Les instructions scientifiques pour les voyageurs (XVII°-XIX°)

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Dès le XVII° siècle, une série d'ouvrages pratiques s'efforcent d'orienter les voyageurs vers des recherches utiles à la science comme à la société. Entre XVIII° et XIX° siècles, les instructions sont prises en charge par les sociétés savantes et les académies, et tendent alors à la spécialisation. L'objectif de cette anthologie est d'offrir un panorama suggestif et international des instructions scientifiques destinées aux voyageurs, depuis les productions inaugurales de Robert Boyle et John Woodward jusqu'à la fin du XIX° siècle. Ce livre interroge aussi l'alliance de la théorie et des pratiques dans l'émergence des sciences de terrain.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296403062
Nombre de pages : 348
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LES INSTRUCTIONS SCIENTIFIQUES POUR LES VOYAGEURS

Collection «Histoire des Sciences Humaines»
dirigée par Claude BLANCKAERT
Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine expansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, elle fera prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique. Dans la même collection L. Mucchielli (dir.), Histoire de la criminologiefrançaise, 1994. J. Schlanger, Les métaphores de l'organisme, 1995. A.-M. Drouin-Hans, La communication non-verbale avant la lettre, 1995. S.-A. Leterrier, L'institution des sciences morales, 1795-1850, 1995. M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.), La sociologie et sa méthode, 1995. C. Blanckaert (dir.), Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVIllexxe s.), 1996. L. Marco (dir.), Les revues d'économie politique en France. Genèse et actualité (1751-1994), 1996. P. Riviale, Un siècle d'archéologie française au Pérou (1821-1914),1996. M.-C. Robic et alii, Géographes face au monde. L'union géographique internationale et les congrès internationaux de géographie, 1996. P. Petitier, La géographie de Michelet. Territoire et modèles naturels dans les premières œuvres de Michelet, 1997. O. Martin, La mesure de l'esprit. Origines et développements de la psychométrie 1900-1950, 1997. N. Coye, La préhistoire en parole et en acte. Méthodes et enjeux de la pratique archéologique (1830-1950), 1997. J. Carroy, N. Richard (dir.), La découverte et ses récits en sciences humaines, 1998. P. Rauchs, Louis II de Bavière et ses psychiatres. Les garde-fous du roi, 1998. L. Baridon, M. Guédron, Corps et arts. Physionomies et physiologies dans les arts visuels, 1999. C. Blanckaert, L. Blondiaux, L. LotY, M. Renneville, N. Richard (dir.), L'histoire des sciences de l'homme. Trajectoire, enjeux et questions vives, 1999. A. et J. Ducros (dir.), L'homme préhistorique. Images et imaginaire, 2000. C. Blanckaert (dir.), Les politiques de l'anthropologie. Discours et pratiques en France (1860-1940), 2001. M. Huteau, Psychologie, psychiatrie et société sous la troisième république. La biocratie d'Édouard Toulouse (1865-1947), 2002. J. Rabasa, L'invention de l'Amérique. Historiographie espagnole et formation de l'eurocentrisme, 2002. S. Moussa (dir.), L'idée de « race» dans les sciences humaines et la littérature
(XVIIt -X[)( siècles), 2003.

F. Tinland, L'homme sauvage. Homo ferns et Homo sylvestris, de l'animal à l'homme, 2003. M.-A. Kaeser, L'univers du préhistorien. Science, foi et politique dans l'œuvre et la vie d'Édouard Desor (1811-1882), 2004. C. Blanckaert, La nature de la société. Organicisme et sciences sociales au X[){ siècle, 2004.

Textes choisis et présentés par

Silvia Collini et Antonella Vannoni

LES INSTRUCTIONS SCIENTIFIQUES POUR LES VOYAGEURS
(XVIIe - XIXe siècle)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

Ouvrage publié avec le concours du Centra Nazionale delle Ricerche, Comitato 08 (Italie)

@L'HanTIatlan,2005 ISBN: 2-7475-8650-2 EAN:9782747586504

AVERTISSEMENT

L'ouvrage de Silvia Collini et Antonella Vannoni fut d'abord proposé en tirage restreint à l'occasion du colloque international «Le istruzioni scientifiche per i viaggiatori nel Sette e Ottocento », organisé à Florence sous les auspices du Gabinetto Vieusseux en septembre 1997. Il formait alors le numéro pilote d'une série de « Cahiers du Centre romantique» publiés par les éditions Polistampa (Quaderni del Centro Romantico, n° 0, 1997). La version française de l'ouvrage a été actualisée pour tenir compte de l'évolution rapide d'un champ de recherche novateur et parfois recentré, dans le choix des textes, conformément aux objectifs de la collection «Histoire des sciences humaines ». Le cadre global de la présentation est néanmoins rigoureusement préservé. L'économie du livre respecte en fait la grille d'intelligibilité naturaliste qui fit, entre XVIIe et XI~ siècles, le meilleur accueil aux perspectives géographiques, camérales et anthropologiques qui sont comme la signature des premières enquêtes sur l'homme et le théâtre de ses actions. Je tiens à remercier chaleureusement le professeur Giovanni Gozzini, directeur du Gabinetto Vieusseux, et monsieur Mauro Pagliai, des éditions Polistampa, pour avoir abandonné tous droits dérivés et liés à cette édition française. J'exprime également toute ma gratitude à mes amis Giulio Barsanti, professeur à l'Université de Florence, et Maurizio Bossi, responsable du Centro Romantico, pour leur aide financière et leur bienveillante démarche durant ces transactions. Ce bel ouvrage leur doit beaucoup. J'espère qu'il suscitera curiosité et étonnement pour les voyages d'exploration et la cosmopolitique des relations humaines à l'époque moderne.
Claude BLANCKAERT Directeur de la collection « Histoire des sciences humaines»

Remerciements
Merci à Giulio Barsanti, Maurizio Bossi, Karine Gaïor, Claudio Greppi, Fortunato Lepore, Stefania Marogna et Marc Rives qui ont, de manière différente, tous contribué à la réalisation de ce volume. Un remerciement tout particulier à Claude et Martine Blanckaert

pour leur travail d'édition et leur soutien amical.

L'art de questionner est l'art de s'instruire,. mais pour bien questionner il faut avoir déjà une idée des objets vers lesquels tendent les questions,. [...] dans le monde savant, une classe essentiellement questionneuse est celle des voyageurs,. par cette raison leur tâche devient difficile à mesure qu'ils s'élèvent à des connaissances moins vulgaires et plus étendues. Pour avoir éprouvé ces difficultés quelques-uns d'entre eux se sont créé des méthodes de recherches propres à soulager leur esprit... Constantin-François VOLNEY ( 1795)

SOMMAIRE

Introduction
1. 2. 3. 4. 5. 6. 7. 8.

*
p. p. p. p. p. p. p. p. 15 17 22 26 30 36 44 48

Les instructions: source pour l' histoire des sciences.............................. Les tâches des instructions et leurs voies de diffusion .................. ..... Les instructions préliminaires: la formation du voyageur........................ Objets et forme des instructions de voyage........................................... L'observation du monde naturel dans les instructions pour les voyageurs... Les instructions de voyage et les sciences de I'homme............................ Instructions et institutions scientifiques................................................ Le rôle des instructions dans l'expérience et le récit de voyage.................

Textes
Chronologie des textes de l'anthologie Les instructions

..................

.....

............

p. 55

générales pour les naturalistes

voyageurs

General heads for the natural history of a country, great or small ,.drawn out for the use of travellers and navigators (1666) Robert BOYLE
Briefinstructionsfor making observations John WOODWARD Plan de recherches naturalistes Antonio V ALLISNIERI in all parts of the world (1696)

p. 61
p. 71

en Garfagnana

(1726) p. 75

Instructio peregrinatoris (1759) CarI LINNÉ Informations préliminaires, que l'on croit nécessaires pour servir de direction à des voyages tendant à illustrer l'histoire naturelle, et la géographie des provinces environnant l'Adriatique... (1771) Alberto FORTIS Questions de statistique à l'usage des voyageurs (1795) Constantin-François de VOLNEy

p . 81

p. 85 p. 93

-------------* Les parties 1, 2, 4 et 6 ont été rédigées par Antonella Vannoni, tandis que Silvia Collini a écrit les parties 3, 5, 7 et 8.

10

Les instructions

scientifiques pour les voyageurs

Mémoire sur les qualités et les connaissances relatives à la conservation, à l'expédition et à la préparation des productions de la nature (1820) BOURDETDE LA NIÈVRE Lettre à un jeune naturaliste partant pour un voyage autour du monde (1826) René-Primevère LESSON Les instructions pour les grandes expéditions

p. 101 p. 105

Recueil de questions proposées à une société de savants qui font le voyage de l'Arabie (1763) Johann David MICHAELIS Sommaire d'observations d'histoire naturelle (1786) Philibert COMMERSON De la conduite à tenir avec les naturels des pays où les deux frégates pourront aborder (1785)
Voyage de La Pérouse. . . .. . . . .. .. .. . . . . . .. . . .. .. . .. .. . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. .. .. . . .

p. 115 p. 129

p. 135

Instructions pour M. Patrin (1785)
Peter Simon PALLAS . . . . . .. . . . .. . . . .. . . .. .. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p. 139

Instructions relatives au voyage de circumnavigation Académie des Sciences

de la Bonite (1835) p. 145

Les instructions

spécialisées:

l'homme

Considérations sur les diverses méthodes à suivre dans l'observation des peuples sauvages (1800) Joseph-Marie de GÉRANDO Note instructive sur les recherches à faire relativement aux différences anatomiques des diverses races d'hommes (1800) Georges CUVIER Instruction générale adressée aux voyageurs (1840)
Société ethnologique de Paris. .. . .. . . . . . . .. . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .

p. 161

p. 169
p. 173

Instructions (1863)

générales pour les recherches

et observations

anthropologiques p. 181

Paul BROCA The expression of the emotions in man and animals (1872)
Charles DARWIN ... .. .. . .. .. ... .. ... . .. .. .. .. .. .. .. .. .. ... ... . ... .. ... .. .. .. .. .. .. ... .

p.

191

Questionnaire
Charles

de psychologie

(1874)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . .. . .. .. . . . . . . .. . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . p. 193

LETOURNEAU.

