//img.uscri.be/pth/890184f5cbf13dd2137757d2436ff8b1e54fc6f6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les villages de Paris

De
300 pages
Parallèlement à une montée des pouvoirs locaux, émerge ou réemerge actuellement à Paris la notion " de quartier à échelle humaine" : de "village dans la ville". Ou se situe cette dimension et quelles réalités transfigure-t-elle dans la ville de demain? L'ouvrage tente de cerner ce phénomène social par l'approche de quatre anciens et vrais villages de la "Petite banlieue" parisienne du XIXe : Belleville, Charonne, Auteuil et Passy. L'auteur nous brosse le portrait vivant de ces lieux.
Voir plus Voir moins

LES VILLAGES DE PARIS Belleville, Charonne, Auteuil et Passy: lTIytheset réalités d'un espace COlTIlTIUnautaire

Thierry F A YT

LES VILLAGES DE PARIS
Belleville, Charonne, Auteuil et Passy: mythes et réalités d'un espace communautaire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collectioir souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions
François DUCHENE, Industrialisation et territoire. Rhône-Poulenc et la construction sociale de l'agglomération roussillonnaise, 2002. Michel MOTTEZ, Evry 1965-2007, 2002. Laurent DESPIN, La refondation territoriale: entre le monde et le lieu, 2003. Xavier XAUQUIL, L'investissemement industriel en France. Enjeux contemporains,2003. Claire BROSSAUD, Le vaudreuil ville nouvelle (Val de Reuil) et son « imaginaire batisseur ». Identificationd'un champ autour d'une ville,2003. Jean MAGERAND et Elisabeth MORTAMAIS, Vers la Cité hype rmédiate, 2003. Gilles-Antoine LANGLOIS, Des villes pour la Louisiane française. Théorie et pratique de l' urbanistique coloniale au 18èmesiècle, 2003. Laurent DESPIN, La refondation territoriale: entre le monde et le lieu, 2003. Xavier XAUQUIL, L'investissemement industriel en France. Enjeux contemporains,2003. Philippe BOUDON (éd.), Langages singuliers et partagés de l'architecture, 2003.

~L'Harmattan,2003 ISBN: 2-7475-4991-7

A mes parents. A mon frère.

REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier:
Laurence, pour son soutien, son amour et les réponses qu'elle a su me fournir quant à mes interrogations. Sarah, ma fille, pour sa tendresse et son amour qui me donnent la force de continuer à évoluer dans ma vie personnelle. Monsieur Bernard Haumont, mon directeur de recherche, pour ses conseils, sa patience aussi et, bien sûr, son expérience des faits urbains et sociologiques qu'il a bien voulu partager avec moi et qui ont aidé à la maturation de mes analyses. Messieurs Daniel Ponsard et Henri Dugué, respectivement curé de la paroisse Notre-Dame de Grâce de Passy et diacre de la paroisse Notre-Dame d'Auteuil, pour leurs informations précieuses sur la vie locale de ces deux sites, leur connaissance des sociétés qu'ils côtoient au quotidien, leur compréhension et leur accueil
chaleureux.

Je tiens également à remercier tous ceux et toutes celles, souvent inconnu(e)s, qui se sont laissé approcher, interviewer ou tout simplement observer au fil de ma recherche laquelle, je l'espère, leur fera honneur. Enfin, je tiens particulièrement à exprimer ma gratitude, mon respect et mon admiration à Madame Odile Chevalier-Gaudet, aujourd'hui décédée, qui fut présidente de l'association du C.E.P. (Connaissance de l'Est Parisien) à l'époque où j'entreprenais cette recherche. Je la remercie pour ses prêts (L'Ami du 20e et Quartier libre) qui ont permis la réalisation de cette étude, pour ses renseignements, sa gentillesse et son dévouement. Je lui dédie cet ouvrage en hommage ainsi qu'à sa famille afin d'exprimer à cette dernière ma considération et mes condoléances.

« Prends garde à l'image! » Jacques Lacan (1901-1981)

INTRODUCTION
A l'heure de la globalisation des échanges économiques mettant à mal les types de sociétés hérités de la période industrielle des XIXe et XXe siècles, on assiste à des formes d'émergences identitaires jusqu'à présent en latence. Cette réappropriation d'un « Soi », structurée autour de nouveaux réseaux affinitaires aux dépens d'une collectivité où «l'être ensemble» était lié au sentiment d'appartenance nationale, pose actuellement la question de la réalisation citoyenne instituée par les principes démocratiques. Ce nouveau phénomène électif laisse transparaître un type de défense sans doute destiné à canaliser les angoisses et le stress générés par la confrontation d'une histoire «individuelle» à préserver dans un cadre restreint et d'une collectivisation généraliste et transhistorique. En cela, ce phénomène se rapprocherait quelque peu d'une sorte de «retour à la nature », pour reprendre les termes chers aux mouvements écologiques nés justement de la mondialisation et du désir d'un développement durable. Dans tous les cas, cette tendance se concrétise selon Françoise Choay par: «une réappropriation du local, du patrimoine (quel qu'il soit) en tant que valeur d'usage identitaire qui s'oppose à la «chosification» en produit économique de celui-ci, à sa « muséification » (alors que bien souvent la «patrimonialisation» devient synonyme de figement) et donc à sa dépersonnalisation en tant que valeur inaltérable (et audelà à la dépersonnalisation des hommes qui s'y réfèrent).» (Itw. 2001). Cette résistance et cette persistance du local au niveau des sociétés modernes, nous le rappellerons, sont aussi visibles à travers

