Les soldats de Napoléon dans l'indépendance du Chili (1817-1830)

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"L'épopée napoléonienne ne s'arrête pas sur le champ de bataille de Waterloo. Beaucoup de soldats de la Grande Armée s'exilèrent au Texas, en Inde et même dans l'Egypte de Méhémet Ali. On connaît peu les officiers qui passèrent en Amérique latine et servirent dans les armées de Bolivar et de San Martin... N'oublions pas que des projets d'évasion de Napoléon furent élaborés pour le conduire en Amérique" (Jean Tulard).
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782296263161
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LES SOLDATS DE NAPOLÉON DANS L'INDÉPENDANCE DU CHILI
(1817-1830)

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12547-6 EAN : 9782296125476

Fernando BERGUÑO HURTADO

LES SOLDATS DE NAPOLÉON DANS L'INDÉPENDANCE DU CHILI
(1817-1830)

Préface de Jean Tulard

L’Harmattan

Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s’étend du Mexique et des Caraïbes à l’Argentine et au Chili. Dernières parutions Florencia Carmen TOLA, Les conceptions du corps et de la personne dans un contexte amérindien, 2009. Marcio Rodrigues PEREIRA, Le théâtre français au Brésil de 1945 à 1970 : un outil de la diplomatie française contre le recul de son influence culturelle, 2009. Alain KONEN, Rites divinatoires et initiatiques à La Havane, 2009. Montserrat VENTURA i OLLER, Identité, cosmologie et chamanisme des Tsachila de l’Équateur, 2009. Henri FAVRE, Le mouvement indigéniste en Amérique latine, 2009. Thomas CALVO, Vivre dans la Sierra zapotèque du Mexique (1674-1707), 2009. Paola DOMINGO et Hélène VIGNAUX (dir.), Arts et sociétés en Amérique latine : la transgression dans tous ses états, 2009. Héctor DANTE CINCOTTA, Ricardo Molinari ou la solitude de la Pampa, 2009. Monesty Junior FANFIL, Haïti: le maintien de la paix en Amérique centrale et dans les Caraïbes, 2009 L. AUBAGUE, J. FRANCO, A. LARA-ALENGRIN (dir.), Les littératures en Amérique latine au XXe siècle : une poétique de la transgression ?, 2009. Ismail XAVIER, Glauber Rocha et l’esthétique de la faim, 2008. Henri FAVRE, Changement et continuité chez les Mayas du Mexique, 2008. Carmen Ana PONT, L’autobiographie à Porto Rico au XXe siècle : l’inutile, l’indocile et l’insensée, 2008. Françoise MOULIN CIVIL (sous la dir.), Cuba 1959-2006. Révolution dans la culture. Culture dans la Révolution, 2006. Jahyr-Philippe BICHARA, La privatisation au Brésil : aspects juridiques et financiers, 2008.

Préface

L'épopée napoléonienne ne s'arrête pas sur les champs de bataille de Waterloo. Beaucoup de soldats de la Grande Armée s'exilèrent au Texas, en Inde et même dans l'Égypte de Méhémet Ali. D'autres combats s'offraient à eux, loin de l'Europe. De nombreux livres, romans ou films (La caravane vers le soleil de Russell Rouse) les ont évoqués. On connaît moins en revanche les officiers qui passèrent en Amérique latine et servirent dans les armées de Bolivar ou de San Martin. Rien de plus logique pourtant. C'est Napoléon qui, indirectement, a provoqué la guerre d'indépendance. L'annonce du remplacement des Bourbons à Madrid par Joseph Bonaparte a entraîné le soulèvement des colonies contre l'usurpateur puis contre toute forme d'autorité venue de la métropole. Tout commence à Rio de la Plata. Au Venezuela, les troubles éclatent le jeudi saint de 1810. Au Mexique, ils avaient débuté dès 1808. Au Chili - qui nous intéresse ici - la révolution naît à Santiago le 18 septembre 1810. S'installe une junte d'abord modérée puis qui se radicalise sous l'influence de Martínez de Rozas. En mai 1811, est fondé un Congrès national où les modérés supplantent les radicaux, mais ceux-ci reviennent au pouvoir grâce à José Miguel Carrera. De grandes figures émergent comme Bernardo O'Higgins, fils naturel d'un vice-roi du Pérou. O'Higgins et Carrera ne pouvaient que s'opposer. Ils se réconcilient face à l'invasion du Chili par le Pérou. En vain. Le général Osorio entrait à Santiago en octobre 1814 et rétablissait l'ancien régime tandis que Carrera et O'Higgins se réfugiaient à Mendoza. Fin de la première phase de la guerre d'indépendance chilienne, qui fut saluée comme la « Patria Vieja ». Dans la deuxième phase, celle qu'évoque ce livre, apparaissent des noms familiers au spécialiste de l'histoire du Premier Empire comme ceux de Clausel ou de Brayer, contraints de fuir la Terreur Blanche en France. 7

On va alors se souvenir que Napoléon avait, à travers la Constitution de Bayonne, proposé aux colons une représentation aux Cortes et promis la liberté commerciale. Ce que défendent les anciens officiers de la Grande Armée désormais au service du Chili, ce sont les idées de la Révolution française qui seront, affirmait Napoléon à Sainte-Hélène, « la foi, la morale de tous les peuples ». N'oublions pas - et c'est la partie la plus passionnante de l'ouvrage que l'on va lire - que des projets d'évasion de Napoléon furent alors élaborés pour le conduire en Amérique. N'oublions pas que l'on crut un moment que Joseph allait régner sur le Mexique. Brillant diplomate, francophile et francophone distingué, Fernando Berguño Hurtado est aussi un historien rigoureux, formé aux règles strictes de la Sorbonne. Il sait raconter mais sans jamais s'éloigner des sources. Son livre est une suite d'aventures passionnantes mais c'est aussi une thèse de doctorat en histoire soutenue devant un jury de spécialistes. La rigueur s'allie à la passion pour nous proposer un ouvrage de référence sur l'étonnant destin de ces généraux de Napoléon qui combattirent pour l'indépendance du Chili.

