//img.uscri.be/pth/fc1f6aafac016c7b3e3fa9731cd7cd9e72510fca
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 30,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

MARIAGES, MÉNAGES AU XVIIIE SIÈCLE

De
496 pages
Le mariage, le ménage, ont toujours été soumis aux tensions de l'environnement politique, social, économique, religieux ou idéologique et confrontés aux aspirations contrastées des individus. Malgré cette sensibilité, l'établissement et le fonctionnement de la relation conjugale témoignent d'une remarquable permanence des défis posés à l'homme et à la femme pour vivre ensemble. Dans une perspective à la fois historique et anthropologique, l'auteur montre ici, au travers de l'étude de la vie conjugale à Haveluy, petite ville du Nord, les changements et régularités dans le fonctionnement du couple et de l'alliance.
Voir plus Voir moins

MARIAGES~MENAGES AU XVIIIe SIECLE

Du même BIieII aux étIIions L 7-IannaItan et dans la même série:

Pierchon

- Un village du

Nord avant la mine. Chronique d'Edouard curé d'Haveluy au XIXe siècle. (préface de Pierre

Pierrard), 1996,574 p.

- Anthroponymie et changement dans une société villageoise. Les noms de personne à Haveluy au XVIIIe siècle. (préface d'André Burguière), 1997, 150 p. [AEC] - Avoir des enfants au XVIIIe siècle. Natalité, fécondité et mentalités à Haveluy. (préface de Philippe Guignet), 1998, 220 p. [ADE]

- Vieilliret mourir au XVIIIe siècle. Longévité et vie sociale à Haveluy. (préface de Michel Vovelle), 1998, 288 p. [VEM ]

Guy TASSIN

MARIAGES, MENAGES
AU XVIIIe SIECLE Alliances et parentés
à Haveluy

Préface de Françoise

Héritier

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0847-1

Préface

Haveluy est une petite ville du Nord, près de Valenciennes, sans attrait particulier, village frontière écartelé entre France et Pays-Bas, ravagé par les guerres, habité depuis sept siècles mais où les familles sont d'origine récente au début du 18èmesiècle. C'est une petite paroisse de 135 habitants en 1701 qui, grâce à quelques décennies de paix, verra sa population passer à 476 en 1800. Les habitants ont conscience de cette croissance et cherchent visiblement après 1750 à limiter l'expansion démographique par diverses mesures comme le recul de l'âge au mariage ou l'arrêt précoce de relations sexuelles fécondes. On y trouve une population hiérarchisée de censiers plus ou moins importants (cultivateurs avec baux), d'artisans (population croissante et de plus en plus diversifiée), bergers, manouvriers et valets de charrue, aux habitats et territoires différenciés. Les fiefs loués appartiennent à des nobles "impécunieux, indifférents et lointains" qui n'interviennent pas dans le paysage ni dans la vie locale. La famille agnatique de Guy Tassin est originaire d'Haveluy. Il a déjà consacré à cette paroisse au 18ème siècle quatre volumes passionnants (Avoir des enfants...; Vieilliret mourir...;Anthroponymie et changement...; plus un volume consacré à l'éditioncommentée des mémoires d'un prêtre). La vie en couple est une donnée "volumineuse" et fondamentale et c'est à retracer cette vie conjugale que Guy Tassin s'attache dans cet ouvrage. Il dispose des actes de catholicité et, après 1794, d'état civil: mariages, naissances, baptêmes, décès, sépultures, ainsi que de contrats de mariage et testaments devant notaire. Sur la période considérée on enregistre 1097 naissances, 739 décès et 298 mariages d'Haveluynois (123 entre Haveluynois, 84 avec un forain, 91 au dehors). On peut observer, selon les circonstances, que 1200 individus sont en moyenne cités 8 fois dans des actes divers dont ils sont les protagonistes et les témoins, ce qui amène d'ailleurs à progressivement reconnaître certains d'entre eux. l'écriture de Guy Tassin mêle de façon extrêmement naturelle et har-

manieuse les analyses et calculs savants et les exemples et histoires de vie. Il a utilisé également les plans terriers, les listes d'imposition, les comptes de la table des pauvres, des réponses à des enquêtes diverses; il a élargi son enquête à l'ensemble de l'Ostrevent et du Valenciennois, exploitant les registres de 12 paroisses, créant ainsi un vivier de plusieurs dizaines de milliers d'individus utiles. Pour mieux saisir les évolutions, il procède à une division chronologique en trois grandes étapes: 1701-1750, 1751-1780, 1781-1800, et à une autre par décennies, ce qui va lui permettre entre autres de montrer les changements socio-économiques (changements d'occupation) au cours du siècle et la montée en force de l'individu face à la famille, à l'emprise de la religion ou du village. Le mariage est une institution étroitement associée à la vie et à l'évolution du groupe. C'est en historien mais aussi en anthropologue que Guy Tassin aborde cette question où il observe d'emblée que "compte tenu de l'étroitesse relative de l'horizon, même les mariages non consanguins relèvent souvent de la parenté ou de l'affinité", point dont la suite du texte apporte la confirmation. Guy Tassin ne cherche pas à étendre ses conclusions et à leur donner une valeur théorique: il se contente méthodiquement et minutieusement d'analyser ce qui se passe sous ses yeux dans les archives d'Haveluy, et cependant il rejoint naturellement ce faisant les théoriciens de la parenté occidentale car cette "étroitesse de l'horizon" est un trait commun et les conséquences Qu'il en tire sont valides bien au-delà de la région de
Valenciennes!
siècle, ne doit apportée à la comportements transmettre la dernier auprès

La modestie du propos:

Haveluy au 18ème

pas masquer l'importance de la contribution théorie de l'alliance. Il existe bien sûr des et usages locaux, telle la maÎneté qui voit maison à cèlui des enfants qui reste en des parents, ce qui peut paraître constituer

un privilège d'ultimogéniture mais qui ne l'est pas en esprit. Pour le reste, les problèmes affrontés et les solutions qui leur sont apportées, sous les aspects propres à la chrétienté occidentale, sont de nature globale et non locale. La curiosité et l'agilité d'esprit de l'auteur sont sans limites. Chaque page regorge de questionnements parfois menus et

Il

toujours intéressants qui nécessitent à chaque fois de croiser les informations de manière plus ou moins complexe. Veut-on des exemples? Il n'y a que neuf mariages où les parents des deux côtés sont en vie; ce sont des aînées qui épousent en premières noces des veufs; chaque année un quart de la population appartient à des familles en phase de mariage; les filles enceintes au mariage le sont de 5 mois à 22 ans, de 3 à 4 mois à 24 et de moins de 3 mois à 27, ce qui implique au choix soit une meilleure expérience sexuelle avec l'âge, soit une plus grande réserve des familles quand la fille est jeune; l'écart d'âge moyen est de 8 ans entre conjoints qui n'ont donc pas été enfants en même temps, ce qui est une manière de faire du conjoint un autre

en le sortant de l'aire de familiarité; le mariage déclenché par la mort du père intervient dans les trois mois chez les manouvriers ; bâtards et orphelins se marient de façon
précoce, exogame et hypogame ; moins on a de frères, plus on a d'enfants, manière d'imposer la survie du groupe
; on évite pour se marier le mois de septembre, la pleine ou la nouvelle lune et on préfère les jours dont le Quantième est 3 ou un multiple de 3, nombres censés être favorables à la fécondité, avec 2 fois plus de mariages à ces dates qu'on ne pourrait aléatoirement s'y attendre; seuls 4 mainés sur 86 restent célibataires, ce qui montre la séduction de celui ou celle qui possède une maison; certaines familles marient systématiquement tous leurs enfants à des maÎnés ; seuls 35% des couples ne sont jamais contraints de partager leur habitation avec d'autres Que leurs enfants en bas âge ; sur 51 ans de vie commune un vieux couple n'a connu que trois années de solitude à deux; un quart des veufs meurt dans les quinze mois; une femme est "grosse" pendant un sixième de sa vie conjugale en moyenne, temps auquel il faut ajouter le double pour l'allaitement; un mariage sur 9 peut être marqué du signe de l'amour, décelable par la conjonction de l'âge au mariage entre jeunes, celle des deux décès, ou par la dénomination des enfants, et c'est un luxe partagé par les très riches et les très pauvres; au bout de 100 ans, seul un descendant sur 5 porte le nom initial; un veuf cohabite plutôt avec sa fitle agnatique

et son gendre, une veuve avec son fils et sa bru ; les
individus nés en mai demeurent deux fois et demi plus sou-

III

vent que les autres des célibatairesdéfinitifs;après 1750,la

longévité des femmes célibataires dépasse nettement celle des femmes mariées, etc. Si j'insiste sur cette curiosité insatiable et l'inventivité de Questions qui se situent au-delà des interrogations multiples portant sur le choix du conjoint, c'est qu'elles ouvrent à chaque fois des perspectives intéressantes sur le rapport des sexes et sur ce qui est si difficile à saisir dans les archives et ressortit de la tendresse, de la sexualité, des croyances et superstitions, des manières de vivre, mais aussi pour une autre raison. Car ce travail de bénédictin, qui consiste à apparier, trier et croiser des fiches pour un traitement statistique est fait par l'auteur manuellement, sans le recours de quelconques logiciels. Guy Tassin travaille seul. Ayant moi-même manipulé des données d'enquête généalogique et matrimoniale et constaté les avantages du traitement informatique, je ne peux que saluer avec un profond respect la performance accomplie par l'auteur. Revenons au choix du conjoint et au désir de "placer" du mieux possible ses enfants. L'étude du marché, par année, montre à quel point c'est un art difficile,si on tient compte de l'évolution démographique, de la catégorie socioprofessionnelle et de toutes les variables autres (rang de naissance, âge, durée du célibat, etc.) qu'il est possible d'appréhender, "car tout le paradoxe de la politiquematrimoniale est de choisir autant que possible un proche suffisamment éloigné pour que l'alliance soit licite et souhaitable", dans le cadre de la licéité garantie par l'Eglise et par l'Etat. On se marie autant que possible de manière hyper ou homogame, ce qui condamne les censiers les plus riches à l'exogamie ou au célibat, et pour les artisans avec une tendance utilitariste croissante qui cherche à associer des métiers complémentaires. 61,5% des "mariants" épousent des co-villageois, ce qui marque fortement la recherche de l'identique, bien que le dépaysement soit paradoxalement possible, que ce soit par l'écart d'âge qui sépare les enfances des conjoints que par la localisation, selon qu'on est d'en-Haut ou d'en-Bas. Mais un mariage sur neuf se fait cependant dans la même rue, dont 2h du mêm.e côté de la rue, ce qui implique "une sociabilité d'arrière-cour". Il y a 35 IV

agnatiques, en relations diverses avec plus de 400 familles extérieures, sans que s'initient jamais vraiment de nouvelles relations. En moyenne l'influence (et le souvenir) des liens s'exerce sur plus de quarante ans. L'aire matrimoniale couvre 17 paroisses dans un cercle d'environ 7 km de
groupes

rayon. les mariages à l'extérieur

impliquent

cependant une

obligation conjoncturelle et des traumatismes; la longévité de ceux qui se marient au dehors est moindre que celle des autres: elle l'est de 14 ans pour les femmes, ce que Guy Tassin attribue à juste titre à quelque chose qui relève de la perte d'affectivité et de sociabilité. Au total, le mariage extérieur, avec un non-apparenté, est rarement un choix délibéré.

