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Madame Hamelin

De
431 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 313
EAN13 : 9782296311756
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MADAME HAMELIN
Merveilleuse et turbulente
(1776 - 1851)

Fortunée

Collection Chemins de IIImémoire dirigée par Alain Forest

- Claire
sions.

AUZIAS, Mémoires libertaires (Lyon 1919-1939). - Yves BEAUVOIS, Les relationsfranco-japonaises pendant la drôle de

guerre.
- Robert BONNAUD, Les tournants du XXème siècle, progrès et régres-

- Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc, Genèse d'une sociabilité. Tome 1 : Du château au village (Xe-XIIIe siècle). Tome 2 : La démocratie au village (XIIIe-XIVe siècle). - Jean-Yves BOlJRSIER, La politique du P. C.F., 1939-1945. Le parti c01nll1uniste français et la question nationale. - Jean- Yves BOURSIER, Laguerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France, 1942-1944. La 35è,ne brigade F.T.P.-M.O.I. - Yolande COHEN, Lesjeunes, le socialisTne et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. -ColetteCOSNIER,Marie PAPE-CARPENTIER. De l'école maternelle à l'école des filles. - Jacques DALLOZ, Georges Bidault. Bibliographie politique. - Sonia DA YAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Aux origines de la social-dél1wcratie (1848-1864). - Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, défenseur des Juifs et des Noirs. - Maurice EZRAN, Bislnarck, démon ou génie?

- Pierre
( OS$).

FA YOL, Le Chantbon-sur-Lignon sous l'Occupation, 19401944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall

- Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains. Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (1840-

1851 ).
- Toussaint GRIFFI, Laurent PRECIOZI, Prentière mission occupée avec le sous-lnarin Casabianca (1942-1943). - Béatrice KASBZARIAN-BRICOlIT, L'odvssée tnamelouke des arntées napoléoniennes. - Anne-Emmanuelle KERVELLA, L'épopée hongroise. Un 1945 à nos jours. - Slava Liszek" Marie Gu.illot, de l'él1wncipation des fetnmes svndicalisllle. (suite de la collection enfin d'ouvrage) en Corse à l'ombre bilan: de

à celle du

Maurice Lescure

MADAME HAMELIN
Merveilleuse et turbulente Fortunée
(1776
-

1851)

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Palis

@

L'Harmattan, 1995

ISBN: 2-7384-3825-3

REMERCIEMENTS

Ma gratitude va à toutes les personnes qui, au long de ces années, à un moment ou à un autre, m'ont aidé à élaborer cette biographie. Je remercie en particulier MM. Louis DANIEL (Société historique du Raincy et du pays d'Aulnoye -93), Alain BROQUA (Société archéologique et historique de l'Albret -47), Jan HAISMA, chercheur hollandais, Melle Lucile BOURRACHOT, historienne, et M. Alain PILLEPICH ; ils m'ont ouvert de fructueuses pistes de recherches. Par leurs réponses documentées à mes demandes, j'ai bénéficié d'informations précieuses de M. l'abbé Michel DEVERT, historien (Mezos -40), M. Jacques WOLFF, professeur à la Sorbonne, Mmes Antoinette HALLE et Tamara PREAUD (Musée national de la Céramique - Sèvres), MM. Bernard CHEVALLIER (Musée de Malmaison), Jean-Pierre SAMOY AULT (Musée national du château de Fontainebleau), BOSSARD (Musée national du château de Versailles), Mme Claude MALECOT (Caisse nationale des monuments historiques), M. Dominique LOBSTEIN (Musée d'Orsay), Mrs Elise V.H. FERBER et Mr. Philip CONISBEE (National gallery, Washington - USA), MM. Philippe BORDES (Musée de la Révolution française, Vizille -38), Bernard DEGOUT (Maison de Chateaubriand, Châtenay-Malabry -92), Mmes Micheline TESSIER (Conservation du cimetière du Père-Lachaise), M.-L. MARCO (Maison de Victor Hugo, Paris), Anne HOFMANN (Institut Benjamin Constant, Lausanne -Suisse), MM. C. COURTOY (Musée provincial du Caillou, Genappe -Belgique), Alfred van der ESSEN, historien (Bruxelles -Belgique), Mme la princesse Elisabeth de CHIMA Y, historienne (Chimay -Belgique), Dr. Maurice CATINAT, historien, Mmes HUBERT, historienne, Annie BILLARD (Archives départementales de Seine-et-Marne), M. François BORDES (Archives départementales de la Dordogne), Mmes A. BOUTELOUP (Bibliothèque municipale de Nérac -47), Magali ROUX (Mairie de Dammarie-Iès-Lys -77), Catherine DHERENT (Archives départementales du Pas-de-Calais), Jacqueline DESBEAUX (Archives départementales de la Creuse), Véronique SULZER (Musée des Beaux-Arts de Pau -64), G. MATHIEU (Bibliothèque municipale de Besançon -25), MM. Fernand BEAUCOUR, historien, Me Jean-Marc VARA UT, historien, amiral DARRIEUS, historien, Michel POISSON, historien, Hubert DELPONT (Amis du Vieux-Nérac -47), Mmes B. GAUTHIER, Suzanne DAMPIERRE et Anne GANACHAUD (Les Amis de Samois-sur-Seine -77), MM. René-Pierre ROBIN (Association des Amis de la forêt de Fontainebleau), LAURENCEAU (Syndicat d'initiative, Savigny-sur-Orge -92), François SCAGLIA (Musée de Nogent-sur-Marne -94), Serge FOUCHER (Association des Amis de l'Abbaye du Val, Mériel-95), Mmes COHADOU, archiviste de la paroisse Notre-Dame-de-Lorette (Paris), BERTRAND, archiviste de la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois (Paris), C. DAUBA (Mairie de Gabarret -40),

MM. J. WEISS (Société généalogique de l'Yonne), Hector GABE, historien, Constantin HIRT, historien (Nogent-sur-Marne) et SOTHEBY'S (Paris-New-York). Une mention spéciale doit être attribuée aux membres des familles directement issues de la descendance de Fortunée HAMELIN: M. Alain de BONNEFONT de VARINA Y et Mme Claudette GUlLHE LACOMBE de VILLERS. Ils m'ont permis de parfaire sa généalogie. Du côté de Romain, le mari, la famille de BONDY m'a donné la bonne direction de recherches. MM. Franck et Raoul VARANGUIEN de VILLEPIN, M. Patrick GALOUZEAU de VILLEPIN, quant à eux, ont contribué à compléter l'histoire du gendre du couple HAMELIN, le marquis de VARAMBON. Beaucoup de mes proches et de mes amis -contaminés par ma passion pour la belle Créole- ont apporté leur pierre à l'édifice. Je cite et remercie: Mmes Marie-Pol BAUDOIN, Anna BENNAHMIAS, Michèle BROUSSEAU, Marie-Louise CARMINATI, Brigitte GARDON, Françoise GRIPERAY, Annette et Jeanine LESCURE, Marie-Claude REISNER et Denise SOISSON; MM. André CURTET, Michel FASTRE, Henri GEBROWICZ, Marcel LATHIERE, Robert LESCURE, Jean MEYER, Thamaz NASKIDACHVILI et Udo VAN DE SANDT. Je rends hommage à la mémoire de Paul SOISSON, l'ami hélas disparu, dont les conseils érudits ont marqué la naissance et le développement de cet ouvrage. Enfin, ma gratitude va à Alice, ma femme, qui, pendant des années, a su tolérer avec humour la cohabitation avec son historique "rivale"... M.L.

A V ANT-PROPOS

Madame Hamelin n'est pas une vedette de l'Histoire avec un grand H ; elle est une actrice des temps troublés de son existence, mais même dans ses seconds rôles, elle aurait pu dire, à l'instar de Napoléon: "Quel roman que ma vie f" Plus d'une fois, elle a eu "sa scène" sous le feu des projecteurs de l'actualité. Ayant conduit sa vie à sa guise, mais ballottée par les grands événements, elle préfigure la femme moderne et libérée, épousant avec ferveur les passions de son temps. Une étonnante fidélité à Napoléon, bien peu récompensée, une féminité déployée, un goût du luxe et de la beauté, l'amitié même, ont pu l'entraîner dans d'étranges activités qui sont une des faces obscures de son personnage: le jeu, l'espionnage, le complot. De longues années de maturité assagie et une vieillesse réfléchie sont révélées par une intéressante correspondance. Elle y mêle réflexions politiques et littéraires, mondanités, considérations artistiques et jugements personnels sur les événements, les gens en vue, mais aussi sur elle-même, de manière parfois émouvante. L'historien André Gayot, qui a publié ces lettres, dit fort justement qu'elle avait "un esprit dont la grâce originale charma ses contemporains, adversaires ou amis, une constance admirable dans ses affections politiques, un caractère vigoureux et résolu et, au moment où elle disait gentiment que le diable devenu vieux s'était fait ermite, elle conservait pour juger les événements et les choses un esprit alerte et primesautier, un style

-7-

piquant et net qui faisait dire à Montrond
grand-mère"

/

que Madame de Sévigné était sa

. Fortunée Hamelin a eu le privilège de côtoyer des hommes au destin prodigieux. Parfois, peut-être, elle a pu les influencer. Souvent, elle les a aimés et admirés, certains à des niveaux différents, avec une grande fidélité: Bonaparte, Chateaubriand, Montrond... Et puis Barras, Talleyr~nd, Sieyès, Junot, Marmont, Fouché, Savary, Wellington, Metternich, Decazes, Berryer, Balzac, Hugo, Liszt, SainteBeuve, d'autres encore, moins célèbres, moins recommandables parfois... Quelle distribution, dirait-on aujourd'hui! Il y en eut un aussi, plutôt obscur et médiocre, mais témoin important, qui ne trouva pas grâce devant elle, et dont elle portera le nom toute sa vie: Romain, son mari. Le présent ouvrage n'est pas un travail de spécialiste. Les tenants de la science historique pourront aisément contester la méthode employée pour élaborer cet essai de biographie, de même que la validité de certa~nes sources. Il s'agit d'une sorte de dossier constitué à l'aide de matériaux recherchés, recueillis et rassemblés partout où cela était possible. A peine risquera-t-on parfois une timide hypothèse. Le récit des aventures de cette dame peu ordinaire tente de faire revivre un personnage qu'au théâtre on qualifierait de "second rôle", pour ne pas dire de figurante, en l'observant dans le cours des événements non moins extraordinaires de son temps. Pour cela, appel a été fait à tous ceux qui l'ont approchée ou ont entendu parler d'elle, y compris ceux qui l'ont jugée à l'aune contestable de leurs propres critères, qu'ils fussent grands ou petits, hommes ou femmes, rivales ou admiratrices, politiciens ou historiens, gentils ou méchants, simples chroniqueurs ou même romanciers inspirés par le piquant du personnage. "Testis unus, testis nullus", dit le juriste. Point ici. Tout témoin déclaré, tout propos même incertain quant à son authenticité absolue et tout commentaire même empli de partialité ont été pris en compte, tout autant que les faits irréfutables et avérés, car ils contribuent à construire l'image que le lecteur, projetant à son tour ses propres références et sa subjectivité, se fera de notre héroïne. Quoi que l'on fasse, elle était encore différente... On a donc consulté en premier lieu ceux qui, au début de notre siècle ont marqué de l'intérêt pour Madame Hamelin: Alfred Marquiset, André Gayot, Emile Faguet, Ernest Daudet, Henri Malo, Guy de Montbel, Mary Summer...
1

Comte Casimir de Montrond,

le grand amour de sa vie.

