Les Indiens des Petites Antilles

De
Publié par

C'est à la recherche des Indiens caraïbes qu'est dédié ce livre, depuis les migrations précolombiennes jusqu'à la colonisation française du XVIIe siècle. Si les chroniqueurs dépeignent pour la plupart un monde quasi immobile, les historiens savent au contraire qu'il a subit de nombreuses mutations.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 383
Tags :
EAN13 : 9782296810112
Nombre de pages : 306
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les Indiens des Petites Antilles
Des premiers peuplements
aux débuts de la colonisation européenne
CAHIERS D’HISTOIRE DE L’AMÉRIQUE COLONIALE n°5Séminaire d’Histoire de l’Amérique Coloniale (S.H.A.C.)
Université de Reims Champagne-Ardenne
“L’Historien n’est pas celui qui sait.
Il est celui qui cherche”
Lucien Febvre
Cahiers d’Histoire de l’Amérique Coloniale
Revue fondée par Bernard GrunberG
Publication annuelle éditée par les Éditions L’Harmattan
Grunberg, Bernard [Éd.]. Écrits et peintures indigènes. Paris : L’Harmattan, 2006,
320 p. (Cahiers d’Histoire de l’Amérique Coloniale ; 1).
Grunberg, Bernard [Éd.]. Enjeux et difcultés d’un modèle européen dans les socié -
tés coloniales. Paris : L’Harmattan, 2007, 264 p. (Cahiers d’Histoire de l’Amérique
Coloniale ; 2).
Grunberg, Bernard [Éd.]. Le contrôle de la vie religieuse en Amérique. Paris :
L’Harmattan, 2008, 277 p. (Cahiers d’Histoire de l’Amérique Coloniale ; 3).
Grunberg, Bernard [Éd.]. Villes et sociétés urbaines en Amérique coloniale . Paris :
L’Harmattan, 2010, 277 p. (Cahiers d’Histoire de l’A ; 4).
Publié avec le concours de
l’Équipe d’Accueil 2616
Centre d’Études et de Recherche en Histoire Culturelle
© L’Harmattan, 2011
5-7 rue de l’École-Polytechnique - 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978- 2-296-55079-7
EAN : 9782296550797Sous la direction de Bernard Grunberg
Les Indiens des Petites Antilles
Des premiers peuplements
aux débuts de la colonisation européenne
L’HarmattanDirection
Bernard Grunberg, professeur d’histoire moderne, Université de Reims Champagne-
Ardenne
Alicia Oïffer-Bomsel, maître de conférences de langue et littératures espagnoles, U- ni
versité de Reims Champagne-Ardenne
Éric Roulet , professeur agrégé d’histoire, Université de Reims Champagne-Ardenne
Benoît Roux, ingénieur d’études, Université de Reims Champagne-Ardenne
comité De réDaction
Benoît Bérard, maître de conférences, Université des Antilles et de la Guyane
Norma Angélica Castillo Palma, professeur, Universidad Autónoma Metropolitana de
México – Unidad Iztapalapa
Olivier Pétré Grenouilleau, inspecteur général de l’Éducation Nationale
Bernard Grunberg, professeur, Université de Reims Champagne-Ardenne
Corinne L. Hofman, pr, Faculty of Archaeology – Leiden University
Patrick Johannson K., professeur, Instituto de Investigaciones Historicas – Universidad
Nacional Autónoma de México
Patrick Lesbre, professeur, Université de Toulouse II-Le Mirail
María del Carmen Martínez Martínez, professeur, Universidad de Valladolid
Éditeur : Bernard Grunberg
Assistants éditeurs : Éric Roulet, Benoît Roux
Collaborateurs : Josiane Grunberg, Joël Hanr, Alicia y Oïffer-Bomsel.
Mise en page et maquette : Benoît Roux
Couverture
- Détail de : Archives nationales d’outre-mer [ANOM, Aix-en-Provence], COL, C8B1, n°5,
Copie enregistrée au conseil supérieur de la Martinique du traité d’alliance défensive et ofensive
conclu entre les Français et les Anglais contre les Caraibes de Saint-Vincent et de la Dominique,
Martinique, 31/03/1660-06/04/1660, p.471.
- Détail de : Adorno Suazoïde, Site de l’Anse Lavoutte (Cas-en-Bas) – Sainte-Lucie, 1000-1500
ap. J.-C., Fouilles Leiden University, 2009.
Conception graphique : Benoît ROUXPrésentation
la fn du XVe siècle, lorsque les navigateurs européens abordent les îles des À Petites Antilles, ils découvrent une humanité qui les étonne autant qu’elle
les horrife et qu’ils qualifent aussitôt de cannibale, toute diférente de celles des
îles des Grandes Antilles. Le “Taino-Arawak” des grandes îles est doux comme le
“Caraïbe” des petites îles est anthropophage. Cette caractéristique et cette oppo -
sition semblent occulter tous les autres aspects de ces sociétés. Mais tous les pr- e
miers témoignages, très partiels pour la plupart, ne sont pas exempts du poids
de l’imaginaire des Européens d’alors. Si les archives conservent quelques traces
des contacts entre Espagnols et Caraïbes, celles-ci ne font guère mention que
d’événements ponctuels : attaques, razzias, massacres. Très vite, les Espagnols se
désintéressent des populations de ces îles. Les grands empires américains sont
désormais au centre de leurs préoccupations. Il faudra attendre le XVIIe siècle et
les colonisations française, anglaise et hollandaise, qui déversent à nouveau sur
les rivages de ces petites îles des Européens, pour avoir des récits sur ce monde
étrange qu’ils abordent et qu’ils entendent peupler mais qui leur oppose une fa-
rouche résistance.
Mais ces “Caraïbes insulaires” des Petites Antilles sont-ils restés les mêmes
qu’à l’époque de la découverte ? Si les récits des chroniqueurs dépeignent pour
la plupart un monde quasi immobile, l’historien sait qu’en un ou deux siècles,
le monde caraïbe a très certainement changé, ce que confrment indirectement
certains auteurs. Mais ces changements ne sont probablement ni les premiers,
ni les seuls. C’est à la recherche des Indiens caraïbes que nous avons dédié cette
quête, depuis les migrations précolombiennes jusqu’à la colonisation française du
XVIIe siècle.
5Pour parvenir à connaître l’histoire des “Caraïbes insulaires”, longtemps restée
dans l’ombre, il a semblé nécessaire à l’équipe du SHAC (B. Grunberg, É. Roulet,
B. Roux) d’user d’une double documentation : les sources écrites et les données
archéologiques. Ce projet s’est concrétisé dans un programme ANR, présenté ici,
dont la fnalité est de réunir l’ensemble des documents originaux, écrits surtout
au XVIIe siècle, et de tenter de faire une synthèse des découvertes archéologiques
dans les Petites Antilles. B. Bérard dresse un premier bilan des recherches ar- chéo
logiques, il dégage les grandes étapes qu’a connues le traitement de cette question
et met en lumière la modifcation progressive du rapport des archéologues aux
sources textuelles ainsi que celle de leur mode d’utilisation. A. J. Bright et C. L.
Hofman insistent sur la nécessité d’une approche multidisciplinaire pour arriver
à des interprétations solides en s’aidant d’autres disciplines (ethnographie, ethno-
histoire, etc.). Ils étudient l’utilisation de sources ethnohistoriques par les ar - chéo
logues et donnent quelques exemples de découvertes archéologiques qui peuvent
être éclairées par le recours à ces sources. Dans une autre perspective, P. Cour-
taud souligne que, si les récits des premiers explorateurs montrent l’existence du
cannibalisme, les indices archéologiques sont eux particulièrement pauvres. Les
fouilles qu’il a réalisées dans la grotte Cadet, à Marie-Galante, lui permettent de
dégager des indices d’une réelle pratique funéraire et de rejeter tout cannibalisme
de circonstance ou occasionnel. La linguiste S. de Pury-Toumi analyse, dans le
récit de l’Anonyme de Carpentras, les mots en langue “ caraïbe” et, en se servant
de l’étymologie, l’auteur esquisse des pistes qui peuvent fournir quelques préci-
sions sur la conception des divinités caraïbes. P. Lesbre se penche sur les dessins
et gravures dans l’œuvre de G. Fernández de Oviedo et s’interroge sur le but de
ces descriptions minutieuses, qui, à la diférence de Las Casas, incluent souvent
un regard positif sur les Indiens caraïbes. La description des Petites Antilles dans
l’Islario general de todas las islas del mundo d’A. de Santa Cruz a retenu l’attention
d’A. Oïfer-Bomsel, qui montre quafn de r’ endre compte des propriétés de ces
îles, Santa Cruz analyse les données de l’expérience sensible et des phénomènes
naturels d’une manière méticuleuse et objective. Plus d’un demi-siècle plus tard,
la découverte a fait place à la colonisation et à une brève tentative d’évangélisation
des Caraïbes insulaires. Lorsque le capucin Pacifque de Pacif que de Provins arrive aux Ane aux An--
tilles, il envisage de fonder un séminaire pour les missionnaires et des écoles pour
enseigner la doctrine chrétienne. É. Roulet montre que le capucin, malgr - é des dif
fcultés et au-delà d’une vision parfois idéalisée de la conversion des I-ndiens, réus
sit à impulser la reprise de l’activité de son ordre dans cette zone. Les principaux
documents sur cette évangélisation se concentrent dans les archives romaines, car
c’est de Rome que s’exerce principalement la juridiction ecclésiastique sur les mis-
sionnaires partis dans les Caraïbes. G. Pizzorusso s’attache à mettre en lumière la
manière dont cette documentation s’est mise en place, en expliquant les caractères
propres des fonds de chacune de ces institutions centrales, ainsi que les relations
entre celles-ci. Si les catholiques semblent dominer le monde caribéen, les pr - o
6testants sont cependant présents dans les îles anglaises et hollandaises, voire dans
les îles françaises. L’un des plus importants est le pasteur Charles de Rochefort,
qui fait paraître en 1658, à Rotterdam, une Histoire naturelle et morale des îles
Antilles de l’Amérique, qui connaîtra alors rapidement un grand succès en Europe.
Aujourd’hui l’auteur et son projet demeurent méconnus mais, à la lumière de
sources inédites et d’une relecture critique des textes, B. Roux tente de mettre en
relief la personnalité de Rochefort, son parcours et la place qu’y occupe l- ’expé
rience caraïbe.
Comme à l’accoutumée, nous avons gardé quelques thèmes divers concernant
l’Amérique. Le premier est consacré aux pratiques funéraires dans les Guyanes.