Tout cela définit les contraintes

qui s'exercent sur le cadre.

Que se passe-t-il à l'intérieur? On observe tout d'abord des mariages en chaine, qui s'organisent en fonction mécanique des unions antérieures, avec des échanges sur une ou plusieurs générations, et les mariages remarquables que sont les mariages simultanés de paires de frères et soeurs (ou de cousins) le même jour. Ils sont remarquables aussi en ceci qu'ils ont lieu le même jour consciemment, alors qu'on ne marie jamais deux enfants le même jour si leurs conjoints ne sont pas dans la position de mariages remarquables. Ces échanges en chaine sont le premier signe d'une volonté consciente d'organiser de façon interne le champ matrimonial, en jouant avec les contraintes. Il ne faut pas oublier qu'il est régi par les empêchements dirimants ijusqu'au quatrième degré civil, ou au premier degré avec un allié), et que d'autres degrés jusqu'au huitième demandent dispense. L'obligation de dispense est assimilée à une tracasserie dont on se libère par dissimulation ou corruption. En effet, 80% des tiens de parenté inscrits à l'intérieur de ce cadre religieux n'ont pas donné lieu à demande de dispense. la consanguinité va croissant jusqu'en 1780et déborde la simple tension du marché matrimonial.Tout est dans l'art de la composition. Visiblement on ne considère pas à Haveluy qu'une parenté au 7ème ou au Sèmedegré traduit une réelle consanguinité. le seuil de la perception ordinaire se situe au niveau 6, celui des cousins issus de germains, qui se trouve aussi être celui le plus pratiqué en mariage. Ainsi, comme

v

l'écrivait Pierre Damien au XIe siècle, pour qui l'exogamie consanguine devaitêtre doublée d'alliances préférentielles immédiatement après l'extinction des interdictions, le grappin de l'alliance ramène au centre celui qui s'écarte. 1goJbdes mariages sont entre cousins issus de germains, avec des cheminements préférentiels classables, observables également au huitième degré. On se marie aussi, avec dispense nécessairement, entre cousins germains, avec préférence pour la cousine parallèle matrilatérale, et il apparaÎt clairement que ce sont des mariages bel et bien orientés et voulus. Jeu au sein de la consanguinité, par bouclages, mais aussi dans l'alliance. On trouve souvent son conjoint dans des réseaux d'affinité seconde: alliés ou alliés d'alliés de consanguins, qui définissent des réseaux de fréquentation et de solidarité, avec la mise en évidence de parentés partagées, chez qui on se retrouve, ce qui se traduit dans l'expérience quotidienne non sous la forme d'un schéma abstrait mais sous celle d'une relation vécue: "N a marié son beau-frère à sa nièce". On situe l'histoire par rapport au pivot, celui par rapport à qui les deux mariants sont situés et chez qui ils ont pu se rencontrer. Ce personnage-point de départ qu'on peut repérer est dans 4QO~ des cas un beaufrère ou une belle-soeur, dans 46% un oncle ou une tante de l'un des conjoints. Tous les mariages endogames sont à ggo~ éclairés par une relation antérieure et ce réseau d'affinités multiples définit aussi l'espace matrimonial extra-local. Après 1780, seul un mariage extérieur sur 10 ouvre vraiment une relation nouvelle. Le mariage dans la consanguinité et dans l'affinité est donc la règle, mais de plus il organise la société en réseau d'alliance. Pour être exclu du réseau, il faudrait qu'un fils unique épouse une filleunique. En fait, chaque chef de feu a en moyenne 5 frères et beaux-frères qui ont les leurs, ce qui

permet d'établir des réseaux complexes qui peuvent associer jusqu'à 70 hommes, mais l'importance des chemins féminins, quoique occultée, est manifeste égaiement: bien des alliances sont négociées par les mères, dans la mesure où 50% des mères sont seules présentes
au mariage d'enfants, contre 22% des pères.

VI

Mais l'élément central à mes yeux est la mise en évidence

de stratégies visant à ('échangealternéentre lignes.Au-delà
du Sème degré, on trouve un chiffre considérable pour chaque individu de parentés multiples: consanguinité, alliance, affinités secondes (parrainage par exemple), mais il s'agit de liens très largement masqués, et c'est ce fait de l'occultation qui est le moteur du système. On ne retient dans les demandes de dispense que les chaînes apparentes les plus proches, les plus individualisées dans la rhétorique de l'Eglise et de l'Etat. Par le jeu des réductions d'ancêtres, si "on tenait compte de toutes les chaînes, l'union s'inscrirait dans un degré beaucoup plus rapproché que celui pour lequel la dispense est demandée. Ne pas tenir compte des "renchaÎnements d'alliance", c'est-à-dire des échanges alternés entre lignes aboutirait à ne repérer que la moitié du volume réel des échanges au sein de la
parenté telle qu'elle est consciemment vécue.

Guy Tassin ne propose pas de modèle pour ce type de renchaÎnements mais des exemples entre lignées agnati-

ques comme celles des Béhal,Hayez, Moreau,Delille où on
repère jusqu'à 60 séquences d'échanges répétés en suivant des schémas de consanguinité, entremêlant des lignes de ces quatre groupes; de plus 38% de ces séquences reposent sur l'offre alternée d'un homme et d'une femme. Ce ne peut être le fait du hasard ni la simple conséquence diachronique des échanges synchroniques en réseaux ou des bouclages consanguins. Il nous montre ici, pratiqué dans des familles non-aristocratiques, tout à fait ordinaires, le jeu de l'alliance par alternance entre lignes agnatiques, dont Gérard Delille 1 a montré que c'était la formulefondamentale en Europe: elle expliquela capacité de fonctionnement endogame des sociétés soumises aux lois canoniques d'empêchements matrimoniaux, confirmant ainsi l'hypothèse que j'avais énoncée dans L'Exercice de la parenté, et fait apparaître en dessous de la réalité bilatérale offerte aux yeux et nonobstantle fait que les maisons peu1 "Echanges matrimoniaux entre lignées alternées et système européen de l'alliance: une première approche", pp.219-252 in En substances. Textes pour Françoise Héritier, sous la direction de Margarita Xanthakou, Jean-Luc Jamard et Emmanuel Terray, Fayard, 2000.

VII

vent changer de mains, la conscience d'être de lignées

échangistes proprement agnatiques. le jeu stratégique matrimonial dans la consanguinité, les diverses affinités et les réseaux horizontaux trouvent leur justification ultime dans la construction diachronique de ce système interlignager qui rend compte des aires de distribution de différents types de pouvoir. Guy Tassin nous donne une magnifique démonstration de cela. Qu'ajouter de plus? Malgré le sérieux de son sujet et de l'approche, malgré la compacité de sa présentation, c'est un ouvrage extrêmement plaisant à lire, crayon en main, ne serait-ce qu'en raison d'une écriture primesautière où une saine ironie et des notations pince-sans-rire ont fréquemment leur place. Des exemples? "Un grand censier de 30 ans est plus désirable qu'un petit cordonnier veuf de 50 ans. En termes affectifs, on veut y croire, ce peut tout aussi bien être l'inverse" ou encore: "On trouve toujours moyen d'utiliser les vieilles fillesdans les familles". Phrase qui nous conduit à mettre le doigt sur une autre caractéristique de cet ouvrage: l'attention portée à la vie ordinaire, très occultée, des femmes. Guy Tassin n'a pas un point de vue misérabiliste et n'affiche pas de convictions féministes: il montre par petites touches une réalité de mépris ordinaire et de dépendance. Dans les calculs de taxation,l'hommeest assimilé à un cheval, la femme à une vache, l'homme à des mesures de blé, la femme d'avoine. Une femme est toujours citée en référence à un homme, "accrochée au monde masculin", à l'exception d'une femme de tête et de grande cense, Rose Béhal. Un invariant notable dans les listes: le mari passe toujours devant l'épouse, le fils devant la fille. La capacité à signer, témoignage de l'éducation reçue, est dans le rapport de 4 à 1 et la variation est grande selon les classes sociales: 85% des bergers savent signer mais aucune de leurs filleset soeurs. Il arrive qu'un homme oublie sa femme pour assister au contrat de mariage, que d'autres aillent chez le notaire à la place de leur épouse pour traiter de ses biens à elle. C'est à la fin du siècle seulement, sous la République, qu'elles sont acceptées comme témoins aux mariages civils. La Jeunesse, organisation qui regroupe les célibataires de tous âges, n'est ouverte qu'aux hommes. La sociabilité des fem-

VIII

mes, quand elle s'exprime, ne peut se faire qu'à la fontaine, au four, et plus avant dans le siècle, aux séances de filage dans un couloir, ou autour d'un café à la maison (après 1796). Et ce que l'on attend toujours du mariage, c'est des fils. Guy Tassin s'interroge avec justesse, et nous aussi, sur le fait que dans les actes, les aveugles, infirmes ou imbéciles d'âge adulte sont exclusivement des hommes. La réponse est simple: les filles n'ont pas survécu. La valeur des femmes tient à leur jeunesse. Veuves, qui pourraient se remarier, "le déclin est vertigineux passée la ménopause, alors même qu'un remariage n'a le plus souvent aucune finalitéreproductive: là demeure l'image valorisant la femme d'âge fécond", écrit-il. C'est juste, bien qu'on n'attende plus une progéniture des remariages, mais parce que la notion de séduction et de valeur associée va de pair avec la jeunesse et la période féconde. Il y a peu de temps libre pour l'échange conjugal entre les 5 à 7 enfants en moyenne qu'une femme met au monde, dont le premier vient dans les dix-huit mois. Le mariage apporte plus d'éléments perturbateurs à la femme qu'au mari. Le travail féminin n'est pas pris en considération. S'il l'est, il est dévalorisé. Il y a d'ailleurs peu de possibilités: sage-femme, nourrice, cabaretière, et après 1770, fileuse. Les veufs avec enfants se remarient vite avec des épouses plus jeunes, mais les femmes, surtout après 1750, ne se résolvent à se remarier avec un parentde leur marique lorsque la charge d'enfants l'impose. Guy Tassin conclut avec justesse qu'on pourrait dire que "pour le genre masculin, le confort est de retrouver une épouse, pour le genre fémininle confortest de pouvoir se passer d'un second époux". Car les femmes meurent à la tâche, souvent le samedi, jour de gros labeur: "l'hommevit

plus longtemps s'il est marié, ce n'est pas vrai pour la
femme",

ainsi "le mariage n'est pas une si bonne affaire pour

la femme" qu'on pourrait le dire. Constat libertaire dont on peut penser que peu de femmes l'ont formulé aussi clairement, mais si se dessine par petites

touches l'image de femmes écrasées, apparait aussi la conscience au fil du temps de la nécessité de limiterles naissances comme celle de s'assurer un revenu par le travail de fileuse à domicile.Il n'est pas sûr que le 19ème siècle ait vu un grand développement de ces tendances IX

féminines vers l'autonomie et la liberté de décision. Le livre de Guy Tassin est un livre savant mais aussi un livre chaleureux. Ilest difficilede rendre justice à une oeuvre

en quelques pages, mais j'espère que les lecteurs sauront reconnaÎtre tant sa portée anthropologique dans le domaine de la parenté que la vérité historique criante des situations
qu'il décrit.

