Les femmes au travail dans les villes en France et en Belgique

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Les femmes ont toujours travaillé ! Il importe d'écrire l'histoire du travail des femmes pour faire barrage à l'incessante construction sociale de l'invisibilité du travail des femmes et parce que c'est le meilleur des démentis au mythe de la modernité : "maintenant que les femmes travaillent...". Voici donc les multiples facettes cachées sinon occultées du travail féminin dans les différents secteurs d'activité urbains ainsi que les obstacles qui occultent sa reconnaissance sociale.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296232600
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SOMMAIRE

Sommaire ...................................................................................................................... 7 Préface Margaret Maruani................................................................................................13 Introduction : « Un Dossier à revisiter en permanence : L’Omniprésent et parfois invisible travail des femmes » Philippe Guignet...................................................................................................15 PREMIÈRE PARTIE VILLES ET TRAVAIL DES FEMMES : QUESTIONS GÉNÉRALES « Travail des femmes, émancipation économique et histoire urbaine en Belgique (XIXe-XXe siècles) Éliane Gubin.........................................................................................................27 « Surféminité, veuvage et gisements d’emplois féminins : Des Attributs démographiques et sociaux du monde urbain ? l’exemple de la Flandre française et du département de la Lys en 1806 » Philippe Guignet...................................................................................................39 « La Construction de l’identité professionnelle des femmes avant et après la Révolution (Toulouse, vers 1770-1821) » Georges Hanne .....................................................................................................59 « Sortir de guerre en Belgique : Perspectives nouvelles pour le travail féminin » Valérie Piette.........................................................................................................75 « Les Attaques contre le travail des femmes en Belgique : Une Chance pour les milieux féministes radicaux ? » Catherine Jacques ................................................................................................89

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Sommaire DEUXIÈME PARTIE FEMMES ET TRAVAIL MANUEL « Place, rôles, responsabilités des femmes dans les corporations et dans les métiers libres des villes moyennes des Pays-Bas méridionaux, de Louis XIV à 1789 » Frédéric Caron ...................................................................................................111 « La Condition des ouvrières en soie à Tours au XVIIIE siècle » Célia Drouault ....................................................................................................127 « Vies d’ouvrières : Étude sur les trajectoires professionnelles d’ouvrières du textile à Roubaix-Tourcoing dans l’entre-deux-guerres » Flore Lataste ......................................................................................................141 TROISIÈME PARTIE LES FEMMES, L’ARGENT, LE COMMERCE « Le Personnel féminin du marché au blé d’Amiens au XVIIIe siècle : Les “Facteuses” » Gérard Hurpin ....................................................................................................167 « Veuves et travail féminin dans les villes françaises du XIXe siècle : Premières Approches » Jean-Paul Barrière.............................................................................................179

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Sommaire

QUATRIÈME PARTIE FEMMES ET RESPONSABILITÉS DANS LES PROFESSIONS INTELLECTUELLES « L’Inspection de l’Assistance publique au féminin (1820-1940) : Discours, pratiques et expériences » Virginie De Luca ................................................................................................207 « L’Accès des femmes au barreau en France pendant la Première Guerre mondiale » Annie Deperchin.................................................................................................225 « Des Cervelines aux professeures : La Difficile Intégration des femmes dans le personnel enseignant des universités françaises au XXe siècle » Jean-François Condette.....................................................................................237 Indications bibliographiques...............................................................................275 Ont contribué à cet ouvrage................................................................................279 Résumés des contributions .................................................................................285 Table des documents, Cartes, tableaux et graphiques.......................................296 Index nominum ....................................................................................................299

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REMERCIEMENTS

Martine Aubry, ingénieur de recherches au CRHEN-O (EA 2460) – aujourd’hui fondu dans l’IRHiS (UMR 8529 CNRS) – pour son aide précieuse dans l’organisation, depuis 2003, de la suite de journée d’études sur les « Femmes dans les villes de l’Europe du Nord-Ouest depuis la fin du Moyen Âge », en particulier celle du 7 mars 2005 sur « Les Femmes au travail dans les villes en France et en Belgique du XVIIIe au XXe siècle » dont est issue la présente publication L’équipe de direction du défunt CRHEN-O et Daniel Dubuisson, directeur de l’IRHiS, pour leur appui L’Institut international Érasme (actuelle Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société) et, tout particulièrement, sa directrice d’alors, Laurence Broze, pour son soutien financier et scientifique Scarlett Beauvalet-Boutouyrie et Véronique Demars, qui ont accompagné depuis le début l’ensemble de notre projet, ainsi que Geneviève Cresson, Françoise Dekeuwer-Défossez et Nathalie Coulon, animatrices du programme que l’Institut Érasme a consacré à la « Construction des rapports sociaux de sexe » Guyonne Leduc, enfin, pour avoir accueilli les actes de notre journée dans sa collection et pour sa relecture vigilante

