Les musulmans algériens dans l'armée française (1919-1945)

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296325289
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LES MUSULMANS ALGERIENS
~
DANS L'ARMEE FRANÇAISE
(1919-1945)Belkacem RECHAM
LES MUSULMANS ALGÉRIENS
DANS L'ARMÉE FRANÇAISE
(1919-1945)
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9Collection
"Histoire et perspectives méditerranéennes"
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions
L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux con-
cernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.
Derniers ouvrages parus:
Nicolas Béranger, Introduction et notes de Paul Sebag, La régence de
Tunis à la fin du KVllesiècle.
Joseph Katz, L'honneur d'un- général, Oran 1962.
Khader Bichara (éd.), L'Europe et la Méditerranée. Géopolitique de la
proximité.
Mokhtar Lakehal, Récits d'exil d'un écrivant.
Maurice Faivre, Un village de harkis.
Bertrand Benoît, Le syndrome algérien. L'imaginaire de la politique
algérienne de la France.
Mohamed Cherif, Ceuta aux époques almohade et mérénide.
Robert Attal, Regards sur les juifs d'Algérie.
Abdelmajid Guelmami, La politique sociale en Tunisie de 1881 à nos
jours.
Moncef Djaziri, Etat et société en Libye.
Lionel Lévy, La communauté juive de Livourne.
Mahrez Hadjseyd, L'industrie algérienne, crise et tentatives d'ajuste-
ment, 1996.
Michel Roux, Le désert de sable, le Sahara dans l'imaginaire des
Français ( 1900- 1994 J, 1996.
Driss Ben Ali, Antonio, Di Giulio, Mustapha Lasram, Marc Lavergne,
Urbanisation et agriculture en Mediterranné: Conflits et complémen-
tarités, 1996.
Bernard Pierron, Juifs et chrétiens de la Grèce moderne:histoire des
relations intercommunautaires, 1996
A. Labdaoui, Intellectuels d'Orient, intellectuels d'Occident, 1996.
Colette Juilliard, Imaginaire et Orient, L'écriture du désir, 1996.
Patrick-Charles Renaud, La bataille de Bizerte. Tunisie- 19 au 23 juillet
1961, 1996
Andréas Tunger-Zanetti, Provinces et métropoles.'la communication
(1860- 1913 J, 1996.entre Tunis et Istanbul
Germain Ayache, La guerre du Rif, 1996
@L'Hannattan,1996
ISBN: 2-7384-4618-3PRÉFACE
Lorsqu'il entreprit une thèse sur les militaires algériens de la
Deuxième Guerre mondiale, Belkacem Recham ne cherchait qu'à
éclairer un aspect mal connu de I'histoire de ses compatriotes; il
ne se doutait pas que le cinquantenaire de la Libération lui
apporterait une deuxième raison d'écrire. Je renvoie le lecteur à sa
conclusion, où s'exprime une certaine amertume devant le
traitement trop discret que la France a réservé alors au souvenir du
débarquement de Provence. Son travail scientifique est donc
devenu aussi, par la force des choses, œuvre de justice, sans se
départir pour autant de sa rigueur: nulle plainte, nulle
commisération facile pour ces hommes que les foules de 1944-
1945 acclamaient en croisés de la démocratie, et qui en fait se
trouvaient souvent là sans l'avoir cherché.
L'historien ne recule pas devant les questions embarrassantes,
et même il les recherche. Jusqu'ici la Deuxième Guerre mondiale
avait fait l'objet d'histoires militaires, au niveau des états-majors;
Recham propose une histoire des militaires, domaine qui n'a été
exploré que récemment pour ceux de 14-18, et ne l'est guère
encore pour ceux de 39-45. Voici donc, après le deuxième classe
Dupont, le tirailleur Mohammed (trop heureux quand on l'appelait
ainsi, et non par son numéro matricule) promu au rang d'objet,
d'acteur même, de l'histoire.
Les documents ne manquent pas: l'armée française aimait
les rapports, en temps de guerre comme de paix, et les a conservés
dans ses archives de Vincennes. Evidemment, ce qu'on y entend
n'est pas la voix du soldat mais celle de ses officiers. Et comme,
contrairement à l'ancien combattant métropolitain, le «Nord-
Africain» n'était guère en mesure d'écrire ses souvenirs, il aurait
risqué de figurer éternellement parmi les inconnus de I'histoire.
5Pourtant on découvrira à la lecture des pages qui suivent que,
moyennant une saine critique et quelque subtilité d'interprétation,
il est possible de dégager de tous ces documents, rarement
malveillants mais imbus de préjugés paternalistes (au sens exact du
terme), la vie réelle du conscrit, de l'engagé, du combattant.
Conscrit dans quelles conditions, engagé pour quels motifs?
C'est d'abord l'étude, austère mais indispensable, du recrutement.
Rien n'y manque, ni l'analyse des textes juridiques, ni l'appareil
statistique qui mesure leur degré d'application réelle, pour décrire
l'arrivée sous les drapeaux de ces paysans et de ces manœuvres des
villes, presque tous illettrés et souvent miséreux. Les espoirs d'une
vie meilleure à la caserne ou dans les camps furent bien déçus:
paye insuffisante, du moins jusqu'aux améliorations du Front
populaire; pour les instruits et les ambitieux, avancement freiné ou
bloqué. Comment s'explique alors le faible succès des appels à
désertion lancés par les communistes, les nationalistes, et pendant la
Guerre par les Allemands? Sans doute par les effets stabilisants du
paternalisme des officiers et des animateurs d' œuvres sociales,
analysés ici sans parti pris louangeur ni polémique. Mais les
incidents, les mutineries, les signes de mécontentement croissants
sont notés eux aussi, autant que le permette la fermeture des
dossiers les plus délicats.
Reste à atteindre l'essentiel, c'est-à-dire le «moral» des
combattants sur les champs de bataille de France, de Tunisie,
d'Italie, de France une nouvelle fois, et enfin d'Allemagne. Cette
donnée pourrait paraître insaisissable; elle était pourtant
fondamentale aux yeux du commandement, et les cadres chargés
des rapports périodiques étaient invités à l'analyser avec le plus
grand réalisme. De cette source capitale ressort une véritable
histoire de la Guerre vue d'en bas. Ébranlé par la déroute de 1940,
rétabli en 1942 par la modernisation de l'équipement, soutenu par
l'éclat des faits d'armes entre la Tunisie et la Lorraine, ce moral fut
gravement atteint lors des batailles de l'hiver 44-45 dans le Jura et
les Vosges, quand à l'usure physique vint s'ajouter la rancœur
devant la mobilisation insuffisante - ou du moins jugée telle - des
Français métropolitains. Nous découvrons ainsi que ces soldats
fêtés par l'Alsace libérée portaient en eux la lassitude de deux
années d'épreuves sans permissions, et le souvenir de leurs
camarades disparus: en comparant prudemment toutes les
estimations, l'auteur évalue ceux-ci (pour l'ensemble des Nord-
Africains) à environ cinquante mille tués ou blessés, soit la moitié
des pertes de l'armée française.
6Sans ce rappel des souffrances et de l'épuisement on ne
comprendrait pas la suite, qui dépasse les limites du livre: le
contraste pénible entre la glorification officielle et les difficultés du
retour dans un pays déjà troublé, et pour certains le passage du
statut de héros à celui de rebelle. C'est cet enchaînement sans doute
qui a été à l'origine des demi-silences du Cinquantenaire, car il
n'était avouable pour aucune des deux mythologies nationales, ni
la française ni l'algérienne: la première répugnait à témoigner sa
reconnaissance à des hommes qui parfois étaient entre temps
devenus des ennemis, la seconde ne voulait pas concéder que des
porte-drapeaux de l'indépendance aient pu se comporter
précédemment en «bons Français ». Restant à distance de l'une et
de l'autre, Belkacem Recham se montre historien lucide et sensible,
et sa thèse vaudra bien des commémorations.
Pierre Ayçoberry
Université de Strasbourg II
7INTRODUCTION
Cette étude est partie d'une constatation et d'une volonté.