JEAN TULARD Membre de l'Académie des Sciences morales et politiques

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À mon père

Remerciements

Je voudrais remercier mon directeur de thèse, le professeur Jean Tulard, membre de l'Institut et professeur émérite de la Sorbonne et de l'École pratique des Hautes Études ÉPHE (IVème section), ainsi que le professeur Hervé Coutau-Bégarie, directeur d'études à l'ÉPHE qui a dirigé ma thèse dans sa dernière étape. Je voudrais remercier aussi le professeur Jacques-Olivier Boudon, président de l'Institut Napoléon et professeur à l'Université de Paris IV, le professeur Bruno Colson, doyen de la Faculté de Droit de Namur, le général Gaël Flichy, à l'époque directeur du Collège interarmées de défense, ainsi que les professeurs François Monnier et Joël Eymerel. Je voudrais dédier ce livre à mon père, Jorge Berguño Barnes, diplomate et historien chilien qui m'a guidé tout au long de ce travail. M. Jean-Paul Combe, coordinateur du Groupe Les Verts à la Mairie de Paris et M. Gabriel Servetto, consul de l'Argentine à Cochabamba, m'ont guidé aussi ainsi que M. Hany Hanna, M. Michel Peralta-Trostel, le comte et la comtesse Bertrand et Marie-Caroline de Reviers. Ma sœur, Paula Berguño m'a apporté des photographies du fort de Corral et m’a aidé avec l'édition du manuscrit. Mme Eline Nassour a traduit plusieurs textes pour ce livre. Je voudrais remercier aussi le lieutenant général (r) Washington Carrasco, à l'époque directeur de l'Instituto O'Higginiano et l'ambassadeur José Miguel Barros. Les anciens sous-secrétaires des Affaires étrangères du Chili ambassadeurs Alberto van Klaveren et Angel Flisfisch m'ont encouragé dans mes travaux, ainsi que les ambassadeurs Mario Valenzuela, Felipe Du Monceau, Jorge Montero, le consul honoraire du Chili au Liban le Dr. Riad Saadé et Mme Claire Thaudet de la Mission permanente de France auprès des Nations Unies. Mon collègue M. Samuel Ossa mérite toute ma gratitude pour une recherche sur les travaux de Paul Groussac. Mes remmerciements vont aussi à mes collègues Javier Matta, Jaime Muñoz Sandoval et Felipe Díaz. M. Henry Abou Khalil, attaché à l'ambassade de Jordanie à Santiago, m'a aidé dans mes recherches, ainsi que les chercheurs M. Iturieta et Mlle Ingrid Araneda. Mme Françoise Baligand, conservateur en chef du Musée de la Chartreuse (Douai), le directeur du Musée 11

National d'Histoire de Buenos Aires Dr. José Antonio Pérez Gollán, l'historien Carlos Larrosa, le maire de La Serena Raúl Saldívar Auger, Mme Mónica Mellado conservateur-en-chef de la bibliothèque de l'Académie diplomatique du Chili, m'ont tous aidé, ainsi que l'historienne Mme María del Carmen Montaner Berguño. Le Dr. Emmanuel Calairo, doyen de la faculté des Arts Libéraux de l'Université de La Salle Dasmariñas, aux Philippines, et M. Michael Francisco du Centre d'Études de Cavite de la même université, m'ont aussi apporté leur aide et conseils pour le travail d'édition de ce livre, ainsi que les professeurs Denis Rolland, Joëlle Chassin et Mélanie Soguet de L'Harmattan. Je tiens à exprimer ma reconnaissance aux institutions suivantes : en France, Service historique de l'armée de Terre (Vincennes), Service historique de la Marine (Vincennes), Quai d'Orsay, Archives Nationales (C.A.R.A.N.), Bibliothèque Thiers (Fonds Mason), Bibliothèque Nationale de France (BNF), Musée de la Chartreuse (Douai), au Chili, Museo Nacional de Historia, Archivo Nacional, Biblioteca Medina, Club de la Unión, Municipalidad de La Serena, en Argentine, Archivo General de la Nación, Archivo General del Ejército, Museo Mitre, Museo Nacional de Historia (Buenos Aires), Biblioteca del Círculo Militar. Je voudrais exprimer toute ma reconnaissance à M. Orlan de Guzman, auteur de la couverture de ce livre, qui m’a aidé, ainsi que M. Julio Torres de la Mission permanante du Chili auprès des Nations Unies, à éditer les illustrations. Finalement, un grand merci à Mlle María Inés Salamanca pour l'élaboration de l'indice des noms propres.

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Table des matières

Table des figures et illustrations Introduction Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre Chapitre 1 2 3 4 5 Genèse de l'aventure française aux Amériques Un projet d'enlèvement de Napoléon de Sainte-Hélène L'expédition du Clifton La mission Thompson et l'expédition Bellina Skupieski De la traversée des Andes à la bataille de Chacabuco (février 1817) Brayer, chef d'état-major de l'Armée unie des Andes La Conspiration de 1817 L'assaut de Talcahuano Le désastre de Cancha Rayada (mars 1818) Le départ de Brayer (avril 1818) Après Maipú (avril-mai, 1818) La « Conspiration des Français » Carrière militaire de Georges Beauchef sous l'Empire (1805-1815) L'Académie militaire de 1817 La campagne du Bío-Bío (novembre 1818 -février 1819) La prise de Valdivia O'Higgins et les officiers français (1817-1823) Sous l'égide de Freire Les officiers français dans la guerre civile de 1829 Conclusion Abréviations et Notes Bibliographie Dictionnaire des soldats français dans l'indépendance du Chili

14 15 19 29 49 57 63 69 77 83 97 105 117 123 141 147 153 161 179 187 203 217 230 280 291

Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12 Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16 Chapitre 17 Chapitre 18 Chapitre 19

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Table des figures et illustrations

1.- Michel Brayer, 1769-1840, auteur anonyme, Musée de Douai.

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2.- Libertador General José de San Martin par José Gil de Castro, collection Municipalidad de La Serena ; Libertador Brigadier Bernardo O'Higgins, par José Gil de Castro, collection Museo Histórico Nacional, Santiago ; Capitán General Ramón Freire Serrano, par José Gil de Castro, collection Museo Histórico Nacional et José Miguel Carrera (Club de la Unión). /134 3.- La bataille de Chacabuco, dessin de Théodore Géricault (collection Museo Histórico Nacional, Buenos Aires). /135 4.- Joseph Rondizzoni en 1819, par José Gil de Castro dit « Mulato Gil », collection Museo Histórico Nacional (Santiago) ; Georges Beauchef, 1787-1840, gravure par Narcisse Desmadryl, colletion Museo Histórico Nacional (Santiago) ; Ambroise Cramer, 1790-1839, portrait anonyme au Museo Nacional de Historia (Buenos Aires) et Benjamin Viel, 1787-1868, par Desmadryl, collection Museo Histórico Nacional (Santiago). /136 5.- Croquis de l'emplacement des défenses royalistes autour de Talcahuano ; Fort de Corral (photo de Paula Berguño) /137 6.- Georges Beauchef, dessiné par Johann Moritz Rugendas (propriété des héritiers de Guillermo Feliú Cruz) /138 7.- Gravures par Desmadryl de Joseph Rondizzoni et Benjamin Viel, en uniforme de général de brigade (collection Museo Histórico Nacional de Santiago). /139 8.- Tombeau du lieutenant-général Michel Brayer (cimetière du père Lachaise) /140

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Introduction

« (Que le gouvernement de La Plata) se dote de généraux qui ont étudié et pratiqué le maniement des armes (…), la détermination, le zèle et le patriotisme ne suffisent pas pour donner à l'âme du soldat cette assurance utile et ce sentiment énergique qui double les forces, car cela ne peut s'acquérir qu'avec beaucoup d'expérience et par une confiance absolue dans les chefs qui les conduisent dans la course sanglante des combats ». Maréchal Grouchy, Philadelphie, 1er septembre 1816.

