Les identités urbaines en Afrique

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A travers des enquêtes de rue, les auteurs cernent les transformations de la ville de Lubumbashi, jadis phare économique et social du pays, aujourd'hui mégapole clochardisée... La Lubumbashi actuelle, avec son million d'individus, est la seconde ville de RD Congo ; noeud ferroviaire, routier, aérien, faisant jonction entre Afrique Centrale et Afrique Australe, c'est le pôle de développement incontestable de cette vaste Région - d'où la nostalgie d'une forte identité quasiment disparue.
Publié le : dimanche 1 février 2009
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EAN13 : 9782296194670
Nombre de pages : 202
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Collection' Mémoires lieux de savoir

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congolaise'

Dirigée par Bogumil JEWSIEWICKI

Edité par

Donatien DIBWE dia MWEMBU

LES IDENTITÉS URBAINES EN AFRIQUE
Le cas de Lubumbashi (R-D Congo)

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F - 75005 - PARIS

Cet ouvrage reprend
lushoises
"

le rapport

intitulé

'Les Identités

réalisé à partir des recherches effectuées durant la Sème

session des travaux de l'Observatoire du Changement urbain (septembre-novembre 2001), et co-produit en novembre 2002 par l'Université de Liège, l'Université Libre de Bruxelles (ULB), la Coopération Universitaire belge au Développement (CUD), l'Observatoire du Changement Urbain (OCU).

Du même auteur: Faire de l'histoire orale dans une ville africaine - La méthode de Jan Vansina appliquée à Lubumbashi (R-D Congo), L'Harmattan, Paris, 2008, 268 p.

Iconographie de couverture: Peinture de TSHIBUMBA KANDA (Lubumbashi, 1979) Collection Bogumil Jewsiewicki

Copyright L'Harmattan 2008 http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05316-8 EAN : 978 2296 05316 8

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SOMMAIRE

L'Observatoire du Changement Urbain (OeD) ... 7 Equipe de recherche de la Sème session des travaux (sept.-nov. 2001) ... 8 Prologue Introduction (Mutete Sapato) ... 9 générale (D. Dibwe , G. Kalaba) ... 15

PREMIEREPARTIE:

L'IDENTITE

DES LIEUX ...31

Section I
Introduction: Lubumbashi, une identité (G. Kalaba) ... 33

Chapitre 1 : E 'ville et L 'shi ou la nostalgie d'une identité perdue (O. Kahola, Mutepe Sapato) ... 35 Chapitre 2 : L 'shi aujourd'hui, qualificatifs accordés (G. Kalaba, A. Kasandji) ... 44 Chapitre 3: Aujourd'hui L'shi: quelques symboles identitaires (O. Kahola, A.Kakudji, G. Kalaba) ... 48

Chapitre 4 : 'Bulaya 2000' et 'Lubumbashi wantanshi '
(O. Kahola, A.Kakudji, G. Kalaba) ... 58

Section II Introduction: Lubumbashi, une identité nouvelle... 63
Chapitre 5:Paysages de richesse, de pauvreté, intermédiaires (Kikunda Kibambe) ... 65 Chapitre 6 : Les communes et leurs habitants (D. Dibwe, O.Kahola, Mutete Sapato, A. Kasandji) ... 83 Chapitre 7: Quartiers: signification, connaissance, caractéristiques (A. Kasandji, Mutete Sapato, O.Kahola) ... 110

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DEUXIEME PARTIE: L'IDENTITE DES HABITANTS ... 123 Introduction... 125

Chapitre 8: Lushois (G. Kalaba, A. Kasandji, Mutete Sapato) ... 127 Chapitre 9: Réseaux de sociabilité à L'shi (Lwamba Bilonda, Kalau Mutej)... 133 Chapitre 10 : Identités linguistiques à Lubumbashi (G. Mulumbwa, J. Kalondji) ... 159 Conclusion générale (D. Dibwe) ... 185