PRÉFACE
Margaret MARUANI CNRS, UMR 7112 « Culture et sociétés urbaines », Paris Écrire l’histoire du travail des femmes est une « ardente obligation », pour deux raisons au moins. Parce qu’il faut bien, encore et toujours, ici et maintenant, faire barrage à l’incessante construction sociale de l’invisibilité du travail des femmes que Philippe Guignet fustige dans son introduction. Et puis, parce que c’est le meilleur des démentis au mythe de la modernité : « maintenant que les femmes travaillent ». Non, les femmes ont toujours travaillé1 , on ne le redira jamais assez en ce début de XXIe siècle où les femmes constituent en France, en Belgique et partout en Europe près de la moitié du monde du travail2 . La seconde moitié du XXe siècle nous a apporté au moins une certitude : la permanence de la croissance de l’activité féminine. Amorcée au temps des Trente Glorieuses, cette lame de fond a traversé toutes les turbulences économiques sans marquer le moindre temps d’arrêt : ni la chute de la croissance, ni la montée du chômage, n’ont réussi à enrayer la spectaculaire féminisation de la population active. Mais cela ne nous dit en aucune manière la nouveauté du travail des femmes. Ces faits nous renseignent juste sur les évolutions récentes et les caractéristiques contemporaines de l’activité du « deuxième sexe ». Comme les hommes, les femmes ont connu au fil des âges toutes les formes du travail et cet ouvrage nous donne à voir une grande diversité d’activités, de travaux, de métiers occupés par des femmes dans les villes en France et en Belgique du XVIIIe au XXe siècle : ouvrières, domestiques, commerçantes, employées, mais aussi avocates, professeures. Avec toujours les mêmes interrogations sur les comptes et les mécomptes de l’activité féminine : comment recenser les femmes au travail ? Comment interpréter les statistiques de la population active ? Comment évaluer le nombre ou le pourcentage de femmes dans tel ou tel métier ? La plupart des textes rassemblés dans cet ouvrage se posent, d’une manière ou d’une autre, la question. En effet, au-delà des aspects numériques, surgit le lancinant problème de
Pour reprendre le titre du livre de Sylvie Schweitzer paru aux éditions Odile Jacob en 2002. En 2006, les femmes représentent 44,4 % de la population active de la Belgique, 46,7 % de celle de la France et 44,8 % de celle de l’Union européenne (source : Eurostat, « Enquête européenne sur les forces de travail. Résultats annuels 2006 », Population et conditions sociales 10 (2007) : 3).
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Préface la visibilité – et par là même de la légitimité – du travail des femmes. Quels types de travail, quels genres d’emploi ont été, à telle époque et à tel endroit, comptabilisés dans ce que l’on nomme aujourd’hui la population active ? Quelles modalités de travail, quelles formes d’emploi, quelles sortes de labeurs ont été, à un moment ou à un autre, reversées dans ce que l’on appelle l’inactivité ? Comment le travail des femmes a-t-il été, au fil des ans, chiffré et déchiffré, oublié ou recalculé ? Comment les frontières entre métiers masculins et féminins ont-elles évolué dans le temps et dans l’espace ? Les comptes de l’activité féminine sont aussi des contes sociaux, les textes qui composent ce livre nous le rappellent utilement et subtilement. Ils nous expliquent également l’enjeu que constitue le travail des femmes. Toute l’histoire du travail féminin est une histoire économique et sociale, mais aussi culturelle et idéologique. Chaque société, chaque époque, chaque culture produit ses formes de travail féminin et sécrète son imagerie, ses représentations, ses stéréotypes et ses fantasmes. L’activité féminine est à la fois une réalité et une construction sociale – un « fait social total », en somme. Les fluctuations de l’emploi féminin et les mouvements de la division sexuelle du travail nous renseignent sur l’état d’une société : sur le fonctionnement du marché de l’emploi, sur la place du travail dans le système de valeurs, sur le statut du « deuxième sexe » et sur les rapports entre hommes et femmes. Et puis, surtout, parler du travail et de l’emploi des femmes, c’est traiter de leur statut social, de leur position dans la société. En ce sens, l’accès des femmes à l’emploi est un filtre pour appréhender la situation des femmes, pour saisir les rapports sociaux de sexe : l’histoire de la place des femmes dans la société peut se lire à travers leurs capacités et leurs possibilités d’avoir accès à un travail reconnu comme tel – un emploi, dirions-nous aujourd’hui. Et à l’inverse, chaque fois qu’on “attaque” le travail des femmes, on attente à leur liberté. C’est leur positionnement dans le monde social qui se joue. Le poids, la valeur et l’image du travail des femmes ne nous parlent pas seulement du travail et des femmes. Ils nous disent, tout simplement, dans quel genre de société nous vivons.

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« UN DOSSIER À REVISITER EN PERMANENCE : L’OMNIPRÉSENT ET PARFOIS INVISIBLE TRAVAIL DES FEMMES »

Philippe GUIGNET Université Charles de Gaulle – Lille 3 L’intérêt scientifique pour l’histoire des femmes est plus récent en France que dans le monde anglo-saxon 1. Le tome 3 de l’Histoire des femmes en Occident publié en 1991 sous la direction de Georges Duby et de Michelle Perrot et consacré aux Temps modernes a été rédigé par seize personnes dont six n’enseignent pas en France, alors que le tome 3 de l’Histoire de la vie privée portant sur la même période et parue peu de temps auparavant sous le direction de Philippe Ariès et du même Georges Duby faisait appel à quinze contributeurs, dont un seul universitaire anglo-saxon. La situation a beaucoup changé depuis quinze ans et, au sein des multiples domaines entre lesquels se distribue l’histoire des femmes2, les enquêtes sur les femmes au travail ne sont pas les moins nombreuses. Certes, beaucoup d’études sont le
1 Se reporter à l’ouvrage devenu classique de Françoise Thébaud, Écrire l’Histoire des femmes (Fontenay-aux-Roses : ENS Éditions Fontenay / Saint-Cloud, 1998). Problématique sur le “genre” exposée par Michèle Riot-Sarcey, « L’Historiographie française et le concept de “genre” », Revue d’histoire moderne et contemporaine 47.4 (2000) : 805-14 et, plus récemment, par Delphine Gardey et Florence Laroche-Gisserot dans « Questions de genre », Annales. Histoire, Sciences sociales 61.3 (2006) : 649-93. 2 Panorama suggestif dans Raphaëlle Branche et Danièle Voldman, dir., « Histoire des femmes, histoire des genres », Vingtième siècle. Revue d’histoire 75 (2002), même si le pluriel de “genre” peut prêter à confusion, et dans les synthèses pédagogiques sur l’« Histoire des femmes », coordonnées par l’association Mnémosyne et par Anne-Marie Sohn, parues dans la revue Historiens & Géographes, notamment les deux volumes sous la responsabilité de Dominique Godineau : « Partie 2 : Histoire moderne », Historiens & Géographes 393 (2006) : 233-96 ; « Partie 3 : Histoire contemporaine », Historiens & Géographes 394 (2006) : 81-178.

