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Les Juifs de France et leurs relations avec Israël (1945-1988)

De
288 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1989
Lecture(s) : 80
EAN13 : 9782296178588
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COMPRENDRE
Collection

LE MOYEN-ORIENT
dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Collection« Comprendre le Moyen-Orient»

De la Méditerranée orientale à l'ancienne Perse, lieu d'émergence de prestigieuses civilisations et berceau des trois grandes religions monothéistes, le Moyen-Orient est une région unique par l'importance extraordinaire de ce qu'elle a donné au monde. Aujourd'hui il est le théâtre de tant de drames enchevêtrés que les origines des conflits comme les enjeux en présence se perdent souvent dans le tumulte des

combats: vu de l'Occident, il paraît plus « compliqué»
que jamais au point que beaucoup renoncent à y voir clair. Il est pourtant indispensable de chercher à comprendre ce qui s'y passe car le destin de cette région nous concerne directement: outre les liens religieux, culturels et politiques que l'histoire a tissés entre nous, les bouleversements constants qui la secouent affectent grave~ ment nos ressources énergétiques, nos équilibres économiques et même notre sécurité. Loin des rigidités idéologiques et des conceptions a priori, cette collection entend contribuer à rendre plus intelligibles ces réalités apparemment insaisissables en publiant des ouvrages capables de susciter une véritable réflexion critique sur les mouvements profonds qui animent ces sociétés aussi bien que sur le jeu complexe des relations internationales. Elle est ouverte à tous ceux qui partagent cette nécessaire ambition intellectuelle.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0378-6

« Comprendre

le Moyen-Orient»

Doris Bensimon

LES JUIFS DE FRANCE ET
Il

LEURS RELATIONS AVEC ISRAEL
1945.1988

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

COLLECTION

« COMPRENDRE

LE MOYEN-ORIENT

»

Firouzeh NAHAvANDI, Aux sources de la révolution Jacques SEGUIN, le Liban-Sud, espace périphérique, 212 p.

iranienne, 1988,278 p. espace convoité, 1989,

DU MÊME AUTEUR

DONATH(D.), L'évolution de la femme israélite à Fès, Aix-en-Provence, La pensée Universitaire, 1962, 268 p. BENSIMON-DoNATH (D.), L'évolution du judaïsme marocain sous le protectorat francais, 1912-1956, Paris-La Haye, Mouton, 1968, 149 p. BENSIMON-DoNATH(D.), Immigrants d'Afrique du Nord en Israël, Paris, Anthropos, 1970, 615 p. BENSIMON-DoNATH (D.), L'intégration des Juifs d'Afrique du Nord en France,

Paris-La Haye, Mouton, 1971,263 p.
BENSIMON-DoNATH (D.), BENSIMON-DoNATH (D.), L'éducation en Israël, Paris, Anthropos, Socio-démographie des Juifs de France 1975,406 p. et d'Algérie,

Paris, Presses orientalistes de France, 1976, 375 p.
BENSIMON-DoNATH (D.), BENSIMON (D.), LAUTMAN (F.), Un mariage, deux traditions: Chrétiens et Juifs, Bruxelles, éditions de l'Université Libre de Bruxelles, 1977,248 p. BENSIMON (D.), ERRERA (E.), Israël et ses populations, Bruxelles, éditions Complexe, 1977,415 p. BENSIMON(D.) (éditeur), Communautés Juives (1880-1978) - Sources et méthodes de recherche, actes du Colloque International organisé par l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales, Clichy, 1980, 471 p. BENSIMON (D.), RABINOVITCH (G.), (éditeurs), Judaïsme, judaïcités: récits, narrations, actes de langage, textes du colloque C.N.R.S. 1984, Paris, Traces, 1984, 322 p. BENSIMON (D.), DELLA PERGOLA(S), La population juive de France: aspects socio-démographiques et identité, co-édition Jérusalem, Université hébraïque, Paris, éditions du C.N.R.S., 436 p., 1984, (réédition 1986) BENSIMON (D.), Les grandes rafles. Juifs en France 1940-1944, Toulouse, Privat, 1987, 160 p. Sous presse BENS/MON(D.), ERRERA (E.), Israël: des Juifs et des Arabes; Bruxelles, éditions Complexe BENSIMON(D.), ALLOUCHE-BENAYOUN (J.), Juifs d'Algérie: hier et aujourd'hui, Toulouse, Privat.

INTRODUCTION

Les 535 000 Juifs de France occupent aujourd'hui le troisième rang des judaïcités de la diaspora après celles des Etats-Unis (5705000) et de l'U.R.S.S. (1 575 000). Ils se situent en quatrième p9sition, si l'on prend en compte la population juive de l'Etat d'Israël (3517000). Par le nombre, la judaïcité française est talonnée, en Europe occidentale, par celle de la Grande-Bretagne (330000). Mais toutes les autres communautés juives d'Europe occidentale comptent moins de 1000DÙ âmes. 53 o/~-des Juifs des douze pays de la communauté européenne vivent en France. C'est dire l'importance de ce groupe humain au sein de la population juive de la diaspora. Cependant, les Juifs ne représentent, dans les années 1980, qu'environ 1 % de la population de la France. Officiellement, ils constituent dans ce pays une minorité religieuse, comme les protestants (environ 850000) et les musulmans (2 à 3 millions). Mais la minorité juive n'est pas seulement une entité confessionnelle de la France contemporaine. En effet, elle est constituée par des vagues d'immigration qui viennent enrichir, par leurs apports culturels, depuis le XIXe siècle, un fond autochtone dont l'implantation, sur la terre de France, remonte à l'époque gallo-romaine. L'hétérogénéité des populations juives de France s'explique d'abord par la diversité de leurs origines et par les multiples cheminements de leur processus d'acculturation à la société française. Le judaïsme lui-même n'est pas seulement une religion parmi d'autres. Il est aussi culture, mode de vie, concep5