Sur l'utilité de rédiger des instructions linguistiques (1880) Julien VINSON

p. 209

Sommaire

Il

Instructions anthropométriques Paul TO PINARD

pour les voyageurs (1885) p. 213

Les instructions

des académies et institutions
p. 241

Zootomie. Extrait d'une instruction pour les voyageurs naturalistes (1792) Société d' Histoire naturelle de Paris (Louis-Claude-Marie RICHARD) Instruction pour les voyageurs et pour les employés dans les colonies sur la manière de recueillir, de conserver et d'envoyer les objets d' histoire naturelle (1818) Muséum d'Histoire naturelle de Paris Histoire naturelle de l'homme (1829) Muséum d'Histoire naturelle de Paris. . .. .. ... .. . .. .. . .. .. .. .. . .. ... . .. .. .. .. . .. .. ... ..

p. 251 p. 259

Instructions adressées à M. Laplace, capitaine de vaisseau commandant la frégate L'Artémise (1837)
Ministère de la Marine. . . .. . .. . . . .. .. . .. . . . . . . . . . .. . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . .. .. .. . . . . . . .. .. .. . p. 263

Questions adressées à Messieurs les missionnaires qui se rendent en Chine (1840) Société royale et centrale d'Agriculture ........................ ... ........... Rapport au nom de la commission chargée par l'Académie des Sciences de rédiger les instructions demandées par M. Raffenel (1846) Académie des Sciences (Louis-Isidore DUPERREY) Les grandes synthèses: Ethnology (1849) James Cowles PRICHARD
Anthropologie
Armand

p. 269

p. 277

manuels et dictionnaires

du XIX: siècle p. 289

(1875)
de QUA TREF AGES. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . p.299

Manuel du voyageur (1879) David KALTBRUNNER Instructions aux voyageurs (1889) Fernand DELISLE

p. 309 p. 317

Bibliographie
Sources. ............................................................................................. p. 327

Études

p. 339

Introduction

1. Les instructions:

source pour l'histoire des sciences

Les instructions scientifiques pour les voyageurs constituent pour l'histoire de la science une source particulièrement intéressante qui n'a été jusqu'ici qu'épisodiquement étudiée. Même l'histoire des sciences de l'homme, qui a été probablement la première à entrevoir l'intérêt et les perspectives qu'offrait l'analyse des instructions de voyage, ne leur a pas accordé l'attention qu'elles méritaient. Si, en effet, on exclut les travaux de Sergio Moravia sur le siècle des Lumières (qui datent des années 1970), ainsi que d'autres contributions spora-

diques et quelques essais bibliographiques 1, ce n'est que récemment que les
historiens des sciences de l'homme ont fait preuve d'une nouvelle curiosité pour ces textes. Il est significatif que l'on y cherche les origines de la recherche sur le terrain, et que non seulement l'on s'interroge sur les relations entre les instructions de voyage et les procédures d'enquête contemporaines, mais aussi, et surtout, que l'on réfléchisse sur leur fonction d'instrument à même de refonder et renouveler l'historiographie scientifique 2.
-------------1. Cf. par exemple: Don D. Fowler, «Notes on inquiries in Anthropology: a bibliographic essay», Timothy H. Thoresen dir., 1975, y. 15-32 ; Gérard Leclerc, L'observation de l'homme: une histoire des enquêtes sociales, Paris, Editions du Seuil, 1979 ; Justin Stagl, Apodemiken, eine riisonnierte bibliographie der reisetheoretischen literatur des 16.,17.,18. lahrhunderts, Paderbom-München- Wien,-Zürich, Schoningh, 1983 ; Justin Stagl, A History of curiosity: the theory of travel (1550-1800), Chur, Harwood Academic Publishers, 1995 ; James Drry, «A history of field methods », dans Ethnographic Research. A guide to General Conduct, R.F. Ellen dir., London, Academic Press, 1984, p. 35-61. En ce qui concerne les études italiennes sur les instructions de voyage, cf. Sergio Moravia, La scienza dell 'uomo nel Settecento, Bari, Laterza, 1970, et du même auteur Il pensiero degli Idéologues, Firenze, Nuova Italia, 1976. Les recherches de Moravia, bien qu'elles n'ignorent pas l'importance méthodologique des instructions de voyages, ne traitent essentiellement que de leur rôle dans la science de l'homme. Pour les instructions dans le domaine de l'histoire naturelle, on peut citer le bref panorama qu'en trace Annamaria Tagliavini, « Alla scoperta della natura », dans Notizie di viaggi lontani. L' esplorazione extraeuropea nei periodici del primo ottocento (1815-1845),Maurizio Bossi dir., Napoli, Guida, 1984,p. 313344. Cf. aussi Si!via Collini, Antonella Vannoni, « Viaggiare per conoscere : le istruzioni per viaggiatori e scienziati tra Sette e Ottocento », Antologia Vieusseux, 1 n° sp., 1995 : 85-102. 2. Nous voulons rappeler ici le colloque international organisé par la Société française pour

l'histoire des sciences de l'homme qui s'est tenu à Paris en 1992 : Les questionnaires et

guides

d'enquête dans les sciences de l'homme: objets, objectivations, objectivités (1750-1950). Le colloque, par sa problématique interdisciplinaire et par son ouverture sur une longue durée historique, a permis de prendre en considération un large éventail des travaux dans ce domaine. fi faut aussi rappeler le volume publié sous la direction de Claude Blanckaert, Le terrain des sciences humaines. Instructions et enquêtes (XVIlt -xr siècle), Paris, L' Harmattan, 1996.Dans la perspec-

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Les instructions

scientifiques

pour les voyageurs

Ce n'est pas tout: l'étude des instructions de voyage, qui dès leur apparition au XVr siècle, ont connu une très large diffusion dans toute l'Europe, permet aussi de découvrir une tradition de recherche antérieure à la « naissance» de l'ethno-anthropologie. Or il n'est pas possible d'ignorer cette tradition quand on veut considérer globalement l'histoire de ces disciplines. À l'aide de ces textes qui furent écrits et publiés au cours de quatre siècles, il nous est possible non seulement d'élucider et d'apprécier les enjeux et les méthodes propres à l'observation de l'homme avant la fondation des disciplines qui en firent leur objet exclusif d'étude, mais aussi de saisir les orientations et les exigences empiriques liées à l'évolution et à la spécialisation de ces sciences. Les instructions de voyage, du fait de cette longue histoire et des transformations notables qui ont été les leurs, offrent alors un point de vue sur les antécédents, la fondation et l'évolution des sciences de l'homme, que nulle autre source peut fournir. Au cours de la majeure partie de la période la plus intéressante dans l'histoire des instructions de voyage (de la fin du XVIeau XIXesiècle), les institutions scientifiques contribuèrent constamment et activement à leur production et à leur diffusion. Souvent les disciplines scientifiques précisèrent et formalisèrent, dans l'élaboration de ces textes, leurs objectifs, leurs demandes de connaissances et les problèmes pratiques et théoriques qu'elles affrontaient, de sorte que certaines instructions pour les voyageurs peuvent apparaître comme de véritables manifestes programmatiques et méthodologiques. Nous les avons étudiées de façon systématique, les considérant du point de vue de leurs formes (manuels généraux, questionnaires, etc.), comme du point de vue de leur contenu (présupposés théoriques, indications méthodologiques, objets de recherche, stratégies d'observation et de recueil des données, etc.), les distribuant dans des tableaux synoptiques (chronologiques, selon la forme, la discipline, la destination géographique, etc.). Nous avons aussi essayé de mettre en lumière leurs caractères distinctifs, les diverses finalités qu'elles ont assumées au cours du temps, quelle a été leur évolution, et dans quelle mesure cette évolution reflète les changements qui se sont produits dans la communauté scientifique dont elles furent, certes dans une mesure variable, l'expression. Les pages qui suivent contiennent les premiers résultats de ces diverses analyses. En accompagnant cette étude d'un ample choix de textes, que nous avons sélectionnés parmi les plus représentatifs de chaque type et de chaque domaine de recherche, et qui, dans la plupart des cas, sont peu connus et difficiles à

trouver, nous pensons mettre à la disposition des lecteurs un ensemble

qui

-------------tive que nous mentionnions plus haut, le numéro spécial de la revue La ricercafoZkZorica (n° 32, octobre 1995) dirigé par Sandra Puccini, « Alle origini della ricerca sul campo, guide e istruzioni di viaggio dal XVIIIal XXsecolo », est d'un très grand intérêt. Plus récemment, ces thèmes ont été approfondis lors du colloque Le istruzioni scientifiche per i viaggiatori neZ Sette e Ottocento : programmi e richieste conoscitive nell'indagine geografica, naturalistica e antropoZogica (Florence 24-27 septembre 1997), organisé par le Centro Romantico du Gabinetto Vieusseux, l'Istituto e Museo di Storia della Scienza, l'Université de Florence et la Société française pour l'histoire des sciences de l'homme. Pour les perspectives ouvertes par ce dernier colloque, nous renvoyons aux actes qui seront publiés au plus tôt.

