuvre de témoignage comme d’éducation des populations. Parallèlement et jusqu’en 1971, un deuxième élément poursuit ces prémices. Le décorum citoyen participe à une certaine reconnaissance du martyre des déportés, par les commémorations, sur fond d’enjeux politiques largement influencés par le PCF qui fait entendre sa voix, de manière indirecte, avec l’ADIRP Isère. La pratique fait passer de l’action mémorielle individuelle à une affirmation associative, précisant le rôle spécifique de l’association dans le monde des anciens combattants. Il est soutenu par des recherches scientifiques inédites et nécessaires, mais impliquant aussi une action dénuée de toute neutralité de la part des groupements de rescapés. Ce déplacement de la mémoire et de ses structures suit les évolutions déjà développées pour les revendications législatives, avec les oscillations entre ADIF et ADIRP. Cela annonce la structuration matérielle de la mémoire de la déportation, entre récurrence et nouveauté, objet d’affirmation du souvenir historique et personnel, mais apparaissant peut-être encore plus comme une réaction à une autre mémoire, en souffrance jusquelà, celle de la Shoah, se manifestant en Isère comme ailleurs dans les années 1970.

I – 1945-1947 : LA « PÉDAGOGIE DE L’HORREUR »6
« Trop nombreux sont les camarades déjà disparus, emportant avec eux ces petits récits de faits pittoresques qu’ils comptaient à table, lors des fins de repas ; les survivants essaient bien de se remémorer ces paroles au cours des rencontres, mais hélas, peu à peu, elles leur échappent. Un historien n’a-t-il pas dit que la mort d’une personne âgée était
Philippe Barrière, Histoire et mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Grenoble en ses après-guerre (1944-1964), Grenoble, PUG, 2004, p. 134. 4 Olivier Vallade, délégué départemental de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, a commencé à faire état de son recensement des plaques en 1995, sous la forme d’un bilan partiel. Par ailleurs, les Archives municipales de Grenoble en ont également dressé un sur les monuments de la Résistance (1 M 86 : Monument du Centenaire/ Droits de l’homme). 5 La notion de « pédagogie de l’horreur » est conceptualisée par Marie-Anne Matard-Bonucci et Edouard Lynch, op. cit., p. 61-75. Le terme est utilisé par Marie-Anne Matard-Bonucci et Edouard Lynch, La libération…, op. cit., p. 61. 6 Ibidem.
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une bibliothèque qui se fermait. Ceci est encore plus vrai pour ceux qui ont connu la vie exceptionnelle des maquisards »7.
Ainsi s’exprimait Édouard Croisy, ancien résistant8, trente ans après la guerre, en hommage à tous ses compagnons de combat, déportés ou pas. Si ses paroles rendent compte d’une situation nationale, un Isérois aurait pu les prononcer du fait du poids de l’histoire de la Résistance dans le département, élément grâce auquel Charles Gervasoni9 fait le lien avec la déportation, cette forme de répression implacable qui a touché nombre d’Isérois : « Sur les 400 Grenoblois arrêtés le 11 novembre 1943, plus de 300 ont connu le camp de Dora. Une soixantaine seulement est revenue de ce terrible tunnel. C’est en hommage à mes camarades disparus, en pensant à leurs familles, que j’écris ce témoignage »10. L’évocation de la comptabilité mortuaire assène une vérité que le département découvre, nous l’avons vu, dès mai 1945. L’indicible rentre dans le quotidien, les rescapés en sont les preuves vivantes. Rien n’a semblé simple pour eux. Même si elle est un temps de joie, la réinsertion est aussi source de souffrance. Le retour implique le témoignage au nom des disparus, face aux populations, fait brutal pour tous. Face au regard d’autrui, les déportés affirment leur devoir à l’humanité, individuellement d’abord, avec des aides républicaines ponctuelles, suivant celles de l’été 1945. Si les associations se créent, ce n’est pas uniquement pour pallier les lacunes des droits, c’est aussi pour créer les premiers outils officiels de la mémoire, les expositions, à Grenoble puis dans le reste du département.