- 8 -

Pois ont été dépouillés les nombreux mémoires des acteurs et témoins de l'époque. Peu de périodes historiques ont donné naissance à autant de publication de souvenirs que les années qui vont de la Révolution à la Seconde République. Même lorsque ces écrits, souvent "pro domo", sont d'une exactitude discutable, même lorsqu'ils sont plus ou moins apocryphes, ils contiennent d'irremplaçables données sur les gens, les moeurs, les faits et, surtout, ils nous restituent ce que l'on peut appeler "l'air du temps". Grande également est la masse de livres divers, anciens ou récents, textes savants ou de vulgarisation, biographies de personnalités, ouvrages d'imagination, mais aussi articles de revues et de journaux où, au détour d'un paragraphe, apparaît Madame Hamelin, longuement ou fugitivement. Des bibliothèques: la Bibliothèque Historique de Paris, la très féministe Bibliothèque Marguerite Durand ont même ouvert un (mince) dossier "Fortunée Hamelin" à l'aide de quelques coupures de presse. Aux Archives Nationales, comme à la Préfecture de Police de Paris, certains cartons recèlent sous leur poussière maints détails, petits et gros, fidèlement consignés par les fonctionnaires efficaces et diligents de la Police du Directoire, du Consulat, de l'Empire, de la Première et de la Seconde Restauration. Il reste aussi quelques "lieux de mémoire" qui, de la rue d'Hauteville au Père Lachaise, en passant par l'Ermitage de la Madeleine en forêt de Fontainebleau, et par le Musée Carnavalet, bien sûr, permettent d'évoquer

notre séduisante protagoniste.

.

"Last but not least", Madame Hamelin, épistolière féconde et talentueuse, se révèle à nous "en direct", se faisant elle-même mieux connaître et mieux apprécier. Il existe certainement ici ou là d'autres gisements d'informations exploitables: correspondances privées, papiers officiels, livres, photographies peut-être. Découverts, ils permettraient de compléter et d'améliorer l'esquisse de la merveilleuse et turbulente Madame Hamelin. Lecteur, j'ai l'honneur et le plaisir de vous présenter, telle qu'en elle-même j'ai pu la retrouver: Jeanne Geneviève Fortunée Lormier Lagrave, épouse Hamelin.

M. L.

- 9 -

AVERTISSEMENT

Dans les citations, chaque fois que cela ne nuisait pas à la compréhension du lecteur d'aujourd'hui, nous avons conservé l'orthographe et la ponctuation de l'auteur. La période de presque un siècle que nous parcourons a vu bien des changements progressifs ou brutaux: réforme de l'orthographe, graphie modifiée de noms de personnes et de lieux, etc. Nous avons choisi la simplification. De même en ce qui concerne quelques citations de seconde main: la consultation des documents originaux nous a permis de constater une modernisation déjà effectuée. Nous l'avons entérinée lorsqu'il n'y avait pas trahison de l'esprit du texte. D'autre part, le plan de l'ouvrage étant plus thématique que chronologique, il convient de prévenir le lecteur qu'il rencontrera d'inévitables retours en arrière, tout autant que de nécessaires projections dans l'avenir.

- Il ..

I L'ILE FORTUNEE

" Moin vlé gnon zé (je veux un oeuf)

- Gnia point
-A

-

(il ny en a pas) coze ça moin vlé dé (puisque

c'est comme

ça, j'en

veux

deux). "

Ce dialogue entre un enfant créole et son esclave .noir est rapporté par Moreau de Saint-Méry dans sa "Description de la partie française de l'isle de Saint-Domingue" publiée à la fin du XVlllème siècle. Il illustre le comportement des enfants de colons élevés au milieu d'esclaves nombreux destinés à satisfaire tous leurs désirs. Il pourrait avoir eu pour protagoniste, vers l'an 1780, la petite Jeanne Geneviève Lormier Lagrave, dite Fortunée. Les Français, qui exploitent l'indigo, le café et surtout le sucre, sont là pour faire fortune et n'en ont nulle honte. Le père de Jeanne Geneviève est l'un de ces hommes à l'esprit de pionnier. Installé dans le nord de l'île, région la plus riche en plaines et plateaux cultivés, il est planteur-négociant, produisant du sucre et l'expédiant vers la métropole grâce à quelques-uns de ces cinq cents bateaux qui font la liaison avec Nantes et Bordeaux, accomplissant la traversée en trente huit jours si tout va bien, et jusqu'à soixante dix jours s'ils rencontrent des tempêtes. La main d'oeuvre locale est composée d'esclaves noirs importés des côtes d'Afrique. Certains, mulâtres surtout, ont gagné la liberté. Ces affranchis constituent l'encadrement avec des "petits blancs" venus d'un peu partout, voire descendant des boucaniers et flibustiers qui ont fondé la colonie. Le climat, l'organisation de la société, et l'air du temps pourrait-on dire, font que la population blanche, surtout la plus aisée, vit à la veille de la Révolution dans une euphorie qui nous paraît aujourd'hui du plus grand

- 13 -

irréalisme. En particulier, nos modes de pensée actuels ne nous permettent plus ~de comprendre et moins encore d'accepter sa cruauté et son mépris à rencontre des esclaves. Les bouleversements de 1789 en auront d'autant plus de tragiques répercussions, et c'est au travers de sanglants soubresauts que la "partie française" de l'île de Saint-Domingue deviendra en 1825 la République de Haïti I. A l'époque de la Révolution, la population est composée de 31 000 blancs, 27 500 mulâtres affranchis et 465 000 esclaves noirs 2. Les événements ont des conséquences directes sur le destin de la petite créole fortunée. Ils vont changer le cours de sa vie. Pour la métropole "l'isle et coste Saint-Domingue", comme l'on disait alors, est synonyme de colonie. Dans la colonie, les Lormier Lagrave sont riches et considérés. Ils résident à Maribaroux, paroisse de Notre-Dame de l'Assomption d'Ouanaminthe, juridiction du Fort Dauphin dépendant du Cap Français. Leur contrat de mariage signé au Cap Français le 26 mars 1777, indique l'apport à la communauté de biens d'une somme de 48 900 livres pour la future épouse; son fiancé est inscrit pour 150000 livres auxquelles s'ajoutent trois maisons d'habitation: une à Maribaroux qui sera leur domicile, une au Marne >aux Diables et une au Fort Dauphin, toutes meublées et pourvues d'argenterie. Il est précisé que le futur est propriétaire de la maison de campagne où vivent ses parents, à Nérac (Lot-et-Garonne) 3. Et surtout, il possède une sucrerie et une raffinerie situées près de la maison de Maribaroux, qui comprennent évidemment "les nègres, bâtiments et ustensiles en dépendant". D'autres acquisitions, de maisons et d'esclaves aûront lieu, notamment fin 1777, puis en 1778 et 1779, enfin en 1792, le couple achètera à Paris le bel hôtel de la rue d'Hauteville, alors nommée rue de la Michodière 4. Jean Lormier Lagrave est donc un notable. En 1778, il est procureur au siège royal de la ville où il réside et où il exerce ses activités professionnelles. C'est en 1791 qu'il aurait été envoyé comme "député spécial vers S. M. Louis XVI", dont il aurait reçu" un accueil distingué". Cettè mission à la cour de Versailles a pour but d'exposer au roi les nombreux problèmes posés sur le plan économique dans la colonie par le projet d'abolition de l'esclavage. Lormier était probablement affilié à ce que l'on appelle maintenant- un lobby, le club Massia, du nom de l'hôtel de la
I
2

La partie espagnoleest devenue la RépubliqueDominicaine.
Actuellement Haïti dépasse les cinq millions d'habitants.
de Jean Lormier "de la Grave" est né à Nérac le 1er mai 1744 d'une vieille famille d'hommes loi et de maîtres cordonniers attestée à Nérac dès le XVlème siècle.

3
4

Dans le contrat de mariage de Fortunée, il est fait état, outre cet hôtel, de "deux habitations et sucreries et raffinëries" à Maribaroux, de "deux habitations (...) et la halle qu'ils possèdent d,ans lès hauteurs de Onanaminthe" et des "maisons qu'ils ont en la ville de Fort Dauphin".