Introduction

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pourra témoigner directement de l'importance intrinsèque des instructions de voyage et de leur signification en tant que sources de l'histoire de la science. 2. Les tâches des instructions et leurs voies de diffusion Si on a toujours attribué au voyage un rôle essentiel dans l'acquisition de nouvelles connaissances, ce n'est qu'à partir du XVIIIe siècle qu'il a acquis le statut d'une authentique entreprise scientifique. Dès les premières années du XIXe siècle, les noms des voyageurs occupent une place considérable dans les

histoires des sciences1. Les spécialistes de toutes les disciplines, de la zoologie
à la botanique, de la géologie à la paléontologie, de l'anthropologie à l'ethnologie, reconnaissent publiquement devoir une grande partie des progrès de leur savoir aux données, informations et objets rapportés par les voyageurs, sans pourtant mentionner les instructions. Cependant, au début du XIXe siècle, Gilles Boucher de la Richarderie, qui voulait mettre de l'ordre dans l'immense et chaotique littérature traitant des voyages, avait consacré une section entière de sa Bibliothèque universelle des voyages2 aux « Instructions et traités préliminaires sur l'utilité des voyages et la manière de les rendre utiles », mettant ainsi en évidence la spécificité de ces textes et le rôle qu'ils avaient eu dans l'histoire des voyages. Ces textes partagent en effet de nombreux traits communs qui permettent de les rassembler et d'affmner qu'ils appartiennent, à quelque date qu'ils aient été écrits et publiés, à un genre déterminé qui, dans l'ensemble de la littérature de voyage, possède sa propre histoire. Néanmoins, en ne relevant que les traits communs à ces textes, on risquerait de négliger l'enchevêtrement d'éléments théoriques, méthodologiques et institutionnels qui les caractérisent et en font l'un des domaines les plus fascinants de la littérature de voyage. En nous réservant donc de souligner les distinctions qu'imposent la chronologie, la diversité des formes et des questions abordées, nous définirons ainsi les instructions de voyage: des textes conçus pour orienter, guider et diriger l'activité du voyageur, afin que son expérience soit, pour lui-même comme pour la collectivité à laquelle il appartient, la plus utile possible. Orienter le voyageur pour que ne lui fassent pas défaut les coordonnées indispensables à son déplacement dans des territoires souvent complètement inconnus; le guider pour qu'il ne soit pas assailli et égaré par les innombrables sollicitations d'une réalité qui diffère de celle qui lui familière; enfin le diriger pour que l'expérience qui sera la sienne puisse se traduire en une véritable occa-

-------------1. Georges Cuvier, par exemple, consacre de nombreuses pages aux entreprises des voyageurs et leur attribue avec enthousiasme le mérite des progrès les plus importants accomplis dans les diverses sciences: cf. Georges Cuvier, Histoire des progrès des sciences naturelles depuis 1789 jusqu'à ce jour, Paris, Baudoin, Delangle, 1826-1836. 2. Gilles Boucher de La Richarderie, Bibliothèque universelle des voyages, ou notice complète et raisonnée de tous les voyages anciens et modernes..., Paris, Treuttel et Würtz, 1808.

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Les instructions

scientifiques

pour les voyageurs

sion d'enrichissement des connaissances1 ; c'est en cela que consiste l'utilité du
voyage, puisque comme l'écrivent de nombreux auteurs dont nous parlerons, « le voyage nous rend tous meilleurs, plus sages et donc plus heureux» 2. Mais avant de nous attarder sur la période qui vit l'institutionnalisation du voyage scientifique, et pour laquelle les instructions constituent donc des documents essentiels pour reconstruire les orientations et les questions de la science contemporaine, nous ferons un pas en arrière et jetterons un rapide coup d'oeil sur les instructions des siècles précédents. Le rôle du voyage comme expérience éducative est le fil rouge qui unit la quasi-totalité des instructions qui circulent en Europe au cours des XVIeet XVIIe siècles. Il s'agit alors de véritables traités sur l'art du voyage -l' ars peregrinandi 3 - qui se présentent souvent comme la «bibliothèque du voyageur », l'instrument qui lui est indispensable s'il veut mettre à profit les innombrables sollicitations de sa curiosité. Pour les auteurs de ces instructions, la rencontre avec des réalités étrangères représente en effet une occasion unique d'enrichir son esprit, de rectifier son jugement, et de parachever ainsi sa formation d'individu. Aucune connaissance indirecte ne peut remplacer cette vision des choses elles-mêmes, ce contact avec la réalité extérieure par le seul intermédiaire des sens, et en particulier de la vue, ce vecteur privilégié de la connaissance. Ce primat de l'observation directe est affirmé fortement par les anglais James Howell et Richard BIome, les auteurs de deux très intéressants traités sur le voyage qui parurent respectivement en 1642 et en 16704. Bien qu'elles limitent l'utilité de l'expérience du voyage au seul profit du sujet voyageur, de telles œuvres témoignent de la volonté de former ce sujet pour en faire un observateur préparé et attentif, afin que son voyage soit une réelle occasion

-------------1. Il est à ce propos intéressant de lire ce qu'écrit Leopold von Berchtold, philanthrope et voyageur allemand (1738-1809), auteur d'un manuel d'instructions qui fut publié à Londres en 1789 et traduit en français en 1797 et qui eut un immense succès: « La multitude et la variété des objets détournent continuellement l'attention et l'empêchent de s'appliquer aux seules recherches vraiment importantes. C'est pour n'avoir pas pris cette précaution, que souvent, on ne retire que peu de fruit des voyages qui ont coûté beaucoup de tems et de fatigues» (Leopold von Berchtold, Essai pour diriger et étendre les recherches des voyageurs qui se proposent l'utilité de leur patrie..., Paris, Du Pont, 1797, p. xv). 2. L'Anglais John Coackley Lettsom (1744-1815), membre de la Royal Society, voyageur et auteur d'instructions écrit ainsi: « L'état des arts, des sciences et des loix des différentes nations sont des objets bien dignes d'exercer la curiosité du Philosophe, et qui, lorsqu'ils sont judicieusement examinés, tendent tous à perfectionner l'entendement humain et à rendre les hommes meilleurs, plus sages, et par conséquent plus heureux» (John Coackley Lettsom, Le voyageur naturaliste, ou instructions sur les moyens de ramasser les objets d'histoire naturelle et de les bien conserver..., Amsterdam, Paris, Lacombe, 1775. La première édition anglaise date de 1773). 3. Cf. par exemple David Froelich, Bibliotheca, seu cynosura peregrinantium, hoc est viatorium omnium hactenus editorum absolutissimus, jucundissimus, utilissimimque..., Ulmae, imprensis et typis Wolffangi Eudteri, 1644, 2 vol. 4. Cf. James Howell, Instructions for forreine travell, shewing by what cours and what compasse of time one may take an exact survey of the Kingdoms and states of Christendome and arrive to the practicall knowledge of the languages, London, Mosley, 1642. Cf. aussi Richard Blome, « A treatise oftravel », dans George Meriton, A geographical description of the four parts ofWorld..., London, 1670.

Introduction

19

d'enrichissement cognitif. Cette exigence s'exprime dans les listes détaillées de connaissances que le voyageur doit posséder avant d'entreprendre son voyage: la topographie, l'histoire, les beaux-arts, la science et la religion du pays qu'il visitera, la langue dont la connaissance est indispensable pour entrer en contact avec les habitants. Le voyageur devra, le long de son itinéraire, concentrer toute son attention sur ces mêmes questions (géographie physique, population, économie, organisation juridique et politique), et confronter les connaissances qu'il aura acquises préalablement avec la réalité qu'il observera directement, pour les vérifier ainsi sur le terrain. Il devra en outre s'être muni d'instruments de mesure, de cartes et d'un équipement qui lui permettent de se déplacer le plus confortablement possible et dans la plus grande sécurité. Ces prescriptions sont celles qui reviennent le plus souvent. Certains auteurs, comme BIome, concluent par une sorte de classification des divers types de voyages: depuis celui que l'on fait pour apprendre une langue jusqu'à ceux qui sont organisés pour l'évangélisation des peuples non-chrétiens. Les textes de cette période attestent donc la volonté de fournir une méthode applicable à toutes sortes de voyages, et qui vaille pour tous les voyageurs, de façon que leurs observations, le voyage n'eût-il pour fin que le perfectionnement d'une éducation individuelle, aient une valeur qui ne soit pas seulement subjective. Une telle intention est confirmée par l'importance que les instructions, dès le XVIIe siècle, attribuent au journal de voyage. Celui-ci témoignera d'une part de la précision des observations, et constituera, d'autre part, dans la mesure où le public pourra en prendre connaissance, le moyen de transformer une expérience individuelle en patrimoine cognitif d'une communauté entière. Dans son De peregrinatione

gallica de 1624 1, Thomas Erpenius indique le matériel indispensable pour
écrire et prescrit à ceux qui voyagent de noter les choses dans l'ordre même où elles se présentent à leur vue. Ce n'est que lors d'une rédaction ultérieure, à laquelle seront consacrés les moments de repos, que les observations immédiates devront être réélaborées et articulées en paragraphes traitant d'une seule question, paragraphes dont les titres sont déjà indiqués par Erpenius. Celui-ci ne néglige pas non plus de donner des conseils pour que le texte produit soit lisible. Bien qu'ils ne soient destinés qu'à servir de guide dans un voyage qui parachève et porte à sa perfection l'éducation d'un individu, et qu'ils soient donc conçus comme les instruments d'un procès de connaissance personnelle, les textes de l'ars peregrinandi traitent de thèmes et se présentent sous des formes que l'on retrouvera dans les instructions destinées à une étude scientifique de l'homme et du monde naturel. De ce point de vue, l'articulation interne des textes, les diverses rubriques dont ils traitent (des fins du voyage aux qualités physiques requises, de la préparation préliminaire aux normes de comportements auxquelles il faut se plier, etc.), sont particulièrement significatives, comme le sont aussi les objets sur lesquels les auteurs d'instructions attirent -----------1. Cf. Thomas Erpenius, De peregrinatione gallica utiliter instituende tractatus, item brevis admodum tractatus in totius Galliae, dans A.H. Lackmann, Miscellanea Litteraria, Amburgi, 1721.

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Les instructions

scientifiques

pour les voyageurs

l'attention du voyageur (géographie physique des contrées traversées, caractéristiques individuelles et sociales des populations rencontrées, etc.). Ces objets, nous le verrons, coïncident largement avec ceux qui intéresseront les voyageurs philosophes du siècle suivant. L'analyse des traits thématiques et structuraux communs aux textes de l'ars peregrinandi et aux instructions scientifiques constitue, dans une étude historique des instructions de voyage en général, un élément important pour interpréter l'évolution d'un genre qui a une histoire de quatre cents ans. Les affmités que l'on peut découvrir entre ce noyau de textes et les instructions postérieures, bien qu'elles ne suffisent pas à prouver une filiation directe, mettent en lumière un rapport de «parenté» que l'on ne peut négliger quand on examine l'ensemble de ces productions. C'est dans le domaine des sciences de l'homme qu'il est possible de découvrir et de suivre le plus facilement cette évolution, car le changement radical d'orientation - des instructions pédagogiques aux instructions scientifiques - ne se traduit pas ici par un changement aussi radical dans les objets d'études 1. Si les instructions qui circulaient en Europe aux XVr et XVIIe siècles soulignent le rôle pédagogique du voyage, les œuvres qui paraissent après 1650 ont, elles, été expressément élaborées pour orienter les voyageurs vers des recherches dont les résultats peuvent être utiles pour la science. C'est dans cette période que deux grands naturalistes anglais, Robert Boyle