A – Le témoignage public
Le témoignage public se développe dès les retours, de deux façons. Alors que seuls les rescapés des camps pouvaient, semblait-il, dire l’horreur, ce n’est pas leur voix que les populations iséroises entendent jusqu’à la fin de l’année 1945. Pour dépasser la difficulté de la recherche des mots par des survivants voulant témoigner de leur expérience et leurs sentiments, leurs compagnons de combat s’imposent comme porteur du message. Mais ce dernier semble tronqué en raison d’un élément : les résistants non7

AP-ADIF Isère, Classeur « La mémoire », Dossier 6 : Le devoir de mémoire, Article issu du journal national, Le Déporté, non daté, « Le devoir de mémoire ». Il fait la publicité d’un ouvrage sur la Résistance et la répression dans lequel l’auteur, Edouard Croisy – président de l’ANACR de l’Ain –, définit ce qu’est à son sens, le devoir de mémoire, cf. Le devoir de mémoire, Saint-Alban, Edouard Croisy, non daté, non paginé. Tout porte à penser qu’il fut rédigé à la fin des années 1970, puisqu’il évoque de nombreuses fois la comparaison entre un temps présent et « plus de trente ans », précision qui appuie la rétrospective sur les repas familiaux à l’issue desquels, les souvenirs sont racontés aux proches. 8 Ibidem. 9 ADI, 13 R 1049 : Listes de déportés et internés, et MRDI, Fichier de l’ADIRP Isère. Charles Gervasoni est né le 18 juillet 1908 à Gières. Arrêté à l’issue de la manifestation du 11 novembre 1943, il est déporté à Buchenwald, Dora et Sangerhausen, sous le matricule n° 40 922 17/121. Il est libéré le 3 mai 1945, et arrive à Grenoble, le 17 mai suivant. Sa femme l’attendait à Grenoble. Il est membre de l’ADIRP Isère. 10 Le Patriote Résistant de l’Isère, « Avril 1945 : la fin du camp de Dora », juin 1979, Numéro 3, p. 7.

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déportés n’ont pas vécu l’inavouable. Néanmoins, tous s’accommodent de ce fait : populations, services de l’État, presse et déportés. Il est vrai que ces derniers sont mal en point, usés au-delà du possible, et leurs premières revendications ne visent pas la justesse des mots, mais la multiplication des actions concrètes. Il faut assurer la survie du plus grand nombre d’entre eux ; le caractère d’urgence est d’ailleurs transcrit dans la presse grenobloise par les avis de décès, qui dressent une réalité, celle d’une mort qui n’en finit plus de poursuivre ces martyrs. Si l’embryon de l’ADIRP Isère commence à s’imposer dans l’hommage rendu aux morts, elle observe encore un silence relatif sur ce domaine. Ainsi, les récits sont entendus par les populations par le biais de discours d’une rare violence descriptive, laissant parfois une place à l’imagination libre par le silence et le non-dit des résistants – ignorant des aspects réels de la vie concentrationnaire –, et des quelques déportés qui témoignent, en leur seul nom, et non en celui d’une action collective qui aurait été la marque de l’association. La brutalité des mots forme le premier axe de notre étude, est aussi source d’enjeu ; cela dépasse la seule prise de conscience par le biais de certains articles parus dans la même période. L’horrifique devient un outil citoyen : il démontre aux personnes l’importance des valeurs de la Résistance devenues en 1945 celles de la République rénovée. C’est dans cette logique que prend place le deuxième axe de la pédagogie de l’horreur. A l’automne, au nom d’un idéal, les instituteurs poursuivent le champ ouvert par les mots, mais avec un autre travail : des enquêtes, de nouvelles, celles-ci relayant la base de données déjà collectée durant l’été 1945. Elles permettent l’élaboration de nouveaux récits, forts d’une autre portée, celle du chiffre, de la comptabilisation des grandes heures du combat dans le département. C’est à ce moment-là que l’ADIRP Isère s’insère dans l’action. Jusque-là, les déportés avaient témoigné, mais individuellement, aidés par les hussards noirs de la République qui contribuent à affirmer la première mémoire de la répression, future mémoire de la Résistance et de la déportation en Isère. Au nom du devoir envers les morts, l’ADIRP Isère s’empare de cette orientation pour laquelle elle ne cesse plus ensuite d’œuvrer.