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place des Victoires à Paris qui en était le siège. Ce groupe de pression a été fondé pour faire pièce aux propositions de la Société des Amis des Noirs, soutenue par Brissot et Robespierre. Il a donc épousé Marthe Jeanne Geneviève Prévost 5. De leur union naît celle qui deviendra Madame Hamelin. Sur cette naissance plane un certain mystère. En effet, si l'on en croit les divers historiens qui se sont occupés de Fortunée, celle-ci a vu le jour en 1776. Cela semble confirmé par l'acte officiel de son décès qui, en 1851, lui accorde 75 ans. Or, nous avons retrouvé le registre paroissial qui consigne son baptême:
"Sr Onésime d'Errouville capucin curé le vingt-sept septembre mil sept cent soixante dix-huit j'ai baptisé Jeanne Geneviève, née le vingt-cinq mars dernier, fille légitime de maître Jean £Ormier Lagrave procureur au Siège royal de cette ville et habitant à Maribaroux et de Dame Geneviève Jeanne Prévost son épouse. Elle a eu pour parrein (sic) le Sr Jean £Ormier Lagrave bourgeois résidant à Nérac son grand-père représenté par le Sr Pierre Guignard négociant au Cap et pour marraine Dame Marthe Jeanne Bouron veuve de Maître Eustache Nicolas Prévost vivant avocat au parlement et au conseil supérieur du Cap qui ont signé avec nous... "

Le texte rédigé par le Frère Onésime est donc très clair: l'enfant est née en 1778, et non en 1776. Le mariage des parents étant de 1777, tout semble donc définitivement réglé. Mais... Voici qu'en poursuivant la lecture du registre, aussitôt après les signatures des parents, parrain, marraine, curé... on trouve un second paragraphe ainsi libellé: "Le vingt-sept septembre mil sept cent soixante dix-huit j'ai baptisé Jeanne Geneviève carteronne (sic) née le vingt-deux juin mil sept cent soixante seize fille naturelle de Marie-Madeleine dite Chambée, mulâtresse résidente en cette ville. Elle a eu pour parrain Me Jean £Ormier Lagrave procureur au Siège royal du Fort Dauphin et habitant à Maribaroux et pour marraine De Geneviève Jeanne Prévost épouse du dit Sr Lagrave qui ont signé avec nous... " Il Y a donc une seconde Jeanne Geneviève baptisée des mêmes prénoms, le même jour et en présence des mêmes, fille naturelle celle-là, dont la mère mulâtresse n'apparaît pas parmi les signataires de l'acte. Et cette Jeanne
5

Née à Paris le 3 janvier 1759, elle a de la famille à Saint-Domingue.

- 15 -

Geneviève, elle, est bien née en 1776 ! Qu'en peut-on déduire? Le lieu et les moeurs du temps étaient favorables aux relations entre colons blancs et femmes de couleur ou esclaves. Cette petite quarteronne baptisée à deux ans est..elle la fille de Jean Larmier Lagrave généreusement acceptée par son épouse, d'autant mieux qu'elle est née antérieurement à leur mariage? Peuton faire l'hypothèse que la petite fille légitime morte en bas âge ait été remplacée par son aînée? Certaines descriptions physiques de Madame attestés au décès en 1851 se trouveraient ainsi expliqués. Aucun des autres documents officiels, notariaux ou autres, qui subsistent nombreux, ne fait mention de l'âge de Fortunée. Quant au prénom (ou surnom ?) "Fortunée", il apparaît dans son contrat de mariage et dans l'extrait du registre paroissial de l'église Saint-Martin de Savigny-sur-Orge où aura lieu la cérémonie religieuse le 24 juillet 1792. Par la suite, ce n'est que fort rarement qu'on le trouve dans les pièces officielles diverses, mais toujours accolé aux deux prénoms principaux Jeanne Geneviève. Et le plus souvent, tout au long de sa vie, Fortunée signera J. G. Lormier Lagrave, J. G. Lagrave, voire J. G. Hamelin, alors que tous ses contemporains relayés par les chroniqueurs et les historiens ne parleront

Hamelin qu'on lira plus loin iraient dans ce sens 6 . Et les 75 printemps

jamais que de Fortunée Hamelin 7 .

Ses parents ont eu un second enfant, un garçon nommé Jean-Baptiste. Il décède à l'âge de deux ans, le 26 novembre 1781. Fortunée va donc rester fille unique. Il est curieux de noter que dans la même paroisse est baptisé en 1782 un petit Joseph, ''fils naturel de Magdeleine Chambée, mulâtresse libre". Cette fois le parrain n'est pas Maître Lormier Lagrave. Revenons au début des années 1780 où Jeanne Geneviève acquiert - si elle ne l'a de naissance - cette "douce langueur et vivacité piquante" typiquement créole qui marquera profondément son caractère. Comme alors toutes les filles et les femmes de colons, elle sera insouciante, capricieuse, usant et abusant des infinies possibilités d'une enfance servie par les esclaves jusque dans les moindres détails. Il a souvent été dit que la grâce et l'élégance caractérisent ces jeunes filles nées "aux îles". Indolentes, elles aiment le plaisir et veulent jouir de la vie. Souvent en plein air, vivant et jouant en compagnie de jeunes esclaves dont les moeurs n'ont rien de janséniste, elles sont très vite au fait des d'un mémoire sur les maisons d'éducation de Saint-Domingue constate q~e

réalités de la vie et apprennent à exercer leur séduction naturelle 8. L'auteur

6

7 Sans parler de ceux qui, par erreur la nommeront "Caroline". 8 On pense à une autre créole célèbre: Joséphine de Beauharnais.

Voir infra: chapitresII (RomainHamelin lui-même)et V.

- 16 -

fournies par l'esclavage 9, tout contribue à créer une sorte de libertinage
ambiant, officiel et toléré, qui choque ou charme les voyageurs métropolitains de passage. Si l'intelligence de Jeanne Geneviève Larmier Lagrave, si certains traits fondamentaux de son caractère se sont élaborés à Saint-Domingue malgré ou à cause de - cette "mole vie", c'est plus certainement après son anivée en France que la petite créole va acquérir le savoir qui lui permettra d'occuper dans la société de son temps, à différentes époques et au coeur de bien des bouleversements, une place que sa seule beauté physique - au demeurant parfois contestée - et son charme indolent n'auraient pas suffi à lui obtenir. Débarquant avec sa mère à Bordeaux en 1788, elle ignore qu'elle ne reverra jamais "la perle des isles" ; marquée par les souvenirs exquis de cette île fortunée, elle va bien vite plonger dans le tumultueux torrent de la Révolution. Cinquante-huit ans plus tard, septuagénaire, elle dira encore:
"J'ai toujours rêvé à mon pauvre Saint-Domingue... "

l'on peut voir "des enfants de douze ans ayant souvent des idées libertines, que souvent ils réalisent". Les colons aiment à se recevoir entre eux selon les rites sociaux de leur époque. Il y a bals et théâtre dans toutes les villes. On joue aussi beaucoup et les moeurs sexuelles sont dans l'ensemble assez libres. La chaleur, l'origine aventurière de nombreux habitants de l'île et surtout les facilités

9

Le nombre important de mulâtres, appelés" gens de couleur", par opposition aux blancs et aux noirs, et qui sont généralement affranchis, en est la conséquence visible.

- 17 -

II
FORTUNEE, MADAME HAMELIN, JEUNE MARIEE

C'est bien en effet pour soigner l'éducation de Fortunée que, dès 1788, Jean Lormier Lagrave envoie celle-ci en France, accompagnée de sa mère. La plus importante base métropolitaine pour le commerce du colon sucrier est Bordeaux où il bénéficie de crédit et de nombreuses relations. Le choix qu'il a fait de cette grande cité est donc tout naturel; de plus, la famille Lagrave est originaire de Nérac, pas très loin de là. Ce sera la première étape de leur séjour. Avant de gagner Paris - en 1790 - Madame Lagrave va confier les soins de quelque affection tropicale aux vertus curatives de la station thermale pyrénéenne de çauterets, alors très en vogue. Cauterets est réputée pour sa "balnéation", comme disait au Xème siècle Raymond comte de Bigorre en faisant don de la vallée aux moines de l'abbaye de Saint-Sabin. Ou est-ce parce que Marguerite de Navarre y amena sa fille Jeanne d'Albret, qui craignait d'être stérile, que Madame Lagrave y vient avec sa petite Fortunée, attirée par la notoriété de ses onze sources? Il est vrai que toute la bonne société de la fin du XVIIlème siècle s'y bouscule; une plus grande heure de gloire sonnera même bientôt quand la reine Hortense y séjournera sous l'Empire. Pour le moment, la mère et la fille vont se lier avec un couple de curistes, Monsieur Puissant, un riche fermier général, et sa femme. A Paris, quelques mois plus tard, les Puissant vont présenter les deux femmes à leur neveu, Antoine Marie Romain Hamelin. C'est lui-même qui nous le révèle dans les "Mémoires" qu'il a laissés. Voici comment il voit celle qui est encore une fillette:

- 19 -

"La jeune Fortunée était une petite créature toute particulière, avec une grosse tête et une taille carrée, elle était pétrie de grâces. Brune, jusqu'au point de faire douter de la pureté de son sang, les plus beaux yeux du monde, une grande bouche mais bien fraîche et toujours en train de rire. Avec tout cela, brise-raison, ignorante, spirituelle, douée de dispositions singulières pour la danse et la musique, et gâtée comme ces jeunes créoles qui, lorsqu'elles s'ennuient, font fouetter les négrillons pour passer un moment. " Le charme a donc opéré très précocement. Mais Romain est un peu moins séduit par sa future belle-mère: "Mme de Lagrave J, encore jeune, fort agréable (...), charmante
depuis la ceinture jusqu'en haut, le reste était assez commun: une blancheur parfaite, des traits réguliers, des grands yeux bruns, une forêt de cheveux blonds qui ne lui appartenaient pas sans qu'on pût s'en douter (...) ,. montrant en toute occasion une tendresse maternelle sans borne, elle plut partout et sut merveilleusement cacher les vices effrénés, la cupidité, la bassesse et la méchanceté entassés dans son exécrable coeur. "

Il est vrai que ce jugement a été rédigé bien des années plus tard, après tous les déboires que le mariage lui aura occasionnés, ce qui lui permet de conclure: "Que de malheurs mon père m'eût évités s'il l'avait éloignée comme elle méritait de l'être 1.. " Que ne s'était-il éloigné lui-même! Il nous confirme que "dans l'hiver de 1790, nous vîmes paraître dans le monde Mme de Lagrave et sa fille Fortunée." Fortunée était du même âge que la soeur de Romain, Anne Sophie et les deux jeunes filles s'étaient prises d'amitié, d'où un rapprochement entre les deux familles. Romain raconte: "Dans l'hiver 1791 (..), je voyais fort Mme de Lagrave qui m'attirait beaucoup chez elle (...), me disait qu'il n y avait qu'un mariage riche et assorti qui pût désormais me rendre heureux. "

I

Lorsqu'il écrit cela, vers 1830, Romain cède à la mode de la particule généralisée. Fortunée
fera de même.

