LES DERNIERS MÉHARISTES

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Fruit et récit fidèle d'une longue expérience du Sahara, l'auteur nous emmène le découvrir pas à pas, avec lui, dans l'intimité des nomades, de leur culture et de leurs chameaux. Un monde qu'il a pratiqué six années durant comme officier méhariste et maintenant en voie de disparition. Ce récit montre aussi la vie quotidienne des jeunes cadres méharistes placés ici dans des conditions matérielles et psychologiques extrêmes, vivant des situations d'exception de pleines liberté et responsabilité, ne leur laissant aucun droit à l'erreur.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296376410
Nombre de pages : 428
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LES DERNIERS

MÉHARISTES

Collection Mémoires Africaines
Déjà parus

BAKARY Djibo, Silence, on décolonise!" Itinéraire politique et syndical d'un militant,. BASSOM Nouk, Le Quartier Spécial - Détenu sans procès au Cameroun. DUPAGNE Yannick, Coopérant de ['éducation en Afrique ou l'expérience camerounaise d'un directeur de collège. NDEGEYA Vénérand, Répression au Burundi, Journal d'un prisonnier vainqueur,. N'GANGBET Kosnaye Michel, Tribulations d'un jeune tchadien de l'école coloniale à la prison de l'indépendance. NYONDA Vincent de Paul, Autobiographie d'un Gabonais, du villageois au ministre.

L' Hamattan, 1998 ISBN: 2-7384-7258-3

Marcel Baudin

LES DERNIERS MÉHARISTES
Carnets de route

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

aux chameaux avec l'expression de ma reconnaissance, et à tous ceux qui les ont montés en toute sympathie.

SOMMAIRE

Préface par le Professeur Théodore Monod Avertissement Notes liminaires Cartes

page

Il 13 16 19

Prologue: L'interrogation L'appel

du général

25 29

Premières expériences: Vendredi saint 1956 La tornade La campagne de remonte Le poste adlninistratif Le désert (Tanesrouft) L'enfer du sel Le n1iracle La petite misère La grande misère La soif La chaleur

Carte N° 1

35 51 57 69 75 109 117 121 125

Carte N°2

139 159

9

Chroniques: Le retour Carte N°3 La reprise de contact Seul maître à bord Hivernage et cure salée Campagne saharienne en Tamesna Carré d'été en Aïr Les Touareg: de la vitalité à l'angoisse

171 181 219 249 271 293 301

Le tour de ma résidence: Sud de l'Aïr Ténéré du Tafassasset Nord de l'Aïr Tamesna L'accomplissement

321 339 355 367 381

Epilogue: La réponse au général

407

Notes: I 2 3 4 5 - La dot de mariage - l,,'homme et le chameau - Le tifinagh - Les bijoux - Les gravures rupestres

415 419 423 424 42~

10

Préface

par le Professeur Théodore Monod

Un certain nombre d'officiers sahariens retraités semble aujourd'hui désireux de publier le récit de leurs activités méharistes soit dans le domaine des troupes de l'Afrique du nord soit dans celui de l'armée coloniale. On doit s'en réjouir car ce passé récent mérite assurément de se voir raconté. Pour des gens instruits, en effet, ces années de séjour dan's des pays nouveaux pour eux devaient permettre de recueillir un trésor de notes diverses pouvant porter tour à tour sur la géographie et la morphologie, sur les populations nomades, parfois sur I'histoire locale voire sur l'archéologie préhistorique. On devrait déplorer que des souvenirs si précieux portant parfois sur des régions encore mal connues fussent perdus. Comme on regrettera toujours que l'on n'eut pas tenté, quand on le pouvait encore, d'interroger les grands razzieurs sahariens sur leurs itinéraires, la toponymie utilisée à l'époque quand les rezzous partis du sud marocain pouvaient atteindre le Sahel et parfois même les rives du Niger. S'il m'est arrivé de refuser une préface à des récits où certaines histoires de chasse m'avaient particulièrement déplu, je dois ajouter que j'ai découvert ici, au contraire, le sympathique passage suivant: Il

"Depuis mon arrivée au Sahara, j'ai toujours veillé à calmer et modérer les ardeurs de mes gens pour la chasse. J'ai toujours été attentif à ce que mes goumiers ne tuent pas une gazelle de plus qu'il n'était nécessaire pour nos besoins immédiats en viande et que soient épargnés femelles et jeunes" (page 396). Pareil témoignage est assez rare pour mériter de se voir reproduit. Le récit du colonel Marcel Baudin présente cet intérêt que cet officier a servi dans tous les territoires sahariens de l'Afrique Occidentale Française: Mauritanie, Mali et Niger. Il sait s'intéresser à bien des choses. C'est ainsi que l'on trouvera dans cet ouvrage une notice sur l'alphabet tifinagh, des figures d'objets ethnographiques et quelques images aussi de gravures rupestres. Si d'autres officiers auront pu paraître considérer l'aventure comme un but en soi, Marcel Baudin manifestera dès le début de sa carrière méhariste un sens plus profond et plus élevé des responsabilités dont il se trouve investi. Le lecteur aura, j'en suis convaincu, grand plaisir à lire ces pages alertes, bien écrites, riches de réflexions sérieuses mais parfois aussi comiques et toujours instructives. La littérature saharienne s'accroît sans cesse: elle prend l'allure d'un oued en crue, d'un torrent. Il est bon qu'à l'intention du lecteur cultivé et réfléchi, elle comporte aussi quelques simples ruisseaux ombragés d'acacias odorants et capables de nourrir tout ensemble leur coeur et leur esprit. L'ouvrage du colonel Marcel Baudin sera, à n'en pas douter, l'un d'entre eux.
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12