Françoise Héritier Professeur honoraire au Collège de France

x

1.Haveluy au XVIiie siècle

1.1. les événements
Parmi les interrogations, voire les déceptions, que peut susciter l'enquête entreprise figure, peut-être surtout chez les Haveluynois, celle d'une attente inassouvie d"'histoire". N'est-il pas possible ou souhaitable d'écrire une histoire d'Haveluy ? Cette demande témoigne sans doute du besoin de se retrouver en un lieu, à travers des ancêtres. Là réside l'ambiguïté. Haveluy, comme toute entité locale, est à la fois un lieu et un groupe social, l'ensemble des familles et des individus qui l'habitent. Or l'histoire d'Haveluy est telle que "on peut avancer une absence de continuité, à travers les âges, des groupes sociaux qui ont animé ce lieu. Il est illusoire, comme il a été souligné ailleurs 1, de croire en une présence immémoriale des familles en son sein. Haveluy, qui porte un nom d'origine celtique, celui du pommier, a peut-être été d'abord un lieu de culte sylvestre aux confins d'un plateau crayeux, dans la cité gauloise des Atrébates. Cette zone, frontalière ensuite de l'Artois, de la Flandre et du Hainaut, appartint au haut Moyen Age à l'Ostrevent et fut défrichée par quelques abbayes établies là par les princes mérovingiens. Le nom de la vieille cense et la motte de la grande cense témoignent sans doute de ces origines où Haveluy fut possession, disputée, de certaines de ces abbayes, notamment Marchiennes, Saint-am and, Hasnon et Denain. l'histoire de ces luttes ne nous est pas connue. A Haveluy les guerriers qui occupent la motte comme avoués de Saint-Amand sont devenus seigneurs du lieu, usurpation assez habituelle dès qu'évolue le modèle féodal. Avec le temps la seigneurie est passée de famille en famille, les seigneurs assez vite semble-t-il n'ont plus résidé sur place, leur maison forte est devenue une exploitation agricole, une cense comme on dit ici. l'ancienne ferme est restée elle aussi et la coexistence entre la vieille ferme
abbatiale en-Haut, sur le plateau, et l'ancienne maison forte,

en-Bas,

près des marais et des bois,

est devenue emblé-

1 AEC,p.20

matique d'un villagetoujours un peu écartelé entre deux paysages, deux faciès culturaux, deux influences aussi, celles des campagnes et de la France au sud-ouest, du bocage et des Pays-Bas au nord-est. Cette situation aux marges est plus prégnante sur le plan politique,car le village est très longtemps aux frontières d'entités en guerre l'une contre l'autre, d'une part Flandre, Empire, Pays-Bas espagnols puis autrichiens, d'autre part Hainaut puis France. Du XIVe au XVIIe siècle ces affrontements font que le village fluctue en apparence aux alentours d'une trentaine de feux, mais plus probablement, et tragiquement, se vide en fait plusieurs fois de sa population et doit, chaque fois, prendre un nouveau départ. C'est pourquoi au début du XVIIIesiècle, si Haveluy est un lieu habité depuis au moins sept siècles, en réalité les familles qui le peuplent ne sont là en moyenne que depuis un demi-siècle. Cela ne signifiepas que cette population n'a pas de tradition locale car dans une écrasante majorité elle est issue de l'environnement régional, parfois très proche. Mais enfin le groupe social Haveluy est jeune et fragile et vient encore, dans les dernières décennies, de subir guerres et destructions. Peut-on, pour le XVIIIesiècle, écrire une histoire événementielle d'Haveluy ? Toute la question tient au discernement de ce qui fait événement. On peut certes s'en tenir à des accidents remarquables, datés par les annales de l'histoire particulière ou générale. Mais des moments moins spectaculaires ont eu, localement, un retentissement égal ou supérieur. L'histoire d'Haveluy, si elle était limitée à des événements ponctuels, pourrait s'écrire selon quatre voies incidentes: ce qui s'est imposé à toute la région, ce qui s'est imposé de l'extérieur sur le village, ce que les habitants ont eu conscience de vivre et ce dont ils n'ont pu prendre conscience, au mieux, qu'avec retard. A vrai dire, ce faisceau ne correspond guère encore qu'à ce que nous pouvons aujourd'hui retrouver: manque tout ce que l'absence de traces matérielles et l'insuffisance de nos analyses laisse de côté, qui a pourtant pu imprégner assez les Haveluynoisdu XVIIIe siècle pour orienter leur comportement. Ce qui nous importe en tout cas est moins le catalogue des événements que la pertinence de leur poids dans la vie familiale et sociale et la séquence de leurs inter-

6

actions. Au tout début du XVIIIesiècle Haveluy a 135 habitants et sort à peine d'une période troublée qui avait vu l'annexion à la France (1678), la confiscation de la seigneurie, une nouvelle guerre et, enfin, l'apparent retour à la tranquillité, salué par une tentative du curé de recenser ses ouailles, en 1701. Le seigneur, un Umbourgeois bien lointain, faisait procéder dans le même temps au dénombrement de ses censitaires. Et, écho lointainde vieilles rivalités, les Dames de Denain, membres d'un chapitre de chanoinesses nobles à 2 km au sud, luifaisaient - en 1706 - procès sur le droitde dime et le gagnaient. Cette mise en ordre est à peine achevée que la guerre, celle dite de Succession d'Espagne, rapproche d'Haveluy ses champs de bataille. A l'été 1709 les troupes de Villars campent ici. En cette circonstance de vieux censiers, les Parent, représentants du groupe agnatiQue le plus nombreux et le plus ancien, perdent de leur emprise au profitd'autres, d'Haveluy (les Béhal) comme de Walters (Lemould). La proximité du camp fortifiéde Denain puis la célèbre bataille au même lieu (24 juillet1712) font que les Haveluynois doivent abandonner leur village, Qui est complètement détruit en 1712. Ilfaut attendre 1720 pour que les habitants puissent, réinstallés, avoir reconstruit leurs maisons et leur église, rétabli leurs cultures. D'une certaine manière, même s'il s'agit du même groupe social Qu'au début du siècle, Haveluy prend un nouveau visage car la reconstruction ne se fait pas strictement à l'identique, l'environnement est sinon bouleversé, décalé: l'habitat se porte plus vers les Quartiers d'en-Bas, vers le marais, les maisons sont neuves, non nécessairement situées et orientées comme auparavant. l'arrivée de forains, le renouvellement des titulaires de certaines fonctions communautaires, la remise en marche des exploitations et de certaines de leurs dépendances comme le moulin animent les années 20 et 30. En 1740, témoignage est pris de l'état du village avec l'établissement d'un plan-terrier. Mais la mort du seigneur en 1741, sans héritier proche, ouvre une nouvelle période de relative incertitude Quicoïncide avec l'occurrence d'épidémies et de rumeurs guerrières - la bataillede Fontenoy, en 1745, n'a pas lieu si loinet les troupes abondent dans le voisinage.

7

Jusqu'en 1760 la dévolution du fief à des nobles impécunieux, indifférents et lointains, n'a pas que des aspects négatifs: Haveluy s'habitue à un contrôle seigneurial plutôt lâche. Par ailleurs, chose nouvelle ici, la paix règne depuis presqu'un demi-siècle. La population a augmenté, les gens ont conscience de ce croÎt et ajustent leur comportement démographique, tout en s'ouvrant à de multiples changements dans l'équilibre socio-professionnel et dans les mentalités. En 1760 la seigneurie passe à un homme d'affaires très actif et très riche, Stanislas Désandrouins, dont le style de gestion, éloigné de celui des vieilles familles féodales, convient mieux, notamment, aux familles d'artisans haveluynois qui trouvent là occasion de contracter des baux emphytéotiques sur des terres nouvelles: l'emprise de l'habitat se dilate, de nouvelles rues sont ouvertes. Dans le même temps les interventions des officiers royaux se font plus précises, incitant, avec peu de réussite, à la promotion d'une industrie textile rurale et au partage des terres communautaires. Même si Haveluy se révèle à cet égard très conservateur, la communauté ne peut éviter de s'interroger et témoigne de toute façon de son dynamisme en reconstruisant son église en 1770. Dans les années 80 la situation a évolué suffisamment pour que les questions de partage du marais communal suscitent une première vraie "crise politique" parmi les échevins et pour que l'équilibre entre les censiers, dominants de la société villageoise, soit bouleversé par l'arrivée d'hommes nouveaux, parfois non issus de ce milieuet animés d'une tout autre mentalité. La Révolutionne semble pourtant être sensible qu'à partir du moment où elle attente à l'organisation traditionnelle de l'Eglise; c'est l'arrivée en 1791 d'un curé constitutionnel, quasi unanimement refusé, qui révolutionne vraiment Haveluy. 1792 est surtout pénible par la proximité des opérations militaires qui implique réquisitions et privations. Mais les aléas des guerres de la République font qu'entre mai 1793 et juin 1794 la région échappe à la Terreur, occupée par l'ennemi autrichien, point si haI ici puisque notamment incarné par des soldats wallons, "étrangers" fort voisins. Cette occupation signifie un retour temporaire à l'Ancien Régime, bien accueilli par la population.Le vrai choc est donc subi en 1794/95 quand les principaux collabo-

8

rateurs identifiés, censiers le plus souvent, se sentent contraints d'émigrer ou sont passagèrement inquiétés. Surtout l'occasion est alors trouvée par des artisans ou des censiers d'origine foraine, opportunistes, de concrétiser leur emprise croissante sur la vie villageoise en tirant profit de l'acquisition de terres des émigrés, de l'abandon de certains usages, du renouvellement nécessaire des baux, du bouleversement de l'administration et de la gestion municipales. Mais on aurait tort de se représenter cette mutation comme un affrontement ouvert et violent. Nul censier n'est complètement mis à l'écart et tous les Haveluynois semblent, à la fin du siècle, avoir en commun un fort désir de tranquillité, une volonté de consolidation et de reconstruction, de paix enfin, comme d'ailleurs on la souhaitait alors à Paris. La crise de 1709/1712, les épidémies - notamment des années 40 -, l'ouverture meilleure sur:l'extér!~ur après 1760 et, bien entendu, les effets de la Révolution de 1789 sont dans une grande mesure partagés par Haveluy avec l'ensemble du royaume. L'augmentation considérable de la population, qui passe de 135 à 476 habitants de 1701 à 1800, est, à quelques nuances près, homologue de celle des paroisses voisines: nous sommes dans une des régions européennes les plus peuplées et les plus riches. Mais ces traits, qui peuvent passer à nos yeux pour les plus lourds de conséquences, ne sont pas tous de ceux qui ont pu marquer le plus les Haveluynois au XVIIIe siècle. S'ils ont subi immédiatement guerres et épidémies, s'ils ont bien souligné, par l'ajustement de leur comportement, la conscience qu'ils avaient de4a croissance démographique, ils ont sans doute vécu aussi intensément les événements familiaux - conceptions, naissances, mariages, décès -, l'arrivée d'un nouveau curé ou d'un nouveau censier, ou tel ou tel scandale ponctuel. Or même ces autres événements, ces événements d'une autre ampleur, n'ont pas connu un rythme étale au cours du siècle. Si l'on calcule l'abondance des événements familiaux (au simple premier degré de parenté), on constate que si un individu sur cinq est concerné par l'un d'entre eux en moyenne chaque année, cette proportion tombe à un sur six entre 1751 et 1780. Cette différence, due à relativement moins de naissances et 9

de décès, n'a pu que retentir sur un individuainsi passagèrement moins sollicité, moins traumatisé dans son entourage affectif le plus proche. Notons cependant qu'étant données la population et les dimensions du lieu, la rumeur de tout événement pouvait atteindre quiconque en moins d'une heure: à Haveluy au XVIIIe siècle tout événement familial est au moins un peu partagé par l'ensemble du groupe social. Si l'on met à part les conceptions, connues intimement avec décalage, les autre événements familiaux, enregistrés par le curé et plus tard devant l'état civil, ne croissent d'ailleurs qu'en nombre absolu. Toussaint Caudron, le curé d'avant 1710, n'enregistre en moyenne que 9 actes par an alors qu'Albert Ricq, de 1768 à 1794, approche la trentaine dans le même laps de temps, mais l'un comme l'autre, et les curés intermédiaires, n'ont guère affaire, toujours, qu'à un acte annuel pour 15 habitants. Le changement d'échelle que suppose l'augmentation de la population n'a pas d'impact notable sur le retentissement de tel ou tel événement familialen particulier.
casuel
30

des curés

20

10

1701/10

1711/37

1737/68

1768/94 magistères

-actes/an

- - -habitants/acte

L'événement, Quelqu'il soit, a une valeur relative. Hors les naissances, mariages et décès, d'autres incidents peuvent être plus ou moins sensibles selon la position des individus, leur catégorie socio-professionnelle, leur genre. Or les individus n'ont pas tous la même faculté de mettre en mémoire puis de transmettre: inégales sont leur éducation,