tion du monde, affirmation des spécificités ethniques, voire nationales. En insistant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre de ces pôles, on peut s'identifier en tant que Juif. Les identités juives individuelles et collectives sont multiples et multiformes. Les structures institutionnelles de la communauté organisée elle-même prennent en compte cette diversité. Cette hétérogénéité des milieux juifs dans leur quête d'identité constituera l'un des fils conducteurs de cet ouvrage. Cependant, l'histoire de la judaïcité française est étroitement liée à celle de la France. Plus particulièrement depuis la révolution de 1789 qui a émancipé les Juifs de France, leur processus d'intégration dans la société française constitue un test de santé de la démocratie en France. Aussi cette étude de l'évolution de la judaïcité française depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale s'inscrit d'abord dans un contexte précis, celui de la France. Elle prendra également en compte le fait majeur de l'histoire juive de cette période: la création de l'État d'Israël. Depuis deux décennies, plusieurs histoires des Juifs de France ont été publiées. Mais ces ouvrages ne consacrent que quelques dizaines de pages à l'époque la plus contemporaine : ce livre se propose de combler cette lacune. L'histoire des Juifs de France depuis 1945 est marquée par quelques événements majeurs: la reconstruction de la communauté dans la décennie qui suit la guerre, l'arrivée des Juifs d'Afrique du Nord, les guerres israélo-arabes et leurs conséquences, le renouveau de la religiosité et de la culture juives, la résurgence de l'antisémitisme. Tout en nous appuyant sur ces événements, nous nous attacherons cependant ici à une analyse plus sociologique des mutations démographiques, institutionnelles et idéologiques. Nous mettrons l'accent sur la quête d'identité comme aussi sur les relations avec l'autre, dans une société sécularisée. Nous nous placerons dans la perspective de la dynamique d'une évolution marquée par le dépassement du traumatisme vécu pendant la persécution de la Seconde Guerre mondiale tout en veillant à la survie de la mémoire. 6

Depuis plus d'un quart de siècle, je mène des recherches sur les judaïcités française et nord-africaine. Les observations, les enquêtes réalisées par moi-même, parfois en collaboration avec des équipes ou des étudiants, constituent la base de la documentation de cet ouvrage complétée par un dépouillement de la presse juive et de nombreuses publications.

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CHAPITRE PREMIER

AU LENDEMAIN

DE LA GUERRE

Vichy: un bref bilan
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, on peut estimer à 300 000 le nombre des Juifs vivant en France: environ 200 000 étaient des immigrés de première ou de seconde génération et 100 000 d'implantation plus ancienne et parfois même très ancienne. Entre les Juifs français de souche - ou Français israélites comme ils s'appelaient depuis le XIXe siècle - et les immigrés en majorité originaires des communautés fortement structurées d'Europe orientale de culture yiddish, il y avait de profondes divergences (1). S'opposant par leur conception même du vécu juif et par leurs organisations, rien n'avait préparé ces deux fractions de la judaïcité française à affronter la persécution qui allait s'abattre sur elles pendant quatre longues et douloureuses années. La législation du gouvernement de l'État français replié à Vichy, en collaboration avec l'occupant allemand, a progressivement éliminé les Juifs de la vie politique, économique et sociale de la France. 75 721 Juifs ont été déportés par les Allemands. 2560 Juifs sont revenus des camps de la mort. Le gouvernement de Vichy livrait, sans hésitation, aux Allemands les Juifs étrangers. Aussi sont-ils plus nombreux parmi les déportés (environ 56 5(0) que les Juifs français (environ 24 500) : et encore 9

parmi ces Juifs français, il y avait 8 000 enfants nés de parents étrangers et 8 000 étrangers naturalisés français. Plus de 10 000 déportés étaient des enfants et des adolescents de moins de dix-sept ans (2) : avec eux ont disparu des promesses de vie. Aux morts en déportation, s'ajoutent environ 3 000 personnes décédées dans les camps français de la zone sud, gérés par l'administration de Vichy ainsi qu'un millier de Juifs abattus sommairement par la GESTAPO. Au total, les Juifs de France déplorent donc à la Libération environ 80 000 victimes de la persécution représentant plus d'un quart de la population juive de France d'avant-guerre. Mais les trois quarts des Juifs de France ont survécu grâce à la solidarité de Français de tout bord, de tout milieu social.et toute opinion politique. Certains Français ont collaboré avec Vichy et l'occupant. Mais d'autres Français représentant la France de la Résistance et des Droits de l'homme n'ont pas accepté la trahison des valeurs républicaines par le régime de Vichy. Des Juifs ont aussi survécu grâce à leur propre courage: nombreux sont ceux qui se sont engagés dans la Résistance intérieure ou dans les forces de la France libre.

