Les monuments de Paris sous la Troisième République : contestation et commémoration du passé

De
Publié par

La Troisième République fut marquée par un enthousiasme pour les statues commémoratives. Le choix des événements et des héros représentés, tout comme l'oubli de certains autres, aide à solidifier un régime et les idées qu'il représente. Ce livre propose une lecture de l'ensemble des monuments de la troisième République dans un contexte double : celui d'un gouvernement tentant d'effacer le souvenir de la Commune et celui des familles de victimes cherchant à commémorer leurs morts et réclamant la République comme la leur.
Publié le : lundi 1 février 2010
Lecture(s) : 1 042
Tags :
EAN13 : 9782296251595
Nombre de pages : 283
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Sommaire
Introduction 9-2 6
Chapitre 1 :L’Hôtelde Ville etlesTuileries 27 - 60
Chapitre 2 : Les trois statues de la République 61 - 94
Chapitre 3 : Ladéfensede la Patrie 95-126
Chapitre 4 :Les martyrs de l’AncienRégime 127-162
Chapitre 5 : Les grands hommes de la République et les
grands républicains 163 - 192
Chapitre 6 : Paris, de table rase àVille palimpseste
193 - 216
Chapitre 7 : Le monument aux Fédérés, hier et
aujourd’hui 217-248
Conclusion 249 - 262
Bibliographie: 263 - 276
Tabledesfigures : 277 –278
Tablesdes matières: 279 - 280
Index des monuments etstatues : 281 –282
7Introduction
Depuis la Révolution de 1789 et jusqu’à nos jours, plusieurs régimes
successifs enFrance ont utilisé l’espace public afin de contrôler le sensdonné
aux événements historiques. Les noms des rues, les monuments, les statues des
« grands hommes» entourent les citoyens français de symboles dont le but est
de leur rappeler le passé glorieux afin de créer une identité culturelle collective
qui ne remet pas en question ses origines. La structure narrative générée par
ces symboles publicsa cependant des lacunes significatives.Carbien qu’il soit
commun de trouver des plaques et des monuments indiquant les endroits où
des soldats sont tombés défendant la France lors des première ou deuxièm e
guerre mondiales ou qui identifient les maisons de divers peintres, poètes,
compositeurs, et hommes d’état célèbres, la ville de Parisne porte presque
aucune trace des 25 000 à 30 000 hommes, femmes, et enfants qui perdirent la
vie lors des massacres de la Commune de 1871 –la plus grande insurrection
1dans l’Europe moderneavantcelledeVarsovie en1943 –1944.
La Troisième République qui suivit directement ces massacres fut marquée
par un enthousiasme sans précédent pour les statues commémoratives.Environ
150 statues furent érigées à Paris entre 1871 et 1914 par rapport à seulement 26
2entre 1814 et 1870. La plupart de ces monuments servaientà commémorer les
«grands hommes» et les grands événements du passé. Peu faisaient référence
aux événements récents, la statue allégorique de laDéfense de Paris, placé au
rond-point de la Courbevoie, ou Mil-huit-cent-soixante-et-onze ou l’Année
terrible de PaulCabet en étant quelques exceptions notables.
Durkheim souligne le rôle intégratif et unificateur du monument
commémoratif et des rituels qui y sont associés: cérémonies d’inauguration,
défilés, dépôt de fleurs, etc. (Durkheim 503-550).La reconnaissance publique
d’un individu exemplaire constitue un hommage consensuel à des
accomplissements généralement reconnus, un hommage autour duquel les
citoyens individuels peuvent réaffirmer leurs liens communs avec leurs
concitoyens et leur mémoire collective.Agulhon relie l’histoire du monument
commémoratifenFranceà l’évolution vers ladémocratie : «La statuomanie en
France a fait un bond en avant chaque fois qu’une révolution libérale a
substitué un régime laïque, optimiste et pédagogique à un régime de contrainte,
de traditionetd’autorité » (Agulhon 143).Cependant,comme ces analyses des
9monuments de la Troisième République le démontreront, la commémoration
des grands du passé n’impliquait pas toujours une mémoire collective
commune et faisait souvent res urgir les divergences dans la société et
différentesinterprétationsdupassé.
3Tous ces monuments publics , je maintiendrai, ont des histoiresà raconter,
montrant l’importance de cette période au point de vue de la création des
mythes fondateurs de la nouvelle République. Les gouvernements qui se sont
succédéà la Troisième République ont bien compris l’importance idéologique
de cet ensemble de statues. Le gouvernement de Vichy, par exemple, décréta
en 1941 l’enlèvement de tous les monuments et statues en alliage cuivreux qui
n’étaient pasdecaractère «indubitablement» artistique. Quatre-vingts des 150
statues de la Troisième République disparurent, parmi lesquelles un grand
nombre de personnalités associées avec la Révolution et la lutte pour la
démocratie. Plus récemment, sous les Quatrième et Cinquième Républiques,
certaines de ces statues furent remplacées ou restaurées, notamment celles de
Condorcet, Voltaire, et Rousseau.
Ma théorie générale est que pendant les périodes d’instabilité politique, les
monuments dans les espaces publics deviennent deslieux de débats
idéologiques passionnément contestés. Pendant les premières années d’un
nouveau régime, plusieurs factions rivalisent pour la légitimité. La
commémoration du passé est un moyen efficace de gagner le contrôle du
présent, et de la façon de penser : « Public monuments not only reflect but also
contribute to a culture, and, in so doing, have the potential to influence thought
and experience » (Doezema 21). Le choix des événements et des héros du
passé à commémorer peut dans bien des casaider à solidifier un régime et les
idées qu’il représente. Plus révélateur, peut-être, dans la lutte pour le contrôle
de l’espaceetde l’opinion publics sont lesévénementset les héros que ceux au
pouvoirchoisissentd’oublier.
LaCommune de Paris ne fut que de courte durée –du 18 mars au 28 mai
1871–72 jours en tout, mais on débat encore aujourd’hui afin de déterminer
quelle place lui accorder dans l’histoire de la France et dans l’histoire du
mouvement ouvrier. Sa finfut marquée par des massacres sans précédentet des
luttes acharnées de quartier en quartier et de barricade en barricade. Un des
derniers renforts des Communards était dans le cimetière du Père-Lachaise et
c’est ici que le soir du 27 mai deux centsFédérés réfugiés furent assiégés par
les troupes de Versailles, sous une pluie battante. Après un combat désespéré
parmi les tombes, cent quarante-sept survivants furent fusillés contre le mur
Est du cimetière :
Dans les heures qui suivent, les corps de milliers d’autres Fédérés
tombés dans les quartiers avoisinants sont ensevelis à leurs côtés. Une
10note établie par l’In spection des cimetières fait état de 6650
inhumations consécutives aux combats de rue, dont 1328
irrégulièrement dans diverses places publiques et 5322 dans les
cimetières.Celui du Sud vient en tête, avec 1634 corps inhumés, suivi
parceluide l’Est, quiencomp terait 878. Tous reposent dans des fosses
communes.