10

leur longévité et leurs relations directes avec des descendants. Compte tenu de ces critères, à la fin du siècle, la transmission a plus de chances d'être assurée si elle passe par des censiers, ou par des femmes. Cela revient à dire que la mémoire collective du groupe social est plus orientée par la sensibilité d'une catégorie socio-professionnelle privilégiée mais sur la défensive et du genre dominé, quoiqu'améliorant sa position. Concrètement cela signifie
indice de survie indice 8.0
6,0
4,0
2,0

à évnt

40

_c

70 durée

mA

DB

11M

[]v

par exemple que l'image de la Révolution, transmise en priorité par des femmes de la catégorie des censiers, sera à ce double titre chargée négativement, les censiers ayant été hostiles au mouvement, et les femmes particulièrement sensibles à la persécution religieuse. Des événements tels que l'arrivée du curé Ricq en 1768, du nouveau censier -

futur chef "patriote"

..

Lambert Carpentier en 1782 et, la

même année, de deux anciens soldats scieurs de bois venus de l'Orléanais et de la Bretagne, initiateurs d'autres moeurs familiales, ont ainsi toutes chances de marquer la mémoire des Haveluynois. Cette configuration permet peut-être d'ailleurs de se faire une idée du retentissement des mariages dans la vie villageoise. On peut en effet calculer pour chacune des unions le nombre d'individus très concernés - apparentés aux 1er et 2e degrés - et le rapporter à la population. On ne s'étonnera pas de voir l'indice baisser de 121 avant 1750 à

11

94 en 1751/80 et 72 après 1780. Mais, au-delà, si l'on affecte l'indice de chaque mariage d'un coefficient selon les catégories socio-professionnelles des conjoints, on se donne peut-être les moyens de mesurer le retentissement de l'union dans la mémoire collective. A ce titre ce sont toujours des mariages de censiers Quiont dû constituer de véritables événements pour toute la société haveluynoise, tels ceux d'Antoine Moreau et Elisabeth Josson en 1717, de Pierre Antoine Dutemple et Catherine Moreau en 1765, de Célestin Cartigny et Véronique DeliUeen 1789. Certains mariages, à n'en pas douter, mettaient plus en jeu que le lien conjugal, ils affectaient de nombreux apparentés, parfois puissants, et, par le truchement de leurs conséquences sur la clientèle et l'emploi, modifiaientun peu la vie de tous, des

censiers aux artisans, bergers, manouvriers et valets de
charrue, sans oublier le corps communautaire et le curé.

12. activités et protIs sociaux Le groupe social Haveluy n'est pas homogène. Si les notions de profession et de classe sociale ne peuvent être considérées trop formellement, il n'en existe pas moins ce que nous considérons dans notre enquête comme des catégories socio-professionnelles : censiers, artisans, bergers, manouvriers et valets de charrue. Ces termes se retrouvent dans les documents de toute nature, où 254 hommes et 75 femmes reçoivent une telle qualification socio-professionnelle, souvent chacun de nombreuses fois. Il existe une assez bonne stabilité de ce classement puisque 50% des individus n'en changent pas. Pour 21% autres le changement est plus apparent que réel, la terminologie ayant évolué. Par exemple un couturier peut indifféremment être appelé tailleur, un valet de charrue valet laboureur, un fillaquetinstituteur. Deux catégories présentent peut-être des variations terminologiques plus riches de sens. On trouve en effet une chronologie dans l'usage des termes censier, fermier (à partir de 1780) et cultivateur (à partir de 1782), au féminin comme au masculin. Le terme de laboureur, jamais féminisé, paraÎt correspondre à autre chose, la possession d'un train de labour qui permet à l'individude travailler outre ses terres propres celles de ses 12

des personnes qui contractent un bail (souvent de neuf ans) pour l'exploitation agricole d'une propriété assez importante, à la fin du siècle ces deux qualificatifs sont parfois aussi attribués, par courtoisie, à ceux qui ne cultivent que leur petite propriété. Auparavant il pouvait arriver, mais rarement, que l'on appelât ces petits cultivateurs ménagers. La dimension de leur propriété nous les a fait rattacher aux manouvriers. Il existe aussi une séquence dans l'usage des termes manouvrier, journalier (à partir de 1792) et ouvrier (à partir de 1793), au féminin comme au masculin. Le contenu semble largement indifférent: manouvrier, journalier ou ouvrier, cet individu possède généralement moins de deux mencaudées de terres (une mencaudée contient 33,37 ares), une tête de gros bétail ou quelques bêtes blanches (ovins), n'a guère d'outillage agricole et loue une partie de son temps de travail aux plus riches, censiers ou artisans, autant qu'il le peut. Cette masse des manouvriers nous parait hélas relativement peu différenciée, beaucoup moins sans doute que dans la réalité. Car parmi eux se pratiquent une multitude de petites activités indispensables à la vie du groupe: l'un fait le barbier, l'autre tresse des paniers, un autre réduit les fractures, etc...Si bien que le paysage professionnel haveluynois était plus varié, il faut s'en souvenir, qu'il ne nous parait. Par ailleurs, à la fin du siècle où la terminologie évolue, il faut prendre garde à deux qualifications. Certains des cultivateurs sont en fait des

voisins moins bien outillés. Si censier initialement, conformément à l'étymologie,

et fermier

sont

artisans, dont l'acquisition

de terres

à la Révolution

est ainsi

valorisée, indice de l'attachement conservé à la fortune foncière. D'autre part de plus petits artisans - la nuance est importante - présentent une tendance nouvelle à se faire
appeler marchands. Ils avaient toujours commercialisé une petite partie de leur production, ce petit commerce ne semble pas avoir changé d'échelle, ils ne tiennent pas boutique, mais le terme, sans doute, témoigne d'un besoin plus sensible de reconnaissance sociale. Nul n'est appelé artisan. Ceux que nous nommons ainsi sont qualifiés d'après leur métier. Une trentaine de métiers
1 AD~ pp.16-17

13

sont cités au cours du siècle, dont certains
~

n'apparaissent

qu'après 1760 Compte tenu de l'évolution démographique ce sont vers 1760 les métiers de la consommation et après
1780 ceux du bâtiment qui progressent le plus. Il finit ainsi par y avoir, à Haveluy, un maréchal, un tailleur, un ou deux cordonniers, deux couvreurs, deux charrons, quatre ou cinq charpentiers, cinq maçons,...six cabaretiers. Cela ne signifie pas que tous les besoins de cet ordre soient satisfaits. Ilfaut rechercher une certaine complémentarité avec les villages voisins. Longtemps l'Haveluynois ne trouve de bourrelier qu'à Denain ou Wallers, de tonnelier qu'à Bellaing. Le village doit toujours chercher ailleurs un chirurgien ou un arpenteur, acheter du bois à Wallers ou Hélesmes, des tuiles, de la taillanderie à Bellaing, de la tourbe à Hélesmes, des chevaux, du chanvre ou du café à Homaing, du poisson à Prouvy... Par contre le cordier ou le marchand de poteries d'Haveluy ont une clientèle hors du village. Tout ceci bien sûr n'est pas dépourvu d'incidence sur les relations sociales et familiales et pour l'éventuelle recherche d'un conjoint. Certains métiers par ailleurs sont assumés par une population largement flottante, qui ne se fixe qu'exceptionnellement, tels les meuniers, leurs aides, les charpentiers de moulin ou les scieurs de long. A propos de ces derniers, d'ailleurs, se pose la question de leur véritable qualité d'artisans. Si leur indépendance relative les en rapproche, la considération qui leur est mesurée et leur niveau de vie les confondraient volontiers plutôt avec les valets de charru~, par exemple. D'une manière générate les artisans ne constituent pas vraiment un milieu. En leur sein se distinguent nettement des métiers prospères dont les pratiquants possèdent des terres et s'allient - à tous les sens du terme - avec les censiers, tels les charpentiers, maréchaux, brasseurs et d'autres - cordonniers, tailleurs, sergents - sont parfois plus pauvres que des manouvriers. Mais malgré ces différences les artisans ont un genre de vie suffisamment proche pour être distingués collectivement des autres catégories; la fortune n'est pas le discriminant principal, après tout il y a aussi des niveaux de fortune assez différents entre censiers ou entre manouvriers. Surtout il existe toujours une dignité particulière à posséder une certaine technicité, si peu rentable soit-elle. 14

Dans
artisans.

cette enquête les bergers sont souvent liés aux Au début du siècle les quelques bergers sont en

fait des serviteurs des censiers que leur spécialité distingue cependant des autres dépendants. Plus tard, à la suite entre autres d'une crise de l'élevage ovin, les bergers, toujours aussi peu nombreux, se rapprochent plus authentiquement des artisans ear ils s'occupent, outre de leurs propres bêtes, des troupeaux des censiers et des autres habitants; ils semblent alors tout à fait autonomes dans l'exploitation et
interviennent dans le commerce des moutons. Les valets de charrue sont eux vraiment des serviteurs.

Ils sont en principe parmi ceux-ci les premiers adjoints de
l'exploitationagricole, chargés de conduire le train de labour. Ils se distinguent aussi des autres domestiques par une plus grande - mais toujours relative - stabilité. Un valet de charrue habitant Haveluy peut cependant travailler à Bellaing,à Wallersou plus loin. la catégorieest proportionnellement plus représentée à Haveluy que dans les villages
voisins,
village.

ce qui est un indice parmi

d'autres

de la pauvreté du

n'apparaissent une catégorie socio-professionnelle : beaucoup d'entre eux sont des forains qui ne s'implantent pas et pas ici comme
indigènes

Mais on notera que les domestiques

quittent cet emploi une fois mariés. de la population entre les cinq catégories retenues (familles incluses) évolue sensiblement au cours du XVIIIe siècle. En 1701 les censiers représentent 33% des Haveluynois, les artisans 12% et les manouvriers 55% La répartition

les

il n'y a pas alors de valets de charrue. En 1740 déjà les proportions sont devenues 21, 28 et 51%. On peut donc,

compte tenu de la catastrophe de 1712, dire que la proportion d'artisans a doublé pendant les années 20 et 30. Par la suite si le poids relatif des artisans continue de s'affirmer (35% après 1780), la tendance la plus nette est la raréfaction continue des censiers qui passent de 22% avant 1750 à 14% en 1751/80 et 9% après 1780. Bergers (5%), manouvriers (46 puis 47%) et valets de charrue (7%) restent stables. Cette ventilation de la population haveluynoise entre
catégories,

effet de multiplescauses, cause de multiples

effets, modèle particulièrement la dynamique sociale et les
stratégies matrimoniales. Le gonflement surtout de la catégorie des artisans est en relation étroite avec l'ouverture

15

%
60

C.S.P.ldécennie
50 ---~---"""-""'à40 30
20 10

-r.. ..'* ..-..,
_-.. 13 , , fa-- 8 " _-8......