- 20 -

Hamelin avait alors, de notoriété publique, une maîtresse, Madame Baron, qui venait de mourir d'une "maladie de poitrine", ce dont il était fort affecté. Antérieurement, son existence de jeune bourgeois aisé "aimant les femmes, souvent avec passion, toujours avec tendresse mais sans libertinage" avait été marquée par des liens avec, notamment, Mademoiselle Mézeray, actrice du Théâtre-Français, et Mademoiselle Julie de l'OpéraComique. Sans doute juge-t-il le moment opportun pour changer de vie en acceptant le conseil de Madame Lagrave :
"Bref, il mefut démontré qu'elle avait jeté les yeux sur moi pour sa fille. Cette petite Fortunée... "

Le mariage fut donc décidé qui lui fera écrire un Jour ces mots désespérés:
"Enchaîné à vingt-et-un ans par une unionfuneste... "

Romain Hamelin se dépeint ainsi tel qu'il se voyait à l'époque:
"J'étais d'une taille moyenne mais bien prise,. ma figure, sans être régulière, était mieux que mal (...). Je paraissais plus que mon âge."

Né le 6 octobre 1770 à Paris, baptisé le 9 à Saint-Roch, Antoine Marie Romain est le fils de Marie Romain Hamelin qui a longtemps occupé la charge fort rémunératrice de commis des finances, après avoir été quelque temps le collaborateur du ministre Necker. Hamelin père avait épousé en 1768 la fille du fermier général Puissant. La révolution allait amener de profonds bouleversements dans ce monde de riches financiers. Hamelin père, prudemment réfugié dans une propriété acquise à Savigny-sur-Orge, n'échappera pas à la prison sous la Terreur, d'autant plus qu'il avait eu l'occasion de travailler directement avec Louis XVI. Comme pour la famille Puissant, décimée, les événements entraînèrent sa ruine 2. L'union entre Fortunée et Romain, que ce dernier qualifiera de funeste, a lieu de 10 juillet 1792 par contrat passé devant Maître Lambot, notaire à Paris, rue du Mail. La veille, l'Assemblée Nationale, à l'approché des troupes prussiennes, a déclaré" la patrie en danger". A la signature du contrat, les deux familles sont au grand complet. Jean Lormier Lagrave est venu de Saint-Domingue: il est présent entre son
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François Puissant fut guillotiné, comme tous les fermiers généraux. Marie Romain Hamelin a pu terminer sa carrière comme receveur des finances à Tours.

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épouse et sa fille. Il déclare pour domicile à Paris le bel hôtel qu'il vient d'acheter dans la rue de la Michodière, vite devenue rue d'Hauteville. C'est là que, depuis le 4 septembre 1790, Fortunée habite avec sa mère et que Romain vient faire sa cour. Madame Lagrave avait d'abord loué cette demeure à son propriétaire, le sieur Tricadeau, menuisier de la ville, pour un loyer annuel de 5 000 livres. Mais à peu de temps du mariage de sa fille, très exactement le 12 mars 1792, Jean Lormier, présent à Paris, signe avec son épouse chez le notaire Giroust, rue de Richelieu, l'acte d'acquisition de la maison et du jardin. Il y a deux corps de bâtiment, l'un sur la rue, l'autre entre cour et jardin. Tout est en bon état; la construction avait commencé en 1787 à l'instigation d'une dame de Dompierre et avait été achevée pour le plus gros par Tricadeau. La transaction est faite moyennant cent trente mille livres, un prix élevé mais justifié notamment par le quartier, nouveau et à la mode, où les lotissements luxueux sont nombreux. De nos jours, dans ce secteur du faubourg Poissonnière, sont encore visibles de nombreux témoins architecturaux de ce temps et tout particulièrement l'hôtel des Lormier Lagrave, connu depuis sous le nom d'hôtel de Bourrienne, car il fut acquis quelques années après par ce personnage, condisciple puis secrétaire particulier de Napoléon Bonaparte. Malgré des transformations apportées depuis deux siècles, on peut encore visiter et retrouver dans un état remarquable, ce qui fut un temps la demeure de la jeune Fortunée 3. Revenons à l'étude de Maître Lambot où se poursuivent les formalités du contrat. Du côté Hamelin, le futur, son père et sa mère donnent pour adresse leur hôtel de la rue Taitbout. Chaque famille est accompagnée de témoins, de parents et d'amis. Tous, et notamment Anne Sophie, soeur du marié et amie de la mariée, apposent leurs signatures au bas des dix-neuf articles de l'acte. Le régime adopté est la communauté de biens. Les parents Hamelin accordent une dot de six cent enfants, avec un laquais et une femme de chambre (...) pendant cinq ans". La propriété de Savigny - château, terres et fermes - reviendra au fils à la mort de ses parents avec tous les meubles, et, en cas de vente, une hypothèque de constitution dotale est assurée pour six cent mille francs. Pour leur part, les parents Lormier Lagrave octroient à leur fille une dot de
Acquis après bien des péripéties par un M. Tuleu au début du XXème siècle, l'hôtel fut restauré et meublé le plus fidèlement possible en utilisant l'inventaire établi en 1795 après le décès de Jean Lormier. 4 Pour prendre la mesure de ce niveau de fortune, il faut savoir que le revenu moyen annuel de là majorité des ménages nê dépas-sait pas trois cent livres.
3

mille livres 4 et s'engagent à "nourrir et loger les futurs époux et leurs

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un million de livres gagée sur leurs habitations, sucreries et raffineries de Saint-Domingue. Ils laissent à part l'hôtel de la rue d'Hauteville, mais s'engagent, à leur tour, à y loger le jeune couple et son éventuelle progéniture quand ils quitteront la rue Taitbout. Le futur époux s'est engagé à verser à sa femme douze mille livres de rente viagère annuelle à titre de douaire. Le principal est de trois cent mille livres à prendre sur les biens de sa succession. Cette dernière clause fera l'objet plus tard de bien des controverses et ne sera finalement jamais réali sée. Ces importantes formalités accomplies, le mariage religieux va pouvoir être célébré quelques jours plus tard, le 24 juillet. C'est à Savigny-sur-Orge, au sud de Paris, que les invités se retrouvent, les familles ayant choisi une cérémonie campagnarde plus agréable en ce bel été. Savigny n'est évidemment pas encore devenue la banlieue urbanisée et peu avenante d'aujourd'hui. La rivière, l'Orge, approvisionne les douves qui baignent les
pieds du château et traverse le parc et les terres des Hamelin
5.

Il a fallu demander une dispense de Monseigneur l'Evêque métropolitain de Paris, qui ne l'accorda qu'après avoir vérifié que les bans avaient bien été publiés dans les deux paroisses des fiancés, Notre-Dame-de-Lorette pour l'un, Saint-Laurent pour l'autre. A Savigny, la petite et rustique église SaintMartin est toujours là, blottie auprès du château devenu lycée. C'est le curé d'alors, l'abbé Germain, qui donne la bénédiction nuptiale à "Antoine Marie Romain Hamelin, citoyen de Paris, fils mineur de Marie Romain Hamelin et de Marie Jeanne Puissant" et à "Jeanne Geneviève Fortunée Lormier Lagrave, fille mineure de Jean Lormier Lagrave et de Jeanne Geneviève Prévost", après avoir "reçu le consentement mutuel de mariage des susdites parties" . S'il est évident pour nous que la jeune mariée âgée de 16 ans (ou peutêtre de 14) est mineure, l'emploi du même qualificatif attribué au conjoint par le curé - comme d'ailleurs par le notaire - s'explique par les usages du temps qui établissaient la majorité à 25 ans. L'inscription au registre paroissial dûment calligraphiée par le bon prêtre est complétée par les signatures des nouveaux époux, de leurs pères et mères, du curé lui-même et d'une quinzaine de personnes assistant à la cérémonie. On y relève le nom de Pierre Marie Taillepied de Bondy, que nous retrouverons plus loin. C'est depuis longtemps un ami de Romain; quelques mois plus tard, le 3 frimaire de J'an 2 (23 novembre 1793), il épousera sa soeur Anne Sophie.

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Le 20 juillet 1802, Hamelin père étant décédé, la propriété sera vendue à celui qui deviendra bientôt le maréchal Davout, Duc d'Auerstaedt, Prince d'Eckmühl.

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numérotation du temps. C'est une belle maison 6 comportant deux cours,
deux jardins et une orangerie abritant vingt orangers. Au premier étage un grand appartement superbement décoré comprend un grand salon en rotonde, cependant qu'à l'entresol on trouve bibliothèque, salle de bains et plusieurs pièces. Ouvrant sur de belles terrasses, plusieurs appartements occupent le second étage. C'est dans l'un d'eux que s'installent Romain et sa jeune femme. Chose remarquable pour l'époque, la maison est équipée de cabinets de toilette "à l'anglaise", comble du raffinement et du luxe. Il y a de nombreux domestiques, logés dans les combles, des écuries avec remises pour vingt-quatre chevaux et plusieurs voitures. Une basse-cour animée possède même des dindons. Quant à la cave, elle est garnie de plusieurs centaines de bouteilles de grands crus. Le jeune ménage ne semble pas avoir profité longtemps de ce lieu confortable. Deux raisons: les événement révolutionnaires qui vont faire fuir Hamelin père, puis les voyages, en Italie notamment, que les activités "commerciales" entreprises par Romain vont provoquer. Curieusement, quittant la rue Taitbout, le couple n'ira pas s'installer rue d'Hauteville: après la mort de Lormier Lagrave, sur laquelle nous reviendrons, Fortunée et sa mère revendront l'hôtel. C'est à deux pas de la rue Taitbout que les jeunes Hamelin éliront domicile, rue Chauchat, dans un petit hôtel particulier lui aussi entouré de jardins. Bien vite, la nouvelle Madame Hamelin va s'apercevoir que son mari ne correspond en rien au prince charmant de ses rêves de jeune fille. Des conflits naissent, de plus en plus fréquents, de plus en plus aigus, sur fond de tourmente historique qui va les entraîner tous deux dans ses remous. Ils trouveront néanmoins l'occasion de faire deux enfants, un garçon, Edouard en 1797 et une fille, Léontine l'année suivante, avant d'arriver à ce jour du 3 messidor an 10 (22 juin 1802) où le tribunal de première instance de la Seine déclarera les époux séparés" quant aux biens".