(Tartakowsky30)
Le murEst du cimetière du Père Lachaise, bientôt connu comme«le Mur
des Fédérés », devint vite le symbole de la répression versaillaise et fut au
cours de années 1880 et 1890 le sujet de très nombreux débats entre les
familles des victimes, qui cherchaient une reconnaissance officielle du
dévouement des Communards àla défense de la République, et le
gouvernement national qui craignait qu’une telle reconnaissance serve à
déclencher une nouvelle insurrection.
Après la fin des massacres, et la reprise de la ville parles troupes de
Versailles, une grande partie de Paris était en ruines. Les bombardements
d’obus des forces gouvernementales repliées à Versailles avaient détruit
plusieurs bâtiments et étaient très probablement responsables de l’incendie de
laCour desComptes.Afin de retarderl’avancée des troupes versaillaises dans
Paris et couvrir leur retraite, les Communards eux-mêmes mirent le feu à
d’autres édifices, y compris le Palais des Tuileries, le Palais Royal, et l’Hôtel
de Ville. La nécessité de reconstruire la capitale offrait l’occasion idéale de
changer le visage de Paris et d’effacer le souvenir à la fois du régime impérial
de Louis-NapoléonBonaparte, et des événements de laCommune. Malgré les
efforts soutenus de la part des familles des victimes de la Semaine sanglante, la
ville de Paris elle-même a pendant très longtemps refusé de reconnaître cet
événement et ses victimes.
Comme l’ont démontré les travaux de Danielle Tartakowsky sur les
commémorations plus ou moins clandestines de la Commune, si le retour à
l’ordre moral après la défaite de laCommune s’accompagnait de l’érection de
divers monuments expiatoires, tels la basilique du Sacré-Cœur ou le monument
aux générauxLecomteet Thomas, on refusa pendant de nombreuses années de
même faire figurer le mot«Commune » sur les épitaphes des victimes de la
Semaine sanglante.Ce ne fut qu’en 1909 que leComité pour un monument aux
Fédérés obtint la permission de faire placer une plaque commémorative sur le
sitede leur sépultureaucimetièreduPèreLachaiseetce ne fut qu’en 2002 que
ela ville de Paris inaugura enfin une «Place de la Commune » dans le 13
arrondissement, sur le site d’un des derniers lieux de résistance des Fédérés.
Quant à une commémoration annuelle officielle de l’événement, la discussion
continueencoreaujourd’hui.
11La ‘statuomanie’
Comment expliquer le silence qui entoure cet événement ? Il est d’autant
p lus surprenant qu’il survient précisémentà l’époque où lesFrançais se jetaient
dans un véritable engouement pour les monuments commémoratifs, ce que
Jacques Lanfranchi appelle «l’âge d’or du monument commémoratif en place
publique » (Lanfranchi 32). Parmi les nombreux monuments érigés à Paris
entre 1871 et 1914 on trouve plusieurs séries qui commémorent leshéros et les
précurseurs de la Révolution, tels que Diderot, Rousseau, Voltaire et Danton,
ou encore d’autres séries à la mémoire des martyrs de l’Ancien Régime,
commeÉtienneDolet, l’amiralColigny, ou le chevalier de laBarre.Il n’y eut
cependant presque aucun monument officiellement dédié à la mémoire des
victimes de la Semaine sanglante.
Certains historiensde l’art, commeAlbertBoime,GuénolaGroud, Sergiusz
Michalski ont commencé à analyser les effets de laCommune sur la définitio n
de l’avant-garde artistique et de l’impressionnisme.Tout en étant innovatrices,
ces études n’ont eu que peu d’impact sur ce qu’on pourrait appeler ‘l’histoire
4officielle’ de la France. De plus, l’idée qu’avance Boime quecertains
Impressionnistes participèrent au projet général de réaménagement de l’espace
5public afin d’effacer toute trace de la Commune ne rend pas suffisamment
compte de l’ambiguïté de ces œuvres artistiques qui, à mon sens,à la fois
participèrentet résistèrentàce processusd’oublicollectif.
Julia Przybo ś analyse l’engouement fin de siècle pourla bronzolâtrie,
qu’elle voitcomme un effort de créer « un lignage de saints laïques» (Przybo ś
27) où se mélangenthéros de la Révolution, philosophes des Lumières,
écrivains controversés, et illustres contemporains. Effort qui pour elle ne
suscita qu’indifférencechez les habitantsdes grandes villes et légionde dessins
et chroniqueshumoristiques dans la presse, créant à la foisune prolifération et
une incohérence des signes qui risquaient à la longue de rendre le paysage
urbain illisible.
La récente étude de Bertrand Tillier se penche plus précisément sur cette
question de l’oubli dont les représentations de la Commune ont été et
continuent à être les victimes. Il aborde la productionartistique delaCommune
et la production des artistes au sujet de la Commune afin de réconcilier un
ensemble d’objets hétérogènes et interroge la capacité de l’art à être un
mémorial, sans vraiment se poser la question du rapport entre les œuvres
faisant directement référence à laCommune et cette autre production artistique,
celle des statues commémoratives, qui tentaient de résister aux efforts de
censureetd’oublicollectif.
Plutôt que lire l’ensemble des statues de laTroisième République comme
une incohérence de signes, je crois qu’il faut analyser cette prolifération de
commémorations dans un contexte double:celui d’une part de l’effort fait par
12le gouvernement nationald’effacer le souvenir de la Commune, et celui, tout
contraire, de la part des familles des victimes, qui cherchaient à commémorer
leurs morts et réclamer la République comme la leur. L’ambiguïté ou la
multiplicité de sens qui se greffent sur ces monuments vient de la situation
politique complexe dans laquelle la France se trouvait après la chute de la
Commune, et des efforts paradoxaux de toute tentative de censure officielle.
L’Assemblée nationalede laTroisième République, menéed’abord parThiers,
et, après 1873, par Mac-Mahon, était dominée par des politiciens de droite qui
favorisaient une restauration de la Monarchie.Ce n’était qu’après les élections
de 1876 et 1877 qui donnèrent la majorité aux républicains qu’un
gouvernement vraiment démocratique et parlementaire prit le pouvoir. En
contraste, le Conseil municipal de Paris était dominé depuis 1871 par la
branche radicale du parti républicain, alliée avec les socialistes. Comme l’écrit
Philippe Nizet : «durant toute la TroisièmeRépublique, l’électorat parisien est
dans l’opposition à la majorité nationale » (Nizet 21). Les débats quieurent
lieu dans ces deux assemblées pendant les premières années de la Troisième
République témoignent des luttes entre les diverses factions qui rivalisaient
pour le pouvoir politique en France afin de commémorer, éradiquer ou
contrôler la signification dupassé. SelonDanielle Tartakowsky :
Dès 1874, l’Assemblée parisienne, dominée parles radicaux,
flanqués, sur leur gauche, de socialistes alliés, compte au nombre de
ses élus d’anciens Communards ayant échappé à la déportation.
Jusqu’en 1909,années 1900 –1904 exceptées, ellese situe nettement à
la gauche des gouvernements successifs, dominés par les républicains
opportunistes avant de l’être par les modérés.Dans un tel contexte, la
politique qu’on pourrait qualifier de «culturelle » conserve la fonctio n
discriminanteetcombative qu’ellea revêtue sous l’ordre moral.