_EJ B.....

110 120 130 140 ISO 160 170 /80

-c

---A

--M

et le changement qui caractérisent les deux derniers tiers du siècle. Il suggère une concomitance, à tout le moins, entre cette forme de changement socio-économique et une meilleure prise en compte des aspirations individuelles, manifestée dans le domaine conjugal et pour les deux genres. On peut y voir aussi une croissance du secteur secondaire au détriment du secteur primaire qui, classiquement associée aux diminutions des taux de natalité et mortalité, effectivement mesurées à Haveluy, imprime à une société en croissance économique le goût de l'innovation. Il n'y a pas entre catégories socio-professionnelles que des écarts dans la fortune, mobilière ou foncière. le niveau d'alphabétisation n'est pas le même, dans la mesure où nous pouvons en juger par le taux de signature. l'habitat est contrasté, des maisons à cour centrale des censiers aux maisons en façade des artisans et à celles à pignon sur rue des manouvriers et valets de charrue 1. Même le séjour en ces maisons est inégal entre censiers et artisans d'une part, souvent très présents, et bergers et valets de charrue d'autre part, très mobiles, voire, chez les bergers, aux hommes quasi absents à la belle saison. De ce fait la constance de la relation entre conjoints, entre parents et enfants est inégale selon les catégories. Un censier voit plus
1 VEM, pp.62-63.

16

souvent sa femme qu'un berger, ses rencontres sexuelles avec elle n'obéissent pas aux mêmes rythmes. L'ouverture sur l'environnement régional n'est pas non plus également partagée: le censier, à la recherche dé ses pairs, regarde assez loin, le berger est orienté en partie par ses parcours de transhumance - si brefs soient-ils -, le valet de charrue par le lieu de ses engagements, l'artisan par ses approvisionnements et sa clientèle. Le manouvrier est moins sollicité hors du village. L'image des diverses catégories est plus ou moins forte: censiers, bergers et valets de charrue se détachent de ce point de vue. Le censier est point de mire longtemps, modèle inimitable qui sera avantageusement remplacé par l'artisan aux séductions plus accessibles. Le valet de charrue, malgré des nuances qui interdisent la caricature, tend de plus en plus à représenter l'autre pôle de l'univers social, celui à éviter. Quant au berger, qui bouge plus, vit plus à l'extérieur, connaît les bêtes et les plantes, est souvent armé - il peut avoir à se défendre ou à défendre son troupeau, les loups notamment ne sont pas rares -, il apparait un peu à part, indépendant et donc inquiétant. Tout ceci joue, à un niveau que nous ne pouvons mesurer, dans la sociabilité générale. D'autre part cela induit des nuances dans le comportement, par exemple démographique. Le résultat est que les censiers, dominants locaux, tirent aussi une partie de leur prestige et de leur puissance

part des C.S.P.par âge
%
80 60 40 20

c
11<60/1750 8:]>60/1750

A 0<60/1800 C.S.P Il>60/1800

17

le en relation avec une plus grande proportion de jeunes. Il est bien entendu que prestige, puissance, dynamisme ne sont pas les seuls critères que l'on peut associer, assez grossièrement d'ailleurs, avec les âges relatifs. la réceptivité au changement, à l'innovation, les gains de l'expérience, par exemple, peuvent être aussi retenus. Cependant il ne faut pas exagérer l'hétérogénéité de cette société. Malgré sa réalité, une conscience locale unit les Haveluynois, ce que l'on pourrait appeler une conscience communautaire. A plusieurs reprises les censiers viennent au secours de leurs co-villageois pauvres, à plusieurs reprises l'assemblée communautaire conduite par les plus riches censiers, souligne et défend, notamment à propos des terres communales, les intérêts des plus pauvres. Comme nous le verrons, Haveluy n'est pas une société fermée, certains liens du sang transcendent les différences sociales. Et par exemple, si l'espace habité est différencié, il ne l'est pas jusqu'à la ségrégation. Activités et profils sociaux ne sont pas très étanches, aucun métier ne constitue en lui-même un milieu, c'est-àdire un sous-groupe fermé aux autres. Il n'en demeure pas moins que la catégorie socio-professionnelle présente le plus souvent des caractéristiques comportementales, un

d'un

âge relatif

plus

élevé

et que,

d'un autre

côté,

dynamisme

des artisans peut être mis partiellement

réseau

privilégié

d'alliances,

bref une communauté

minimale

de traits qui la distingue assez des autres. Prenons les exemples des bergers, des charpentiers et des valets de charrue. L'âge au mariage y est respectivement pour les hommes de 25,6 ans, 27,5 ans et 29,5 ans, pour les femmes de 24,3, 24,6 ,et 27 ans. Dans une société où l'âge au mariage dépend largement de la difficulté d'accéder aux moyens matériels de l'établissement, difficulté elle-même relative à la fois au volume de la mise de fonds nécessaire et au prestige familial, de tels écarts entre les moyennes montrent bien des contrastes entre situations qui ne se réduisent pas à un écart entre fortunes - les bergers ne sont pas nécessairement plus riches que les valets de charrue. De même si les bergers sont en moyenne parrains 2,4 fois,

les charpentiers le sont 2,9 et les valets de charrue 1,3 L'échelle de prestige est nette. Enfin, mais on pourrait 18

multiplier

les exemples, si 71% des bergers exercent le

métier jusqu'à leur décès, la proportion tombe à 38% pour les charpentiers et à 26,5% pour les valets de charrue: échelle de dureté du métier peut-être nuancée, pour les bergers, par une identification plus forte à ce métier. Ceci explique que même si l'on est fort loin d'un esprit de caste, on puisse mesurer une réelle tendance endogamique au sein des catégories socio-professionnelles. La plupart des bergers haveluynois peuvent être rattachés à deux lignées alliées, celles des Lambert et Prevot-Delsaut. Les charpentiers Macarez ont suscité, avec l'essor du bâtiment, de nouvelles vocations qui se sont aussi rapprochées par mariage. Et si les valets de charrue, à la simple observation de leurs patronymes, peuvent paraÎtre plus dispersés entre groupes agnatiques, s'il est vrai aussi que plusieurs forains viennent étoffer cette catégorie, il n'en demeure pas moins que plus de vingt valets de charrue sont issus de deux des souches les plus anciennes d'Haveluy, les Parent et les

Macarez 1. Le métier,n'en doutons pas, est un des chemins
de la conjugalité. 1.3. dynamicp! de la popUaIion Haveluy, au XVIIIesiècle, fait plus que tripler sa population, croissance qui ne peut que mettre en cause bien des équilibres, posant les problèmes d'un environnement plus sollicité et de changements d'échelle dans les relations sociales. Ce gonflement démographique tient sans doute, comme dans toute la région, à une natalité élevée, mais doit encore plus au confort que procurent la paix enfin durable de 1715 à 1791 -, l'espacement très sensible des épidémies après 1750 et le changement induit par les habitants euxmêmes dans leur comportement reproducteur 2. En effet d'une moitié du siècle à l'autre le taux de natalité baisse de 43,7 à 35,7%oet la dimension moyenne des familles de 6,3
1 Les schémas page 20 donnent des exemples de liens entre bergers, entre charpentiers et entre valets de charrue. .2 Ces aspec~démographiques VEM. sont étudiés en détail dans ADE et

19

_ o_~
L o

ï:0 -tUa: .c« uu
~
:>
c.C/) tU.J

~z

._

Q)~ CI) z 8:0 Q) 0

4

_:ËUJ
J

>

~::J (O-

a.a: .a.

O.J
JC)

[o
I

~ zz ~
=-

I~

«

Q) 'o~

4

a>W JQ

~

ct- .~ :> 0 &~ .~> C.J
~W Q. U. 0 .~~ CI)~ ~ :J =a: ~o ~a. m~ ,~~ .ca: -u.J cW U a. «Q
-Ow
Q)b <ta:

-j

CI)

.fJl CI)

,,~
(aU)
I

4

_ g.m cm "':J-tU:J
~C I o ù:C

:;::J

*

&:J

~o n
0
-0 <_!
Ij[ "t I]

j0
E~ Q)~ :JV Jg~-~~

Jw CI)::> w
6~ t:~ ~~

~~ ~ I: ~. m~

I Pl: I! Il!

I
P~(~

'~ ~~
~
:t:

Œt

ca: W c OJ

Cl)a:.!Q a: Q)

~

~
OJ

~ :!:

l

W :J

:J W
.9

OJ

ff :!:

~~ ~~
.~CI)

-;~

0« I g'z- 0 ~Q Li

20

à 5,4. Mais dans ces mêmes périodes le taux de mortalité baisse lui aussi, de 32 à 22%0, l'espérance de vie à la
naissance du genre passe féminin. de 34 à 41 ans, se rééquilibrant en faveur La fécondité diminuant, les femmes sont

moins usées par les grossesses, portées à terme ou avortées. Le mode principal de contraception est un arrêt précoce de la fécondité mais l'âge au mariage, tardif depuis longtemps, est encore un peu reporté. La baisse de la mortalité infantile, de 317 à 214%0, suppose sans doute un autre regard sur l'enfance, une moindre déperdition des ressources du couple et de son énergie et, vraisemblablement, d'autres conditions au dialogue entre conjoints. La très relative distance prise envers la fonction procréatrice peut suffire à modifier l'image du célibat, qui n'est plus aussi spontanément considéré comme marginal et dévalorisant. Mais par ailleurs la meilleure conservation des jeunes et des vieux charge les adultes actifs d'un poids plus lourd dans la vie matérielle et sociale, le rapport de dépendance passant de 60 à 87%. Cela condamne les couples à une activité soutenue, à une tension constante pour l'entretien des familles et même à une certaine inventivité pour trouver des ressources nouvelles (terres, métiers). Cette charge, à son tour, ne les incite pas à s'encombrer d'enfants qui désormais auraient bonnes chances de survivre et les gêneraient dans la construction de la carrière familiale. Cette réduction légère, mais sensible, du volume familial, la permanence accrue de ce volume par l'amélioration de la longévité modifient les attitudes entre générations plus longuement contemporaines et entre conjoints à la fois plus étroitement confrontés et amenés à collaborer plus longuement. Cette évolution n'a pas été linéaire. Il peut paraÎtre réducteur de rechercher un moment décisif, comme si à tout effet des causes multiples ne s'étaient additionnées sur le long terme. Néanmoins, compte tenu de l'histoire d'Haveluy jusqu'alors, on peut dire que c'est aux alentours de 1755 que les changements se manifestent nettement pour devenir très marqués dans la décennie 1761170. Par ailleurs, si la tendance n'est pas renversée, après 1780 les progrès sont en partie remis en question: Haveluy finit presque aussi mal le siècle qu'il l'avait commencé, par la guerre et les troubles. Toutefois le traumatisme à la Révolu-

21

tion n'est pas tel qu'il puisse détruire tous les acquis qui ont consolidé la place du ménage et de l'individu dans le groupe

social. La dynamique de la population haveluynoise aboutit en tout cas à ce que le nombre de candidats potentiels au mariage se soutienne à un bon niveau. Si la proportion de jeunes arrivant à l'âge de 20 ans, âge de maturité sexuelle confirmée, passe par un maximum en 1731/50, le niveau moyen de la seconde moitié du siècle est légèrement supérieur à celui de la première. Comme, notons-le dès maintenant, le nombre de mariages diminue légèrement par
arrivées %
12

à l'âge de 20 ans
/ /

10 8 6 4 2 /10

-- ~..
1::1
""EÏ

~

- - 61.,

, ';I ,
;I

/

;l''',

~

;I "'101" L::J

",J;l,

,

,
).,..."