Philippe GUIGNET fait d’Anglo-Saxons et, à vrai dire, surtout d’historiennes américaines. On pense notamment à la somme déjà ancienne publiée en 1978, et traduite en français en 1987, de Louise Tilly et Joan Scott3 et, plus récemment, aux importants travaux d’Olwen Hazel Hufton et de Daryl M. Hafter4. L’historiographie française, qui a trop longtemps dédaigné l’histoire des femmes, a en revanche toujours livré des enquêtes sur les formes de travail assurées par les femmes. L’article-programme publié en 1994 dans Histoire, Économie et Sociétés par Sabine Juratic et par Nicole Pellegrin à partir d’une étude comparée du travail féminin à Paris et à Châtellerault montre à quel point la communauté des historiens français est attentive à ces questions5. Il n’est pas, en effet, hors de propos de souligner que, en particulier en histoire moderne, des dizaines de thèses universitaires, surtout en histoire urbaine, saisissent à la fois les comportements sociaux des hommes et des femmes, même si les bibliographies sur l’histoire des femmes ne les recensent pas de manière systématique. Nul ne conteste, néanmoins, un relatif retard de l’historiographie française et même francophone dans ce domaine. C’est une des raisons pour lesquelles l’équipe “Espaces et Culture de la ville” du CRHEN-O6, en liaison avec l’université d’Amiens, l’Université libre de Bruxelles et le Centre d’Histoire judiciaire de Lille 2, a consacré, le 7 mars 2005, sa quatrième journée sur l’histoire des femmes dans les villes de l’Europe du Nord-Ouest à cette question vraiment décisive des femmes au travail de la fin du XVIIe siècle au XXe siècle. Des Clichés en voie de remise en cause Le sujet est immense, ne serait-ce que parce que les villes offrent davantage de possibilités que les campagnes pour une femme de travailler hors de la cellule familiale. Si le dossier bibliographique s’est étoffé depuis vingt ans, il demeure largement ouvert et paraît parvenu à un point de renouvellement intéressant. Certains poncifs, voire certaines théories simplificatrices sont aujourd’hui nuancés, voire contestés en plusieurs points. Dans sa synthèse sur les femmes dans la société franLouise A. Tilly et Joan W. Scott, Les Femmes, le travail et la famille (Paris / Marseille : Éd. Rivages, 1987) [trad. par Monique Lebailly de Women, Work and Family (New York : Holt, Rinehart et Winston, 1978)]. 4 Olwen Hazel Hufton, The Prospect before Her : A History of Women in Western Europe, vol. 1 : 1500-1800 (Londres : Harper Collins, 1995) et Daryl M. Hafter, dir., European Woman and Preindustrial Craft (Bloomington : Indiana U P, 1995). 5 Sabine Juratic et Nicole Pellegrin, « Femmes, villes et travail en France dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Quelques questions », Histoire, économie et société 3 (1994) : 477-500. 6 Le Centre de Recherches sur l’Histoire de l’Europe du Nord-Ouest (CRHEN-O, EA 2460) a fait place, après fusion avec les laboratoires ARTES et CERSATÉS en janvier 2006, à l’Institut de Recherches Historiques du Septentrion (IRHiS, UMR 8529 Lille 3-CNRS).
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« L’Omniprésent et parfois invisible travail des femmes » çaise (XVIe-XVIIIe siècles), Scarlett Beauvalet rappelait récemment que l’image de femmes recluses dans leur foyer et complètement absorbées par leurs fonctions domestiques se révèle « très éloignée de la réalité » sous l’Ancien Régime7. La très grande majorité des femmes participe à la vie économique. En raison de la nature des sources, les tâches effectuées chaque jour par les femmes sont peu repérables, sinon par des mentions indirectes fournies par les récits des voyageurs, les actes de la pratique notariée, la correspondance, les diaires ou les registres de correspondance ou de comptabilité. Les documents fiscaux renseignent sur les activités professionnelles des femmes qui sont les chefs de leur ménage ; elles ne permettent pas d’atteindre l’ensemble de l’activité et de l’emploi féminins. Les obstacles documentaires sont tels jusqu’à la fin de la période moderne que le travail des femmes que l’on a tout lieu de penser amplement majoritaire est frappé d’une sorte d’invisibilité. La Statistique générale de la France, qui apparaît à l’issue du premier tiers du XIXe siècle, ne met pas un terme à la « cécité statistique »8, mais, en dépit d’évidentes sous-estimations, les chiffres, qui ont le mérite de pouvoir être produits à l’échelle française, attestent au moins d’une marche ascensionnelle des taux d’activité féminine (42 % en 1866, 46,3 % en 1911, 60 % en 1979)9. Un autre lieu commun paraît remis en cause par les travaux récents ; il tendait à établir un rapport étroit entre l’accès de la femme à un statut salarié et une amélioration de sa condition. Si la vie sociale d’une femme travaillant hors de son domicile est plus riche et, en tout cas, plus indépendante, il y aurait quelque anachronisme, pour les temps antérieurs aux grandes mutations de l’ère contemporaine, d’associer ce travail hors de la famille à une automatique émancipation. Une autre thèse a été récemment malmenée : celle des « deux sphères » masculine et féminine, élaborée au début du XXe siècle par Alice Clark, rénovée par Leonore Davidoff et par Catherine Hall 10. Leur démonstration est liée au concept de désengagement progressif des femmes des classes moyennes du monde du travail qui culmine au XIXe siècle. La thèse des deux sphères a le mérite de la simplicité. La première sphère, dite publique, englobe la production et la vie politique ; elle est réservée aux hommes. La seconde sphère, dite privée domestique, est associée à l’espace de la maison ; elle constitue le domaine privilégié des femmes. Certains, il y a des décennies, croyaient qu’hommes et femmes travaillaient ensemble dans l’affaire familiale peu ou prou jusqu’au XVIIe siècle, avant que l’essor de l’indus-