Nul doute qu'après la cérémonie religieuse tous se sont retrouvés à l'ombre du château pour le traditionnel repas de noces, et peut-être aussi pour une réception des villageois et fermiers; Romain nous apprend en effet que son père était commandant de la garde nationale du canton et lui-même son second, et que les habitants de Savigny et des villages voisins, assure-til, les aimaient beaucoup. Comme prévu par le contrat de mariage, le jeune couple va s'installer à l'hôtel Hamelin. Situé à peu près où, de nos jours, la rue des Italiens r~joint le boulevard Haussmann, il porte le numéro 32 de la rue Taitbout, selon la

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L'historien Pierre Pinon, en 1988, pense que l'architecte Brongniart a pu participer à sa
construction.

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Chacun de leur côté, mais se croisant parfois par nécessité, ils vont mener des vies bien différentes, mais tout aussi aventureuses. Ces mariés de l'an 1 n'auront en rien réalisé leurs espérances. Une famille, les Pennon, dont les membres seront aussi des acteurs de l'aventure napoléonienne, va orienter la vie de Fortunée et de son époux. Les Pennon ont deux filles: Cécile et Laure. Pendant la tounnente révolutionnaire, Madame Pennon se réfugie avec elles à Toulouse. Pour sa santé, on lui conseille les eaux de Cauterets. Elle s'y rend avec ses filles. On se souvient que c'est à Cauterets que Fortunée et la famille de Romain Hamelin ont fait connaissance. C'est à Cauterets également que les dames Lagrave et Permon se rencontrent, peut-être rapprochées par l'âge de leurs filles. Cette relation se transformera en amitié: Fortunée restera une amie de Marie Louise Pennon. Plus tard, elle provoquera le mariage de Laure avec le général Junot; celle-ci, de ce fait, deviendra sous l'Empire la duchesse d'Abrantès, cette duchesse d'Abrantès qui sera une femme de lettres et une mémorialiste fameuse sous la Restauration. Après Thermidor, les Pennon reprennent leur vie mondaine à Paris. Madame Pennon rouvre son salon et bat le rappel de ses relations. Rue Sainte-Croix (aujourd'hui Caumartin) elle reçoit aussi bien les tenants de la République que des partisans de l'Ancien Régime. Parmi ses familiers, au premier rang, Bonaparte, devenu général et célèbre, dont on dit que, bizarrement, il aurait souhaité à cette époque demander la main de sa vieille amie! Il a aussi francisé son nom et perdu de sa gaucherie. A cela, l'aident d'autres invités réguliers de la dame: la citoyenne Rose de Beauharnais future Joséphine -, le couple Hamelin... et toute une série de personnages à la veille de la célébrité, si ce n'est de la gloire. Romain et Fortunée rencontrent là bien des gens qui influenceront leur destinée. L'origine créole commune de Fortunée et de la veuve du général de Beauharnais facilite une sympathie entre les deux femmes échangeant leurs souvenirs d'enfance au soleil de leurs îles respectives; on les imagine devisant dans le salon tendu de "lampas vert et blanc" de leur amie, Madame Pennon, ou chez l'une, ou chez l'autre. De longues années plus tard, Madame Hamelin évoquera encore avec nostalgie ces soirées où elle est "assise à broder auprès de Madame Bonaparte". Des relations mondaines ou amicales aux relations d'affaires, il n'y a qu'un pas. Alors que le jeune général entame avec rapidité la carrière que l'on. sait, les événements révolutionnaires et la perte de Saint-Domingue ont fortement affecté la fortune du jeune couple Hamelin. Ecoutons Romain: il court après l'argent et, faisant part un jour à Joséphine de sa "position gênée", celle-ci, depuis quelques jours seulement l'épouse du commandant en chef de l'armée d'Italie, lui dit "avec sa grâce accoutumée" :

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"- Eh bien! Pourquoi ne viendriez-vous pas en Italie? Je suis sûre qu'à ma recommandation, Bonaparte ferait, de manière ou d'autre, quelque chose pour vous. "
La proposition n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd: "Je la remerciai, en l'assurant de tout le plaisir que j'aurais à profiter de sa bienveillance (...). J'allais assez souvent faire ma cour à ma protectrice future (...). Bref, de causeries en causeries, nous en vînmes à convenir que nous ferions le voyage ensemble, à moitié frais. " Bonaparte ayant appelé sa femme à le rejoindre, le départ est fixé. Trois jours avant, Romain reçoit un billet de Joséphine:
"Mon cher Hamelin, j'ai un service à vous demander. Bonaparte

m'avait annoncé de l'argent qui n'arrive pas, et j'ai mille dépenses à faire. Vous me feriez grand plaisir si vous pouviez me prêter deux cents louis, que je vous rendrai en arrivant à Milan. " Selon lui, ce "service" sera le premier d'une longue série et il se lamente de ne pas toujours avoir été convenablement remboursé de ses avances. Il ne nous dit pas ce que sa femme, si elle les connaît, pense de ces opérations. Si Romain est effectivement parti en même temps que Joséphine, escortée notamment de Junot et de Joseph Bonaparte, il semble que Fortunée soit partie ultérieurement, bien que Romain n'en dise rien. Ce qui est sûr, c'est qu'à Milan, dès l'été de l'an 4 (juillet 1796), elle est de toutes les fêtes données par le général en chef et son épouse à la haute société locale. Il y a là Berthier, Marmont, Murat, Sérurier, Junot qui viennent ouvrir le bal entre deux batailles, entre deux victoires. Le futur académicien Arnault raconte que l'on se réunissait tantôt chez l'un, tàntôt chez l'autre, et notamment à la "Casa Candiani", chez Madame Hamelin. Cependant que sa jeune femme sort de sa chrysalide et prend peu à peu son envol mondain dans l'entourage de la citoyenne générale, Romain Hamelin suit l'armée pour assurer les fonctions qui lui ont été confiées grâce à l'entremise de cette dernière. C'est l'époque où le général Desaix note dans son "Journal de voyage" : "Hamelin, agent militaire, jeune, ayant une jeune femme, jolie, vive, les yeux noirs,. il a fait une belle fortune. "

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Romain affirme avoir voyagé à travers l'Italie, chargé d'accompagner Joséphine dans ses déplacements. Toujours muet quant à la présence de Fortunée - mais on peut penser qu'elle appartient au convoi -, Romain signale des déplacements à Brescia, à Vérone, au Lac de Garde, à Parme où le futur cardinal Fesch est garde-magasin, à Florence... Réceptions, dîners, fêtes en tout genre se succèdent, avec parfois quelques menaces militaires ou la crainte d'un retournement de situation. Hamelin est en effet "agent militaire de l'armée d'Italie", un titre qui ne correspond à rien dans la hiérarchie officielle. Il est chargé par Bonaparte de différentes missions; n'étant ni fournisseur d'armée, ni commissaireordonnateur... il est un peu tout cela à la fois. Dans le milieu trouble de l'intendance de campagne, à l'instar de nombre de ses homologues, il va trafiquer, s'enrichir, se ruiner parfois, brassant de multiples affaires qui ne sont pas de la plus grande transparence. Il raconte lui-même dans ses "souvenirs" de bizarres tractations et des affaires de pots-de-vin à tous les . 7 nIveaux. La corruption envahissante ne plaît pas au général en chef; pourtant Bonaparte ne semble pas avoir toujours donné le bon exemple. Romain Hamelin raconte comment, lors de l'occupation des mines autrichiennes d'Idria, il a confisqué un stock de mercure pour le compte du banquier Collot, grand ami de Bonaparte et futur financier du coup d'état du 18Brumaire. Collot distribua les bénéfices aux lieutenants du général en chef et, affirme Hamelin, à Bonaparte lui-même. Cela n'empêche pas celui-ci, dans une correspondance avec un autre banquier, Haller, en mai et juin 1797, de se plaindre des indélicatesses de son "agent militaire". La vie chaotique du jeune couple Hamelin durant des épisodes historiques n'a pu qu'accentuer la prise de conscience d'une union mal assortie. Et ce, d'autant plus que des événements plus intimes apportent leur lot de
SOUCIS.

C'est tout d'abord la mort du père de Fortunée. Peu de temps après le mariage de sa fille, il avait regagné Saint-Domingue pour s'occuper de ses affaires; l'île est à son tour atteinte par l'effervescence révolutionnaire. Les esclaves noirs se révoltent; des destructions, des massacres terribles s'y multiplient. Chassé de ses propriétés pillées et saccagées, Jean Lormier Lagrave est d'abord caché par un de ses esclaves nommé Jacques, si attaché à 'lui qu'il lui refuse son "billet de liberté". Avec lui et trois autres domestiques fidèles, il parvient à s'embarquer au Fort Dauphin sur un navire
7 En particulier à l'occasion de missions administratives et financières dont il se dit chargé par Bonaparte à Ferrare, à Venise et à Trieste; il doit collecter les contributions!