(Tartakowsky 42)
L’année 1878 marqua le début de cette frénésie pour lesstatues
commémoratives(qu’onsurnomma vite la ‘statuomanie’) et une nouvelle
politique concernant les commandes artistiques de la ville de Paris. Avant
1878, ces commandes étaient accordées par une commission spéciale,
composée de vingt membres choisis par le préfet de la Seine(deux conseillers
municipaux, quatre membres de l’Académie des Beaux-Arts, onze artistes,
deux membres d’autres sociétés savantes, et un représentant du gouvernement
national(Sánchez 149). Après les élections de 1876 et 1877 qui donnèrent la
majorité aux républicains, leConseil municipal de Paris adopta un système de
concours publics afin de souligner le caractère démocratique du régime que les
Françaisavaient choisi.
13Sous ce système, le Conseil municipal arrêtait le programme du concour s
qui était ouvert à tous les sculpteurs français. Les concurrents devaient
produire des esquisses dumonument enquestionqui étaientexposées aupublic
à l’ÉcoledesBeaux-Arts, salle Melpomène, pendant une période de cinq jours.
À la suite de cette exposition pub lique, le jury, composé de rep résentants du
gouvernement et desartistes, se réunissait pour choisir les trois sculpteurs qui
seraient invités à participer au deuxième degré du concours. Ces troisartistes
devaient produireun modèle de la statue en question, généralement au tiers de
la grandeur réelle. Le même jury jugeait les trois modèles et, à la fin du
processus, choisissait un rapporteur qui faisait le compte rendu des
délibérations du jury (un rapport généralement publié). Le jury pouvait aussi
décerner des mentions honorables parmi les concurrents non sélectionnés pour
participer à la seconde épreuve.
Malgré cette apparence de démocratie, ces concours permettaient en fait
aux différentes factions au sein du Conseil municipal de tenter de contrôler
l’interprétation que l’artiste devait donner du monument en question car les
6conditions du concours étaienttrès précises. Ces stipulationsétaient souventle
sujet de débats longs et houleux où l’on peut voir clairement se dessiner les
divisions idéologiquesentre les différents partis composant le Conseil
municipal et les représentants du gouvernement, le préfet de la Seine, et le
préfet de la Police. Le Conseil municipal profita donc de ces concours afin
d’afficher son hostilité à un retour de la Monarchie en faisant élever des
monuments à la mémoire desvictimes de l’Ancien Régime (Étienne Dolet,
ÉtienneMarcel) et aux héros dela Révolution (Voltaire et Rousseau,Dantonet
Marat). De son côté, le gouvernement national, dominé par les monarchistes,
ripostait à ces attaques en faisant maintenir ou élever ses propres monuments –
laChapelle expiatoire (un monument dédiéau souvenir de Louis XVI et Marie
Antoinette), la statuede Jeanne d’Arc, labasiliqueduSacré-Cœur, ainsique le
monument aux généraux Lecomte et Thomas qui furent assassinés pendant la
Commune.
Mon hypothèse est que ce sont les aspects narratifs de ces statues et
monuments que ceux au pouvoir et ceux en opposition cherchaient à contrôler
7dans un effort de façonner le mythe fondateur de la nouvelle République.
Ceux qui étaient au pouvoir et ceux qui s’y opposaient utilisaient l’espace
public afin de souligner ou, dans certains cas, forger les valeurs de la nouvelle
République. Pour ceux quiétaient au pouvoir, cette République ne pouvait être
vue comme ayant ses origines dans un régime quiavait massacré sescitoyens.
De cette façon, il fallait éviter toute référence explicite aux massacres commis
sous la Commune, ainsi que des référencesà des périodes de violence
antérieures, telle la Terreur de 1793. Ceux qui s’opposaient au pouvoir,
cependant, particulièrement ceux qui avaient participé à la Commune et qui
14avaient perdudes parents oudes amis lors de la Semaine sanglante, cherchaient
des manières de commémorer les morts,et de réclamer la nouvelle République
8comme la leur.
Dans ce livre, j’analyserai la façon dont cette lutte pour le contrôle de la
signification des événements de la Commune se déroula principalement dans
les délibérations duConseil municipal de la ville de Paris, mais parfois aussi
celles de l’Assemblée nationale (et, après1875, celles de la Chambre des
députéset du Sénat). En particulier, je tenterai de démontrer de quelle façon
certaines décisions prises par ces institutions concernant l’espace p ublic et les
façons dont Paris devait être reconstruit visaient essentiellement à éradiquer
toute référence à la Commune et à ses idées sociales, ainsi qu’à ses
antécédents.Car le souvenir de laCommune évoquait celui des autres épisodes
d’insurrection dans l’histoire de la France, la Terreur de 1793, comme les
Révolutions de 1830 et 1848, suggérant qu’il s’agissait non pas d’événements
isolés mais récurrents.
Cette volonté d’effacer tout souvenir de la Commune explique les
difficultés que les familles des victim es ne cessèrent de rencontrer lorsqu’ils
proposaient un monument au souvenir des morts de la Commune. Pour les
politiciens de la droite, ce serait ainsi «glorifier » la Commune. De
nombreuses propositions tendant à élever un monument aux«Fédérés » furent
présentées au Conseil municipal à partir de 1883, mais la sépulture des
Communards resta sans commémoration jusqu’en 1909, année où on autorisa
enfin une plaque commémorative, et l’installation d’un monument en dehors
du cimetière, mais qui était dédié aux victimes de « toutes les révolutions ».
Face à ce refus, le Conseil se tourna vers d’autres projets à un rythme de
plus en plus accéléré. Comme le dit Jacques Lanfranchi : «Jusqu’en 1888, le
nombre d’inaugurations annuelles oscille entre deux et quatre. L’année 1889,
centenaire de la Révolution, marque un premier temps fort avec six
inaugurations. Le phénomène prend ensuitede l’ampleur pour atteindre parfois
huit inaugurations annuelles (1900, 1907, 1910) et culminer en 1906 avec dix
installations » (Lanfranchi 32). La prolifération de statues commémoratives
sous laTroisièmeRépublique s’explique,à mon sens,comme une résistancede
la part du Conseil municipal et des artistes eux-mêmes à ces tentatives
d’oublier l’histoire.
La notion de Bourdieu de ‘l’habitus’ peut nous aider à expliquer ces
tentatives de contrôler l’interprétation publique des événements historiques.
Bourdieu définit l’habitus (Le sens pratique) comme l’effet de régularisatio n
produit par la situation danslaquelle on se trouve et qui détermine l’ensemble
des ‘possibles’ dans une société donnée –les règles qui ne sont jamais écrites
nienseignées mais quidéterminent ce qu’onpeut penser, ce qu’on peut faireet
15ce qu’on peutdire.Pendant les périodesde stabilité politique, ‘l’habitus’assure
la continuité dudiscours dominant defaçon automatique.