Annexe: Protocole d'enquête...
Bibliographie ,..195
,_. 201

191

Liste des tableaux

6

L'Observatoire du Changement urbain
L'Observatoire est une structure de recherche qui s'inscrit dans le cadre de la coopération entre l'Université de Lubumbashi, l'Université de Liège et l'Université Libre de Bruxelles. C'est un projet initié dans le cadre de la CUD (Coopération universitaire au développement), une commission permanente du CIUF (Coordination interuniversitaire francophone), qui l'a retenu parmi ses projets dits « d'initiative propre» pour les années 2000-2003. Il est placé sous la promotion, en ce qui concerne la partie congolaise, de Kakoma Sakatolo Zambèze, recteur honoraire de l'UNILU, et, en ce qui concerne la partie belge, de Pierre Petit, chercheur qualifié du FNRS, Marc Poncelet, chargé de cours à l'Université de Liège, et Pierre de Maret, recteur de l'Université libre de Bruxelles. Le projet a concrètement démarré en mars 2000. A travers ses études empiriques, l'Observatoire se propose de contribuer à une meilleure connaissance des transformations qui touchent les villes congolaises, et tout particulièrement Lubumbashi où le projet est installé. Seconde grande ville du pays avec son million d'habitants, véritable nœud de communication entre le Congo et l'Afrique australe où se situe le pôle de développement le plus important du continent africain -, capitale non plus du cuivre mais bien du cobalt dont elle est le plus grand exportateur mondial, centre politique depuis qu'elle est devenue la capitale parlementaire du Congo, Lubumbashi compte déjà parmi les grandes métropoles africaines, et pourrait un jour, en jouant sur ses nombreux atouts, se situer au même rang que les deux mégalopoles voisines: Kinshasa et Johannesburg. La première session des travaux de l'Observatoire portait sur la situation des ménages dans une économie de précarité. Avec la « crise» (un concept englobant profondément intégré dans les consciences citadines), beaucoup de Lushois ont été amenés à redéfinir leur mode de vie à tous les égards: composition du ménage, activités professionnelles, réseaux d'approvisionnement, consommation, déplacements, logement, etc. Ce premier rapport a été depuis lors été publié aux éditions L'Harmattan (petit 2003). Le second volet de nos recherches a porté sur l'alimentation,_considérée dans ses dimensions économique, sociale et symbolique. Le troisième a dressé le profil sanitaire du Lushois, et le quatrième s'est appesanti sur l'éducation à Lubumbashi.

Pierre PETIT Jean-Baptiste KAKOMA SAKATOLO ZAMBEZE

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Equipe de recherche de la ~me session des travaux (Septembre-Novembre 2001)

Direction de la recherche

Donatien DIBWE DIA MWEMBU, professeur à l'UNILU Gabriel KALABA MUT ABUSHA, professeur à l'UNILU Michel LWAMBA BILONDA, professeur à l'UNILU
Chercheurs juniors

Jean KIKUNDA KIBAMBE, assistant à l'UNILU Jean-Marie KALAU MUTEJ, chef de travaux à l'UNILU Georges MULUMBWA MUTAMBWA, chef de travaux à l'UNILU
Chercheur(e)s de base

Aimé KAKUDJI KYUNGU, assistant à l'UNILU Aimée KASANDJI KAMEKE, diplômée UNILU Albert KABILA KASONGO, étudiant à l'UNILU Jean-Pierre KALEMBWE LONGW A, diplômé UNILU Jerry KALONJI wa MPOYO, diplômé UNILU Marie-Goretti KITW ANGA MA-GOGO, diplômée UNILU MUTE TE SAPA TO, diplômée UNILU Olivier KAHOLA TABU, diplômé UNILU

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PROLOGUE «Unaniona namna gani ?» (Que dis-tu de moi ?)