Lorsqu'on aborde un sujet comme les officiers français dans l'indépendance du Chili, il faut se rappeler que c'est Napoléon qui va lancer le mouvement d'indépendance dans les colonies espagnoles, d'abord par le rejet qu'il provoque parmi les sujets américains du roi d'Espagne avec l'affaire de Bayonne, ensuite par l'exemple de la Constitution de Bayonne qui ouvre l'appétit des criollos. Finalement, devant l'échec de ses tentatives pour amener l'Empire espagnol à se ranger sous la couronne de son frère Joseph, Napoléon choisira dès 1809 la formule de l'indépendance comme base de sa politique américaine, dans l'espoir d'empêcher ou de contrecarrer la mainmise anglaise sur les colonies de l'Espagne1. Au lendemain de Waterloo, ces principes vont animer l'esprit des exilés français qui se lanceront dans diverses aventures. Ainsi, en plus d'une renommée militaire, les vétérans de la Grande Armée qui serviront dans les armées de Bolivar ou San Martín vont chercher à associer l'idée de l'épopée napoléonienne à celle de l'indépendance de l'Amérique espagnole. Les témoignages des mémorialistes de Sainte-Hélène, Las Cases et Gourgaud en particulier, nous montrent que Napoléon partageait ces idées et se sentait comme l'un des inspirateurs de ce grand mouvement historique. Ainsi, l'histoire des officiers français au Chili doit s'inscrire dans le contexte plus vaste du grand mouvement des exilés français de 1815 et de leur contribution générale à l'indépendance de l'Amérique espagnole. 15

En tout cas, on ne peut aborder ce sujet sans tenir compte de l'influence des histoires française et européenne sur les destins de l'Amérique. C'est parce qu'ils sont rejetés en France et contraints de s'exiler sous peine de mort que les Grouchy, les Clauzel ou les Brayer vont s'intéresser au sort de l'Amérique latine. Dans la mesure où ils verront s'ouvrir devant eux la possibilité d'un retour au pays et d'une réhabilitation, ils n'hésiteront pas à abandonner leurs projets libérateurs. Pour essayer de maintenir ce livre dans un cadre précis, nous n'allons pas nous étendre sur l'étude des Français dans les armées de Bolivar (pour cela nous conseillons la thèse d'Alfred Hasbrouck2 et aussi les Mémoires de Maurice Persat3), ni sur le thème des soldats français en Amérique centrale, l'un d'eux, Nicolas Raoul, ayant fait l'objet d'une étude par le professeur Fernand Beaucour4. Il est impossible de séparer totalement l'histoire de l'indépendance du Chili des événements qui se passaient à la même époque dans les Provinces Unies du Río de la Plata, notamment à Buenos Aires et à Mendoza (province de Cuyo). N'oublions pas que dans cette Armée unie des Andes qui va partir de Cuyo en janvier 1817 et traverser les Andes pour libérer le Chili, c'étaient les officiers argentins qui dominaient, même si très vite les ressources du Chili et ses combattants vont se mobiliser pour affermir l'indépendance du pays, et que des officiers et des soldats chiliens sont présents dès le début de la grande traversée5. Dans ce contexte, il nous a fallu tenir compte des événements qui à Buenos Aires ou à Mendoza ont eu une incidence directe sur l'histoire des soldats français au Chili. Mais nous avons évité de parler de nombreux soldats français ou ayant appartenu aux armées alliées de la France, qui se sont engagés dans l'armée des Provinces unies et qui, malgré le rôle important qu'ils ont joué dans l'histoire militaire de ce pays, n'ont pas eu un rapport direct avec le Chili. On pourrait citer, entre autres : Frédéric Rauch6, Alexandre Danel7, l'Alsacien Georges Widt8 et le baron (autrichien) de Holmberg9, en précisant que ce dernier est rarement associé aux soldats français, même si son père a combattu dans les rangs français. Un des historiens argentins qui a le mieux étudié les officiers français est sans doute Jacinto Yaben, auteur d'un dictionnaire biographique des héros argentins et sud-américains10.

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Mais il existe aussi d'autres dictionnaires comme celui de Vicente Osvaldo Cutolo11 et celui élaboré par Ricardo Piccirili, Francisco Romay et Leoncio Gianello12. Un autre ouvrage à retenir est celui de María Haydée Martín, Alberto S. J. de Paula et Ramón Gutiérrez sur l'influence des ingénieurs militaires comme précurseurs du dévelopement argentin13. Pour comprendre le rôle des soldats français dans la campagne du Chili, il nous faut commencer par la réflexion suivante : la première armée chilienne, comme certains historiens appellent l'armée coloniale espagnole, stationnée dans le Sud, à Concepción, Talcahuano et dans les forteresses de Valdivia et alimentée par une véritable tradition militaire et des familles chiliennes habituées à servir le roi, dans l'ensemble, allait rester fidèle à Ferdinand VII14. À partir de là, la présence de militaires américains, français, anglais ou irlandais pouvait se présenter comme un élément capable de rétablir la balance entre royalistes et indépendants. C'est la vision qu'ont eu les militaires français au moment de s'embarquer pour l'Amérique du Sud. Mais cette vision ne coïncidait pas forcément avec celle des chefs chiliens et argentins, surtout après la victoire remportée par les Indépendants à Chacabuco (même si le génie français n'a pas été absent de cette action). Le génie organisateur de San Martín avait su créer en quelques années une armée capable de tenir tête à l'armée espagnole. Cela n'avait été possible qu'en exigeant de grands sacrifices aux officiers criollos, dans une ambiance empreinte d'un esprit de compétition. C'est dans ce contexte que les officiers français vont faire leur apparition. De plus, ces derniers vont constituer un groupe suspect, associés à José Miguel Carrera qui a recruté quelques-uns d'entre eux aux États-Unis. L'association de certains de ces Français à Manuel Rodríguez est un autre élément qui va créer des soupçons chez les chefs indépendants et finalement une première réaction anti-française, notamment après la bataille de Maipú, qui se solde par les destitutions où les démissions de plusieurs officiers français. Les officiers restés au service du Chili vont continuer à donner des preuves de leur attachement à cette nouvelle patrie. Pendant le gouvernement du Directeur Suprême Bernardo O'Higgins, ils vont apparaître comme l'un des supports du régime : notamment Benjamin Viel et Georges Beauchef.