Scarlett Beauvalet, Les Femmes à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles) (Paris : Belin, 2003) 99. Pour reprendre le titre d’un chapitre de Sylvie Schweitzer, Les Femmes ont toujours travaillé. Une Histoire du travail des femmes aux XIXe et XXe siècles (Paris : Odile Jacob, 2002) 61 sq. 9 Ibid. 83. 10 Voir Leonore Davidoff et Catherine Hall, Family Fortunes : Men and Women of the English Middle Class, 1780-1850 (Londres : Hutchinson, 1987).
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Philippe GUIGNET trialisation et du capitalisme n’accentue la division de la société en deux sphères sexuées. Ce clivage aurait trouvé, dans les classes moyennes, un terrain privilégié d’enracinement, pour l’essentiel au milieu du XIXe siècle. Cette théorie des deux sphères a été contestée par Amanda Vickery, dans son livre sur les femmes de la gentry du Lancashire11, comme par François-Joseph Ruggiu dans sa thèse d’habilitation sur les comportements sociaux dans quatre villes de province anglaises et françaises (vers 1720-vers 1780) : Amiens, Charleville, Newcastle-upon-Tyne et Cantorbéry 12. Pour ces auteurs aux arguments solides, la maison n’est pas un pur espace domestique, privé et coupé de la sphère publique ; c’est un espace à l’économie parfois complexe et très ouvert sur l’extérieur. Une Réflexion renouvelée Face à ces remises en cause de clichés établis à une époque où les travaux trop peu nombreux les permettaient, il apparaît souhaitable d’orienter la réflexion selon plusieurs axes. La fréquence, à diverses époques, du travail féminin sera toujours difficile à déterminer avec finesse ; encore convient-il de dégager des voies d’approche de l’activité féminine susceptibles d’esquisser une typologie. FrançoisJoseph Ruggiu propose, par exemple, une typologie ternaire de l’emploi féminin en distinguant l’emploi au sens d’activité salariée indépendante de la famille, la participation à la marche de la boutique ou de l’atelier familial et enfin les occupations proprement domestiques. Le travail non lié à la famille s’exerce dans quatre domaines : la domesticité, les occupations si diverses proposées par l’industrie textile et par l’habillement, le commerce d’alimentation et des tâches non spécialisées d’une réelle diversité qui sont rétribuées à la journée. L’analyse de la domesticité, suite aux travaux de JeanPierre Gutton sur l’époque moderne13, se justifie par la présence de plus de 10 % des actifs urbains dans ce secteur. Les métiers textiles, plus encore ceux de la couture, de la lingerie, de la broderie, de la dentellerie sont des pôles d’activité féminine. La place des femmes dans les métiers artisanaux traditionnels, ainsi que dans les divers métiers du commerce de détail, ont été plus délaissés, mais on sait que, partout, les filles, les femmes mariées et les veuves ont un rôle prépondérant dans
Voir Amanda Vickery, The Gentleman’s Daughter : Women’s Lives in Georgian England (New Haven : Yale U P, 1998). 12 Voir François-Joseph Ruggiu, « Dynamiques sociales et dynamiques urbaines en Angleterre et en France. Étude sur les comportements sociaux dans les villes de province anglaises et françaises (vers 1720-vers 1780) », Mémoire d’HDR, dir. Jean-Pierre Poussou, U. Paris-Sorbonne – Paris 4, 2002, paru sous le titre L’Individu et la famille dans les sociétés urbaines anglaise et française (17201780) (Paris : PUPS, 2007). 13 Voir Jean-Pierre Gutton, Domestiques et serviteurs dans la France de l’Ancien Régime (Paris : Aubier-Montaigne, 1981).
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« L’Omniprésent et parfois invisible travail des femmes » le commerce de détail, surtout lorsqu’il échappe à la réglementation des métiers. À Rennes au XVIIIe siècle, plus de la moitié des boutiques sont tenues par des épouses vendant à leur compte de l’épicerie, de la mercerie, de la quincaillerie, des toiles et il serait commode de citer d’autres exemples14. On sait également que des femmes sont astreintes à des tâches exténuantes de charroi de charbon, de bois, à des activités de batelières assurant la traversée des fleuves sur les embarcations qu’elles dirigent (c’est le cas à Lyon au temps de Rabelais et de Félix Platter15). L’entreprise familiale est au cœur de la structure économique des villes d’Ancien Régime. Il serait superflu de le démontrer à nouveau. La première participation d’une épouse à l’entreprise familiale est l’apport d’une dot qui forme un capital susceptible d’être directement investi. Comme de juste, le rôle de l’épouse ne s’arrête pas là. Les épouses et les filles sont souvent chargées de tenir les livres de compte. On peut, certes, s’interroger sur les modes de collaboration entre les sexes qui se manifestent dans l’animation des boutiques et des ateliers. Peut-on parler, lorsque la femme est la collaboratrice professionnelle de son conjoint, d’un travail indépendant de la femme qui, en droit, s’affaire sous couvert de son époux ? Une occasion non seulement de tolérer, mais d’institutionnaliser le travail féminin est la continuation de l’entreprise familiale à la mort du mari. La reprise de l’affaire par les épouses de marchands brasseurs d’Amiens est presque systématique, les liasses des quittances ou obligations dans les actes notariés comme les qualifications prises le prouvent sans conteste16. Ce type de veuves, femmes très actives, ne paraît pas avoir été dépourvu de la crédibilité économique indispensable pour diriger un atelier et une entreprise17. Mention toute spéciale doit être faite à coup sûr du rôle des veuves prêteuses qui gèrent le capital dont elles disposent en multipliant les opérations de prêts. Est-il besoin d’ajouter que seule la partie la plus à l’aise des veuves et des femmes célibataires se lance sur le marché du crédit ? Il est un troisième domaine d’activités féminines, à la fois d’une importance majeure et d’une visibilité inégale. Il s’agit, bien sûr, de la tenue d’un ménage à un