S. Rostain confronte des sources historiques, ethnohistoriques, ethnologiques et
archéologiques pour se livrer à une analyse comparative des coutumes funéraires
dans les populations amérindiennes en Amazonie. É. Taladoirse penche sur les e
jeux de balle préhispaniques qui occupaient une place essentielle en Mésoaméri-
que, du fait notamment de la valeur rituelle et symbolique du jeu, étroitement
liée aux rites de fertilité. Il montre que quelques-uns de ces jeux ont survécu
jusqu’à nos jours dans certaines régions. Le dernier article est consacré à une
mappemonde moderne, du début du XVIe siècle, qui est conservée dans un ma -
nuscrit de la Géographie de Ptolémée, copié vers 1470. D. Marcotte en étudie
la morphologie générale et les points qu’elle ofre en commun avec son modèle
ptoléméen, et s’attache à en caractériser la représentation du Nouveau Monde et
à dater l’information géographique et historique que celle-ci traduit. Ce volume
s’achève avec quelques comptes rendus et les résumés en trois langues (français,
espagnol, anglais) de tous les articles.
Bernard Grunberg
Professeur d’Histoire Moderne
Directeur du SHAC
71À la recherche du Caraïbe perdu
2Bernard GRUNBERG, Éric ROULET & Benoît ROUX
ue savons-nous des populations amérindiennes qui occupaient les Petites QAntilles à l’arrivée des Européens, puis à l’époque coloniale aux XVIe,
XVIIe et XVIIIe siècles ? À dire vrai, fort peu de choses. Une image s’impose
pourtant, immuable, véhiculée par des générations d’auteurs, celle rapportée
par Christophe Colomb, qui fxe pour toujours le portrait de l’Indien des îles et
s’impose comme une négation du temps qui s’écoule. Ces descriptions ont été
maintes et maintes fois reprises par les historiens, parfois sans prudence, alors
que le navigateur génois livre sa perception de la réalité antillaise, alimentée par
ses nombreuses lectures d’auteurs antiques et médiévaux (Pline, saint Augustin,
Isidore de Séville, Pierre d’Ailly, etc.).
1 Cet article présente les objectifs et les enjeux du programme “Édition d’un corpus de sources rares ou
inédites sur les Petites Antilles (1493-1660)”, fnancé depuis 2008, et pour 4 ans, par l’Agence natio -
nale de la Recherche (ANR) dans le cadre de ses programmes thématiques “ Corpus et outils de la
recherche en sciences humaines et sociales”. Dirigé et coordonné par le professeur Bernard Grunberg,
ce programme s’appuie sur le Séminaire d’Histoire de l’Amérique Coloniale (SHAC) de l’Université
de Reims Champagne-Ardenne. Il bénéfcie de la coopération du Musée du quai Branly (D- épar
tement des Amériques), de l’Universiteit Leiden (Faculteit der Archeologie) et de l’Université des
Antilles et de la Guyane. Ce programme se conclura par l’édition du corpus de sources, sous forme
imprimée ; ce corpus sera également disponible sur le portail internet du SHAC, permettant ainsi
au plus grand nombre d’accéder et de travailler sur l’ensemble de la documentation réunie. Un
colloque international sur les Amérindiens des Petites Antilles, organisé à l’Université de Reims
Champagne-Ardenne, viendra également clore ces quatre années de recherches (mars 2012).
2 B. Grunberg, professeur d’Histoire moderne et directeur scientifque du programme ANR – U- ni
versité de Reims Champagne-Ardenne (URCA) ; É. Roulet, professeur agrégé d’Histoire – URCA ;
B. Roux, ingénieur d’études (programme ANR) et doctorant en Histoire moderne – URCA.
9Si ces populations amérindiennes demeurent mal connues au niveau - histo
rique, c’est, d’une part, que les historiens ont l’impression d’une quasi-inexistence
des sources d’archives pour cette période, notamment en France et, d’autre part,
que les chroniqueurs anciens qui auraient pu combler ces manques ne s’inquiètent
pas de la chronologie, d’autant plus que, dans bien des cas, ceux-ci étaient - inca
pables d’établir des faits et de replacer des événements dont ils n’avaient pas été
les témoins directs. Aussi, jusqu’à aujourd’hui, les études sont principalement
orientées sur le XVIIIe, voire le XIXe siècle, véhiculant de fait des poncifs sur
les siècles précédents, qui ne sont traités que dans les introductions, à coups de
comparaisons avec les périodes postérieures. Et pourtant, comment expliquer les
sociétés coloniales du XVIIIe siècle sans passer par une étude approfondie des
XVIe et XVIIe siècles aux Petites Antilles, qui constituent à bien des égards une
période formative, de genèse et d’apprentissage, aussi bien pour les Amérindiens,
qui apprennent à comprendre les aspirations profondes des colons, que pour les
Européens, qui, quasiment coupés de leurs métropoles, commencent à appr- éhen
der l’espace antillais ?
1. Les “Caraïbes insulaires” : entre ethnohistoire et archéologie
Les données dont nous disposons pour la connaissance des Amérindiens des
Petites Antilles, que nous qualiferons pour notre part de “Caraïbes insulaires”,
pour lever certaines ambiguïtés et clarifer notre discours, sont tirées de deux
approches scientifques, qui, chacune avec ses méthodes et ses démarches propres,
sont complémentaires, l’ethnohistorique et l’archéologique, dont on est en droit
d’attendre beaucoup, quoique, pour l’heure, la confrontation des données de
l’une et de l’autre s’avère difcile, la recherche antillaise butant sur cet écueil
3connu par les chercheurs de la zone sous le terme de “problème Caraïbe . ”
Les récits des Européens, depuis les premiers conquérants espagnols jusqu’aux
chroniqueurs français du XVIIe siècle, fournissent un matériau important qui per-
met de reconstituer une partie de l’histoire des Amérindiens des Petites Antilles,
quoique cela ne soit pas sans interrogations ni scepticisme. Ils dressent avant
tout un état de la situation au moment du contact. À la fn du XVe siècle, lors de
l’arrivée des Espagnols, vivaient dans les Petites Antilles du sud, au moins jusqu’à
la Guadeloupe, des groupes d’Amérindiens qui sont décrits comme “cannibales”
et dont on ne retient d’ailleurs souvent que l’aspect belliqueux et la pratique
de l’anthropophagie. Il s’agissait de peuples de marins et d’horticulteurs s - ’inscri
vant pleinement dans la longue histoire caribéenne. La pratique guerrière jouait
chez eux – c’est un fait – un rôle très important. Des coalitions puissantes mais
temporaires leur permettaient de mener des raids jusqu’à Porto Rico ou sur le
continent pour l’acquisition de biens matériels, le rapt de femmes, la captur - e d’es
claves noirs et de prisonniers parfois destinés à certains rites anthropophages. Une
3 DADAVIS DVIS David D., GOODavid D., GOOD��IN R. ChristopherIN R. Christopher. I. Island Carib Origins rigins : E: Evidence and Nvidence and Non-Eon-E- vivi-
dence. American Antiquity, 1990, vol. 55, p.37-49.
10cohésion apparaît entre ces groupes insulaires des Petites Antilles, qui formeraient
une “nation”, liée par des réseaux d’alliances matrimoniales et politiques, alliés
occasionnels des Kali’nas de la Terre ferme. Leurs ennemis héréditaires étaient
les Arawaks des Grandes Antilles (les Taínos), du Venezuela ou des Guyanes. Un
grand nombre de questions demeurent en suspens.
1.1. Qui sont les Indiens caraïbes ?
Pour les Espagnols, ces peuples des Petites Antilles ont été d’emblée appe-
lés Caribes et/ou Caníbales (les deux mots auraient la même étymologie : Karib,
Kanib), et opposés aux “bons sauvages” Taínos des Grandes Antilles. Ils ont immé-
diatement été considérés comme “idolâtres et anthropophages”, irrécupérables
pour la foi chrétienne et, en conséquence, juste bons à être anéantis ou asservis.
Leurs descriptions initiales sont donc restées sommaires et bien tendancieuses (il
sufsait qu’un groupe soit désigné comme “Caraïbe” pour pouvoir être réduit en
4esclavage ). Les informations les plus complètes sur ces sociétés proviennent, en
fait, des chroniqueurs français, le plus souvent des religieux, de la seconde moitié
du XVIIe siècle. Mais ceux-ci décrivent des sociétés amérindiennes recomposées
après les nombreux mouvements de populations et les raids esclavagistes. P - ar ail
leurs, elles sont alors en voie d’extinction, 150 ans après l’arrivée des Espagnols.
Comment se servir de ces documents pour analyser la situation de 1492 et, plus
encore, comprendre les évolutions des siècles antérieurs ?
Les origines des populations de ces îles animent le débat scientifque. Les
mythes se rapportant à leur origine, recueillis tardivement par les chroniqueurs
français, indiquent le plus souvent une origine du continent sud-américain.
Ainsi, le dominicain Raymond Breton, qui a séjourné près de cinq ans auprès des
Indiens de la Dominique, rapporte O: “n ne saurait rien colliger de tous leur songes
et mensonges touchant leur origine sinon qu’ils sont descendus des peuples les plus
voisins des îles, qui sont à la Terre ferme”. Et le missionnaire d’ajouter encor leur e : “
premier père Kallinago [leur ancêtre mythique] est sorti de Terre Ferme accompagné
5de sa famille”. À partir de là, la question de la date, des modalités et des traces
de cette migration ou invasion Caraïbe, du continent vers les îles, considérée
comme un événement historique avéré, s’est posée dans la littérature scientifque
contemporaine.
La question de la langue n’a également cessé d’interpeller les chercheurs. Nos
“Caraïbes insulaires” ne parlaient pas même la langue de la famille caribe prati -
quée en Amérique du Sud. Leur langue appartenait, par sa structure et par son
4 Une cédule de Philippe II (25 janvier 1569) autorise l’esclavage des Caraïbes  Recopilación de ley: es
de los reynos de las Indias mandadas imprimir y publicar por la Magestad Católica del Rey Don Carlos
III Nuestro Señor. Madrid : Imprenta Nacional 1998, livre VI, titre II, loi 13. [1e éd. 1681].
5 Bibliothèque nationale de France [Paris], Ms., Français 24974. [BRETON, Raymond.] Relation
de l’île de Guadeloupe contenant l’histoire des choses naturelles les plus rares de cette île, des façons de
faire, et mœurs des anciens habitants, appelés communément sauvages, et de ce qui s ’est passé de plus
remarquable en cette mission depuis que l’île est habitée des Français, partie II, chap. I, f°24r.-25v.