et John Woodward 2 publient deux ouvrages à caractère ouvertement scienti-

fique. Les General heads for the natural history of a country, great or small, drawn out for the use of travellers and navigators de Boyle furent tout d'abord publiées dans les Transactions of the Royal Society en 1666, puis reprises en 16923 sous la forme d'un petit manuel. Ce texte s'adresse explicitement aux voyageurs et aux navigateurs qui désireraient contribuer au progrès de l'histoire naturelle. Boyle insiste, comme d'autres avant lui, sur la nécessité d'une préparation préalable ainsi que sur l'acquisition d'une méthode qui puisse guider les observations qu'il faudra accomplir. Mais il s'agit cette fois-ci d'observations qui auront pour objet des phénomènes intéressant directement la science. Il aborde une série de problèmes qui renvoient tantôt à la réalité naturelle, tantôt à la réalité humaine, et énumère tous les objets auxquels le voyageur devra être attentif. Il exige non seulement une observation systématique et rigoureuse de
-------------1. Cf. C. Blanckaert, « Histoires du terrain. Entre savoirs et savoir-faire », dans Le terrain..., C. Blanckaert dir., op. cil., p. 21-29 ; cf. aussi A. Vannom, Le istruzioniscientijiche per i viaggiatori: istruzioni e scienza dell 'uomo, thèse de Doctorat, Université de Florence, 1996, chapitre I. 2. Cf. John Woodward, Briefinstructionsfor making observations inall parts of the world as also for collecting, preserving, and sending over natural things..., London, Richard Wilkin, 1696 [London, Society for the Bibliography of Natura! History (Sherborn Fund Facsimile 4), 1973]. 3. Robert Boyle, General heads for the natural history of a country, great or small, drawn out for the use oftravellers and navigators ..., London, 1. Taylor, 1692. Cette édition contient, à la différence de la précédente, des parties ajoutées « by another hand» qui complètent les instructions de Boyle avec des questions concernant certains objets particuliers, relevant du domaine de l'histoire naturelle comme d'autres domaines, et intéressant certains pays et régions déterminés du globe.

Introduction

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tout ce qui pourrait éclairer l'histoire naturelle d'un pays, mais il oriente aussi l'enquête du futur voyageur vers la connaissance des pratiques qui pourraient conduire à une amélioration immédiate de la condition humaine: techniques agricoles, techniques d'extraction minières, et en général toute forme d'exploitation des ressources naturelles. Boyle est, à l'évidence, soucieux d'encourager des recherches dont le fruit ne se limite pas à quelques résultats n'ayant d'intérêt que pour une étroite communauté de savants. Il voudrait que ces enquêtes contribuent au bien-être et au bonheur d'une large collectivité. Au XVIIIesiècle on assiste à un remarquable développement de la production de ces textes: voyageurs, naturalistes, institutions scientifiques s'y emploient activement; ils sollicitent les gouvernements pour que ceux qui prennent part aux expéditions soient mis en mesure d'accomplir des recherches dans des domaines relevant des compétences les plus disparates. Les voyageurs sont maintenant investis d'une fonction publique et appelés à rendre compte de leur activité. Et puisqu'ils devront contribuer à l'avancement des sciences et au bonheur de l'homme, John Lettsom de la Royal Society peut les qualifier à juste
titre de bienfaiteurs publics
1.

La circulation de ces textes dans l'Europe entière témoigne de leur opportunité : les éditions se succèdent à un rythme soutenu, les traductions ne se font jamais attendre et l'on rencontre aussi des plagiats. L'un des exemples les plus patents reste l'Essai d'instructions pour voyager utilement, qui fut publié en 1715, et que son auteur, Jean-Frédéric Bernard d'Amsterdam, composa en puisant sans vergogne dans l'ouvrage de Boyle dont il reproduisit presque tels quels le plan comme le contenu 2.D'autres textes ont, comme nous venons de le dire, plusieurs éditions, et circulent en diverses langues, sous des titres différents. Souvent ils sont inclus dans des ouvrages destinés à des lecteurs différents de ceux pour lesquels ils avaient été originellement conçus. C'est notamment le cas de l'Essai pour diriger et étendre les recherches des voyageurs

qui se proposent l'utilité de leur patrie 3, œuvre de Leopold von Berchtold, qui
fut publiée en anglais en 17894 et fut insérée, avant d'avoir une édition française autonome, dans le Guide des voyageurs en Europe de Heinrich August Reichard 5. Les instructions élaborées par Johann David Michaelis pour le voyage en Arabie du danois Carsten Niebuhr, outre une première édition allemande, eurent trois éditions en langue française, dont une fut publiée à Londres

-------------1. 1. C. Lettsom, op. cit., p. III. 2. Cf. Jean-Frédéric Bernard, « Essai d'instructions pour voyager utilement où l'on voit ce qu'on doit examiner dans les voyages par rapport à la géographie », dans Recueil de voyages au Nord contenant divers mémoires très utiles au commerce et à la navigation, Amsterdam, Chez 1.F. Bernard, 1715. Bernard attribuera l'Essai à son auteur seulement dans l'édition du 1731. 3. L. von Berchtold, op. cit. 4. L. van Berchtold, An essay to direct and extend the inquiries of patriotic travellers..., London, Printed for the author, 1789. 5. Heinrich August Reichard, Guide des voyageurs en Europe, Weimar, Bureau d'Industrie, 1793.

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Les instructions

scientifiques pour les voyageurs

en 1768 sous un titre plus alléchant que l'original dans le but probable de toucher un plus vaste public 1. Ce dernier exemple et d'autres semblables ne représentent qu'un des aspects, le plus évident, d'un phénomène beaucoup plus large. Comme cela se constate surtout au XI~ siècle, les grands périodiques européens jouent un rôle important dans la diffusion des instructions auprès d'un plus vaste public: reproduisant les textes écrits par les savants et par les institutions scientifiques, ils les font circuler dans des milieux pour lesquels ils n'avaient pas été originairement rédigés 2. La Bibliothèque Universelle de Genève fournit un exemple assez significatif de cette diffusion par des périodiques non spécialisés et à grand tirage: dans sa section « Sciences et Arts », elle publie des comptes rendus d'instructions scientifiques lues à l'Académie, de larges extraits de volumes récemment parus, ou même des versions revues et amplifiées de textes plus anciens. Ainsi, l'Instruction pratique pour les collections botaniques de Candolle, qui, comme nous le dit leur auteur, avait été imprimée en 1821 pour un cercle restreint de correspondants, fut reproduite en 1834, « avec quelques développements », dans la revue genevoise 3. 3. Les instructions préliminaires: la formation du voyageur

Dès leur apparition, les instructions de voyage font une large place à cet ensemble d'indications, conseils et véritables préceptes, que nous pourrions appeler les instructions préliminaires pour bien voyager. Elles constituent le programme d'une phase de formation préparatoire au cours de laquelle il faudra que le voyageur s'informe, qu'il acquière des connaissances, et, au moyen d'une « gymnastique» physique et spirituelle, qu'il s'habitue aux comportements utiles à l'accomplissement de sa tâche. Autrement dit, il s'agit pour le voyageur de se munir d'une sorte d'outillage conceptuel, d'un bagage d'aptitudes pratiques et théoriques aussi indispensable que le bagage matériel à la bonne réussite du voyage. Nombreux sont les auteurs qui consacrent aux instructions préliminaires et aux indications programmatiques et méthodologiques une section importante de leurs œuvres. Dans la quasi-totalité des textes, l'auteur insiste sur l'idée qu'avant d'instruire les autres (formule qui est déjà en soi significative, puisqu'elle présuppose que les résultats du voyage seront partagés), il faut tout d'abord s'instruire soi-même. Cette attention à la formation préliminaire du ------------1. Johann David Michaelis, Recueil de questions proposées à une société de savans qui par ordre de sa Majesté Danoise font le voyage de l'Arabie ..., traduit de l'allemand, Francfort-surIe-Main, Garbe, 1763. Cf. aussi Johann David Michaelis, Les voyageurs savants et curieux, ou tablettes instructives et guide de ceux que sa Majesté Danoise a envoyés en Arabie..., Londres, aux dépens de la Compagnie, 1768. Une autre édition, datée de 1774, a été publiée à Amsterdam et à Utrecht sous le même titre que la précédente. 2. En ce qui concerne le rôle joué par les périodiques dans la diffusion de la littérature de voyage et donc des instructions: cf. Notizie di viaggi lontani..., M. Bossi 00., op. cit. 3. Cf. Auguste Pyramus de Candolle, « Instruction pratique pour les collections botaniques », Bibliothèque Universelle, « Sciences et Arts », LVI, X, 2, 1834 : 169-191.

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voyageur et à son comportement se retrouve, sous des formes quasi identiques, dans des textes éloignés chronologiquement et qui diffèrent par leur objet. Et si elle n'est pas étonnante dans les textes, nombreux au XVIIe siècle, qui sont consacrés au « voyage pédagogique », elle l'est plus dans des instructions à caractère nettement scientifique tel que l' lnstructio peregrinatoris de Linné. En quoi consistent ce savoir et ces aptitudes préalables? On demande avant tout au futur voyageur d'être au courant des lois et de l'état des connaissances dans son pays et dans le pays qu'il visitera: il devra connaître l'histoire naturelle, la chimie, la métallurgie, la mécanique, la géographie, la navigation, les langues, le dessin, la médecine et la musique. En outre, il est demandé au voyageur de se doter des moyens pratiques qui lui permettront de voyager avec fruit. Tout d'abord il faut qu'il apprenne la langue locale, sans la connaissance de laquelle il lui serait pratiquement impossible d'effectuer son travail, car non seulement il ne serait pas à même de communiquer avec les habitants, mais il ne pourrait pas traduire l'exacte dénomination des lieux et des objets, ce qui invaliderait l'enquête la plus scrupuleuse 1. Si l'on conçoit la connaissance de la langue comme la condition fondamentale d'un véritable accès au pays de destination, ce n'est pas la seule: les instructions énumèrent d'autres clauses importantes, par exemple la connaissance de la géographie physique, à laquelle il est utile d'adjoindre un minimum de compétences en cartographie et en toponymie, qui permettront au voyageur d'étudier en chambre la nature physique du pays avant de l'étudier sur le terrain. Dans ce projet de formation préalable, de nombreux auteurs conseillent à l'aspirant voyageur d'élargir ses connaissances non seulement en s'informant à partir des sources écrites dont il peut disposer (et que, par ailleurs, il conviendra qu'il emporte avec lui), mais aussi en prenant directement contact avec ceux - chercheurs, savants de profession, voyageurs au repos - qui pourront lui communiquer de vive voix les enseignements de leurs propres expériences. La documentation préalable, écrite ou non, sera d'autant plus utile qu'elle sera différenciée selon les zones géographiques ou les secteurs de la science que le voyageur aura choisis comme objet de son travail. Une solide préparation culturelle et technique constitue donc la première condition d'un voyage fructueux. Johann David Michaelis rappelle que l'attention que le voyageur prêtera aux phénomènes étudiés dépend étroitement de son degré d'instruction.