Avertissement

Officier méhariste du mois de novembre 1955 au mois de, mai 1961, j'ai vécu durant toute cette période la vie et l'intimité des nomades sahariens du Soudan (devenu Mali), de la Mauritanie et du Niger. Ayant ainsi appartenu à la dernière génération des méharistes, celle qui était encore en service au début de l'année 1961 au moment où notre empire colonial prenait finI, il m'est apparu intéressant d'apporter mon témoignage, l'un des derniers vécus, sur leur action. Ce récit n'a pas la prétention de constituer des mémoires. Il veut montrer la vie de tous les jours que menaient en pays nomade les quelques cadres de l'armée française placés ici dans une situation d'exception, hors de leur milieu social habituel et naturel, l'occident, loin de tout, isolés des leurs et privés de toutes attaches amicales ou affectives. Ils servaient au Sahara dans le dénuement le plus total, mais aussi en pleines liberté et responsabilité, sans aucun droit à l'erreur, un peu comme des militaires, un peu comme des ermites ou des reclus, beaucoup comme des colonisateurs, au sens noble du terme, et toujours comme des serviteurs de la France. On n'y verra pas de fait d'armes, ni de fureur des combats mais une lutte de tous les jours, une lutte incessante contre l'adversité et contre I'hostilité du milieu.
00

Ce document fait également la description du milieu saharien et des nomades, Maures, Arabes et Touareg, de leur mode de vie et de leur comportement, observés et appréciés par
1 Seules les unités militaires nomades du Tchad et de Djibouti ont survécu quelque temps. 13

un Européen du 20ème siècle. Par là, c'est aussi un témoignage sur une civilisation, celle des nomades sahariens, et plus précisément celle des Touareg, en voie de disparition, absorbée, détruite par l'action conjuguée de la misère et du phénomène d'uniformisation des sociétés et des cultures. Dans les décennies 1960 à 1990, le Sahara et le Sahel ont vécu des périodes de plusieurs années consécutives de très grande sécheresse. Des périodes terribles. Les nomades avaient I'habitude de la sécheresse et savaient en supporter et gérer les effets. Mais de telles persistance et sévérité dépassaient les limites de tout ce que pouvaient endurer des hommes et des animaux pourtant bien endurcis. Dans un grand mouvement de solidarité, les nations occidentales ont foré beaucoup de puits. C' étai t l'eau des hommes. Mais ces forages ont surtout servi à se donner bonne conscience car cela les nomades savaient le faire et ils en avaient peu besoin. Durant mes années de nomadisation, jamais je n'ai vu de zones de pâturage sans qu'il n'y ait là des hommes, et leurs troupeaux, et partout ils y avaient creusé le sol pour en extraire l'eau nécessaire à leur consommation et à celle de leurs animaux. Ce qu'ils ne savaient pas faire, et les nations occidentales pas plus qu'eux, c'était de donner des pluies au pays pour y entretenir un minimum de végétation et assurer ainsi la survie des animaux et la leur dans le même temps. Le besoin, c'était l'eau du ciel, l'eau de Dieu. 14

Et cela, seul Dieu pouvait la leur donner. Il a choisi de ne pas le faire. Alors, les troupeaux sont morts et le monde pastoral avec eux. A force d'aumônes, de palliatifs et de petits métiers les hommes ont peut-être survécu mais pas leur civilisation, ni leurs moeurs et coutumes, ni leur fierté, encore moins leur liberté.

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* *

*

15

Notes liminaires

1 - Les Touareg, Targui au singulier, ne sont appelés

ainsi, avec d'ailleurs un certain mépris, que par les Arabes.
Plusieurs hypothèses sur l'origine de ce Aucune n'a pu s'imposer. Eux-mêmes se disent, selon les Imoucharen, Imajeren, Imouhagh, ... hommes libres", au singulier Amouchar, terme ont été avancées. régions et les dialectes, ce qui signifie "Les Amajeq, Amahagh, ...

Par homme libre, il faut entendre I'homme libre de son destin, sans assujettissement, et capable de défendre sa liberté par les armes. Il y a ainsi une relation étroite entre les notions d'homme libre et d'homme de guerre, cette association n'étant pas particulière à la société touareg.

Berbérophones, ils parlent tous la même langue, se déclinant en tamachek ou tamajeq ou tamahaq selon les dialectes de l'Adrar des Ifoghas, de l'Aïr ou du Ahaggar2. C'est ainsi, qu'aussi bien, ils se nomment parfois "Kel tamachek"... , c'est à dire les "Gens de la tamachek", ... etc.