~

~

/20 -arrivées

/30

/40

/50

/60

/10

/80

/90 /1800

à 20 ans

décennies ---nb x/pop.

arrivées à 20 ans/C.S.P.
indices
180 150 120 90 60 30 ..
/1150

lie

mA

DB

11M

22

rapport à la population, la tension du marché matrimonial est telle qu'un peu moins de ces jeunes arrivant à l'âge de 20 ans ont des chances de se marier. Par ailleurs, la population n'étant pas homogène, les arrivées à l'âge de 20 ans doivent aussi être observées dans leur répartition par catégories socio-professionnelles. Valets de charrue, censiers et bergers, en ordre décroissant, ont bien plus de ces jeunes, trop peut-être pour pouvoir les marier sur place. C'est particulièrement vrai pour bergers et censiers après 1780. Par contre les artisans et manouvriers, surtout les artisans, n'amènent pas assez de jeunes sur le marché matrimonial pour connaÎtre beaucoup de difficultés à les placer, comme on dit ici. Cependant les chances d'un marché endogame équilibré dépendent aussi du nombre respectif d'hommes et de femmes parmi les mariables, de leur sex ratio, lui-même effet de la mortalité différentiellepar genre aux jeunes âges. A Haveluy ce sex ratio (nombre de mâles pour 100 femelles) est une condition fondamentale de l'histoire des mariages car ilest nettement déprimé de 1730 à 1770. Cela signifiequ'il est plus difficilede marier sur place les femmes

à cette période, les hommes avant 1720 et après 1780, l'équilibrene s'établissant à peu près qu'en 1721/30 et 1771/80.
sex ratio des mariables ratio
1,8 1,5 1,2 0,9 0,6 0,3

110 120 130 140 ISO 160 170 180 190 11800 décennies

Au cours

du XVIIIe

siècle

ily a eu 298 mariages impliquant

des Haveluynois, dont 207 à Haveluy. Cet écart entre les

deux nombres, hors toute autre considération pour l'instant, 23

montre qu'une enquête se bornant à recenser les mariages sur place se prive de près d'un tiers de la réalité matrimoniale ! En gros 4~Jb des mariages sont endogames - les

deux conjoints sont d'Haveluy - (écart moyen 0,012), 28% concernent un forain - un des conjoints ,"étranger", vient se marier à Haveluy - (écart moyen 0,082) et 30% mettent en cause un Haveluynois marié hors du village (écart moyen 0,09). Rapporté à la population le nombre de mariages accuse deux sommets sensibles dans les décennies 1731/40 - la difficulté pour les femmes à se marier sur place supposant alors un apport de forains mâles - et 1781/90 - la

nombre
10,0
8,0 6,0 4,0 2,0 /10

mariages/1ooo habitants

/20

/30

/40

/50

/60

no

/80

/90 /1800 décennies

recherche de Une analyse mariages ont 1781/5, rares

femmes à l'extérieur étant là vraisemblable. par tranches quinquennales montre que les été particulièrement nombreux en 1731/5 et par contre en 1736/40 et 1776/80. On peut

affiner, ou à tout le moins compléter cette approche en retenant non plus le nombre de mariages mais le nombre de mariants : dans un mariage endogame les deux mariants sont d'Haveluy, dans un mariage exogame un seul l'est. Ce taux de nuptialité met en cause plus intimement la problématique indigène. Le taux global est de 14,7%0 pour le siècle, étale entre les trois périodes repères de l'enquête. la nuptialité connaÎt elle aussi deux sommets: 1781/90 encore (17,8%0) mais 1741/50 (17,3) au lieu de 1731/40 puisque cette décennie est caractérisée par nombre de mariages

24

taux de nuptialité
nb de mariantsl1000h 18 15
12 9 6 3 /10 /20 /30 /40 /50 /60 /70 /80 /90 /1800 décennies

exogames, preuve que c'est alors vraiment que les mariages ont le plus compté dans la vie du village - c'est d'autant vrai que c'est la seule décennie qui associe hausse de la nuptialité et baisses conjuguées de la natalité et de la mortalité! Les creux les plus accusés correspondent à des périodes difficiles, de reconstruction en 1721/30, de guerre et d'inquiétudes en 1791/1800. On peut tenter de comparer le nombre des mariages d'Haveluy avec celui de l'environnement régional ( sept paroisses voisines) et du royaume, du moins depuis 1741. Par rapport à ses voisins Haveluy accuse une baisse marquée en 1771/80 ; dans l'ensemble français les traits principaux, partagés avec la région, sont l'importance et la croissance du nombre de mariages et le marasme marqué dans la dernière décennie du siècle. Par conséquent, de ce point de vue, Haveluy est largement représentatif d'une région à forte nuptialité qui a beaucoup souffert de la Révolution - plus exactement d'ailleurs des combats et disettes associés. Discerner dans la nuptialité des sommets ponctuels, par année, n'est pas très difficile. En gros il s'agit de récupérations après des crises démographiques créées par la guerre (1714,1795) ou par des épidémies (1725, 1732/4, 1743, 1775, 1780 et 1784). En ces années le plus souvent au nombre de mariages s'ajoute l'âge élevé des conjoints.

25

Il peut arriver d'ailleurs que ces unions de récupération suscitent une forme d'émulation parmi des plus jeunes, c'est le cas notamment en 1744 et 1797. Mais, nous le verrons, bien d'autres éléments jouent un rôle. Les indices que nous venons d'observer présentent l'inconvénient de rapporter le nombre de mariages à la population générale. Cette comparaison est nécessaire car le mariage est bien en relations réciproques avec l'évolution de l'ensemble de la population. Mais il met d'abord en cause les individus célibataires et pubères, particulièrement ceux

ayant atteint l'âge de 20 ans - se marier plus tôt est ici
exceptionnel. Ce taux de mariage des célibataires de 20 ans et plus présente deux sommets: 1781/90 encore, mais aussi 1701/20, le début du siècle. Deux dépressions sont marquées, en 1721/30 et 1771/80. Mais on retiendra surtout que la tendance générale est légèrement descendante. De

taux de mariage des s.a>2O ans
% 50 40 30 20 10 /10 /20 /30 /40 /50 /60 /70 /80 /90 /1800 décennies

même que la croissance d'Haveluy s'accompagne même le haut niveau de légère baisse du taux de 40,8% dans la première
seconde. son dessein. Au demeurant

importante de la population d'une baisse de la natalité, de nuptialité s'accommode-t-il d'une mariage parmi les célibataires: moitié du siècle, 36,9 dans la
mais de

Ce n'est pas, loin de là, un refus du mariage,

c'est tout au moins l'indice d'un frein porté à l'universalité
cette tendance est discrète,

masquée dans

26

la masse de la population. Si l'on observe les Haveluynois en trois années-repères (1701, 1740 et 1788), de même que la rétraction relative des familles n'apparaît pas - la proportion d'enfants augmente continuellement -, de même la proportion de célibataires - et de veufs - diminue-t-elle. Plus d'individus peuvent ou doivent envisager le célibat mais celui-ci pèse moins dans la vie du village. Par contre le nombre de couples mariés est en croissance très régulière jusqu'en 1780, accélérée ensuite. L'analyse par périodes quinquennales ne révèle que deux légers fléchissements de ce nombre en 1711/5, pendant la Guerre de Succession d'Espagne (-5%) et en 1726/30 (-4%). Autrement l'augmentation est continue d'une moyenne de 18 couples en 1701/5 à 84 en 1795/1800. La vie en couple est une réalité volumi-

neuse, fondamentale dans le groupe social.
nombre nombre
100 80 60 40 20 110 120 130 140 150 160 170 180 190 11800 décennies

de couples

1.4. les matériaux de renquête

Pour appréhender la réalité du mariage et des alliances à Haveluy au XVIIIe siècle, notre source primordiale est constituée par le corpus des actes de catholicité puis, à partir de 1794, d'état civil. La collection de ces actes, pour Haveluy comme pour beaucoup d'autres paroisses et communes de la région, n'est pas complète. Mais les manques - qui concernent bien moins les mariages que les naissances et décès - peuvent être suffisamment palliés et 27

donc de mieux connaître 1200 individus différents, 1200 cités dans les actes en moyenne chacun huit fois, autrement dit une fois tous les 3'!h ans. Ce sont là des moyen-

au total nous pouvons observer sur l'ensemble du siècle à Haveluy 1097 naissances, 739 décès et 207 mariages. l'ensemble du corpus est utile, nécessaire même, pour comprendre les stratégies matrimoniales. Nous tâchons

nes, elles ne peuvent donner qu'une image globale, donc grossière. Mais on voit tout de même, compte tenu de ces
valeurs, que nombre d'individusne font pas qu'apparaître
épisodiquement

dans les actes, que l'on peut les saisir dans

au cours de leur carrière, condition indispensable à une vision dynamique des relations familiales et sociales. Les 207 mariages d'Haveluy, par ailleurs, se répartissent entre 123 mariages endogames et 84 avec forains. Ces forains, il faut les connaître aussi dans leur environnement familial, aller les chercher dans leur vie pré-maritale, dans leur village ou ville de résidence antérieure. le regard sur l'environnement régional, déjà porté dans les étapes précédentes de l'enquête, est d'autant nécessaire que bien sûr des Haveluynois aussi se sont mariés à l'extérieur. Aux 207 unions contractées à Haveluy s'ajoutent 91 mariages d'Haveluynois dans d'autres paroisses, ce qui suppose au moins 298 mariages d'Haveluynois au XVIIIe siècle. l'exhaustivité de la recension de ces mariages à l'extérieurne peut pourtant
être garantie à 100%.Mais compte tenu des décès connus

des rôles divers

en état de célibat, au maximum 11 hommes et 3 femmes ont pu quitter Haveluy sans réapparaîtreensuite. Ilsont très bien pu mourir ailleurs célibataires, certains ont pu prendre l'état religieux, l'absence totale de mention ultérieure même indirecte rend très peu probable leur mariage. Même dans cette hypothèse, la proportion de mariages d'Haveluynois repérés ne peut être inférieure à 95,5% 1. Nous devons cette connaissance des unions contractées aux contrôles exercés par l'Eglise et par l'Etat sur un acte quimet en cause tant l'ordresocial et politiqueque la morale chrétienne. Cela signifie bien sûr que les informations demandées lors de l'établissement de l'acte coïncident plus
1 Liste chronologique des 298 mariages déposée aux A.D.Nord.