Voir Anne-Françoise Garçon, « La Boutique indécise en Bretagne au XVIIIe siècle », Commerces, commerçants, espaces et clientèles, XVIe-XXe siècle, dir. Natacha Coquery (Tours : Publications U François Rabelais, 2000) 58-68. 15 Voir Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Voyage de Thomas Platter, 1595-1599 (Le Siècle de Platter II) (Paris : Fayard, 2000) 11. Platter observe, en septembre 1595, que des femmes pilotent des « espèces de taxis fluviaux » autorisant le passage rapide d’une rive à l’autre de la Saône. À propos du rôle des femmes, il fournit des indications assez analogues lorsqu’il traverse la basse Garonne et la Gironde (Le Roy Ladurie 561). 16 Voir Ruggiu 274. 17 Par exemple, en 1777, les Châtelleraudaises dont la profession apparaît dans le recensement alors réalisé sont à 46 % des veuves, à 33 % des filles et à 21 % des épouses (Juratic et Pellegrin 494).
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Philippe GUIGNET double sens matériel et économique. L’épouse entretient l’espace domestique et administre les ressources de la famille18. Pour les historiens des femmes, c’est un objet d’étude central encore mal connu. Le terme de “housewifery” employé par les historiens anglo-saxons n’a pas vraiment d’équivalent dans le vocabulaire français courant (« tenue du ménage », « économie domestique »). Les diaires et les autobiographes sont peu prolixes à ce propos. La majorité des tâches tournent autour de la préparation des repas, du nettoyage de la maison, de la lessive et du repassage. Un mari, entendu par l’officialité de Cambrai en 1763, dit de sa femme qu’elle est « incapable d’aucun travail manuel et de la direction d’un ménage ; elle est naturellement à l’oisiveté, laissant le ménage à l’abandon ; elle ne sait ni coudre ni filer ; le défendeur est réduit à payer des gens pour y suppléer ; elle refusait même de préparer à manger » 19. Dans les familles d’un rang social plus élevé, on a recours aux services d’une domestique. Dans ce cas, l’épouse prend en charge le recrutement et la gestion de la domesticité, organise et surveille les tâches accomplies par les domestiques. La “housewifery” peut se combiner avec des activités extérieures à la sphère purement domestique. L’épouse, par exemple, peut tenir le ménage et servir dans le magasin. Un des hommes entendu par l’officialité de Cambrai, en 1778, rappelle qu’il cherchait à « se marier avec une fille de bonne conduite et connaissant la capacité pour le ménage, une fille d’état et de condition convenable pour consolider sa fortune, gérer ses biens, éduquer ses enfants »20. C’est dire la diversité et l’ampleur des compétences requises aux yeux de cet homme pour qu’une femme soit une bonne épouse. Il apparaît aussi que cette recherche sur les divers types d’activités féminines ne doit pas s’inscrire dans des schémas trop statiques. Natalie Zemon Davis 21, qui travaille surtout sur la première modernité, notait la facilité avec laquelle nombre de femmes passent d’un métier à un autre. Un compagnon sans ouvrage – ce n’est pas le cas d’un journalier – cherche une activité dans une autre ville, mais n’est pas tenté d’exercer un autre métier que le sien. Telle n’est pas l’attitude des femmes qui peuvent jouer sur une plus grande polyvalence en passant, par exemple, de la broderie à la couture, voire au service domestique... Il convient aussi de scruter le devenir de l’appartenance sexuée des professions. Un observateur pressé de généraliser serait tenté de recenser les métiers réservés aux femmes. À Paris par exemple,
Voir Ruggiu 268-73. Cité dans Alain Lottin, La Désunion du couple sous l’Ancien Régime. L’Exemple du Nord (Villeneuve d’Ascq : Éditions universitaires, 1976) 156. 20 Cité dans Lottin 158. 21 Natalie Zemon Davis, « Women in the Arts Mécaniques in Sixteenth-Century Lyon », Lyon et l’Europe. Hommes et Sociétés. Mélanges d’histoire offerts à Richard Gascon (Lyon : Centre Pierre Léon / PU de Lyon, 1980) 139-67, passim.
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« L’Omniprésent et parfois invisible travail des femmes » selon Sabine Juratic et Nicole Pellegrin, on en dénombre quatre au milieu du e XVIII siècle : les lingères, les linières-filassières, les bouquetières et les couturiè22 res . Le problème est que, d’une ville à l’autre, la situation évolue. Sous bénéfice d’un inventaire plus précis, il semble que les métiers du bâtiment se soient masculinisés aux XVIIe et XVIIIe siècles. Philibert de l’Orme considérait, en 1568, le bâtiment comme un bon moyen d’employer de pauvres gens des deux sexes23 ; assurément, la présence féminine dans ce type d’activité se raréfie ensuite, comme le montre François-Joseph Ruggiu à propos des veuves des maîtres maçons dans les quatre villes qu’il étudie au XVIIIe siècle24. Inversement, au début des temps modernes, la couture fut plutôt un métier exercé par les hommes, les tailleurs ayant vocation à confectionner la plupart des toilettes. Les couturières demeurent peu nombreuses jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. Nicole Pellegrin observe qu’à Châtellerault, en 1738, on dénombre sept maîtres tailleurs et aucune femme, mais, en 1788, l’équilibre a bien changé puisqu’on relève quatorze tailleurs, six couturières, quatre lingères et une ravaudeuse25. La rivalité entre tailleurs et couturières fait partie des données permanentes de la vie sociale et professionnelle dans les villes du temps des Lumières. Cette étude sur les métiers féminins se doit aussi d’intégrer trois autres paramètres : l’appartenance des femmes à des classes d’âge différentes, la perception que les femmes ont de leur