Pour la première, un demi-siècle après la fin de la Deuxième
Guerre mondiale, les études sur les militaires originaires des
anciennes colonies françaises n'abondent pas. Quand la question
est abordée, c'est souvent sous l'angle restreint de l'histoire d'une
division, d'un régiment, d'un bataillon ou encore d'une
participation à une campagne, à une bataille... Certains historiens
de l'Algérie contemporaine, algériens ou français, ont abordé
partiellement certains aspects, tels que la propagande communiste,
nationaliste ou allemande vis-à-vis des militaires musulmans, mais
le problème n'a jamais été abordé dans sa dimension globale, ni de
ce côté de la Méditerranée, ni de l'autre, que ce soit pour les
Algériens, les Marocains, les Tunisiens ou encore pour les
Sénégalais. En conséquence, beaucoup d'aspects se trouvèrent ainsi
occultés. La seconde, c'est d'essayer de contribuer à raviver la
mémoire et le souvenir de ces soldats que la fin de l'empire
colonial français a vite précipités dans l'oubli.
Après l'étude de G. Meynier consacrée en grande partie à
l'Algérie pendant Ia guerre de 1914-1918 l, la seule à s'être
intéressée jusqu'à présent à l'étude, sous divers aspects, des
tirailleurs pendant la Première Guerre mondiale, nous proposons en
quelques sorte de prolonger ce travail. Nous essayons d'analyser,
outre une période plus ou moins méconnue de l'histoire militaire
de la France, un aspect important de la colonisation française en
Algérie, et plus généralement au Maghreb: l'utilisation par la
puissance coloniale du potentiel humain de ses colonies pour
1. Gilbert MEYNIER,L'Algérie révélée, la guerre de 1914-1918 et le premier quart
du siècle, Librairie Dmz, Genève, 1981, 793 p.
9renforcer les rangs de son armée par des fantassins d'élite et
épargner, partout où cela était possible, le sang français.
Tirailleurs algériens - on disait aussi les Turcos - et spahis
furent régulièrement constitués par l'ordonnance du 7 décembre
1841. L'élargissement des engagements volontaires et
)) (incorporation d'unel'instauration de la conscription « atténuée
faible partie du contingent, à partir de 1912) permirent d'élever
sensiblement leurs effectifs. Au lendemain de la guerre 1914-18,
on comptait 16 régiments dont 5 stationnés en France, auxquels
s'ajoutaient les quatre tunisiens et les huit marocains. Ces régiments
appelés troupes nord-africaines, composante importante de l'armée
d'Afrique, contribuèrent à l'expansion coloniale de la France,
d'abord lors de la conquête de l'Algérie elle-même, puis de celles
du Maroc et du Levant. Ils intervinrent également en Italie, en
Crimée, au Mexique, à Madagascar. Ils furent enfin et surtout
utilisés pour défendre la France elle-même, en 1870, en 1914-18,
en 1939-40 et 1942-45.
Quelles étaient les raisons qui poussaient les musulmans à
s'engager dans l'armée qui avait jadis combattu leurs aïeux pour
conquérir l'Algérie? Quels étaient véritablement leur statut, leur
mission, leur emploi dans l'armée, leurs problèmes et ceux qu'ils
posèrent au commandement français? Comment évolua la
conscription des musulmans algériens au lendemain de la Première
Guerre mondiale? La question du service militaire obligatoire pour
les indigènes, pourtant traitée minutieusement, au début, par les
historiens de l'Algérie contemporaine a été souvent négligée chez
ces mêmes historiens quand ils s'agit de la période entre les deux
guerres. Si les avis sur la valeur combative des tirailleurs et des
spahis faisaient généralement l'unanimité, en revanche, ils
divergeaient sur l'intérêt de leur présence massive dans l'armée
française, en temps de paix. Ce fut le cas de 1919 et 1938 entre les
partisans et les adversaires de l'intensification de la conscription.
1919 marque la fin d'un conflit auquel les tirailleurs,
conscrits ou engagés volontaires, payèrent un lourd tribut. Leurs
sacrifices allaient-ils être récompensés par leur soustraction au code
1de l'indigénat et la suppression des humiliantes inégalités de leur
1. Le code de l'indigénat plonge ses racines dans la circulaire de BUGEAUDde 1844
donnant à ses officiers le droit de punir sévèrement et rapidement les
musulmans. Le système avait d'abord fontionné dans les territoires militaires et
avait abouti à la loi de 1881, modifiée en 1914, qui l'appliqua dans les
communes mixtes. Ce statut ignorait de la façon la plus absolue le principe de
la séparation des pouvoirs et dotait l'administration d'une autorité répressive
10statut dans l'armée? L'assimilation des indigènes par l'armée,
préconisée par certains officiers français au XIxe siècle et au début
du XXe, fut-elle un succès ou un échec?
La fin du premier conflit mondial marqua également
l'apparition, en Algérie, des premiers balbutiements du
nationalisme politique algérien et favorisa l'émergence d'un
mouvement nationaliste indépendantiste se démarquant des
réformistes égalitaristes du début du siècle, qui propagea largement
ses idées parmi les militaires musulmans de l'armée française qu'il
espérait retourner contre la France. Ces derniers étaient souvent
utilisés comme monnaie d'échange dans la revendication
nationaliste, une sorte de « marchandage» voire de «chantage» :
l'impôt du sang contre des réformes. Mais que pensaient les
intéressés eux mêmes?
Le second conflit mondial éclata en 1939 et les musulmans
algériens partirent à nouveau pour défendre la France, mais avec
quel sentiment? Comment vécurent-ils la débâcle de 1940? Les
militaires indigènes furent les grands oubliés de 1'histoire de la
captivité pendant la Seconde Guerre mondiale, ils constituaient
pourtant l'essentiel des effectifs des Frontstalags 1, après le
transfert des prisonniers français vers les camps du Grand Reich.
Comment vécurent-ils cette captivité et dans quelles conditions?
Enfin la mobilisation des musulmans en Afrique du Nord en 1942-
43 en vue de la reprise de la lutte contre l'Axe se fit en pleine
fermentation nationaliste. Quels furent son résultat et le
comportement du combattant musulman en Europe?
C'est à toutes ces interrogations que cette étude cherche à
répondre à travers une source d'information capitale: les archives
du Ministère de la Guerre, conservées au service historique de
l'armée de terre (S.H.A. T.) à Vincennes. Nous avons essayé
d'exploiter au mieux tous les documents disponibles. Sur certaines
exorbitante. Il permettait aux administrateurs de communes mixtes de déporter
de simples suspects dans les territoires du Sud et de confisquer leurs biens, sans
que leur soit laissé le moindre recours. Il appliqua aux tribus le principe de la
responsabilité collective en matière pénale. Enfin, il soumit les indigènes aux
juridictions de cours criminelles spéciales.
1. Les Frontstalags étaient des camps de prisonniers créés par les Allemands après
la débâcle de l'armée française en mai-juin 1940. Ils étaient situés en France,
dans la partie occupée. Il servirent, d'abord, à l'internement des prisonniers de
guerre (P.G.) de toutes origines, puis, après la décision allemande de transférer
les P.G. d'origine européenne dans les camps d'outre-Rhin, ils servirent à
détenir les P.G. originaires des colonies et des territoires d'outre-mer.
Ilquestions des zones d'ombre subsistent et elles subsisteront encore
tant que les archives sur ces questions demeureront
incommunicables. Nous nous devons enfin de prévenir le lecteur
sur les limites de cette étude qui ne s'intéresse qu'à la contribution
en hommes de l'Algérie et des deux autres pays du Maghreb au
renfort de l'armée française en temps de paix ou en temps de
guerre et exclut la contribution économique de ces colonies.