En dépit de ces précisions, ce document désignera cependant les hommes et leur langue par le seul terme de Touareg (sans marque de singulier) qui présente l'avantage d'être bien connu de tous. Ce mot n'est donc employé que dans un seul souci de simplicité.
2 De la même origine que les Touareg et liés par la même histoire, les Berbères et les Kabyles d'Afrique du nord, parlent aussi la même langue: la tamazight. 16

2 - Le pays connu sous le nom de Hoggar est en fait le Ahaggar, les hommes qui en sont originaires sont les kel Ahaggar ou Ihaggaren (pluriel de Ahaggar). Par respect pour leur personnalité, on leur restituera leur nom.

3 - Tous les chameaux dont il est question ici sont en réalité des dromadaires. Ce sont les militaires méharistes qui, par I'habitude, ont imposé ce terme pour la facilité du langage. En effet, au contraire de "chameau", le français n'a pas pour "dromadaire" d'équivalents pour désigner la "chamelle" et le "chamelon".

4 - Le Groupe Nomade (GN) est une formation militaire montée à chameau, sans garnison fixe comme son nom l'indique, se déplaçant au sein des populations nomades. Il peut agir entièrement groupé ou par patrouilles de quelques individus ou de plusieurs dizaines d'hommes qui, à partir de cette base mobile, vont en mission pour quelques jours ou quelques mois. Il est composé de tirailleurs, recrutés au sein des populations africaines sédentaires noires, sous statut militaire, et de goumiers nomades sahariens, recrutés hors statut militaire mais soumis à ses règlements.

5 - Le Carré dont il est souvent fait mention se réfère à une très ancienne formation de défense des unités militaires en campagne. Par tradition, le terme est resté en usage chez les méharistes où il désigne tout aussi bien cette formation de défense que le bivouac. Pour le distinguer de l'image géométrique et des superficies, il est écrit avec un "C" majuscule.

17

6 - Dans un souci de simplicité le texte ci-après ne fait appel à aucune règle phonétique particulière. Les mots ont été orthographiés pour que leur prononciation en français se rapproche autant que possible de leur prononciation réelle. Seul le couple "gh" se prononcera comme un "r" roulé un peu guttural.

7 - Certains initiés pourront voir des différences d'us, de coutumes et de moeurs avec ce qu'ils ont pu connaître ailleurs. Ce ne sont pas pour autant des contradictions, le monde nomade étant très divers. Pour comprendre cette diversité on voudra bien prendre conscience que les ~rouareg, par exemple, sont dispersés du sud au nord depuis Zinder au Niger jusqu'au Fezzan en Libye, soit 1 700 km, et d'ouest en est depuis le lac Faguibine au Mali jusqu'à l'Aïr au Niger, soit 1 600 km. * * *

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PROLOGUE

L'INTERROGATION

DU GENERAL

N'Djamena, juin 1978 L'état major de Tacaud, nom de baptême donné à l'intervention militaire française au Tchad en 1978, s'est installé dans l'infirmerie désaffectée de l'ancienne base aérienne. Nous l'avions laissée en bon état aux forces armées tchadiennes quand, il y a moins de trois ans, le gouvernement tchadien avait "prié" l'armée française de quitter le pays. Nous la retrouvons aujourd'hui vitres cassées, tuyaux arrachés, fils électriques pendants, serrures et poignées enlevées quand ce n'est pas toute la porte elle-même qui a disparu, carrelages descellés, cassés ou volés. C'est la désolation. Avec des moyens très disparates, nous y avons' fait quelques travaux sommaires pour rendre les locaux à peu près habitables. L'ex-salle des soins est suffisamment vaste pour qu'on ait pu y installer la "Cellule des opérations" avec ses panneaux de cartes, postes radio, téléphones et tous les personnels de permanence pour les servir. Comme chaque matin où il ne s'est rien passé que de "banal", j'y suis arrivé vers 4 heures 30. "Adjoint opérations" du général Bredèche, il me faut, avant son arrivée, recevoir le compte rendu des officiers de permanence, examiner les messages de la nuit et du matin, prendre contact radio pour quelques précisions avec les 25

commandants des groupements opérationnels de Moussoro, Abéché, Ati, Mongo, et les fQrmations aériennes à N'Djamena, vérifier que les opérations décidées hier soir sont lancées dans de bonnes conditions et les ordres bien exécutés. J'ai' encore le temps de réfléchir à mieux "cerner notre adversaire". Ils sont quelques milliers de pauvres hères, de toutes races, originaires de tous états situés au Nord du 16ème parallèle. Leurs points communs, ce sont la misère, la recherche de moyens de subsistance et d'une raison d'espérer en l'avenir. Prêts à tout, ils se sont lancés dans l'aventure libyenne, engagés dans la fumeuse "légion islamique" de Khadafi, trompés à coup sûr quant à la finalité de leur engagement et sur le véritable dessein de leur nouveau maître. Mais celui-ci les a équipés d'armes de qualité, parfois supérieures aux nôtres.
00