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Ils vont participer aux campagnes du Sud et Beauchef va libérer Valdivia et son réseau de forteresses aux côtés du viceamiral Cochrane. Ils ne sont nullement des instruments soumis au pouvoir. Ils vont chercher à influencer le future de leur nouvelle patrie, d’abord en essayant d’introduire leurs méthodes militaires, plus tard en faisant irruption sur la scène politique chilienne. La période dominée par le général Freire, un chef dont ils vont favoriser l’ascension, et qui sera aussi une période importante au niveau de leur influence militaire, sera aussi une période de déceptions pour ces militaires qui avaient cru voir en lui un chef capable d’embrasser leurs idées. Puis, ils vont connaître leur heure de gloire sous la présidence de Francisco Antonio Pinto, cumulant comme auparavant des commandements militaires mais ajoutant à cela une réelle influence dans les sphères du pouvoir, influence au service d’une certain conception de l’État, de l’armée et aussi d’un idéal politique. L’influence professionnelle et politique, ainsi que l’assimilation sociale de ce petit groupe de Français restés au Chili, sera telle qu’ils en viendront à oublier leur condition d’officiers étrangers, au point que quelques-uns d’entre eux, Benjamin Viel, Joseph Rondizzoni et aussi un Anglais, originaire des îles anglonormandes, assimilé à ce groupe de Français, le jeune William de Vic Tupper, vont se trouver à la tête des principales unités de l’armée dite constitutionnelle du Chili, au moment où le pays se verra plongé dans une guerre civile (1829-1830).

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Chapitre 1 Genèse de l'aventure française aux Amériques

L'aventure des exilés français aux Amériques commence avec les derniers coups de feu tirés à Waterloo et avec la Seconde Abdication de Napoléon. Elle a ses racines dans la politique suivie par celui-ci envers les colonies espagnoles d'Amérique, d'abord dans le cadre d'une guerre menée au niveau mondial contre l'Angleterre et ensuite pour des raisons de cohérence idéologique. Mais pour donner le départ de cette saga, il a fallu un détonateur : la réaction royaliste contre l'armée française sous la Seconde Restauration. Les persécutions de militaires, le jugement et l'exécution de grands noms comme Ney ou La Bédoyère, la condamnation à mort et la proscription de plusieurs maréchaux et généraux français mais aussi d'officiers de tous grades, la mise en demi-solde d'une partie importante des officiers, l'intégration de nombreux officiers issus de la Chouannerie, de la Vendée ou ayant combattu dans les armées étrangères, vont pousser un nombre particulièrement significatif de soldats français vers l'exil. Mais même s'ils appartiennent tous à un unique courant, celui que l'on a appelé l'émigration de 1815, les motivations de chacun diffèrent selon le degré d'allégeance envers l'Empereur. Nombreux sont les émigrés qui rêvent d'un retour en France. Pour les plus réalistes, c'est la France des Bourbons qui doit les accueillir et les réintégrer à l'armée. Pour les plus exaltés c'est le retour à une France redevenue bonapartiste, l'espoir d'un retour de Napoléon qui consacrerait les triomphes individuels et professionnels de ses partisans les plus fidèles. Et puis, de la même façon que les motivations du départ seront différentes, selon le degré de persécution ou l'incapacité de s'adapter à la France restaurée, de même la différence de perspectives ouvertes à ces anciens soldats va déterminer les choix de chacun une fois arrivés au Nouveau Monde.

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L'histoire des officiers français dans les guerres d'insurrection du Chili s'inscrit dans un double contexte, celui de l'histoire napoléonienne et celui de l'histoire politique et militaire de ce pays. Au-delà de ce cadre, l'histoire de ces Français nous aide à faire le pont entre l'histoire diplomatique européenne et les courants politiques qui agitent l'Amérique espagnole à partir de l'épisode de Bayonne. L'aventure française a ses racines dans la politique impériale envers les colonies espagnoles d'Amérique et s'inscrit ainsi dans un courant idéologique précis mais trop souvent dédaigné par les historiens sud-américains qui n'ont voulu voir en Napoléon que l'homme de l'entrevue de Bayonne, le détonateur de l'agitation politique qui se prononce en faveur de Ferdinand VII et contre Joseph. D'ailleurs, dans un premier temps, Napoléon semble vouloir se présenter en continuateur de l'Empire espagnol, revendiquant son héritage, même si la Constitution de Bayonne introduit l'idée de liberté commerciale et d'une représentation des colonies aux Cortes et au Conseil d'État1. Cependant, après l'échec des missions Sassenay à La Plata2 et Lamanon à Caracas3, Napoléon va, dès l'année 1809, chercher à favoriser l'indépendance des colonies espagnoles d'Amérique, conscient qu'il n'a pas les moyens de les soumettre par la force et craignant une mainmise complète de l'Angleterre au détriment de la France4. Pendant deux ans, le ministre de France à Washington, Sérurier, poursuit des pourparlers avec M. de Orea, le délégué des révolutionnaires vénézuéliens. Il rencontre aussi un représentant de Buenos Aires. Avant sa chute, Miranda était disposé à recevoir l'aide de la France. Quant à Bolivar, il envoya Manuel Palacio Fajardo en France où il fut reçu par le duc de Bassano5. Ainsi, l'histoire des émigrés français de 1815 aux Amériques s'inscrit dans le courant de la politique de Napoléon vis-à-vis de l'Amérique latine. De cette façon, la participation des Français aux mouvements d'insurrection de l'Amérique latine peut s'interpréter comme le prolongement de cette politique, interprétation partagée en tout cas par les chefs de file de ces émigrés. Fernand Beaucour voit même dans l'action de ces soldats un mouvement inspiré des idées de la Révolution française : « Mais les anciens soldats des armées du Consulat et de l'Empire n'acceptaient pas la défaite de Waterloo et continuèrent à répandre, isolément, à travers le monde, les idéaux de la 20