les médias télévisés: J.T., documentaires et autres, la presse écrite et divers ouvrages scientifiques ou grand public. Tous, parce qu'ils sont susceptibles de produire des évolutions au sein de nos sociétés, exercent une influence profonde sur celles-ci et sur les individus qui y sont insérés. Ces outils médiatiques et didactiques, qui sont les axes de la présente recherche, servent en effet de relais ou plutôt, pour reprendre des termes «lacaniens », «de points de capitons heuristiques et pragmatiques, entre l'imaginaire individuel et collectif (grand émulateur des pensées humaines conscientes ou inconscientes, selon Sigmund Freud et Carl-Gustav Jung) et le réel qui se dégage de la symbolique des référents (objets ou sujets), de leur codification sociale et de leur interprétation immédiate. » (LACAN (J.), 1998). Cette interprétation « objectale », pouvant d'ores et déjà se concrétiser pleinement à travers des stratégies et des discours structurés autour de thèmes fortement mobilisateurs touchant directement aux modes de vie et surtout aux modes de pensées dans des actions à l'égard de l'environnement, des traditions, de la culture, etc., laisse entrevoir tous les enjeux et toutes les tensions sociales qui en découlent inévitablement. En effet, il apparaît clairement qu'ici le patrimoine perçu en tant que référent direct de l'identité, lorsqu'il est vécu familièrement, ainsi que l'affect qu'il dégagent, renforcent l'imprégnation des résidants et le sentiment d'appartenance à un groupe, tout en garantissant la sécurité et la part d'avenir dues à chaque individu. Des garanties que n'offrent apparemment plus, justement, les Etats modernes, ni non plus les institutions bureaucratiques qu'ils ont générées. Ces modalités planétaires et récurrentes, qui sont en quelque sorte des semblants de réponses critiques à l'encontre de « l'artificialisation» du monde, se retrouvent également, mais sous des traits différents, à l'échelle des villes: «grande machine à produire la citoyenneté. » (ELIAS (N.), 1991). Ainsi, assistons-nous ici aussi à l'apparition de formes «d'isolats» sociaux se structurant autour de regroupements communautaires de type ethnique, religieux, culturel ou autour de bandes, etc., au sein des quartiers de banlieues dites sensibles ou même dans ceux de centres urbains. C'est-à-dire dans des lieux qui servaient autrefois de supports à l'intégration des

10

individus dans la collectivité. Ces marqueurs sociaux, qui ne sont certes pas nouveaux, deviennent sur fond de crise socio-économique autant de formes de territorialité, de ségrégation et de fracture sociale dangereuses pour la démocratie (1). Ici, en effet, « l'intégration au quartier, au groupe social, se fait par défaut d'intégration à la société. »(DONZELOT (J.), 1999). Si ces phénomènes touchent surtout les «laissés-pourcompte» d'une société qui avance trop vite, certains diront «trop mal », ils touchent également les classes sociales privilégiées et donc parfaitement intégrées. En effet, ces dernières désirant se prémunir contre un avenir incertain, qu'elles contribuent pourtant à construire, s'isolent à l'abri de «ghettos dorés ». De nos jours, comme le souligne Marie-Christine Jaillet, ces ghettos prennent même parfois la forme de sécessions avec la société globale. C'est le cas notamment avec les « gated communities» des Etats-Unis, avec les « condominos fechados» du Brésil ou avec les «fraccionamentos cerrados» du Mexique. Ces espaces clos sont devenus les antinomies les plus extrêmes de la «brutalité» et de l'incivilité du monde actuel. Des « déliquescences» liées, dans l'inconscient collectif des couches moyennes ou supérieures, à toutes les zones de «non-droit» représentées par les townships, les favelas, les bidonvilles, les cités de banlieues sensibles et autres « ghettos de pauvres» qui sont autant de no man 's lands au sein des sociétés modernes (2). Tous ces lieux ou plutôt ces non-lieux représentent «la ruine de l'espace commun comme base de la société. » (DONZELOT (J.), 1999). Particulièrement parce qu'ici « l'être ensemble» cède peu à peu la place à «l'entre-soi ». Mais aussi parce qu'ici les luttes urbaines des années 1960-1975, concernant la qualité de la vie de l'ensemble des citadins, font place à de nouvelles formes de solidarités, dites de proximité, qui s'apparentent de plus en plus à une

(1). Je renvoie le lecteur aux très bons ouvrages de RONCAYOLO (M.) et d'AGlER (M.), intitulés respectivement La ville et ses territoires et L'invention de la ville: banlieues, townships, invasions et favelas, qui sont exposés dans la bibliographie. (2). Ces espaces sont très bien décrits dans l'ouvrage de DUVIGNAUD (J.), Lieux et non-lieux, édité chez Galilée (voir la bibliographie).

Il

sorte de « grégarisme» que l'on pourrait qualifier d'hypertrophié. Tous ces paramètres soulèvent des interrogations majeures sur la ville de demain et de nouvelles perspectives quant à son rôle socialisateur sur la société globale, en général. Car c'est dans l'espace urbain, en effet, que se conjuguent le plus le passé, le présent et l'avenir de l'humanité dans le cadre de la citoyenneté. Cette «question urbaine », rejoignant la «question sociale» de ce début du XXIe siècle, est un véritable défi pour toutes les parties en présence. C'est évidemment le cas pour les politiques qui cherchent des réponses appropriées pour maintenir une certaine cohésion et continuer à exercer un certain contrôle dans une société bouleversée par un relâchement des liens sociaux donnant un sens au collectif et surtout une désaffection grandissante de l'Etat de la part des individus. Dans ce contexte, il semblerait que le concept de ville « modèle» et «standardisée» hérité de Thomas More et de bien d'autres philosophes de l'époque, que les hygiénistes des XIXe et XXe siècles appelaient de leurs vœux pour réformer les sociétés humaines, fait place à celui« d'une ville par partie» (LUCAN (J.), 1997). Cette thèse, où la ville serait garante de notre identité socioculturelle, est prônée à la fois par les aménageurs, les urbanistes et les politiques qui revoient à la baisse leurs ambitions concernant les aménagements urbains face au poids de l'opinion publique qui, par le biais des associations de défense de quartiers, s'élève contre la densification des «plans d'occupation des sols» (P.O.S.) des îlots, mais aussi contre les opérations de destructions et de reconstructions massives dénaturant les cadres de vie urbains. Concrètement cette nouvelle conception d'un urbanisme à «visage humain », tenant compte de l'hétérogénéité des paysages et des populations y résidant, a donné lieu à des aménagements nettement plus respectueux que par le passé et à une plus grande concertation entre les acteurs sociaux concernés par la vie locale. C'est en ces termes, par exemple, que sont nées les formes de «démocraties locales». Définies au sein des Comités de quartier institués par la loi relative à la «solidarité et au renouvellement urbain» (loi S.R.U.), celles-ci ont pour objectif principal de débattre