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qui emporte de nombreux réfugiés blancs et noirs à destination de Baltimore, aux Etats-Unis. Le navire est pris dans une tempête qui fait craindre le pire. Certains, dont Lormier, tentent précipitamment de se sauver à la nage, la côte étant proche. Jean Lormier périt noyé; son corps rejeté le lendemain sur le rivage est enseveli par les serviteurs qui on survécu au' naufrage, non sans que le capitaine du bateau, "homme aussi perfide, aussi cruel qu'il était avide", se fût empressé de "le dépouiller de ses bijoux et du peu d'argent qu'il avait". Le récit de ce malheur a été rédigé par un ami du défunt, le docteur Ferrié, dans une correspondance qu'il envoie de Baltimore à Madame Lormier Lagrave et à sa fille à la date du Il brumaire an 3 (1er novembre 1794). Ses propos ne manquent pas d'émotion, en dépit du ton quelque peu grandiloquent du langage de l'époque; à noter aussi que ce médecin reste un fervent révolutionnaire. Ecrivant d'Amérique, il utilise le calendrier nouveau et le langage républicain:
"Citoyenne! Je remplis auprès de vous un triste et pénible devoir, en vous annonçant la mort de votre mari (..). Je perds moi-même un ami, un conseil, l'homme enfin qui me touchait par tous les rapports du coeur. Notre amitié avait vieilli avec nous, elle n'en était que plus solide. Artisans l'un et l'autre de notre fortune, nous avions prospéré ensemble dans une carrière différente, et par malheur notre ruine est due à la même cause. (...) Je connais, Citoyenne, toute la perte que vous venez de faire. Personne n'en connaît l'étendue comme moi. Votre mari était utile à tous ceux qui le trouvaient bon à quelque chose. /1 avait des amis qu'il chérissait et pour le service desquels il aurait mis tout en usage. Mais dans le chaos où nous nous trouvons il pouvait seul arracher quelques lambeaux de sa fortune pour procurer du pain à sa famille, à vous qui avec sa fille conce",triez ses affections et ses sollicitudes. "

Ayant conté par le menu les circonstances du drame, il assortit sa lettre d'informations complémentaires et de conseils:
"Maintenant, Citoyenne, il convient de prendre un parti pour profiter des premiers moments où il sera permis d'arracher quelque chose des biens immenses que vous avez perdus. Votre frère m'a écrit de vous donner les avis que la prudence suggérerait (...). Vous avez des maisons au Fort-Dauphin que votre mari était sur le point de vendre aux Espagnols pour vous en rapporter le produit en France (...). Votre frère m'a chargé de réclamer vos nègres qui sont tous ici à ma disposition (...). Les esclaves des Français réfugiés de Saint-

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Domingue leur appartiennent en propriété, en conséquence d'un bill rendu par le Congrès, à l'occasion de nos misères et de nos malheurs. Au moyen de quoi, vous trouverez vos domestiques, au cas que vous vous déterminiez à passer dans le continent (...) pour arracher quelques portions de vos propriétés, si la République française veut avoir pitié de nous. (...) Entourez-vous, Citoyenne, des avis de l'amitié et de la prudence, n'entreprenez aucune démarche que lorsque vous l'aurez mûrement réfléchie. Vos biens sont à St-Domingue et StDomingue est perdue. "

Et le bon docteur achève ainsi sa longue missive:
"Sans (des) motifs puissants, je n'eusse pas autant prolongé mon séjour dans le continent où je n'ai resté qu'à regret, dans la crainte de ne pas mériter l'approbation de ma patrie de qui le moindre mécontentement me ferait la plus grande peine. Je m'identifie avec Elle et quoique éloigné, mes yeux se remplissent de larmes toutes les fois que j'entends raconter ses triomphes et ceux de l'égalité et de la liberté, dans l'espoir que des jours de prospérité succéderont à ces temps de calamité, enfants inévitables de la révolution la plus étonnante qui ait eu lieu dans ce vaste univers. Salut. Ferrié, Doct. méd. Market street Baltimore"

Dès qu'elle a connaissance de son veuvage, Madame Lagrave requiert le notaire Péan de Saint-Gilles pour effectuer le 10 février 1795 l'inventaire après décès. Romain est présent et signe l'acte en qualité de "maître des droits" de son épouse. C'est le seul document qui porte l'adresse de la rue d'Hauteville pour le jeune couple. Peut-être l'ont-ils habitée quelque temps entre la rue Taitbout et la rue Chauchat. Cet inventaire constitue une passionnante visite détaillée de la maison que nous avons décrite plus haut; de plus, il n'y manque ni une petite cuillère, ni une chaise percée... Le montant total des biens, y compris quelques assignats trouvés dans un tiroir, atteint presque soixante mille francs. Une mention intéressante concerne les "revenus des habitations de Saint-Domingue dont il n'a été fait aucune receUe depuis plusieurs années". Ce sera trois ans plus tard seulement, le 18 avril 1798, que Madame Lagrave déclarera renoncer à la succession de son mari, celle-ci lui étant "plus onéreuse que profitable". Fortunée, devenue unique héritière, décide en novembre de la même année de se séparer de la propriété de la rue

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jardin 8 à l'audience des criées du département de la Seine du 5 frimaire an 7 (25 novembre 1798). L'acquéreur, un certain Louis Prévost 9, revendra le
tout trois ans plus tard à Fauvelet de Bourrienne. Est-ce à cause des querelles du ménage ou de difficultés financières que Fortunée et Romain ont procédé à cette liquidation? Cela se situe à l'époque de leur séjour en Italie, mais aussi peu après un autre deuil qui frappe la famille: le décès du père de Romain, le 26 mai de cette même année 1798. L'inventaire alors effectué des biens d'Hamelin père et de son épouse fait apparaître un montant d'environ 53 000 francs, compte non tenu des propriétés de Savigny-sur-Orge. Mais les dettes sont par ailleurs si élevées que, là encore, la veuve renonce à la communautés de biens; l'hôtel de la rue Taitbout est mis en vente et rapporte 120 000 francs; de même le château, les terres et les fermes de Savigny, cédées au futur maréchal Davout, le 18 août 1802, pour la somme imposante de 760000 francs. Ces événements familiaux provoquent des conflits d'intérêts qui vont perdurer. Le contrat de mariage entre Romain et Fortunée, on l'a vu, prévoyait pour elle un douaire garant,i par des biens en train de fondre! Romain intentera même un procès à sa mère, sans doute poussé par Fortunée. Une transaction entre "Mme Vve Hamelin et ses enfants" intervenue en 1802 calme le jeu pour un temps:
"Voulant donc se donner un gage certain d'un côté de tendresse maternelle, de l'autre de piété filiale et rétablir les rapports d'harmonie et de bonne intelligence que les débats judiciaires avaient plutôt suspendus qu'affaiblis, les parties ont adopté le projet de transaction. .. "

d'Hauteville. Romain et elle donnent pouvoir à un homme d'affaires, le citoyen Demachy, de faire procéder à l'adjudication de la maison et du

L'accord est signé en présence d'Anne Sophie, soeur de Romain, et de son mari Pierre Marie de Bondy, qui ont peut-être été les éléments modérateurs. Madame Hamelin mère conserve l'usufruit et la jouissance des biens durant sa vie. Pourtant, la série des contestations, procès et jugements, rencontres avec des avoués et des notaires ne cessera pas avec la disparition des principaux intéressés: Madame Hamelin mère en 1828, Anne Sophie et Pierre Marie de Bondy en 1847, Fortunée en 1851, Romain en 1855... Fortunée n'a jamais
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En juillet 1795, Madame Lagrave avait acheté une portion de terrain contiguë sur laquelle fut bâti le péristyle. 9 Est-ce une coïncidence ou bien l'acheteur est-il un parent de Madame Lormier Lagrave, née Prévost?

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joui de son douaire; l'affaire est évoquée à la succession de son fils en 1852... Donc, dès le Directoire, tout est en place pour que les vies de beaucoup de gens dans ces familles soient affectées par les histoires de "gros sous", pour ne rien dire des sentiments. Fortunée ne divorcera pas afin de sauvegarder ses droits, et, malgré le mépris qu'elle lui porte, conservera toujours le nom de son mari... même lorsqu'elle lui ajoutera plus tard: "née de Lagrave" ! On s'explique aussi cette réflexion de Romain, s'apprêtant, après l'Italie, à entreprendre d'autres expéditions certes motivées par l'appât du gain, mais aussi parce que, dit-il, ''j'avais alors de tristes raisons pour fuir loin de chez moi" . Cette fois, c'est pour rejoindre Bonaparte, que le Directoire a envoyé en Egypte un peu pour se débarrasser de ce général encombrant devenu de plus en plus populaire. Hamelin flaire là de bonnes opportunités pour de nouveaux enrichissements. Il part en compagnie d'un autre négociant, Livron. Ils vont de Marseille à Gênes, d'Ancône à Trieste, rencontrant tempêtes, corsaires barbaresques, flotte turco-rosse, navires anglais bloquant les côtes. Ils réussissent à gagner Alexandrie après avoir chargé à Trieste une lourde cargaison de barils d'eau de vie, d'acier, de ballots de drap et de diverses marchandises propres à la spéculation. Accueillis par Marmont, aussitôt convoqués par Bonaparte à Rosette, ils sont interrogés avec avidité sur la situation en France; les journaux qu'ils ont apportés sont dépouillés jusque dans les moindres détails. Hamelin a raconté ses entretiens avec le général en chef du corps expéditionnaire; les deux hommes se connaissent évidemment très bien et s'apprécient chacun à leur juste valeur. Bourrienne, Berthier, Menou se sont accordés pour dire que ce sont ces nouvelles relativement récentes apportées de France par Hamelin qui ont incité Bonaparte à précipiter son retour en vue de renverser le gouvernement directorial. Devant Hamelin, le Corse a explosé:
"Pauvre France, des misérables, la gaspille... " des avocats, quel désordre! On

Il écrit au Directoire le 22 pluviôse an 7 (10 février 1799) : "Si le rapport du citoyen Hamelin se confirme et que la France s.oit en armes contre les rois, je passerai en France. " Il cherche évidemment à s'informer à d'autres sources puisque la veille il a écrit à Marmont:

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"Le citoyen Hamelin est arrivé hier,. j'ai trouvé beaucoup de contradiction dans tout ce qu'il a appris en route, et j'ajoute peu de foi à toutes les nouvelles qu'il donne (...). J'apprends qu'il est arrivé un nouveau bâtiment de Candie,. interrogez-le avec le plus grand soin, et envoyez-moi les demandes et les réponses. " Ce qu'il apprend par ce canal, ainsi que par des journaux anglais qui lui parviennent, ne va pas tarder de confirmer les rapports de Romain Hamelin, le destin de la France et celui de l'Europe vont en être marqués pour longtemps. Leur cargaison écoulée avec un profit énorme, Hamelin et Livron se lancent sur place dans d'autre opérations, notamment le commerce du blé. Au hasard de ses déplacements en Haute-Egypte, Hamelin va rencontrer les savants qui accompagnent l'expédition et s'intéresser lui-mêine aux antiquités. Là encore, il va trouver le moyen de se faire accuser de pratiques douteuses. Il doit s'en défendre auprès de Bonaparte: "Je n'ai jamais pensé spéculer sur le produit des talents des membres de la Commission des Arts, c'est une bassesse dont je suis incapable (...). Mon Général, la manière dont vous m'avez accueilli en Egypte afait mafortune (...)". Il affirmera par la suite que lui a été volée l'idée de publier un ouvrage magistral sur les antiquités égyptiennes, réalisé ultérieurement par Vivant Denon, et que même une partie de la rédaction était de son fait, sans que son nom fût cité. Et c'est par la mention "Ammelin spéculateur" que le dessinateur Dutertre nous permet d'identifier le portrait qu'il a fait de Romain, sur place, en même temps que ceux de dizaines de personnalités de l'expédition d'Egypte. Avant de partir, Bonaparte va épuiser un peu plus ses troupes par une campagne en Syrie à laquelle Romain prend part. Puis Kléber reçoit le commandement; aussitôt Hamelin se précipite pour lui présenter un mirifique plan de spéculations militaro-commerciales sur le sucre, le café, les gommes, les teintures, etc., plan rapidement rejeté. Sans doute pour se débarrasser de lui tout en utilisant ses compétences... et son navire, Kléber le charge d'organiser et de mener à bien le rapatriement du général Desaix, ainsi que de Savary, Rapp et quelques autres officiers de l'état-major. Il s'en acquitte avec succès et rentre à son tour à Paris, où il retrouve Fortunée devenue une des reines de la capitale. Il se manifeste aussitôt auprès de Bonaparte, maintenant Premier Consul, qui l'utilisera encore à diverses tâches obscures nourries de nombreux