116vocabulaire, à la famille arawak . L’opposition entre la langue des femmes et des
hommes a longtemps reçu une explication pseudo-historique : les envahisseurs
“caraïbes” auraient massacré la population masculine des premiers habitants
arawaks et asservi leurs femmes, qui auraient transmis de mère en flle la langue
de leurs ancêtres. En fait, cette diférenciation traduit les divisions internes de
la société et la complexité des rapports entre les sexes. Il s’agit d’une diférence
lexicale et non morphologique ou structurale, leur langue maternelle étant bien
l’arawak. Lors de leurs nombreux contacts, au cours d’échanges ou de guerres avec
les groupes Kali’nas du continent (de langue caribe), le vocabulaire des hommes
a incorporé des mots caribes, créant un langage mixte, un pidgin, à la fois outil
de communication pour les transactions inter-ethniques et probable marqueur de
7prestige et de diférence entre les sex . es
La notion même de Caraïbe reste donc ambiguë. Elle désigne une langue, une
ethnie, un groupe, sans oublier le débat étymologique sur l’origine même du mot
Carib/Canib, où certains vont jusqu’à évacuer toute origine amérindienne pour
ne retenir que les possibles dérivations provenant soit du Khan asiatique (Colomb,
croyant arriver en Asie, pensait y rencontrer les soldats du grand Khan), soit du
latin Canis, “chien” (les hommes à la tête de chien, auxquels on a pu associer les
8“Caraïbes”, étaient censés peupler ces contrées dans l’imaginaire médiév. Pas al)
facile de s’y retrouver. Au fnal, le terme trop problématique de “Caraïbes” est
aujourd’hui parfois évacué au proft du terme “Callínagos”, par lequel les Indiens
9se dénommaient eux-mêmes.
1.2. Les acquis et les incertitudes archéologiques
Très tôt, les archéologues se sont emparés de la question des origines, espé-
rant trouver lors des fouilles les traces d’une invasion, ou tout au moins d’une
migration “Caraïbe”, dans la culture matérielle. Certains travaux, pas si anciens,
voyaient la trace d’une conquête brutale des Caraïbes dans certaines pièces
rituelles qui paraissaient avoir été brisées intentionnellement et qui étaient consi -
dérées comme fabriquées par les Arawaks (ainsi étaient alors nommés les groupes
des cultures saladoïdes antérieures). Plus récemment, dans les années 1960-1970,
l’archéologue américain Ripley Bullen, suivi de nombreux auteurs, a émis l - ’hypo
thèse que la culture matérielle des Caraïbes était la céramique du style suazoïde
10(du site de Suazey, à la Grenade) . Datée entre 1200 et 1450-1500, la céramique
6 PATTE, Marie-France. Parlons arawak, une langue amérindienne d’Amazonie. Paris : L’Harmattan,
2009, 204 p.
7 GRANBERRY Julian, VESCELIUS Gary S. Languages of the Pre-Columbian Antilles . Tuscaloosa :
University of Alabama Press, 2004, 153 p.
8 LESTRINGANT, Frank. Le cannibale, grandeur et décadence. Paris : Perrin, 1994, p.43-55.
9 BRETON, Raymond. Dictionnaire caraïbe-français. Paris : Karthala-IRD, 1999, Galíbi, p. 115 ;
Callínago, p. 55 [1e éd. Auxerre, 1665].
10 BULLEN, Ripley P. Te Archaeology of Grenada, �est Indies. Contribution of the Florida State
Museum, Social Sciences, 1964, vol. 11, 67 p ;. BULLEN, Ripley P. Archaeological Chronology of
Grenada. American Antiquity, 1965, vol. 31, n°2, p.237-241  ; BULLEN, Ripley P. Te First English
12de ce style fgure parmi les plus grossières des Antilles : ses surfaces sont rayées ou
raclées ; les vases, de grand diamètre et épais, sont de forme simple ; les platines
sont munies de pieds. Quelques rares céramiques sont plus fnes et décorées de
dessins ou de simples incisions avec des modelages de têtes anthropomorphes
caractéristiques (adorno). Cette céramique peu élaborée contraste fortement avec
celle du style saladoïde cedrosan, et donc le schéma historiographique dominant
permettait de conclure de manière simple : les gentils Arawaks (dont les - Tai
nos étaient considérés comme les descendants directs) étaient les fabricants de la
seconde ; les guerriers caraïbes, envahisseurs arrivant donc autour du XIIIe siècle,
n’étaient bons qu’à produire la céramique fruste de Suazey !
À partir du début des années 1980, le développement des recherches inter-
11disciplinaires a mis à mal ce schéma simpliste . Une longue évolution se des-
sine pour l’est caribéen, depuis les premières cultures saladoïdes vers une grande
seconde phase dénommée troumassoïde (du site de Troumassée à Sainte-Lucie),
dont les poteries du style de Suazey constituent une phase tardive et méridionale,
dite troumassoïde suazan. Aucune rupture n’apparaît et, comme cela paraît aller
de soi aujourd’hui, il est vain de chercher la trace d’une invasion brutale boule-
versant soudainement les cultures matérielles de la région.
Ces dernières années, le débat archéologique s’est complexifé avec les fouilles
au nord des Petites Antilles, à Saba, à Anguilla et à Saint-Martin, qui ont montré
que l’aire d’infuence taíno s’étendait bien au-delà de ce qui était admis jusqu’à
12présent, en direction du sud-est . Des découvertes en Guadeloupe montrent
dans le même temps la présence de pièces taínos dans des contextes suazan, à des
dates très tardives autour de 1450.
Un autre style céramique dit Cayo (du site éponyme à Saint-Vincent), décou-
vert hors contexte à Saint-Vincent, a relancé la discussion dans les Petites Antilles
du sud. L’archéologue néerlandais Arie Boomert le situe vers 1200 et établit un
parallèle avec la culture de Koriabo des côtes guyanaises, qui serait elle-même
13l’ancêtre des groupes Kali’nas ou Caraïbes actuels des Guyanes. D’aucuns ont
alors vu, dans cette irruption Cayo, la trace des “Caraïbes insulaires”. Pour autant,
Settlement on St. Lucia. Caribbean Quarterly, 1966, vol. 12, n°2, p.29-32  ; BULLEN Ripley P.,
BULLEN Adelaide K. Barbados, a Carib Center Te B . ajan and South Caribbean, 1966, vol. 155,
p.20-22 ; BULLEN Ripley P., BULLEN Adélaïde K. Archaeology investigations of St. Vincent and the
Grenadines, West Indies, Gainesville : University Press of Florida, 1972, 170 p.
11 DELPUECH André, HOFMAN Corinne L [Éd.]. Te Late Ceramic Age Societies in the Eastern
Caribbean. Oxford : Archaeopress, 2004, 346 p. (BAR International series ; 1273).
12 HOOGLAND Menno L.P., HOFMAN Corinne L. Expansion of the Taino cacicazgos towards
the Lesser Antilles. Journal de la Société des Américanistes, 1999, vol. 85, p.93-113.
13 BOOMERT, Arie. Te Cayo Complex of St. Vincent : Ethnohistoric and Archaeological Aspects
of Island-Carib Problem. Antropológica, 1986, n°66, p.3-68 ;; BOOMER BOOMERT, Arie. Te Cay, Arie. T e Cayo Com-o Com -
plex of St. Vincent : Ethnohistoric and Archaeological Aspects of Island-Carib Problem. Dans :
Congrès international d’études des civilisations précolombiennes des Petites Antilles (11 ; 1985 ; San
Juan). San Juan : La Fundacion Arqueologica, Antropologica e Historica de Peurto Rico, 1990,
p.85-107.
13on ne peut l’afrmer, d’autant que pour d’autres auteurs, rien ne relie le Koriabo
14archéologique et les Kali’nas contemporains . Il resterait à découvrir un site
archéologique amérindien préservé et daté du XVIe ou du XVIIe siècle. Il serait
ainsi du plus grand intérêt d’essayer de défnir la culture matérielle des derniers
Amérindiens des Antilles avant leur disparition ou leur acculturation complète.
Et à partir de là, de tenter de trouver, si cela est possible, des analogies dans les
ensembles antérieurs à la conquête.
D’autres hypothèses ont été avancées par les chercheurs. Dans les années 1980,
l’archéologue canadien Louis Allaire a évoqué une migration protohistorique
15qu’il situait autour des années 1500. L’arrivée des “Caraïbes insulaires” dans les
Petites Antilles aurait donc été concomitante à celle des Espagnols. Enfn, une
autre piste propose que le “phénomène Caraïbe insulaire” soit en fait un épisode
rapide d’acculturation des populations des îles et d’Amérique du sud aux XVe et
XVIe siècles, consécutif à la conquête des Espagnols. Celle-ci a entraîné la fuite
d’Amérindiens des terres colonisées, le bouleversement des sociétés environnantes
par les raids esclavagistes, le choc microbien et ses conséquences démographiques.
Dans le même temps, les rapports économiques et politiques se trouvaient trans-
formés par l’irruption de cette nouvelle puissance avec laquelle certains groupes
ont aussi trouvé intérêt à s’allier (ainsi des Français du début du XVIIe siècle,
alliés des Caraïbes, contre l’ennemi commun espagnol). Il est certain que - l’irrup
tion massive des Européens dans le bassin caribéen a eu un impact très important,
à tous les niveaux de la société et de la pensée, entraînant de nouvelles formations
ethniques, dont les “Caraïbes insulaires” des XVIe et XVIIe siècles pourraient
16faire partie.
2. Les “Caraïbes insulaires” comme objet d’étude historique
2.1 La place des Indiens caraïbes dans l’historiographie antillaise
Dans un ouvrage récent, Dominique Rogers souligne la marginalité de la
17thématique amérindienne dans l’historiographie coloniale des Petites Antilles.
À l’inverse, pendant près d’un demi-siècle la société d’habitation, sous tous ses
aspects, a totalement dominé et monopolisé le débat historique. Ces travaux ont
en général porté sur la fn du XVIIe siècle et le XVIIIe siècle. Quelques études,
comme celles, entre autres, de Jean-Pierre Moreau, sur l’histoire de la navigation
14 ROSTAIN, Stéphen. L’occupation amérindienne ancienne du littoral de Guyane. Paris : ORSTOM,
1994, 2 vol., 721 p.
15 ALLAIRE, Louis. Later Prehistory in Martinique and the Islands Caribs, problems in ethnic identif -
cation. PhD Dissertation Ar : chaeology Y :ale University 1977, 397 p : . ; ALLAIRE, Louis. On the
historicity of Carib migrations in the Lesser Antille. American Antiquity, 1980, vol. 45, p.238-245.
16 �HITEHEAD, Neil L. [Éd.]. Wolves from the Sea : Readings in the Anthropology of the Native
Caribbean. Leiden : KITLV Press, 1995, 176 p.
17 ROGERS, Dominique. Les Antilles à l’époque moderne : tendances et perspectives de la recherche
francophone et anglophone depuis un demi-siècle . Dans : RUGGIU François-Joseph, VIDAL Cécile.
Sociétés, colonisations et esclavages dans le monde atlantique. Historiographie des sociétés américaines des
XVIe-XIXe siècles. Rennes : Les Perséides, 2009, p.243-281.