-------------

1. Michaelis est l'auteur qui critique de la façon la plus explicite les voyageurs improvisés qui partent dépourvus des connaissances les plus élémentaires sur le pays où ils se rendent, en tout premier lieu ceux qui en ignorent la langue: cf. J.D. Michaelis, Recueil de questions ..., op. cit., 1774, p. I-IV.À ce propos ce qu'écrit l'auteur anonyme de L'art de voyager utilement est intéressant. Son ouvrage, publié à Amsterdam en 1648, abonde en conseils pratiques et en recommandations morales. Le voyage y est vu comme l'accomplissement d'une éducation et une occasion de connaître directement la réalité. Il y est recommandé de ne pas apprendre la langue locale mais plutôt une autre assez répandue. L'auteur estime en effet que la pratique de la langue locale risquerait d'induire le voyageur à une excessive familiarité avec les indigènes (cf. L'art de voyager utilement, Amsterdam, 1648, p. 6).

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Les instructions

scientifiques

pour les voyageurs

D'autres qualités et aptitudes personnelles sont estimées tout aussi indispensables à la réussite de l'entreprise 1: le voyageur« doit jouir d'une bonne santé, être d'une complexion saine et vigoureuse, et dans la force de l'âge» 2 ; il doit savoir nager, être préparé à affronter difficultés et privations, et les auteurs lui conseillent pour ce faire de s'exercer afm d'acquérir une plus grande résistance à la fatigue. Les rédacteurs qui traitent expressément des vertus intellectuelles et morales que l'on peut exiger d'un voyageur, insistent pour leur part sur le fait que l'esprit ne doit pas être entièrement formé, car ce n'est qu'à cette condition qu'il sera dépourvu de cette « prévention» qui « aveugle le jugement ». La pauvreté matérielle et la souplesse qui sont propres aux jeunes gens constituent ainsi la parfaite métaphore de la disponibilité et de l'ouverture d'esprit qu'un voyageur doit avoir ou tout au moins s'efforcer d'acquérir3. Outre une humilité intellectuelle, condition préalable pour accepter de s'instruire, et une humilité que l'on pourrait qualifier de culturelle, requise à qui doit être prêt à se dépouiller de ses habitudes pour adopter un nouveau style de vie, il est demandé au voyageur de faire preuve d'humilité morale. Linné consacre une des parties de son Instructio peregrinatoris à ces questions : parmi les normes principales du comportement qu'il préconise, il indique qu'il faut éviter toute attitude et toute action licencieuses, qu'il faut faire preuve de modération dans la consommation de nourriture et de tact dans les rapports sociaux 4. La recommandation de se plier aux usages locaux, en adoptant, dans

-------------

1. Comme nous l'avons dit, des auteurs assez éloignés chronologiquement ont une conception très voisine des qualités qu'il est nécessaire de posséder pour bien voyager. Selon Richard BIome,
en 1670, le voyageur idéalà mi chemin entre le savant et le gentleman

- doit

être cultivé et doté

d'une prestance physique remarquable (cf. R. BIome, op. cil.). Madame de Genlis, qui publie en 1800 un ouvrage intitulé Le voyageur, lequel était destiné aux jeunes, leur donne les mêmes conseils: le voyageur doit être « simple, naturel, sans prétention », éviter « la flatterie [...] qui rend méprisable, [...] la causticité et surtout le dénigrement» (cf. Stéphanie-Félicité de Genlis, Le voyageur, Berlin, La Garde, 1800, p. XV-XVI). 2. Bourdet de la Nièvre, Mémoire à Messieurs les Professeurs-Administrateurs du Muséum d'histoire naturelle au Jardin du Roi, sur les qualités et les connoissances que doit avoir un naturaliste-voyageur sur les moyens de recueillir, de conserver, et d'expédier une grande quantité d'objets d'histoire naturelle, le plus sûrement et le plus économiquement possible, suivi d'un traité de la Taxidermie, Beme-Lausanne-Genève, Walthard et Burgdorfer-Fischer-Desrogis, 1820, p. 2. Un compte rendu du manuel de Bourdet fut publié dans la Bibliothèque Universelle, « Sciences et Arts », XIV, 2, 1820 : 124-132. 3. Ainsi Thoulet, auteur d'un article sur le rôle éducatif des voyages, écrit: « La meilleure
manière

- j'allais

dire l'unique

manière

de voyager

-

consiste

à voyager jeune,

à l'âge où les

habitudes n'étant pas invétérées, nous sommes encore susceptibles de les modifier, et où néanmoins, nous sommes doués d'une maturité suffisante pour que nos sentiments et nos facultés soient dans la plénitude de leur développement [...]. Il faut voyager pauvre, parce que la nécessité de gagner son pain sauve des hésitations si compréhensibles du début et oblige à se jeter dans la mêlée », 1. Thoulet, « Le rôle des voyages dans l'éducation », Revue scientifique, LI, 1893 : 808812. 4. Cf. C. Linné, « lnstructio peregrinatoris quam sub praesidio D.D. Car. Linnaei proposuit £ricus And. Nordblad» (Upsaliae 1759 Maji 9), dans Amoenitates Academicae, seu dissertationes variae physicae, medicae, botanicae, Holmiae, Laurentii Salvii, 1760, v. V, p. 298-313.

Introduction

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la mesure du possible, les habitudes alimentaires et vestimentaires, le mode de vie des populations, découle de l'idée qu'on se procurera ainsi un « laissezpasser» qui permettra la pénétration dans un pays différent de son pays d'origine. Les auteurs qui souscrivent à de telles recommandations soulignent, outre les avantages pratiques indéniables qu'il y a à les suivre, leur nette préférence pour une enquête qui accueille ses objets dans leur manifestation concrète et immédiate. Le déguisement, la capacité de s'immerger dans une situation assument une fonction très importante et dont les résultats ne sont pas seulement d'un profit pratique: y recourir signifie que l'on cherche à « amoindrir la distance» entre l'observateur et l'objet de son observation; c'est une attitude qui garantit un meilleur regard sur les choses, une vision plus directe 1. Exemplaire, à cet égard, est le portrait du voyageur idéal que dresse Bourdet de la Nièvre dans son Mémoire sur les qualités et les connaissances que doit avoir un Naturaliste-voyageur, un mémoire qu'il adressa aux Professeurs du Muséum quand il était lui-même candidat à un poste de naturaliste-voyageur2. Les volumineux manuels du XI)( siècle, véritables sommes des connaissances de l'époque, ouvrages de consultation pour les voyageurs spécialistes d'une discipline particulière, incluent, eux aussi, presque toujours, des indications et conseils sur la « manière morale de voyager ». En 1834, John Richard Jackson, auteur d'un manuel de grande diffusion, demande au voyageur une « constitution robuste» qui « supporte les extrêmes du chaud et du froid, du sec et de l'humide, les fatigues et les privations» et il faut, en outre, qu'il réunisse « la douceur et la patience à l'énergie et à la fermeté, la prudence à la bravoure» 3. À la fin du xrxe siècle, David Kaltbrunner, membre de la Société de Géographie de Genève, consacre encore la première partie de son énorme Manuel du voyageur à la préparation du voyage. Il y est question bien sûr de l'équipement et de l'outillage mais aussi des connaissances qu'il faut avoir et des qualités qu'il faut s'efforcer d'acquérir: «talent et habitude de l'observation de la nature », « esprit d'investigation et d'observation », .. 4 « sens crItIque» . À travers leur longue histoire, les textes consacrés à la formation personnelle du voyageur, quels que soient le siècle et le contexte dans lesquels ils ont été écrits, témoignent d'un intérêt presque constant à l'égard d'éléments qui, même s'ils ne sont pas directement commandés par la finalité scientifique du voyage, en constituent, au moins pour les auteurs de ces instructions, un auxiliaire fondamental.
-------------1. Rappelons, à titre d'exemple, la grande valeur que Johann Ludwig Burckhardt accorde au fait de se dépouiller de ses «habits» européens et d'adopter ceux des indigènes: cf. J.L. Burckhardt, Voyage en Arabie contenant la description des parties du Hedjaz regardées comme sacrées par les Musulmans, Paris, Bertrand, 1835. 2. Cf. ici même p. 101. 3. J.R. Jackson, Aide-Mémoire du voyageur, ou Questions relatives à la Géographie physique et politique, à l'Industrie et aux Beaux-Arts, etc. à l'usage des personnes qui veulent utiliser leurs voyages, Paris, Bellizard, 1834, p. XXXVII-XXXVill. 4. David Kaltbrunner, Manuel du voyageur, Zürich, WÜfster et Cie, 1879.