Il est près de 9 heures. Le général Bredèche, commandant interarmées des forces françaises, arrive au poste de commandement. Comme chaque matin, il est exact. Logeant à la résidence de France, il y aura déjà vu tous les télégrammes du gouvernement arrivés directement à la résidence et fait un tour d'horizon avec notre ambassadeur. Nous ferons, comme à 1'habitude, le point complet et précis de la situation de nos unités et réfléchirons encore et toujours à notre adversaire: implantations dans le nord du pays, armements, moyens de communication, moyens de déplacement, fonctionnement de sa logistique, ravitaillement, situation médicale, moral, tiraillements voire heurts armés au sein même de ses unités. Tous ces éléments contribuant, dans des proportions variables, à sa capacité opérationnelle permettent d'imaginer et d'évaluer ce qu'il pourrait entreprendre contre nous ~t en finale de prévoir nos opérations futures ou d'infléchir nos actions en cours. Nous confrontons nos points de vue. Parfois en désaccord sur l'interprétation de tel fait, je me fais un devoir de 26

lui exprimer mon opinion tout en lui présentant mes arguments. Il m'écoute avec d'autant plus d'attention qu'il sait que mon attitude est sans ambiguïté et que de toute façon je mettrai tout en oeuvre et m'engage'rai entièrement dans l'option que, lui, aura retenue et la décision qu'il aura prise. Nous nous entendons très bien. Il me fait totalement confiance. Moi, j'aime travailler avec lui.
00

Aujourd'hui, il n'est pas seul. A la porte, il s'efface pour laisser son invité entrer en premier. C'est un général de l'armée de l'air: la cinquantaine, grand, fort, bien charpenté, le muscle allongé, le cheveu à peine argenté, le regard franc et vif, une physionomie avenante, le sourire séducteur. Au courant de sa visite, je connais son passé

récent. C'est le général G..., commandant le 1er Corps Aérien
TACtique (1er CATAC) qui nous détache au Tchad huit Jaguars avec tout l'armement, les bombes et les mécaniciens qui en assurent une maintenance à près de 100%. Une puissante force de frappe, une force de dissuasion pour nos adversaires qui, on le sait à travers leurs messages radio captés ici, en sont terrorisés. Les Breguet Atlantic de la Marine Nationale, outre l'écoute des réseaux radio de l'adversaire et la détection en qualité et en situation de ses radars d'acquisition et de tir, assurent le relais radio entre les patrouilles de Jaguar et notre base. Les Boeing C135 de la Force Nationale Stratégique, véritables citernes volantes de 100 m3, sont toujours au rendezvous avec les Jaguars pour leur délivrer en vol le kérosène au lieu et au moment où ils en ont besoin. Avant de prendre le commandement du 1er CATAC le général G... était en Mauritanie. Il y commandait un détachement de l'Armée de l'Air organisé, comme ici, autour de Jaguars dont les patrouilles dans le nord du pays ont infligé des pertes très sérieuses au colonnes du POLISARI03.
3 POLISARIO: front POpulaire de LIbération du SAhara et du RIo de Oro.

27

On m'a dit de lui ("On" est un camarade de l'armée de terre, par conséquent non suspect de complaisance et le propos suivant n'en a que plus de valeur) que son dynamisme et son caractère généreux le faisaient "s'engager au combat comme un sous-lieutenant, prenant des risques qu'un général ne devrait peut-être pas prendre". Une belle figure de chef et de soldat. Le général Bredèche a dû lui dire qui j'étais et lui parler de mes antécédents car, se dirigeant droit sur moi, la main tendue et dans le même temps où je me présente, il me dit: -Ah! mon colonel c'est vous qui avez été officier méhariste? Quelle chance vous avez eue. C'est beau le Sahara. Alors, à cette seule évocation, en un instant, tous mes souvenirs et les situations les plus fortes que j'ai vécues se sont rassemblés en ma mémoire, surgissant avec une puissance, une acuité et une précision telles que j'imagine un homme aux portes de la mort peut revoir en accéléré tous les temps forts de sa vie par un effet synoptique de la mémoire. C'est ainsi que j'ai revécu... * * *

28

L'APPEL

Maroc, 80 km au sud d'Oudjda, juin 1955 Il est midi. Il fait chaud. L'exercice terminé, mes tirailleurs sénégalais ont accroché leurs toiles de tente aux ridelles des camions créant un peu d'ombre pour la "pause casse-croûte" avant que nous reprenions la route vers le nord, vers Oudjda notre garnison. Le lieu est plat, désert, dépourvu de végétation. Nous sommes posés là comme un radeau sur la mer immense. Il n'y a rien à voir. Et pourtant, j'y tenais à venir ici, à défaut de pouvoir m'enfoncer plus loin dans le sud!
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Sous-lieutenant au 2ème bataillon du Sème Régiment de Tirailleurs Sénégalais, j'y commande la 7ème compagnie. C'est normalement un poste de capitaine, non celui d'un souslieutenant. Mais il y a actuellement une grande pénurie de cadres. Les officiers revenant d'Indochine guérissent de leurs blessures et les survivants des camps de la mort communistes se remettent des misères qu'ils y ont supportées. Ils n'arrivent que lentement en unités et sont affectés en priorité dans les formations mécanisées stationnées en Allemagne, celles qui font face à l'Armée soviétique menaçante, et dans les unités envoyées en renfort en Algérie, en ébullition depuis sept mois maintenant. 29