Révolution française : tout le XIXème s'écoulera sous le signe de la Révolution française et ils seront comme les messagers, mais aussi les combattants de la liberté des peuples (...) »6. Selon Beaucour, ces messagers vont combattre l'Autriche au Piémont et dans le Royaume de Naples, en Espagne l'absolutisme de Ferdinand VII avec les insurgés espagnols ; en Orient, ils vont servir MéhémetAli dans ses visées pour créer une Égypte libérée de la Porte. Ils vont combattre aussi dans les colonies espagnoles en Amérique du Sud, au Mexique et en Amérique centrale. L'influence des idées de la Révolution française sur l'insurrection des colonies espagnoles échappe au sujet de cette thèse et a d'ailleurs été abordé à maintes reprises, notamment par H. D. Barbagelata dans L'influence des idées françaises dans l'Indépendance de l'Amérique latine, Paris, 1905. Dans le cas spécifique du Chili, la dette intellectuelle et idéologique envers la Révolution française a aussi fait l'objet de plusieurs essais7. Mais on peut dire qu'avant Fernand Beaucour, peu d'historiens se sont penchés sur le sens idéologique qui anime les anciens soldats de Napoléon à travers le monde. À cela il faut ajouter que dans l'Amérique espagnole, et tout particulièrement dans les rangs de l'armée de San Martín, les soldats français ne vont pas seulement agir isolément, mais vont jouer un rôle en tant que groupe et vont être perçus comme tels. Certes, ils seront assignés à différentes formations de l'Armée des Andes, mais ils seront rarement noyés dans les rangs insurgés et leur influence se fera sentir. D'ailleurs, le rôle des soldats français dans l'Armée des Andes va se démarquer de celui de leurs camarades anglais ou américains en ce sens que l'action de ces derniers va s'accorder, sinon aux intérêts de la politique étrangère ou commerciale de leurs gouvernements respectifs, soucieux de ménager l'Espagne, du moins aux courants de sympathie pour la cause indépendantiste présents dans leur pays. Quant aux Français, ils vont servir la cause d'un régime déchu qui ne survit que par sa légende et ses idées. Pour explorer le sens idéologique qui anime ces soldats français, il nous semble nécessaire de porter un regard rapide sur la Seconde Restauration et sur la psychologie des anciens soldats de Napoléon n'ayant pu se réinsérer dans la nouvelle armée royale. Jean Vidalenc dans son travail célèbre sur les demi-solde a cherché à faire la part entre leur réinsertion réelle dans la société française et la légende qui subsiste 21

et consiste à ne retenir que l'opposant au régime, le demi-solde inadapté décrit par Balzac dans son roman La Rabouilleuse8. Plus particulièrement dans le cas des Français réfugiés en Amérique, l'historienne Edith Phillips, dans sa thèse sur les réfugiés bonapartistes en Amérique, affirme aussi que s'il y avait des exaltés parmi ces exilés, la plupart ne cherchaient qu'un asile pour échapper aux persécutions politiques9. C'est aussi l'impression générale qui se dégage du travail de Jesse Reeves sur les exilés napoléoniens aux États-Unis10. Mais à côté de ces pionniers et colons, nous retrouvons aussi des militaires inadaptés qui se tournent avec empressement vers le principal théâtre d'opérations à leur portée : l'Amérique espagnole. Même s'il l'on peut chercher les racines de ce mouvement dans la politique de l'Empire vis-à-vis de l'Amérique espagnole, ce sont les excès de la Seconde Restauration qui vont constituer le détonateur de cette migration. Il faut commencer par la Proclamation de Cambrai, du 28 juin 1815, signée par Louis XVIII dans un esprit de réconciliation nationale mais qui n'exceptait pas moins 57 personnes du pardon du Roi. L'article Ier de l'ordonnance du 24 juillet 1815 reprenant ensuite les noms consignés à Cambrai nommait les officiers qui devaient être arrêtés et traduits devant des Conseils de guerre: « Les généraux et officiers qui ont trahi le Roi avant le 23 mars ou qui ont attaqué la France et le gouvernement à main armée et ceux qui, par violence se sont emparés du pouvoir seront arrêtés et traduits devant les conseils de guerre compétents, de leur division respectives, savoir: Ney, La Bédoyère, Lallemand aîné, Lallemand jeune, Drouet d'Erlon, Lefebvre-Desnouettes, Ameil, Brayer, Gille, Mouton-Duvernet, Grouchy, Clauzel, Laborde, Debelle, Bertrand, Drouot, Cambronne, Lavalette, Rovigo »11. Parmi ces noms, trois surtout intéressent particulièrement le sujet de cette thèse, à savoir : les généraux Clauzel et Brayer et le général Grouchy, maréchal de France sous les CentJours. Ancien élève de l'école d'artillerie de Strasbourg avant la Révolution, le marquis Emmanuel de Grouchy avait une carrière exemplaire à son crédit. Colonel du 6ème Hussards en 1792 à l'armée du Centre, il avait été l'un des héros de Hohenlinden puis s'était illustré plus tard à Eylau et Friedland. Il avait à son actif les 22

campagnes d'Espagne, d'Italie (1809), d'Autriche (1809) et de Russie. Pendant les Cent-Jours une victoire sans éclat contre l'armée du duc d'Angoulême lui avait valut la dignité de maréchal12, puis ce fut la journée fatidique de Waterloo, la proscription et l'exil en Amérique. Le 19 octobre 1816, son cas fut traité devant le 1er conseil de guerre de Paris. Contumace, il y fut représenté par ses deux fils, dont un était colonel. Ce premier conseil de guerre se déclara incompétent car en raison de son grade de colonel-général c'était à une Haute Cour de connaître des délits ou charges qu'il avait commis13. Un deuxième conseil de guerre se déclara aussi incompétent, mais Grouchy ne devait rentrer en France qu'en 1821. Le général Clauzel, quant à lui, s'était illustré dans les campagnes d'Espagne où il commanda en chef par intérim. Au retour de l'île d'Elbe, il marcha sur Bordeaux. Après Waterloo, lorsqu'il apprit sa proscription, Clauzel écrivit personnellement au roi un mémoire justificatif de sa conduite : « Je ne suis cependant sorti de Paris que le 25 mars n'ayant voulu prendre aucun service actif tant que Votre Majesté serait sur le territoire français. Jusqu'au 20 mars je n'ai point quitté les Tuileries. Elles étaient cependant bien abandonnées des personnes se disant dévouées entièrement à Votre Majesté (...)»14. Il est difficile de savoir, d'après des sources souvent contradictoires, la véritable nature du service rendu par Clauzel à la cause impériale pendant les CentJours. Dans Bellet, Biographies des condamnés pour délits politiques depuis la Restauration des Bourbons en France jusqu'en 1828, Paris, 1828, son rôle à Bordeaux est décrit de façon bien plus compromettante: « Le général Clauzel fit les plus généreux efforts pour conserver Bordeaux au prince qui lui en avait remis la garde : "Tant que je serai à Bordeaux, on n'arborera pas le drapeau blanc dans Bordeaux, le roi fût-il dans la Gironde" »15. Le 11 septembre, le deuxième Conseil de guerre de Paris appela devant lui le général Clauzel contumax, et finit par porter une sentence de mort16. Le troisième de ces illustres militaires fut le général Michel Silvestre Brayer17, comte d'Empire et général de division de Napoléon. Né le 29 décembre 1769 à Douai, dans le Nord, il s'engage dans l'armée en 1784. Adjudant-major au 3ème bataillon du Puy-de-Dôme en 1794, puis capitaine des grenadiers, il reçut, en 23