La Libération
Le 6 juin 1944, les Alliés débarquent sur les côtes normandes. Paris est libéré le 25 août 1944, Strasbourg le 23 novembre 1944. Mais ce n'est qu'en février 1945 que les dernières troupes allemandes repassent le Rhin. Comme toute la population française, les Juifs acclament avec allégresse les libérateurs de la France. Mais la joie de la liberté retrouvée est profondément perturbée par le traumatisme de la persécution et par l'attente angoissée du retour des déportés. Un Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) résidé par le général de Gaulle a été formé p
10

dès le 3 juin 1944. Par l'ordonnance du 9 août 1944, le GPRF rétablit la légalité républicaine. Affirmant avec force que « la forme du gouvernement de la France est et demeure la République», cette ordonnance déclare «nuls et de nul effet tous les actes constitutionnels législatifs et/ou réglementaires... promulgués sur le territoire continental postérieurement au 16 juin 1940 et jusqu'à l'établissement du gouvernement provisoire de la République française ». L'article III de cette ordonnance, constate, parmi d'autres, la nullité de tous les actes
«

qui établissent ou appliquent une discrimination quel-

conque fondée sur la qualité de Juif ». Le rétablissement de la légalité républicaine supprime les mesures discriminatoires prises à l'encontre des Juifs dès la libération du territoire français. Citoyens français, étrangers ou apatrides, ils retrouvent la France qui reprend son vrai visage, celui du pays de la première Déclaration des Droits de l'homme. Dès le 12 novembre 1943, le Comité français de la Libération nationale siégeant alors à Alger avait publié une ordonnance sur la « nullité des actes de spoliation accomplis par l'ennemi et sous son contrôle ». Ce texte qui confirme une décision prise par les gouvernements de dix-sept pays alliés en janvier 1943 sera mis en application dans les mois qui suivent la libération de la France métropolitaine. Six ordonnances publiées entre octobre 1944 et avril 1945 précisent les conditions dans lesquelles doivent être restitués les biens spoliés ou mis sous séquestre à leurs propriétaires ou à leurs ayants droit. Les procédures de restitution sont strictement réglementées : ces textes législatifs témoignent des difficultés que rencontrent les « spoliés» pour récupérer leurs biens. Ils concernent en fait tous ceux qui ont été mis au ban de la société par le gouvernement de Vichy ou soumis à des réquisitions par l'occupant allemand. La jurisprudence qui se développe à partir de ces ordonnances est assez lourde: ce n'est qu'après de longues démarches que les Juifs comme d'autres spoliés recouvrent leurs biens (3). Aussi les mois, voire les premières années qui suivent la Libération, sont-ils marqués par des difficultés matériel11

les. Le pays est ruiné par l'occupation et la guerre: la « reconstruction» prendra plusieurs années. Le rationnement du ravitaillement ne sera définitivement aboli qu'en novembre 1949. Mais l'essentiel est acquis dès la Libération: les Français et parmi eux les Juifs ont retrouvé la liberté.

L'attente du retour des déportés
Les Allemands ont soigneusement tenu secrète l'extermination massive des déportés juifs dès leur arrivée dans les camps de concentration de Pologne. Néanmoins, des informations concernant ces massacres sont parvenues, dès 1942, au Vatican, à Londres et à Washington. Mais le Vatican comme les Alliés préfèrent, pour des motifs politiques, ne pas diffuser ces informations (4). Toutefois, Radio-Londres, rémISSIon française de la B.B.C., évoque en juillet 1942 le massacre de 700 000 Juifs de Pologne et signale l'existence de chambres à gaz. Ces informations se multiplient et se précisent en 1943, après la déclaration solennelle des Alliés de décembre 1942 sur les camps de concentration (5). Le Consistoire et probablement d'autres dirigeants de la communauté juive de France disposaient, sans doute, de renseignements assez exacts sur le sort réservé à leurs coreligionnaires déportés. La presse clandestine de la Résistance diffusait, elle aussi, l'information. Cependant, la grande majorité de la population juive, traquée, cachée, ignorait le

sens exact de la

«

solution finale» à laquelle la desti-

naient les Allemands. Dans la mesure où l'information lui parvenait, elle préférait croire à des« rumeurs ». Elle ne voulait pas perdre l'espoir de retrouver quand même, à la fin de la guerre, les parents et amis déportés.

Mais dans les mois qui suivent la Libération, ces « rumeurs» se précisent: la vérité éclate lorsque Russes et Américains pénètrent dans les camps. Auschwitz est libéré par les Russes le 27 janvier 1945, mais la plupart des
12

camps ne sont atteints par les Alliés qu'en avril et même début mai 1945. Et encore, l'horreur dans toutes ses dimensions ne sera connue qu'après la fin de la guerre. En effet, à l'approche du front, les S.S., responsables de la direction des camps de concentration, évacuaient les prisonniers capables de marcher, ne laissant derrière eux que les malades graves, les grabataires, les cachectiques. Des milliers de déportés sont morts dans ces marches forcées imposées par les S.S. refusant tout espoir de survie à leurs victimes. Les survivants se retrouvent dans d'autres camps. Les Alliés découvrent donc dans les camps quelques milliers de survivants dans un état physique pitoyable: accueillis avec joie, ils ne disposent que de faibles moyens pour venir au secours des rescapés. Ceux-ci n'ont qu'un seul désir: le rapatriement. Mais ce rapatriement pose d'énormes problèmes aux autorités militaires alliées. En effet, il fallait d'abord soigner sur place les malades, les personnes trop faibles pour supporter le transport. Les déportés survivants ne sont pas les seuls à attendre un rapatriement. 2 177 000 citoyens français se trouvaient en Allemagne en attente d'un retour rapide: prisonniers de guerre, travailleurs civils réquisitionnés par les Allemands, Alsaciens et Mosellans déplacés. Ils ne reviennent en France qu'au cours du printemps et de l'été 1945. Cinq mois s'écoulent entre la libération du camp d'Auschwitz et le retour des rares survivants en France. Le délai fut un peu plus bref pour les libérés des camps situés en Allemagne. A Paris, les survivants sont transportés dès leur descente du train à l'hôtel Lutetia (6).
«