Les troupes du Maroc ne se tiennent pas à l'écart de ce nouveau conflit. Au nord d'Oudjda, les unités du 5-èmeRTS effectuent nombre de patrouilles et montent chaque nuit une multitude d'embuscades sur les pistes du massif des Béni Snassen, entre Maroc espagnol et Algérie. Il s'agit d'y intercepter les contrebandiers de hachisch qui se font maintenant passeurs d'armes ou du moins de les gêner dans leur entreprise. Les "Béni Snassen", c'est notre zone d'action. Alors, en vérité, nous, du 5ème RTS, n'avons rien à faire dans le sud et il m'a fallu déployer force ruses et avancer des arguments plus ou moins fallacieux pour que le commandant Petit, mon chef de bataillon, accepte mon escapade dans cette direction et m'octroie les véhicules nécessaires. Je ne crois pas l'avoir convaincu. Il a dû percevoir ma demande insistante comme un caprice de sous-lieutenant, m'accordant cependant cette sortie comme une détente pouvant compenser la tension nerveuse d'être toujours en opérations. Mais pourquoi cette idée fixe à vouloir venir ici? En fait, cette attirance pour le sud date de mon arrivée au Maroc, il y a treize mois. Le mot de "vocation" à servir en zone désertique ou saharienne est peut-être un peu fort. Cependant, l'idée se forge en moi peu à peu. "L'appel" se fait de plus en plus pressant. En y réfléchissant bien, je suis une victime. Une victime de mes lectures et des fécits de mes anciens. Une victime de Joseph Peyré et de son "Escadron blanc". Une victime de Charles de Foucauld et de son obsession d'absolu à vouloir aller toujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus près de Dieu dans le dénuement, le silence et la solitude voulus et recherchés. Une victime de mon officier instructeur à SaintCyr qui nous racontait les exploits communs des méharistes, comme s'il en avait été (en réalité il n'était pas ancien officier méhariste mais il savait bien conter... les exploits des autres). 30

Grands raids entre ciel et sable, espaces immenses, aventures, dynamisme, initiatives, responsabilités, solitude, dépouillement de tout le superflu, silence, mysticisme, découverte de pays vierges, vérité des hommes, ... Je suis une victime. Une victime consentante.
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Il est midi. Mes tirailleurs plaisantent, rient, parlent beaucoup, très fort, insouciants, heureux. Sur le terrain plat, j'observe des plages de lumière. Elles créent l'illusion de la présence de nappes d'eau et font vaciller I'horizon qui devient incertain. Mais voici qu'un objet s'en détache. Il flotte dans l'air surchauffé comme s'il y était en suspension. Je le vois grandir. Il se déplace sur notre direction. C'est un homme. Seul. Il monte un chameau et vient vers nous. Il s'approche. Nous allons pouvoir discuter. Je lui demanderai quelle est sa tribu, d'où il vient, où il va, ce qu'il fait, comment se déroule son voyage. Je lui offrirai une boîte de sardines, des cigarettes, de l'eau, c'est indispensable dans ce pays. Nous partagerons mon paquet de biscuits de guerre. Je lui marquerai ma sympathie. Bref, je partagerai avec lui tout ce qu'un soldat en campagne puisse posséder. Mais voilà que" sa route semble passer au large de ma position. Oh ! pas loin. Peut-être va-t-il l'infléchir? Non, il ne l'infléchit pas. Arrivé près de nous, à 20 mètres, il lève la main droite pour me saluer. Je lui réponds. Mais pourquoi dédaigne-t-il ma compagnie, mes cigarettes, mon eau, mes sardines et mes biscuits? Le voilà qui s'éloigne. Sa route n'a pas varié. Je l'observe, longtemps. Sa silhouette s'amenuise. Mais où va-t-il donc? Le voilà à I'horizon. Il va disparaître. Il disparaît. Le désert semble l'avoir absorbé. 31

Une question me hante l'esprit: comment est-ce fait derrière cette ligne d'horizon l' Qu'y a-t-il là-bas ? Ma carte ne nle renseigne pas. Elle est blanche. Blanche, ou presque, sur les 2 500 kilomètres de désert. Au delà, des cités qui me font rêver: Chinguetti, la capitale des sables, Tombouctou, la mystérieuse, Gao, le havre au sortir du Tanesrouft, Tahoua, le grand marché entre sahel et désert, Agadès, au coeur du pays touareg. L'idée s'impose alors à moi, en force: il faudra qu'un jour j'aille voir ce qu'il Y a là-bas. Voir vers quoi ou vers qui se dirige cet homme. Voir comment il peut vivre dans ce désert et pourquoi il n'éprouve le besoin ni de mes richesses ni de ma compagnie. J'éprouve un besoin impérieux, irraisonné de savoir. Et puis, je veux prendre le désert comme champ d'action, trouver dans le dépouillement et la solitude, la faim et la soif l'occasion de me montrer à moi-même, sans artifice, sans le soutien de qui que ce soit sur qui m'appuyer. J'ai un besoin mystique d'absolu et de pureté. Lawrence d'Arabie n'a-t-il pas écrit: "Le désert, c'est propre".
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Un mois plus tard, désigné pour continuer mes services en Afrique Occidentale Française, je me porte volontaire pour servir dans les groupes nomades, pelotons méharistes. Quatre mois plus tard, débarquant à Dakar, je confirme à l'état major mon volontariat pour servir en territoire saharien, dans les groupes nomades. J'apprends que ce volontariat vaut pour deux séjours consécutifs, soit six ans. A prendre ou à laisser. Je prends.