14européenne dans les Antilles au XVIe siècle et d’Esteban Mira Caballos, ont certes
exploré des voies diférentes et contribué à redonner une existence à cette période
méconnue de l’histoire antillaise, mais force est de constater que les Indiens n’en
18sont pas les acteurs principaux . Pour autant, le renouvellement de la recherche
caribéenne, auquel on assiste depuis une dizaine d’années, nous invite à nous
interroger sur la place, pensée et vécue, des Indiens dans les sociétés coloniales des
XVIIe-XVIIIe siècles.
S’il est vrai qu’il existe quelques rares ouvrages qui se sont lancés dans une
synthèse ou une publication des sources, nous sommes très loin des exigences
scientifques que nous avons évoquées ci-dessus. Parmi ces ouvrages, nous - trou
vons ceux de Laurence Verrand, de Neil L. �hitehead et Peter H ulme, et de
19Manuel Cárdenas Ruiz . Le livre de L. Verrand, consacré à la vie quotidienne
des Indiens Caraïbes aux Petites Antilles, se contente d’accumuler les extraits
des sources selon des thématiques proches du découpage des chroniques et ne
fait preuve d’aucun esprit critique, que ce soit vis-à-vis de la nature des sources
(même si l’auteur tente une étude de généalogie documentaire en introduction),
ou par rapport au contenu des sources. Ainsi l’auteur reprend la dichotomie des
dieux caraïbes, donnée par les chroniqueurs  Chemin : et Maboya, associant Che-
min à un dieu positif et Maboya au Diable (p.107-108), alors que le croisement
raisonné des sources permet de se rendre compte que cette simplifcation de la
cosmogonie caraïbe a été réalisée par les missionnaires, à la fois faute d’une vision
ethnographique réelle mais aussi pour pouvoir adapter les concepts catholiques
à la religion indigène pour favoriser l’œuvre d’évangélisation. Cette lectur - e sim
pliste des sources amène L. Verrand à faire des anachronismes et des contresens ;
ainsi l’auteur parle de prostitution pour ce qui semble être un rite initiatique
pour certaines jeunes flles pas encore nubiles mais en âge de l’être (p. .62-63)
Le livre de Manuel Cárdenas Ruiz, sous le titre de Cronicas francesas de los indios
Caribes, et celui de Neil L. �hitehead et Peter H ulme, sous le titre de Wild
Majesty, Encounters with Caribs from Colombus to the Present Day, an Anthology ,
optent pour une démarche diférente en donnant une approche par le document
du monde insulaire des Antilles. Il se rapproche en ce sens plus du projet que
nous proposons mais il n’atteint pas les exigences scientifques indispensables en
matière de publication de sources (traduction des sources, ni appareil critique, ni
notes de vocabulaire, etc.).
18 MOREAU, Jean-Pierre. Les Petites Antilles de Christophe Colomb à Richelieu, 1493-1635 . Paris :
Karthala, 1992, 319 p. ; MIRA CABALLOS, Esteban. Las antillas mayores, 1492-1550. Ensayo y
documentos. Madrid : Iberoamericana, 2000, 350 p.
19 VERRAND, Laurence. La vie quotidienne des Indiens Caraïbes aux Petites Antilles : XVIIe siècle.
Paris : Karthala, 2001, 232 p. ; HULME Peter�, HITEHEAD Neil L. Wild Majesty, Encounters
with Caribs from Colombus to the Present Day, an Antholog. Oxfory d : Clarendon Press, 1992, 369
p. ; CÁRDENAS RUIZ, Manuel. Cronicas francesas de los indios Caribes . Éd. R. E. Alegría, Trad.
esp. M. Cárdenas Ruiz. San Juan : C.E.A. de Puerto Rico y El Caribe, 1981, 624 p.
152.2 L’importance de l’historicisation des Amérindiens
Cependant, il convient d’observer que les “Caraïbes insulaires” ne doivent pas
être regardés comme une simple composante de l’histoire coloniale mais plutôt
comme un élément à part entière. Si on y regarde de plus près, on se rend compte
que bien souvent les “Caraïbes insulaires” sont réduits, par les historiens, à des
éléments du décor où se déroulèrent les entreprises coloniales européennes ou
bien à l’inverse que les sources documentaires sur ces Amérindiens ont été sou -
vent considérées, principalement par les ethnologues ou les préhistoriens, comme
autant de moyens de percevoir ce qu’étaient les cultures indigènes avant l’arrivée
des Européens. Or, au-delà d’une préhistoire et d’une protohistoire, telles qu’on
les défnit certes de façon ethnocentrique, mais faute de toute autre terminologie,
les Amérindiens ont une histoire.
Mais cette histoire du temps long, diachronique, induit des évolutions plus
ou moins profondes qui, il est vrai, vont entraîner une modifcation, voire un
efacement progressif de la culture caraïbe telle qu’a pu l’observer Christophe
Colomb à la charnière des XVe et XVIe siècles. La lecture des sources permet de
redonner tout son sens au contexte historique, ce que soulignait, il y a déjà plus
de trois siècles, le sieur de La Borde Je cr : “ois aussi que ce qui en fait les relations
si diférentes vient de ce que depuis que les Caraïbes fréquentent avec les étrangers, ils
changent de coutumes et de manière d’agir et renoncent à ce qui leur était le plus en
recommandation. Il y en a toutefois qui ne changent point et ceux-là disent aux autres
que la cause de tous leurs malheurs, de leurs maladies et de la guerre que les chrétiens
20leur font, vient de ce qu’ils ne vivent plus en Caraïbes”.
Il ne faut pas perdre de vue que les mécaniques observées lors de la colonisa -
tion des Petites Antilles au XVIIe siècle sont flles des expériences initiées dans
cette région dès le XVe siècle. L’établissement des colonies n’est donc pas une
“découverte”, mais elle s’inscrit dans un temps long de fréquentation européenne
de l’aire circumcaraïbe. Évidemment cette notion est d’autant plus importante
lorsqu’on s’intéresse aux rapports européo-amérindiens. Au moment où les bases
des sociétés coloniales émergent, c’est donc près d’un siècle et demi de rapports,
d’échanges, d’interactions et de tensions entre Européens et Indiens caraïbes, qui
s’est écoulé. Néanmoins là encore, on ne peut pas nier que la conquête efective
des territoires antillais par les Européens va modifer les équilibres fragiles mis en
place dès le XVIe siècle.
Car si désormais la quasi-totalité de la communauté scientifque est consciente
que ces populations autochtones ne sont plus du tout au XVIIe siècle ce qu’elles
étaient au XVe siècle, il semble utile de rappeler que leur culture matérielle n’est
pas la même à l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 qu’à celle de Pierre Belain
20 LA BORDE, Sieur de. Relation de l’origine, mœurs, coutumes, religion, guerres et voyages des
Caraïbes, sauvages des îles Antilles de l’Amérique faite par le Sieur De La Borde, employé à la conversion
des Caraïbes, étant avec le R. P. Simon jésuite et tirée du cabinet de Monsieur Blondel. Publié dans le
Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique. Paris : Henri Justel, 1674, p.4.
16d’Esnambuc en 1625, par exemple. Tout l’intérêt réside donc maintenant dans la
confrontation des sources pour, à la fois, mettre au point une terminologie, qui
fait encore défaut aujourd’hui, et pour rétablir une certaine vérité historique à
propos des groupes amérindiens en les réintégrant dans leur propre histoire sans
toutefois en gommer les facteurs extérieurs qui l’ont façonnée.
Il paraît donc vain dans ces conditions de considérer les sources écrites des
XVIe-XVIIe siècles comme une clé pour penser les sociétés amérindiennes des
Petites Antilles dans une “histoire” intemporelle, dénuée de chronologie, voire
fgée dans le temps, et de ne pas tenir compte de leur environnement proche et
des contacts multiples qu’elles ont eus au cours de ces deux siècles.
Pourtant de (trop) nombreux travaux actuels considèrent ces peuples comme
fgés dans le temps. Malgré plusieurs travaux éclairants, la période “-post-décou
verte” et “pré-coloniale”, dont on a pu parler comme d’une “proto-histoire”, reste
21difcile à travailler pour l’historien . Le temps écoulé entre la découverte et la colo-
nisation efective a largement contribué à marginaliser historiographiquement les
groupes amérindiens dans l’histoire antillaise. Perçues par toute une frange de la
22production scientifque comme hors du temps , ces sociétés n’existent au regard
de l’histoire qu’avec la découverte ; devenues protohistoriques, elles n’entrent de
plain-pied dans le temps historique qu’au moment de la colonisation des îles.
Paradoxalement, telle qu’elle est souvent envisagée, cette “entrée dans l’histoire”
ne conduit pas à une historicisation des populations autochtones. Au contraire,
elle tend à diluer la présence des Indiens caraïbes dans le temps colonial : tantôt
relégués à une brève présentation dans les introductions des ouvrages, tantôt pen -
sés téléologiquement comme les victimes inexorables de l’impérialisme colonial.
Au-delà du questionnement épistémologique posé par l’arbitraire du découpage
d’un temps caraïbe insaisissable, cette périodisation est révélatrice d’une histoire
amérindienne que l’on peine à penser hors de la linéarité du temps colonial.
Sans négliger ou minimiser les efets du contact et des processus de conquête, la
réévaluation de la longue durée de l’histoire indienne, fondée sur l-’idée d’adap
tations successives, rendue possible par la recherche archéologique, devient donc
indispensable.
Il faut alors, prestement, établir des chronologies diférentielles en fonction
des univers étudiés en tenant compte de l’évolution propre à chaque groupe,
sans oublier de mettre en avant les interactions entre ces composantes du monde
caraïbe. Ces réfexions, même si elles s’appliquent avant tout à l’Histoire, valent
21 Voir, par exemple, MOREAU, Les Petites Antilles…, op. cit. ; Les Civilisations Amérindiennes des
Petites Antilles. Fort-de-France : Conseil Général, Musée Départemental d’Archéologie Précolom-
ebienne et de Préhistoire de Martinique, 2008 [2 édition].
22 Cette idée renvoie à l’opposition “peuple de l’histoir- “peuples du mythee” ”. Niant le sens de
l’histoire manifesté par les Amérindiens, cette vision a été profondément mise à mal par le dév - elop
pement de l’ethnohistoire, mais reste non moins vivace. Pourtant, la manière dont les autochtones
perçoivent leur passé constitue une entrée intéressante dans leur culture et mériterait donc qu’on
s’y attarde.
17aussi pour l’Archéologie et notamment pour la phase la plus récente des chr - ono
logies établies, qui généralement se termine soit en 1492, soit aux alentours de
1500, ce qui en soi est un non-sens total surtout pour les Petites Antilles, dont les
populations amérindiennes survivent très largement aux premiers contacts.
C’est donc dans ce contexte historiographique complexe que s’inscrit notre
interrogation.