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malentendus 10. Hamelin se prétend toujours victime et des hommes et des
événements; il en veut à Joséphine et plus encore à son mari; il les poursuit pourtant de ses assiduités, toujours à la recherche de la bonne affaire, pour laquelle il se dit jamais payé de retour. Voyant Bonaparte à Lyon, il gémit: "Il me reçut assez poliment et je vis qu'il ne m'en voulait pas de tout le mal qu'il m'avait fait. " Sous l'Empire - jusqu'en 1808 - il parvient encore à arracher quelques affaires; il a pourtant été une fois de plus inquiété en 1805 pour divers trafics. Il quittera dès lors le "service" de l'empereur. Mais cela est une autre histoire sur laquelle nous reviendrons~ En effet, Romain va continuer sa vie errante et aventureuse ponctuée d'échecs. Comme l'écrira un jour sa fille, qu'il ruinera en voulant l'enrichir: "Toutes les affaires auxquelles il a touché sont frappées malédiction. " de

Et plus tard encore, l'un de ses arrière-petits-neveux, François de Bondy le qualifiera de "raté intégral". Monsieur et Madame Hamelin, dès la fin du Directoire, mènent donc chacun leur vie. On n'a jamais su qui, dans le couple, a donné les premiers coups de canif au contrat. Certes, la nature profondément sensuelle de Fortunée la désigne comme première responsable; ce que semblent confirmer certains propos de Romain déjà cités. Mais celui-ci n'a rien qui lui permette de se faire admirer de sa jeune épouse. Fine, intelligente et spirituelle, elle a pris la mesure du désastre peu après leur mariage et a su rapidement trouver des compensations dans le bouquet de plaisirs que lui offrait son époque. Jeanne Geneviève Fortunée Lormier Lagrave et Antoine Marie Romain Hamelin se retrouvent périodiquement... chez les notaires, les avoués, voire devant les tribunaux. Plus d'une fois, Hamelin sera amené, même de l'autre bout de l'Europe, à donner une procuration à celle qui est toujours son épouse, afin de lui permettre de réaliser maintes opérations immobilières: il y en aura des dizaines sur plus de trente ans II. Son mari rejeté et toujours parcourant le monde, ses enfants casés ici ou là, la petite Madame Hamelin n'a guère plus de vingt ans et déjà une grande notoriété. Elle va poursuivre avec ivresse la conquête de son indépendance et conduire sa vie en femme libérée et audacieuse. Pendant tout le Directoire
10

Il

Notamment une sombre histoire de mines de fer à l'île d'Elbe.
Voir infra: chapitre XVIII et XXXII.

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et le Consulat, elle brillera en pleine lumière. Puis, le vent de l'Histoire tournera et ce sera bien souvent dans l'ombre qu'elle continuera de déployer son étonnante vitalité.

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III FORTUNEE LA MERVEILLEUSE

Après le 9 thermidor an 2, qui met fin à la Terreur, tout Paris respire. Cette atmosphère de soulagement est ainsi résumée par Michelet: "Quand on interrogeait les citadins sur ce qu'ils pensaient et voulaient après la tempête, on s'entendait répondre: vivre. " Les historiens ont amplement décrit cette période riche aussi en coups d'Etat; ils ont dit l'importance des journées sanglantes de vendémiaire an 3 qui culminent le 13 quand le général Bonaparte mitraille à bout portant les royalistes sur les marches de l'église Saint-Roch ; des traces de balles sont encore apparentes sur la façade! "Tout à coup, a écrit Louis Madelin, s'entendit une forte canonnade, c'était Napoléon qui entrait dans l'Histoire". Bientôt la Convention est dissoute et Barras installe sa prééminence, très vite sa dictature. Le Directoire est constitué. A la révolution des institutions va correspondre une révolution des moeurs liée à l'émergence d'une nouvelle classe sociale dirigeante. L'art, la mode, les divertissements explosent en un véritable feu d'artifice sur un fond, pourtant, de crise économique, de misère et de guerre. La frénésie de jouissance s'exprime d'abord par la danse. Donc on danse, on danse partout. Le bal des Zéphyrs, annoncé par un grand panneau transparent, s'est installé au cimetière Saint-Sulpice. Près de là, rue de Vaugirard, c'est au jardin des Carmes que l'on tente d'exorciser le sanglant souvenir des journées de septembre 1792. L'hôtel de Biron (aujourd'hui musée Rodin), le pavillon de Hanovre sur les boulevards, le palais de l'Ely sée, le château de Bagatelle, tous ces lieux sont fréquentés par une foule tourbillonnante.

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A l'hôtel Thélusson, rue de Provence, riche demeure édifiée par Ledoux et appartenant à un banquier genevois qui eut Necker pour caissier, on organise "par souscription" ces "bals des victimes" où ne sont admis que ceux et celles qui peuvent prouver avoir perdu un proche sur l'échafaud. Pour se signaler, ces "souscripteurs" arborent un fin ruban rouge autour du cou et saluent d'un sec mouvement de tête rappelant celui du condamné au moment où on lui introduit la tête dans l'orifice de la guillotinel. Mais le comble du scandale est alors une nouveauté venue d'Autriche: la "walse", cette danse qui entraîne les couples dans un "amalgame" vertigineux tout à fait inédit. Le vêtement aussi se transforme. Une jeunesse dorée, ancêtre des dandys, des zazous, voire des punks, lance une mode extravagante. Merveilleuses ou Muscadines, les femmes veulent montrer leurs épaules, leurs jambes, leurs seins. Inspirées de l'antique, les toilettes utilisent astucieusement décolletés, fentes, transparence. Robes à la Cérès, à la Minerve, à la vestale se répandent. La visite d'un ambassadeur turc injecte une dose d'orientalisme avec le turban et les larges pantalons retenus à la cheville par des anneaux d'or. Chaussées de cothurnes "violet cul-demouche" lacés à mi-jambe, toutes ces belles trottinent d'un pas ailé. Les cheveux sont coiffés "à la Titus", c'est-à-dire courts et bouclés, quand ce n'est pas "à la victime" -le cou bien dégagé-, soit encore cachés par une perruque excentrique. Une élégante se doit d'en posséder plusieurs, de toutes les couleurs. Ecoutons l'une de ces splendides créatures, Ida Saint-Elme
2

:

"(...) de longues tuniques de mousseline ou de percale blanche ornées de bandes ou de broderies en laine (on avait alors horreur de la soie) et soutenues par une ceinture qui s'attachait sous la gorge. Recouvrant les formes sans les déguiser, cette tunique en révélait toutes les perfections au plus léger mouvement du corps. Un châle négligemment jeté sur le cou complétait cette toilette, en vérité fort gracieuse, toilette que je n'ai jamais entendu critiquer par une femme bien faite, toilette réputée indécente par celles-là seules qui tiraient leurs scrupules d'un principe qui n'appartenait pas à la vertu. " Un autre contemporain, le comte de Montbel, futur ministre de Charles X, que nous retrouverons plus tard comme correspondant de
A l'hôtel d'Augny, rue Drouot (siège de la mairie de notre neuvième arrondissement) le "Salon de jeux" où l'on opère masqué accueille aussi parfois un "bal des victimes". 2 Dite "La Contemporaine", en fait pseudonyme cachant plusieurs contemporains bien informés.
1

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Fortunée Hamelin 3, raconte dans ses souvenirs d'enfant sa surprise et celle
de ses compatriotes toulousains lorsque, vers 1798, sa mère partie pour Paris en robe à panier et perruque poudrée, revient de son voyage méconnaissable, les cheveux courts et bouclés et la longue tunique droite serrée sous la poitrine. Sur le décolleté le "shall d'inde" offre une confortable tiédeur. Il va connaître une vogue jusqu'à la fin du Second Empire. Mais il est cause parfois de quelques incidents. Ainsi Laure Junot, devenue duchesse d'Abrantès, nous rapporte l'un d'eux dont l'héroïne est justement Madame Hamelin:
"Elle était dans un bal. Elle se lève pour danser une contredanse et laisse à sa place un fort beau châle noir,. elle revient, le châle n'y était plus, et Madame Hamelin le voit qui se promenait sur les épaules d'une dame fort connue. Elle va à elle:

- Madame,

vous avez mon châle.

- Pas du tout Madame. - Mais, Madame, c'est si bien le mien que je vais vous dire le nombre de palmes. Il y en a treize, nombre assez rare. - Mon châle a également treize palmes! Mais, dit Madame Hamelin, j'y ai fait un accroc en entrant ici.

- Ah, mon Dieu! Il se trouve aussi un pareil accident au mien. C'est précisément la raison qui me l'a fait acheter, parce qu'on me l'a vendu moins cher.
Le moyen de disputer avec une personne aussi déterminée à suivre le précepte de Basile que "ce qui est bon à prendre est bon à garder" ? Madame Hamelin perdit son châle et n'eut pour consolation que la petite vengeance de raconter l'histoire. Mais la femme coupable d'une telle action ne devait pas savoir rougir. "

-

Cette anecdote illustre bien le caractère mêlé de la nouvelle société. La mode pour les hommes n'est pas non plus dépourvue d'originalité et de fantaisie. Cependant que le peintre David dessine les costumes officiels, les Muscadins et les Incroyables se multiplient. On les rencontre dans tous les endroits où il faut se montrer; ils apparaissent en frac gris, la cravate "vert-pomme-pas-mûre" à trente-six tours, dite "cravate écrouellique", les cheveux en "oreilles de chien", besicles ou face-à-main sur le nez et, s'ils sont royalistes, portant un énorme gourdin en guise de canne et d'arme offensive nommé par dérision ''pouvoir constitutionnel".