En quête de son identité, Jésus posa à ses disciples deux questions fondamentales: « Qui suis-je aux dires des foules? » et « Et vous, qui dites-vous que je suis? »', l'objectif de ces deux questions étant de récolter des opinions sur sa personne d'abord auprès des autres, des foules, des gens qui vivaient loin de lui (première question), ensuite auprès de ses disciples, ceux qui vivaient avec lui (deuxième question). «Que dites-vous de moi?»: c'est aussi la question identitaire fondamentale que Lubumbashi (en R-D Congo), pose à ses visiteurs. Question justifiée dans la mesure où la ville cherche à recueillir les différentes opinions que les autres, c'est-à-dire les non-Lushois - ses habitants sont appelés les Lushois - se font d'elle. Ces différentes perceptions des autres vont compléter son tableau identitaire par rapport à d'autres villes et à son hinterland. Etant donné que l'enquête sur les identités lushoises porte essentiellement sur les perceptions que les Lushois eux-mêmes ont de leur ville et de ses habitants, nous avons estimé fondé de mettre en prologue la perception des autres sur la capitale cuprifère et parlementaire du Katanga ex-Shaba. La seconde question identitaire fondamentale, « Et vous, Lushois, qui dites-vous que je suis? », Lubumbashi va la poser à ses propres habitants. Tel est l'objet de cette étude.

1

Luc 9, 18-20. 9

Lubumbashi

perçue de l'extérieur
Mutete Sapato

Nous avons pris un échantillon réduit de la population résidant actuellement à Lubumbashi et originaire de quelques autres villes congolaises afin de connaître sa perception de la ville et des Lushois en général. Nous avons ainsi interviewé 7 originaires de Kipushi, 5 de Likasi, 6 de Kolwezi, 2 de Kinshasa, 2 de Mbuji-Mayi et quelques autres issus du milieu périphérique. Nous présentons donc ici l'avis des originaires sur leur ville et sur ce qui les distingue de Lubumbashi et de ses habitants.

Les habitants

venus des villes 'Gécamines'

Kipushi, Likasi et Kolwezi sont toutes des villes de la province du Katanga, nées, comme Lubumbashi, de l'activité minière. Pour leurs natifs, Lubumbashi (L'shi) est une grande ville qu'aucune d'entre elles ne peut égaler sur le plan des activités commerciales, de l'emploi, des loisirs et de l'enseignement. Cela est dû au fait que L'shi est le chef-lieu de province et ravitaille toutes ces villes en biens divers. Un enquêté de Kipushi rapporte: «Le seul endroit (de Kipushi) présentant une grande activité est la douane. C'est là que se trouve le marché. A la douane, on trouve des 'dare-dare'. Parfois ces jeunes gens habitent Lubumbashi et viennent vendre leurs articles. On y trouve aussi des cambistes. Les magasins de Kipushi ressemblent à des boutiques. Seul Hyperpsaro2 peut être appelé un 'magasin '. » Un autre de Kolwezi déclare que cette ville est semblable à un village. Likasi, jadis considérée comme la ville la plus propre de la province, ne peut plus égaler Lubumbashi; d'après une enquêtée originaire de cette ville, elle se détériore à vue d'œil. Lubumbashi a conservé aux yeux de ces enquêtés urbains dits « les GCM» -, un prestige, une suprématie que d'autres villes2 'Hyperpsaro' est une chaîne de supermarchés implantée au Katanga, d'abord à Lubumbashi en 1997 et, plus récemment, dans d'autres grandes villes de la province comme Kipushi et Likasi. 10

soeurs ont perdus. Leurs ressortissants déplorent la faible circulation monétaire dans leur milieu d'origine, qui ne survit que grâce à la Gécamines. Lubumbashi, par contre, est vue comme une ville polyvalente dont les habitants peuvent s'adonner à de nombreuses activités. D'ordinaire, les villes GCM sont actives lors de la paie des agents de la gécamines; un enquêté affirme: «Pendant les jours qui suivent la paie, les centre-villes et les marchés sont animés et après tout devient baridi (froid). Suite aux retards de paiement que connaît la GCM, ilfaut attendre plusieurs mois pour voir la ville mouvementée. Par contre, à Lubumbashi, tel n'est pas
le cas. Du