Devant l'entrée de l'hôtel et dans le hall, stationnait

une foule compacte de parents qui tendaient des photos et criaient le nom de leurs déportés, en demandant si on ne les connaissait pas. Cette foule anxieuse, nerveuse, à mille lieues de la dramatique réalité était très dure à affronter, car elle devenait sans le vouloir, un reproche vivant aux survivants », écrit Georges Wellers (7). 13

Pendant des mois, cette scène se répète à l'hôtel Lutetia, mais aussi dans les villes de province à chaque arrivée d'un train ramenant des personnes déplacées - prisonniers, travailleurs civils, déportés; les premiers reviennent... mais les survivants sont peu nombreux parmi les déportés. De jour en jour, l'espoir de retrouver l'être cher s'affaiblit. Une nouvelle angoisse étreint alors le cœur des survivants. Ils s'adressent à la Croix Rouge, au ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés demandant qu'on fasse des recherches. Après une longue attente, ils reçoivent un petit papier annonçant la disparition - ou la mort - de leurs parents. La judaïcité française commence alors à prendre la mesure de l'ampleur de la tragédie qui l'a frappée. Elle est en deuil. Mais ce deuil reste gravé dans les cœurs: on ignore les circonstances exactes du décès, on ose à peine les imaginer: ces parents sont-ils morts lors du transport, ballottés dans des conditions atroces dans les wagons à bestiaux, exterminés dès leur arrivée au camp, ou exterminés après des mois de souffrance? Brûlés ou jetés dans des charniers, ils n'ont pas de tombe... Ce deuil hante les esprits et les cœurs. Mais il reste enfoui dans les cauchemars de la nuit. Le jour, on préfère ne pas en parler, même à ses parents et ses amis les plus proches... Il fallait réapprendre à vivre: malgré Auschwitz, la vie devait l'emporter. C'était la seule façon, pour ceux qui avaient échappé à la mort voulue par leurs persécuteurs de prouver leur victoire sur la folie des hitlériens et leurs complices. Les rares survivants des camps de concentration préfèrent, eux amsi, se taire. Après plus de quarante ans, une rescapée d'Auschwitz témoigne, en juin 1987, au procès de Klaus Barbie:
«

C'est la première fois que je parle vraiment de tout ce

qui m'est arrivé. Quand je suis rentrée des camps, il m'a fallu réapprendre à vivre, à dormir, à me nourrir. Après quelques mois, j'ai voulu expliquer aux miens ce qu'étaient ces camps. Ils ont eu une double réaction.

L'incrédulité et le dégoût. Ils disaient: « Non, ce n'est
pas possible, ce que tu dis là, ça ne peut avoir existé 14

dans l'esprit des hommes ». Ou alors ils me croyaient, mais me suppliaient de me taire en me disant: «Tu nous fais trop de mal avec ces histoires, c'est trop terri-

ble, arrête, on ne peut pas en supporter plus (8). » Certes, quelques témoignages paraissent sur la vie des camps dans l'immédiat après-guerre (9). Le Centre de documentation juive contemporaine (10) publie, dès les années 1950, une partie de la documentation qu'il a recueillie. Mais, dans l'immédiat, la grande majorité des Juifs préfère le silence. « Nous étions nous-mêmes à ce point glacés par la révélation de l'inénarrable... nous avions, nous les indemnes, tant de mal à accepter d'ouvrir les yeux sur ce à quoi nous avions échappé que nous avons inconsciemment encouragé ce silence des ressuscités de l'enfer », écrit, toujours en 1987, Théo Klein, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (11). En effet, en France, il faut attendre trois ou quatre décennies avant que la mémoire ne se dégage de l'oubli et que paraisse une série d'ouvrages écrits par des Juifs sur la période douloureuse de la persécution. Néanmoins, cette mémoire longtemps enfouie marque encore aujourd'hui profondément l'identité des Juifs de France (cf. chapitre IX).

Des traumatismes

persistants

Mais ce silence cache malles séquelles de la persécution : la population juive est traumatisée et parmi elle tout d'abord les enfants et les adolescents. Nombreux sont ceux qui ont été cachés dans des familles chrétiennes ou des couvents. Souvent ils ont perdu leurs parents. Organisations juives et parents survivants éloignés, oncles, tantes, s'efforcent de les retrouver. Dans les meilleurs cas, ils sont recueillis par des membres de la famille. Mais souvent, personne n'a survécu, au moins en France: ils sont alors pris en charge par des organisations juives qui multiplient des efforts de solidarité. Mais la maison d'en15

fants, même gérée avec les meilleures intentions, ne remplace pas la chaleur du foyer familial. Devenus adultes, ayant fondé leur propre famille, ils restent marqués par cette souffrance (12). Les adultes aussi se ressentent du choc de la persécution. Aux Juifs les plus assimilés, elle a rappelé leur origine. Mais à la Libération, on observe des prises de position tout à fait divergentes. Chez certains, la persécution a provoqué une prise de conscience de l'identité juive. Des adolescents dont les parents étaient détachés du judaïsme, ont été rejudaïsés dans les institutions juives où ils avaient trouvé refuge. Cette action s'amplifie dans les années qui suivent la guerre. Par ailleurs, la persécution a fait comprendre à certains Juifs la vanité du camouflage de leurs origines. Une fraction de la judaïcité française retrouve ou réaffirme alors sa judéïté qui peut revêtir des expressions diverses: renouveau des pratiques religieuses, intérêt pour la culture juive, adhésion au sionisme qui, de 1945 à 1948, combat pour la création de l'État d'Israël. C'est dans ce groupe, probablement minoritaire, que se rencontrent les personnes qui s'investiront dans la reconstruction de la communauté juive de France. Mais à l'opposé, la persécution a aussi détaché, parfois définitivement; de nombreux Juifs du judaïsme. Certains récusent la croyance en un Dieu qui a permis de telles souffrances. Restant éventuellement attachés aux aspects culturels et nationaux du judaïsme, ils rejettent toute pratique religieuse. Une enquête menée auprès des Juifs de France dans les années 1970 (13) montre que le traumatisme de la persécution - toujours présent dans la conscience de ceux dont les parents ont été déportés n'a que rarement resserré l'adhésion aux dimensions religieuses du judaïsme; il semble au contraire avoir accentué les tendances à l'assimilation et à l'oubli de l'horreur. Pendant la guerre et dans les années qui la suivent, on assistait aussi à d'assez nombreuses conversions au christianisme, favorisées par les contacts avec les milieux chrétiens qui avaient caché de nombreux Juifs. Certaines de ces conversions étaient sincères, d'autres faisaient 16