12Première Partie
LE RECRUTEMENT
DES MUSULMANS ALGÉRIENS
PAR VOIE D'ENGAGEMENTS
ET PAR VOIE D'APPEL
DE 1919 À 1938Chapitre Premier
LA CONSCRIPTION DES MUSULMANS
ALGÉRIENS DE 1919 À 1938
I. LES ORIGINES DE LA CONSCRIPTION
L'idée d'utiliser plus massivement les Algériens pour les
besoins de l'armée française par la conscription remonte au milieu
du XIxe siècle, peu après la création des régiments de tirailleurs en
1841. Mais aucun des nombreux projets présentés au Ministère de
la Guerre au XIxe siècle n'aboutit. On craignait que la
conscription ne provoque des troubles graves mais aussi qu'elle
n'implique des droits politiques aux indigènes.
En avril 1903, un décret autorisait les indigènes algériens à
contracter des engagements dans les différents corps français et
non plus dans les seuls régiments de tirailleurs et de spahis. Tandis
qu'en juillet 1903, la Loi Messimy, dans le souci d'organiser des
réserves à l'armée française et de d.iminuer le coût du soldat
indigène, réduisait à douze ans au lieu de seize la durée du service
ouvrant droit à une retraite proportionnelle, elle diminuait le taux
de celle-ci de 637,10 F à 144 F, de beaucoup plus même, si l'on
tient compte des primes spéciales de campagnes 1. Messimy visait-il
plus loin en agissant pour décourager les engagements? C'est la
question que l'on se posa quelques années après, quand Messimy,
alors rapporteur du budget de la Guerre, relança l'idée de la
1. Ch. R. AGERON, Les Algériens musulmans et la France: 1871-1919, t. II,
Paris P.D.F., 1968, p.l060.
15conscription. Il est bien possible, écrit Meynier, qu'en tarissant
ainsi le recrutement des tirailleurs par engagement volontaire,
Messimy ait agi à dessein pour se réserver le moment venu de
présenter la conscription comme seule mesure efficace, alors qu'il
avait saboté l'autre élément de l'alternative 1. La même année
2(1903) paraissait l'ouvrage du capitaine Passols qui plaidait en
faveur de la conscription des indigènes, le meilleur moyen de les
assimiler. Il proposait d'appeler les 2/Se du contingent pour un
service militaire de trois ans, de 18 à 21 ans, tempéré par des
mesures de dispenses et d'ajournements pour les soutiens de
famille et les étudiants, la naturalisation des anciens militaires avec
maintien de leur statut, mais sans droits électoraux, ainsi que l'accès
à des emplois civils. Il admettait également que les officiers
musulmans puissent dépasser le grade de capitaine.
Les milieux coloniaux officiels demeurèrent hostiles et ne
partageaient pas les idées du capitaine Passols. Quant à l'État-
major, il dénonça l'influence fâcheuse de la Loi Messimy sur le
recrutement des troupes indigènes, ce qui poussa le Général
Servières, commandant du XIxe Corps d'Armée (C.A.) à envoyer
un rapport au Ministre de la Guerre demandant que la durée
minima du service soit fixée dans les corps d'Algérie à quinze ou
seize ans et que le temps de réserve soit limité à cinq ou six ans, et
enfin, que les taux de retraite soient sensiblement relevés 3. La loi
de 1905, qui ramena la durée du service militaire à deux ans, créa
un important déficit dans les effectifs. C'est alors que
l'administration coloniale commença sérieusement à s'inquiéter.
Le Gouverneur général Jonnart évoqua plusieurs fois la possibilité
d'augmenter le nombre des tirailleurs, tandis que le général
Servières soumettait en janvier 1907 un projet portant à 21.500
hommes l'effectif des seuls régiments de tirailleurs, soit 10.000 supplémentaires 4. Le projet demeura sans suite, malgré
l'assentiment du Ministre de la Guerre sur certains points.
Cependant, un certain climat propice à la conscription des
indigènes commença à s'instaurer en 1907: l'effondrement des
effectifs dû à la réduction du service à deux ans et aux
1. G. MEYNIER,L'Algérie révélée, la guerre de 1914-1918 et le premier quart du
siècle, Librairie Droz, Genève 1981, p. 89.
2. Capitaine PASSOLS,L'Algérie et l'assimilation des indigènes musulmans, étude
sur l'utilisation des ressources militaires de l'Algérie, Paris, 1903.
3. Ch. R. AGERON, Les Algériens musulmans et la France, op. cil., p. 1060.
4. Ch. R. Les et la op. cit., p. 1061.
16conséquences de la loi de 1903, l'engagement de la France au
Maroc et la dénatalité étaient autant de facteurs appelant les
autorités coloniales à trancher.
1. Le projet Messimy
M. Messimy, rapporteur du budget de la guerre pour l'année
1908, relança l'idée du service militaire obligatoire pour les
Algériens. Il prévoyait un de trois ans, plus sept années dans
la réserve, et de ne lever au début que le cinquième du contingent.
Il admettait aussi le système du remplacement. Il s'inspira du
système qui prévalait en Tunisie où l'on prélevait chaque année
10 % du contingent seulement, par tirage au sort, soit 3.000
hommes pour un service de trois ans auxquels s'ajouteraient sept
années dans la réserve. Messimy appuyait ses propositions par un
argument de taille: la conscription aurait l'avantage de coûter
moins cher, un appelé coûterait 480 F à l'État, alors qu'un engagé
revenait à 1.500 F. 10.000 tirailleurs engagés revenaient plus cher
que 25.000 appelés. Une commission militaire dirigée par le
Colonel Redier fut chargée d'enquêter en Algérie. Aussitôt la
presse coloniale se déchaîna. Le 5 novembre 1907, La Dépêche
Algérienne soulevait cette grave question en termes crus: Vous
allez apprendre à tous les bicots [sic] à manier le fusil !... on en
fera des déracinés, de la graine de pillards et d'assassins 1. Elle
parla de désastre national et de faillite de la civilisation. Le journal
entama une véritable campagne contre le projet Messimy et
proposait aux responsables de se payer des Turcos supplémentaires,
au lieu de donner des droits politiques aux indigènes, sinon autant
abandonner l'Algérie. Cette campagne se prolongea jusqu'en
1908. Quant aux Européens d'Algérie, ils restèrent farouchement
hostiles à la conscription des indigènes. Dans les milieux militaires
en Algérie, notamment au XIxe C.A., on resta pessimiste;
beaucoup d'officiers préféraient le système des engagements et le
maintien du statu quo. En revanche, le projet trouva un accueil
positif chez l'élite musulmane à l'image de leur mouvement,
2 qui remit le 30 janvier 1908 une pétition àJeunes Algériens
1. La Dépêche algérienne. citée par Ch. R. AGERO~, op. cit., p. 1061.
2. Il ne s'agissait pas d'un parti, mais de personnalités et de groupes, lettrés en
langue française, suffisamment politisés pour discuter et réclamer, dans
l'Algérie de l'entre-deux guerres, des réformes politiques, économiques ou
sociales. Jeunes Algériens étaient connus aussi sous le nom de Fédération des
17Jonnart dans laquelle elle affirmait: Le service militaire sera
volontairement accepté par nous car nous y voyons une preuve de
confiance que nous tenons à justifier.
Quant à la masse, elle demeura franchement hostile au projet
Messimy. Les pétitions de protestation affluèrent au Gouvernement
Général de l'Algérie (G.G.). Les pétitionnaires invoquaient la
convention franco-arabe [sic] de 1830 signée entre Bourmont et
les Algériens, qui garantissait le respect de la religion et de la
famille musulmane.
La conclusion de la commission d'enquête présidée par le
colonel Redier était favorable à un service militaire obligatoire
tempéré de larges ménagements; ne prélever au début que 5 % du
contingent, admettre le remplacement, attribuer une faible prime
aux appelés et leur consentir certains avantages: emplois,
atténuation des effets de l' indigénat, soustraction éventuelle aux
tribunaux répressifs. Jonnart qui rapporta à Paris l'opposition des
Français d'Algérie se prononça pour une conscription assortie de
facilités: exemptions, remplacements, ajournements Le
gouvernement Clemenceau par le décret de juillet 1908 ordonna le
recensement sous trois mois des jeunes indigènes susceptibles
d'être appelés au service en 1909. Dès les premières opérations de en septembre, des résistances furent signalées un peu
partout en Algérie. Des manifestations furent organisées contre
l'enrôlement forcé. Des bruits circulaient dans le bled que les
appelés allaient être envoyés au Maroc. Les commissions
rapportaient qu'il y avait eu des cris hostiles: Les musulmans ne
veulent pas aller combattre leurs frères du Maroc 1. Les Européens
d'Algérie, à travers leur presse et leurs élus, s'insurgèrent de
nouveau contre le projet et le recensement. L'élite algérienne, tout
en restant favorable au projet, renouvela ses revendications visant
les compensations politiques. Devant l'opposition acharnée des
Européens d'Algérie et de la masse musulmane, le gouvernement
.