métier, l’importance de la conjoncture dans l’ouverture des métiers. Il va de soi qu’il faut distinguer les métiers des jeunes filles, des femmes mariées, des célibataires adultes que l’on appelait si aimablement, sous l’Ancien Régime, les « filles anciennes », enfin ceux, maintenant bien mieux connus, des veuves (Scarlett Beauvalet, Jean-Paul Barrière)26. Par exemple, même s’il y a des domestiques à vie, il appert que la très grande majorité des servantes ont moins de trente ans. La notion de cycle de vie que la nouvelle démographie historique a intériorisée permet de mieux comprendre l’insertion des femmes dans les activités professionnelles. La perception que les femmes ont de leur métier a été, pour l’Ancien Régime, trop peu abordée. Il est clair qu’à partir du moment où l’identification familiale l’emporte sur l’identification professionnelle, la femme au travail est moins encline que le travailleur des métiers corporés à exalter la noblesse de son activité. Dans les métiers d’art, comme la dentellerie, nous n’avons pas noté
Voir Juratic et Pellegrin 483-85. Dominique Godineau, Les Femmes dans la société française, XVIe-XVIIIe siècle (Paris : A. Colin, 2003) 64. 24 Voir Ruggiu 280-81. 25 Voir Juratic et Pellegrin 478-80. 26 Voir Scarlett Beauvalet-Boutouyrie, Être veuve sous l’Ancien Régime (Paris : Belin, 2001), ainsi que la thèse d’habilitation de Jean-Paul Barrière, « Droit, famille, société en France (XIXee XX siècles). Du Notaire à la veuve », 3 vols., Mémoire d’HDR, dir. Christophe Charle, U. Charles de Gaulle – Lille 3, 2007.
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Philippe GUIGNET Dans les métiers d’art, comme la dentellerie, nous n’avons pas noté d’absence de conscience de leur savoir-faire par les dentellières27. Tout dépend certainement du niveau de qualification du métier exercé. Une fois de plus, le silence des sources peut se révéler trompeur. Les traces documentaires sont éparses et exposent aux généralisations hâtives. Il est attesté que les épouses entendaient faire respecter leurs possessions personnelles et pouvoir disposer du revenu de leur emploi. Les plaintes déposées devant les tribunaux d’Ancien Régime rappellent qu’une partie des tensions au sein du couple trouve son origine dans le partage des revenus du travail féminin. Jacques Louis Ménétra par exemple, compagnon vitrier dont Daniel Roche a retracé la biographie, développe des réflexions peu amènes sur l’avarice de sa femme28. L’impact du climat conjoncturel sur le degré d’ouverture des métiers demande à être plus exactement mesuré. Même s’il faut se défier des fausses évidences, il paraît vraisemblable de penser qu’une mauvaise conjoncture fait craindre aux hommes la concurrence des femmes. A été développée l’idée d’une dévalorisation du travail féminin dès le second XVIe siècle quand la hausse des prix, les crises monétaires et les troubles politico-religieux brisent l’élan de la production, sinon les échanges. Au XVIIIe siècle, la croissance est, certes, à l’ordre du jour mais les fruits de la croissance impétueuse du siècle sont inégalement répartis. À la santé, plus que florissante, de la rente foncière, à la montée en puissance des profits manufacturiers et commerciaux s’oppose une rigidité telle des salaires quotidiens nominaux qu’Ernest Labrousse conclut à une baisse du pouvoir d’achat populaire 29. Et pourtant, le niveau de vie des gens de condition modeste ne paraît pas s’être détérioré. C’est que le nombre de jours de travail ouvrés augmente chaque année. Dans un tel contexte, les salaires d’appoint perçus par les épouses ne sont pas de peu de prix pour équilibrer les budgets familiaux. La progression du travail féminin s’expliquerait donc à la fois par une offre plus abondante d’activités et par le souci des couches populaires de faire obstacle à la paupérisation. De monstrueuses commotions globales d’une civilisation sont également de nature à bouleverser le partage sexué des emplois. Ce n’est guère faire preuve d’originalité que de rappeler le tournant majeur que constitue la Grande guerre sur les
Voir Guignet, « Les Tribout et leurs ouvrières, symboles et artisans de la brève épopée industrielle des dentelles de Valenciennes », Industrie textile et croissance régionale. Europe du NordOuest et Pologne, dir. Albert Broder, Revue du Nord HS 6 (1995) : 62-66. 28 Voir Journal de ma vie. Jacques Louis Ménétra, Compagnon vitrier au XVIIIe siècle, texte présenté par Daniel Roche (Paris : Montalba, 1982) 257-58. 29 Selon les relevés d’Ernest Labrousse, les salaires journaliers n’ont augmenté que de 22 % entre 1726-1741 et 1785-1789, alors que l’indice général des prix a progressé de 66 % entre les mêmes dates (Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution [Paris : Dalloz, 1932] passim).
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« L’Omniprésent et parfois invisible travail des femmes » modes d’insertion des femmes dans la vie professionnelle30. L’embauche des femmes dans la métallurgie, dans l’armement et dans les équipements militaires a frappé les contemporains. Dans l’ensemble de ces branches, le pourcentage des femmes salariées passe de 5 % en 1913 à plus de 25 % pendant l’été de 191731. Il fallait suppléer les hommes partis au front et trouver une compensation salariale, puisque l’allocation pour les femmes de mobilisés demeurait modeste. Les femmes remplacèrent les hommes dans des professions qu’elles n’exerçaient pas ou peu : factrices, gardes-champêtres, receveuses ou conductrices dans les transports en commun, employées du gaz. Les Postes et l’enseignement recrutèrent plus que jamais du personnel féminin. Le rôle des femmes se révéla majeur dans les services sanitaires, aux armées comme dans les divers hôpitaux et jusque dans les plus petites villes. *