partie du « camouflage». Le nombre des conversions définitives ne peut être chiffré: il est sans doute assez faible. Plus nombreux étaient les Juifs qui avaient échappé à la déportation grâce à des faux papiers d'identité. Mais les porteurs de ces cartes devaient se couler dans l'identité du personnage qu'ils étaient censés être. Ce « camouflage », surtout s'il était imposé à des enfants et des adolescents, marquait parfois pendant de longues années la personnalité de ceux qui l'avaient pratiqué. Parfois il devient définitif: les changements de nom sont nombreux dans les années qui suivent la Libération. On conserve définitivement le nom que l'on a porté dans la clandestinité et la Résistance. Pendant les quatre années de l'Occupation allemande, le régime de Vichy s'est livré à une virulente propagande antisémite. à laquelle une partie de la population n'a pas été insensible. La Libération n'a pas effacé, dans l'immédiat, tous les effets de cette propagande. Découvrant l'horreur des massacres perpétrés par les nazis, l'opinion les juge et s'en détourne. L'antisémit~~£nedevient tabou: il disparaît des journaux et des discours des partis politiques. Cependant, le racisme subsiste à l'état latent dans les consciences. Il revêtira par la suite des formes nouvelles (cf. chapitre XII). Les Juifs se méfient; la persécution a accentué leur sensibilité à toute forme d'antisémitisme. Les uns deviennent plus vigilant:.;;d'autres préfèrent surtout passer inaperçus. Cependant - et ils sont sans doute majoritaires - des Juifs se réjouissent de la légalité et de la laïcité françaises retrouvées. Réintégrés dans la vie de la Nation, ils évitent toute allusion ouverte à leur origine sans, pour autant, renier, en privé, leur judéité.

17

La crise

du judaïsme

français

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le judaïsme français traverse une crise profonde. La presse juive de l'époque, les rapports sur la situation des Juifs de France de la décennie 1945-1955, les discours de leurs dirigeants en parlent abondamment. Cette crise est d'abord spirituelle. Les dirigeants du Consistoire (cf. chapitre IV) constatent et déplorent la baisse de la pratique religieuse. Les synagogues ne sont guère fréquentées: à grand-peine réunit-on, même dans les centres urbains peuplés de Juifs, le minyan, ce groupe de dix hommes nécessaires pour la célébration de la prière communautaire: ils sont rémunérés pour ce devoir religieux. Le rabbinat est squelettique: 21 rabbins consistoriaux sur 60 ont péri dans la tourmente. La relève est lente: la profession de rabbin, mal rémunérée, n'attire guère les candidats. Mais dans les années 1950, des Juifs d'Algérie la préparent; déjà ils sont nombreux parmi les étudiants du Séminaire rabbinique de France (cf. chapitre VI). Les quelques renseignements statistiques dont on dispose pour cette période attestent ce déclin du secteur religieux; en 1948 ont été célébrées à Paris 71 barmitzvoth, cérémonies confirmant la majorité religieuse des garçons juifs âgés de treize ans, contre 296 en 1926). Au lendemain de la Libération, 425 mariages religieux sont célébrés selon les rites consistoriaux en 1946 et 440 en 1947. Mais ce nombre diminue constamment entre 1949 et 1953 où l'on ne compte que 253 mariages: encore que, sur ce dernier chiffre, seulement 188 étaient endogames; dès cette époque les mariages mixtes sont donc en nette progression (cf. chapitre III). En 1950, toujours à Paris, 750 enfants juifs fréquentaient les cours d'instruction religieuse. En 1953, ils ne sont plus que 473. Leur nombre, comme celui des mariages juifs, n'augmentera qu'après l'arrivée des premières vagues d'immigration des Juifs d'Afrique du Nord (14). Une enquête menée en 1950 par la Revue Évidences auprès de quelques intellectuels et notables juifs confir18

me et approfondit les divers aspects de la crise spirituelle que traverse la judaïcité française (15). L'historien RobeTt Aron n'hésite pas à dénoncer la sclérose intellectuelle du -Judaïsme. A. Deutsch, grand rabbin du Bas-Rhin déplore l'anachronisme des institutions communautaires juives, l'inefficacité des enseignements dispensés par les écoles juives. En effet, la crise spirituelle s'accompagne

d'une crise intellectuelle et culturelle. « Le travail culturel est négligé, écrit A. Deutsch. Les fidèles, qui se sont dispersés, cherchent et trouvent leur satisfaction intellectuelle dans les manifestations publiques générales. Ils ne ressentent pas de besoin intellectuel juif, parce que la communauté n'a pas su se libérer de ses méthodes rétrogrades... Les écoles juives que l'après-guerre a appelées à l'existence sont le seul signe d'un véritable réveil de la conscience juive. Mais elles végètent et si elles font un travail en profondeur, elles ne saisissent pas les masses