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Les instructions

scientifiques

pour les voyageurs

4. Objets et forme des instructions de voyage Il convient pour achever ce bref panorama sur les instructions en général d'examiner de plus près quel est leur contenu et sous quelles formes elles se présentent. Ces formes soulèvent des questions sur lesquelles nous reviendrons bientôt; commençons par les énumérer. Ce sont les suivantes: le manuel d'instructions générales conçu pour des recherches qui s'étendent à la totalité du monde naturel sans références particulières à des zones géographiques; le texte plus court visant une recherche déterminée (par exemple une branche de l'histoire naturelle ou une contrée particulière) ; le manuel général regroupant des chapitres traitant des diverses disciplines, chacun ayant été rédigé par un spécialiste; le questionnaire, suite de questions concises portant sur les divers domaines de recherche (des textes qui, à l'instar des manuels, peuvent être transdisciplinaires ou ne traiter que d'un secteur particulier de la science). Il faut ajouter à ces catégories les manuels consacrés aux techniques de récolte et de conservation des objets destinés aux collections scientifiques ou à l'acclimatation. Certaines de ces formes perdurent du XVIe au XIXe siècle: c'est le cas des manuels d'instructions générales dont on trouve encore des exemples à la fin du XIXe siècle. D'autres sont en revanche spécifiques d'un moment dans l'histoire du genre, ou tout au moins elles y occupent une place prédominante: les manuels subdivisés par disciplines font ainsi leur apparition vers 1850 et se multiplient dans les dernières années du siècle. Quant aux questionnaires, dont on rencontre quelques exemples au XVIIIe siècle, ils abondent à la fin du XIXe

siècle, en particulierdans le domaine de l'anthropologie 1.
Pour traiter brièvement du contenu des instructions écrites pour servir de guide dans une observation scientifique du monde naturel, nous prendrons comme exemple l'un des textes les plus connus et l'un des mieux accrédités par l'historiographie. Il s'agit de l' Instructio peregrinatoris 2 de Linné (1759), dont on a pu affirmer parfois que c'était la première instruction pour les voyageurs dans le domaine de l'histoire naturelle. Quoique d'illustres naturalistes se fussent auparavant occupés de cette question, et que Linné eût déjà consacré un

paragraphe de sa Philosophia Botanica à la Peregrinatio3, le texte du naturaliste suédois peut être sans aucun doute considéré comme un modèle ayant fait autorité. Malgré son aspect synthétique, il contient en effet tous les éléments qui caractérisent les instructions. Les premiers paragraphes du texte traitent, comme nous l'avons vu, du comportement que le voyageur devra adopter s'il ne veut pas compromettre le résultat de son entreprise. Il est ensuite question des objets ------------

1. Dans le cas des questionnaires d'ethnologie et d'anthropologie de la fin du XIXesiècle, il apparaît de façon assez évidente que leur forme est dictée par le désir de recueillir des données uniformes qui puissent être comparées. Et on peut à juste titre se demander si la prise en considération de cette forme des instructions n'est pas essentielle pour élucider leur histoire dans ses rapports avec l'histoire des exigences scientifiques auxquelles ces textes devaient répondre. 2. C. Linné, « lnstructio peregrinatoris », op. cit. 3. C. Linné, Philosophia botanica in qua explicantur fundamenta botanica..., Stockholmiae, apud Godofr Kiesewetter, 1751, p. 97. Cf. C. Blanckaert, «Histoires du terrain. Entre savoirs et savoir-faire »,dans Le terrain..., C. Blanckaert dir., op. cil., p. 22-23.

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qu'il faudra observer: ceux-ci relèvent des domaines de la géographie, de la physique de la terre, de la lithologie, de la botanique et de la géologie. En outre, Linné souhaite qu'une attention particulière soit accordée à ce qu'il appelle économie et histoire naturelle appliquée (l'extraction minière, l'agriculture, l'élevage), ainsi qu'à la « diététique », laquelle inclut, outre l'alimentation, tout ce qui regarde l'économie domestique et les mœurs. Linné recommande aussi de rencontrer les personnalités scientifiques, de visiter les musées et les monuments, d'étudier l'histoire, les beaux-arts, l'organisation sociale et politique, le commerce du pays que l'on visite, sans négliger de s'informer sur tout ce qui peut concourir « au bonheur de tous ». Le voyageur devra soigneusement prendre note de tout ce qu'il voit, sans jamais se fier à la mémoire et au récit d'autrui. Enfin, puisque les échantillons naturels rapportés par le voyageur ont une grande importance pour compléter les collections de son pays et pour y introduire des espèces végétales et animales inconnues, les instructions concernant leur collecte et leur conservation sont très détaillées. Nous n'avons que peu d'informations sur la diffusion de l' Instructio peregrinatoris. À l'exception d'une exposition sommaire contenue dans le recueil des écrits de Linné, rédigée par l'Anglais Richard Pulteney et successivement traduite en français par Louis Aubin Millin en 1789 1, ce texte n'eut pas, à notre connaissance, d'autre version que celle en latin contenue dans les Amoenitates Academicae. Néanmoins, il nous semble possible d'affirmer sans crainte d'erreur qu'il eut une influence, et souvent une influence directe, sur de nombreux auteurs d'instructions qui en reprendront le plan et les thèmes 2.
-----------1. Richard Pulteney, Revue générale des écrits de Linné: ouvrage dans lequel on trouve les anecdotes les plus intéressantes de sa vie privée, un abrégé de ses systèmes et de ses ouvrages, un extrait de ses Amenités Académiques etc. etc., traduit de l' anglois par L.A. Millin de Grandmaison, avec des notes et des additions du Traducteur, Londres, Paris, Buisson, 1789. 2. Cela ne signifie pas pour autant que ce texte, sans que nous contestions bien sûr l'autorité de Linné, puisse être considéré comme l'origine de la tradition des instructions scientifiques. Outre les ouvrages déjà mentionnés de Boyle et Woodward, publiés avant 1759, on peut aussi citer, par exemple, le Plan de recherches naturalistes en Garfagnana d'Antonio Vallisnieri, qu'il écrivit en latin au début du xVIne siècle et qu'il envoya, avec le compte rendu de ses voyages dans diverses régions de l'Apennin, à la Royal Society de Londres. Les instructions de Vallisnieri, aussi synthétiques que celles de Linné, font preuve elles-aussi d'une volonté d'exhaustivité et d'une orientation clairement scientifique (Cf. Antonio Vallisnieri, « Continuazione dell'Estratto d'alcune Notizie intomo alla Garfagnana... », Supplemento al giomale dei Letterati d' [talia, III, p. 404-419). Il existait déjà aussi avant 1759 de véritables manuels pour la collecte et la conservation des échantillons naturalistes, qui, bien qu'ils puissent apparaître comme excessivement techniques et qu'ils ne s'appuient pas sur une réflexion théorique et méthodologique, fournissent des indications précises et rigoureuses. De tels manuels, par exemple ceux de Étienne-François Turgot et d'Henri-Louis Duhamel du Monceau (1753), témoignent de la volonté d'offrir aux voyageurs le moyen de rapporter des données et des objets que la communauté scientifique pourra réélaborer et utiliser avec profit. (Cf. E.F. Turgot, Mémoire instructif sur la manière de rassembler, de préparer, de conserver et d'envoyer les diverses curiosités d'histoire naturelle, Lyon, Bruyset, 1758. Cf. aussi H.L. Duhamel du Monceau, « Avis pour le transport par mer des arbres, des plantes vivaces, des semences et de diverses autres curiosités d'histoire naturelle », dans E.F. Turgot, op. cil.).

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Les instructions

scientifiques pour les voyageurs

L' [nstructio peregrinatoris fut donc l'une des sources d'inspiration les plus importantes pour ceux qui, dans la deuxième moitié du XVIIIesiècle, traiteront du voyage dans une perspective scientifique. Nombreux furent alors les textes conçus pour donner aux voyageurs des indications sur l'ensemble de leurs activités, depuis la préparation du voyage jusqu'à la conservation et l'expédition des échantillons récoltés. Ils indiquent quels sont les objets et les phénomènes qui, parce qu'ils revêtent, au regard de la science de l'époque, un aspect problématique, requièrent une attention particulière et des interventions spécifiques. Il vaut la peine de s'attarder, à titre d'exemple, sur le Voyageur naturaliste, déjà mentionné, que Lettsom 1 dédie justement à Linné. Ce manuel, qui

eut deux éditions anglaises2 et une prompte traduction française, propose un
modèle d'observation et de description visant à la fois à l'élaboration d'un tableau général exhaustif du pays visité et à un recueil d'informations plus spécifiques concernant des objets et des phénomènes d'intérêt scientifique. L'étude de l' histoire, de l'organisation sociale, des traditions et de la religion, devra précéder la recherche des renseignements d'utilité plus immédiate, ceux, par exemple, relatifs au commerce, à l'industrie et à l'agriculture. Les recherches en histoire naturelle se concentreront sur des espèces végétales et animales, ainsi que sur les produits minéraux les plus caractéristiques de la contrée que le voyageur parcourra. Ce que l'on exige ici du voyageur, c'est une culture presque encyclopédique, ainsi que la capacité de la mobiliser dans ses observations et son expérience directe sur le terrain. Vers la fin du siècle, plus précisément dans la dernière décennie, à côté des manuels dont nous venons de parler et des « instructions générales» élaborées pour guider les recherches en histoire naturelle des grandes expéditions contemporaines, des textes font leur apparition, qui dirigent l'attention du voyageur vers des secteurs disciplinaires déterminés et ne concernent donc que les objets et les phénomènes relevant directement d'une branche du savoir. Les plus intéressants sont ceux de Dolomieu, Besson, Saussure 3 dans le domaine de la géologie et de la minéralogie, le texte de Richard relatif à l'anatomie comparée 4 et celui de Lamarck sur la botanique 5,qui, tous, datent des années 1790, et qui,

-------------1. Cf. lC. Lettsom, Le Voyageur naturaliste, op. cit. 2. Cf. J.C. Lettsom, The naturalist's and traveller's companion containing instructions for collecting and preserving objects of natural history and for promoting inquiries after human knowledge in general, London, Dilly, 1774. Une première édition, publiée un an auparavant, était épuisée. 3. Déodat de Dolomieu, Notes à communiquer à Messieurs les naturalistes qui font le voyage de la Mer du Sud et des contrées voisines du Pôle Austral, Paris, Chardon, 1791 ; Besson, « Observations sur les moyens de rendre utiles les voyages des naturalistes », Journal d'histoire naturelle, II, n° 18, 1792 : 185-210 ; Horace Benedict de Saussure, Agenda du voyageur géologue tiré du quatrième volume des Voyages dans les Alpes, Genève, Paschoud, 1796. 4. Louis-Claude-Marie Richard, «Zootomie, extrait d'une instruction pour les voyageurs naturalistes lue à la Société », Actes de la Société d'Histoire Naturelle de Paris, 1,1792: 61-69. 5. Jean-Baptiste Lamarck, « Instructions aux voyageurs autour du monde sur les observations les plus essentielles à faire en botanique », Bulletin des sciences par la Société Philomatique de Paris, I, 1792 : 8.