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PREMIERES

EXPERIENCES

VENDREDI

SAINT 1956
i

5 km sud d'Asselat4(000I2'E
Carte N°l

et 18°53'N), le 30 mars 1956

-Soudan

Le soleil est en passe de basculer derrière I'horizon. Il est énorme. Masqué par la brume de sable, celle des grandes journées torrides, il apparaît sous la forme d'un disque pâle, à peine rosé.. La chaleur se fait enfin moins intense. Elle devient supportable, mais trouverai-je pour autant l'apaisement? Des touffes très éparses de nsil5 et des épineux, dont l'extrémité des branches sont très appréciées des chameaux, suffiront à leur assurer un pâturage correct. C'est le dernier pacage avant le puits d'Asselar qui n'est plus maintenant qu'à une heure de marche. Je donne l'ordre d'arrêt. Les chameaux baraqués sont prestement dessellés, inspectés puis lâchés au pâturage. Les trois goumiers qui m'accompagnent entreprennent alors de préparer le thé et Naka m'apporte tout de suite mon gobelet plein d'eau à ras bord. C'est un gobelet de méhariste: il contient 2/3 de litre. J'attendais ce moment avec une impatience fébrile tant
4 Au Soudan français, maintenant Mali, à 300 km au nord de Gao. 5 Nsil (drinn en arabe) : graminée de très petite taille, bon pâturage pour les chameaux et plus généralement pour tous les herbivores. 35

j'ai les muqueuses de la bouche desséchées et la gorge en feu. Les yeux insuffisamment humectés et meurtris par la poussière de silice en suspension dans l'atmosphère me donnent une intense envie de m'abandonner, de dormir. La peau déshydratée n'a plus de sueur à perler. Elle reste sèche, brûlante et plissée comme un vieux parchemin. Boire. Boire, enfin. Quel délice, quelle jouissance! A l'instant je ne pourrai connaître de plus grand plaisir. Sentir l'eau, ce liquide merveilleux, qui coule en moi, apaise ma souffrance, éteint le feu de ma gorge, pénètre chacune des cellules de mon corps, me redonnant la vie. Je la bois à grandes lampées, essayant seulement de dissimuler mon avidité et d'affecter un air détaché comme si cette chose matérielle était sans importance. Un instant, je retrouve le calme. Un calme précaire car mes besoins sont autres que ces 66 centilitres d'eau. Heureusement, voici que le thé est déjà prêt. Un premier verre, presque brûlant, très fort, âcre, peu sucré dont pour le moment je n'apprécie que la quantité de liquide. Un second verre, moins fort en théine, plus sucré aussi, dont j'apprécie surtout la quantité de liquide. Le troisième verre enfin, à peine coloré, un peu douceâtre, très sucré, dont j'apprécie beaucoup la quantité de liquide. Voici terminé le moment du thé. Boire... c'est fini. Le soleil se cache. La température baisse mais le feu de la soif me dévore à nouveau. Mes goumiers ont pendu leurs guerbas6 aux branches basses des épineux, presque vides, flasques. Pourtant, nous ne marchons que depuis deux jours, certes deux grandes étapes de treize heures mais cela ne suffit pas à expliquer notre manque d'eau. Avant le départ de Tabrichat, à 130 km au sud, je n'ai pas veillé à ce détail de la quantité d'eau à emporter. A vrai dire j'ai pris l'habitude de laisser faire mes gens en ce domaine,
6 M~t arabe désignant une outre à eau faite d'une peau de bouc tanQée, pouvant contenir jusqu'à 50 litres pour les plus grandes. 36

mon intervention ne se justifiant que dans les cas difficiles ou nécessitant une organisation de commandement. Or, cette étape de deux jours ne présentait aucune difficulté. Mais, dans les zones habitées, l'usage veut que les nomades ne se déplacent qu'avec des guerbas vides, battant négligemment les flancs de leur monture. Ainsi on ne l'alourdit pas inutilement et on montre ostensiblement à tout un chacun son détachement à l'égard de cette chose matérielle qu'est la soif. C'est ainsi. J'en suis la victime et subis en ce moment les affres horribles de la soif et de la déshydratation. Certes, je pourrai prétexter de la nécessité de rejoindre au plus tôt le détachement de goumiers que j'ai laissé à Asselar, il y a quatre jours, sous la responsabilité du brigadier Bekkaï. Ce prétexte fallacieux ne tromperait personne. Je ne le ferai pas. Plus direct, je pourrai aussi envoyer un goumier y chercher de l'eau dans un rapide aller et retour. D'ici deux heures, il serait revenu. Ce serait avouer mon besoin, ma faiblesse. Je ne le ferai pas. Je resterai avec ma soif et subirai mon supplice.
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Il commence à faire sombre. La nuit tombe vite sous les tropiques, guère plus de trente minutes entre coucher du soleil et la nuit bien établie. Mes goumiers touareg, sans être musulmans fanatiques, sont cependant croyants sincères. Ils ont déposé fusil, poignard, baudrier-ceinturon de cuir rouge toujours garni de cartouches, signe distinctif et ostensible de leur état, et font maintenant la prière. Agenouillés dans le sable, face à l'est, ils se sont dévoilés le visage dans un geste furtif, le temps d'un simulacre de toilette avec du sable pur comme l'autorise le Coran en l'absence d'eau. Ils ont procédé de même pour les ablutions des mains et des bras. Maintenant, en état de pureté apparente, chacun d'eux 37