juives (16). » La pauvreté culturelle de la judaïcité française frappe la plupart des observateurs. Quatre écoles juives à plein temps dont trois à Paris et une à Strasbourg étaient fréquentées par environ 400 élèves au début des années 1950. Toutes les publications de la presse juive ont été interdites pendant la guerre. Elle était florissante avant 1939. Mais elle ne se relève que lentement à partir de 1945 : deux publications de bonne qualité, l'Amandier Fleuri de tendance religieuse consistoriale et la Revue de la Pensée Juive rédigée par une équipe d'intellectuels sollicitée par l'Union libérale disparaissent, faute d'abonnés, après une dizaine de numéros. Patronnée par l'American Jewish Committee, Evidences a plus de chance: publication mensuelle, une centaine de numéros paraissent entre 1949 et 1963. Parmi les publications d'avant-guerre, seuls la Revue des Études Juives, de bonne tenue scientifique, l'organe sioniste La Terre retrouvée et trois journaux yiddish reparaissent dans les mois et les années qui suivent la Libération. Mais ce ne sera que vers le milieu des années 1950 que la presse juive prendra un nouvel essor (cf. chapitre VII). 19

On déplore aussi le manque d'ouvrages à thème juif. Cette littérature ne renaîtra elle aussi que vers le milieu des années cinquante.

Les tendances

idéologiques

Par ses origines comme par ses tendances idéologiques, la judaïcité française est hétérogène. La guerre n'a pas effacé ce passé, même si elle a rapproché Juifs autochtones et immigrés. «La dernière phase de leur solidarité de destin », écrit le Dr Modiano, alors président du Conseil représentatif des israélites de France(C.R.I.F.), « a été suscitée de l'extérieur, et c'était en quelque sorte une solidarité négative, imposée par les persécutions du monde extérieur hostile, mais non pas la solidarité positive d'une collectivité consciente de sa personnalité et de ses objectifs spirituels et politiques (17). » En effet, quoique décimés par la persécution, les originaires d'Europe orientale tendent à faire revivre la culture yiddish et les organisations qu'ils avaient créées entre les deux guerres. Mais la seconde génération issue de cette immigration s'intègre avec succès dans la société française et s'éloigne des préoccupations de ses parents. Les Juifs attachés aux aspects religieux du judaïsme se trouvent face à une multitude de Juifs laïcisants qui fondent leur judéité sur d'autres idéologies. Le sionisme et surtout la création de l'État d'Israël cristallisent un pôle d'identité juive. Les aspirations culturelles et communautaires gagnent des adeptes. Plus complexe est le problème posé par les Juifs communistes, nombreux dans les années de l'après-guerre. Dès les années 1920, le Parti communiste français avait recruté des militants parmi les ouvriers et les intellectuels. Dans le secteur yiddish, le P.C.F., à cette époque, a développé des activités culturelles et infiltré, avec succès, quelques organisations juives (18). Pendant la guerre, la résistance juive d'obédience communiste a joué un rôle important tout en conservant une certaine spécificité juive (19). Dès la Libération, le
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P.C.F. occulte cette participation spécifiquement juive à sa résistance. Néanmoins, de nombreux Juifs lui restent fidèles jusqu'au milieu des années 1950 et même au-delà (cf. chapitre X). L'Union des Juifs dans la Résistance (UJRE), organisme coordonnant pendant la guerre les différents groupes de résistance juive d'obédience communiste, anime après la Libération de nombreuses activités juives (cf. chapitre V).

La reconstruction

de la communauté

juive

Malgré toutes ces difficultés, la communauté juive de France va se reconstruire. Parmi les survivants, se recruteront de nouveaux dirigeants, de nouveaux cadres. Sur le plan institutionnel, on assistera à d'importantes mutations (cf. chapitre IV et V). La création de l'État d'Israël en 1948 est accueillie avec joie. Elle est soutenue par la quasi-totalité des organisations juives. L'existence même de l'État juif enfin créé rend leur fierté aux Juifs de la diaspora, et parmi eux à ceux de France. Ce choc psychologique dépasse celui vécu pendant la guerre. Mais le développement des relations entre l'État d'Israël et la judaïcité française sera long et parfois ambigu (cf. chapitre VIII). Dans les premières années de son existence, le jeune État se débat dans des difficultés économiques et politiques telles qu'il ne peut guère venir au secours d'une communauté de la diaspora qui se relève à peine de la persécution.

Le « grand frère» de cette époque est plutôt la judaïcité américaine. Elle ne peut se désintéresser des communautés juives européennes en détresse. Parmi elles, la judaïcité française est déjà numériquement la plus importante d'Europe occidentale continentale. La judaïcité américaine contribue d'abord sur le plan financier à la reconstruction de la communauté juive de France. Elle lui propose aussi, avec un certain succès, des modèles d'organisation communautaire (cf. chapitre IV). 21

A la fin des années 1940 et au début des années 1950 se précisent alors les principaux enjeux que la judaïcité française allait devoir affronter dans les décennies suivantes: le développement de ses activités religieuses, sociales et culturelles, la formation de sa jeunesse et de ses cadres. Mais la judaïcité française aurait-elle retrouvé sa vitalité sans l'immigration des Juifs d'Afriq1Je du Nord qui commencent à affluer dès le milieu des années 1950 ?