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mis à part le texte de Saussure, étaient destinés au voyage d'Entrecasteaux à la

recherche de La Pérouse 1. Dans ces années où les instructions de voyage sont
consacrées à des disciplines spécifiques, il n'en est aucune qui soit destinée à l'étude de l'homme. Il faudra attendre encore une décennie pour disposer

d'instructions ethnologiqueset anthropologiques2.
On peut donc noter, quant aux contenus, une évolution des instructions vers une plus grande spécialisation, ce qui, dans certains cas, en modifie la forme. Il est cependant intéressant de remarquer que les instructions continuent à s'inspirer de modèles différents. À côté des manuels qui, à l'instar de l' lnstructio peregrinatoris de Linné, détaillent de manière discursive les thèmes caractéristiques de cette littérature (préparation préalable, objets et méthodes de travail, récolte et conservation des échantillons naturels, etc.), il existe des questionnaires qui guident l'activité du voyageur en formulant des interrogations spécifiques, portant tantôt sur des objets ou des phénomènes du monde naturel, tantôt sur les réalités humaines. Nous pouvons citer comme exemple de ce type d'instructions les Questions de statistique à l'usage des voyageurs que Constantin François de Volney écrivit

en 17953 et qui mettent le voyageur en condition d'effectuer une enquête précise et systématique sur tous les principaux aspects d'une contrée déterminée. Entre le manuel et le questionnaire, qui représentent deux types extrêmes, il existe de nombreuses formes intermédiaires où nous trouvons à la fois des sections au contenu général qui orientent vers une observation globale de la réalité et des tables de questions qui focalisent l'attention du voyageur sur des objets déterminés. C'est le cas, par exemple, du texte de Lettsom, où les questions d'histoire naturelle (zoologie, botanique et minéralogie) suivent une partie plus générale consacrée à l'étude de l'histoire, des mœurs et de l'économie des pays visités. Tandis que ces formes intermédiaires sont plus répandues au XVIIIe siècle, la forme qui se rencontre le plus au xrxe consiste en manuels articulés en sections, chaque section étant dédiée à une discipline particulière et rédigée par
des spécialistes -------------1. C'est la Société d'histoire naturelle de Paris qui, en 1791, organisa cette première expédition à la recherche de La Pérouse; ce voyage représentait aussi, pour cette institution, l'occasion de poursuivre d'ambitieux objectifs scientifiques. À ce propos, cf. Hélène Richard, Une grande expédition scientifique au temps de la Révolution française: le voyage de D'Entrecasteaux à la recherche de La Pérouse, Paris, CTHS,1986 ; voir aussi Silvia Collini, Antonella Vannom, « La Société d'histoire naturelle de Paris e il viaggio di D'Entrecasteaux alla ricerca di La Pérouse: le istruzioni scientifiche per i viaggiatori. I. Documenti inediti di Jean-Baptiste Lamarck e Philippe Pinel », Nuncius, X, 1, 1995 : 257-291 et, des mêmes auteurs, « La Société d'histoire naturelle de Paris e il viaggio di D'Entrecasteaux alla ricerca di La Pérouse: le istruzioni scientifiche per i viaggiatori. II. Documenti inediti di L.C.M. Richard, Lezerme et A.F. Fourcroy», Nuncius, XI, 1, 1996 : 227-275. 2. Cf. plus loin le paragraphe « Les instructions de voyage et les sciences de l'homme ». 3. Constantin-François de Volney, Questions de statistique à l'usage des voyageurs (1795), dans C.-F. de Volney, Œuvres complètes, Paris, Bossange, 1821, vol. VI, p. 383-402. 4. Cf. par exemple A manual of scientific enquiry prepared for the use of Her Majesty's Navy, John F.W. Herschel éd., London, Murray, 1849.
4.

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Les instructions

scientifiques pour les voyageurs

La structure des instructions peut donc devenir une clef suggestive de lecture des éventuels changements du rôle qui fut assigné au voyageur. À partir de la fin du XVIIIesiècle, il ne lui est plus seulement demandé d'être un bon observateur, mais aussi, et parfois surtout, de savoir effectuer une utile collecte de renseignements et d'échantillons. On pourrait peut-être en conclure que, sans remettre en cause la nécessité d'une préparation préalable, les auteurs d'instructions pour voyageurs ne font plus tellement appel à des capacités d'interprétation et d'élaboration des données recueillies, mais plutôt à la seule capacité de rassembler ces informations et ces échantillons de façon à fournir une base de données empiriques pour des analyses ultérieures. Des grands espaces réservés aux observations et aux réflexions d'un voyageur qui devait rendre compte de l'ensemble de la réalité des régions qu'il traversait, on est passé à une application de ses connaissances et de ses capacités d'analyse à des domaines toujours plus circonscrits, pour en arriver enfin aux étroits espaces blancs qu'un voyageur, savant ou simple amateur, devra remplir avec les seules

données, essentielles,qui lui sont demandéespar la communautéscientifique1.
5. L'observation du monde naturel dans les instructions pour les voyageurs

des instructionsde voyage 2 ; en parler en général, sur une période aussi longue,
pose, comme on peut facilement l'imaginer, d'immenses problèmes, et nous contraint à des simplifications. La question doit être néanmoins abordée pour démontrer que les instructions ne peuvent être considérées comme une simple « propédeutique» au voyage, mais qu'elles permettent aussi d'entrevoir les changements qui se sont produits au cours du temps dans le statut des disciplines scientifiques. Deux des premières instructions véritablement scientifiques, celles de Robert Boyle3 et de John Woodward 4, proposent un modèle d'observation du monde naturel que nous retrouverons en grande partie dans les textes postérieurs. Les instructions des deux grands savants anglais se caractérisent par le souhait que l'attention du voyageur s'étende à tous les domaines du monde naturel. TIlui est demandé d'enquêter sur tous les « lieux naturels» du pays qu'il parcourra, mer, terre, rivages (dans le texte de Boyle, air, eau et terre), dont les auteurs demandent que l'on observe et décrive tous les éléments constitutifs. Ainsi, en ce qui concerne l'air, il faudra que le voyageur s'intéresse à sa température, à ses -----------1. Nous devons cependant avertir notre lecteur que l'évolution dont nous parlons ici, aussi bien en ce qui concerne la forme des instructions qu'en ce qui concerne le rôle qu'elles assignent au voyageur, est, pour des raisons de brièveté, extrêmement simplifiée. Il en est de même, à cause de leur complexité, pour ce qui est du rapport entre les modifications formelles de ces textes et les changements qui se produisent au sein de la communauté scientifique au cours de la période que nous étudions. 2. Cf. S. Collini, Istruzioni di viaggio e storia naturale: ilnaturalista viaggiatore tra ricerca teorica e inventario pratico (sec. XVII-XIX), thèse de Doctorat, Université de Florence, 1997. 3. R. Boyle, General heads for the Natural History, op. cit. 4.1. Woodward, Briefinstructions..., op. cit.

L'observation du monde naturel est un chapitre fondamental dans l'histoire

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variations saisonnières, aux phénomènes météorologiques, à sa salubrité ou à son insalubrité, aux maladies épidémiques qui peuvent en découler, aux constitutions physiques qu'il produit chez les habitants. Les instructions de Boyle comme celles de Woodward accordent une grande d'importance à l'étude de l'exploitation des richesses minérales. Les unes et les autres traitent de la collecte et de la conservation des échantillons naturels. Et Woodward dresse une liste précise des instruments qu'il faut emporter avec soi. Le modèle proposé par les deux naturalistes anglais semble vraiment correspondre au projet d'un grand inventaire de la nature (pratique et cognitif), qui mêle étroitement les fins scientifiques et utilitaires. La même conception se retrouve dans les instructions du siècle suivant, quand de nombreux naturalistes font eux-mêmes l'expérience du voyage, en excursion solitaire ou en tant que membres des missions qu'organisent les institutions scientifiques. Occasion de recherche, d'expérimentation et de vérification, le voyage est une partie essentielle de leur travail scientifique et, souvent, ces savants tirent profit de leur propre expérience pour rédiger à leur tour des instructions. Ce fut, par exemple, le cas de Linné, d'Alberto Fortis, d'Antonio Vallisnieri. Les naturalistes cherchent à promouvoir des recherches portant sur la totalité du monde naturel, de ses phénomènes et de ses produits (l'homme y compris) ; parfois ils dirigent l'attention du voyageur vers des problèmes particuliers, typiques de l'histoire naturelle de l'époque, par exemple l'étude des fossiles. Cependant, si on les compare aux instructions du siècle précédent, ces textes sont d'une moindre généralité, ils distinguent plus nettement les divers domaines d'objets. Cette organisation en rubriques distinctes semble être dictée par la volonté d'offrir au voyageur un guide de consultation aisée. Le Plan de recherches naturalistes (début XVllf siècle) d'Antonio Vallisnieri 1 est un des premiers textes qui, tout en conservant un caractère général - allant de l'histoire naturelle proprement dite à l'étude de l'homme et de l'économie, sans oublier la topographie -, se présente au lecteur sous une forme moins discursive, ce qui s'explique peut-être par le fait que le texte avait été à l'origine conçu par Vallisnieri à son usage personnel2. C'est une énumération des points sur lesquels il était utile que toute personne qui voyageait dans cette contrée s'attardât. Le modèle est celui des instructions scientifiques du XVnle siècle: le voyageur devra à la fois s'intéresser globalement à tous les aspects de la réalité naturelle du pays et se concentrer sur des objets et des phénomènes

------------1. Le texte de Vallisnieri a été republié par Francesco Rodolico, dans son ouvrage La Toscana descritta dai naturalisti deI Settecento, Firenze, Le Monnier, 1945, p. 315-320, sous le titre de Piano di ricerche naturalistiche nella Garfagnana Pour le titre du texte contenu dans le Giornale dei letterati, voir la note 2, ci-dessus p. 27. 2. Le texte latin de Vallisnieri fut traduit en italien par Giovanni Battista Perruchini. Au début du texte on peut lire: « Sa lettre ou Enquête, se termine sur une énumération des observations qu'il pensait faire lors d'un autre voyage; je la reproduis ici pour qu'elle puisse servir de norme à qui voudrait entreprendre de semblables travaux, laborieux mais utiles et glorieux» (Piano di ricerche naturalistiche nella Garfagnana, op. cit., p. 315).