28

ou moins fidèlement aux besoins de ces institutions de contrôle. C'est pour nous une mesure importante des normes en vigueur et des déviations plus ou moins tolérées, mais ces informations restent en deçà de notre attente. Il est donc nécessaire de compléter autant que possible par l'utilisation d'autres documents. Ce sont d'abord, on le sait, les autres actes (baptêmes, naissances, sépultures, décès), eux aussi contingentés par les besoins des mêmes institutions. Mais nous disposons heureusement d'autres documents. Certains sont directement en relation avec l'événement matrimonial, notamment les contrats de mariage. Il ne pourrait être question pour Haveluy de vouloir fonder une enquête sur le mariage à partir de ces contrats: comme les testaments l'étaient pour les décès, ils sont trop peu nombreux, trop inégalement répartis entre catégories et de contenu trop allusif pour permettre un examen méthodique. Leur apport, dans ces limites, n'est cependant pas à négliger. Pour apprécier ce que mettent en cause les alliances matrimoniales, il faut connaître les contingences imposées par la coutume locale. Celle-ci est issue de la coutume de Hainaut mais est appliquée selon des modes propres au Valenciennois au XVIIIe siècle. L'esprit général est favorable à la communauté d'habitation plus qu'à la lignée} et à une certaine égalité entre les enfants. Le conjoint survivant a
droit ( entravestissement ) à une part de la communauté

mais le plus souvent le contrat lui laisse les meubles et le viager des immeubles. La femme est réputée incapable de

contracter en son nom propre mais elle peut renoncer

- et le

fait fréquemment - à cette prétendue protection. Elle reçoit une dot mais rarement un douaire. Le droit de préciput avantage pour un enfant par libéralité - existe mais paraît peu pratiqué. Les enfants dotés avant partage sont exclus de ce partage sauf s'ils rapportent leur dotation à la communauté. Le droit d'aînesse n'existe pas dans les familles ici toutes roturières. Par contre on pratique le droit de ma Îneté, dévolution du meilleur bien théoriquement par ultimogéniture (au dernier né). Mais ce droit est dans les faits cédé au dernier enfant marié, ou au demier vivant aux côtés de ses parents, même s'il est l'aîné. Les enfants non mariés ne possèdent presque rien en propre du vivant de

29

leurs parents. S'il existe plusieurs lits on partage par lit. Les enfants du premier sont, de ce point de vue, théoriquement avantagés puisque, ayant partagé pour ce lit, ils participent encore à un autre partage. La représentation est limitée à la ligne directe, autre manifestation de la primauté de la maison sur le lignage, en fait de la famille conjugale sur la famille étendue. D'autres documents, précieux, renseignent indirectement sur les mariages. Il paraît vain d'en dresser une liste exhaustive dans la mesure où l'hypothèse première de la démarche est que tout type de document est susceptible d'apports variés et vérifiables en croisant sa leçon à celle d'autres sources. Certains de ces documents existent en eux-mêmes: dénombrements, plans-terriers, listes d'imposition, réponses à des enquêtes de la subdélégation, listes de confirmés, courrier administratif, comptes de la table des pauvres... D'autres sont fabriqués par l'enquêteur, telles les annales enrichies continuellement qui permettent de mettre en relation, en synchronisme, les événements les plus variés dont la rencontre n'est pas toujours anecdotique, ou plutôt dont la rencontre, rarement anecdotique, peut effectivement paraître éclairante - les limites, en l'occurrence tiennent plus au talent et à la patience de l'enquêteur qu'à la nature des informations. Pour Haveluy la quantité de ces diverses sources documentaires peut néanmoins être estimée médiocre. Les Haveluynois du XVIIIe siècle ne sont

ni riches, ni très éduqués,

ils n'écrivent

guère.

Il est très peu

vraisemblable que certains aient tenu de livres de raison, entretenu des correspondances, se soient fait portraiturer. En outre le village est resté, après le XVIIIe siècle, aussi exposé aux tourmentes guerrières; il a été bombardé en 1918, envahi et occupé pendant les deux guerres mondiales. D'autres documents qui le concernaient ont souffert ailleurs et ont disparu: actes notariés à Bouchain et à Valenciennes, archives diocésaines à Arras. La série B des archives du Parlement de Douai ne semble pas conserver de traces d'affaires havel uynoi ses. Pourtant la qualité de certaines sources est réconfortante. Une chronique1 écrite
1 Guy TASSIN Un village du Nord avant /a mine. Chronique d'Edouard Pierchon, curé d'Have/uy au X/Xe siècle. L'Harmattan, Paris, 1996.

30

par un curé au XIXe siècle offre un peu du regard indigène sur le passé alors récent. Surtout le classement des listes de confirmés et des listes fiscales, la confrontation avec les archives du début du XIXe siècle permettent de situer les ménages dans la topographie villageoise, d'avoir ainsi le rare accès à une anthropologie historique de l'espace haveluynois. L'espace nécessaire à l'enquête n'est pas limité à Haveluy, pas plus pour les mariages que pour l'onomastique, les naissances et les décès. On ne s'est pas cantonné à relever les lieux d'origine des forains mariés ici ou les paroisses où se sont mariés des Haveluynois. Pour appréhender le réseau des relations familiales et sociales dans sa complexité - sinon dans sa totalité inaccessible - il est nécessaire d'élargir le champ d'observation à l'environnement régional. Celui-ci a paru largement se confondre avec l'ensemble de l'Ostrevent, vieille réalité historique, de la châtellenie de Bouchain, cadre administratif qui recoupe partiellement l'Ostrevent, et du Valenciennois, aire d'influence de la grande ville voisine. On s'est donc attaché à connaître les registres de catholicité et d'état civil existant pour cet ensemble de paroisses au XVIIIe siècle et à exploiter plus systématiquement les registres des douze paroisses les plus proches 1, logiquement et effectivement
plus impliquées dans le réseau familialet social d'Haveluy. C'est ainsi dans un vivier de plusieurs dizaines de milliers d'individus qu'ont été cherchés les "relations" des gens

d'Haveluy.

Pour la région comme méthode rétrospective:

fonder sur ce que les anthropologues

pour Haveluy on n'a pu trop se appellent parfois la mesurer la réalité du XVIIIe siècle

d'après les traces culturelles actuelles ou du moins plus récentes. On s'y est risqué parfois mais prudemment car les bouleversements induits par les guerres puis par l'établissement de l'industrie charbonnière, ici en 1867, ont pu affecter profondément même le langage et le folklore.Le

paysage d'aujourd'hui, agricole ou habité, est d'un recours limité et difficile pour les mêmes raisons.
1 Bellaing, Denain, Douchy, Escaudain, Haulchin, Hélesmes,
31
Homaing, Lourches, Oisy, Prouvy, Walters, Wavrechain-sous-Denain

Enfin si l'heuristique,la variété des hypothèses et des

questions posées ont profité, dans une mesure que l'on espère sensible, d'amples lectures théoriques et comparatives, le principe de l'enquête pose d'emblée l'unicité et l'originalitédu terrain. Nul n'a jusqu'ici étudié Haveluy pour lui-même, les ouvrages consultés n'ont qu'un débiteur, l'enquêteur, qui y a trouvé les moyens de ses interrogations et de ses interprétations mais presque jamais des données sur la réalité haveluynoise.
1.5. la l1IeSU'e clJ changement

Le XVIIIesiècle haveluynois n'abonde pas en événements spectaculaires. Il n'est même pas sûr que les quelques grands accidents, comme la destruction du village en 1712 ou la Révolution de 1789, aient eu les conséquences les plus amples et les plus durables sur la vie du groupe social. pourtant celle-ci a changé. A la fin du siècle les Haveluynois sont beaucoup plus nombreux, vivent plus longtemps, se portent sans doute mieux, n'ont plus tout à fait les mêmes noms de baptême, ne se répartissent plus de la même manière entre activités. La vie familiale aussi a changé, ne serait-ce qu'à cause des mutations observées dans la situation démographique, dans la vie économique, dans les

glissements de mentaliténotés à propos du parrainage

et de

l'onomastique. Mais c'est un domaine dont les manifestations sont encore moins flagrantes que celles de la vie sociale ou économique. Pour l'appréhender il faut traquer l'indice non partout où il se trouve mais partout où on le trouve, puisque toute mahifestation ou presque de la vie sociale peut aider à interpréter les ressorts de la vie familiale. l'individu peut toujours être situé par rapport à l'institutionfamiliale,même, à la limiteparadoxale, en dehors de la famille. La vie familiale, certes, connaît des événements d'apparence majuscule qui sont bien repérables, ceux qui sont enregistrés, naissances, mariages et décès. Ces événements en eux-mêmes alimentent la chronique démographique maischacun d'eux ne saurait, sauf exception, fournirdes éléments d'analyse suffisants. Et ilest d'autres événements de la vie familiale.C'est pourquoi la mesure du changement 32

qui sous-tend ici la manière d'écrire l'histoire de la parenté et de la famille s'appuie largement sur une approche statistique. Tout ce qui fait événement susceptible d'interprétation est regroupé avec d'autres, dissocié, ordonné selon divers angles problématiques que l'on pourrait appeler aussi points de vue ou hypothèses de recherche. Les résultats proposent sans doute plus un foisonnement de perspectives qu'une synthèse d'interprétations. Il n'y a pas d'archéologie ou d'histoire sans chronologie. Pour appréhender la durée, il faut la diviser. On ne peut partir de présupposés, l'absence d'historiographie spécialisée en dispense aisément. C'est pourquoi l'enquête est encadrée par des dates commodes - 1701,1914 - et ici les termes d'un siècle, 1701 et 1800. Un siècle est commodément divisible en décennies: ce sont les cadres habituels de mesure. Les décennies, périodes objectives, peuvent à l'expérience, selon les phénomènes observés, être regroupées ou scindées. Les étapes antérieures de l'enquête ont permis de relever la pertinence fréquente d'un regroupement en trois périodes: 1701/1750,1751/1780et 1781/1800, qui reviennent donc souvent pour l'analyse. Le but est évidemment de préciser l'époque des mutations, de pouvoir dire par exemple que l'innovation onomastique est très manifeste en 1767170, que la réduction de la natalité est la plus sensible en 1757/8, que l'amélioration de l'espérance de vie et la chute de la mortalité infantile semblent vraiment
démarrer en 1754. Ces dates n'ont évidemment pas la même portée que "14 juillet 1789, prise de la Bastille" ; elles

n'ont de sens qu'en fonction de ce qui précède et suit, prennent du poids dans leur séquence et n'ont toute leur valeur que si elles peuvent être comparées utilement, c'està-dire d'abord avec ce qui se passe dans la région avoisinante. Pour Haveluy même elles demandent à être
complétées et comparées, elles et d'autres, que nous pouvons découvrir de l'évolution matrimoniales et de la vie en couple. par et avec ce des stratégies

de la vie du groupe social que tout change à Haveluy au XVIIIe siècle. La documentation sur la vie matérielle est particulièrement mince: les redevances qui figurent sur les dénombrements ont été fixées bien avant

Avant

d'étudier

cet aspect

Haveluy, il faut aussi se convaincre

33

1700 et ne témoignent en rien de la réalité du XVIIIesiècle, les recensements agricoles ne concernent que quelques groupes d'années de la fin du siècle, les listes fiscales ne témoignent que de taxes, point de revenus, nous ne possédons presque pas de partages, point d'inventaires, les contrats de mariage sont assez peu nombreux. Cela ne nous empêche pas de constater que les assises de la vie matérielle évoluent. Quand des individus changent de métier, quand un fils ne reprend pas celui de son père, quand un forain inaugure ici une occupation professionnelle, nos documents de toutes natures en portent témoignage. En repérant ces nouveautés, on peut établir un indice de
changement

socio-économique.