NOTES (1) Cf. BENSIMON (Doris), Les grandes rafles: Juifs en France, 19401944, Toulouse, Privat, 1987, 160 p. ; HYMAN(Paula), De Dreyfus à Vichy. L'évolution de la communauté juive de France: 1906-1939, Paris, Fayard, 1985, 483 p. ; WEINBERG (David), Les Juifs de Paris, 1933-1939, Paris, 1974, Calmann-Lévy, 286 p. (2) KLARSFELD (Serge), Vichy-Auschwitz, 1943-1944, Paris, Fayard, 1985, pp. 180, 394. (3) RABI, Anatomie du judai'sme français, Paris, éditions de Minuit, 1962, p. 148. (4) Cf. KOGON (Eugène), LANGBEIN (Hermann), RUCKERL(Adalbert), Les chambres à gaz, secret d'Etat, Paris, éditions de Minuit,

1984, 302 p. ; LAQUEUR (Walter), Le terrifiant secret. La

«

Solution

finale» et l'information étouffée, Paris, Gallimard, 1981, 288 p. ; WYMAN(David S.), L'abandon des Juifs, Paris, Flammalion, 1987, 460 p. COURTOIS (Stéphane), RAYSKI(Adam), Qui savait quoi? L'extermination des Juifs 1941-1945, Paris, La Découverte, 1987,236 p. (5) Cf. BENSIMON (Doris), op. cit., p. 124. (6) WELLERS(Georges), «Le retour des déportés », YOD n° 21, 1985, pp. 11-29. (7) Ibid., p. 28. (8) Le Point, n° 772,6 juillet 1987, pp. 73-74. (9) ALCAN(Louis), Sans armes et sans bagages, Limoges, Les imprimés de l'art, 1948, 120 p. ; BIRNBAUM (Suzanne), Une française juive est revenue, Paris, 1946, 198 p. ; WELLERS(Georges) De Drancy à Auschwitz, 1940-1944, Paris, éditions du Centre, 1946,234 p. (10) Le Centre de Documentation Juive Contemporaine (CDJC) a été fondé en 1943 en France encore occupée. Il s'est assigné comme tâche la constitution d'archives concernant la persécution des Juifs en France et dans l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. (11) KLEIN(Théo), « Le procès Barbie entre dans l'Histoire », Tribune Juive, n° 979, 3-9 juillet 1987, p. 3.

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(12) Claudine Vegh a recueilli, trente-cinq ans après, des témoignages de ces enfants, cf. Je ne leur ai pas dit au revoir. Des enfants de déportés parlent, Paris, Gallimard, 1979, 197 p. (13) BENSIMON (Doris), DELLAPERGOLA (Sergio), La population juive de France: socio-démographie et identité, Jérusalem, Université hébraïque, Paris, éditions du C.N.R.S., 1984, p. 356. (14) BERG (Roger), « La pratique du judaïsme en France », YOD, n° 21, 1985, pp. 81-95. (15) ifv-idences, n° 14, novembre 1950 ; n° 15, décembre 1950. (16) Évidences, n° 15, décembre 1950, pp. 21-22. (17) Ibid., p. 15. (18) Cf. HYMAN (Paula), De Dreyfus à Vichy. L'évolution de la communauté juive de France: 1906-1939, op. cit., note 1. (19) Cf. BENSIMON (Doris), Les grandes rafles: luifs en France 19401944 (op. cit., note 1) ; RAlSFUS(Maurice), L'an prochain la Révolution. Les communistes juifs dans la tourmente stalinienne, 1930-1945, Paris, Mazarine, 1985,361 p. ; RAYSKI Adam), Nos illusions perdues, ( Paris, Balland, 1985, 322 p. ; WIEVORKA (Annette), Ils étaient juifs, résistants, communistes, Paris, Denoël, 1986,357 p. ; Les Juifs dans la Résistance et la Libération. Histoire, témoignages, débats. Textes réunis et présentés par le RHICOJ, Paris, éditions du Scribe, 1985,207 p.

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CHAPITRE II

L'IMMIGRATION

L'avant-guerre
Depuis le XIXesiècle, la population juive de France s'accroît sans cesse grâ.ce à des flux migratoires. La Révolution française a émancipé les 40 000 Juifs qui vivaient alors sur le territoire actuel de l'Hexagone. Conformément aux principes proclamés par la Déclaration des Droits de l'homme, les Juifs habitant alors la France sont devenus des citoyens égaux en droits et en devoirs à tous leurs compatriotes. La nouvelle se répand rapidement dans les communautés juives d'Europe jouissant d'un statut beaucoup moins favorable. Dès la première moitié du XIXe siècle, se dessinent des migrations juives vers la France. De 1808 à 1866, la population juive de France a presque doublé, passant de 46600 personnes à 80000. Déjà la majorité des migrants se dirigent vers Paris et sa région où vit à cette époque un quart de la population juive de France. Jusqu'à la fin du second Empire, les Juifs d'origine germanique (Allemagne, Autriche) sont nettement majoritaires. Mais déjà se dessine un faible flux provenant d'Europe orientale et des migrations, encore moins nombreuses, venant des pays méditerranéens. En 1870, l'Alsace et une partie de Lorraine sont annexées par l'Allemagne. Or ces deux provinces regrou25