12

sur le bon usage des P.O.S. au sein des quartiers (3). Ce changement marquant, où transparaît un désir évident de participation citoyenne des citadins à l'égard de leur environnement social et urbain immédiat, se retrouve partout où le patrimoine historique, qu'il soit architectural ou humain, renvoie en boucle et dans les termes touchant aux symboles, à l'imaginaire et au réel à la notion, parfois vague, d'identité (4). Ainsi, comme le souligne Françoise Choay « ces retrouvailles corporelles avec des lieux, par le truchement d'un bâti articulé et différencié, servent de support à l'identité humaine et sociale, puisqu'on ne peut devenir citoyen du monde, qu'à condition d'appartenir à un lieu. » (2001). C'est dans cet esprit imprégné de « sens commun» lié à une histoire patrimoniale, d'où peut émerger une société civile a priori plus « saine », que s'inscrivent certaines des réponses aux enjeux sociaux de ce début de siècle. Toutefois, si le local semble être une réponse adaptée à l'homme, il n'en demeure pas moins un bon nombre de paradoxes et d'ambiguïtés propres à la personnalité de chacun. C'est-à-dire, en l'occurrence, propres aux individualités à « préserver» face à la collectivité. Ces paradoxes, où l'on entrevoit un désir de promiscuité et de communication avec « l'Autre », tout en gardant ses distances, une envie de s'ancrer, de s'amarrer à un lieu et à des habitudes de vie, à une communauté et/ou à un groupe social déterminé, tout en souhaitant ardemment s'intégrer au monde et ainsi participer de la modernité et du progrès, peuvent rejoindre également les dualités décrites plus haut. Notamment avec l'apparition, là encore, de phénomènes pour le moins ségrégationnistes. Ainsi en est-il de la montée du nimby (not in my backyard! : construisez où vous voulez

(3). Ces démocraties locales, dont celle de Porto-Alegre au Brésil est la plus aboutie, existent aussi dans les arrondissements parisiens, où elles prennent l'appellation de « Comités de quartiers ». (4). Ce postulat, faisant le lien entre architecture et identité entrouvre la porte à une certaine réflexion psychanalytique concernant la relation entre «signifiant» et « signifié» qui s'opposent, mais se rejoignent à travers des images extérieures filtrées par des interprétations intérieures et structurent la pensée et la personnalité de l' individu. 13

mais pas chez moi !) tendant à repousser les opérations d'urbanisme, mais aussi les initiatives sociales qui pourraient dégrader un cadre de vie jugé préservé des aléas sociaux actuels. Ou encore de la montée de sentiments élitistes, comme une certaine «appréhension de la société de manière topologique, à partir de l'inégale notoriété des lieux, où l'adresse vaut presque pour condition sociale. » (JAILLET (M.-C.), 1999). Ces sentiments, renvoyant l'homme à sa seule condition sociale et non plus à la citoyenneté, se retrouvent à Paris. Par exemple, dans les quartiers chics tels que le « triangle d'or» délimité par les avenues Montaigne, Georges V et des Champs Elysées. Ils se retrouvent aussi dans tous les « beaux quartiers» représentés par les 16e, 7e et ge arrondissements de Paris, par le sud-ouest du 17eet par la commune de Neuilly. Tous ces espaces de privilèges sont autant de signes d'une altérité sociale, si ce n'est d'une altération de la société qui se destine à rejeter «l'Autre », notamment lorsque celui-ci est assimilé aux dangers de la ville, c'est-à-dire ici le « pauvre ». De ce fait ces espaces touchent au problème des représentations mutuelles et posent l'inévitable question sur le sens du local comme outil d'intégration ou comme moyen de ségrégation à l'ensemble de la société. C'est en ces termes que prend effet la « notion de village» dans la ville, thème de cette recherche. En effet, qui mieux que ce lieu métaphoriquement limité par des îlots concentrant quelques centaines d'habitants à l'hectare peut être à même de représenter ce sens du local tant apprécié dans une ville? Qui mieux que « le village dans la ville» peut être à même de relier de manière affective l'habitant à son environnement (5)? Un environnement qui, même s'il est vécu avec plus ou moins d'intensité par les individus le pratiquant au quotidien,

(5). Selon Bruno Bettelheim, cet aspect des représentations des lieux apparaît dès la prime enfance. Avec tout d'abord: «une approche intuitive de son espace (référentiel égocentré), puis une élaboration plus juste des distances (référentiel exocentré). Par cette appréhension l'espace structure la personnalité et l'identité de l'enfant au fur et à mesure de son évolution, parce que le lieu de vie se dessinant comme une entité spatiale et sociale immédiate amplifie les liens affectifs que l'on a de lui. ». 14