Cependant, comme Terdiman l’a fait remarquer (Discourse /
counterdiscourse), pendant des périodes de transformation rapide cette internalisation
du discours dominant est incomplète.À mesure que le nouveaurégime essaie
de se consolider, les autorités sont tentées d’utiliser leur pouvoir afin de
supprimerles voix de l’opposition. La censure naît de cette tentative d e
contrôler l’interprétation des événements. La prolifération desvoix de
l’opposition qui accompagnait les diverses émeutes et insurrections qui
marquèrent laFrance du dix-neuvième siècle est un des effets d’un habitus en
train de se créer et correspond à une étape relativement préliminaire du
processus par lequel la classe dominanterenforce sonpouvoir discursif.
Dès le début de la Troisième République, les différentsniveaux du
gouvernement–leConseil municipal de Paris ainsi que l’Assemblée nationale
– avaient d’importantes décisions à prendre. Paris était en ruineset il fallait
reconstruire la ville. Quels bâtiments convenait-il de raser et quels autres
reconstruire ? Quel événement devait servir comme commémoration pour la
9 10fête nationale et quelle chanson choisir comme hymne national ? Que faire
de tous les noms de rue et de place qui rappelaient dessouvenirs du régime
déchu ? Deux bâtiments en particulier furent l’objet de nombreux débats –le
palais des Tuileries et l’Hôtel deVille –tous deux détruits par les incendies de
laCommune.Ces deux édifices avaient chacun une importance symbolique et
idéologique. Le Palais des Tuileries rappelait de toute évidence les régimes du
passé –à la fois celui du SecondEmpire deLouis-NapoléonBonaparte et ceux
des diverses Monarchies qui l’avaient précédé. L’idée de le restaurer suggérait
un retour possible de la Monarchie. La décision de le laisser en ruines pendant
plusieurs années gardait vif le souvenir de la guerrecivile et desincendies de la
Commune. L’Hôtel de Ville, enrevanche, siège du gouvernement de la
Commune, symbolisait le pouvoir municipal et démocratique.
La décision de réédifier l’Hôtel de Ville avait été, en effet, une des toutes
premières prises par le Conseil municipal élu en 1871. Les conseillers
municipaux votèrent les fonds nécessaires pour sa réédification dès 1871, mais
il fallut par la suite une année entière de débats pour savoir de quelle façon il
convenait de reconstruire l’édifice. La principale discussion se centra sur la
question de savoir si les conseillers municipaux pensaient qu’il valait mieux
‘reconstruire’ ou ‘restaurer’ l’Hôtel de Ville. Reconstruire un nouvel Hôtel de
Ville signifiait, pour les politiciens de droite, continuer l’œuvre de destructio n
commencée par les Communards ; restaurer l’édifice à l’état exact où il était
avant les événements de la Commune servait à effacer la Commune en tant
qu’événement historique. Cette distinction se faisait explicite non seulement
dans les débats du Conseil mais égalementdans les conditions du concours
16officiel : les constructions existantes devaient être utilisées «dans la plus large
mesure possible» et lesarchitectes devaient «reproduire exactement
l’ancienne façade de Boccador », l’architecte original de l’Hôtel de Ville
(Programme duConcours pour la reconstruction de l’Hôtelde Ville 1872).
Dès septembre 1871 leConseil municipal se pencha sur d’autres projets de
réaménagement de l’espace public, à commencer par celui de préparer la
révisiongénérale de la nomenclature des voies p ubliques de Paris afin d’éviter
lesnoms à double ou parfois triple emploi, et, surtout afin d’éliminer certaines
appellations «inspirées par de mesquines préoccupations de flatterie
11politique»(CMP,Procès-verbaux, séance du 7 septembre 1871). Ce projet ,
qui avait donc pour but d’éliminer les noms de rues susceptibles de rappeler
«des souvenirs politiques néfastes » (CMP, Procès-verbaux, séance du 26
juillet 1879), était à l’ordre du jour de bon nombre desséances du Conseil
municipal et faisait souvent l’objet de pétitions de la part des habitants de
quartier qui tenaient généralement aux noms originaux.En 1879, par exemple,
des pétitions recouvertes de très nombreuses signatures furent présentées au
Conseil municipal réclamant le maintien du nom de la rue Bonaparte, se
fondant sur « le préjudice qu’un pareil changement causerait aux commerçants
établis danscette rue » (CMP,Procès-verbaux, séance du26 juillet 1879).
Si le premier exemple illustre la volonté concertée de la part du
gouvernement de restaurer les édifices de la ville afin d’éliminer tout souvenir
de la Commune, le deuxième souligne le désir de rendre le changement de
régimeaccompli le4septembre 1870 définitif en changeant la nomenclature
même de la ville. Sans doute l’exemple le mieux connu de cette volonté de
restaurer Paris à son état d’avant la Commune est celui de la colonne
Vendôme, détruite par la Commune sous la supervision du peintre Gustave
erCourbet. Faite de canons fondus capturés par Napoléon 1 lors de la bataille
d’Austerlitz, la colonne était considérée comme un symbole de militarisme et
du régime impérial. L’idée de la démolir venait du peintre Courbet, qui avait
été élu sous le siège président de laCommission artistique pour la sauvegarde
des musées nationaux, mais futreprise par l’écrivain Jules Vallès dans un
article paru dans son journal Le Cri du peuple le 4 avril 1871. Le 12 avril la
Commune décréta sa démolition, quatre jours avant l’élection de Courbet. Le
16 mai, la colonne fut démantelée sous lesapplaudissements de la foule. Le
gouvernement de Versailles, en revanche, considéra la destruction de la
colonne Vendôme comme un des plus grands crimes de la Commune et le
Conseil de guerre condamnaCourbet lui-même à une année de prison à
SaintePélagie et cinq cents francs d’amende en 1871.En mai 1873, le gouvernement
de Mac-Mahon passa une loi décrétant la reconstruction de la colonne
Vendôme aux frais deCourbet et le 19 juin de la même année le ministre des
12Finances ordonna la séquestration de tous ses biensen France. Le 4 mai
171877 le verdict final fut annoncé :Courbet devait payer plus de 300 000 francs
pour la reconstruction de la colonne. Paradoxalement, ce monument
bonapartiste fut en effet entièrement restauré par la Troisième Répub lique (le
même gouvernement qui cherchait à changer le nom de l’ancienne rue
Bonaparte !), effaçant ainsi un des épisodes les pluscélèbreset les plus souvent
photographiés de laCommune.
Afin d’étudier la façon dont les hommes politiques cherchaient à contrô ler
l’interprétation desévénements historiques, ainsi queles façons dont les
monuments eux-mêmeséchappaient ou résistaientàceseffortsd’éradiquer tout
souvenir de laCommune, je considérerai lesdébatsgouvernementaux ainsi que
les œuvres artistiques comme des pratiques culturelles, produits d’un cadre
socio-historique spécifique.Je me référeraiàla notiondu dialogisme double de
Bakhtine (Le principe dialogique), cherchant à analyser non seulement les
débats publics entourant ces produits, ainsi que les produits eux-mêmes, mais
aussi les différentsniveaux de silencecréés par ces tentatives de supprimer le
sens. Si Bakhtine a raison, et les mots qu’on emploie contiennent toujours les
voix desautreset les sens qued’autres ontdonné àces mots, la lutte quedécrit
Terdiman résulte directement de la nature polyphonique du langage lui-même.