3. Les nécessités d’un corpus de sources antillaises
3.1 Un déf
Si la recherche antillaise, et particulièrement l’étude des populations amérin -
diennes, a beaucoup évolué depuis ces dernières années, grâce notamment aux
travaux interdisciplinaires, elle soufre encore d’une accessibilité difcile aux
sources de la fn du XVe au XVIIe siècle (ca 1493-ca 1660), imprimées ou manus-
crites concernant les Petites Antilles, notamment les îles qui passeront au XVIIe
siècle sous domination française (Saint-Christophe, archipel guadeloupéen, M - ar
tinique, Sainte-Lucie, Grenade). Evidemment nous ne parlons pas des sources
les plus connues comme les écrits de Jean-Baptiste Labat ou de Jean-Baptiste Du
Tertre par exemple, édités et réédités à plusieurs reprises depuis leur première
publication, mais plutôt des textes que l’on pourrait qualifer de cour - ts : chro
niques, lettres et relations de voyages éditées une seule fois, souvent à peu d- ’exem
plaires, voire inédites. Ces documents, qui souvent sont ignorés des chercheurs,
en raison de leur dispersion dans de multiples fonds d’archives ou des biblio-
thèques (privées et publiques), sont essentiels pour appréhender les premières
relations européo-amérindiennes à l’aube de la genèse de la société des îles au
XVIIe siècle, et notamment les peuples indigènes, qui, en moins d’un siècle, vont
quasiment disparaître, dans leurs formes traditionnelles, du panorama français.
L’objectif majeur de ce programme est de donner, pour la première fois, un
corpus de sources, rares ou inédites, sur les Petites Antilles, notamment pour
les débuts de l’implantation coloniale française (XVIIe siècle) afn de faciliter
l’étude des populations amérindiennes de cette région, les “Caraïbes insulaires”.
Ce corpus doit parvenir à constituer un outil de référence et un gain de temps
considérable pour tous ceux qui sont désireux de travailler sur les Petites Antilles
et leurs habitants indigènes. En efet, l’édition d’un tel corpus doit permettre de
simplifer l’accès aux sources, de difuser largement ces documents, mais aussi de
les présenter scientifquement avec une courte biographie documentée de leur
auteur, lorsqu’il est clairement identifé, et un appareil critique solide - pour clari
fer le contenu des textes, voire pour tenter d’attribuer la paternité du document
à un auteur, lorsque celui-ci est traditionnellement dit “anonyme”. Il s’agit aussi
d’établir des traductions fables et scientifques pour les textes latins, espagnols,
anglais ou italiens.
Un tel corpus ne s’adresse pas qu’à un public restreint d’historiens, mais aussi
aux archéologues, aux ethnologues, aux anthropologues, aux linguistes travaillant
18sur la Caraïbe comme sur l’aire amazonienne (Orénoque, Guyanes) car toute
l’histoire des Amérindiens des Antilles est complètement liée au continent. Le
résumé des résultats des fouilles menées dans cette région, notamment grâce aux
nombreuses publications des archéologues de la Caraïbe, doit permettr - e de croi
ser les informations recueillies par les archéologues avec les sources écrites pour
aboutir à une meilleure connaissance des “Caraïbes insulaires” et de leur culture.
Il intéressera plus particulièrement les historiens confrontés à un enjeu des
plus importants : celui de l’enseignement de l’histoire de la colonisation. Il
convient donc de donner à nos collègues historiens, comme à tout citoyen, des
outils qui soient scientifquement reconnus pour leur exactitude, leur fabilité
et qui ne puissent faire l’objet d’aucune contestation. Il nous a paru essentiel de
pouvoir donner à tous, à travers un corpus complet de sources, l’accès à tous les
documents concernant les débuts de la colonisation française aux Antilles. On ne
peut pas nier qu’il existe aujourd’hui de vives tensions mémorielles autour de la
recherche historique caribéenne, dont les mécanismes sont profondément inté-
23grés dans un ensemble plus large de phénomènes sociologiques pan-caribéens .
Un accès direct aux sources dans des versions scientifquement établies devrait
alors contribuer à dépassionner la recherche antillaise, tout en fournissant au plus
grand nombre un outil patrimonial inédit.
3.2 Une méthode
Connaître la culture des “Caraïbes insulaires” nécessite l’utilisation d’une
double documentation : les sources écrites et les données archéologiques. Il nous
a semblé que se limiter aux simples sources documentaires écrites, c’était se priver
de toute une frange de la recherche antillaise en plein développement  - : l’archéo
logie caraïbe. Les travaux des archéologues à notre disposition permettent alors
de faire le lien avec les sources écrites, dans la mesure où les objets découverts
et les pratiques observées lors des fouilles archéologiques (sites tar-difs post-sala
doïdes-ca 1200-1500) sont très proches des mœurs et des faits décrits par les pr - e
miers chroniqueurs. Ces documents sont d’autant plus importants que les sites
post-saladoïdes tardifs sont relativement rares pour les Petites Antilles et que leur
interprétation ethnographique reste souvent très complexe. Les sour - ces docu
mentaires et archéologiques se complètent en même temps qu’elles se répondent,
et s’ofrent ainsi les unes aux autres des éléments de compréhension par - ticulière
ment précieux.
La fnalité de notre projet est de réunir l’ensemble des documents originaux
écrits surtout au XVIIe siècle et de tenter de faire une synthèse des découvertes
archéologiques dans les Petites Antilles, notamment dans la zone des îles qui
passeront sous contrôle français dès 1625-1635. La retranscription intégrale des
23 VVoiroir, par ex, par exemple, HAVISER, JVISER, Jay B. ay B. TToowarwards rds romanticized Amerindian identities among Caribed Amerindian identities among Carib- -
bean peoples. A case study from Bonaire, Netherlands Antilles. D �HITEHEAD, ans : Wolves…,
op. cit., p.138-156.
19sources ainsi qu’une transcription dans un français moderne devraient aider à une
large difusion, d’autant que le projet ambitionne de mettre à la portée de tous
l’ensemble des données recueillies, pour que chacun puisse y trouver, dans un
cadre scientifque garanti, les éléments nécessaires à ses recherches, à sa curiosité.
Les sources retenues pour l’élaboration du corpus contiennent toutes des don-
nées ethnohistoriques sur les populations amérindiennes susceptibles de fair - e pro
gresser la question du peuplement des Petites Antilles au moment de la colonisa-
tion européenne et de l’identité de leurs habitants, aujourd’hui très controversée.
La plus grande rigueur s’impose donc concernant l’étude de ces documents. S’il
semble vraiment nécessaire d’éditer ou de rééditer un certain nombre de docu-
ments, il ne s’agit toutefois pas de jouer le rôle d’un simple intermédiaire entre
les chercheurs d’aujourd’hui et les documents des XVIe-XVIIe siècles, voire les
rééditions, souvent introuvables, des XIXe-XXe siècles, mais bien d’aller voir les
documents à la source. Cette volonté résulte d’une triple exigence scientifque. Il
faut s’assurer de la localisation exacte des documents reproduits, car les références
d’archives actuelles ne sont souvent plus les mêmes que celles du XIXe siècle,
voire parfois du début du XXe siècle. Il faut ensuite vérifer les transcriptions
faites dans les possibles éditions antérieures car les textes publiés ont parfois été
24tronqués ou amputés de certains passages , puis examiner la nature du docu -
ment, pour les œuvres manuscrites, c’est-à-dire savoir s’il s’agit d’un document
original écrit de la main du chroniqueur ou d’une copie contemporaine à l’œuvre
originale ou postérieure.
Une fois ces trois préalables établis, plusieurs cas de fgures sont possibles : soit
le document est inédit, auquel cas il faut en réaliser une copie, puis le retranscrire
tel qu’il est présenté dans le document source ; soit le document a déjà été édité
ou réédité une première fois et présente des erreurs, des coupes, etc. et dans ce
cas, il faut rétablir l’intégrité du texte ; soit le document a déjà été édité ou réédité
une première fois dans sa version originale, auquel cas il suft de le reprendre en
y ajoutant, comme pour l’ensemble des textes, un appareil critique conséquent.
Les deux premiers cas de fgures sont les plus courants.
3.3 Une archéologie des textes
Parallèlement à la constitution de ce corpus, il est nécessaire de faire l’étude
philologique des chroniques du XVIIe siècle. Aborder la généalogie documentaire
de ces textes amène un double questionnement : d’une part, dans quelle mesure
les chroniques du XVIIe se sont-elles infuencées et, d’autre part, quelles sources
sont à la base des informations chronologiques, politiques, et économiques, que
les chroniqueurs nous livrent ? Il n’est qu’à prendre l’exemple du jésuite Jacques
25Bouton . Il est évident, que durant les quelques semaines qu’il resta à - la Mar
24 Voir, par exemple, HALLAY, Jean. Relation des îles de la Martinique et de St Christophle par le P.
Jean Hallay de la Compagnie de Jésus écrite à Nismes en 1657.
25 BOUTON, Jacques. Relation de l’établissement des Français depuis l’an 1635 en l’île de la
20tinique (moins de 3 mois), Bouton, malgré ses qualités évidentes, n’a pas eu le
temps de prendre note de tous les éléments qui composent sa Relation de l’établis-
sement des Français. Il a certes dû recueillir des témoignages mais également, et
c’est le plus vraisemblable, suivre des écrits qui furent mis à sa disposition. Mais
l’auteur de la Relation ne nous donne aucun renseignement sur ce point. Nous ne
savons donc rien des sources que Bouton a pu consulter, ni des informateurs qui
ont pu le renseigner.
Pour répondre à la première question, il faut mettre au point une grille d - ’ana
lyse. Mais pour que l’étude soit la plus fne possible sur la forme, sans toute -
fois entrer dans des considérations trop poussées sur le fond, nous prendrons
le parti d’étudier le contenu des ouvrages d’après les titres des chapitres qui les
composent. Dans un premier temps, il faudra comparer les plans des diférents
ouvrages dans le but d’en analyser les structures globales, conciliant à la fois les
thèmes abordés et leur enchaînement au sein de l’ouvrage. Le choix de se limiter
à la seule partie dédiée aux “mœurs des Sauvages”, pour reprendre l’expression
de l’époque, résulte d’un double constat : c’est évidemment sur ces pages que
nous nous baserons pour notre étude (choix subjectif) mais de façon plus objec -
tive, c’est surtout la seule thématique commune à l’ensemble des chroniques que
nous étudierons. Pour mener à bien ce travail, il faudra dresser, à partir des mots
clés des titres de chaque chapitre, une liste de mots thèmes. Nous sommes évi-
demment bien conscients des limites qu’implique cette méthode, car les résultats
qu’elle fournit ne refètent pas pleinement le contenu des chapitres, -qui sont sou
vent très hétéroclites et embrassent des champs beaucoup plus larges que ceux
évoqués dans les titres. Toutefois, ce travail permet d’appréhender globalement
l’organisation des ouvrages. Une première analyse des résultats de cette recherche,
26faite par B. Roux , révèle, comme Dampierre le soulignait déjà en 1901, que “ ces
chroniques primitives [ont] des caractères communs et comme un air de famille qui les
27 distingue ”. Mais à l’inverse de l’étude assez récente de L. Verrand, il semble que
les modalités de fliation entre les sources ne soient pas uniques mais multiples.