s'apparente à un espace humain et chaleureux. Ici, plus qu'ailleurs en fait, «l'espace du citadin, saisissant la ville à travers ses propres schémas mentaux, devient par là même source de haine et d'amour. » (NOSCHIS (K.), 1994). Ainsi, même si nous sommes loin aujourd'hui de la dualité ville/campagne si chère à l'écologie urbaine des années 1950-1960 et surtout 1970-1975 (6), cet espace utopique qui s'inspire à la fois du symbolique, de l'imaginaire et du réel reprend tout son sens face aux «tentatives d'homogénéisation» des sociétés et au désir que les individus ont de s'en préserver. Parce qu'inéluctablement cette homogénéisation renvoie à une réduction des spécificités identitaires, des individualités en des termes inacceptables, car comparables à la « mort ». C'est la raison pour laquelle, d'un point de vue purement psychanalytique qui ouvre à lui seul une piste de recherche à long terme, «l'idée d'un village» peut inconsciemment apparaître comme un rempart, un refuge confortable, comparable à la «matrice utérine », reflet de notre désir de sécurité et de chaleur; à l'omphalos nous permettant de plonger dans nos racines et de là recouvrer une seconde et pourquoi pas éternelle jeunesse. En dehors de cet aspect renvoyant directement à une relation affective entre l'habitant et son environnement, la «notion de village », et c'est là précisément notre propos, peut, de façon implicite et explicite, être saisie en des termes plus concrets se défmissant de manière sociologique, politique et économique. Economique tout d'abord, parce que «l'image du village» est fortement positive, vu comme un gage de qualité pour le citadin « en mal de tradition ». Un label qui, sous couvert d'un «patrimoine menacé », amplifie les ventes de produits commerciaux lors des emplettes quotidiennes. Un label, encore, qui prend effet avec les biens immobiliers qui voient leur valeur croître, souvent inconsidérément, en s'appuyant sur des thèmes très forts comme l'environnement, la sécurité, etc.

(6). En France, cette notion de village, qui à l'origine se destinait à asseoir le gouvernement de Vichy à travers la devise: «travail, famille, patrie» durant la Seconde Guerre mondiale, émergera dans la ville vers les années 1950 par opposition au bétonnage des villes, puis resurgira de manière politique durant la campagne présidentielle de Mitterrand en 1981. 15

Politique par la suite, parce qu'à travers cette image transparaît un désir évident d'insérer, d'ancrer une population et surtout, au niveau local, d'homogénéiser un électorat sans cesse changeant. Sociologique enfin, parce que de manière informelle cette image peut être ressentie comme une marque de privilège significative vis-à-vis des autres citadins. Nous le voyons à travers ces trois appréhensions, identifié comme tel le village, synonyme d'attachement et de devenir individuel, devient aussi source d'inspiration discursive et d'enjeux divers créés à partir d'aspirations et d'interprétations collectives. C'est sans doute pourquoi cette image de village a tendance à se généraliser un peu partout et cela «à grand coups d'historicité présumée sans rapport avec leur réalité historique et parfois même au détriment du réel potentiel et de la valeur patrimoniale de ces lieux. » (ENGRAND (L.), LORTIE (A.), 1998). Elle apparaît même dans certaines villes nouvelles que les aménageurs et les commerçants chargent de toponymes s'apparentant au folklore et à l'imagerie rurale. De plus, se concrétisant à travers des thématiques telles que la culture, l'identité et l'évolution sociale, qui deviennent sous couvert d'une identité à défendre (7) autant de revendications touchant directement aux intérêts individuels et collectifs, cette notion réactualisée devient une idéologie à part entière. Cette « idée villageoise », pouvant surgir partout où l'homme se sent menacé (8), devient encore plus flagrante lorsque l'histoire, à

(7). Cette identité se définira alors par un sentiment d'appartenance à l'histoire du quartier où transparaît une profonde appropriation de son espace: « C'est ma rue! Mon immeuble! Mon quartier! » (8). Ce sentiment d'agression, ressenti par les habitants, existe également dans les quartiers récents et même les cités modernes en rénovation. Ce qui induit en fait que ce ne sont pas les bâtiments qui sont significatifs ici, mais plutôt la vie sociale et l'histoire qui y sont attachées, même si celles-ci sont souvent parfaitement informelles en ces lieux. Ainsi, cet environnement physique, avec qui nous nouons des relations affectives, participe pleinement au processus d'investissement psychologique en se rappelant sans cesse à nous. C'est pourquoi on ne peut s'étonner « que la perte de son quartier, présage bien souvent de la fin de la reconnaissance que l 'homme a de lui-même. » (MITSCHERLICH (A.), 1970).

16

travers le paysage urbain et le paysage humain tous deux repérés et signifiés, reflète encore l'ambiance présente en interagissant sur les émotions humaines. C'est le cas à Paris avec les anciens et véritables villages qui sont devenus, après la Révolution, les communes de la «Petite banlieue» (9). En effet, annexés à la capitale en 1860 ces lieux, s'ils n'existent plus en tant que tels, possèdent encore quelquesuns des attributs propres à leur passé. Avec notamment un paysage urbain hétérogène: maisons rurales éparpillées parmi des résidences modernes, petites églises, parcellàires ruraux, rues asymétriques, etc. qui tous, à travers leur temporalité et leur symbolique, servent à garantir le maintien de l'identité de l'habitant. Et cela, malgré les transformations du paysage inhérentes au développement urbain. Mais aussi avec un paysage humain hétéroclite marqué par des souvenirs historiques, tels que la Commune de 1871 et ses dizaines de milliers de Parisiens morts pour la cause qu'ils défendaient, par le passé industriel et ouvrier, bourgeois et rentiers et par des activités liées aux petits commerces traditionnels et à l'artisanat qui cristallisent encore des formes de sociabilité pouvant se rapprocher des anciennes structures sociales héritées de l'industrie ou encore des communautés villageoises. Et cela, malgré les mutations socio-économiques du siècle écoulé (10). C'est dans ces espaces ayant conservé une certaine «mémoire historique», un certain «pittoresque» architectural et humain, que l'on retrouve le plus les trois termes «lacaniens» qui structurent si bien la pensée humaine et le développement de l'identité de l'individu. C'est ici, en effet, que le passé se conjugue le mieux au présent à travers les enjeux reliés à l'émergence de discours revendicatifs à l'égard du cadre de vie prônés par les associations de