SelonBakhtine, le sens se construit socialement. Les oppositions sur lesquelles
reposent lessignes ne sont pas simplementlogiques et elles ne sont jamais
neutres ; elles reflètent les tensions et les inégalités de la vie sociale. Le
discours du pouvoir établi, qui chercheavant toutàse maintenir et à réprimer
tous ceux qui s’y opposent, se présentecomme essentiellement monologique.
L’ambiguïté des œuvres artistiques– particulièrement celles dans les espaces
publics– ainsi que la multiplicitéde sens qu’elles transmettent, menacent ceux
au pouvoir, carelle introduitd’autres voix en oppositionaudiscoursdominant.
«Le discours(comme en général tout signe) est interindividuel. Tout ce qui est
dit, exprimé, se trouve en dehors de l’ « âme » du locuteur et ne luiappartient
pas uniquement. On ne peut attribuerle discours au seul locuteur » (Todorov
83). L’auteur (le locuteur) a selon Todorov ses droits inaliénables sur le
discours, mais l’auditeuraaussi sesdroits,etceuxdont les voix résonnentdans
les mots trouvés par l’auteur en ontaussi (puisqu’il n’existe pasde mots qui ne
soientàpersonne).
Tels les mots décrits par Bakhtine et Todorov, les monuments dansles
espaces publicsse trouvent en dehors de l’âme de leur créateur, et à plus forte
raison en dehors de celles de leurs commanditaires. Ils dérivent leur sens de
l’interaction entre l’espace dans lequel ils se trouvent et le public qui, en
passant, les regarde, les commémore, les transforme.La notion mêmed’espace
public a de multiples définitions.Hossardet Jarvin l’entendent comme un
«espace à l’usage de tous » (Hossard et Jarvin 21). Si le gouvernement
détermine l’aménagementde cetespace endécidant quels monuments il veut y
18faire ériger, à quels artistes en faire la commande, et quelles inscriptions il
convient de mettre sur les plaques interprétatives, la nature démocratique de
l’espace public laisse à tous les groupes dans la société la possibilité
d’interpréter les monuments qui s’y trouvent comme il leur convient. Selon
Pinson : «L’espace dit public est donc l’espace d’une société légitime,
dominante, mais, inscrit dans une société démocratique, il est aussi utilisé par
lesgroupes marginaux, comm e lieu de miseenévidence de leur exclusion, en
même temps que lieude survie économique » (Pinson231).
La plupart deshistoriens desstatues de la Troisième République (Agulhon,
Hargrove, Groud, Michalski, Nora) mettent l’accent sur les controverses
entourant les originesdes statues mais voient l’actedecommémorationcomme
un instrumentintégratif servant à créer unemémoire nationale commune et
partagée, ayant une idéologie claire. Cette interprétation des monuments du
passé ne tient pas compte de la nature dialogique de tout objet culturel.Comme
le fait remarquerMcWilliam :
Commemorating itself implies a common memory: a readiness to
assent toaversion of the past projected by the monumentand its
ceremonial setting. Yet despite the best efforts of the Republic’s
educational systems, and its clearly articulated vision of Frenc h
history, manyof the most keenly contested ideological divisionswithin
the nation grew out of conflicting visions of the past and their bearin g
on contemporary public life […] As such, we are obliged to question
the predominantly integrative model that has shaped historians’
understanding of the cultural connotations of ‘statuomanie’ and to see
the monumental impulse as being implicated in a much less
consensual, and at times violently divisive, ideological process.
(McWilliam, «Conflicting Manifestations » 383 –384)
Si la décision de commémorer la vie et les actes d’un desgrands du passé
suscitait autant de controverses sous la Troisième République c’est parce
qu’ellecherchaità imposer l’oublid’autresactesetd’autres prédécesseurs. Les
massacres de la Commune de 1871 constituent sans aucun doute le principal
non-dit de la Troisième République, mais certainement pas un oubli. Le
modèle dialogique de Bakhtine nous offre une vision plus dynamique de
l’œuvred’artdont le sens n’est jamais fixe, ni définitif. SelonBakhtine, l’objet
d’art,comme le texte, nousestdonné :
il occupe une place précise dans l’espace, ce qui veut dire qu’il est
localisé. Mais sa création, la connaissance que nous en avons, se
déroulent dans le temps[…]L’œuvre etle monde dont elle donne
19l’image pénètrent dans l’œuvre et dans le monde qu’elle représen te,
tant au moment de sa création, que par la suite, renouvelant
continuellement l’œuvre au moyen de la perception créative des
auditeurs-lecteurs. Ce processus d’échanges est, par lui-même,
chronotopique, de toute évidence: il s’accomplitdans un monde social
qui évolue selon l’Histoire, mais jamais séparé de l’espace historique
changeant.
(Bakhtine,Esthétique 393 –394)
Considérée dans un contexte dialogique, la commémoration devient un
processus sans cesse renouvelé, le contraire de fixer à tout jamais le sens dans
la pierre ou dans le bronze. Installer un monument dans un espace public
l’ouvre à de multiples interprétations, et à de multiples appropriations.
L’ensemble des décisions prises concernant la reconstruction de Paris après la
Commune, non seulement celles de restaurer ou raser certains édifices, mais
celles aussi de remplacer des monuments existants, d’en créer de nouveaux, et
de faire ériger dans les cimetières des monuments aux disparus contribuèrent à
redéfinir la signification de la villedeParis,etàdéterminer l’interprétationdes
événements historiques du passé.CommeBernard Marchand l’a dit, on a «peu
étudié les liens entre la Commune et l’évolution de Paris. La plupart des
historiens qui ont tant écrit sur cette période ont insisté sur ses aspects
révolutionnaires et internationaux. LaCommune fut avant tout un mouvement
urbain et typiquement parisien. […] Le mouvementCommunard sembleavoir
correspondu à une transformationprofonde, entamée en1848,du rôle que Paris
jouait enFrance » (Marchand 102).
Plan du livre
Jecommenceraidonc mon livre par un examende l’ensembledesdécisions
concernant l’HôteldeVille et lePalais des Tuileries.La décision de démolir le
palais et d’entransformer la cour, dite cour du Carrousel, en jardin français
n’était pas sans susciter de vives polémiques. Les défenseurs du projet de
reconstruction, tel le baron Haussmann, faisaient prévaloir les qualités
architecturales du palais. Ceux qui préconisaient la destruction des ruines, en
revanche, so ulignaient l’importance d’empêcher qu’on rétablisse, sur
l’emplacement des Tuileries, un palais qu’un souverain aurait pu occuper à
nouveau. Toujours est-il que pendant huit ans, et pendant la même période où
l’on reconstruisait l’Hôtel de Ville afin d’effacer le souvenir de laCommune,
les Parisiens avaient quotidiennement devant les yeux le spectacle des ruines
de l’ancien palais royal et impérial quirappelaient à tous lesrécentes
« discordes civiles ».