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Les instructions

scientifiques pour les voyageurs

particulièrement problématiques en les analysant en profondeur, et en les comparant aux objets et phénomènes similaires. Deux instructions de l'époque des Lumières rédigées par de grands naturalistes, chronologiquement assez proches, présentent une même distribution des sujets traités selon un ordre qui semble correspondre à l'ordre même de la nature. Linné, dans son Instructio peregrinatoris, organise les observations à accomplir selon une hiérarchie précise: il faut commencer par les latitudes et les longitudes et des éléments d'informations générales sur le pays - principaux cours d'eau et reliefs - (Geographica), puis passer à l'examen et à la mesure des montagnes, à l'étude de la composition du sol, de la nature de l'air aux différentes saisons de l'année (Physica) ; les sections suivantes sont consacrées aux objets appartenant aux trois règnes de la nature (Lithologica, Botanica, Zoologica) ; ces mêmes objets, après avoir été considérés en eux-mêmes, devront être examinés du point de vue de l'usage qu'en font les habitants de la contrée, ce qui est du ressort de « l'histoire naturelle appliquée» (Oeconomica). On retrouve une structure et des contenus semblables dans les Notizie preliminari d'Alberto Fortis 1.La distribution des sujets traités semble se fonder sur un ordre naturel, l'ordre des éléments (eau, terre, etc.), procédant cependant à l'intérieur de chaque chapitre par généralisation croissante, comme si chaque question devait être examinée en suivant une démarche que nous pourrions appeler « historique» : le voyageur en effet ne devra pas se limiter à observer et à noter les composants naturels d'un ensemble d'objets, il devra étudier aussi l'usage artificiel qui en est fait, se renseigner sur les traditions, les légendes et les informations les plus récentes qui le concernent 2. Chez Fortis comme chez

Linné, l'enquête naturaliste se combine avec la recherche historique et érudite;
et elle s'accompagne d'un souci constant de l'utilité publique. Vers le milieu du XVIIi et tout au long du XIX siècle se multiplient les mémoires et les petites brochures consacrés à la collecte des échantillons naturels. Les indications techniques et les notions de taxidermie que contiennent souvent les livres de voyage et les instructions sont publiées à part sous forme de manuels très brefs sur la préparation et la conservation des objets recueillis 3.

-------------1. Alberto Fortis, Notizie preliminari ritenute necessarie per servire di direzione a viaggi tendenti ad illustrare la Storia naturale e la Geografia delle provincie aggiacenti all'Adriatico e particolarmente dell'lstria, Morlacchia, Dalmazia, Albania ed isole contigue, dans Saggio d'osservazione sopra l'isola di Cherso e Osero, Venezia, 1771. 2. A. Fortis, op. cit., partie sur les reptiles en particulier. 3. Citons: « Avviso per 10 trasporto per mare, di Alberi, Piante vivaci e Semi, loro scelta e tempo di cavarli », Magazzino Toscano d'lnstruzione e di Piacere (Livomo, Santini), III, 1756 : 241-251 ; René-Primevère Lesson, « Manuel de taxidermie à l'usage des marins », Annales maritimes et coloniales, If partie, 1819 : 45 ; Abbé Manesse, Traité sur la manière d'empailler et de conserver les animaux, les pelleteries et les laines... dédié à M. Daubenton, Paris, Guillot, 1787, 196 p. ; « Instruction pour la recherche, la préparation et l'envoi des coquilles terrestres et fluviatiles », Annales maritimes et coloniales, Ir partie, 1817 : 757 ; «Instruction générale sur les moyens de préparer et de conserver les objets d'histoire naturelle à envoyer au Cabinet du Roi à Paris », Annales maritimes et coloniales, Ir partie, 1818 : 673 ; Charles Waterton, « Instructions for the people preservation of birds, etc. for cabinets of Natural History », dans Wanderings in south America, the North-west of the United States and the Antilles in the years 1812-1816, 1820

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Ces publications sont souvent destinées à un voyageur non spécialiste. Dépourvu des connaissances nécessaires ou d'une motivation suffisante pour accomplir des recherches approfondies, il pourra cependant enrichir les archives empiriques de la science. Les indications détaillées qui lui sont fournies en feront un collecteur habile. Ce sont les savants de son pays qui approfondiront

l'analyse des objets qu'il aura rapportés 1.
Le grand succès des petits manuels sur la collecte d'échantillons, auprès des naturalistes comme auprès des non spécialistes, est certes un indice de la mode que connut alors l'histoire naturelle. Les institutions scientifiques qui les publiaient tentaient à l'évidence d'endiguer la collecte désordonnée d' échantillons 2. Les directives que fournissent ces brochures contribuaient aussi à définir plus précisément les tâches, et donc le rôle, du naturaliste voyageur, qui diffèrent de ceux du naturaliste « sédentaire ». Il devait avoir des compétences spécifiques, théoriques mais surtout très techniques. Pour la communauté scientifique, la maîtrise de ces techniques devint essentielle à la réussite du voyage. Les instructions leur accorderont désormais une place importante, même quand elles se seront spécialisées et qu'elles ne traiteront que d'une branche de la SCIence. À côté des instructions générales, on publie en effet de plus en plus d'instructions scientifiques ne traitant que d'une seule matière. Au point de vue encyclopédique s'ajoute un point de vue plus spécialisé. Ce début de spécialisation du voyage reflète la différenciation des disciplines. Les spécialistes ne se limitent pas à énumérer les observations qu'il faut accomplir, ils élaborent et proposent leur propre « outillage» pratique et théorique, leur propre modèle d'enquête, et formulent des demandes particulières pour accroître leurs propres archives de données. Il est demandé aux voyageurs de s'appliquer à leur domaine de compétences, et souvent on leur indique dans quelle direction il doivent orienter leur recherche. Ces directions de recherche correspondent à des problèmes ouverts, ou bien à des secteurs de la discipline qui souffrent d'un défaut d'informations.

-------------

éd., and 1824,J.O. Wood dir., New York, Macmillan and Co., 1889 [1ère London, Newmann,

1826] ; Ministère de l'Instruction publique et des beaux-arts, Instructions pour la récolte des plantes, leur préparation et l'arrangement de l 'herbier, s.l.n.d. ; Charles Oberthur, «Renseignements pour les voyageurs désireux de s'occuper d'histoire naturelle », Bulletin de la Société de Géographie, 6e série, 1878 : 81-83 [conseils sur la manière d'éviter la détérioration des collections naturalistes]. On peut ajouter, de John Reinhold Forster, les « Short Directions for collecting, preserving and transporting all kinds of Natural History Curiosities », qui présentent en détail et selon les diverses classes de « grands quadrupèdes, oiseaux, reptiles, poissons, insectes, etc. », les normes pour recueillir et préserver les échantillons: étiquetage, indication du lieu de collecte, usage qu'en font les populations locales (A Catalogue of the AnimaIs of North America..., London, White, 1771). 1. Citons parmi d'autres: H.L. Duhamel du Monceau, Avis pour le transport par mer..., op. cit. ; E.F. Turgot, Mémoire instructif..., op. cit. ; Marvye, Méthode nécessaire aux Marins et aux voyageurs pour recueillir avec succès les curiosités de l'histoire naturelle, dans les lieux de leur origine; et de les ajuster pour les faire parvenir en bon état à leur destination, s.l., 1763. 2. Ce que fit encore plus tard le Muséum qui informa les voyageurs qu'il n'accepterait plus aucun échantillon qui n'ait été collecté et conservé en suivant les indications qu'il avait données.

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Les instructions

scientifiques pour les voyageurs

Les requêtes spécifiques formulées par chaque discipline ne peuvent plus être satisfaites par un voyageur possédant des connaissances sur l'ensemble du monde naturel. Il sera désormais remplacé par un voyageur zoologue, un botaniste ou un géologue, en bref par un spécialiste qui ne devra travailler que dans son secteur de compétence. Les choix des institutions scientifiques qui participent aux grands voyages de la fin du siècle renforcent cette tendance à une

rigoureuse division du travail scientifique 1. Le voyageur, devra, dans la grande
majorité des cas, être à la fois un habile collecteur et un théoricien connaissant les objets, les problèmes, les méthodes de son domaine de recherche. Les auteurs fournissent des conseils techniques, ils exposent leurs propres hypothèses, leurs propres programmes de recherche, et ce sont ces hypothèses et ces programmes de recherches qui dictent leurs demandes. Il n'est pas rare que dans ces instructions se fasse entendre la voix de chercheurs réclamant de la part des voyageurs plus de considération pour leur discipline, revendiquant une plus grande attention pour certains problèmes 2. Quand il n'est pas possible que le voyageur s'applique à l'étude exclusive d'une branche de l'histoire naturelle, on lui demande tout au moins d'effectuer un programme minimum d'investigation qui réponde aux questions les plus urgentes. C'est par exemple ce que sollicite Louis-Claude-Marie Richard pour qui l'anatomie comparée des animaux doit se constituer en un secteur de recherche distinct. Conscient qu'on ne peut se consacrer au cours d'un voyage au long cours à des recherches anatomiques, Richard espère que le voyageur « appliquera une partie de son travail du moins à quelques-unes des parties internes des quadrupèdes qu'il aura lieu d'observer» et il souhaite « que chaque zoologiste recueille dans ses voyages ce qu'il pourra d'objets et d'observations relatifs à cette science» 3. Cette spécialisation de la science ne fera que s'accroître au XI)( siècle. Les instructions de recherches en histoire naturelle sont alors réparties entre les spécialistes des diverses disciplines. Les voyageurs devront ou bien fournir des réponses précises à de brefs questionnaires, ou bien consulter à l'intérieur de volumineux manuels la section qui relève de leurs compétences. Mais, parallèlement à cette sectorisation toujours plus poussée, se manifeste le besoin de textes destinés à ceux qui n'ont aucune formation en histoire naturelle mais dont on espère faire des collecteurs attentifs et scrupuleux. S'ils n'ont ni le temps ni les formations nécessaires pour s'appliquer à l'étude d'une branche particulière de la science, il est possible, du moins, de « leur montrer les moyens de rendre leur activité aussi utile qu'il sera possible ». C'est ce que dit le botaniste Can------------1. Un ensemble particulièrement intéressant de textes spécialisés par discipline est constitué par les instructions de la Société d'histoire naturelle de Paris pour le voyage d'Entrecasteaux à la recherche de La Pérouse. Cf. sur ce sujet S. Collini, A. Vannoni, « La Société d'histoire naturelle de Paris e il viaggio di D'Entrecasteaux alla ricerca di La Pérouse: le istruzioni scientifiche per i viaggiatori », I et II, op. cil. 2. C'est ce que fait l'instruction chimique de Fourcroy. Elle était, elle aussi, destinée aux naturalistes de l'expédition d'Entrecasteaux. 3. L.-C.-M.Richard, « Zootomie », op. cil., p. 61.

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