(9). Quinze villages, auxquels s'ajouteront les communes de Grenelle et des Batignolles, ceinturaient autrefois Paris. Vaugirard, Auteuil, Passy, Montmartre, La Chapelle, La Villette, Belleville, Charonne, Bercy, seront entièrement annexés à la capitale, tandis que Neuilly, Saint-Mandé, Ivry, Gentilly, Montrouge et Vanves se verront amputés d'une partie de leur territoire. (10). Ajoutons ici que cette image villageoise est d'autant plus appréhendée comme telle, là où le relief permet à la fois de respirer un air plus « pur» que dans le cœur de Paris et de « s'isoler» du reste de la ville. 17

défense qui foisonnent dans ce type d'espace et sont relayées par les médias et autres supports tangibles, dont l'écrit sur lequel s'appuient les analyses de cet ouvrage. En effet, ce dernier, plus que les images télévisées, se destine par sa puissance d'évocation et sa rhétorique à transmettre des informations, des idées et des normes sociales qui, par l'entremise de symboles dialectiques, sont appropriées pour toutes sortes de revendications sociales. Mais aussi, nous le verrons, pour exercer un tant soit peu un « contrôle» indirect sur les groupes et les individus à un niveau local. C'est également en ces lieux que la question de l'intégration de l'individu à la société par le quartier qu'il habite émerge. En effet, avec ses liens relationnels, caractérisés par une étroite articulation entre l'espace bâti et la communauté de vie, apparaissent également les formes de ségrégation dont nous avons parlé plus haut. Ainsi, Belleville, qui affiche son melting pot et revendique, sans doute en référence à son passé révolutionnaire et ouvrier, sa spécifité « bellevilloise» (DELCHER (H), 1995-1997), voit dans le même temps ses populations immigrées depuis peu, telles que les Yougoslaves, les Maghrébins, les Turcs, les Kurdes, les noirs africains et les Asiatiques: « se réclamer plus que tout autre chose du « droit à la différence ».» (MaRIER (F.), ROVERCHON (C.), 1994). Ou encore Charonne qui après avoir échappé, au nord de la rue Saint-Blaise, à la destruction, grâce à sa petite église moyenâgeuse classée «monument historique» et au combat des associations locales, a vu sa population «de souche» être remplacée par une nouvelle population composée de cadres et cela au grand désespoir de tous les nostalgiques de ce quartier perçu encore comme un pôle ouvrIer. C'est encore le cas à Montmartre: « le parangon des villages parisiens, le dernier authentique! », selon monsieur Bertrand, que les habitants exploitent touristiquement, tout en clamant haut et fort la spécificité historico-culturelle de ce lieu et que, dans le même temps, celui-ci est accaparé par ceux que l'on appelle aujourd'hui les « bourgeois-bohêmes » ou les «Bobos ». C'est-à-dire une population qui ne fait plus référence à l'histoire et à la culture de ce « village », si ce n'est pour se faire valoir aux yeux des «Autres », qu'ils soient résidants ou non.

18

Dans ce même registre social, les ex-noyaux villageois d'Auteuil et de Passy, s'ils préfigurent une certaine «ambiance villageoise », se caractérisent également par «un art de vivre, une fierté apparente d'être et de paraître, dans un lieu spécifique, où transparaît un « entre-soi» catégoriel, cher aux classes privilégiées.» (PINÇON (M.), PINÇON-CHARLOT (M.), 1989). Ainsi, s'afftrmer être de Belleville, de Montmartre, d'Auteuil ou de Passy, c'est également affirmer son appartenance sociale: populaire ou fortunée, exclusive ou ouverte et, au-delà, s'affirmer en tant qu'individu, mais toujours en référence aux « Autres ». Comme nous nous en apercevons, si la «notion de village» est diversement exploitée et/ou exploitable elle semble néanmoins, sur un autre registre, prendre une dimension nouvelle face à un monde qui parfois nous échappe. En effet, si très justement cette notion répond bien « aux aspirations compensatrices, à la stabilité, à la permanence de l'individu et cela même si l'intangibilité rassurante de la communauté villageoise est somme toute mythifiée en ville» (JAILLET (M.-C.), 1999), il s'en dégage de nombreuses ambiguïtés qu'il paraît juste de souligner. Ainsi, à partir de ses valeurs intrinsèquement humaines, ce type de lieu peut se révéler être un excellent médiateur entre les concrétisations individuelles et les structures socioculturelles changeantes existant ici, ce qui dans l'absolu amène à la citoyenneté et donc à l'intégration des individus dans la société globale. Comme il peut se révéler être un espace de ségrégation très nette. Et cela, même si les marqueurs de sélection que l'on y rencontre sont bien évidemment très fortement éloignés des modalités extrêmes stigmatisées par les «gated communities}) des Etats-Unis et autres agrégats sociaux de même type et de même contenance. C'est avec cette dualité entre intégration et ségrégation que cette étude présente un certain intérêt. En effet, à ce niveau de réflexion les médias, quels qu'ils soient, s'appuyant sur des discours mettant l'accent sur la mise en valeur d'un « caractère villageois », à travers des concepts subjectifs et des représentations symboliques, se révèlent être les supports les plus concrets entre les individus, leur identité et la dynamique sociale où ils s'insèrent. Ainsi, au-delà de la