20J’examinerai dans le chapitre suivant p lusieurs monuments symbolisant la
défense de la patrie: la statue de Jeanne d’Arc et le monument de laDéfense
de Paris, entre autres.Proposée par l’État en1872, la statue équestrede Jeanne
d’Arc par le sculpteur Frémiet acquit très tôt des connotations politiques.Dès
1878, le comité des Dames de France organisa unecérémonie au piedde la
statue afin de protester contre une autre cérémonie prévue devant la statue de
Voltaire, dont on célébrait lecentenaire de la mort. Paris possédait déjà une
statue deJeanne, celle de Rude, mais cette effigie montrait une jeune paysanne
inquiète. Celle de Frémiet représentait Jeanne en guerrière, libératrice de so n
pays et restauratrice de la Monarchie.
Le monument allégorique de la Défense de Paris, proposé en 1879 par le
erConseil général de la Seine, destiné à remplacer la statue de Napoléon 1 au
rond-point de laCourbevoie, reprenait aussi le thème de la défense héroïque de
la patrie. Œuvre de Louis-ErnestBarrias, ce monument fut inauguré le 13 août
1883. Lors des cérémonies d’inauguration, deux groupes défilèrent autour du
monument: l’armée et plusieurs associations ouvrières.Ce monument soulève
ainsi une des questions fondamentales de cette période : en 1870 –1871, qui
fut le véritable défenseur de Pariset de la République: l’armée ou le peuple ?
Cette questionsera donc undes fils conducteurs de ce livre, moins parce que je
chercheà y apporter une réponse, mais plus parce qu’elle est le noyau même
duoudes mythes fondateurs de la TroisièmeRépublique.
Un autre monumentdans l’espace public où l’on voitclairement sedessiner
ce conflit est la basilique du Sacré-Cœur.Élevée par souscription nationale par
une décision de l’Assemblée nationale en 1873, qui la jugea d’utilité publique,
la basilique fut le résultat d’un vœu national exprimé par l’Église catholique
pour expier selon les uns, les crimes dela guerre, selonles autres, les crimesde
la Commune.Symbole antirépublicain sur l’emplacement même de
quelquesunes des principales barricades de laCommune, le Sacré-Cœur pose à sa façon
aussi la question de savoir qui sont les véritables fondateurs de la République
et quellesen sontles valeurs.
Dans le troisièmechapitre, j’aborderai un des projets les plus controversés
du Conseil municipal: celui d’un monumen t allégorique de la République.
Proposé pour la première fois le 14 mars 1878, le projet fut le sujet de diverses
polémiques et ne fut définitivement approuvé que le 18 mars 1879. Les
cérémonies d’inaugurationn’eurent lieu qu’en 1883. La question épineuse des
attributs qu’il convenait de donner à la figure allégorique de la République
créa le plus d’obstacles. Les conseillers municipaux votèrent majoritairement
enfaveur dubonnet phrygien, mais le préfetde laSeine s’y opposa.LeConseil
municipal réussit à contourner cette interdiction en faisant l’acquisition d’une
deuxième statue de la République –le Triomphe de la République --, excluedu
concours original, et inaugurée sur la place de la Nation une première fois en
211889 et encore en 1899. Œuvre dusculpteur Dalou, lui-même un ancien
Communard, ce monument a plusieurs attributs, y compris le bonnet phrygien,
qui font allusion aux aspirations de laCommune.
Le quatrième chapitre sera dédié à la commémoration des martyrs de
l’Ancien Régime, notamment Étienne Marcel, le prévôt de marchands de Paris
qui, en 1358 avait réclamé la liberté municipale de la ville de Paris et mourut
assassiné, etÉtienneDolet, célèbre écrivain et imprimeur, champion de la libre
pensée, brûlé pour hérésiesur la place Maubert en 1547. Dans le cinquième
chapitre j’aborderail’ensemble des monuments commémorant lesgrands
hommes de la République et lesgrandsrépublicains. Après l’inauguration du
monument en souvenir deLéonGambetta en 1888, leConseil municipal prit la
décision de ne plus élever de statues aux hommes contemporainset il
s’ensuivit une période d’intense activité de commémoration des hommes du
passé : Danton, Voltaire, Rousseau, Ledru-Rollin, Condorcet, Marat, Diderot,
entre autres. Ces projets étaient souvent liés de façon contournée à la
Commune et permettaient aux sculpteurs d’échapper à la censure officielle qui
continuait à interdire touteglorification des événements du printemps 1871.
Les cérémonies d’inauguration, les inscriptions sur les socles des monuments,
ou parfois même l’emplacementchoisi pour une statue permettaientauConseil
municipal de créerune sorte de manuel de l’histoire de laFrance dans les rues
de Paris et de faire parfois l’éloge des martyrs de la Commune tout en
commémorant un de leurs précurseurs. Les inscriptions choisies pour les
monuments, ainsi que les discours prononcés lors des cérémonies
d’inauguration servaient donc à orienter l’interprétation du monument et à
souligner les idéaux de la Troisième République : la libre pensée, l’éducatio n
laïque et gratuite, le suffrage universel, et ainsi de suite. L’absence
d’inscriptionsur un monument, comme par exemple, sur la statue dédiée à
Diderot, se faisait remarquer :
Cette pauvreté d’imagination, de la part des comités et des artistes,
est un peusèche.On aimerait qu’un piédestal, d’ailleurs trop souvent
simple et massif, rappelât au passant flâneur, bourgeois positif ou
modeste artisan, les titres du héros à la reconnaissance publique. Ilest
des grands hommes dont on ne connaît que le nom, car ils ne
s’imposent pastout d’abord par une vie ou des œuvres absolument
éclatantesaux yeux de tous. Y a-t-ilcinqcents personnes à Paris qui
aient luDiderot ? En est-il beaucoup plus qui connaissent le titre de
ses ouvrages ? Un piédestal de statue, puisque statue il y a, pourrait
alors devenirun bon tableau d’enseignement public, portant au moins
les titres d’ouvrages célèbres, sinon des pensées détachées dignes de
mémoire et profitables à leurs lecteurs. (Marmottan 99)
22Décider de l’emplacement d’une statue n’était donc pas chose facile, car
chaque place avait sa signification historique, symbolique, et idéologique. La
faction radicale du Conseil municipal voulait, par exemple, faire ériger une
grande statue monumentale de la Républiq ue sous l’Arc de Triomphe afin
13d’indiquer que lesempereurset les rois nedevaient plus y passer.
L’autre grand projet du Conseil municipal que j’ai déjà eu l’occasion de
mentionner, celui de la redénomination desruessera examiné dans le chapitre
six.Dans ce mêmechapitre j’examinerai deux grands projets de monument
commémoratifs qui n’ont jamais abouti:le premier en souvenir du 5 mai 1789
(date du début de l’Assemblée constituante) et dont l’inaugurationétait censée
coïncider avec le 5 mai 1889, centenaire de la première Assemblée, et le
deuxième en souvenir de la Révolution française, monument qu’on destinait à
l’emplacement des Tuileries, dont lesruines avaient étéenlevées en 1882 -
1883.
Le dernier chapitre abordera enfin toute la question du monument aux
Fédérés et dela commémorationde laCommune hieretaujourd’hui.