rr

janvier

au 3i décembre, le centre-ville

est toujours

très fréquenté. Dans cette grande ville. on ne sait pas quand telle société paie ». Les moyens de transport en commun ont été évoqués par nos enquêtés: pour eux Lubumbashi est sillonnée par nombre de taxis et taxi-bus, facilitant les déplacements. Aux arrêts de bus à Kolwezi, on peut attendre plus d'une heure avant que le véhicule ne soit rempli, condition de son démarrage. Les taxis qu'on trouve là sont des voitures en très mauvais état et les kimalumalu (vieux pick up de marque Peugeot dont la partie normalement découverte est bâchée) sont encore utilisés comme moyens de transport en commun. Les enquêtés non-originaires de Lubumbashi ont également noté d'autres caractéristiques de la ville (en tant qu'espace) ainsi que de ses habitants (et de leurs comportements) : - La grande ouverture de Lubumbashi sur Kinshasa et l'Afrique australe (et particulièrement l'Afrique du Sud) pousse les gens à y avoir un esprit ouvert et à se lancer dans les affaires pour gagner de l'argent, contrairement aux habitants de Kolwezi qui sont taxés par l'un d'entre eux d'être «sans initiative ». Là, celui qui fait du petit commerce ou mène une quelconque activité compte avant tout sur la paie des agents de la GCM. - Les loisirs, plus nombreux à Lubumbashi qu'à Kipushi, par exemple, poussent les habitants de la capitale du cuivre à être
« agités », ce qui se déclare chez eux déjà dès le plus tendre âge

-

selon une informatrice de Kipushi. De plus, Lubumbashi hébergerait beaucoup de voyous. Les habitants de Kipushi sont des calmes (batulivuj, des non brutaux, «pas comme ceux de la commune Kenya» à Lubumbashi! Lubumbashi est considérée Il

comme une ville agitée (les enquêtés la perçoivent globalement comme une ville aux loisirs nombreux et pluriels et ils différencient les communes de la ville en y associent certains types de comportement). - Les jeunes gens de Likasi, rapporte une originaire, sont attachés à leurs parents; par contre à Lubumbashi, «on a l'impression que les jeunes gens sont indépendants ». A Lubumbashi, chacun s'occupe de sa vie, pas de celle des autres, alors qu'à Kolwezi, on dirait que, pour un fait même banal, toute la ville est au courant. L'habillement du Lushois, et particulièrement de la Lushoise, est considéré comme « très chic» (les femmes sont bien coiffées) par les uns, trop provocant (collants, jupes fendues jusqu'aux cuisses, bodies) par les autres: « A Kipushi, si tu as un tel habillement, tu ne peux pas te promener pendant lajournée. Les enfants ainsi que les kadhaffi vont te huer car ils te prendront pour une prostituée. Un tel habillement est considéré comme un scandale. »

-

Les ressortissants d'autres villes: Mbuji-Mayi, Kinshasa, Kamina
Voici la perception de Lubumbashi par des originaires de Kamina, Mbuji Mayi et Kinshasa. Notre enquêtée de Kamina, petite ville katangaise, a aussi évoqué comme les autres informateurs des villes du Katanga, la taille de cette ville: « Toute personne qui quitte Lubumbashi pour aller à Kamina pourra penser que c'est un gros village. Mais Kamina étant un centre agricole (les gens viennent de l'intérieur et du Kasaï -les uns pour vendre et les autres pour acheter), il y a de la nourriture en abondance. A Lubumbashi, par contre, je constate que la nourriture coûte cher (...) A Kamina, la population est très accueillante. Quand un visiteur vient, tous s'intéressent à lui. Les voisins viennent pour souhaiter la bienvenue au nouvel arrivant. A Lubumbashi, il n 'y a pas d'unité, cela s'observe même à l'école car les gens se regroupent selon leur origine. Il arrive que, dans un quartier, les gens ne puissent pas se connaître. Mais à Kamina, les gens de la ville se connaissent et ceux de la cité aussi. Cela montre une certaine solidarité entre les habitants de cette ville. » 12