Il faut bien comprendre ce que sont les chroniques antillaises du XVIIe siècle.
Elles n’ont que rarement été écrites dans le dessein d’enrichir les cabinets de curio -
sités ou d’alimenter les conversations savantes. Ce sont avant tout des rapports,
des états, visant à évaluer les potentialités religieuses, commerciales et politiques
des îles. Les tableaux de mœurs qui sont dressés pour ce dessein apparaissent
donc comme autant de portraits moraux, en opposition avec l’histoire naturelle,
Martinique, l’une des Antilles de l’Amérique. Des mœurs des sauvages, de la situation et des autres sin-
gularités de l’île par le P. Jacques Bouton, de la Compagnie de Jésus. Paris : Sébastien Cramoisy, 1640,
141 p.
26 ROUX, Benoît. Les premières “guerres des Caraïbes” : Cohabitation, échanges et violences entre les
Indiens caraïbes et les Européens dans les Petites Antilles (ca 1625-ca 1660). Master : Histoire : Univ - er
sité de Reims Champagne-Ardenne : 2007, p.83-87, 95-98.
27 DAMPIERRE, Jacques de. Essai sur les sources de l’histoire des Antilles françaises (1492-1664) .
Paris : A. Picard et fls, 1904, p.74.
21visant à établir le plus fdèlement possible la vie quotidienne et les habitudes des
Amérindiens. En ce sens, on comprend bien que les chroniques suivent impla-
cablement des logiques proches. Il va alors de soi que les chapitres concernant la
naissance et l’éducation aillent ensemble ou se suivent, et de même pour les mala-
dies et les coutumes funéraires par exemple. De même, l’association entr - e la navi
gation et la guerre est tout aussi cohérente. Moins évident est le rapprochement
entre construction navale et habitation, qui à notre avis existe dans l’esprit des
chroniqueurs sans doute par le fait que les “Caraïbes insulaires” sont des marins-
nés, les embarcations constituant quasiment une seconde habitation. Quoi qu’il
en soit, il s’agit donc plus là d’une façon de penser, voire d’un stéréotype, que
d’une fliation réelle et totale. Si nous devions nous en convaincre davantage, il
faudrait dépasser le contexte antillais en considérant des sources du même type.
L’exemple le plus approprié semble être celui des Relations de jésuites de Nou-
velle-France, série de chroniques inaugurée par le jésuite Paul Le Jeune en 1633,
qui reprennent exactement les mêmes thématiques que les chroniques antillaises,
dans une optique commune : la connaissance des Amérindiens pour mieux adap -
28ter leur stratégie missionnaire et coloniale . Toutefois, si on dépasse le seul critère
qualitatif et que l’on évalue le pourcentage de chaque thématique par rapport
à l’ensemble de l’ouvrage, on se rend compte que, si d’une chronique à l’autre,
les mêmes thèmes sont abordés, ils ne le sont pas dans des proportions iden-
tiques, ce qui fait par ailleurs la spécifcité de certains ouvrages, comme la Relation
de La Borde, qui se concentre surtout sur la religion des “Caraïbes insulaires”.
Cette constatation quantitative confrme donc bien que la fliation que l’on peut
mettre en évidence au travers des structures des plans n’est pas pertinente, si on
la considère sans plus d’arguments, contrairement à ce que l’on peut lire chez de
nombreux auteurs. En revanche, cette méthode peut se montrer essentielle pour
identifer les auteurs de certaines chroniques anonymes, et notamment pour le
manuscrit Nouvelles acquisitions françaises n°9319, dont la structure, quasi iden-
tique à celle de l’Histoir génére ale des isles de Saint-Christophe… de 1654 de Du
29Tertre, ne laisse aucun doute sur son auteur .
Les seules informations qui peuvent nous permettre de confrmer les fliations
soupçonnées au travers de l’étude des plans viennent des auteurs eux-mêmes, qui
citent assez fréquemment leurs sources. Le dominicain Mathias Du Puis avoue
ainsi avoir tiré un certain nombre d’informations des mémoires qui lui ont été
donnés par son confrère Raymond Breton, ce que confrme Breton lui-même dans
son Dictionnaire, nous indiquant que Du Puis a utilisé non pas le manuscrit de
301647 mais la Relatio Gestorum… aujourd’hui perdue . On connaît encore, grâce
28 Relations de jésuites de Nouvelle-France, contenant ce qui s’est passé de plus remarquable dans les
missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle-France. Montréal : Éditions du Jour,
1972, 6 vol.
29 DAMPIERRE, Essai…, op. cit., p.103.
30 DU PUIS, Mathias. Relation de l’establissement d’une colonie française dans la Guadeloupe, isle de l Am’ é-
rique, et des mœurs des Sauvages. Caen : Marin Yvon, 1652, avant propos ; BRETODictionnairN, e…,
22à l’étude de Joseph Rennard, les liens qui existent entre les diférents manuscrits
31de Breton. Il y a aussi les Mémoires de Monsieur du Montel, que le pasteur
32Charles de Rochefor cite mais qui ne nous sont pas part venus. C’est aussi pour
cela que l’archéologie textuelle est prépondérante, puisqu’elle permet d’identifer,
au travers des sources connues, des documents aujourd’hui disparus.
Il faudrait aussi à notre avis réaliser une analyse de fond sur les textes des
jésuites Jacques Bouton et Jean Hallay, le second semblant être un résumé du pr- e
mier. Ce qui ne semble pas incroyable lorsque l’on sait que Hallay est resté quelque
temps au collège de La Flèche, plaque tournante des missionnaires jésuites dans
le monde, dont la bibliothèque possédait sans aucun doute un exemplaire de la
chronique de Bouton, qui aurait pu inspirer Hallay durant sa convalescence.
Enfn, pour que l’étude soit complète, il serait nécessaire d’étudier l’ensemble
des copies manuscrites de chacune des chroniques que nous possédons, en analy -
ser l’écriture et le papier (fligrane) pour arriver à déterminer s’il s’agit de copies
ou des archétypes des versions imprimées, si ces documents sont contemporains
ou non des imprimés, et si enfn il s’agit de documents autographes, de la main
des chroniqueurs.
Conclusion
2008-2011, le programme entame cette année sa dernière ligne droite. Après
de nombreuses explorations des fonds d’archives français et étrangers (centr - e his
torique des archives nationales, archives nationales d’outre-mer, archiv- es dépar
tementales de la Martinique, archives départementales d’Ille-et-Vilaine, archives
de la Province de France de la Compagnie de Jésus, Archivio della Congregazione
“de Propaganda Fide”, Archivum romanum societatis Iesu, Archivum Generale
Ordinis Praedicatorum, Biblioteca nacional de Madrid, etc.), le corpus est consti -
tué et presque entièrement vérifé et établi. Le travail entre dans sa dimension
critique avec la confection des introductions et notes qui rendront à chaque docu-
ment sa valeur et sa compréhension, avec toutes les interrogations et les doutes
dont nous venons de faire part précédemment.
Les rencontres régulières des diférents membres et partenaires du projet
(2008-2011 : Séminaires d’Histoire de l’Amérique Coloniale ; Mai 2009, journées
d’études internationales Archéologie “ des Antilles” et “Historiens et chroniqueurs
des Petites Antilles” ; Mars 2010, colloque international “ Leiden in the Caribbean
IV, Communities in Contact. Essays in archaeology, ethnohistory and ethnography
of the Amerindian circum-Caribbean ”) ont permis d’explorer, de confronter les
points de vue, d’avancer dans une véritable dimension critique et d’envisager
op. cit., aux révérends pères, § XI-XIV, p.vi-vii.
31 RENNARD, Joseph. Les Caraïbes, la Guadeloupe, 1635-1656. Histoire des vingt premières années
de la colonisation de la Guadeloupe d’après les relations du R.P. Breton. Paris : G. Ficker, 1929, 182 p.
32 [ROCHEFORT, Charles de.] Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique. Enrichie de
plusieurs belles fgures des raretés les plus considérables qui y sont décrites. Avec un vocabulaire caraïbe.
Rotterdam : Arnould Leers, 1658, livre II, chap. VII, p.326sq.
23prochainement la publication du corpus et sa mise en ligne afn de permettre aux
historiens et à tous ceux qui s’intéressent aux Petites Antilles de disposer d’un
outil de travail incomparable et, nous l’espérons, le plus complet possible.
textes Du “corpus antillais”
- Anonyme dit de Carpentras. Relation d’un voyage infortuné fait aux Indes occidentales par le
capitaine Fleury avec la description de quelques îles qu’on y rencontre, [par] l’un de la [de sa] com-
pagnie qui ft le voyage. ca 1620, 88 f°. (Bibliothèque inguimbertine [Carpentras], Ms, 590).
- Anonyme dit “Gentilhomme écossaisR”. elatione delle Isole Americane scritta da un gentil
huomo scozzese. 1659, 4 f° (Archivio della Congregazione “de Propaganda Fide” [Roma],
SOCG, vol. 257).
- Anonyme de Grenade. L’Histoire de l’île de la Grenade en Amérique. ca 1659, 101 f°. (Biblio-
thèque Mazarine [Paris], Fonds Chatillon).
- Anonyme dit “de Saint Christophe ”. Relation des isles de Sainct Christofe, Gardelouppe et la
Martinicque, gisantes par les quinze degrez [au-delà] au deçà de l’équateur. ca 1640, 19 f°.
(Bibliothèque nationale de France [Paris], Ms., Nouvelles acquisitions françaises 10695).
- Anonyme dit “de St Vincent”. Description de l’Isle de St Vincent. ca 1700, 107 p. (Archives
départementales de la Martinique [Fort-de-France], 1 J 212).
- BEAUMONT, Philippe de. Lettre du Révérend Père Philippe de Beaumont de l’Ordre des Frères
Prescheurs, ancien missionnaire apostolique dans les Indes Occidentales ; écrite à Monsieur C.A.L.
Escuyer Seigneur de C.F.M. etc. demeurant à Auxerre. Où il est parlé des grands services rendus
aux Français habitants des îles, Antîles, par les Sauvages, Caraïbes et Insulaires de la Dominique.
1668, 26 p.
- BOISLEVERT, Antoine. Lettre à l’Assistant de France à Rome. ca 1662, 1 f°. (Archivum roma-
num societatis Iesu [Rome], Gallia, vol. 106).