paient en 1866 57 % de la population juive de France qui ne compte plus, en 1872, que 49 400 personnes. Une partie des Juifs alsaciens et lorrains rejoignent Paris et des villes de province françaises. Mais dès la fin du XIXe siècle, une législation discriminatoire, des pogroms, des conditions économiques désastreuses, des mouvements révolutionnaires, incitent des Juifs de plus en plus nombreux à quitter l'Empire des tsars qui comprend alors une partie de la Pologne. Or ces régions étaient habitées par des communautés juives nombreuses, traditionnelles, très structurées. Les migrants se dirigent, à cette époque surtout, vers les Amériques, mais certains s'établissent en France, comme dans d'autres pays européens. Au début du xxe siècle, 46 % des Juifs de Paris sont nés à l'étranger. Les deux tiers de ces immigrés sont originaires d'Europe orientale (1). Au XIXe siècle, les migrations juives vers la France ne constituent pas un phénomène isolé. Plusieurs millions d'Allemands, d'Italiens, d'Irlandais et d'autres encore ont quitté l'Europe pour le Nouveau Monde. En Europe mêm-e, les migrations sont un phénomène fréquent. En France, le nombre d'étrangers passe de 379300 en 1851 à 1 160 000 en 1911 (2). L'industrialisation et l'urbanisation en cours favorisent leur accueil. Les populations juives quant à elles ne restent pas en marge: selon Arthur Ruppin, l'un des premiers sociologues démographes étudiant les sociétés juives au début de ce siècle, de 1881 à 1908, 2 136 000 Juifs auraient quitté leur pays de naissance, les contingents les plus nombreux se recrutant en Russie, en Pologne, en Roumanie (3). Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'Alsace-Lorraine redevient française: on estime alors à 150 000 personnes la population juive de France. Mais ce nombre double en vingt ans: en 1939 les estimations oscillent entre 250 000 et 320 000, voire 330 000 personnes. En effet, entre les deux guerres, l'immigration juive s'est amplifiée. De nouveau, la vague d'immigration la plus importante provenait d'Europe orientale: 70 000 immigrés pour la seule ville de Paris entre 1920 et 1930 26

selon Michel Roblin. Cet auteur signale aussi à cette période l'arrivée de 15 000 sépharades se répartissant entre Maghrébins et originaires de l'ancien Empire ottoman. Après la prise du pouvoir par Adolphe Hitler en Allemagne, l'annexion de la Sarre et de l'Autriche, la conquête de la Tchécoslovaquie, des Juifs se réfugient en France. De 1933 à 1939, environ 50 000 réfugiés juifs en provenance d'Allemagne arrivent en France (4) parmi lesquels certains purent rejoindre l'Angleterre, l'Amérique ou la Palestine avant le début des hostilités. D'autres réfugiés, repliés dans le Midi de la France, réussirent encore à émigrer entre 1940 et 1942. Dès le XIXe siècle, les Juifs français autochtones accueillaient avec méfiance leurs coreligionnaires immigrés. En effet, leur identité était fortement marquée par les principes qui constituent la condition de leur émancipation: l'abandon de toute affirmation collective d'une identité ethnico-religieuse, l'adhésion éventuelle à des pratiques religieuses célébrées dans l'intimité familiale. Défendant en 1789, devant l'Assemblée constituante, l'émancipation des Juifs, Stanislas de Clermont-Tonnerre s'était exclamé: « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus, il faut méconnaître leurs juges, ils ne doivent av~ir que les nôtres... il faut qu'ils ne fassent plus dans l'Etat ni corps politique, ni ordre; il faut qu'ils soient individuellement citoyens (5) ». Devenus légalement citoyens, les Israélites français appliquent consciencieusement cette injonction: elle marque, tout au long du XIXe siècle voire bien au-delà, leur processus d'intégration à la société française. La laÏcité, idéologie dominante depuis la fin du XIXesiècle, favorise cette assimilation qui se traduit, en milieu juif autochtone, par l'émergence d'une bourgeoisie moyenne, voire aisée. Cependant, l'envers de la médaille est la perte, lente mais constante, des forces vives du judaïsme. Chaque vague d'immigration juive apporte avec elle des caractéristiques socio-religieuses et socio-culturelles qui pourraient redonner vitalité à la judaïcité française. Les originaires d'Europe orientale arrivant en France dans 27

les dernières décennies du XIXe iècle étaient porteurs des s traditions religieuses du shtetl, la bourgade ou le quartier urbain peuplé surtout de Juifs. Ceux de l'entre-deuxguerres étaient travaillés par des idéologies culturalistes ou socialistes, voire marxistes. Mais ces deux groupes apportent avec eux le souvenir de communautés fortement structurées ainsi qu'une culture authentiquement juive dont la langue était le yiddish. Volontiers, ils se seraient affirmés comme une minorité ethnico-religieuse et ethnico- culturelle. Par ailleurs, ils étaient pauvres, et même très pauvres: vivant regroupés dans quelques quartiers parisiens, le Marais, Belleville, Lamarck... ils forment un prolétariat, presque un sous-prolétariat dans lequel se développe dès la fin du XIXe siècle, mais surtout entre les deux guerres un authentique mouvement ouvrier juif. Ils créent et animent leurs propres organisations religieuses, sociales et culturelles. Certes, dès la seconde génération, cet attachement aux traditions du shtetl se relâche (cf. ci-dessous). Mais entre Juifs autochtones et immigrés, les relations sont tendues. Et les oppositions s'accentuent dans les années 1930 face à la crise économique, à la dégradation de la situation politique internationale, à la montée de l'antisémitisme en France. Un historien canadien, David Weinberg, et deux historiennes américaines, Nancy Green et Paula Hyman, ont analysé ces tensions entre les deux fractions de la judaïcité française: leurs ouvrages ont été traduits en français (6). Les chercheurs français glissent avec plus de discrétion sur ces conflits qui sont cependant aujourd'hui reconnus. A ce propos, les réflexions d'Alain de Rothschild, alors président de l'Association consistoriale de Paris, ne manquent pas d'intérêt. Il déclare en juin 1960 : « Que la division en groupes ethniques ait eu sa raison d'être au moment des immigrations, cela ne fait aucun doute. Mais au fur et à mesure que les générations s'ajoutent aux générations, les souvenirs s'estompent, les traditions perdent leur force. L'intégration se fait de plus en plus rapide, et on peut se demander ce qui, aujourd'hui, différencie et surtout oppose à nous le petit-fils 28