Clemenceau dut ajourner sa décision.
Pendant les années 1909-1911, Messimy s'efforça de
convaincre les Européens d'Algérie, tandis qu'une nouvelle idée
venait d'être lancée par le général Mangin: La force noire. A
défaut d'augmenter les troupes algériennes par voie d'appel, il
Elus indigènes. qui finalement étaient assez représentatifs de l'élite modernisée
que les Européens d'Algérie appelaient alors «les évolués» et les
métropolitains «les assimilés».
1. Ch. R. AGERON,Les Algériens musulmans et la France, op. cit., p. 1066.
18pensa à placer en Algérie des régiments sénégalais. Ce qui, par là-
même, permettrait de remplacer les appelés métropolitains servant
en Algérie. «Le projet Mangin» contenta les Européens d'Algérie
qui trouvèrent là une solution pour remplacer la conscription des
Algériens et, par conséquent, enterrer le projet Messimy.
En France, le projet trouva également un écho favorable,
mais on ne manqua pas de faire remarquer, à ce propos, que les
« Arabes» ne comprendraient jamais que la France veuille les faire
surveiller par des Noirs ce qui serait une nouvelle humiliation, que
d'imposer à la fierté arabe le joug noir. Il fut également soulevé
l'inconvénient climatique: les Noirs ne pourraient pas résister au
climat algérien des hauts plateaux. On suggéra de les diriger vers le
Sud 1. Mangin prévoyait de les relever annuellement par
d'autres recrues. Messimy devint en mars 1911 Ministre des
Colonies et, en juin, Ministre de la Guerre. Il décida alors
d'augmenter les effectifs des régiments de tirailleurs en créant trois
nouveaux bataillons, alors qu'au même moment les officiers du
XIxe C.A. se plaignaient du manque d'effectifs dans les bataillons
déjà existants. Était-ce une autre manœuvre de Messimy qui voulait
démontrer par là que seule la conscription permettrait d'augmenter
les effectifs des régiments de tirailleurs? Tout prête à croire que
Messimy ait réagi plus spontanément, au moment où la tension ne
cessait d'augmenter entre la France et l'Allemagne après le coup
de force d'Agadir.
En 1911 se produisit « l'exode de Tlemcen» 2, lié en partie
au projet de conscription et aux opérations de recensement qui
s'ensui virent. Ce fut l'occasion pour la presse et les notables
européens de s'enflammer de nouveau. Ils accusèrent même
Messimy de terroriser la population musulmane et de préparer son
insurrection. Pourtant, les conclusions du commandant Chardant,
dans son compte rendu de mission, étaient favorables à la
conscription et recommandaient de tenter l'aventure. Les
conclusions du rapport du Général Bailloud, commandant du XIXe
C.A., en novembre 1911, mettaient en relief la nécessité absolue
1. L'effectif de laforee noire s'élevait à 9.000 hommes entre 1908 et 1911 et ne
dépassa pas deux bataillons dans le Sud algérien.
2.La perspective du service militaire obligatoire décida dès 1907-1908 un certain
nombre de pieux Musulmans au départ pour se soustraire au recrutement. Cet
exode, appelé en arabe al Hijra, l'émigration pour la foi, prit en 1910 et 1911
des proportions inquiétantes qui décidèrent l'administration à interdire tout
départ.
19d'appliquer la conscription aux Algériens afin de combler le
déficit dont souffraient les régiments de tirailleurs.
2. L'instauration de la conscription
Il incombait cependant à Alexandre Millerand, nouveau
Ministre de la Guerre, de prendre une décision, au moment où
l'engagement de la France au Maroc rendait inévitable le
recrutement par voie d'appel. Le Ministre de la Guerre, par le
décret du 31 janvier 1912, rétablit les engagements avec «prime
spéciale» après 12 ans de service. Il créa, à côté de l'engagement
traditionnel pour 4 ans avec prime de 400 F, un engagement de 3
ans avec prime de 250 F. Par contre, aucune augmentation des
retraites n'était prévue. Mais c'est le décret du 3 février 1912
relatif au recrutement des indigènes algériens qui institua un
recrutement par voie d'appel: appels spéciaux avec primes. Les
appelés seraient désignés par tirage au sort et devraient servir trois
ans. Ils recevraient comme les engagés une prime de 250 F. Des
dispenses, ajournements et exemptions étaient prévus, le
remplacement individuel était admis. Le chiffre des appelés devait
être faible, 2.400 hommes au maximum, ce qui correspondait à
l'effectif des trois bataillons créés par Messimy en 1911 1. On
essaya de faire remarquer aux opposants à la conscription,
notamment en Algérie, que celle-ci portait sur un nombre très
réduit de musulmans et que cela ne provoquerait en rien des
agitations graves. Il y eut des tournées d'explication dans les
communes mixtes. Les consignes d'application destinées aux
administrateurs stipulaient qu'il ne fallait recourir au tirage au sort
qu'en cas de défaillance pour atteindre le contingent communal et
qu'il fallait plutôt provoquer des engagements nombreux. Il y eut
même des manœuvres militaires, au printemps 1912, destinées à
dissuader les irréductibles en montrant la force de la France, dans
des régions jugées fragiles où les commissions de tirage au sort
semblaient se heurter à quelques difficultés. Elles eurent un effet
favorable, semble-t-il. La presse coloniale, habituellement très
fébrile, ne formula aucune critique: sans doute le chiffre des
appelés lui parut-il dérisoire.
En revanche, la réaction des musulmans, notamment des
évolués, fut très vive. Ceux-ci constatèrent avec amertume que le
1. Gilbert MEYNIER, L'Algérie révélée, op. cir., p.97.
20service durerait trois ans au lieu de deux pour les Français. Le
principe de remplacement leur parut anti démocrati que, la prime de
250 F humiliante. Les pétitions revendiquant des compensations
politiques, l'égalité du service militaire, la suppression de la prime
de 250 F et l'appel à 21 ans au lieu de 18, affluèrent au G.G.
Quant à la masse, elle exprima son hostilité au service militaire par
de nombreuses manifestations, lors de la tenue des conseils de
révision au printemps 1912. Dans beaucoup de communes mixtes,
les jeunes gens refusèrent de se présenter. Des cris d'hostilité furent
entendus par les commissions, lancés par les parents des conscrits:
l,Nous aimerons mieux mourir que de laisser prendre nos enfants
Le bruit circula à nouveau que les appelés allaient être envoyés au
Maroc. Certains chefs de douar refusèrent de remettre les
convocations. Les commissions rapportèrent que certains conscrits
voyaient pour la première fois des Européens et faisaient
remarquer l'état chétif de beaucoup d'appelés. La presse coloniale
s'attacha à grossir les incidents et reprit sa campagne contre la
conscription, tandis que les Jeunes Algériens avec certains notables
musulmans demandaient le retrait du décret ou l'octroi de
compensations. Les adversaires de la conscription étaient plutôt
partagés. Devant le fait accompli, certains, comme l'ancien
gouverneur lonnan, estimaient qu'il fallait accorder en même
temps de suffisantes compensations. D'autres, comme Jean Louis
de Lanessan, répétaient qu'on ne devait, au contraire, rien accorder
à des sujets, des vaincus et ajoutaient: Les plaintes des colons privés
de main d'œuvre finiraient par arriver aux oreilles du
gouvernement 2.