- BOUTON, Jacques. Relation de l’établissement des Français depuis l’an 1635 en l’île de la
Martinique, l’une des Antilles de l’Amérique. Des mœurs des sauvages, de la situation et des autres
singularités de l’île par le P. Jacques Bouton, de la Compagnie de Jésus. 1640, 141 p.
- BRETON, Raymond. Relation de l’île de Guadeloupe contenant l’histoire des choses naturelles
les plus rares de cette île, des façons de faire, et mœurs des anciens habitans, appelés communément
sauvages, et de ce qui s’est passé de plus remarquable en cette mission depuis que l’île est habitée
des François. ca 1647, 30 f°. (Bibliothèque nationale de France [Paris], Ms., Français 24974 ;
Archivio della Congregazione “de Propaganda Fide” [Roma], Congressi America Antille,
vol. 1).
- BRETON, Raymond. Brevis Relatio Missionis fratrum praedicatorum in Insulam Guadalupam .
ca 1654, 10 f°. (Archivio della Congregazione “de Propaganda Fide” [Roma], SOCG, vol.
260 ; Archivio della Congregazione “de Propaganda Fide” [Roma], Miscellanee Varie, vol. 2 ;
Aregazione “de Propaganda Fide” [Roma], Congressi America Antille, vol.
1 ; Archivum Generale Ordinis Praedicatorum [Roma], XIV, Liber K).
- BRETON, Raymond. Relatio (dite “Relatio B”). ca 1656, 16 f°. (Archivio della Congr - ega
zione “de Propaganda Fide” [Roma], SOCG, vol. 260 ; Aregazione “de
Propaganda Fide” [Roma], Miscellanee Varie, vol. 2 ; Ar - de Pro
paganda Fide” [Roma], Miscellanee Diverse, vol. 20).
24- BRETON, Raymond. Missionis fratrum Praedicatorum Gallorum ad Insulam Guadalupam et
adiacentes Americae septentrionalis brevis narratio. ca 1657, 4 f°. (Archivio della Congregazione
“de Propaganda Fide” [Roma], Miscellanee Diverse, vol. 20).
- BRUNETTI, Cosimo G . iornale o memoria di quanto è seguito nel viaggio che M. de R. ed io
habbiamo fatto alla Martinique e di quelche habbiamo esequito in conformita degli ordinie ins -
tuttioni datei da N. 1659, 8 f°. (Archives nationales [Paris], 4 JJ 34, pièce n°1).
- CAILLE DE CASTRES. Histoire nouvelle par M. Caille de Castres ci-devant employé aux
afaires d’une compagnie royale en Afrique et en Amerique . 1694, 196 f°. (Anc. Coll. Marcel
Chatillon jusqu’en 2002).
- CERRI, Urbano. Isole Antilles. Dans Relazione di M: onsr. Urbano Cerri al la Santita din.
S.P.P. Innocenzo XI dello stato di Propaganda Fide. 1678, 2 f°. (Archivio della Congregazione
“de Propaganda Fide” [Roma], Miscellanee Varie, vol. 11).
- CHEVILLARD, André. Les desseins de son éminence de Richelieu pour l’Amérique ce qui s’y est
passé de plus remarquable depuis l’établissement des Colonies. Et un ample traité du naturel, reli-
gion & mœurs des Indiens insulaires & de la Terre ferme. A Madame la Comtesse de Montmoron.
1659, 207 p.
- COPPIER, Guillaume. Histoire et voyage des Indes Occidentales et de plusieurs autres régions,
maritimes, & esloignées. Divisé en deux Livres. 1645, 182 p.
- DU PUIS, Mathias. Relation de l’établissement d’une colonie française dans la Gardeloupe, île de
l’Amérique, et des mœurs des sauvages, dédiée à très illustre et très vertueuse princesse Marie Léonor
de Rohan très digne abbesse de l’abbaye royale de Caen. 1652, 248 p.
- DU TERTRE, Jean-Baptiste. Histoire générale des isles de Saint-Christophe, de la Guadeloupe,
de la Martinique et autres dans l’Amérique où l’on verra l’establissement des colonies françoises
dans ces isles. 1654, 481 p. (Édition comparée avec les manuscrits : Bibliothèque nationale de
France [Paris], Ms., Nouvelles acquisitions françaises 9319 ; Bibliothèque Mazarine [Paris],
Fonds Châtillon, GR 1184 2007 394).
- DU TERTRE, Jean-Baptiste. Histoire Générale des Antilles habitées par les Francois. 1667-
1670, 4 vol.
- Les exploits et logements des François dans l’Isle de Gardeloupe. Gazette, 1639, 4 p.
- HALLAY, Jean. Relation des îles de la Martinique et de St Christophle par le P. Jean Hallay de
la Compagnie de Jésus écrite à Nismes en 1657. 1657, 6 f°. (Bibliothèque nationale de France
[Paris], Ms., Moreau 841).
- LA BORDE, Sieur de. Relation de l’origine, moeurs, coutumes, religion, guerres et voyages des
Caraïbes, sauvages des îles Antilles de l’Amérique faite par le Sieur De La Borde, employé à la
conversion des Caraïbes, étant avec le R. P. Simon jésuite et tirée du cabinet de Monsieur Blondel.
1674, 40 p.
- LAET, Johannes. Nieuwe wereldt, ofte Beschrijvinghe van West-Indien. Leyden : Isaack Elzevier,
1625/1630, p.28-31/34-40.
- LA FAYOLLE, Léonore. Relation de ce qui s’est passé à l’arrivée des Filles de S. Joseph en l’Amé-
rique : escrite par leur Gouvernante, à Madamoiselle de l’Estang, leur Supérieure Institutrice, du
12 décembre 1643. 1644, 8 p.
- LA FAYOLLE, Léonore. Lettre de La Fayolle à La Marguerie, Guadeloupe, 29 avril 1644.
1644, 2 f°. (Bibliothèque de l’Institut de France [Paris], Ms., Godefroy 273, tome 1).
- LA PIERRE, Étienne de. Voyage du R. P. de la Pierre en terre ferme à la côte de Paria sur la fn de
l’an 1668 ayant fait quelque séjour en l’isle de St Vincent. 1668, 11 f°. (Archives de la Province
de France de la Compagnie de Jésus [Vanves], GBro 165-07)
25- LE BRETON, Adrien. De insulis Karaybicis relationes manuscriptæ. ca 1722, 121 p. (Biblio-
thèque centrale du Muséum national d’histoire naturelle [Paris], Ms., 939).
- LE HIRBEC, Daniel. Voyage des îles de Lamérique, Partie du Pérou appelées les Petites Indes
Occidentales du Œsting, des Essors, de Hollande, Zellande, Braban et autres lieux de la mer
occéanne, faict par moy Daniel le Hirbec dans les années 1642 et 1643ca. 1644, 9 p. (Anc. Coll.
Louis-Julien Morin de La Beauluère jusqu’en 1890)
- MAURILE DE ST MICHEL. Voyages des isles camercanes en l’Amérique qui font partie des
Indes occidentales, et une relation diversifée de plusieurs pensées pieuses et d’agréables remarques
tant de toute l’Amérique que des autres pays, avec l’établissement des RR. PP. carmes réformés de la
province de Touraine esdites isles et un discours de leur ordre. 1652/1653, 434/310 p.
- Récit du voyage et de l’arrivée aux Antilles du Commandeur de Poincy. Mercure françois, 1640,
9 p.
- NICHOLL, John. An Houre Glasse of Indian Newes. Or A true and tragicall discourse, shewing
the most lamentable miseries, and distressed Calamities, indured by 67 Englishmen, which were
sent for a supply to the planting in Guiana in the yeare, 1605. 1607, 20 f.
- PACIFIQUE DE PROVINS. Brieve relation du voyage des isles de l’Amérique. Par le P. Paci-
fque de Provins, Capucin, Prédicateur et Missionnaire apostolique et Supérieur Préfect des M-is
sions de son Ordre en ces quartiers et en la Nouvelle France. 1646, 30 p.
- PALLAS, Gerónymo. Missión a las Indias con advertencoas para los religiosos de Europa que la
huvieren de emprender, como primero se verá en la historia de un viage y después discurso. 1620,
livre II, chap. 4.
- PELICAN, Pierre. Coppie d’une lettre du R.P. Pierre Pélican de l’ordre des Frères prescheurs, doc-
teur en théologie de la Faculté de Paris et Supérieur de la Mission aux Indes Occidentales, envoyée
au R.P. Jean-Baptiste Carré, Prieur du Noviciat Général du mesme Ordre des Frères Prescheurs sis
à Fauxbourgs Sainct-Germain les Paris. 1635, 4 f°. (Bibliothèque nationale de France [Paris],
Ms, Français 15466).
- PELLEPRAT, Pierre-Ignace. Relation des missions des R.P. De la Compagnie de Jésus dans les isles
et dans la Terre Ferme de l ’Amérique Méridionale. Divisée en deux parties avec une introduction
à la langue des Galibis sauvages de la terre ferme de l’Amérique. 1655, 244 p.
- PELLEPRAT, Pierre-Ignace. Narratio missionum. ca 1653, 44 f°. (Bibliothèque Mazarine
[Paris], Fonds Châtillon, GR 1184 2007 47).
- ROCHEFORT, Charles de. Histoire naturelle et morale des îles Antilles de l’Amérique. Enrichie
de plusieurs belles fgures des raretés les plus considérables qui y sont décrites. Avec un vocabulaire
caraïbe. 1658/1665/1667/1681, 527/583 p.
- ROCHEFORT, Charles de. Le tableau de l’île de Tabago, ou de la nouvelle Oüalchre, L’une des
îles Antilles de l’Amérique, dépendante de la souveraineté des hauts et puissants seigneurs les Etats
Généraux des Provinces Unies des Pays-Bas. 1665, 143 p.
- ROCHEFORT, Charles de. Relation de l’île de Tabago ou de la Nouvelle Oüalcre, ’lune des îles
Antilles de l’Amérique. 1666, 128 p.
- SANTA-CRUZ, Alfonso de. Islario general de todas las islas del mundo. (San Ioan o Borinquen
con las yslas de los canibales). 1560, part. 4.
26À la recherche des Caraïbes archéologiques
1Benoît BÉRARD
ors de l’arrivée des Européens dans les Petites Antilles l’archipel est déjà occupé Ldepuis plusieurs millénaires par des populations amérindiennes originaires du
continent sud-américain. Le contact entre ces deux groupes avant la disparition
2quasi totale des populations amérindiennes en tant que corps social constitué
va durer près de trois siècles. Cette longue cohabitation va être à l’origine de la
production d’une quantité importante de textes européens décrivant ces popula-
tions autochtones qualifées de Caraïbes (Français), Caribs (Anglais), Caribes ou
Canibales (Espagnol) et plus rarement de Kalinago. Ce corpus de texte va servir de
base à la construction progressive du mythe colonial des Caraïbes et des Arawaks.