se trouve seul en face de Dieu "le clément, le miséricordieux" devant lequel ils s'agenouillent, répétant la "shahada", la profession de foi: - La ilaha ilIa Allah ou Mohamed rassoul Allah (il n'y a pas d'autre dieu que Allah et Mohamed est son prophète). Après la prière, ils cuisineront leur gamelle. Leur gamelle, c'est aussi la mienne. En patrouille, les cadres n'ont pas de caisse popote. Il est d'usage, dans un souci de légèreté et de simplicité, de ne point faire de différence de nourriture avec les hommes. Aujourd'hui, j'en ferai une cependant. Comme ce matin au moment de la pause et comme ce midi je ne consommerai pas de viande. Nous sommes en semaine sainte et ce jour est Vendredi. Pourquoi 'et comment ai-je su cela? Je vis sans calendrier, ne retenant que le jour de la semaine et le quantième du mois. Ce n'est déjà pas si facile. Qu'importe, je le sais et veux le marquer. Pourtant, mon étape ayant été rude et mon besoin de reconstituant bien réel, Dieu m'aurait sûrement pardonné mon manquement. Ce n'est cependant pas de la mortification, celle-ci serait passée par un réel sacrifice, celui de l'eau. Sur leur interrogation muette, j'ai expliqué à mes goumiers, la nature, le sens et la portée de mon refus de manger de la viande ce jour. Je ne crois pas qu'ils aient tout bien compris mais ils ont perçu l'essentiel. C'est, qu'en dépit des apparences, ne faisant pas ostensiblement la prière, je ne suis pas pour autant un "koufar.", un incroyant, mais un "Nazara." c'est à dire un Nazaréen, un chrétien. Ce faisant, je crois avoir comblé un point d'ombre dans leur estime. Pendant que la gamelle de riz achève de cuire je suis à nouveau invité à partager le thé: trois petits verres de liquide, rien n'est négligeable. Puis, après la gamelle de riz, sans viande, sans sauce, uniquement avec une pincée de sel, à nouveau un grand gobelet d'eau. Un immense bienfait mais si fugitif... 38

Le soir avant de me glisser entre tapis et burnous faisant office de couverture, Naka m'apporte un dernier gobelet. Je compte que c'est le huitième de la journée. Avec le café du matin et le thé de la journée, j'aurai ainsi absorbé six litres de liquide. Six litres. Et j'estime être à la limite de la survie. En dépit de ma grande forme physique et de mon excellent état de santé, je ne pense pas que je serais capable de survivre à une deuxième journée comme celle-ci. Nous ne sommes que le 30 mars mais déjà entrés dans la période caniculaire. Les premières grandes chaleurs sont les plus difficiles à supporter, la résistance du corps humain, à la sortie de l'hiver, n'étant pas encore bien organisée. Au Sahara, au moment des fortes chaleurs, il faut compter douze litres d'eau de boisson par homme et par jour. En cas de pénurie il est hors de propos de gaspiller l'eau à des ablutions. Six litres, j'en ai acquis l'expérience aujourd'hui, c'est une ration de survie. C'est le dixième du poids d'un homme de soixante kilos et il est médicalement connu qu'un homme ne peut pas perdre plus de 10% de son poids en eau. Au delà, c'est la mort assurée. Je pèse 70 kilos. Les nomades disent eux-mêmes, et ils savent de quoi ils parlent, qu'en saison chaude aucun homme en ce pays n'est capable de survivre à plus d'une journée sans eau.

Asselar, le 31 mars 1956 En un peu plus d'une heure de marche j'ai rejoint Asselar. Harcelé par la soif, j'ai passé une nuit tourmentée. Ce matin, les dernières gouttes d'eau exprimées des guerbas vides n'ont pas suffi à préparer le thé. Maintenant, c'est fini. A Asselar, il y a de l'eau en quantité suffisante, au moins pour la boisson des hommes. 39