19

simple étude sur la cohabitation entre les habitants d'un même lieu, la défense patrimoniale, relevant souvent d'un « narcissisme de classe », reflète également plusieurs types de conduite de ces mêmes habitants. Ces types de conduite sont souvent dictés avec plus ou moins d'efficacité par des acteurs dûment concernés par les enjeux locaux. Ainsi, politiques, aménageurs, urbanistes, promoteurs immobiliers, commerçants, «associatifs », curés, participent, avec des stratégies propres, à la construction d'images souvent stéréotypées et à la préservation des mythes, qui ouvrent sur des questionnements majeurs. Notamment, et c'est là notre problématique, sur le rôle de ces lieux quant à l'acceptation ou à l'exclusion de« l'Autre ». C'est ce portrait constitué d'imageries et de réalités qui s'affrontent par le biais de toute une palette de symboles dialectiques, qui vont bien au-delà du simple langage et souvent s'opposent très nettement, que je tente d'analyser à travers quatre espaces de vie. Anciens noyaux villageois des communes de la «Petite banlieue» parisienne, ceux-ci apparaissent comme étant les représentants les plus réalistes de l'ensemble des modèles exposés ci-dessus. Ces espaces sont Belleville qui représente toujours un excellent exemple de brassage multiculturel à Paris; Charonne au caractère pittoresque encore et toujours marqué par le passé; Passy à la population bourgeoise et affairiste, mais néanmoins vivant et Auteuil urbainement préservé et sociologiquement démarqué, où la politesse de « bon aloi» rythme le quotidien d'une société privilégiée (11). Par une approche empirique, nous tenterons de cerner dans un premier temps les éléments sociaux et paysagers les plus marquants qui caractérisent ces espaces les uns des autres et les individualisent

(11). Quant à Montmartre et sa « nuée» de touristes, Vaugirard, La Villette, La Chapelle, etc., noyés dans la masse urbaine, ils seront mis de côté. En effet, d'une part, ils ne correspondent pas vraiment à la réalité des villages que nous tentons d'expliciter ici et, d'autre part, leur étude rendrait plus complexe ce qui l'est déjà. Et cela, d'autant plus que les conclusions tirées dans cette étude peuvent servir comme prolongement de celles que nous pourrions faire sur ces espaces. Je renvoie donc le lecteur aux monographies, très bonnes par ailleurs, signalées dans la bibliographie.

20

vis-à-vis de la ville. Toutefois, parce que ce seul ouvrage ne peut vraiment rendre compte de l'ensemble des appréhensions composant les sociétés visées, mon champ d'étude se limitera ici aux seuls paysages humains et urbains qui, à travers l'histoire, structurent l'identité des résidants et la pratique qu'ils ont de leur cadre de vie, tout en spécifiant bien les enjeux socio-politiques et la dynamique, qui participent au cadre de vie, à l'intégration, etc. Cette première approche plutôt quantitative, nous conduira à parler des types d'identité que ces lieux produisent en interagissant sur les représentations des habitants et nous permettra, dans la seconde partie, de confronter toute cette symbolique avec la réalité présente. Celle-ci s'impose aux résidants, via la littérature, scientifique ou non, qui abonde, mais aussi par le biais de nombreux articles concernant des sujets locaux parus dans la presse nationale et locale durant les vingt dernières années. Ces sources, sur lesquelles je m'appuie pour construire mes analyses, fournissent de la matière à notre réflexion présente quant aux discours qui y sont exposés, parce que ces derniers laissent entrevoir certaines tendances et certains enjeux sociaux et urbains actuels. Des tendances et des enjeux que nous essayerons de saisir à travers une thématique qui s'affirme concrètement au niveau des représentations structurées par la symbolique et l'imaginaire. Cette thématique touche, de ce fait, à l'ambiance actuelle de ces lieux de vie qui dénote des discours fortement teintés de nostalgie du temps jadis où s'entremêlent, allègrement, culture urbaine et caractère rural. Puis, nous parlerons du cadre de vie qui stimule l'appréhension et l'appropriation des lieux par les résidants en les caractérisant par rapport à d'autres espaces et à d'autres populations. Nous tenterons, par ce biais, de cerner ce sur quoi repose l'intégration au quartier. Parce que celui-ci prend une ampleur considérable à travers une confrontation entre moderne et ancien, nous aborderons aussi le sujet de l'urbanisme qui mobilise tant les énergies des résidants actuellement. Enfm, nous verrons également quelques aspects de la vie de quartier et comment elle participe à la création d'éléments et de comportements sociaux qui intéressent particulièrement notre contexte d'étude, tels que la convivialité, la sociabilité, etc. Qui plus 21

est, cette approche, plus qualitative que la précédente, nous permettra de cerner l'historicité réelle des villages étudiés dans cet ouvrage visà-vis d'autres « modèles villageois» dans Paris. Toutes ces spécificités, s'ancrant dans l'actualité, nous serviront comme axes de réflexion et outils de comparaison qui nous permettront de souligner avec justesse tous les paramètres auxquels il faut s'attendre lorsque l'on aborde une étude sur ce type de lieu. Ainsi, essayerons-nous de cerner si les formes sociales, aperçues dans nos cas d'études, conceptualisent concrètement des espaces de ségrégation ou bien des espaces d'intégration au sein de la ville du XXle siècle. Nous verrons, toujours en nous gardant bien de ne pas généraliser, que c'est à travers les imageries et les mythes des uns et des autres, ainsi que les implications en résultant que se dressent le portrait du «village-urbain» actuel et le rôle qu'il peut jouer dans notre société. Cette synthèse entrouvrira la porte sur certaines perspectives de recherche dans les mêmes termes, mais sur d'autres espaces de type identique à ceux étudiés ici. Elle nous permettra enfm de conclure qu'au-delà de la simple monographie traitant de l'aspect sociologique et morphologique et de l'étude dialectique situant ces espaces dans un champ hypothétique pouvant faire apparaître, dans une forme ou une autre, une sorte « d'éclatement» de la ville en tant qu'unité sociale, transparaissent bien d'autres effets nettement plus positifs. Notamment, et c'est en ce sens qu'il faut considérer le contenu de cet ouvrage, le fait que ces lieux sont à même de développer un certain type de consensus entre les réalités socioéconomiques et urbaines actuelles. Ce qui permettrait, dans l'absolu, et à la condition bien évidemment que les groupes et les individus se réalisent pleinement comme participant à un « tout », de pallier à la «question sociale» de ce XXle siècle débutant et conditionnerait l'émergence d'une solidarité organique qui irait au-delà de la simple préservation patrimoniale.