3

Voir infra: chapitre XIX.

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Ce tourbillon, en dépit ou à cause de ses exagérations, est prodigieusement créateur. C'est dans ce décor, et dans ces costumes, que va se révéler et briller celle qui restera jusqu'à sa mort Madame Hamelin. La chronique, malicieusement ou aigrement transmise par ses amis et, surtout, ses ennemis, attribue l'éclosion de sa célébrité au fait d'avoir été la première femme à déclarer inutile et anti-esthétique cette partie du vêtement nommée chemise et à mettre en pratique sa décision. Et pour que nul n'en ignore, un décadi soir de messidor an 5, aux Champs-Elysées, Fortunée Hamelin, accompagnée d'une autre vedette du moment (Madame de Fleurieu ?), entreprend de remplacer la mode des sans-culotte par celle des sans-chemise, comme l'a écrit Louis Madelin. Elle se présente à pied à la promenade "vêtue d'un simple chiffon de gaze de couleur chair", une robe transparente retenue par une ceinture. Dès son numéro du 3 messidor, le journal "La Petite poste de Paris" ou "Le prompt avertisseur", friand de scandales, donne une relation très vivante de la déambulation de cette "nudité gazée" :
"Dimanche dernier était aussi le jour de la décade. Les ChampsElysées regorgaient d'endimanchés et de décadés. Deux femmes descendent d'un joli cabriolet, l'une mise décemment, l'autre les bras et la gorge nus, avec une seule jupe de gaze sur un pantalon couleur de chair. Elles n'ont pas fait deux pas qu'elles sont entourées et pressées. Lafemme à demi-nue est insultée, l'un tire sa jupe, l'autre la regarde sous le nez,. un troisième lui fait un mauvais compliment. Enfin comme nous sommes très pudibonds, personne ne put voir sans indignation l'indécente tournure de cette dame de la "nouvelle France". Un honnête homme lui offrit le bras pour la tirer de lafoule et la reconduire à sa voiture où on ne voulait pas la laisser monter. Il fallut invoquer la force pub(ique ,. et le cabriolet partit au bruit des huées des spectaJeurs. La leçon était bonne... "

Quelques jours après, un article de "L'Ami du peuple" se veut encore plus moralisateur: "Nous croyons qu'il n'y a pas de mal qu'on apprenne à ces impudentes qu'il faut au moins respecter le peuple, et que, si l'on est dissolue, il faut le cacher,. si l'on est sage, il faut le paraître." Mais on ne prête qu'aux riches. En cette année 1797, Fortunée n'est-elle pas déjà en Italie? Admettons que si elle n'est pas l'héroïne de ces petites scènes, elle en serait néanmoins fort capable.

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En fait, l'audace vestimentaire bien réelle de Madame Hamelin est simplement d'avoir supprimé le vêtement intermédiaire alors porté par les femmes entre le maillot et la tunique si collante qu'à deux pas on ne savait distinguer l'étoffe de la chair. Et, un demi-siècle plus tard, Victorien Sardou, dans sa comédie "Les Merveilleuses" prendra Fortunée pour modèle et transposera ainsi l'affaire: "(...)

- Oh

J en fait de nouvelles

J... celles de ce matin?

- Quoi donc? - Oh J considérables J... Vous savez si nos Merveilleuses cherchent dans leurs toilettes la noble simplicité antique J...

~. ~, preJuge. ... - Délicieux !... Toutes nos beautés vont faire comme elle. - Ma femme aussi? - Parbleu J... si elle est bien faite. "

Vénus... avaient-elles des chemises ?... Non J... Alors pourquoi en porter? Encore un geste de la barbarie de l'ancien régime... Encore un préjugé J... Et hier soir, à Tivoli, Madame Bachelin avait bravement supprimé le

- Eh bien J... la belle Madame Bachelin... - Lafemme du fournisseur... - S'est dit: mais voyons, Calypso, Cléopâtre,

- Oui,

quand je suis parti, elles en étaient à la gaze J...

Autres littérateurs inspirés par le sujet, les frères Jules et Edmond de Goncourt assurent dans leur journal qu'une semaine après l'événement Madame Hamelin a remis sa chemise. Et jusqu'à nos jours les frasques de Fortunée, vraies ou supposées, continuent d'être exploitées par divers auteurs. Henri Guillemin reprend des propos du mémorialiste La Revellière concernant 1795 :
"Les salons dorés sont plus brillants que jamais (...) et déjà s'est créée une société très intime entre le citoyen général Buonaparte, Barras, Tallien, Mme Tallien, Mme de Beauharnais, Madame Hamelin, où l'on est très occupé de tripotage d'affaires et de plaisirs. "

L'historien Guy Breton, dont la spécialité est de conter avec truculence "Les histoires d'amour de l'histoire de France", a fait le récit d'une joyeuse soirée qui se serait déroulée le 2 octobre 1795 chez Marie Rose de Beauharnais, pas encore Joséphine, dans la maison de campagne qu'elle avait louée à Croissy, non loin de Paris.

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Selon lui, arrive d'abord une voiture pleine de victuailles, venant de chez Doyen, traiteur aux Champs-Elysées. Puis débarquent d'une autre voiture Mesdames Tallien et Hamelin, ainsi que deux beaux jeunes gens que la belle Thérésia Tallien emmène toujours avec elle en "en cas" pour les parties fines. Enfin, le directeur Barras arrive seul, à cheval. La relation que fait ensuite Breton du "gai repas" arrosé de champagne, et surtout de ce qui suit, est plus qu'égrillarde, et la précision des détails est impressionnante. Mais pour y croire totalement, il aurait fallu que le chroniqueur nous révélât le nom du témoin aussi bien renseigné. C'est aussi Guy Breton qui, toujours sans citer sa source, prétend que Fortunée Hamelin a été l'une des maîtresses attitrées de Barras, ce que ne confirme pas Jean Savant, autre historien qui s'est aussi beaucoup intéressé à la vie intime du citoyen Directeur. Si Jean Savant semble, au bénéfice du doute, laver Madame Hamelin de l'accusation de promenade aux Champs-Ely sées en "nudité gazée", il n'en confirme pas moins certaines des assertions de Guy Breton quand il écrit: "(...) mais elle n'hésite pas plus que son amie Joséphine à se mettre complètement nue dans des soupers fins. " Lui non plus n'indique aucune source précise de son information. Certes, sous le Directoire, la vie parisienne connaît toutes sortes d'amusements et biett' des potins circulent, la liberté de la presse étant totale, du moins pendant les premiers temps du régime. Ainsi le journal "Le Grondeur" constate le 16 nivôse de l'an 5 de la République une et indivisible: "Un homme qui ne saurait par coeur toutes les anecdotes des coulisses et des foyers, qui ne connaîtrait pas le nombre, la grosseur et la qualité des diamants de Mmes Tallien, Boyer-Fonfrède et
Amelin
4,

serait le personnage

le plus maussade de Paris. "

Bien longtemps après cette folle époque, en 1829, sous le règne gourmé du roi Charles X, le journal "La Mode", qui se proclame" revue des modes galeries de moeurs - album des salons" 5, déclenche un scandale qui retentit jusqu'à la Cour et va entraîner la prise en main du périodique par le pouvoir. La cause en est un article moquant les institutions d'un régime prude et déliquescent en transposant au monde des chiffons les gesticulations de la politique. Des noms de personnes connues sont cités dans ,cette pochade
4 S

-

Erreur d'orthographe assez fréquente. Emile de Girardin et Delphine Gay, sa future épouse, y collaborent.

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satirique, en particulier ceux de nombreuses anciennes beautés désormais bien rangées. La moins choquée ne fut sûrement pas Madame Hamelin proposée, puis refusée, comme présidente d'une cocasse "assemblée législative de la mode" élue pour régir le "grand art de la toilette" ; toutes les élégantes à la retraite refusent les unes après les autres une élection au bénéfice de l'âge! Etre et avoir été, éternel problème...

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IV FORTUNEE, "UNE ETOILE DANS LE FIRMAMENT DU DIRECTOIRE"

Le titre de ce chapitre est emprunté à une revue italienne, la "Nuova Antologia", qui, en 1966, consacra une étude à Fortunée Hamelin. L'auteur la situe dans la constellation des "stars" qui ont donné au Directoire dans la mémoire collective cette réputation de gaieté et de libertinage qui, Charles Lecoq et Madame Angot aidant, a caché et l'oeuvre législative importante, et les cruautés et les misères de cette république dictatoriale. Le "roi" Barras, qui a choisi le plus somptueux appartement du Luxembourg, aime le luxe et les agréments de la vie. Cet aristocrate régicide, ancien militaire baroudeur et courageux, amoureux du pouvoir, corrompu, organise là une sorte de cour où dominent beautés et gens d'esprit mêlés aux banquiers, hommes d'affaires, aventuriers et profiteurs que toute époque troublée sécrète et stimule. Conversation, danse, jeu, musique, festins occupent des soirées qui ne sont pas toujours les orgies que certains ont décrites. D'ailleurs Barras, qui n'aime pas se coucher tard, se retire vers 10 heures. Germaine de Staël, fille de l'ancien ministre de Louis XVI Necker, mariée à un diplomate suédois, brille particulièrement dans cette compagnie. Elle se fait accompagner de Talleyrand, de Benjamin Constant qui rencontrent là le poète Marie-Joseph Chénier, auteur à la mode, le chanteur Garat et l'acteur Talma, Fouché et Bonaparte, quelques nobles rayés par faveur spéciale de la liste des émigrés, et Drouet, le maître de poste de Varennes, auréolé de la gloire d'avoir reconnu le roi en fuite et qui mène désormais une carrière politique. En contrepoint de Germaine de Staël au physique peu avenant, un cortège de femmes ravissantes fait l'ornement de ces réceptions. La plus éclatante de toutes est Madame Tallien, maîtresse en titre du Directeur, alors

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