Le 19 septembre 1912, soit quinze jours avant
l'incorporation des premières recrues, le gouvernement donna sa
réponse. Un premier décret dispensait de l'indigénat et des
tribunaux spéciaux les anciens militaires ayant obtenu le certificat
de bonne conduite. Il leur accordait le droit de voter aux
municipales s'ils en faisaient la demande. Enfin, des emplois
administratifs figurant dans un tableau spécial leur seraient réservés
dans la proportion des trois quarts. Un deuxième décret prévoyait
des dispositions pénales pour les cas de fraude et d'insoumission.
Le décret donna satisfaction aux Jeunes Algériens et leurs amis.
C'était un bon décret puisqu'il remettait en question le principe de
l'indigénat.
1. Gilbert MEYNIER,L'Algérie révélée, op. cir., p.98.
2. Le Siècle. 11 septembre 1912. cité par AGERON,op, cir., p. 1076.
21Le contingent à incorporer s'élevait à 2.199 appelés
auxquels s'ajoutaient 349 engagés provenant de 62 communes.
L'incorporation se déroula sans grands incidents: On s'efforça de
leur ouvrir avec le sourire les portes de l'armée française 1. Les
conscrits arrivaient souvent accompagnés de toute leur famille. Des
fanfares les accueillaient aux cris de Vive la classe. Il y eut
quelques larmes, mais aucun incident. Le succès calma les
adversaires de la conscription, impressionna les incrédules et
rassura les inquiets.
Redevenu Ministre de la Guerre en 1913, le député d'Oran,
Eugène Etienne 2, l'un des rares à rester sceptique, s'empressa de
faire voter en mai 1913 le projet de loi de février 1906 augmentant
la durée de service des tirailleurs de 12 à 16 ans ainsi que les
pensions de retraite, portées de 144 F à 360 F.
En 1913, l'appel porta sur 2.500 musulmans, soit 5 % du
contingent et ne souleva aucune difficulté grave. On évita de
« toucher» aux communes jugées sensibles. Comme en 1912, des
mesures d'amnistie furent prises à l'égard des insoumis. Les
notables musulmans furent chargés de faciliter la tâche aux
commissions, de procurer le maximum d'engagés et d'arranger les
remplacements. Devant le mauvais état physique des recrues et les
demandes pressantes des notables et des commissions de faire
reculer de deux ans l'âge de recensement, le Ministre de la Guerre
consentit à le porter à l'âge de 19 ans par le décret de novembre
1913. Mais le système de désignations, qui laissa aux Djemâa
(assemblées villageoises) le soin de choisir les recrues, souleva la
désapprobation des Jeunes Algériens qui avaient déjà protesté
contre le système du remplacement. Les pauvres sont seuls astreints
conclut la sagesse kabyle 3. Les autorités militaires se plaignirent
plusieurs fois des méfaits du système de désignation: Le contingent
1. G. MEYNIER,L'Algérie révélée, op. cil., p. 100.
2. ETIENNE(Eugène Napoléon), né à Tlemcen en 1844. Député d'Oran de 1881 à
1919. Vice-président de la Chambre depuis 1906, il fut trois fois sous-
secrétaire d'Etat aux colonies, ministre de l'Intérieur en 1905, ministre de la
Guerre en 1906. Directeur de la Dépêche coloniale, il était violemment opposé
à toute politique d'assimilation et défendait ardemment les intérêts économiques
et po litiques des colons.
3. Cette expression est empruntée à un tirailleur kabyle déserteur: J'ai deserté
pour protester contre la conscription qui est injuste parce que seuls les pauvres
sont astreints au service militaire. Cité par le Lieutenant-Colonel CLÉMENT-
GRANDCOURT.Nos indigènes nord-africains dans l'armée nouvelle, Paris,
Berger-Levrault. 1926, p. 14.
22que les chefs indigènes ont constitué comporte d'une part les
indésirables et de l'autre les « meskine » trop peu fortunés pour
offrir à leur caid la prébende dispensatrice de l'enrôlement sous les
drapeaux. Il comportait trop de soldats « bessif» (soldat de force)
1
En août 1914, les appelés ne constituaient qu'une poignée
dans les effectifs indigènes algériens; 3.878 contre 28.930
engagés 2. Cependant la guerre accéléra la généralisation de la
conscription et permit de porter les effectifs à un niveau quelque
vingt fois supérieur.
Le décret du 7 septembre 1916, qui modifia celui du 3
février 1912 tout en maintenant l'égalité de la prime entre appelés
et engagés, autorisait la suppression des dispenses et du
remplacement et créait un service auxiliaire à côté du service armé.
Ainsi les musulmans algériens fournirent à l'armée française
pendant la Grande Guerre 172.019 hommes dont 158.000 pour le
service armé. 120.000 à 125.000 prirent part aux combats 3. Les
classes 1917 et 1918 permirent d'élever sensiblement le nombre
d'appelés, puisqu'on incorpora presque la totalité de ces deux
classes, et le nombre de ces derniers se trouva sensiblement proche
de celui des engagés: 82.751 pour 86.519 engagés 4. Quant aux
pertes subies pendant la Grande Guerre, aucun chiffre n'a été
officiellement révélé. Celui de 19.075 Algériens morts pour la
France et celui de 6.096 disparus sont les plus souvent cités 5.
L'Afrique française donnait en 1919 des chiffres nettement plus
élevés: 56.000 morts et 80.000 blessés 6. La Revue indigène
1. G. MEYNIER,L'Algérie révélée, op. cit., p. 103.
2. Revue militaire générale, cité par Ch. R. AGERON,op. cit., p. 1077.
3. G. Meynier, L'Algérie révélée, op. cit., p.404.
Les chiffres sur l'effort de guerre fourni par les Musulmans algériens sont assez
variables. Ils tournent, en général, autour de 170.000 hommes:
- Ch. R. AGERON, Les Algériens musulmans et la France, op. cit., p. 1165
évalue cet effort à 173.019.
- L'Afrique française, 1919, p. 221: 177.200 hommes.
- Le rapport du sénateur HARVEY(1921): 187.521.
- Le d'ensemble de la commission des troupes indigènes: 176.000
- Le rapport du colonel FABRY (1923): 170.000.
- L'étude du colonel THIERRYdans la Revue des Troupes coloniales (novembre
1923): 176.000.
4. G. MEYNIER,L'Algérie révélée, op. cit., p.405.
5. Ch. R. AGERON,Les Algériens musulmans et la France, op. cit., p. 1165.
6. L'Afrique française, 1919, p.221.
23avançait les proportions de 30 % de tués et 50 % de blessés 1. Le
problème des pertes provoqua une vive et macabre polémique en
Algérie à la fin de la Grande Guerre, mais le ministre de la Guerre
n'apporta aucune précision pour y mettre fin.
Le principe de la conscription se trouva ainsi posé et la
Grande Guerre justifia les convictions de Messimy : la supériorité
de la nation en armes.
II. L'ÉVOLUTION DE LA CONSCRIPTION ENTRE LES
DEUX GUERRES
Avec le retour de la paix, l'administration militaire revint au
système qui prévalait avant la guerre: n'incorporer qu'une partie
du contingent. Si le remplacement supprimé pendant la guerre et à
cause de celle-ci ne fut pas rétabli, de nombreuses dispenses étaient
accordées et le système de désignation par tirage au sort fut
maintenu. Certes la proportion d'appelés augmenta et varia, entre
les deux guerres, en gros, entre 8 et 35 % du contingent présenté
devant les commissions de révision, alors qu'elle atteignait à peine
5 % avant la Première Guerre mondiale. Le recrutement musulman
demeura caractérisé par la prédominance de l'élément engagé
volontaire. Les commissions de recrutement reçurent de nouveau
les consignes de favoriser les engagements.