22

Le cadre de notre problématique dans le contexte actuel: de l'espace

perçu à l'espace vécu

Nous l'avons vu succinctement dans l'introduction, la «notion villageoise» dans une ville, lorsqu'elle est effectivement possible et réelle, renvoie immanquablement à l'histoire et de ce fait à l'ambiance qui en résulte. Cette dernière influence, aujourd'hui encore, bon nombre de quartiers typiques de Paris et touche de manière perceptible nos quatre cas d'études. En effet, Belleville, Charonne, Auteuil et Passy, ainsi que leurs extensions spatiales: lieux-dits, écarts et hameaux, ont été de véritables villages avant d'être, après la Révolution, des communes. Vivant en dehors des « barrières de l'octroi» fixées par la « Ferme Générale» en 1780, qui imposait les Parisiens d'alors, ces villages se sont développés indépendamment de la capitale, tout en subissant les contrecoups de son essor industriel par le biais des faubourgs. Ces derniers représentant, en quelque sorte, des zones de contact entre la ville en pleine évolution et la campagne « figée» alentour. Ainsi, à Belleville et à Charonne, par exemple, naîtront les prolongements, «hors les murs », des faubourgs du Temple et SaintAntoine. Ceux-ci recevront les guinguettes, les maisons d'habitations et, à partir de 1830 (fin de la période de la Restauration), les usines et les lotissements d'ouvriers liés à la libre entreprise immobilière. Ces embryons urbains dessineront, mais de façons très inégales (1), de nouveaux quartiers, tels que le « Bas-Belleville» et« La Courtille»

(1). En effet, Belleville, de 1831 à 1856, passe de 9 699 habitants à 57 699 et devient la treizième ville de France par son poids démographique, tandis que Charonne passe dans le même temps de 2 433 habitants à 12 000 (Auteuil compte alors 6 343 âmes et Passy quelque 17 500).

sur la commune de Belleville, le «Petit Charonne» et «La FolieRegnault» sur celle de Charonne (voir les plans anciens dans le troisième chapitre). Ce sont ces espaces industrieux et populaires, mitoyens avec les anciens villages du Nord et de l'Est parisien qui, en les amalgamant inéluctablement, préfigureront les disparités futures avec l'Ouest « bourgeois ». Si elle a profondément marqué le tissu urbain et humain de ces lieux, cette progression urbaine se fera toutefois «au coup par coup» jusqu'en 1860, date de l'annexion de l'ensemble des communes de la « Petite banlieue» à Paris. Cette nouvelle étape, dans laquelle l'urbanisme en plein essor du Second Empire dessinera très nettement les contours physiques et sociologiques du Paris actuel (2), les rattrapera définitivement en formant les arrondissements de la « Couronne» que l'on connaît aujourd'hui et les bousculera de façon irrémédiable. En effet, les sociétés originelles composées aussi bien de ruraux que de notables locaux, coexistant depuis le XVIIe siècle avec des « gens de cour» et une population de Parisiens attirés par le charme champêtre des villages, disparaîtront pour toujours. Tout comme disparaîtront les activités rurales, alors centrées sur le maraîchage, la viticulture, etc. Néanmoins, ici aussi, les décennies qui séparent l'évolution de Paris, liée aux manufactures et à l'industrie naissante, et celle des villages de la « Petite banlieue» d'autrefois ont eu pour corollaire de ne pas tout transformer dans les paysages. En effet, si le paysage humain, où se mêlaient dès le début du XIXe siècle, et même bien avant, les carriers, les ouvriers et les employés travaillant dans les usines implantées sur leur territoire ou sur celui de Paris, ainsi que les bourgeois, les commerçants, les artisans et les petits rentiers, liés à

(2). Si avant l'annexion de 1860 la population bourgeoise s'implantait sur toutes les communes suburbaines, 1'haussmannisation, à travers la spéculation foncière galopante durant le second Empire et les réalisations immobilières de prestiges fleurissant surtout dans les quartiers Ouest avec leurs vastes et confortables appartements desservis par des « pièces à feu» (cuisines), se destinait à une catégorie sociale aisée, voire même très aisée. Ce qui accentuera l'opposition entre « l'Est populaire» et « l'Ouest bourgeois» encore visible actuellement.

26

Paris mais désireux d'échapper à l'octroi, s'est logiquement fondu dans la masse urbaine et industrielle de l'époque, le paysage rural a quant à lui subsisté partiellement. En effet, quelques-uns des « substrats» physiques propres aux villages ou plutôt à ce que les citadins perçoivent comme tels, apparaissent à travers le bâti, les voies, le parcellaire, etc. Ainsi, tandis que des espaces comme les anciens «villages de plaine », comme Bercy, La Villette et La Chapelle polarisant l'industrie lourde, ont quasiment disparu à travers leur urbanisation et leur industrialisation massive dès la première moitié du XIXe siècle, tandis que le Montmartre actuel s'est transformé aujourd'hui en une espèce «d'artefact» de village (3) servant de manne fmancière à l'industrie du tourisme, nos villages implantés sur des pentes difficiles d'accès pour l'urbanisation haussmannienne conservent (à l'exception de Belleville qui a connu une expansion nettement plus forte que les trois autres) encore des souvenirs nous renvoyant à un passé rural. Ces qualités intrinsèques, vestiges du temps jadis, que l'on devine à travers la composition générale de ces sites prennent actuellement une valeur de symbole face à la modernité ambiante « déifiée» par des réalisations urbaines issues d'opérations immobilières privées et/ou publiques de vaste ampleur qui contribuent à les effacer peu à peu. Cependant, ce gommage inhérent au «coup de pelleteuse» de la fm du XXe siècle qui a vu naître les « zones d'utilité publique» (Z.U.P.), puis les «zones d'aménagement concerté» (Z.A.C.) sur les quartiers défavorisés du Nord et de l'Est parisien et les grands espaces résidentiels de prestige sur des portions non négligeable de l'Ouest de Paris, n'a pas eu, on peut le deviner, les mêmes effets sur le tissu urbain local, ni le même impact auprès du public concerné. En fait, si

(3). Il n'en demeure pas moins que Montmartre, lorsqu'il est vécu par les individus de façon quotidienne et sincère, est le lieu d'une vie locale dynamique et intense dans laquelle I'histoire et les formes de sociabilité actuelles s'entrecroisent, créant des liens relationnels pouvant, dans l'absolu, être extrêmement poussés. Pour plus d'informations sur ce lieu « vivant », je renvoie donc le lecteur au mémoire de maîtrise de VASCONCELOS (E.-A.) qui a le mérite de nous décrire ces phénomènes.