1 – La brutalité des mots
« Au début, les gens ne comprenaient pas réellement ce qu’était la déportation, sauf les familles. Nous-mêmes non plus, nous n’avons pas réagi tout de suite » précisent d’une voix unie, Paul Guillerminet et Camille Armand11. En effet, lorsque les rescapés débarquent sur le quai de la gare de Grenoble, c’est le choc, l’incrédulité, la joie des retrouvailles et les pleurs des proches qui apprennent l’irréparable. Cependant, les populations ont découvert le fait concentrationnaire avant même que les déportés rentrent. Lorsque ces derniers arrivent, un cadre mental particulier est déjà en place, résultat des discours journalistiques et des déclarations ministérielles. La présence des rescapés impose une nouvelle orientation où le récit concret se développe, principalement par la voix des résistants locaux et marginalement par celle des survivants. L’association des déportés et internés ne prend place dans ces discours qu’à l’automne, après sa création effective en

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Entretien avec Paul Guillerminet et Camille Armand, le 26 avril 2000.

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novembre, faisant du récit, un objet de morale mais qui s’amenuise en même temps que l’union crée un vecteur d’affirmation.

a – Une relation mots-images
Les images de la Libération des camps sont autant celles des morts que des vivants en train de les regarder. Dans les jours qui suivirent la Libération, quelle que fut la nationalité du libérateur, la plupart des camps deviennent des lieux de visites volontaires ou forcées. D’un camp à l’autre, le scénario est identique : déportés et soldats s’improvisent pédagogues de l’horreur et mettent au point une stratégie de dévoilement de l’indicible12 par une mise en valeur de documentaires d’actualités, retraçant la découverte des camps par les populations allemandes13, avec des photographies, des enquêtes, des films tels que celui des Britanniques sur Bergen-Belsen14. À Grenoble, des bribes d’informations arrivent, suffisantes par leur accablante exactitude, sous la forme de récits relatant de façon claire le calvaire des déportés, mêlant images et textes, pour mieux toucher les populations. Ainsi, le 19 avril 1945, Les Allobroges commencent une description qui confine à l’incroyable : « Dans un camp de concentration du Hanovre [Buchenwald], écrit le News Chronicle, 60 000 prisonniers hommes et femmes mourraient littéralement de faim. Une centaine succombait chaque jour. Les corps nus en décomposition étaient entassés à ciel ouvert. Avant-hier encore, 2 000 avaient été fusillés par les SS et les corps criblés de balles étaient restés sur place. Les Américains se sont emparés, près de Magdebourg, d’un train de déportés qui transportait 2 400 personnes, hommes, femmes et enfants, juifs pour la plupart, enfermés depuis 6 jours sans nourriture dans les wagons »15. Si l’article rend compte aux populations des conséquences de l’incarcération concentrationnaire, ces dernières découvrent rapidement, et avec effroi, une autre dimension, celle de l’image. Le 27 avril, le journal publie une photographie du camp de Nordhausen dans laquelle les Isérois voient aussi l’état d’un camp juste après sa libération16. La légende et l’entrefilet qui l’accompagne précisent que ce sont les résultats de la politique d’extermination « par les bourreaux hitlériens », ce dont les populations allemandes doivent s’imprégner pendant les visites obligatoires organisées dans son enceinte17.

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Marie-Anne Matard-Bonucci et Edouard Lynch, op. cit., p. 61. Les Allemands connaissaient l’existence des camps, depuis 1933, avec l’inauguration de Dachau. Sans connaître l’exacte teneur de la vie concentrationnaire, ils savaient que des atrocités y étaient perpétuées, cf. Eugen Kogon, L’État S.S. Le système des camps de concentration allemands, Paris, Seuil, 1993, p. 431-432 et 435-438. 14 Il ne fut jamais vu par les Isérois en raison de la censure, puis de l’interdiction d’être montré dans les cinémas français ; il était en contradiction avec la nécessité de reconstruire l’Europe. Le film a été diffusé pour la première fois en 1985, par la BBC, soit quarante ans après la découverte des camps. Cf. Georges Kantin et Gilles Manceron, Les échos de la mémoire. Tabous et enseignement de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Le Monde Editions, 1991 p. 146. 15 Les Allobroges, « 24 détenus du camp de torture de Buchenwald arrivent au Bourget », 19 avril 1945. 16 Ibidem, « Le camp de Nordhausen où des milliers de prisonniers furent exterminés par les bourreaux hitlériens », 27 avril 1945. 17 Ibid.

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