Une grande partie des monuments érigés sous la Troisième République ont
aujourd’hui disparu. Victimes d’une «revanche du goût » décrétée par le
gouvernement de Vichy en 1941, ils partirent à la fonderie sous prétexte qu’on
avaitbesoinde métal afinde produire plusd’armes.Certains furent par la suite
remplacés, soit par de nouvelles statues, soit par une refonte de l’œuvre
originale. La conclusion explorera les raisons politiques qui motivèrent le
choix de monuments à détruire, ainsi que le choix de les restaurer.
Pour chaque monument à analyser il existequatre sources principales de
renseignements : les procès-verbaux du Conseil municipal de Paris (de
l’Assemblée nationale ou de la Chambre des députés, le caséchéant), les
conditions du concours, les rapports des jurys, et les comptes-rendus des
cérémonies d’inauguration dans les journaux. Il n’a pas été possible dans tous
les cas de reconstituer un dossier complet pour chaque monument ou statue
datant de cette période. Parfois les conditions du concours et les rapports des
jurys finirent par disparaître (ou ne sont plus communicables), parfois les
statues elles-mêmes furent détruites. Certains monuments ne suscitèrent pas
suffisamment d’intérêt pour faire l’objet d’un compte rendu lors d’une
cérémonied’inauguration.
Ce que mesanalyses révèlerontavant toutest la polysémiede l’ensemblede
ces monuments. Cette multiplicité de sens reflète les luttes politiques de
l’époque et nous révèle les traces de deux versions distinctes du mythe
fondateur de la Troisième République : selon la première, ce sont les
Communards qui sauvèrent la République en France car sans leurs efforts
héroïques et leurs sacrifices le gouvernement de Thiers aurait rétabli la
23Monarchie en France. Selon la deuxièm e, ce sont les Versaillais qui
protégèrentla République en supprimant la Commune. Lorsque ces deux
versions de l’histoire entraient directement en conflit,ce qui se rep roduisait
régulièrement lors desdébatsduConseil municipal, surtout après l’amnistiede
1880 et l’électiond’anciensCommunard s, on réglait généralement leconfliten
disant que c’était à l’Histoire de juger la Commune. Les monuments
commémoratifs de la Troisième Rép ublique n’apportent pas de réponse à ce
débat, mais font plutôt ressortir la nature essentiellement dialogique de
l’Histoire. Par la multiplicité de sens et de voix qu’ils nous font entendre, ils
nous montrent le rôle que joue la commémoration dupassé danslaluttepourle
contrôle duprésent.
Au-delà de leur rôle comme témoins des conflits du passé, ces monuments
continuent à jouer un rôle important dans la vie politique de nos jours.Car loin
d’être des vestiges du passé largement ignorés du grand public, ou des
exemplesd’un style sculptural aujourd’huidémodé, ces monumentscontinuent
à susciter un intérêt considérable.Certains, comme le monument allégorique de
la République, la statue de Jeanne d’Arc, celle duchevalier de la Barre ou
encore celle de François Arago sont des lieux de ralliement pour différentes
manifestations politiques et sont souvent au centre de nouvelles cérémonies de
commémoration oude nouvelles controverses.
La façon dont différentes factions, à la fois dominantes et marginales,
cherchent à s’approprier les monuments dans les espaces publics afin de
promouvoir leur cause révèle la façon dont le monument–quel qu’il soit
-dérive son sens de l’interaction entre l’espace dans lequel il se trou ve et le
public qui le regarde, le commémore, le transforme.
Notes
1Lenombredes victimes de laCommune est encore discuté, mais lesujet est abordé de manièr e
convaincantepar Robert Tombs, The ParisCommune1871,London:Longman,1999.
2Voir June Hargrove,« Les statues de Paris », in Nora, Les Lieux de mémoire. Voir aussi :
Jacques Lanfranchi, Les statues des grands hommes à Paris : «Au total, pour la période
concerné e –de la Révolution française à nos jours –Paris a accueilli 347 statues correspondant à
325personnages »(Lanfranchi7).
3SergiuszMichalskidate le premiermonumentdestiné uniquement à l’espace publicde 1572, la
statueérigée parla ville siciliennedeMessinaen l’honneur du vainqueur de Lepanto,DonJua n
d’Autriche (Michalski 8). Cependant, Marianne Doezemaet June Hargrove présentent un
argumentconvaincant dans leur livre, ThePublic Monument and its Audience en faveur du
David de Michel-Ange, érigé en 1504, comme un monument public ayant des implications
politiques (Doezema etHargrove10 –12).
4La série, La Nouvelle histoire de Paris, publiée par l’Association pour la publication d’une
Histoire de Paris, patronnée par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, ainsi que parle
Conseil de Paris, propose tout simplement une lacune sur la période de laCommune, le volume
24traitant la Deuxième République et le Second Empire par Louis Girard se terminant par les
événements du 4 septembre 1870. Levolume suivant,Paris Républicainpar Pierre Casselle,
raconte les événements de la Commune du point de vuede l’Assemble nationale et ne revient
auxaffaires municipales qu’avec lesélections dunouveauConseil municipal enjuillet 1871.
5SelonBoime, il nesuffisait pas de restaurer Paris physiquement, il fallait également le réclamer
symboliquement et,pour lui, c’est ce que l’art des impressionnistes tels que Monet, Sisley,
Pissarro, Degas,et Manet accomplit: «Impressionism retraces thedamaged sites of the
Commune, urban intersections, parks, and streets and represents them as bright, flourishing
spaces. It glosses the ruins and minimizes the tension of the postwarculture, promoting the
officialpoliticalideology withunofficialaesthetic effects »(Boime45).
6Trop précises, seloncertains artistes, comme Paul-Alexandre JospehWallon, qui, faisant le
compte rendu du concours pour le monument destiné à commémorer la Première Assemblé e
Constituante, déclara : «Imposant aux artistes unecomposition d’ensemble trouvée par elle :
enceinte formée de balustrades surmontées de colonnes rostrales et terminées pardeuxmâts
gigantesques, elle ne leur avait laissé que l’étudedeces diversaccessoires,au lieu d’abandonner
complètement à leur imaginationl’entièreconception décorative»(Wallon,L’architecture au
Salonde 1881,s.p .).
7Michalski souligne aussi l’aspect narratif des monuments de la Troisième République, qu’il
relieen partie à ladisparition de la peinture d’Histoire: «Coincidentally with the advent of the
Third Republic, history painting had lost its status as theleading branch of official Salon art.
Thevoid thus created seems to have been filled in part by publicmonuments, which had take n
over some of the narrative aspects of their sister art. A measureof discernmentis necessary
here. Marat’sbath-tub naturallyevokes the memory ofCorday’s fataldeed,but it can also serve
as an attribute of, or wider reference to, the revolutionary’s last years. The three memorialized
martyrs of religion –Dolet, Servet and the chevalierdela Barr e –were all shownin bondage,
awaiting imminent execution. Whereasthe stake or the pillory could be conceived, in medieval
fashion, as mere attributes, theDeputyBaudin with histop-hat re-enacted his own death as if in
a bronzed snapshot of a famous incident of the 1852 anti-Bonapartist revolt. The courageous
Sergeant Bobillot storming forward to meet theenemy’s bullets, and Desmoulins leaping from
his chair to harangue the Parisians into storming theBastille, provided two furthere xamples of
figures in narrative settings. Needless to say, the numerous bas-reliefs and plaques on the
pedestals of these statues served as a source of additional historicalinformation » (Michalski 25
–26).