L’ampleur programmatique de cette journée d’étude sur le travail des femmes dans les villes n’a échappé à personne. N’avons-nous pas été trop ambitieux ? La complexité des formes de l’activité féminine urbaine dans son ensemble est telle qu’elle est insaisissable dans sa globalité. Sans doute peut-on au moins comprendre comment les femmes s’intègrent au monde du travail et y affirment une certaine autonomie. C’est, en effet, une question cruciale que d’évaluer l’autonomie sociale des femmes. Pouvaient-elles agir seules dans l’espace social ?

Voir Christine Bard, Les Femmes dans la société française au XXe siècle (Paris : A. Colin, 2001) 20-22 et Françoise Thébaud, La Femme au temps de la guerre de 14 (Paris : Stock, 1986) et Thébaud, dir., Histoire des femmes en Occident, vol. 5, Le XXe Siècle, 5 vols., dir. Georges Duby et Michelle Perrot (Paris : Plon, 1992). 31 Schweitzer 97-100.

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PREMIÈRE PARTIE VILLES ET TRAVAIL DES FEMMES : QUESTIONS GÉNÉRALES

« TRAVAIL DES FEMMES, ÉMANCIPATION ÉCONOMIQUE ET HISTOIRE URBAINE EN BELGIQUE (XIXe-XXe SIÈCLES) »

Éliane GUBIN Université libre de Bruxelles Cette intervention n’est pas centrée sur une forme particulière du travail féminin, mais s’interroge sur son évolution générale et sur les liens entre travail rémunéré et émancipation féminine. Cette articulation a constitué un des arguments majeurs du premier féminisme belge qui, à la différence du féminisme français, a considéré l’égalité économique comme prioritaire, bien plus urgente à obtenir que l’accès au droit de vote. Comme le féminisme est un fait surtout (sinon exclusivement) urbain, il est particulièrement intéressant de connaître la situation du travail des femmes en ville, car c’est elle qui sert de toile de fond aux arguments féministes. Dans quelle mesure ce travail présente-t-il des spécificités liées à l’évolution de la ville elle-même ? L’émancipation économique des femmes est-elle plus précoce dans les grandes villes et sous quelles formes se manifeste-t-elle ? Ces questions impliquent que l’on dispose, comme point de départ, d’un bon aperçu de la répartition professionnelle des femmes en ville. L’exemple de Bruxelles a été choisi parce qu’il existe de nombreuses histoires de la capitale et que Bruxelles fut, de surcroît, le berceau du féminisme belge. Pourtant, on chercherait en vain une synthèse qui prenne en compte l’aspect particulier du travail féminin dans la capitale. La remarque vaut, d’ailleurs, pour les autres villes en général : si l’histoire urbaine a pris un bel essor ces dernières années et si elle a intégré dans ses préoccupations les mutations sociales, les mutations ethniques, l’appropriation des espaces selon les catégories sociales ou les âges, elle témoigne toujours d’une très nette réserve à l’égard des différences de genre, comme si la vie urbaine n’était pas profondément marquée par des pratiques sexuées. Cette relative cécité est d’autant plus étonnante que les usages sexués de la ville suscitent des colloques et des congrès internationaux où les relations des femmes à la ville et dans la ville

Éliane GUBIN sont centrales, où les analyses portent sur les usages différenciés étudiés sous l’angle de la mobilité, de la sécurité, du logement, des problèmes posés par l’éloignement du domicile et du lieu de travail, etc., afin de débusquer d’éventuelles discriminations découlant des politiques de la ville. Mais, si les sociologues sont très présents dans ces débats, les historiens sont beaucoup plus discrets1. Le constat de carence est identique du côté de l’histoire des femmes. Les historiennes, venues le plus souvent de l’histoire sociale, se sont penchées surtout sur les formes industrielles du travail féminin, dans les usines, dans les manufactures, dans les charbonnages. Elles ont produit une histoire du travail féminin qui est, en quelque sorte, une « histoire ouvrière », mettant l’accent sur les conditions de travail liées aux nouveaux modes de production ou, au contraire, sur les conséquences souvent catastrophiques du déclin des formes traditionnelles du travail féminin. C’est ainsi que l’on dispose d’études sur les femmes dans les manufactures, dans les charbonnages, dans l’industrie linière à domicile. Ont été aussi analysés d’autres métiers typiquement féminins, comme la prostitution, car toutes ces recherches ont pu puiser dans les nombreuses sources qui résultent de l’attention particulière que leur avaient portée les observateurs sociaux et les réformateurs du temps. Mais, paradoxalement, ces études sont en nombre inversement proportionnel à la maind’œuvre utilisée et ne concernent que des “minorités”, même s’il s’agit de minorités “visibles”. Elles sont loin d’épuiser la question du travail féminin, surtout en ville où l’essentiel des activités féminines se concentre dans les secteurs traditionnels de la boutique, de l’artisanat, de la petite entreprise, de la domesticité. Échappant au souffle épique des grands mouvements sociaux du XIXe siècle, ces métiers sont restés dans l’ombre ; depuis quelques années, des études plus approfondies ont été menées, mais on manque toujours de synthèse générale. C’est pourquoi nous avons entamé, depuis le début des années 1990, des recherches sur le travail féminin à Bruxelles, en soulignant l’intérêt de croiser la problématique de la ville avec celle de l’histoire des femmes. Diverses enquêtes ont été conduites, dont une, en 1992, en collaboration étroite avec l’université de Provence2, qui a débouché sur

1 Lors du dernier grand colloque sur « Femmes et villes », organisé à Tours par le MSH Villes et territoires et qui a donné lieu à un imposant ouvrage (Sylvette Denèfle, dir., Femmes et Villes [Tours : P de l’U François Rabelais / MSH, 2004]), la part des historiens est nette, mais reste faible. 2 Dans le cadre d’un projet de recherche conjoint, financé par la région de Bruxelles-capitale, mené avec notre collègue Éliane Richard (U de Provence).

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« Travail des femmes, émancipation économique et histoire urbaine en Belgique » un colloque international à Marseille en 1992 3. Cet article s’inscrit dans le prolongement de ces premières recherches 4. Le travail constitue sans aucun doute un moyen d’intégration et de socialisation dans la cité, mais est-ce vrai pour les femmes et pour n’importe quel type de travail ? Est-il bien la voie qui mène à l’individualisation de la travailleuse, par opposition au travail collectif des campagnes ? Dans quelle mesure les transformations de la ville influencent-elles les modes de travail féminin ? L’article ne prétend pas répondre à toutes ces questions ; il débute, plus modestement, en plantant le décor grâce au recensement de la population bruxelloise effectué en 1842. Non seulement il s’agit du tout premier recensement mené en Belgique après l’indépendance, mais surtout il fournit une très bonne photographie du travail féminin, pour des raisons que nous expliquerons plus loin. Fort de ce point d’ancrage, nous évoquerons les principaux changements concernant le travail des femmes à Bruxelles, tels qu’on peut les observer à l’aide des recensements ultérieurs. La Grande Ville : Un Réservoir de femmes seules qui “doivent” travailler ? Au recensement de 1842, Bruxelles-ville compte 113 207 habitants, dont 53 % de femmes (52 538 hommes et 60 660 femmes)5. Elle est entourée d’un premier cordon de huit faubourgs en voie d’urbanisation. La prédominance féminine de la population est une caractéristique des grandes villes, qui s’accentue avec les tranches d’âge. De dix-huit à soixante-cinq ans, la population bruxelloise compte 56 % de femmes ; après soixante-cinq ans, 63 %. De plus, la ville est un réservoir de femmes seules, en raison de l’attraction qu’elle exerce sur maintes rurales venues se placer en service domestique. Les veuves y sont nombreuses, surtout après soixante-cinq ans. En définitive, quelle que soit la tranche d’âge envisagée à partir de dix-huit ans, la proportion de femmes « seules » y est toujours supérieure à celle des femmes mariées.