l'An VIII, le grade de chef de bataillon. Il fit des prodiges de valeur à la bataille de Hohenlinden, recevant un sabre d'honneur sur recommandation du général Ney18. Son intrépidité et son courage à la bataille d'Austerlitz furent récompensés par l'Empereur qui le nomma colonel au 3ème régiment d'infanterie légère, le 27 décembre 1805. Nommé brigadier-général pendant la campagne d'Espagne, il s'illustra aux actions de Santa María et de Villa-Alba et se vit nommé général de division en août 1813. Commandant la place de Lyon en mars 1815, au moment où Napoléon, maître de Grenoble, s'avançait sur cette ville, Brayer lui envoya son officier d'ordonnance pour lui annoncer que la garnison lui était dévouée19. Prenant le commandement de l'avant-garde de Napoléon qui marchait sur Paris, Brayer s'avança contre les armées royales de la Vendée et fut nommé pair de France le 2 juin. Chargé de pacifier les départements soulevés de l'Ouest avec une armée de vingt mille hommes, après Waterloo il aurait offert à Napoléon le concours de cette armée pour poursuivre la lutte20. Napoléon a dit de lui à Sainte-Hélène qu'il n'avait « jamais rencontré d'homme aussi prononcé, aussi déterminé dans l'exécution de son opinion »21 et l'inclut comme légataire de son testament pour la somme de cent mille francs22. Proscrit le 24 juillet, Brayer s'enfuit et se cache à Varennes, chez un général de gendarmerie, Radet, grand prévôt de la Grande Armée en 1813. En apprenant la proscription, Radet donne un uniforme de gendarme à Brayer et l’envoi chez Mme Radet qui l'héberge un temps23. Il s'enfuira ensuite dans les États du Roi de Prusse avant de gagner l'Amérique. Il fut condamné à mort en 1816. Mais la réaction royaliste ne va pas se limiter à ces grands noms de l'Empire. Toute l'armée va subir des mutations d'envergure qu'exaspère encore plus le favoritisme accordé aux chefs vendéens ou chouans ou encore aux officiers ayant servi dans les armées étrangères. L'ordonnance du 15 août 1815 organisa les mises à la retraite en fonction de critères d'âge et d'années de service. Les autres dont on ne voulait pas étaient mis en nonactivité24. Par l'instruction du 6 novembre 1815, on créa 14 catégories et sept sous-catégories, avec lesquelles on classa les officiers selon leur comportement du 20 mars 1815 jusqu'à Waterloo. Dans son ouvrage Les Royalistes contre l'armée, Edouard Bonnal parle de 18 414 officiers mis en demi-solde en 24

accord avec la loi du 25 mars 181725. Ces demi-solde devaient s'établir dans le département de leur lieu de naissance, toucher chaque mois leur solde au chef-lieu de l'arrondissement, et au début ne pouvaient exercer de métier26. Parmi les officiers qui vont participer à l'insurrection des colonies espagnoles d'Amérique, le choix de l'exil est surtout motivé par un désir d'éviter l'inaction et l'embarras financier. Dans la plupart des cas, leur désir de continuer à servir l'armée n'est pas en question. La dépression nerveuse a sans doute miné le moral de plus d'un demi-solde et joué sa part comme auxiliaire des agents de recrutement. Tel est le cas du capitaine Benjamin Viel, qui demande au ministre de la Guerre la permission de passer aux États-Unis pour refaire sa fortune en faisant la course sur les corsaires. Un rapport du 9 avril 1817 semble recommander au ministre de donner suite à la demande de Viel en le décrivant comme un homme adonné aux femmes et au jeu « déterminé à se détruire s'il ne parvient pas à obtenir une autorisation de départ. On cite avec éloge des traits de sa conduite politique»27. D'autres, au contraire, étaient suspects aux yeux de la police française comme le capitaine Albert Bacler d'Albe, fils du général Bacler d'Albe, chef du département topographique de l'Empereur, officier topographe comme son père, et qui fut mis en demi-solde à la Seconde Restauration. En mars 1816, il adresse sa démission au ministre de la Guerre28. Elle fut acceptée le 9 avril 1816, mais il n'en fut pas moins l'objet d'une étroite surveillance par la police royale29. Ainsi surveillé, il erre de Paris à Dunkerque, avant de fuir déguisé en femme et de gagner Anvers30. Parmi ces exilés, il y eut des bonapartistes désadaptés, qui ne concevaient pas de vivre dans la nouvelle France restaurée. Tel est le cas du sergent Georges Beauchef qui explique dans ses mémoires les raisons qui motivèrent son exil : « Je servais dans le Deuxième Régiment de Chasseurs à Cheval de la Garde Impériale et nous étions de l'autre côté de la Loire. Nos officiers nous exigeaient de prêter serment aux Bourbons ce qui nous a semblé le comble du malheur. J'ai donc pris la résolution non sans une certaine légèreté de m'expatrier. Il est vrai que j'avais alors 28 ans et que je servais dans la Vieille Garde. En dehors de l'Empereur, je ne voyais aucun salut possible pour la France, ni honneur, ni 25

patrie. Je ne voyais que Cosaques, Prussiens, Allemands, Anglais et beaucoup de défis pour ma terre »31. Parmi ces bonapartistes désadaptés, il faut citer les trois frères Bruix, Victor, Alexis et Eustache, fils de l'amiral Eustache Bruix. Jugés par le tribunal correctionnel de Rambouillet pour avoir lancé des cris séditieux, ils seront condamnés chacun à six mois d'emprisonnement, à six mille livres d'amende et privés de leur pension pendant un an, tout en étant étroitement surveillés par la police. Le 10 septembre, le ministre de la Guerre propose au Roi la réforme sans traitement d'Eustache Bruix: « Le sieur Bruix est mal famé et n'avait jamais été dans le cas d'être appelé à remplir un emploi de son grade dans un corps »32. Dans la plupart des cas, leur volonté initiale de continuer à servir l'armée ne faisait aucun doute. Tel est le cas d'Ambroise Cramer, ancien capitaine au 5ème Régiment d'Infanterie Légère, qui demande à être réintégré en octobre 1815. Il ne saura attendre plus longtemps sa réincorporation et finira par s'embarquer pour le Nouveau Monde où il rejoindra l'Armée unie des Andes dès juillet 181633. En décembre 1830, dans une lettre adressée au consul général de France à Buenos Aires, il décrira l'ambiance qui régnait en France au moment de sa séparation de l'armée : « Abreuvés de dégoûts et d'humiliations, proscrits même par ceux qui devaient nous défendre, j'ai pris la pénible détermination de passer en Amérique, pour offrir à ce nouveau berceau de la liberté, des services qui désormais étaient devenus dans notre malheureuse patrie un titre de réprobation (...)»34. Quelques anciens officiers de la Grande Armée vont être victimes de leur condition d'étrangers. C'est le cas notamment des officiers des unités polonaises, dont quelques-uns seront présents dans la saga française aux Amériques. Certains de ces officiers auront l'opportunité de servir dans leur pays d'origine mais préfèreront quand même servir la cause de l'indépendance des colonies espagnoles : tel est le cas du polonais Valérien Bulewski qui servira un temps sous les ordres du vice-roi de Pologne avant de partir pour le Nouveau Monde. L'article 13 de l'ordonnance sur l'organisation de l'armée, datant de la Première Restauration, assurait aux soldats issus d'anciens départements de l'Empire français le droit de continuer à servir. Ainsi, Joseph Rondizzoni, originaire de Parme, aurait pu attendre de meilleurs jours. Mis en demi-solde, le comte de Neipperg lui offrira aussi une position 26