Asselar, le 10 avril 1956 A Asselar il faut savoir se contenter de la médiocrité de l'eau. Elle est en effet salée d'un mélange de "sel marin" et de natron, du carbonate de sodium. Elle répugne. Rien, aucune quantité de sucre ni aucun procédé ne parvient à cacher son goût de saumure. Le thé et le café en sont particulièrement affectés. C'est comme cela, et le puits le plus proche dispensant une eau non salée, Anou Makouren, est à 20 kilomètres. Chaque jour, s'abreuvent ici des centaines de chameaux venus de toutes les tribus à 300 kilomètres à la ronde car cette eau est particulièrement adaptée et même nécessaire à la diététique des chameaux. C'est ainsi que chaque année les nomades conduisent leurs troupeaux dans cette région pour une cure salée combinant la consommation de had7 et de l'eau d' Asselar. Le puits comporte une vingtaine de trous creusés dans la couche alluvionnaire. Leurs orifices sont grossièrement stabilisés par quelques morceaux de bois qui en empêchent l'éboulement. L'eau n'est qu'à une dizaine de mètres mais en quantité insuffisante pour tous ces animaux. Le besoin étant largement supérieur au débit, les abreuvoirs sont longs et les troupeaux en attente nombreux. Dès lors que leurs animaux souffrent de la soif, les hommes patientent mal et en viennent à s'affronter. Arabes et Touareg, vivant en état permanent d'hostilité, se côtoient à Asselar par nécessité et ne manquent pas de s'y opposer. Cette promiscuité imposée par la diététique avive un climat de tension naturel, aggravé ces dernières semaines par l'insuffisance du débit des puits. Il est à craindre que cette
7 Had en arabe, tazara en tamachek (cornulaca monacantha). Plante arbustive de 15 à 30 cm de hauteur, poussant dans le sable au nord du 17ème parallèle. Elle peut survivre à plusieurs années sans eau. Excellente pour les chameaux. Son bois et ses racines font du petit feu. 40

situation ne débouche sur quelque bataille rangée. C'est la raison de ma présence à Asselar avec un petit détachement en armes. J'y ai remplacé Malgorn8 le 24 mars. Mon rôle est d'y maintenir l'ordre, d'empêcher que les nomades ne s'y battent, ce qui pourrait embraser toutes les tribus de la région au nord de Gao. Je ne dispose ni de poste de radio, ni d'aucun autre moyen de liaison avec le Groupe Nomade du Timétrine actuellement installé au Carré de Télabit, à 150 kilomètres à l'est. Je suis donc seul, libre, responsable. J'ai installé mon mini-campement à 500 mètres du puits, contre le vent. Deux maigres épineux, les deux seuls de la région, nous ont permis d'amarrer nos toiles de tente placées en auvent pour en obtenir un peu d'ombre. Dans un premier temps, j'ai jaugé la situation, constatant que la tension entre Arabes et Touareg était effectivement très vive, le ton élevé, les altercations nombreuses. On se dispute pour défendre son droit de passage au puits. On se dispute, prêts à en venir aux mains et aux armes, parce que quelques chameaux de l'un, assoiffés, n'ont pas attendu leur maître et ont tenté de boire l'eau de l'autre. On frappe sauvagement l'impudent qui a osé voler une gorgée d'eau. Sur le site même des puits et à proximité immédiate il y a beaucoup de chameaux, plusieurs centaines en attente, quelques moutons et chèvres, peu de vaches. Beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Les chameaux, pour voler une place, passent d'un bac à l'autre, sont rejetés, s'enfuient, semant une belle pagaïe à leur passage. Les hommes s'injurient, prennent à témoins leurs ancêtres, jettent la suspicion sur 1'honorabilité des ancêtres de leurs antagonistes, appellent leurs "frères" à la rescousse.
8 Lieutenant Aimé Malgorn : un camarade de promotion. Nous avions déjà préparé Saint-Cyr ensemble au Prytanée Militaire. Nous sommes arrivés le même jour, le 24 novembre 1955, au Groupe Nomade. 41

Cette animation ne cesse point avec la tombée du jour. L'abreuvoir se poursuit la nuit, avec plus de discrétion cependant. Les hommes, craignant un mauvais coup, se montrent plus modérés et expriment des opinions moins tranchées sur les pères et mères de leurs antagonistes. Autour d'Asselar, il y a peu de campements. Seuls les hommes, en groupe pour leur sécurité, sont venus avec leurs troupeaux de chameaux, laissant tentes, femmes, enfants, vieillards dans leur zone traditionnelle de nomadisati.on. Cela ajoute encore à la tension. Les deux premiers jours, j'ai tenté de faire vivre tout ce monde en bonne intelligence, assurant la permanence d'un goumier en arme sur le site même du puits, évitant ainsi les rixes. Pour ma part, j'ai essayé de calmer les esprits par des interventions personnelles auprès des notables ou nomades influents à l'occasion du rituel du thé et à régler les différends à l'amiable, faisant appel à la "responsabilité", au "sens logique" et au "civisme" des antagonistes. Peine perdue. Pauvre de moi, de mes bons sentiments, de ma candeur. Mon goumier pris à témoin (d'ailleurs, lui-même Touareg ou Arabe, pouvait-il vraiment rester impartial ?), moimême neutralisé dans des palabres n'en finissant pas, mon précarré envahi par les multiples plaignants en attente, témoins et curieux de toutes sortes. C'était l'impasse. Alors, j'ai pris "la décision" : Dorénavant: 1 - Les Arabes et les Touareg auront chacun leur jour d'abreuvoir. Changement à 8 heures. 2 - Ils disposeront alors de la totalité des puits creusés, à l'exception d'un seul réservé aux nomades isolés ou de passage et aux troupeaux de chèvres et moutons. Depuis, la paix règne. 42

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