Voilà qui met en relief le caractère impersonnel de Lubumbashi, sans doute dû à sa vaste étendue et à sa population nombreuse et hétérogène. Un enquêté, qui effectue fréquemment la navette entre Lubumbashi et la province voisine du Kasaï, trouve que le Lushois est un homme civilisé qui se préoccupe de son habitat. « Au Kasai; on peut trouver une personne qui habite dans une maison recouverte de paille et qui achète une moto neuve. Ici les gens préfèrent avoir une maison et la voiture vient après. » Une autre différence concerne les moyens de transport: à Mbuji Mayi, on utilise la moto (moyen de transport qui n'existe pour ainsi dire pas à Lubumbashi). Un militaire de passage à Lubumbashi, émerveillé par les constructions, nous a seulement dit: « Ici à Lubumbashi, je ne vois que des buildings! » Ces considérations sont différentes, opposées même, selon la ville d'origine des enquêtés. Contrairement à ce que pensent les ressortissants des villes katangaises, la Kinoise que nous avons rencontrée trouve que les jeunes gens de Lubumbashi sont attachés à leurs parents. Ils attendent tout de ces derniers. Tel n'est pas le cas des Kinois qui apprennent à se débrouiller dès leur plus jeune âge. La capitale du Katanga est propre par rapport à Kinshasa la capitale du pays, où on trouve des poubelles pleines, non ramassées, sur toutes les avenues.

Les ressortissants de la périphérie de Lubumbashi
Comparer Lubumbashi et son milieu d'origine est malaisé pour les originaires du monde rural. Selon eux, tout éloigne le village de la ville, le villageois du citadin: « Lubumbashi est une ville électrifiée, alors que (mon village) ne l'est pas. Chez nous, nous prenons notre bière chaude. On plonge les bouteilles dans l'eau froide et on est servi. Mais le Lushois aime toujours une bière fraîche. Si ce n'est pas le cas, il s'en va. » Une autre différence concerne l'observation du respect dans son comportement: « Je trouve qu'en ville les enfants ne sont plus très respectueux comme dans nos milieux ruraux. Les enfants s'adressent aux grandes personnes comme ils le feraient avec leurs amis. C'est vraiment regrettable. Où est la bonne éducation héritée de nos parents? Tout est perdu en ville. » l3

Un ressortissant de Kasenga, vendeur de poissons, rapporte: « Les habitants de Lubumbashi sont malins, d'où il faut faire très attention quand vous vendez du poisson. Ils peuvent vous ruiner en vous imposant leur prix. Ce sont surtout les femmes qui vendent au marché qui font ça. » Un informateur venu de Sakania en visite à Lubumbashi rapporte que le Lushois est souvent complice des voleurs: « Même si on vous vole en cours de route, personne ne vous le signale et pourtant il y a des gens qui voient le voleur! »

En conclusion, les originaires d'autres villes du Katanga et de la R-D Congo sont unanimes quant à leur perception de Lubumbashi: c'est est une grande ville propre, avec des activités diverses et pourvue de nombreux moyens de transport en commun. Mais les avis des mêmes sont très partagés, en ce qui concerne les habitants de la capitale katangaise: ils attribuent aux Lushois des caractéristiques opposées comme par exemple le fait d'être hospitaliers ou inhospitaliers, dépendants ou indépendants, habillés chic ou indécent, etc.

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INTRODUCTION

GÉNÉRALE D. Dibwe dia Mwembu G. Kalaba Mutabusha

« Sasa ninyi wenyewe ba mu Lubumbashi, munasema nini juu yangu ?» (Et maintenant, habitants de Lubumbashi, que dites-vous de moi ?)