1. Les débats
Il faut souligner cependant qu'une fois la paix revenue,
resurgirent les vieilles querelles entre partisans et opposants, non
pas à la conscription des musulmans, celle-ci étant largement
acceptée après l'épreuve de la guerre, mais entre partisans et
opposants de l'égalité devant le service militaire. La plupart des
élus musulmans réclamèrent, dès le lendemain de la guerre,
l'égalité entre les citoyens français et les musulmans en matière de
service militaire. Certains conseillers généraux musulmans, comme
celui d'Oran, qui considérait qu'un des meilleurs moyens
d'éduquer l'indigène était le régiment, déposèrent un vœu en 1921
demandant la fusion, dans les mêmes corps, des appelés français et
musulmans, l'égalité en ce qui concerne la durée du service
1. La Revue indigène, juillet 1919.
24militaire, les soldes, permissions, etc. Ils demandaient la suppression
de la prime d'incorporation accordée aux appelés musulmans 1.
Même les députés européens, en bons représentants des colons,
estimaient que la longue durée du service militaire, qui entraînait
une longue absence de la main-d'œuvre et un apprentissage plus
poussé du maniement des armes, était un danger pour la colonie.
La presse européenne, quant à elle, se montra hostile à l'égalité de
la durée du service entre appelés musulmans et appelés français et
mena campagne pour le statu quo. L'Afrique française 2, par
exemple, répondant en décembre 1922 aux revendications des élus
et de l'élite musulmans, faisait remarquer: Ceux qui réclament
l'égalité militaire en faveur des indigènes n'osent pas réclamer
pour eux l'égalité politique. Il est singulier de soumettre les
indigènes à un régime spécial en matière de droit politique, de
statut, d'indigénat et de ne pas accepter pour eux un régime
spécial en matière de service militaire. Quant à L'Afrique latine,
revue réputée indigènophobe, dirigée par l'écrivain Louis Bertrand
et défendant l'intérêt des colons, elle mena une véritable campagne
de dénigrement des militaires musulmans, considérant que la
caserne, pour ces derniers, était un paradis et que loin d'en tirer un
argument pour réclamer des droits, les indigènes devraient en
remercier la France: L'indigène touche une prime, pour la
première fois il couchera dans un lit, mangera à sa faim et sera
habillé proprement. En outre le service ne gêne pas sa carrière,
tandis que le Français est obligé d'interrompre ses études... Elle
estimait que les pertes des Français durant la guerre étaient
nettement supérieures à celles des indigènes, en prenant l'exemple
du département d'Alger: 7.247 morts ou disparus européens sur
23.772 soit 25,09 %, 9.160 morts ou indigènes sur
1.392.770 indigènes soit 0,657 % dont 7.423 cultivateurs, 644
manœuvres, 708 militaires de carrière, et 21 intellectuels. En
conclusion, l'Afrique latine affirmait: En bonne logique ce n'est
pas trois ans que l'indigène devrait rester sous les drapeaux, c'est
sept ans au moins, si on veut le décrasser et le dresser 3. Ferhat
1. Conseil général, Oran, 1921, cité par M. KADDACHE.Histoire du nationalisme
algérien. question nationale et politique algérienne 1919-1951, 2e édition
Alger 1981, t. I, p.90
2. L'Afrique française est le bulletin mensuel du Comité de l'Afrique française, édité
à Paris et spécialisé dans l'information et dans l'analyse des problèmes
économiques, politiques et sociaux des colonies françaises.
3. L'Afrique latine, 25 novembre 1922, cité par M. KADDACHE,op. cit.. p.91.
251Abbas fit remarquer que la conscription avait donné à la France
une armée de 250.000 hommes qui laissa 80.000 morts soit 30 %,
pendant la Grande Guerre et que s'il n'y avait dans les statistiques
citées que 21 intellectuels, c'est parce que 21 musulmans seulement
savaient lire et écrire et que les autres arrachés à leur gourbis,
armés d'un fusil, allèrent se battre sans avoir entendu parler ni de
la France ni de l'Allemagne. Quant à la prime de 250 francs qui
est versée aux musulmans sans que ces derniers l'aient demandée,
elle est pour les uns, une injure écœurante, et pour les autres un
salaire dérisoire pour leurs trois années de service. Carthage
donnait plus à ses mercenaires 2. Abbas estimait, comme tous les
élus indigènes, que c'était le conscrit européen qui était avantagé:
sursis de 5 ans, réduction du service en cas de deux ajournements
consécutifs, réduction pour les aînés de cinq enfants... Les élus
musulmans, d'une façon générale, essayaient de faire admettre
l'idée qu'on ne devait pas astreindre les indigènes, sujets français, à
une plus longue durée du service militaire que les citoyens français
et qu'ils ne devaient pas toucher de prime dont le principe leur
apparut humiliant. L'Echo d'Alger, qui vantait en février 1925 les
charmes de la caserne, fut prié par les élus musulmans de laisser de
coté la question de nourriture et de confort de l'indigène dans
l'armée et lui firent remarquer qu'il était curieux que cet aspect du
problème n'ait pas été perçu en 19143. D'autres élus musulmans
1. Ferhat ABBAS est né en 1899 à Taber dans le Constantinois, fils de caïd, il fut le
promoteur en 1924 de l'Association des Etudiants Musulmans d'Afrique du Nord
qu'il présida de 1927 à 1931. Docteur en pharmacie, il s'établit à Sétif, devint
conseiller général, conseiller municipal, délégué financier. Il participa
activement au mouvement Jeune Algérien. Engagé volontaire en 1939, après
avoir pendant longtemps défendu les thèses assimilationnistes, il s'en écarta
durant la guerre et rédigea en 1943 le Manifeste du Peuple Algérien, qui donna
naissance au A.M.L. (Amis du Manifeste et de la Liberté). Arrêté au lendemain
des émeutes du 8 mai 1945, il fonda en 1946 nJ.D.M.A (Union Démocratique du
Manifeste Algérien). Il rallia le F.L.N. en 1955, devint le président du G.P.R.A
(Gouvernement provisoire de la République Algérienne) de 1958 à 1961. Élu au
lendemain de l'indépendance président de l'Assemblée constituante, il
démissionna en 1963 pour protester contre le rôle excessif que s'arrogea le
F.L.N. dans l'élaboration de la Constitution. Mis en résidence surveillée et
libéré en 1965, il se retira de la vie politique. Il est l'auteur de Autopsie d'une
guerre, Garnier, 1980,346 p., et de l'Indépendance confisquée: 1962-1978,
Paris, Flammarion, 1984, 227 p. ; B. STORA,Dictionnaire biographique des
militants nationalistes algériens (1926-1954), L'Harmattan, 1985, p.237-
238.
2. Ferhat ABBAS,Le Jeune Algérien, op. cit., p. 18.
3. M. KADDACHE,op. cit., p.92.
26demandèrent d'appeler tous les indigènes reconnus aptes et de
faire cesser le favoritisme.
En 1925 le colonel Paul Azan, par son livre L'armée
1indigène nord-africaine et plusieurs articles de presse, tolérait
l'appel, mais regrettait que celui-ci ait été instauré: L'appel a été
imposé par erreur.. il est à réviser complètement dans son principe
et dans son application.. mais il n'est pas à supprimer, parce que
ce serait perdre le bénéfice des lourds efforts imposés par son
établissement... 2. Les arguments du colonel Azan sont de
considération locale: l'appel provoque le mécontentement des
populations, il est exploité par la propagande antifrançaise et
antimilitariste, l'appelé est plus sensible à ces propagandes et donc
d'un loyalisme fragile. Il proposait d'utiliser l'appel au minimum
en temps de paix et au maximum en temps de crise et de guerre.
Quant à l'égalité devant le service militaire, le colonel Azan
déclarait qu'il faudrait éviter cette grave erreur, car, ajoutait-il, tout
homme au courant des questions algériennes connaît les graves
conséquences politiques et sociales qui en résulteraient 3. Outre le
problème de l'appel et de l'égalité devant le service militaire, le
débat porta aussi sur le stationnement en France des troupes nord-
africaines présenté par le colonel Azan comme ayant de graves
inconvénients. En 1924, on comptait quelques 20.000 musulmans
algériens en service en France, auxquels s'ajoutaient 7.600
hommes en Rhénanie 4. Compte tenu de l'augmentation des
effectifs et du jumelage de certains corps de la métropole avec les
régiments de tirailleurs, l'effectif des musulmans algériens
stationnés en France avoisina à la veille de la Deuxième Guerre
mondiale les 30.000 hommes. En ajoutant les indigènes marocains
et tunisiens, on atteignit un effectif de 53.000 hommes 5. Durant
une conférence organisée par la Société des Anciens Élèves et
Élèves de l'École Libre des Sciences Politiques en janvier 1929, il
déclarait: il favorise le contact des indigènes avec la masse
française ignorante de leur état d'esprit et de leurs habitudes et il a
1. Colonel Paul AZAN,L'armée indigène nord-africaine, Paris, Lavauzelle, 1925.
2. Paul AlAN, « L'armée nord-africaine et l'armée coloniale », L'Afrique
française, 1926, p. 63.