Alors que les dits Arawaks y sont décrits comme des populations pacifques, et les
occupants anciens et légitimes des Antilles, les dits Caraïbes y sont décrits comme
belliqueux et anthropophages. Originaires de la zone des Guyanes, ils auraient
migré plus ou moins récemment pour occuper tout le sud de l’archipel antillais
dont ils auraient chassé et consommé les populations arawaks.
L’archéologie précolombienne dans les Petites Antilles s’est développée pr- o
gressivement à partir des années 1930. Elle a été confrontée dès ses débuts à
la force de ces sources textuelles. Ainsi, des débuts de l’archéologie jusqu’à
aujourd’hui, un des enjeux importants de la recherche dans les Petites Antilles
a été d’établir une relation entre les données historiques et les données ar - chéo
logiques en tentant d’identifer les vestiges liés à l’occupation caraïbe des îles.
1 Maître de conférences en archéologie – Université des Antilles et de la Guyane, EA 929
(AIHP-GEODE).
2 Aujourd’hui encore entre 2 500 et 3 000 Kalinago vivent dans le “Carib Territory” sur la côte est
de la Dominique.
27Par la mise en évidence des grandes étapes qu’a connues le traitement de cette
question, il est donc possible d’observer la modifcation progressive du rapport
des archéologues aux sources textuelles ainsi que celle de leur mode d’utilisation.
Cette modifcation s’est efectuée en parallèle d’une discussion, menée tant par les
historiens que par les archéologues, sur la valeur des textes des Européens traitant
du peuplement amérindien des Petites Antilles.
Comme nous allons le voir, cette évolution des relations entre les archéologues
et les sources textuelles peut être découpée en quatre grandes phases. Au-delà de
cette approche, il semble enfn intéressant de nous interroger sur l’actualité de la
recherche concernant l’identifcation archéologique des Caraïbes historiques et
sur les importants enjeux scientifques qui y sont liés.
I. Historique de la recherche des Caraïbes archéologiques.
1. 1935-1961, le temps des pionniers ou quand les Caraïbes faisaient de la
vilaine poterie.
L’archéologie précolombienne dans les Petites Antilles se développe à partir
des années 1930 en particulier dans les Antilles Françaises (Martinique, G - uade
loupe) sous l’impulsion d’érudits locaux. Les personnages centraux pour cette
période sont sans doute le père Delawarde, E. Revert et surtout le père Pinchon,
qui œuvrent en Martinique.
3Dès la première publication des fouilles du site de l’Anse B, ellevillele père
4Delawarde, s’inspirant de l’ouvrage d’H. Beuchat, analyse ses découvertes en
fonction des données tirées des chroniqueurs européens. Il distingue ainsi trois
ensembles archéologiques qu’il associe respectivement à des groupes Güetares,
Arawaks et Caraïbes. Il lie cette succession à un phénomène progressif de déca-
dence culturelle, les Caraïbes étant censés posséder la culture la plus médiocre. Ils
achèveraient ainsi le retour graduel à la barbarie des populations amérindiennes
des Petites Antilles. La fgure centrale pour cette période reste cependant celle du
père Pinchon. Dans le large article qu’il publie dans le Journal de la Société des
Américanistes, il afrme que : “ la Martinique présente deux civilisations essentiel-
lement diférentes et correspondant, d’une façon typique, aux deux peuplements suc -
5cessifs arawak et karib”. Il distingue ces deux civilisations par la nature des lieux
choisis pour l’emplacement de leurs villages, ainsi que par leur production céra-
mique. Celle des Karibs est caractérisée par son aspect assez grossier, son faible
6degré de décoration et une technique de montage au colombin .
3 DELA�ARDE, Jean-Baptiste. Préhistoire Martiniquaise. Les gisements du Prêcheur et du Marigot.
Fort-de-France : Imprimerie Ofcielle, 1937, 30 p.
4 BEUCHAT, Henri. Les habitants des Antilles. D  : Mansanuel d’archéologie américaine : Amérique
préhistorique - Civilisations disparues. Paris : Picard, 1913, livre II, partie III, p.507-529.
5 PINCHON, Robert. Introduction à l’Archéologie Martiniquaise. Journal de la Société des Améri-
canistes, 1952, vol. 41, nouvelle série, n°2, p.305-352, pl.xxvii-xxx.
6 Il inaugure ainsi la distinction faite aujourd’hui par les archéologues entre les séries saladoïdes et
troumassoïdes.
28Ainsi, dans ces premières années de recherches archéologiques dans les Petites
Antilles, les chercheurs ne tentent en aucun cas de remettre en question le mythe
colonial des Caraïbes et des Arawaks. En fait, il constitue même l’unique cadre
d’interprétation du résultat de leurs fouilles. Si le temps n’était de toute façon
pas encore venu pour les archéologues de se confronter directement à la force des
sources historiques, l’utilisation faite de ces textes par ces pionniers pose un réel
problème théorique. Efectivement, le recours essentiellement aux chroniqueurs
français du XVIIe siècle comme unique cadre d’interprétation des découvertes
archéologiques associées à l’ensemble de l’occupation amérindienne des Petites
Antilles est loin d’être neutre. Au-delà de l’interrogation légitime que l’on peut
avoir sur la valeur de ce regard extérieur sur les “Sauvages” des Petites Antilles,
ce procédé repousse de façon implicite les populations amérindiennes dans une
anhistoricité supposée. En efet, seule l’acceptation du fait que les populations
amérindiennes n’avaient et ne produisaient pas d’Histoire peut légitimer du point
de vue théorique l’utilisation des sources textuelles antillaises pour l’analyse de
phénomènes qui leur sont antérieurs de plusieurs siècles, voire millénaires.
Il ne s’agit pas ici pour nous de faire un procès anachronique à des chercheurs
qui ne sont que le refet de la pensée et des pratiques scientifques de leur temps.
D’autant que l’impossibilité dans laquelle ils se trouvaient d’avoir recours à des
méthodes de datation absolue ne faisait que leur compliquer largement la tâche
dans ce domaine. Il s’agit juste de souligner un problème qui restera constant
dans les rapports entre l’archéologie et les sources historiques dans les Antilles,
le manque de prise en compte du facteur temporel. Cela concerne tant la pr - o
fondeur chronologique des données archéologiques que la chronologie interne
des diférentes sources historiques qui ont malheureusement souvent été utilisées
comme un ensemble homogène.
2. 1961-1975, le début du rajeunissement de la date de l’invasion caraïbe.
À partir du début des années 1960, on assiste à une professionnalisation pr - o
gressive de la recherche archéologique dans les Petites Antilles. Elle est marquée
par plusieurs phénomènes. Tout d’abord, les premiers universitaires venant des
U.S.A., au premier rang desquels I. Rouse et R. Bullen, commencent à trav - ail
ler dans la zone. Leur arrivée va provoquer un renouvellement des pratiques de
terrain et le développement de nouvelles approches théoriques. Ensuite, la mise
en place, à partir de 1961, des Congrès Internationaux d’Étude des Civilisations
Précolombiennes des Petites Antilles va permettre d’établir un contact entre ces
chercheurs et les archéologues locaux. On assiste aussi au développement pr - ogres
sif des premières structures muséales traitant des populations précolombiennes.
Enfn, cette période est marquée par le développement des méthodes de data -
tion absolues qui vont enfn permettre aux chercheurs d’avoir une première idée
de la profondeur chronologique de l’occupation amérindienne de l’archipel. Ces
29diférents éléments vont avoir pour principale conséquence l’introduction d’un
premier cadre chrono-culturel précolombien, spécifquement archéologique.
Parmi les chercheurs de cette période, les fgures centrales dans les Petites
Antilles sont sans doute celles de R. Bullen, M. Mattioni et J. Petitjean Roget. Si
ce dernier conserve les termes Caraïbes et Arawak tout en afnant la chronologie
7héritée du père Pinchon , R. Bullen, et M. Mattioni proposent une nouvelle
8chronologie . Fondée sur leurs propres recherches, elle va en partie s’inspirer du
cadre théorique développé par I. Rouse à partir de ses travaux menés dans les
9Grandes Antilles et au Venezuela. On y observe, entre autres, la substitution
des appellations ethniques de type “Arawak” ou “Caraïbe” par le principe du
site éponyme, plus neutre. Cette chronologie est enfn enrichie par les résultats
des premières dates radio-carbones. La recherche des vestiges archéologiques liés
à la présence des Caraïbes reste cependant d’actualité, de même que les ques -
tions concernant la date de leur invasion supposée des Petites Antilles. Ainsi, dans
leur tableau chronologique, publié en 1970 dans les actes du troisième Congrès
International d’Étude des Civilisations Précolombiennes des Petites Antilles, R.
Bullen et M. Mattioni rejettent le choix fait précédemment par le père Pinchon
d’associer l’invasion caraïbe au début de la série troumassoïde. Ils choisissent de la
repousser dans le temps, vers le début du XIIIe siècle, et de la lier à la sous-série
troumassoïde suazane.
Ainsi, durant cette période, on assiste à un rejet des textes européens comme
unique cadre interprétatif des découvertes archéologiques, dont on sait pour la
première fois qu’elles correspondent à près de deux millénaires d’occupation
humaine de l’archipel antillais. Par ailleurs, la nouvelle date proposée - pour l’arri
vée des Caraïbes réduit le fossé chronologique supposé entre cette migration et
l’invasion européenne au cours de laquelle le récit relatant cet événement a été
recueilli. Ce fossé n’en reste pas moins important, entre trois et cinq siècles. De
plus, si les archéologues acquièrent au cours de cette période une premièr- e auto
nomie face aux sources historiques, ils n’apparaissent pas encore comme de réels
acteurs du travail d’analyse et d’interprétation de ces textes. Ainsi si l’on observe
entre 1960 et 1975 des changements dans la relation existant entre les ar- chéolo
gues et les sources textuelles, des changements dont les implications théoriques
sont importantes, ils s’efectuent de façon progressive et essentiellement implicite.
7 PETITJEAN ROGET, Jacques. Étude des ensembles reconstitués de la Martinique. D : Inter-ans
national Congress for the Study of pre-columbian Cultures of the Lesser Antilles (3 ; 1969 ; St. George’s
- Grenada). Grenada : Grenada National Museum, 1970, p.15-26.
8 BULLEN Ripley P., MATTIONI Mario. A Chronological chart for the Lesser Antilles. D  : ans
International Congress for the Study of pre-columbian Cultures of the Lesser Antilles (3 ; 1969 ; St.
George’s - Grenada). Grenada : Grenada National Museum, 1970, p.1-3.
9 ROUSE, Irving. Caribbean Ceramics : A Study in Method and in Teory. D : MAansTSON,
Frederick R. [Éd.]. Ceramics and Man. [New York] : �enner-Gren Foundation for Anthropological
Research, 1966, n°42, p.88-103.
30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.