27

des formes rurales s'inscrivent effectivement dans le paysage des lieux étudiés, il existe des disparités, comme nous le verrons, quant au niveau d'appréciation et de représentation de leur caractère soi-disant villageois. Ces différences sont principalement dues à des facteurs résultant d'une évolution socio-historique qui diverge d'Auteuil à Passy et de Charonne à Belleville, et même s'opposent nettement entre les deux premiers et les deux derniers. Avec, d'une part, des lieux assimilés, depuis la «Belle Epoque» et même avant, à des quartiers huppés et résidentiels évoquant la richesse, l'indolence et le snobisme de la bonne société, c'est-à-dire le « Paris chic ». Et, d'autre part, des lieux représentant, à travers des mythes historiques très souvent liés à la Commune, le «Paris populaire », ouvrier et vindicatif: le «Paname)} insolent et belliqueux des voyous, où la pauvreté et le vice se confondent dans l'inconscient collectif des petits bourgeois. Ce sont ces différences fondamentales qui posent les jalons de cette étude. C'est pour cette raison qu'il paraît judicieux dès à présent de les expliciter afin de mieux cerner les variations dans les représentations des sites étudiés et la pertinence historique de cette «appellation villageoise» dans des cadres urbains socialement différenciés, voire opposés, mais où la morphologie sociale et urbaine se côtoie, néanmoins, en créant un ou des liens entre l'imaginaire et la réalité qui vont bien au-delà de la simple notion de quartier. Toutefois, mon intention au préalable n'est point de retracer les évolutions historiques qui ont influencé le développement des uns et des autres dans leur globalité (d'autres auteurs l'on déjà fait), mais de découvrir, à travers les caractéristiques physiques et sociales présentes, les « points d'arrivée» nécessaires à la compréhension des chapitres suivants. En effet, ces points d'arrivée, «matières vives» de notre problématique, sont indispensables pour identifier l'image ou les images «villageoise(s)>> se reflétant dans le quotidien de nos quatre cas d'étude en regard et à travers des éléments thématiques visibles ou invisibles qui sont à même de défmir, avec leur impact émotionnel, ces espaces comme des «villages ». Et, au-delà, de percevoir comment ceux-ci influencent les pratiques quotidiennes et participent

28

pleinement à l'émergence de l'identité ou des identités résidentielles. Ces points d'arrivée sont nécessaires également pour cerner la ou les réalité( s) s'exprimant concrètement dans ces « sociétés en miniature », dans ces « univers à part» qui s'impriment en raison de la symbolique originelle et originale de ces lieux. Ce qui nous permettra, par la suite, de discerner et de déchiffrer les limites conceptuelles de ces espaces et comment ces limites, tracées mentalement, dépassent la réalité afférente aux anciennes limites historiques des villages et modifient la conception idéale que l'on en a. Un idéal qui se transforme souvent en « idéologie patrimoniale », nous le verrons plus loin. Il s'agit donc dans un premier temps de brosser le « portrait quantitatif» de ces espaces et de reconnaître les éléments clés dans les paysages rencontrés actuellement sur ces quatre espaces qui font d'eux des présupposés villages et les caractérisent les uns par rapport aux autres et surtout par rapport à la ville. Ainsi, pourrons-nous mieux défmir, avec le second chapitre, les liens de causes à effets qui se rejoignent à Belleville, Passy, Auteuil et Charonne et ceux qui les spécifient les uns des autres de manière formelle ou informelle dans leur tissu sociologique. Ces éléments humains et urbains à forte charge affective, préalablement déterminés en tant que «signifiants» et «signifiés », nous permettront de poser les fondements factuels d'un imaginaire se transposant dans la dynamique sociale actuelle touchant au patrimoine: cadre de vie, histoire et culture, vie de quartiers et urbanisme. C'est cette dynamique, dont les enjeux se défmiront d'eux-mêmes au fil de la lecture d'articles ou de documents écrits par divers acteurs de la vie locale, tels que les membres des associations de quartiers ou des paroisses, les élus municipaux, les journalistes ou les simples résidants, que nous tenterons d'analyser dans la seconde partie.

29

1. Paris et les cœurs de villages dans les quartiers étudiés Passy

.

L2~m

~~~ J ~~0~j I~ ~V.
~
'~,.

~~.;J
XVl1t

's'
.'-.

7

XIVf

Délimitation

des quartiers

adnlinistrati

Is .

Délimitation des arrondissenlents

J

- --,"

ç

1000

200G m

I 2 3 4 5 6 7

Passy Notre-Dame de Grâce de Passy Rue de Passy Rue de l'Annonciation Place du Costa-Rica Rue Raynouard La Muette Rue des Vignes

Auteuil I Notre-Dame d'Auteuil 2 Rue d'Auteuil 3 Place de la Porte d'Auteuil 4 Rue Michel-Ange 5 Rue Chardon Lagache 6 Rue Poussin (en pointillé la Vilia Montmorency 7 Avenue Mozart

Sources: ATLAS 2000 : La France et le monde, 1992 et plan de Paris Michelin~ 1999.

30