Sa courbe est spectaculai-

indices 300
200
100

indice de changement écon.

/1710

/1

11730 /1740

11150 11760 /1710

/1180

/1190

/1800

décennies

re, tant par le mouvement ascendant que par la netteté des sommets. Le changement a été continu, de plus en plus marqué et les décennies 1731/40 et 1771/80 ont été les plus riches pour l'établissement de nouveaux métiers. En rigueur cela ne concerne que l'artisanat mais est-il seulement envisageable que cela ne témoigne pas d'autres mutations? Une analyse plus fine montre par exemple que de nouveaux métiers liés aux transports apparaissent vers 1774/7, au bâtiment vers 1782/4, aux formes locales du luxe (cabaret, bal, horloges) vers 9517. Vie de relation plus intense et recherche d'habitat plus autonome sont sous-jacentes. Ilest tout à fait possible par ailleurs de mettre en regard

34

l'évolution de l'artisanat avec celle des autres secteurs d'activité. Certes c'est solliciter un peu la réalité que de vouloir classer une population d'alors en secteurs: tous les foyers ou presque exploitent plus ou moins une parcelle, élèvent une ou deux bêtes et bricolent pour eux ou leurs voisins selon leurs compétences. Mais enfin censiers, ménagers, bergers, valets de charrue peuvent représenter le secteur primaire, beaucoup d'artisans le secondaire, d'autres plus tournés vers ce que nous appelons les services le secteur tertiaire (sergent, clerc, sage-femme, cabaretier). La décroissance du secteur primaire est considérable, surtout dans la première moitié du siècle, même si sa domination reste écrasante (700A» en 1788). Concomitant est le gonflement du secteur secondaire dont la part fait plus que doubler. Il n'y a pas par contre d'essor quantitatif notable des services. Plus constante est la répartition des Haveluynois en cinq catégories socio-professionnelles déjà présentées et justifiées. Elles constituent un cadre heuristique pertinent. pourtant on ne saurait les assimiler à des types d'activité et des niveaux de revenus: il y a des artisans plus riches que des censiers et des manouvriers plus riches que des artisans, par exemple. On a autant affaire à des statuts et à des styles de vie qu'à des niveaux socio-professionnels. Peut-on les comparer sous cet autre aspect et y mesurer un changement? Il peut paraÎtre audacieux de vouloir établir un indice de développement de nos Haveluynois. On s'y est pourtant risqué en combinant espérance de vie à la naissance et taux de signature - [ ( Eo x S ):2 ] . La courbe est en relation avec la hiérarchie des revenus à l'exception des valets de charrue qui, comme dans d'autres domaines, semblent être aspirés par mimétisme vers le modèle des censiers, avec qui ils vivent. Mais le plus intéressant tient aux changements manifestés dans la seconde moitié du siècle. Censiers (-16,6%) et valets de charrue (-1%) sont les seuls à décliner, les bergers stagnent, qui n'ont plus la même intensité de contact avec les censiers. Artisans et surtout manouvriers progressent, mais ce sont les artisans qui à la fin du siècle ont l'indice le plus élevé. L'emprise des artisans sur la vie villageoise n'a donc pas seulement été quantitative, ils ont pris vocation à servir de modèle.Passer

35

"indicede développement"
150 120 90 60 30 C A B M ---/1800

v C.S.P.

-/1750

d'un modèle à un autre ne peut être sans portée sur l'élément essentiel de construction de la vie sociale que constitue le mariage. Le mariage pose d'emblée de nombreuses questions. Une première, quoiqu'insoluble, mérite d'être rappelée: est-il cause ou effet dans la démographie, la sociologie, l'anthropologie du groupe? Ilest toujours à la fois l'oeuf et la poule. Ses relations avec le ménage ont la même ambiguïté: estce une vision nouvelle de la vie en couple qui transforme l'institutionconjugale ou une politiquematrimoniale différente qui impose d'autres relations entre conjoints? Car la finalité du mariage n'est plus nécessairement la même. La montée en force de l'individuface à la famille, à la communauté de foi,à la communauté locale, ne peut que modifierl'attente de cet individu envers cette institution. Mais justement c'est une institution,ce qui suppose une force d'inertie ou à tout le moins un délai avant ajustement aux réalités nouvelles. On ne saurait pourtant trop hâtivement déduire d'une meilleure conscience individuelleun bouleversement du mariage et de la conjugalité. Tant pour se marier que pour vivre en couple l'individudoit composer. Avec lui-même d'abord car fonder une famille c'est normalement abdiquer une part de son égoïsme, avec les familles, la sienne et celle du conjoint, avec celui-ci surtout c'est un combat entre individus, plus ou moins policé. Les institutions ont pour fonction d'encadrer 36

les individus dans une vie sociale définie par le groupe dont eUes émanent. Si le changement peut tenir en une autre appréhension de la vie individuelle, il doit aussi rendre compte de l'évolution des cadres sociaux, des diverses sources de l'autorité: tradition, religion, idéologie. Peut-être le célibat n'est-il plus perçu de la même façon si l'individu prise désormais parfois un peu plus sa liberté que son insertion dans le groupe? Qui gagne au changement? L'enfant, le vieillard, l'homme, la femme, chaque individu en son genre et en son âge, dans les diverses formes de dépendance qu'il subit, peut être affecté par une mutation dans les conceptions du mariage et de la vie en couple. Audelà la foi, le travail, l'éducation, la conscience politique peuvent aussi être affectés. 1.6. les thèmes de renquête

Le mariage retentit sur la vie du village tant comme
événement parmi d'autres que comme institution associée à

l'évolution

du

groupe

dans

sa

dynamique

socio-

professionnelle et démographique. Les moyens de l'appréhender, si imparfaits soient-ils, existent néanmoins et la méthode employée est celle d'une enquête d'anthropologie historique fondée sur la modulation statistique par périodes et la multiplicité des variables engagées. Le changement dans de multiples aspects de la vie sociale est assuré et c'est l'insertion du mariage et de la vie en couple dans cette ambiance de mutations qu'il s'agit de discerner. L'enquête est ordonnée en huit thèmes. le mariage est d'abord envisagé comme un besoin pour l'individu et sa famille (chapitre 2). Cette nécessité dépend de la situation familiale, tant pour l'individu que pour son environnement. l'entourage familial a un projet, des besoins, l'individu y voit restreindre sa liberté.Ilpeut lui-même se situer diversement envers la conjugalité, quelle que soit par ailleurs son attitude envers la sexualité. Tout cela détermine assez largement
l'âge observé au mariage.

est aussi une nécessité vitale pour du groupe social (chapitre 3). Les familles, et audelà les parentèles, ont une stratégie matrimoniale plus ou moins consciente. La reproduction sociale est en jeu. Plus l'ensemble 37

l'union des genres

concrètement la stratégie doit tenir compte de la compatibilité des métiers, la rechercher ou la récuser parfois. l'union n'est pas forcément un modèle d'harmonie, elle peut entériner ou bouleverser les inégalités matérielles et culturelles, intervenir dans la lutte pour le pouvoir local. Tout ceci est particulièrement vrai quand jouent à fond les
tendances endogames. Où qu'il soit trouvé le conjoint est toujours un peu exotique ( chapitre 4). les Haveluynois certes font souvent le choix de l'endogamie locale. Mais le groupe n'est pas fermé aux influences extérieures, sa perméabilité est assurée par la mobilité et les échanges indispensables de toutes natures. Des forains sont donc accueillis en mariage tandis que des Haveluynois se marient à l'extérieur, dont certains s'y installent. L'équilibre entre ces arrivées et ces départs permet d'établir la balance de l'exogamie locale. Quel qu'il soit, le conjoint n'est en fait jamais choisi au hasard ni librement (chapitre 5). D'une part existent les contrôles de l'Eglise et de l'Etat. D'autre part la quête du conjoint est conditionnée par l'état du marché matrimonial. Pour certains la solution passe par les unions consanguines. Mais compte tenu de l'étroitesse relative de l'horizon même les mariages non consanguins relèvent souvent de la parenté ou de l'affinité. l'union entre individus s'insère en effet dans une vision plus ample dont l'objectif plus ou moins concerté est le maintien ou la consolidation de réseaux d'alliance. l'événement ponctuel du mariage témoigne largement du faisceau de ces contingences (chapitre 6). En témoignent les intermédiaires informels dont l'identification éclaire la démarche menant à l'union. Démarches et préparatifs, calendrier et rythmes comme la cérémonie, les noces et
l'enregistrement de l'acte mettent

en

cause

l'équilibre

précaire que cherchent à accommoder tous les concernés entre les diverses finalités du mariage. Les témoins de l'acte en fournissent un autre exemple, peut-être représentatif de ressorts plus discrets. le couple formé par mariage peut constituer une entité
plus ou moins autonome (chapitre 7), un ménage. Son établissement dépend de deux options en cours d'évolution, la maÎneté et le choix de la résidence conjugale. La qualité

38

de vie du couple est aussi subordonnée à celle de l'habitat, qu'il s'agisse de l'insertion dans la topographie locale ou du confort de la maison. Elle peut être aussi plus ou moins obérée par la cohabitation parfois nécessaire avec d'autres générations ou des collatéraux. La vie en couple suppose solidarité et conflits (chapitre 8). La coexistence entre conjoints est d'abord affaire de durée. La conjugalité a aussi des effets juridiques et matériels. Le regard de l'un sur l'autre peut dépendre de la qualité de la collaboration, de la communauté de travail. Une des grosses difficultés de l'enquête est de qualifier les chances de l'entente conjugale, de ce qui ressort de la tendresse ou de la sexualité. Au-delà les relations entre hommes et femmes mis en couple permet de s'interroger sur les relations entre les genres. Et on ne saurait négliger le fait que génétiquement et "généalogiquement" ce sont les couples qui fixent la réalité familiale dans la mémoire du groupe. Institutions humaines le mariage et la vie en couple ne peuvent être également partagées, parfaites et immortelles (chapitre 9). Amour ou simple complicité le lien entre époux est toujours interrompu par la mort, le mariage porte en lui le veuvage. Fidélité vacillante du souvenir ou exigences vitales, le remariage introduit une nouvelle problématique car il n'est en aucune façon un simple renouvellement, il est d'une autre nature. L'hostilité au remariage parfois, à la fin du siècle une autre attitude envers les institutions expliquent le recours au concubinage, rare au demeurant. Et le poids des contingences sociales et familiales, les faiblesses de l'individu, voire, à la fin du siècle, la force de ses tendances égocentriques font aussi que le célibat est un état envisageable, et de plus en plus accepté. En fonction de tout cela on pourra se demander ce qui a le plus suscité l'évolution du mariage et de la vie en couple, la transformation du groupe social, son ouverture sur l'extérieur, la contestation de l'emprise familiale et celle des institutions de contrôle ou la promotion des aspirations individuelles. On pourra aussi s'interroger sur l'irréversibilité des tendances nouvelles, sur le paysage anthropologique qu'elles profilent pour Haveluy à l'aube du XIXe siècle.

39