dans sa patrie natale, mais il préfèrera tenter sa chance aux Amériques. Une grande partie de ces soldats est poussée par un même élan vers les États-Unis d'Amérique. Nombreux sont ceux qui quittent la France avec l'intention de participer aux luttes des colonies espagnoles ou encore pour faire fortune aux côtés des corsaires qui, sous des chefs français ou américains, sillonnent le golfe du Mexique et la mer des Caraïbes. Mais une partie importante de ces soldats se tourne simplement vers l'Amérique du Nord, parce qu'ils savent qu'ils y trouveront un pays ami et une terre d'accueil. Ainsi, les villes américaines de Philadelphie, New York, Baltimore et Boston vont servir de plate-forme pour l'aventure des exilés français aux Amériques35. Ils y ont été d'ailleurs précédés par de grands noms de l'Empire, à commencer par Joseph Bonaparte, ex-roi d'Espagne, arrivé en Amérique sous le nom de comte de Survilliers et installé à Bordentown, près de Philadelphie36. Un autre exilé de marque est le général LefebvreDesnouettes37, proscrit pour avoir fomenté plusieurs complots avant les Cent-Jours et qui tournera ses efforts vers les projets de colonisation de terres dans l'Alabama, le fameux projet du Tombighee. Il y a aussi les frères Lallemand, dont l'un est marié à la fille du banquier Stephen Girard. Comme on l'a vu, les généraux Grouchy et Clauzel font partie du cercle napoléonien, bien que tous deux soient soucieux de ne pas compromettre leurs chances d'un pardon du roi. Mais à côté de ces grands noms de l'Empire subsiste un grand nombre d'anciens militaires que n'attendent nullement de nouvelles fonctions, terres et richesses en France. Le ministre de France à Washington a décrit avec une condescendance teintée d'inquiétude l'état d'âme de ces exilés: « Réunis sur cette terre en assez grand nombre, leurs rapports journaliers, j'oserai dire leurs frottements continuels doivent nécessairement et malheureusement les exciter à faire entendre des bruits menaçants, à propager des calomnies, à rêver des désastres pour eux des triomphes, à se compromettre par des discours aussi insensés que révoltants (…)»38. Pour ces anciens militaires, les choix étaient limités. Leur capacité de se tourner vers divers métiers pouvait déjà être mise en doute du moment qu'ils avaient choisi l'exil. Restait la possibilité 27

de coloniser des terres nouvelles ; ce seront les projets du Tombighee et du Champ d'Asile, qui vont capter l'attention d'un certain nombre d'exilés français avec les résultats qu'on connaît. Mais tous ne pouvaient espérer faire de bons colons et nombreux sont ceux qui veulent continuer à exercer le métier des armes. Certains chercheront à réintégrer l'armée française, réintégration impossible pour beaucoup du moment qu'ils sont démissionnaires. C'est le cas pour Pierre Rémy Raulet, né le 2 janvier 1792 à Thionville (Moselle). Fait prisonnier par les Anglais au siège de Badajoz (7 avril 1812), emmené en Angleterre, il rentre en France en juin 1814 et passe aux Chasseurs du Var. Il fait la campagne de Belgique en 1815. Demi-solde en juillet 1815, il démissionne de l'armée à la fin de l'année 1816 : « Ayant perdu tout espoir d'un avancement dans la carrière des armes, j'ai crus ne pouvoir mieux faire que de donner ma démission pour poursuivre ailleurs des chances meilleurs(…) »39. Il rentre en France après une année aux États-Unis et au Brésil où il est soupçonné par les autorités de Pernambouc de vouloir délivrer Napoléon. N'ayant pu réintégrer l'armée française, il repart pour l'Amérique du Sud, rejoint l'Armée unie des Andes et participe à l'expédition du Pérou. En attendant, à ceux qui veulent continuer le métier des armes, l'Amérique latine va offrir un vaste champ d'action. Ils se lanceront dans cette aventure imbus d'une mission. Ce ne sont pas de simples mercenaires. L'anecdote de Maurice Persat qui décline une aide que Bolivar lui offrait de sa cassette personnelle nous semble digne d'être retenue40. La plupart chercheront aussi des emplois dignes de leurs talents militaires. Au passage, ils chercheront à implanter en terre américaine les techniques acquises au sein de l'armée française et, au-delà, les principes qui animaient l'armée de Napoléon et la France impériale. C'est l'essence du projet politique, expliquée quelques années plus tard par le général Brayer : « De mettre en rapport l'éducation guerrière avec les lois qu'inspirent le courage; avec l'étude et le travail qui font naître l'habileté, la science; avec enfin, tout ce qui forme des soldats, des officiers, des administrateurs, des hommes d'état et des généraux citoyens qui sont aussi l'honneur l'appui et la gloire des bons gouvernements!.... Des gouvernements nouveaux surtout, où la sagesse et le génie d'hommes supérieurs élèvent bientôt leur pays au niveau des nations les plus respectables »41. 28