A. Pertinence du thème
« Et vous-mêmes, les Lushois, que dites-vous de moi? » Cette seconde question posée cette fois-ci par Lubumbashi aux Lushois permettra de compléter la connaissance de la ville, de rendre compte des identités que sa population lui accorde. La notion d'identité mérite, d'entrée de jeu, quelques précisions. Précédemment pensé au singulier, ce concept est devenu pluriel: les identités sont conçues comme multiples, ambiguës et souvent contradictoires. Les approches nouvelles des questions identitaires ont mis en relief les caractères inachevés, fragmentaires et contextuels de l'existence collective et aussi individuelle. Elles ont aussi montré la complexité des relations entre projets identitaires, demandes sociales et responsabilités personnelles. L'identité se construit dans des relations, comme le mentionne Vienne (2000) quand il écrit que les identités seraient créées et maintenues par le jeu d'interactions entre groupes qui se réclameraient d'identités différentes. Ce caractère dynamique rompt avec la vision statique de l'identité qui veut que celle-ci soit une donnée de fait. Au contraire, son caractère dynamique nous pousse à la considérer comme une réalité qui ressort autant du conflit, du rapport des forces que de l'équilibre des structures. L'identité devient ainsi un processus en perpétuelle formation, une situation historique, une construction qui doit être comprise comme telle, faisant de l'identité un « kinéma» c'est-à-dire une réalité dynamique de la ville plutôt qu'une « photographie », réalité figée.

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Le caractère dynamique est aussi saisi par Martin Kalulambi Mpongo (1997) qui analyse distinctions d'appellations et ajustements des pratiques (1997 :26), lesquels donnent lieu à des définitions de « soi» et des «autres» exprimant les schèmes de perception du monde et permettant la construction du sens dans les dénominations qu'on utilise, dénominations qui dictent de nouveaux rapports. Une dimension de l'identité que nous proposons de qualifier d'identité «accordée », a été particulièrement exploitée par notre protocole d'enquête. Il s'agissait d'identifier quelles étiquettes nos informateurs attribuaient à l'espace lushois et à ses habitants. Le rapport que l'on va lire résulte des enquêtes de terrain menées par l'équipe de l'Observatoire du Changement Urbain sur les identités lushoises. Les auteurs analysent comment les différentes identités de la ville de Lubumbashi se sont construites et ont évolué dans le temps et dans l'espace. Il s'agit d'une étude des constructions populaires et de l'évolution des identités de la ville Lubumbashi et ses habitants. En d'autres termes, il est question de savoir comment les Lushois eux-mêmes perçoivent leur ville, leurs communes et leurs quartiers, leurs voisins et euxmêmes par rapport aux autres. Ce rapport est constitué de 2 parties: la première traite de l'identité des lieux; la seconde, de l'identité des habitants. Les identités de lieu concernent l'espace de la ville de Lubumbashi et celui de ses différentes subdivisions administratives, à savoir ses communes et ses quartiers dont les espaces ont vu leur identité se modifier, s'effacer ou s'affermir, selon les circonstances: les traits que la population associe aux uns et aux autres ont varié selon les moments et les lieux. Lubumbashi a ses identités par rapport aux autres milieux urbains et ruraux. Comparée à elle-même dans le temps et dans l'espace, Lubumbashi présente une identité dynamique. ElisabethvillelLubumbashi, c'est la même ville, pourtant les deux noms témoignent, selon nos informateurs, de deux périodes historiques aux caractéristiques différentes, non seulement en rapport avec les diverses fonctions que la ville a exercées, mais aussi en raison de sa dynamique morphologique et démographique, de la construction et de la modernisation de ses équipements collectifs et de la qualité de sa 16