3 Organisé par l’association « Les Femmes et la ville » (Marseille) et par le Groupe interdisciplinaire d’études sur les femmes de l’Université libre de Bruxelles ; les actes ont paru sous le titre Les Femmes et la ville. Un Enjeu pour l’Europe (Bruxelles : Éd. Labor, 1993). 4 Elles ont donné lieu à une autre publication, dirigée par Éliane Gubin et par Jean-Pierre Nandrin, La Ville et les femmes en Belgique. Histoire et sociologie (Bruxelles : Facultés universitaires SaintLouis, 1993). 5 D’après Adolphe Quételet, « Sur le recensement de la population à Bruxelles en 1842 », Bulletin de la Commission centrale de Statistique 1 (1843) : 27-163 (abrégé désormais en Rec. 1842).

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Éliane GUBIN Tableau 1 : Répartition de la population adulte par état civil (Bruxelles, 1842)6
 ge 18-21 ans 21-65 ans + de 65 ans Ho mm es % % macélibataires riés 98,8 1,2 38,2 57,2 11,1 56,6 % veufs 0 4,6 35,2 % célibataires 95,5 41,8 21,2 F em m es % mariées 4,4 41,9 20,0 % veuves 0,1 9,7 58,8

Cette présence de femmes seules est importante car elle va à l’encontre des préjugés de l’époque qui, enfermant les femmes dans la sphère privée, en font un rouage de la famille : elles n’auraient, par nature, « pas besoin » de travailler. Le travail rémunéré des femmes ne serait jamais qu’un travail d’appoint, engendrant un salaire d’appoint. Né d’une représentation idéologique des relations sexuées, ce préjugé est largement démenti par les statistiques : à Bruxelles en 1842, les célibataires, les veuves, les divorcées (en petit nombre) 7 s’avèrent plus nombreuses que les femmes mariées. Ces dernières ne représentent que 41 % de la population féminine de plus de dix-huit ans8. Si l’on ne peut exclure que des célibataires vivent en concubinage ou dans une famille élargie, nombre d’entre elles doivent certainement assurer leur subsistance. C’est aussi le cas de certaines femmes qui, bien que mariées, sont sans appui masculin (épouses abandonnées, mari malade ou invalide…) ou dont le salaire de l’époux est insuffisant. Enfin, même mariées et mères, les femmes ne quittent pas le marché du travail. La création précoce de crèches en témoigne. À Bruxelles, la première crèche est fondée dès 1845 ; elle est présentée explicitement comme une œuvre « utile aux mères pauvres qui travaillent hors de leur domicile »9. Des initiatives analogues se multiplient dans les faubourgs industriels de la capitale, apportant une réponse modeste et limitée à la difficile articulation travail/famille. La philanthropie vient à la rescousse de la bienfaisance publique : au début du XXe siècle, quarante et une ins-

Source : Rec. 1842. À la différence de la France, le divorce n’a jamais été aboli en Belgique au XIXe siècle, mais le nombre de divorces est peu élevé et, dans certains cas, les divorcées sont purement et simplement comptabilisées avec les veuves ! 8 Pour des raisons évidentes, nous n’avons pas intégré les religieuses dans nos calculs car leur présence aurait faussé à la hausse le nombre de célibataires. Il faut évidemment garder à l’esprit que les religieuses occupent des créneaux importants, notammentceux de l’enseignement et des soins hospitaliers, ce qui explique la faiblesse numérique des femmes laïques dans ces domaines jusqu’à la fin du siècle. 9 Société royale de philanthropie de Bruxelles, Rapport annuel du président pour l’année 1845 (Bruxelles : Wahlen, 1846) 13.
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« Travail des femmes, émancipation économique et histoire urbaine en Belgique » titutions d’accueil pour les petits enfants des travailleuses sont gérées par des dames d’œuvres dans la capitale. Bruxelles en 1842 : Une Ville industrieuse Le 15 mars 1842, l’administration communale procède à un recensement général de la population bruxelloise, avec l’aide de la Commission centrale de Statistique. Ce recensement, le premier organisé depuis l’indépendance, doit servir de banc d’essai au recensement général de la population belge, prévu pour 1846. Les résultats, tôt publiés10, sont d’une richesse extraordinaire pour l’historien car les informations ne font l’objet que d’un traitement sommaire et sont enregistrées de manière assez “brute”. Les résultats imprimés se révèlent donc assez proches des données collectées. La répartition professionnelle des habitants, présentée sous forme de tableau (« État des professions »), ventile les différents métiers par sections administratives (la ville est découpée en huit sections) et distingue les travailleurs selon l’état social (maître/ouvrier) et le sexe. Le fait même d’introduire cette variable sexuée est significative : pour les contemporains, les femmes font bel et bien partie du monde du travail. La classification des professions, sommaire, se borne à distinguer entre professions industrielles et professions libérales ; au sein de ces deux catégories, elle regroupe les métiers par analogie selon une liste annexée aux résultats, sans se préoccuper des éventuels liens de dépendance entre les travailleurs. En d’autres termes, toute personne qui déclare exercer une profession – homme, femme ou enfant – est enregistrée à ce titre dans la population active. Ce recensement fait apparaître un taux d’activité très élevé : plus de la moitié de la population totale (55 %) est engagée sur le marché du travail – un taux qui s’explique par l’absence de toute réglementation du travail et la mise à l’ouvrage précoce des enfants des deux sexes, avant l’imposition de l’obligation scolaire11. Cette population active se compose de 44,1 % de femmes (27 670 travailleuses) : un peu plus de quatre travailleurs sur dix sont des femmes. Celles-ci se concentrent surtout, comme les hommes d’ailleurs, dans le secteur secondaire (industries domestiques et artisanat), qui emploie 61 % de la population active12. Parmi ces actifs du secondaire, on compte quatre femmes pour six hommes. Mais il s’agit là d’une ventilation moyenne qui occulte des réalités extrêmement diversifiées selon les différentes branches de l’industrie (tableau 2). Certaines représentent des bastions masculins, d’autres des métiers très féminisés.

Rec. 1842. Elle ne sera votée qu’en 1914. 12 Il n’existe pas de grandes industries sur le territoire même de Bruxelles, celles-ci sont repoussées dans les faubourgs adjacents.
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