3. Colonel P. AZAN,«L'armée nord-africaine... », op. cU., p.64.
4. E.M.A., Répartition par arme des indigènes algériens dans l'organisation finale
des troupes indigènes nord-africaines, Archives du S.H.A.T., 7N2350.
5. J. DOISE, M. VAISSE,Diplomatie et outil militaire, politique étrangère de la
France 1871-1969, Paris, 1987, p.542.
27sur leur mentalité des résultats déplorables... La Métropole n'a
aucun intérêt à les conserver et à les naturaliser.. elle devrait au
contraire défendre notre race, comme font aujourd'hui les
Américains du Nord pour la leur 1. Il proposait que les musulmans
des troupes nord-africaines ne viennent en métropole qu'en cas de
guerre, en temps de paix ces troupes précisait-il ne semblent pas
faites pour occuper les casernes de la Métropole, où s'ennuient et
se déprécient les soldats d' aujourd' hui et les travailleurs de
2demain... Le colonel Azan n'était pas le seul à soutenir ces idées,
le maréchal Lyautey dénonça également le péril qu'offre la
présence en France d'un si grand nombre de régiments
indigènes 3. D'autres officiers, par différentes publications,
arrivèrent aux mêmes conclusions. Parmi celles-ci, le livre du
lieutenant-colonel Clément-Grandcourt, Nos indigènes nord-
africains dans l'armée nouvelle 4, dans lequel il estimait qu' 0 n
aurait à vrai dire fort bien pu se passer de l'appel, et beaucoup de
vieux Africains le considéraient comme une superfétation 5. Les
arguments sont les mêmes: impopularité de l'appel, atteinte à la
valeur combative de la troupe, conséquences sociales et politiques
de l'appel. En outre, il trouvait, chiffres à l'appui, injuste d'exiger
des musulmans sujets français autant ou plus qu'on n'exige des
citoyens français: 7 millions de musulmans en Algérie-Tunisie
fournissaient 77.000 soldats, soit Il pour 1.000 et 40 millions de
Français (coloniaux compris) devaient fournir 421.174 soldats soit
11,5 pour 1.0006. Il se déclara hostile également à l'égalité du
service avec les Français car la lenteur du dressage du soldat
indigène est due à la lenteur de son intelligence et son ignorance
totale.
Par ailleurs, les conclusions du colonel Fabry, qui a été
rapporteur général de la Commission de l'armée pour l'année
1923, après avoir souligné un certain malaise chez les Nord-
Africains, plaidaient pour le maintien de la conscription et pour la
réduction du temps de service militaire pour les appelés
musulmans. Ces derniers étaient astreints à un service de trois ans
1. Colonel P. AzAN, cité par l'Afrique française, 1929, p. 162.
2. P. cité par 1929, p. 162.
3. Cité par J. DOISE, M. VAIsSE, Diplomatie et outil militaire, op. cir., p.542.
4. Lieutenant-Colonel CLÉMENT-GRANDCOURT, Nos indigènes nord-africains dans
l'am/ée nouvelle, Paris, Berger-Levrault, 1926.
5. op. cit., p. 5.
6. CLÉMENT-GRANDcoURT,op. cit., p. 8.
28qu'il proposait de ramener à deux ans. Mais au moment où
l'armée française traversait une grave crise de recrutement après la
démobilisation de 1919 et les pertes subies pendant la guerre, la
conscription des musulmans algériens, contrairement à l'avis de ses
opposants, connut une intensification au début des années vingt. En
outre, la guerre de 1914-1918 avait démontré que les appelés
étaient d'aussi bons, voire de meilleurs combattants que les engagés
volontaires. La classe 1917, qui se montra si remuante en Algérie,
ne fit plus parler d'elle en France si ce n'est pour appeler les
éloges sur sa conduite au champ de bataille 1.
L'appel atteignit le chiffre record de 21.589 appelés en
1923, soit près de 30 % des 72.231 musulmans présents devant les
commissions 2. Pour les classes des trois années: 1921, 1922, et
1923, chose inédite dans l'histoire de la conscription des
musulmans algériens et qui ne se reproduisit plus pour le temps de
paix, il n'y eut aucune exemption par tirage au sort. Les besoins en
hommes de l'armée française pour le renfort au Levant et la
nécessité pour l'État-major de l'armée (E.M.A.) de reconstituer les
effectifs des régiments de tirailleurs, exigeaient une incorporation
plus élevée. Le nombre de musulmans à incorporer chaque année
demeurait toujours en corrélation avec le nombre d'engagés
volontaires, mais les candidats à l'engagement ne se précipitèrent
pas. En effet, le début des années « vingt» connut un exceptionnel
tarissement des engagements et des rengagements. Ainsi, après
avoir atteint 9.905 engagés en 1920 où sévit en Algérie une quasi-
famine, ce chiffre chuta à 3.936 en 1921 et 3.163 en 1922. En
1923, il ne se trouva que 1.553 indigènes à s'être engagés dans
l'armée, soit six fois moins en trois ans 3. Dans le même temps le
nombre de rengagés baissa de plus de la moitié. Ils étaient au de 7.122 en 1920, ils se ramenèrent à 4.705 en 1921,
3.792 en 1922 et 3.265 en 1923 4. A travers quelques données
quantitatives, nous essayerons d'analyser l'évolution du
recrutement des musulmans nord-africains pour les besoins de
l'armée française entre les deux guerres.
1. G. MEYNIER, l'Algérie révélée, op. cil., p.431.
2. Tableau des classes indigènes algériennes de 1921 à 1938, Archives du
S.HAT., 7N4133.
3. Recrutement algérien, Engagements et Rengagements, Archives du S.H.A.T.,
7N4133.
4. Archives du S.HAT., op. cil., 7N4133.
292. L'incorporation
Tableau n° 1
Nombre de musulmans algériens incorporés
(1921-1938)
Année Inscrits Présents Classés Appelés % par
« bon rapp. au
présentsservice»
34,02 %1921 64.577 49.718 17.402 16.915
1922 76.198 59.880 16.028 15.487 25,86 %
1923 89.836 72.231 22.332 21.589 29,89 %
1924 95.099 77.380 22.930 17.525 22,65 %
22.214 24,66 %1925 92.943 75.430 18.603
21,91 %1926 96.077 80.034 24.741 17.533
1927 107.809 86.048 20.412 15.170 17,63 %
14,42 %1928 108.310 90.691 18.357 13.081
14.362 Il,97 %1929 107.659 91.799 10.992
15,20 %1930 113.547 96.851 21.375 14.725
1931 114.113 98.036 22.859 10.427 10,64 %
11.061 08,06 %19321 72.536 67.468 5.438
94.623 11.722 14,95 %1933 78.391 13.767
12,36 %1934 99.407 83.474 18.049 10.316
10,64 %1935 112.233 95.078 20.439 10.119
14,33 %1936 104.728 90.574 19.338 12.978
16.414 11,07 %1937 94.673 79.987 8.853
1938 105.945 87.836 17.712 10.598 12,07 %
Source: E.M.A. Bureau de l'organisation et de la Mobilisation de
l'Année, Archives du S.H.A.T., 7N4133.
1. Le décret du 16 avril 1930 appliqué à partir de 1933 porta l'âge d'incorporation
en Algérie de 20 à 21 ans. La classe 1932 n'est composée que des omis,
ajournés et exemptés des classes précédentes, ce qui explique sa faiblesse.