vie. Cela vaut aussi pour ses différentes subdivisions administratives, à savoir les communes et quartiers. L'aspect offert au Lushois par une commune, un quartier, une avenue ou même une rue est déterminant dans le choix ou le rejet de son lieu d'habitation. La deuxième partie aborde la question de l'identité des habitants. Lubumbashi est le fruit d'un brassage de populations aux origines diverses. La ville est passée de milieu homogène à milieu cosmopolite, multiculturel. Les populations lushoises ont construit plusieurs identités en rapport avec leur appartenance ethnique ou provinciale et nationale; en raison de leur pratique d'une langue particulière, en fonction de leur appartenance à des catégories socio-professionnelles, à des sexes et âges différents, à des religions différentes, à différentes associations d'ordre économique, culturel, religieux, politique, à des partis politiques différents, à des réseaux de sociabilité différents, à une pluralité de communes, quartiers, avenues, voire rues qui diffèrent, etc. Comme les identités des lieux, celles des habitants sont dynamiques dans le temps et dans l'espace.

B. Présentation de la ville de Lubumbashi D. Dibwe dia Mwembu
Lubumbashi, chef-lieu de la province du Katanga dans le sud-est de la République Démocratique du Congo/RDC, est à la fois capitale cuprifère et ville parlementaire. Située à une altitude variant entre 1220 et 1240 mètres, la ville de Lubumbashi couvre une superficie de 747 km2 (J.e. Bruneau, 1990:41). Cependant, seuls 141,6 km2, soit 19% de la superficie totale (C. Nsiami Mabiala et Siteke Isahila Dior, 2002), sont urbanisés et abritent 7 communes dont 6 sont urbaines - Lubumbashi, Kamalondo, Kenya, Katuba, Kampemba et Ruashi - et une urbano-rurale communément appelée Commune Annexe. A l'issue du recensement scientifique effectué en 1984, la ville de Lubumbashi comptait environ 565.000 habitants dont plus ou moins 52% de Katangais, plus ou moins 40% de Kasaïens et plus ou moins 8% d'originaires d'autres provinces du Congo-K et 17

d'autres pays aussi bien africains que non-africains. Au dernier recensement administratif (novembre 2001), la population lushoise a été évaluée à 1.180.387 habitants, le taux de masculinité a baissé au profit du taux de féminité évalué à 102 %. Dès sa création, la ville fut baptisée Elisabethville en hommage à la Reine Elisabeth de Belgique. Les origines de la ville de Lubumbashi sont à la fois économiques et politiques.
1. Origine économique

Lubumbashi est une création coloniale, construite ex-nihilo dans la mesure où elle ne résulte pas de la transformation d'un ou de plusieurs villages préexistants. Il est vrai que la mine de Kalukuluku existait et était exploitée par des populations autochtones. Mais après la création du Comité Spécial du Katanga (CSK) en 1900, aucune population autochtone n'était autorisée à exploiter les mines. Le Comité Spécial du Katanga avait désormais la jouissance de toutes les ressources du sol et du sous-soL Il est alors fort possible que les villageois fussent rentrés dans leurs villages pour s'adonner à l'agriculture. De plus, certains villages avaient été déplacés (comme à Kipushi) ou chassés de l'endroit où les colonisateurs voulaient exploiter les mines. Les espaces désormais abandonnés après le départ des autochtones furent occupés par les nouveaux colons. Lubumbashi est fille de l'industrie minière à cause de la volonté des autorités de l'Union Minière du Haut-Katanga (l'UMHK) d'implanter à cet endroit leur première usine pour le traitement du cuivre près de la rivière Lubumbashi. En fait, cet emplacement offrait des facilités de ravitaillement en eau et constituait en même temps le point d'aboutissement du chemin de fer en provenance du Cap (d'où devraient venir le coke et autres matériaux de construction destinés à l'usine). Très vite après sa création, Elisabethville acquit un caractère métropolitain. Alors que Léopoldville (actuelle ville de Kinshasa) était une métropole politique, Elisabethville devenait de plus en plus une métropole économique de la colonie belge. Première ville sur le chemin de fer en provenance du sud, Elisabethville joua et continue à jouer le rôle de centre de redistribution des divers produits importés pour la province du 18