Chapitre 2 Un projet d'enlèvement de Napoléon à Sainte-Hélène

Le 24 juillet 1817, le consul général de France à Philadelphie, Petry, informait le ministre du roi aux États-Unis, Hyde de Neuville, au sujet de la curieuse visite d'un certain "général Roul", rapportant les détails d'un plan d'enlèvement de "Bonaparte" à Sainte-Hélène: « L'exécution du projet d'enlever Bonaparte de l'Isle de St.Hélène, tramé par Joseph Bonaparte lui est confiée. Depuis quarante-trois jours il les a su bien écouter pour bien les connaître. Joseph a reçu pour lui et lui a remis un plan gravé de cette île apporté par Rousseau, valet de Bonaparte, auquel sont apposées les deux signatures suivantes: Bonaparte, Napoléon.(...) »1. Le 4 août, dans un rapport, Hyde de Neuville communiquait ses impressions au duc de Richelieu2 sur ses entretiens avec Roul3. Qu'en était-il vraiment de ce soi-disant projet d'enlèvement et quelles étaient ses ramifications? Aujourd'hui encore les avis sont partagés sur l'importance qu'il faut accorder à ces cris d'alarme, en premier lieu parce que ces projets d'enlèvement s'accordent mal avec la légende de Sainte-Hélène telle qu'elle a été conçue par Napoléon lui-même et ses compagnons d'exil, ensuite, parce que les principaux "délateurs", en l'occurrence les colonels Roul et Latapie4, n'eurent qu'un crédit limité aux yeux de leurs interlocuteurs, finalement parce qu'aucune action concrète n'est venue confirmer par la suite ces affirmations qui sembleraient dignes des rêveries d'un Picrochole si on ne connaissait l'ardeur qui animait les partisans de l'Empereur déchu. Mais après tout, qu'ils soient le fruit de vantardises inspirées par la mélancolie et l'alcool ou le reflet d'une détermination sérieuse et collective, quels ont été l'importance et le rôle joués par ce ou ces projets d'enlèvement dans la saga des soldats français en Amérique et particulièrement pour ceux qui se sont engagés en faveur de l'indépendance du Chili ?

29

Mais quel était au juste le projet d'enlèvement dénoncé par Roul ? Le consul général français à Philadelphie en donnait les détails dans son rapport à Hyde de Neuville (24 juillet 1817) : « Desnouettes est chargé de faire acheter deux goélettes de 300 tonneaux, armées de canons de 12 et ayant fourneau pour faire rougir les boulets. Les frères Lallemand le sont de recruter les officiers et les hommes. Les officiers se rendent de Philadelphie à New York et Baltimore pour se réunir à Annapolis (...) Le colonel Latapie est déjà parti avec 32 officiers pour Pernambouc : Le rendez-vous de cette infâme expédition est l'île de Fernando de Noronha à 70 lieux du Brésil (...) Là doivent se réunir les officiers français de Buenos Aires au nombre de 80, environ 700 des ÉtatsUnis, les deux goélettes et le vaisseau de 74 armé par Lord Cochrane5 et ayant à bord 800 matelots, deux à 300 officiers français ainsi que Latapie. Ces forces réunies doivent marcher sur Sainte-Hélène, attaquer les vaisseaux anglais de croisière, les brûler et faire ensuite trois attaques, l'une sur la capitale, l'autre à Sandybay et la troisième sur Prosperous Bay. La première est faite pour attirer les forces anglaises. La plus grande partie des forces de l'expédition marchera du second point pour attaquer le fort qui est au milieu de l'Ile et avec le reste de l'expédition marchera à la demeure de Bonaparte, l'enlèvera, le mettra à bord du plus fin voilier qui se trouve dans la Baie et qui débarquera dans les ÉtatsUnis. Le général Roul ne doute pas du succès et que tout peut s'exécuter comme je viens de dire (...) »6. Selon Roul, la sœur du général Wilson7, connu en France pour avoir favorisé l'évasion de Lavalette8, était allée à Bruxelles où elle et Lord Cochrane s'étaient entretenus avec le colonel Jeannet, fils du général, arrivé ensuite à Philadelphie. Ils lui avaient désigné le "général" Roul pour être le commandant de l'expédition. Bonaparte lui-même aurait dit à Rousseau, en lui remettant le plan de l'île, qu'il comptait sur ce général (sic). Toujours selon Roul, le général Brayer lui avait parlé du projet avant qu'il ne quitte Buenos Aires. Clauzel, Grouchy, Desnouettes et les deux frères Lallemand venaient de se réunir pour parler de ce projet à Joseph Bonaparte. Le colonel Grouchy, fils du général, n'ignorait rien de la conspiration. Enfin, une goélette légère armée de quatre canons de 14 et de douze à seize petites caronades, se préparait à partir de ce port (Philadelphie) pour Sainte-Hélène, pour observer les positions de la croisière et les forces anglaises et venir au devant de l'expédition lui en rendre 30

compte. Et le consul Petry de conclure que la soumission de Pernambouc9 et la défection du général Roul devraient changer ce plan. Roul, cependant, devait continuer à paraître dévoué à la cause pour essayer de prendre connaissance des changements que l'on ne manquerait pas d'apporter à ce plan : « Bonaparte arrivé aux ÉtatsUnis, le projet est de le porter à Cherbourg dans une frégate et de courir la chance du succès ». En complément au rapport de Petry, Hyde de Neuville expliquait ensuite au duc de Richelieu que les déclarations de Roul coïncidaient avec d'autres renseignements qu'il tenait de sources plus sûres: « Ses exagérations me prouvent qu'il n'est qu'à moitié dans le secret et qu'il n'a fait pour ainsi dire qu'écouter aux portes, mais alors ce qu'il a entendu coïncide si bien avec d'autres renseignements sur lesquels je puis compter, que mon inquiétude n'en est pas moins grande, car les mensonges de cet individu, ce qu'il prétend savoir et ne sait pas, n'empêchent point que le plan existe, d'embarquer secrètement un très grand nombre d'officiers français, que Sainte-Hélène et novembre, ne reviennent sans cesse comme des points de mire, que les deux hommes arrivés de SainteHélène ne soient dans l'attente d'un départ prochain, que tous les chefs ne se trouvent en ce moment réunis à Philadelphie chez Joseph, que beaucoup de militaires ne s'assemblent à New York et à Baltimore (...) »10. Et puis il y avait toujours la possibilité que Roul ait été envoyé par les conjurés eux-mêmes, à manière de diversion. Mais dans ce cas la question restait ouverte : une diversion pour cacher quoi? Et Hyde de Neuville de rappeler les propos de St-Jean-d'Angély sur un soulèvement en France, des propos que ses compagnons avaient tenté de déguiser en les banalisant comme les propos d'un fou mais que les agents de la France restaurée ne prenaient pas à la légère. En tout cas, Neuville n'écartait pas l'hypothèse de Sainte-Hélène11. Autre fait marquant : l'arrestation plus tard à Pernambouc du colonel Latapie, mentionné par Roul, aux côtés d'un camarade autrichien. Le 3 décembre 1817, Maler, le chargé d'affaires français à Rio de Janeiro, adressait une lettre au marquis de Monchenu, commissaire français à SainteHélène pour l'informer des détails de cette arrestation et des déclarations de Latapie12. Rappelons qu'à Rio de Janeiro Maler devait déjà se préoccuper de la présence de bonapartistes exaltés, comme le général Hogendorp13 qui avait choisi une vie d'ermite au 31

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