30Graphique des appelés par rapport aux inscrits, aux présents et aux
classés "bon service anné" (1921-1938)
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[I] Appelés
IIIIIIII Présents m Classés "bono Inscrits
service anné".
Dans une autre étude datant du début de 1940, sur le
recrutement par voie d'appel des indigènes algériens de 1925 à
1938, l'E,M.A. donnait des chiffres légèrement différents mais
sensiblement les mêmes, excepté pour l'année 1932 où le chiffre
concernant les appelés était plus élevé: 10.393. Le passage, à partir
de la classe 1932, à l'incorporation à 21 ans au lieu de 20 ans créa
un déséquilibre et ne permit d'avoir qu'un faible contingent
31d'appelés cette année-là. Compte tenu de la faiblesse de cette
classe, l'E.M.A. avait probablement procédé à des appels
supplémentaires parmi les dispensés et exemptés par tirage au sort.
Après un assez fort taux d'incorporation au début des années
1920, la proportion d'appelés par rapport au nombre total des
musulmans présentés devant les commissions commença à décliner
à partir de 1927 et ne dépassa pas 15 % durant les années 1930.
Pourtant le nombre d'engagés volontaires dans la deuxième moitié
des années 1920 demeura très faible et connut son plus bas niveau
en 1929 où l'on ne compta que 1.486 engagés. Il est vrai
cependant qu'à partir de 1933 le nombre d'engagés augmenta
régulièrement. Par ailleurs, on comptait chaque année un nombre
important d'absents devant les commissions par rapport au
total des inscrits sur les tableaux de recensement.
Tableau n02
Tableau des absents devant les commissions
(1921-1938)
Année Inscrits Présents Absents Pourcenta2e
1921 64.577 49.718 14.864 23,02 %
1922 76.168 59.880 16.288 21,38 %
1923 89.836 72.231 17.305 19,26 %
1924 95.099 77.380 17.719 18,63 %
1925 92.943 75.430 17.513 18,84 %
1926 96.077 80.034 16.043 16,70 %
1927 107.809 86.048 21.761 20,18 %
1928 108.310 90.691 17.619 16,27 %
1929 107.659 91. 799 15.860 14,73 %
1930 113.547 96.851 16.696 14,70 %
1931 114.113 98.036 16.077 14,09 %
1932 72.536 67.468 5.068 6,99 %
1933 94.623 78.391 16.232 17,15 %
1934 99.407 83.474 15.933 16,03 %
15,29 %1935 112.233 95.078 17.155
13,52 %1936 104.728 90.574 14.154
1937 94.673 79.987 14.686 15,51 %
1938 105.945 87.836 18.109 17,09 %
Source: E.M.A., Bureau de l'Organisation et de la Mobilisation de
l'Année, Archives du S.H.A.T., 7N4133.
32Graphique des présents et des absents devant
les commissions de révision (1921-1938)
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0 Inscrits IIIPrésents IIIAbsents
I I
Les motifs expliquant les absences devant les commissions de
révision étaient nombreux. En premier lieu vient l'impopularité du
service militaire qui provoquait beaucoup d'insoumissions. La
proportion d'insoumis par rapport au nombre total des absents
varia entre 10 et 25 % entre les deux guerres. Sur la base d'une
note de l'E.M.A. de juin 1939, on compta en 1938 un total de
4.614 insoumis dont 4.220 restant à rechercher 1. Certaines
régions, comme le Sud-Constantinois, avaient fait parler d'elles dès
1. Note du 15 juin 1939 de l'E.M.A. section outre-mer sur le recrutement des
indigènes nord-africains en 1938, Archives du S.H.A.T., 7N4133.
331916 en se soulevant contre la conscription et le recrutement pour
la guerre 1914-1918. Cette région et toute les communes mixtes
entourant les Aurès restèrent endémiquement une zone de
réfractaires. En 1926, le douar Ouled Aouf de la commune mixte
de Aïn Touta se souleva à nouveau contre l'enrôlement forcé et
plusieurs bandes d'insoumis tinrent le maquis pendant plusieurs
années dans l'Aurès. Les noms de Messaoud Ben Zelmat et
Mohamed Ameziane «Boumesrane» devinrent vite célèbres et
entrèrent dans l'histoire des bandits d'honneur en Algérie. La
Grande Kabylie, qui pourtant était réputée être un réservoir de
tirailleurs, connut dans les années 1930 une recrudescence
d'insoumis. Le système de désignation par tirage au sort et les abus
de l'administration coloniale heurtaient la sensibilité de l'égalitaire
kabyle. L'E.M.A., en l'absence de mobile politique précis chez ces
bandes d'insoumis, si ce n'est de narguer les Français, n'entreprit
pas, comme en 1916, d'opérations d'envergure pour en venir à
bout. Si le service militaire obligatoire n'était populaire dans aucun
pays, il l'était encore moins en Algérie où il présentait un caractère
odieux à cause du système de désignation par tirage au sort. A cela
s'ajoutait l'inégalité entre Européens et musulmans par rapport à la
durée du service militaire, le tout exploité par les propagandes
antimilitaristes et antifrançaises.
Cependant on ne comptait pas que des insoumis parmi les
absents. Une partie de ces derniers se trouvait déjà sous les
drapeaux suite à un engagement volontaire. On en compta 1.846
en 1938, soit un peu plus de 10 % des absents. L'émigration des
musulmans algériens vers la métropole, bien qu'étroitement
surveillée et contrôlée, permettait à quelques-uns d'échapper au
service militaire, si bien qu'à partir de 1926 on exigea des
candidats à l'exil, en plus des autres conditions, d'avoir déjà fait
leur service militaire. Pour le reste des absents, ils étaient rayés des
listes pour cause de décès ou hors d'âge. La proportion d'absents
devant les conseils de révision baissa régulièrement à partir de
1922, sauf en 1927, et demeura relativement stable dans les années
trente. L'E.M.A. s'appliqua à tenir des tableaux de recensement
précis afin d'éviter des erreurs qui viendraient grossir le nombre
d'absents. Il y eut surtout des mesures importantes qui aidèrent à
limiter les absences: la réduction de la durée du service militaire
pour les musulmans intervenue en 1923, et qui les astreignait non
plus à un service de trois ans, mais de deux ans seulement. Il étaient
maintenus pendant deux ans dans la disponibilité et onze ans dans
la réserve, soit jusqu'à l'âge de 36 ans. La prime tant décriée par
34les « évolués» musulmans fut maintenue à leur grande déception.
Enfin, le recul de l'âge d'incorporation en Algérie de 20 à 21 ans
fut instauré par le décret du 16 avril 1930 et appliqué à partir de
1932. Le recul de l'âge ne fut pas seulement le
résultat des revendications de l'élite musulmane. Dès l'instauration
de la conscription des musulmans algériens en 1912, les
commissions de révision n'avaient cessé de souligner le mauvais
état physique des conscrits et étaient les premières à souhaiter le
recul de l'âge d'incorporation. Pourtant cette mesure n'apporta
aucune amélioration à la situation et le nombre d'ajournés pour
inaptitude physique demeurait chaque année très élevé.
Tableau n03
Tableau des ajournements (1921-1938)
Année Présents Ajournés Poucentage
1921 49.713 18.767 37,75 %
1922 59.880 25.407 42,43 %
1923 72.231 29.794 41,25 %
1924 77.380 28.765 37,17 %
1925 75.430 31.878 42,26 %
1926 80.034 36.816 46,00 %
43,27 %1927 86.048 37.236
1928 90.691 43.898 48,40 %
49,90 %1929 91.799 45.808
46,12 %1930 96.851 44.670
1931 98.036 50.430 51,44 %
1932 67.468 26.645 39,49 %
42,82 %1933 78.391 33.567
1934 83.474 45.650 55,05 %
46,98 %1935 95.078 44.671
45,21 %1936 90.574 40.950
1937 79.987 33.958 42,45 %
1938 87.836 40.329 45,91 %
Source: E.M.A., Bureau de l'Organisation et de la Mobilisation de
l'Armée, Archives du S.H.A.T., 7N4133.
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