Katanga et pour son hinterland. Au fil de temps, la ville devint ellemême un grand centre de production, de commercialisation et de consommation des produits locaux. Sa fonction industrielle était représentée essentiellement par les activités de l'Union Minière du Haut-Katanga/Gécamines et des filiales (la Société générale des forces hydro-électriques du Katanga, la Société générale africaine d'électricité, la Société générale industrielle et chimique du Katanga, la Compagnie foncière du Katanga, les Minoteries du Katanga, etc). Des voies de communications routières, ferroviaires et aériennes relient la ville à d'autres contrées du pays et au reste du monde; elles constituent les supports du ravitaillement pour la ville et son hinterland. Mais depuis l'accession du pays à l'indépendance, les infrastructures routières et ferroviaires ne sont plus bien entretenues, ce qui constitue un frein à l'écoulement des produits vivriers dont les populations urbaines ont besoin. Le réseau de télécommunication est pauvre. Tout cela contribue largement à l'enclavement de la ville. 2. Origine politique La création de la ville de Lubumbashi à cet endroit constituait aussi une barrière à l'avancée des Britanniques en direction du Nord. Mais elle ne freina nullement l'influence anglophone. D'abord, les premières autorités et la plupart des premiers agents engagés par l'Union Minière du Haut-Katanga étaient anglophones. Ensuite la plupart des travailleurs africains engagés étaient originaires des colonies anglophones (Nyassaland (actuel Malawi) et Rhodésie du Nord (actuelle Zambie)). La conséquence fut que l'anglais et le français étaient parlés à Lubumbashi; le kiswahili lui-même fut enrichi de quelques emprunts anglais, ainsi: kabati (armoire) provient de cupboard; blanketi (couverture) provient de blanket; nsopo (savon) provient de soap; nkopo (tasse) provient de cup; kuwina (gagner) provient du verbe to win; boyi (domestique) provient de boy) ; etc.

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3. Lubumbashi, ville stratégique Lubumbashi est aussi une ville stratégique sur le plan linguistique dans la mesure où elle est la grande agglomération francophone à la charnière entre l'Afrique francophone et l'Afrique anglophone. Actuellement, la ville de Lubumbashi est plus tournée vers l'Afrique australe anglophone que vers l'Europe, et Johannesburg a pratiquement évincé Bruxelles. La prolifération des centres des langues, particulièrement ceux d'anglais, dans la ville de Lubumbashi montre clairement la volonté des Lushois d'apprendre cette langue et leur aspiration profonde à développer ou à actualiser leurs rapports avec les pays de l'Afrique australe. Cette influence anglophone s'est accentuée avec l'arrivée de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (A.F.D.L.) dont le président, feu Laurent-Désiré Kabila, parlait, entre autres langues étrangères, l'anglais. De plus, la langue anglaise est l'une des trois langues (avec le kiswahili et le français) indiquant la valeur des billets de banque. 4. Lubumbashi aujourd'hui Lubumbashi, chef-lieu de province, abrite tous les services administratifs et politiques de la province du Katanga, les sièges provinciaux des organisations religieuses (missions catholique, protestante, kimbanguiste, musulmane, etc.) et éducationnelles. Depuis 1956, Elisabethville était ville universitaire par la création de l'Université Officielle de Congo belge et du Ruanda-Urundi (actuelle Université de Lubumbashi qui compte dix facultés et trois instituts supérieurs). Toutes ces fonctions firent de la ville d'Elisabethville un centre de polarisation, exigèrent une forte concentration de la population et, partant, une transformation du paysage urbain. Compte tenu de ses diverses fonctions, Elisabethville attira beaucoup d'immigrants aussi bien blancs que noirs recrutés ou à la recherche d'emploi et de richesse. La ville blanche hébergeait, outre les Belges, des Sud-Africains, des Britanniques, des Italiens, des Grecs, des Portugais, des Autrichiens, des Juifs de toutes nationalités, des Libanais, etc. Cette population étrangère vit son volume démographique passer de 754 personnes en 1910 à 45.902 20

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