8Ceux qui avaient participé à laCommune ne voulaient pas se dépeindrecomme les dirigeants
d’une insurrection échouée. Le mythe fondateur q u’ils cherchaient à promouvoir était celui de
l’héroïsme et du martyr ; par conséquent, l’événement qu’ils choisirent de commémorern’était
pas ledébutdelaCommune,mais la Semainesanglante, le massacre(Gildea44).
9La fête nationaledu14 juillet fut célébréepour lapremièrefois en 1879.
10Legouvernement refusa dereconnaître la Marseillaisecomme l’hymne nationalet le 14 juillet
comme la fête nationale jusqu’en1879.
11 LeConseil, par sa délibérationdu 7 septembre 1871, décida formellement la suppression des
noms des personnages politiques du SecondEmpire.
12 SelonHillairet,lastatuefut réédifiéele30 mai1873 (Hillairet 618).
13 CMP, Procès-verbaux,séancedu11 mars 1879.
25Chapitre 1
Reconstruction,restaurationet démolition: l’Hôtel
de Villeet le PalaisdesTuileries
1.1 LaCommune de 1871
LaCommune de Paris suivit la défaite de la France dans la guerre
francoprussienne et l’abdication de l’empereur Louis-Napoléon Bonaparte. Dès le
départ (le 19 juillet 1870), la guerre entre la France et la Prusse avait été
marquée par des désastres pour l’armée française, d’abord à Worth et à
Wissembourg en Alsace, ensuiteàSedan, dans les Ardennes, où l’empereur
Louis-NapoléonBonapartese fit prisonnier, le 2 septembre 1870.
À la nouvelle de l’abdication de l’empereur le 4 septembre, les ouvriers
parisiens envahirent le Palais Bourbon et forcèrent l’Assemblée législative à
proclamer la chute du Second Empire. Le soir, on déclara la Troisième
République à l’Hôtel de Ville et on forma un gouvernement provisoire, dit de
Défense Nationale, afin de continuerlaguerre, sous la direction du général
1Trochu. Après sa victoireà Sedan, l’armée prussienne se replia sur Paris et
entoura la ville le 19 septembre pour unsiègequi finit par durer quatre mois.
Un des principaux acteurs de ce siège était la garde nationale, reconstituée
2après lachutede l’Empire. Cette milice citoyenne, organisée dans chacun des
vingt arrondissements de Paris, faisait élire ses propres officiers. Mal équipés,
manquant de vivres et de discipline, les citoyens de Paris se montrèrent
cependant héroïques dans leurs efforts de défendre leur ville contre les
Prussiens, payant très souvent eux-mêmes leurscanons par souscription
populaire.
De plus en plus méfiants envers les commandants militaires de l’armée
française, la garde nationale forma dans chaque arrondissement des comités de
vigilance, connus comme le comité central des vingt arrondissements. Après
une sortie abortive au Bourget le 31 octobre, le Gouvernement de la Défense
Nationale admit enfin, après l’avoir auparavant démentie, la chute de Metz (le
27 octobre) etrévéla qu’il était en discussions envue de la capitulation de
Paris. Furieux, les ouvriers parisiens occupèrent l’Hôtel de Ville et arrêtèrent
plusieurs membres du Gouvernement de la Défense Nationale. Cette révolte,
menée par le révolutionnaire Blanqui, ne réussit pas à renverser le
gouvernement, mais celui-ci ne prit aucunemesure efficace pour se débarrasser
des chefs de l’insurrection (Blanqui fut plus tard emprisonné, avant
l’éclatement de la Commune). De novembre à janvier, les souffrances des
Parisiens ne faisaient que s’accentuerà la fois par le froidet par la faim.
Le 6 janvier 1871, le comité central fit une proclamation, connue comme
l’Affiche rouge, critiquant le gouvernement et appelant à l’établissement de la
27Commune. Deux semaines plus tard, le 19 janvier, l’armée française essuya
une nouvelle défaitesanglante (5 000 morts)à la bataille deBuzenval. Parmi
les blessés et les morts, il y avait un grand nombre d e gardes nationaux. À
Paris, on soupçonnait le Gouvernement de la Défense Nationale d’avoir
volontairement sacrifié les membres de la garde nationale afin de les
démoraliser. Il s’en suivit plusieurs émeutes à Paris les 21 et 22 janvier,
réprimées dans le sang parles troupes du gouvernement. Par la suite, le
gouvernement interdit toutes les réunions publiques, fit fermer les clubs
politiques et interdit aussi un certain nombre de journaux radicaux (Combeau
48). Le 28 janvier le gouvernement annonça qu’il allait signer un armistice
avec la Prusse et organiser des élections d’une nouvelle assemblée nationale
afin de décider les conditions de cet armistice.
Le 8 février, les Parisiens votèrent majoritairement en faveur d’un
gouvernement républicain et d’une continuation de la guerre «àoutrance ».
L’Assemblée nationale, cependant, qui se réunissait àBordeaux, était dominée
par des monarchistes en faveur de l’armistice. Le chef du pouvoir exécutif de
la Troisième République, Adolphe Thiers, signa le 26 février un traité de paix
préliminaire avec Bismarck. Lorsque Thiers annonça que 30 000 troupes
prussiennes allaient défiler sur lesChampsÉlysées à Paris, la garde nationale
fit rentrer leurs canons à l’intérieur de Paris et commença la construction de
plusieurs barricades.
Dégoûté par la capitulation sans conditions de son gouvernement, le peuple
parisien protesta vigoureusementcontreles conditions humiliantes de
l’armistice. Le 3 mars, lorsque la Fédération de la gardenationale fut
formellement établie, les délégués votèrent une résolution, par acclamations
unanimes que, «danslecas où le siège du gouvernement viendrait à être
transportéailleurs qu’à Paris, la ville de Paris devrait se constituer
immédiatementenrépublique indépendante » (Marchand 108). Le conflit entre
une assemblée nationale dominée par des monarchistesetune capitale dominée
par des républicains armés et résolus à continuer la guerre fut encore aggrav é
par plusieurs actes du nouveau parlement. La décision d’abroger la loi
imposant un moratoire sur lesloyers toucha durement la population ouvrière.
Celle exigeant que les petits commerçants, déjà à moitié ruinés par la guerre et
le Siège, paient sans délai les effets dont les échéances n’avaient pas été
versées depuis le 15 août 1870, indigna la petite bourgeoise qui s’est vue
menacée de faillite. La décision de supprimer six journaux républicains et celle
de désigner Versailles comme la nouvellecapitale renforcèrent la peur des
Parisiens que la Monarchie soit restaurée.
Le 18 mars, des troupes gouvernementales envahirent la ville de Paris dans
le but de désarmer la garde nationale en saisissant les canons entreposés dans
les quartiers populaires desButtes Montmartre, àBelleville, auLuxembourg, et
28

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.